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Souffrance animale : l’exception corrida !

corrida verts tauromachie

Le 27 octobre, 750 manifestants anti-corrida se sont retrouvés à Rodilhan dans le Gard pour bloquer l’accès aux arènes. En pointe dans cette lutte, des membres du Comité Radicalement Anti-corrida avaient été évacués manu militari lors d’une précédente action pendant laquelle ils s’étaient enchaînés entre eux. Dans le Sud de la France, les corridas et les écoles de tauromachie ne désemplissent pas, ce qui inquiète les associations. Aussi mènent-elles des actions coup de poing. Des défenseurs de la cause animale venant du monde entier y participent. Ils tentent de mettre fin à ce spectacle cruel qui fait de la résistance au nom de l’exception culturelle et du régionalisme. Pourtant, en Catalogne, le sujet n’a pas suscité tant d’atermoiements de la part des pouvoirs publics lorsqu’on y a interdit la corrida.

Importée d’Espagne, la tauromachie s’implante dans le Midi au milieu du XIXe siècle. Ses défenseurs arguent de sa dimension « patrimoniale » pour que les corridas n’entrent pas sous le coup de la loi sanctionnant les « actes de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité ». À l’heure où une quinzaine d’intellectuels ont signé un manifeste pour le bien-être animal et que la Commission Européenne s’attaque au problème, on s’étonne que la souffrance flagrante de bêtes à qui on coupe oreilles et queue, puis que l’on met à mort, soit encore tolérée. De fait, il semble qu’en la matière le lobby de la tauromachie soit plus puissant que celui des agriculteurs et des chasseurs. En effet, pour ces derniers, leurs activités sont strictement encadrées.

Les militants anti-corrida sont confrontés à l’immobilisme des pouvoirs publics qui considèrent qu’une interdiction entraînerait une perte notable de voix aux prochaines élections. Pour occulter le clientélisme local, la corrida devient une manifestation populaire que l’on pare d’une ancestralité fallacieuse. Or, force est de constater que les notables ne sont pas en reste pour assister à l’agonie programmée d’une bête qui n’a aucune chance de survie dès qu’elle fait son entrée dans l’arène. Ce spectacle sanglant est un retour des combats du cirque. En l’occurrence, la vaillance du taureau prime peu car une corrida serait dénaturée sans mise à mort. Les taureaux graciés sont suffisamment rares pour faire la Une des journaux régionaux. L’un des cas les plus éclatants est survenu en 2008, dans les arènes de Dax. Agitant des mouchoirs blancs, les spectateurs ont trouvé suffisamment de qualités à Desgarbado pour solliciter sa « grâce ». Mais cela n’est pas vraiment du goût des responsables qui estiment que cela doit rester exceptionnel. Le fond de commerce reste le sang. Un taureau qui ressort vivant de l’arène pour devenir un reproducteur n’est apparemment pas bon pour les affaires.

Les professionnels du secteur soulignent les pertes économiques qui découleraient de la fin des mises à mort ou d’une éventuelle interdiction de la corrida. Ainsi, ils avancent que le pays d’Arles, notamment, y perdrait son âme. Au nom de l’exception régionale et culturelle, on maintient donc un spectacle où le taureau effrayé ou enragé, à force de sévices, agonise lentement sous les « vivas ». Pour justifier la tauromachie, certains en seraient presque à dire que les banderilles ne font pas souffrir le taureau. Le lobby économique et politique a réussi à annihiler tout débat sur la question. Face à cela, les défenseurs de la cause animale se trouvent étrangement démunis alors que la souffrance est au cœur du spectacle taurin. Pendant de longues heures, la résistance de l’animal est vaincue par les assauts du torero. De longues trainées de sang s’étalent le long de ses flancs. Parfois même la fin du « combat » intervient plus tôt car, affaibli, le taureau ne peut même plus tenir debout. Cela ne suscitera que rarement l’empathie d’un public transporté par la performance du matador.

Pour lui, c’est un exploit sportif et artistique. La portée esthétique transparaît dans la chorégraphie de l’homme face à la bête. En habit de lumière, il virevolte et met en échec les cornes de l’animal à chacune de ses approches. C’est un entraînement de nombreuses années et les toreros sont idolâtrés dans certaines régions. Pourtant, quelle perspective esthétique peut-on bien trouver à un spectacle qui se clôture immuablement par la mise à mort du taureau ? Si l’on ne peut interdire la corrida pour cause de régionalisme, au moins pourrait-on voir quelques concessions de la part des aficionados pour épargner les taureaux à la fin du « show » ? Il y a sans doute là quelque chose de la barrière d’incompréhension et de l’absence de dialogue entre les deux partis.

Les nombreuses propositions de lois en faveur d’une interdiction de la corrida ont été invariablement rejetées par le Conseil Constitutionnel qui la juge « conforme » à la loi. Pour supprimer cette dérogation du code pénal, les députés Verts, Barbara Pompili et François de Rugy, ont déposé un nouveau texte le 19 septembre dernier. Celui-ci préserve les courses camarguaises et landaises.

Déjà au XVIIe siècle, La Fontaine dans son fameux Discours à Madame de La Sablière critiquait les « animaux-machines » de Descartes, qui les réduisait à l’instinct. La Fontaine résume ainsi cette manière de considérer une bête : « Nul sentiment, point d’âme, en elle tout est corps ». Le fabuliste rétorque par l’habileté du cerf échappant aux chasseurs ou encore par le soin des alouettes envers leurs petits. La Fontaine leur accordait une petite âme qui raisonne et qui souffre à son échelle.

Aujourd’hui, il est frappant de constater qu’au nom de considérations politiciennes, les élus locaux participent massivement à la défense de la corrida. Ils sont humanistes quand cela les arrange. Ils trouvent ce spectacle « magnifique » pour « faire populaire ». En réalité, c’est surtout pour complaire à une notabilité locale férue de ce genre de manifestations. Apparemment, les prochaines élections municipales exigent de la part des élus qu’ils mettent leur énergie à la défense de ce « patrimoine » plutôt qu’au redressement de leurs communes surendettées et de l’emploi de leurs concitoyens. Tout cela n’est aucunement urgent. Il n’y a qu’à voir la récente enquête de l’OCDE. Même si les Français sont ronchons, ils sont champions du « bien-être » en Europe malgré la crise. On est rassuré, les élus ont tout compris, tant qu’il restera du pain et du jeu, tout ira bien !

*Photo : Daniel Ochoa de Olza/AP/SIPA. AP21447050_000009.

Facebook : la page François Hollande à la dérive

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Notre président, dès qu’il a été élu, a cessé d’actualiser sa page Facebook pour passer le relais à la page de « l’Elysée». C’était sans compter avec le besoin des Français de communiquer, notamment en ces temps de crise. Aujourd’hui, chaque photo et chaque post de la page de François Hollande sont couverts d’attaques, de moqueries et d’insultes. « Taxeland dégage », « un mec à ajouter en ennemi », voilà ce que l’on peut y lire, pendant que la page officielle de notre président de la République, elle, est restée totalement inactive depuis le 12 mai 2012. Tout un symbole.

Dès son élection gagnée avec 51,64% des voix, François Hollande gratifie la communauté Facebook d’un dernier post. Il passe le relais à la page de l’Elysée. Depuis, plus rien, si ce n’est cette avalanche de milliers de commentaires, à 90% négatifs qui jonchent sa page. Le déluge s’intensifie sur cette page inactive. Le président est tombé à 15% d’opinions favorables cette semaine. C’est le pire score de popularité jamais atteint par un président sous la Vème République. Les raisons de cette impopularité sautent aux yeux.

D’abord, il y a sa « photo de couverture » (inchangée depuis le 7 mai 2012), sur laquelle est affiché un grand « Merci » qui jouxte le visage bonhomme du président paré d’un large sourire se voulant plein de connivence avec ses supporters. Les internautes s’en donnent à cœur-joie. Elle est garnie de quelque 6266 commentaires. Un collégien lui dit « merci pour l’écotaxe », pendant qu’une danseuse, Ilona Gabriel, s’interroge : « merci pour quoi? Un pays en crise? ». Une certaine Bérénice Massilia Trota évoque une « monarchie modernisée à coups de taxes ». Un autre, Sébastien Deutsch, conseille au président de se comporter en homme courageux et de démissionner, pendant qu’un autre insulte carrément le président: « Chute de 22 à 15% en trois jours, vous êtes le plus benêt des hommes politiques ». Le 9 mai 2013, un « casse-toi, t’es un incapable » récolte 15 like!

Le physique du président n’est pas en reste, plusieurs internautes remarquant que son régime a vraisemblablement changé depuis qu’il est à l’Elysée.

Outre les insultes, les appels à la démission et les attaques récentes mais nombreuses sur l’écotaxe, un certain type de commentaire revient. Il s’agit de textes un peu plus longs, publiés par des Français qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et décrivent leur enfer. La pression fiscale fait partie de cet enfer. Jean-Loup se plaint du fait que « pour 60€ d’augmentation par mois (1240 à 1300€) salaire élevé à vos dires. Je passe de 200€ à 1100 d’impôts. » S’ensuit un long commentaire sur les trop nombreux étrangers qui, selon cet homme, profitent de notre système et le grèvent. Sur cette page, l’exaspération gronde depuis un an et demi dans le vide. Le 2 janvier, on peut lire à demi-mots des menaces: « vous êtes nés du bon côté de la barrière monsieur François Hollande mais cette barrière n’existera bientôt plus et ce jour-là j’espère que vous serez dans votre bunker avec tous les gens de votre espèce car nous n’aurons nous non plus aucune pitié pour vous. Sincèrement. Une mère au bout du rouleau. » Pendant des kilomètres de commentaires, datant de mai 2012 à aujourd’hui, on a l’impression d’entendre cette mère de famille alsacienne qui au mois d’octobre s’en était pris à Jean-François Copé, lui présentant ses doléances via webcam, à la télévision. Sauf que là, c’est toute la France qui s’exprime, de manière anonyme, sans filtre et surtout sans obtenir de réponse. Rappelons que cette page avait été ouverte en novembre 2009, à l’époque où François Hollande essayait de devenir présidentiable et tachait d’instaurer un dialogue avec le peuple.

Il n’y a guère qu’une quinquagénaire de Dijon, Marie-France Afeissa, pour s’interroger : « Mais pourquoi ne réagissez-vous pas? ». Grande question. En effet, s’il n’y a rien d’étonnant à découvrir l’ampleur de la grogne des Français par ces commentaires, il est permis de se demander comment François Hollande a pu laisser à l’abandon sa page officielle. Les autres hommes d’Etat, en Europe aux Etats-Unis et partout dans le monde, continuent, une fois élus d’alimenter la leur. Par exemple, la chancelière Merkel, si elle ne dépasse pas de beaucoup le nombre de fans de Hollande (425 000 contre 417 000), est bien plus assidue. Son équipe met en ligne un article tous les quatre ou cinq jours à peu près, au gré des évènements. Chez Obama, on publie tous les deux ou trois jours, normal : il a 37 millions de fans. Notons toutefois que l’impopularité d’Obama, tombée au seuil record de 39%, lui vaut bien des commentaires négatifs du type « impeachment is remedy » voire des insultes. Mais il continue d’afficher ses politiques sur le réseau social, sans que cela n’empiète sur la page de la Maison Blanche.

Notre président envisage-t-il reprendre le contrôle de sa page, et ainsi tenter de réamorcer un dialogue avec les mécontents? Lit-il seulement les commentaires des Français?  Tentez toujours de lui donner votre avis sur la question en commentant cet article qui, lui, sera lu à coup sûr par les services de communication de l’Élysée !

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA.AP21330388_000002.

L’homme, une erreur de casting

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La télévision a sa petite idée sur ce qu’est un homme, ou en tout cas sur ce qu’il devrait être. Très terne.

Il y a une quinzaine de jours, en allumant la télé, je suis tombé sur une émission de télé-réalité. Ça m’a tout de suite intéressé. Elle présentait des agriculteurs célibataires qui devaient sélectionner des « prétendantes ». Tous semblaient bien contents qu’on amène à chacun, sur un plateau, une dizaine de femmes ! Joyeux comme des enfants ! Ils n’avaient plus qu’à choisir, croyaient-ils. À vrai dire, tout le monde avait l’air optimiste. Hommes et femmes croyaient fermement à l’amour romantique. Leur capacité à aimer paraissait intacte. Le bonheur semblait donc à portée de main.

Tout a commencé à se gâter au fromage. Un homme et une femme sont entrés, pour un premier tête-à-tête, dans un beau restaurant. Ils semblaient éblouis par le choix de la production. Surtout lui, qui marchait derrière.[access capability= »lire_inedits »] Un premier drame a failli se produire au moment où il s’est baissé pour s’asseoir. Le serveur, pensant l’aider, a brusquement tiré son fauteuil en arrière. C’était peut-être un gag prévu par les organisateurs ! Mais j’ai vu la femme se rembrunir. Elle commençait à avoir des doutes sur l’agriculteur. Elle lui a demandé s’il allait souvent au restaurant, si c’était important, selon lui, d’y amener une femme régulièrement, à quelle fréquence précisément ils s’y rendraient, au cas où ils feraient affaire tous les deux. J’ai compris qu’il commençait à perdre pied quand il a dit : « Dans l’agriculture, avec les bêtes, il y a du travail tout le temps. » Je crois qu’il s’appelait Albert ou peut-être bien Gérard. Disons Gérard ! Je ne me souviens plus vraiment des détails. Je mélange sûrement avec d’autres émissions. En tout cas, je m’identifiais à ce pauvre Gérard.

Une table ronde très encombrée séparait les deux convives. De petite taille, tassé dans un fauteuil excessivement moelleux, Gérard regardait cette femme en contre-plongée et il peinait à l’entendre. Les serveurs ont apporté des buissons de crustacés. Elle a répété une question : « Gérard ! Est-ce que tu as bien réfléchi à ce que tu peux apporter à une femme ? » Il a hésité. Puis il a tenté, goguenard : « Eh bé ! C’est pas bien difficile ! » Il pensait être tiré d’affaire. Mais elle s’est mise à lui poser des questions de plus en plus détaillées et insistantes. Elle le regardait fixement. Ses sourcils étaient épilés et remplacés par des traits noirs en forme d’accent circonflexe. La conversation entre Gérard et cette femme virait à l’entretien d’embauche. Gérard perdait pied. Il coulait à vue d’œil. C’était flippant.
Tout à coup, il s’est affaissé sur le côté. « Il se passe quelque chose », a exulté la commentatrice. La caméra s’est avancée et a zoomé sur Gérard qui cachait son visage sous une serviette. Il était agité de soubresauts. On a compris qu’il sanglotait comme un enfant. La scène a été coupée là. On est passé à la pub. D’abord des voitures. Ensuite des gâteaux secs. Puis un clip a évoqué avec beaucoup de tact l’existence de nouveaux traitements contre l’impuissance. L’émission a repris avec le débriefing des protagonistes. La scène se situait quelques jours après ce dîner calamiteux. Gérard avait retrouvé sa bonne humeur. Il était avec ses potes. Tous ensemble, ils buvaient des canons et jouaient aux cartes. Gérard a reconnu sportivement qu’il avait loupé son coup, mais il n’en faisait pas un drame. La femme aux sourcils épilés s’est exprimée à son tour. Elle a méthodiquement dressé la liste des qualités qu’un homme doit réunir pour être utile à une femme. En effet, insistait-elle, l’homme doit être utile à la femme, car trop longtemps ça a été le contraire. Il n’était plus question, à ce stade de l’émission, d’amour « romantique ». D’autres prétendantes sont intervenues au sujet de leurs dîners respectifs. Les avis concordaient. Dans un nombre de cas limité, c’était vrai, certains hommes pouvaient les faire vibrer. Mais ce que ces prétendantes attendaient unanimement en matière de compagnon, c’était quelqu’un « qui participe », « qui partage », « un homme sur qui compter ». Elles ne voulaient pas « un enfant de plus ». Elles disaient toutes cela, même celles qui envisageaient d’avoir des enfants, des vrais. Cette expression est revenue plusieurs fois pour définir l’homme idéal : IL N’EST PAS UN ENFANT DE PLUS. Ça m’a fait mal, car ce qui me plaît le plus, justement, ce sont les enfantillages ! L’insouciance ! L’inattendu ! La belle vie !
Quelques jours après, j’ai vu une autre émission consacrée à la vie de couple. La question de l’utilité effective de l’homme revenait sans arrêt. Je me souviens, en particulier, d’une certaine Marina qui gagnait deux fois plus que son Thierry. Ils étaient au bord de la séparation. Pour « sauver son couple», Marina a proposé à Thierry de se porter volontaire pour un projet test : rénover la salle de bains. Ça n’avait pas l’air de l’emballer, mais il a accepté. Dans une autre famille, Philippe était chômeur. Ses indemnités excédaient le salaire de Nathalie, mais il se sentait dévalué. La situation semblait sans issue, mais il a eu, de lui-même, une idée : « se lancer dans des travaux de jardinage pour reconquérir le cœur de Nathalie ».

Certaines femmes faisaient preuve d’une détermination stupéfiante. Je me souviens, notamment, d’une certaine Valérie qui s’exprimait en tenue de jogging. Elle a expliqué pourquoi la question du partage des rôles revêtait pour elle une importance cruciale. Il s’agissait d’une affaire remontant à son enfance. Chez ses parents, quand elle était petite, sa mère faisait tout, mais c’était son père qui choisissait le programme télé. Tous les soirs, western ! L’épouse apportait des steaks-frites, ou des plats de ce genre, puis elle regardait le film avec son mari. Mais, d’après Valérie, ce n’était pas normal. Sa mère n’aurait pas dû accepter tant de machisme. Avec un homme, d’après elle, il faut être « cadrante ». D’ailleurs, elle a souvent dit à sa mère qu’elle aurait dû divorcer. Pourtant, ça faisait de la peine à cette femme d’entendre ce genre de reproche venant de sa fille. Mais Valérie aime le parler-vrai. Et elle ne voulait pour rien au monde avoir une vie comme celle de sa mère. Dans son couple, c’était elle qui tenait la zappette, et elle était bien décidée à ne pas la lâcher. Beaucoup d’autres témoignages allaient dans le même sens. La question du partage des rôles et des tâches est un point névralgique pour de nombreux couples. Certains hommes jouent le jeu, d’autres rechignent.

On a quand même l’impression que les choses avancent. Qui s’en plaindrait ? Cependant, le diable se loge dans les détails, surtout dans les détails du quotidien. L’accumulation de prescriptions génère parfois de la tristesse. En mettant l’accent sur les services attendus et les fonctions à remplir, on peut laisser au second plan ce qui fait le sel d’une relation. L’homme utile n’est pas forcément un individu attirant. Les trop bons élèves peuvent devenir des êtres ternes, de gentils toutous, voire de pauvres types. En résumé, il y a un peu de morosité dans l’air. On peut dire que parfois, pour les hommes, ce n’est pas si facile. Et en prime, très ennuyeux pour les femmes.[/access]

Au Chili, le marteau n’est pas fossile

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On sait que le PCF, lors de son dernier congrès, le 36ème qui s’est tenu à Aubervilliers en février 2013, a abandonné la faucille et le marteau qui n’occupaient d’ailleurs plus sur les cartes des adhérents qu’une place seulement visible à l’aide d’un microscope électronique, et même plus de fabrication est-allemande. Comme la presse bourgeoise s’était emparée de l’anecdote pour oublier de parler des propositions du Parti,  nous avions décidé de ne pas communiquer à l’époque sur la question, déjà assez malheureux comme ça de voir notre identité s’effacer un peu plus car on sait que le diable du réformisme se niche dans les détails graphiques.

Or je m’aperçois aujourd’hui à quel point j’avais raison. Ce symbole, la faucille et le marteau,  a un pouvoir presque magique et peut dynamiser une candidature, même très moyennement sexy comme  celle de Camila Vallejo, leader chilienne du mouvement étudiant qui a mené la vie dure au président ultralibéral Pinera.

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Soyons honnête : alors qu’elle n’est pas très jolie,  par la seule grâce du symbole historique de l’alliance entre ouvriers et paysans, Camila, étudiante au physique ingrat a été élue députée, ce qui lui évitera d’avoir à trouver un mari, chose presque impossible, il faut être réaliste. Précisons que Camila Vallejo a été élue dans le sillage de la très probable victoire de Michelle Bachelet à la présidentielle à la tête d’une horrible coalition socialo-comuniste qui lui a permis de réunir 47% des voix au premier tour, ce dimanche 17 novembre contre 25% à sa rivale de droite.

Grâce à la faucille et au marteau, sans aucun doute.

Petit complément à l’année Diderot qui s’achève

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Je ris assez moi-même des littéraires qui philosophent pour… prendre le risque d’être ridicule.
« Retour du religieux » est, au mieux, une expression approximative. Ce qui revient depuis une quarantaine d’années (en fait, depuis que l’économie libérale, en chancelant, a cessé d’apporter sa justification au positivisme du XIXème siècle, qui fut la base théorique de l’expansion capitaliste) est moins le religieux que la superstition — et non, ce n’est pas la même chose. La foi, pour autant que j’aie pu comprendre un état auquel je ne comprends rien, appartient aux convictions intimes. Au cœur, aurait-on dit dans les siècles passés. Mais la superstition, somme de comportements aveugles et réitérés, mécanique plaquée sur du vivant, ne vient ni du cœur ni de l’esprit. Ni sentiment, ni rationalité : la superstition se complaît dans une extériorité, dans des démonstrations qui abolissent l’être au profit du pantin. Le fanatique est un robot qui veut réduire autrui aux mêmes automatismes — reductio ad absurdum. Un voile, dix voiles, cent mille voiles. Trois cents personnes prosternées sur un tapis de prière au milieu de la rue. Une barbe, dix barbes, trois cents millions de barbes. Il n’est pas simple d’être Blaise Pascal, mais il est aisé d’être un intégriste : c’est une foi réduite à sa grimace.
Et nous, nous les rationalistes sévères, y sommes un peu beaucoup pour quelque chose.
Notre façon de rapporter les fins de l’action à celles de la connaissance (c’est cela, n’est-ce pas, le rationalisme), et, depuis le XVIIIème siècle, de condamner les passions, de récuser la folie, de prétendre que sous les Lumières il n’y avait pas d’ombre, a laissé à l’irrationnel tout le champ des fantasmes. Or, asséner aux autres son fantasme, là commence le totalitarisme, politique et religieux — et les deux confondus, tant qu’à faire.

Petit détour par Molière et Diderot.
Harpagon est possédé par la passion de l’argent, d’accord. Mais l’avarice n’est que la transcription d’un délire autrement ravageur, qui fait le fond de la pièce : la manie du contrôle. Le personnage de Molière prétend contrôler le corps des autres (et donc le sien : c’est un constipé chronique qui refuse de rendre quoi que ce soit), via des restrictions alimentaires cocasses et criminelles (Molière excelle à montrer combien le criminel est cocasse). Il prétend aussi régir la sexualité de ses enfants — il n’est pas de père chez Molière qui ne soit abusif. Dans Le Tartuffe, Orgon est un obsédé du même acabit, sauf que cette fois ce sont les gesticulations religieuses qui remplacent les abstinences d’Harpagon (en fait, L’Avare vient après Tartuffe : Molière, échaudé par les menaces de mort que lui avait values sa grande pièce religieuse, a préféré après 1666 passer par la métaphore pour attaquer les bigots de toutes farines). Tous les barbons de Molière, avec « cette large barbe au milieu du visage », sont taillés dans le même tissu passionnel, pantins dont la Compagnie du Saint-Sacrement tirait les ficelles.

L’islamisme opère de même — et nous ne saluerons jamais assez Ariane Mnouchkine pour avoir pensé, en 1995, à transposer Tartuffe dans une Egypte fondamentaliste — oserait-on encore le faire ? Contrôle abusif du corps (ramadan et interdits divers pris au pied de la lettre), contrôle des habits et des emplois du temps — police de la pensée. Le libre-arbitre que le dieu des religions monothéistes accordait à l’homme disparaît, dans ces caricatures de la foi, au profit d’une servitude stricte : des « born again christians » aux salafistes en passant par les haredim purs et durs, la caricature religieuse offre la possibilité de réintégrer l’univers des passions, récusées depuis Descartes, d’Alembert, Condorcet ou Hegel (qui sur ce plan oublie volontiers la dialectique), abolition qui a trouvé en Auguste Comte son jusqu’auboutiste. Mais chassez les passions, elles reviennent par la fenêtre. Faute de les intégrer dans le plan, elles s’aigrissent et nourrissent les intégrismes — ou le racisme, qui procède de la même haine de cette rationalité qui nous enjoint de considérer l’Autre comme un autre nous-même. Et à force de nous prescrire l’amour du prochain, alors même que nous avons parfois envie de l’envoyer à tous les diables, nous obtenons l’effet inverse — on le voit bien en classe où le discours antiraciste finit par générer son contraire.
Nous sommes très loin d’avoir éprouvé tous les effets de la crise, et très loin d’avoir vu monter tous les délires. Sartre avait raison de dire qu’on ne convainc pas un raciste avec des arguments rationnels, parce qu’il est dans la passion. Il n’a pas assez insisté sur le fait que cette passion est le produit de la rationalité imposée sans reste — au sens mathématique du terme.
Diderot seul (il faut lire et relire Le Neveu de Rameau) a compris qu’il fallait tenir compte du reste, et qu’on ne pouvait opposer un Moi rationnel à un alter ego passionnel. Dans Le Neveu, la dialectique entre Moi et Lui n’oppose pas le Philosophe à l’énergumène du café de la Régence : il construit, en interaction entre les deux débatteurs, un personnage complexe et sans cesse changeant — un certain Diderot — qui est la somme de Moi et de Lui. Somme impossible d’ailleurs : on n’additionne pas davantage les exigences rationnelles de l’un et la folie de l’autre que les torchons et les lanternes. Nous sommes, dit Diderot, un manteau d’Arlequin tissé de bon sens et de folie douce. Et exclure la folie au nom d’une vision étroite du rationalisme l’a transformée en folie furieuse. Récuser le désordre au nom de l’unicité du Moi lui donne un bon prétexte pour aller se réfugier chez tous les paumés de la terre, les sacrifiés de la croissance défunte, qui se forgent une identité dans le délire et la violence.

Montaigne avait bien senti que nous sommes, à son image, « ondoyants et divers ». Mais le culte de la norme, depuis l’âge classique, nous a fait oublier sa leçon, et les passions récusées sont allées se réfugier chez les extrémistes de tout poil. Imposer un corset de restrictions au croyant, le pousser au fanatisme, c’est la pratique ordinaire de la superstition, qui ne vit que dans l’air raréfié des extrémismes superlatifs. Croyants ordinaires ou athées, nous sommes un mixte d’ange et de bête, de lumière et de nuit. Et réfréner à tout prix ses désirs, se refuser aux péchés capiteux, au verre de Rioja sur une chiffonnade de pata negra, à la main qui se glisse et à la bouche qui consent, nous expose à glisser vers l’ultra-violence et le prosélytisme militant, seuls défoulements autorisés à ces cocottes-minute sans soupape que sont les intégristes de toutes obédiences. Jamais un voile n’abolira le désir : autant vivre ses désirs plutôt que de se couvrir la tête en croyant — c’est le cas de le dire — qu’un bout de tissu fait taire les pulsions sous prétexte qu’il les cache. Jeunes musulmanes, mes sœurs, mes amies, allez au bout de vos désirs, mangez, buvez, baisez — le Ciel peut attendre, et il n’y a qu’une vie. Comme on disait jadis, jouissez sans entraves. Que des anciens de 68, au NPA ou ailleurs, se fassent les propagandistes du voile prouve assez que ce n’est vraiment pas beau de vieillir… Tout est bon dans le cochon, un verre ça va, mais trois verres aussi, et la sodomie ouvre l’esprit — souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise. Seul le libertinage (tous les libertinages : « Mes pensées, ce sont mes catins », disait Diderot) confère la liberté, tout le reste est prétexte et servitude involontaire. La vraie raison est dans l’acceptation de notre part de folie. Quand vous serez bien vieilles, assises au coin du feu, que vous rappellerez-vous ? Vos excès, et non vos précautions. Vos cuites mieux que vos pénitences. Le désordre du lit mieux que les ordres donnés. Récusons les rationalismes qui récusent l’ivresse. Ils alimentent les jeûnes sans le savoir, et fomentent les horreurs, sans le vouloir. Bref, relisons, revivons Diderot, qui fut le dernier esprit libre, le dernier libertin.

Comment Joukov brisa Hitler et enterra Clausewitz.

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Gueorgui Joukov ne dort quasiment plus depuis près d’un mois. Une heure de temps en temps assis à sa table dans le creux de son bras. Quand la fatigue est trop forte, il sort marcher dans le froid et prend de la neige à pleines poignées pour se frotter le visage.  Il n’a pas bu une goutte d’alcool mais il englouti des litres de thé noir. Ce fils de paysans pauvres, simple soldat du Tsar pendant la première guerre mondiale a rejoint l’Armée Rouge après la Révolution d’octobre. Son niveau scolaire est celui du CE2. Malgré cela il a gravi tous les échelons, officier brillant, il est étonnamment passé au travers des grandes purges de 1937 pour être nommé chef d’état-major général de l’armée soviétique à 44 ans juste avant l’agression allemande du 22 juin 1941. Il participe impuissant à la terrible catastrophe qui voit l’Armée Rouge et ses 5 millions d’hommes engloutis dans une effroyable ordalie.

Mais il a analysé la stratégie de son adversaire, compris qu’il fallait le bloquer sur la route de Moscou, avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Sous la pression permanente de l’ennemi, mais aussi celle de Staline. En octobre, il recule, en novembre il recule, pied à pied. Il réorganise, colmate, galvanise.

Le 29 novembre 1941, il appelle le dictateur à la Stavka : « L’ennemi est épuisé. Il faut liquider maintenant son étau ». Pour lui, malgré les pointes allemandes qui voient les bulbes du Kremlin, c’est maintenant ou jamais. L’armée allemande est au bout de son élan, il le sait, il le sent. Il faut lancer la contre-offensive qu’il a préparée. Staline accepte tout en lui précisant, en était-il besoin que : « Si vous rendez Moscou, votre tête comme celle de Koniev roulera ». Ce sera pour le 5 décembre. Le 4 au soir, le dictateur sanguinaire, à bout de nerfs, l’appelle à son état-major et explose au téléphone. Réponse de Joukov : « Devant moi il y a deux armées et mon front. Je sais le mieux et je décide le mieux comment agir. Si vous avez du temps pour déposer vos soldats de plomb, venez organiser aussi la bataille. » Staline raccroche. Le 5 décembre, à minuit précis,  il appelle et demande calmement :

« – Camarade Joukov comment vont les affaires pour Moscou ?

–Camarade Staline,  nous ne rendrons pas Moscou. »

Adolf Hitler a perdu la guerre. Il avait fait le pari d’abattre l’Union soviétique en six mois. Il a échoué et sait qu’il ne pourra plus. Il le dira en janvier 42 à Jodl. En conséquence, Heydrich lancera la « solution finale » le même mois à la conférence de Wannsee. Les aristocrates prussiens qui par vanité ont accepté de suivre un caporal autrichien exalté, sont battus par un « sous-homme » slave au caractère d’exception qui les ramènera, en passant par Stalingrad, Koursk, Smolensk,  jusque dans les ruines de Berlin trois ans plus tard. On sait depuis Thémistocle à Salamine, raconté par Hérodote, que finalement, c’est toujours un peloton de soldats qui sauve la civilisation. C’est l’histoire, de ce soldat russe, soudard vaniteux et brutal, immense capitaine, un des plus grands de l’ Histoire que Jean Lopez nous raconte dans l’extraordinaire biographie qu’il vient de lui consacrer.

Son travail est exceptionnel pour trois raisons :

Tout d’abord il a entrepris il y a quelques années, d’explorer la plus terrible guerre de l’histoire, celle qui s’est déroulée à l’est entre 1941 et 1945. Histoire peu connue, la guerre froide ayant incité les occidentaux à dédouaner la Wehrmacht de ses responsabilités pourtant écrasantes. Non seulement, celle-ci, qui a soutenu Hitler jusqu’au dernier jour s’est déshonorée, mais de plus, sur le plan stratégique et professionnel, elle a été surclassée par une armée dirigée, comme celles de Napoléon, par des fils de vachers devenus Maréchaux. Lidell Hart, l’historien militaire anglais fut le vecteur de l’imposture militaire allemande. Livre après livre, Jean Lopez, rétabli la vérité et démontre la supériorité de « l’art opératif stratégique soviétique » sur la tactique allemande issue de Clausewitz. Gueorgui Joukov est un héros russe. Il n’était pas ou peu reconnu en Occident. Ainsi qu’à tous ses camarades, justice lui est rendue, par ce livre.

La dimension politique ensuite.  Jean Lopez conserve une objectivité totale dans son travail, et ne fait jamais preuve de complaisance, au contraire, même vis-à-vis de ceux qu’il admire. Il prend les hommes et l’Histoire dans leurs contradictions, leur grandeur et leur petitesse. La connaissance qu’il a acquise du monde soviétique en fait un témoin précieux. Il clarifie l’articulation du militaire et du politique en URSS. Au-delà de la guerre elle-même, les épisodes des grandes purges, de la première disgrâce de Joukov en 1946, de la chute de Béria après la mort de Staline sont abordés de façon limpide. Joukov entretenait des rapports « mystérieux » avec celui-ci. Il était le seul à ne pas avoir peur en sa présence et il sera un artisan actif de la déstalinisation. Mais en même temps il lui reconnaîtra toujours le mérite principal de la victoire. Les mécanismes de la deuxième disgrâce de 1957 sous Khrouchtchev sont analysés, et donnent un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays et de cette société pour nous difficilement compréhensibles. L’étude de l’Union soviétique, et c’est fort normal, est extrêmement politisée. Difficile d’aborder le sujet sereinement. Le travail de Lopez, comme celui dans un autre domaine de Nicolas Werth, s’efforcent objectivement de donner à voir et à comprendre. Qu’ils en soient remerciés.

Enfin, l’écriture fluide, la distance critique et l’humanité donne à la lecture un caractère passionnant. Même si, les aspects techniques sont très présents, nous sommes loin de la littérature militaire « fifres et tambours ». Ce livre se lit comme un roman. Un roman stupéfiant par la brutalité et la violence de l’effroyable tragédie. La France s’apprête à commémorer le centenaire de la première guerre mondiale. Je disais dans ces colonnes l’importance pour notre mémoire et notre identité de ce formidable événement.

Comprenons, comme nous l’explique inlassablement, avec quel talent,  Jean Lopez, ce que représente pour les Russes « la Grande guerre patriotique » et ses 20 millions de morts. Et rappelons-nous les vers d’Alexandre Blok : « la Russie est un sphinx, heureuse et attristée à la fois, et couverte de son sang noir… ».

Joukov : L’homme qui a vaincu Hitler, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Perrin, 2013.

*Photo : GOESS/SIPA. 00027491_000002.

La femme n’est pas le devenir de l’homme

Adam et Eve

On ne parle plus trop de ces pères de famille perchés pendant des jours au faîte de grues pour réclamer la garde partagée de leurs enfants. Ces stylites de l’ère post-industrielle avaient l’impression de prêcher dans le désert. Il ne semble pas que leur sort se soit amélioré. Mais, pour les avocats les plus doctrinaires de la cause des femmes, s’ils ont perdu le droit de garder leurs gosses, c’est qu’ils le méritaient. Et qu’il existe des causes plus urgentes. La pénalisation des amateurs d’amour tarifé, par exemple.
Tout se tient. On dirait que, chez ces hommes perchés comme chez les amateurs de passes – qui sont parfois les mêmes –, il existe quelque chose en trop : l’organe rétractile de forme oblongue avec à la base une couronne velue, qui a l’inconvénient de servir à la reproduction humaine. Cette chose en trop s’exprime, chez les premiers, par la volonté d’assumer leur devoir paternel malgré l’opposition de l’ex-épouse ou de l’ex-compagne et, chez les seconds, par celui d’évacuer contre une poignée d’euros le désir qui les presse. Ce trop-plein, cet excès organique qui s’exprime par l’excès symbolique (la demande paternelle jugée illégitime et le recours à l’argent au lieu de se masturber), pointe un impensé de la condition féminine dont je m’empresse néanmoins de souligner qu’elle nécessite plus que jamais qu’on en combatte les injustices et les intolérables blessures.
À ce propos, une suggestion : au lieu de vouloir taper sur la clientèle des « putes », bien souvent de pauvres gars qui usent de filles sans joie, il serait temps de songer à introduire dans le Code pénal, comme en Amérique latine, la notion de « féminicide » pour les viols de femmes suivis de meurtres, crimes dès lors imprescriptibles et punis à vie. On se demande ce que les parlementaires attendent pour voter une loi qui trace une limite absolue entre la barbarie et l’humanité.

Pour en revenir à la revendication des pères de famille, elle montre qu’ils sont devenus des « papas », c’est-à-dire des hommes avides de s’occuper de leur progéniture comme s’en occupent les mères (les « mamans », plutôt), sans cesser pour autant de se sentir des hommes. Ils auraient pu se percher au sommet d’églises ou de bâtiments officiels. Pourquoi des grues ? C’est désigner un monde en voie de disparition[access capability= »lire_inedits »], celui où les hommes travaillaient au plus près des matériaux, où ils produisaient à la dure des objets tangibles. En un mot, le monde des ouvriers qui étaient fiers de l’être. Avec des cals aux mains, des poils sur le torse, la sueur au front, une Gauloise au bec, et des muscles noués par leurs tâches, pas dans les salles de gym. Des hommes, quoi. En même temps, ces pères privés de paternité qui protestent haut et fort revendiquent leur part féminine, maternelle si l’on préfère, tout en dénonçant la tentation post-moderne de mettre à l’écart les hommes en tant que géniteurs.
Les hommes cumulent deux tares : une violence qui leur est propre et qu’ils subliment atrocement dans la guerre, et un rôle de bourdons bons à jeter une fois la reproduction assurée. Passons sur la violence : dans ses formes brutes, elle est bien sûr à bannir. Mais le rôle de bourdon pose question : il signale la difficulté d’être père. Pas seulement aujourd’hui, car cette fonction comprend un aspect autoritaire qui implique une certaine distance, et même une certaine abstraction, mais plus particulièrement aujourd’hui où Big Mother trône en majesté [1. Michel Schneider, Big Mother, psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2002. Rappelons-nous, pour illustrer le propos, l’exaltation du care par Martine Aubry].

On ne prend pas assez conscience que Dieu est un roublard : il a fait croire aux mâles qu’Ève était sortie de la côte d’Adam, alors que c’est évidemment le contraire. L’homme sort de la femme comme l’oiseau de la coquille. Le roman de Maurice Pons, Rosa, où une tenancière de taverne aux formes opulentes engloutit dans sa matrice les soldats qui sont ses clients, témoigne à sa manière de cette réalité générale : l’homme sort de la femme aussi sûrement que celle-ci rêve sinon de l’éliminer, du moins de le neutraliser. Sans doute l’homme, du reste, rêve-t-il de retourner dans le ventre maternel, pareil à Jonas dans sa baleine. Et rêve-t-il aussi d’être femme, comme l’atteste la coutume de la couvade dans les sociétés tribales.
Et ça se comprend, qu’il veuille être femme. Il accéderait au pouvoir secret du genre féminin qui tend, depuis l’aube de l’humanité, à nier à son profit la différence des sexes, tendance dont la théorie du genre, base avancée du féminisme guerrier, constitue l’avatar le plus récent. Le mythe des Amazones en offre une version radicale et basique : radicale parce qu’il n’y a plus que des femmes, basique pour cette raison même. L’indifférenciation va plus loin : elle ne propose plus l’existence d’un seul genre au détriment de l’autre, mais carrément leur abolition.
Une seule espèce indifférenciée, produit d’un métissage universel, sans hommes ni femmes, même si, au bout du compte, le féminin l’emporte. Il s’agit in fine d’éradiquer l’homme en tant qu’espèce surnuméraire, c’est-à-dire comme incarnation de l’Autre. Adam deviendra inutile. On n’aura plus besoin de lui pour procréer, il suffira d’une goutte de sperme synthétique, voire de n’importe quelle cellule de n’importe qui, homme ou femme, avec, à l’horizon, l’espoir d’une parthénogenèse universelle. On perçoit un écho de cet espoir dans les techniques de clonage. Si les hommes ont toujours cherché à réduire l’influence des femmes, c’est, au fond des choses, parce qu’ils sentent confusément la menace d’être niés en tant qu’hommes. Leur violence procède de leur fragilité.

En Occident, l’homme parfaitement réalisé prend aujourd’hui les traits de l’homosexuel. Mais ce n’est qu’une étape sur le chemin de l’humanité parfaite. En toute logique, son avènement sera acté le jour où l’homosexuel sera simultanément homosexuelle et vice versa. Quand il n’y aura plus d’homosexuels, d’homosexuelles, de bisexuels, d’hétérosexuels, d’hétérosexuelles, de transsexuel(le)s, mais un genre unique, celui de l’androgyne, qui ne sera même plus un genre mais une utopie, c’est-à-dire un non-lieu, sans parents sinon des parents n° 1, n° 2, n° 3, etc., proposition déjà tentée mais qui reviendra, sur le modèle du frère n° 1, n° 2, n° 3, etc, dans ce meilleur des mondes qu’était le Kampuchéa démocratique du camarade Pol Pot. Idéalement, cette société s’épanouira sans différences d’âges, ce qui permettra d’abolir le temps, sans poils, sans rides, sans bedaine, sans que plus rien relevant de la nature ne vienne polluer l’ordre de la culture purifié de toute attache avec le règne animal, sans classes, sans frontières, évidemment sans races, éventuellement sans langues parti- culières comme jadis, avant Babel, paradis de l’Un et du Même grâce au triomphe du métissage promis à tous les êtres et à toutes les nations dans la paix d’un monde enfin débarrassé et des hommes, et des pères, et des lois [2. Lire sur ce point Peter Sloterdijk, notamment Ni le soleil ni la mort, Pauvert, 2003 ].

Cette aspiration symbiotique qui travaille sourdement la part féminine de l’humanité et dont s’effarouche sa part masculine permet de situer l’opinion de chacun en matière politique, pour peu que l’on veuille bien admettre que le mouvement qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche reproduit celui qui va de la valorisation des différences à celle des similitudes, c’est-à-dire, concrètement, qui va de la défiance obtuse à la confiance naïve, autrement dit, de la détestation de l’Autre à son adoration. Tout le problème consiste à savoir où placer le curseur. Chacun le place ici ou là, et qualifie de « valeurs » ou de « convictions » l’endroit où il le fixe. L’argument du curseur fonctionne d’une manière identique pour mesurer la dose de testostérone qu’il convient de laisser aux hommes pour en faire soit des saints soit des salauds, c’est-à-dire soit des unisexes soit des primates. Plus le curseur glisse vers la droite, plus la virilité sera valorisée en même temps que le charme des différences, plus il glisse à gauche, plus la féminité sera appréciée en même temps que le bonheur des similitudes. Aux deux extrêmes on trouvera, pour la droite, Cro-Magnon coiffé d’un casque à pointe, et, pour la gauche, l’Ange de la lumière dans sa barboteuse.
Entre les deux s’étale toute une palette de choix dont celui du milieu, le plus raisonnable, qui consiste à ne priver les hommes ni de leurs génitoires ni de leur estime de soi, pour éviter d’en faire des impuissants pétris de doutes et de honte, d’autant qu’ils sont exposés, fait nouveau, à la diminution croissante du nombre de spermatozoïdes observée chez les individus à peau blanche des sociétés libérales avancées. Face aux zélotes de l’émasculation, encourageons les pères de famille à descendre de leurs perchoirs afin qu’ils retrouvent leur rôle auprès de leurs bambins, tout leur rôle, sans avoir peur de tomber de haut, et, de là, plus bas que terre.[/access]

*Photo: GINIES/SIPA.00613654_000009.

Touche pas à mes puritains !

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La proposition de loi de Maud Olivier visant à abolir la prostitution en pénalisant les clients témoigne d’une dégradation du débat politique français. D’une part, la prostitution volontaire ne disparaîtra jamais du globe. D’autre part, prétendre que la pénalisation de la demande permettra l’éradication progressive de l’offre constitue le degré zéro de la pensée économique.

Sur un sujet aussi épineux que la prostitution, étroitement corrélé à une infinité de problématiques philosophiques et politiques – sida, rapports sociaux de sexe, libre disposition de soi, approches du consentement, notion de travail sexuel, droit à la sexualité, politique migratoire et de santé publique – la démagogie et les théories manichéennes constitutives du discours abolitionniste devraient cesser de nourrir des médias complaisants.

Plus encore que les proxénètes, il faudrait pourchasser les clients dont la démarche reflèterait la violence masculine de notre société patriarcale. Dépeint au mieux comme un délinquant sexuel, au pire comme un violeur, le client fait toujours l’objet d’un discours essentialiste. On lui assigne le statut de « pervers » ou de « bourreau », ce qui « consolide la représentation victimaire de la prostituée » comme le souligne le sociologue Lilian Mathieu. Tous les partis politiques s’en réfèrent aux dogmes d’un « féminisme » néo-puritain qui a le vent en poupe. Les lecteurs du rapport d’information sur « le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel » constateront d’ailleurs cette phrase de la députée Ségolène Neuville : « Nous ne pourrons faire l’impasse sur la lutte contre la pornographie ».

Que la droite conservatrice défende une vision traditionaliste de la famille, s’oppose au mariage pour tous, condamne sans arguments sérieux les techniques d’assistance médicale à la procréation comme la gestation pour autrui, discoure sur les bonnes mœurs et veuille repousser les prostituées des centres villes vers les zones périphériques, il n’y a là rien de surprenant. En revanche, que la gauche issue des Lumières plébiscite une idéologie puritaine, véhicule une représentation du monde sans nuance ni dialectique, détachée de toute réalité – c’est-à-dire de toute complexité – est un fait préoccupant dans une République laïque.

Rappelons qu’une politique abolitionniste favorisera les consommateurs fortunés. Ces derniers resteront à l’abri d’une chasse aux sorcières qui pénalisera, d’abord et avant tout, les plus modestes. L’historienne E-M. Benabou a mis en relief cette dichotomie déjà visible au XVIIIe siècle : « un secteur prospère et privilégié qui tend à glisser vers la débauche de haut luxe et à s’évader vers la prostitution privée et le demi-monde, et par ailleurs le secteur de la basse prostitution, souvent traquée et poursuivie. Entre les deux, la barrière de l’arbitraire administratif et policier, mais aussi une invisible barrière sociale ». S’appuyant sur une extension indéfinie de la répression, jusque dans le lit des citoyens, nos élites défendent un projet global de criminalisation. Les « cyber-gendarmes » célébrés par la députée Maud Olivier illustrent à merveille cette philosophie liberticide. De quoi s’agit-il sinon d’instituer une nouvelle police des mœurs ? L’abolitionnisme se réclame du féminisme mais se fonde sur une approche anachronique – préfreudienne – de la sexualité, et s’enracine dans une perspective victorienne.

Mépriser l’Histoire de la sexualité et de la psychanalyse, les enquêtes universitaires, la masse des travaux dont nous disposons – issus des départements d’anthropologie, de sociologie ou d’études féministes – en passant par le patrimoine littéraire et cinématographique, relève d’une misère intellectuelle indigne de la gauche.

En détournant le manifeste pour le droit à l’avortement (1971) écrit par Simone de Beauvoir et cosigné notamment par Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Monique Wittig ou Violette Leduc, en relativisant la dimension révolutionnaire et universaliste qu’a représenté la maîtrise par les femmes de leur fécondité, en se plaçant du seul point de vue des clients sans prendre en considération les conditions de travail des prostituées, le manifeste des « 343 salauds » estampillé « Touche pas à ma pute » a sans doute dérouté certains opposants à l’abolition. Il était nécessaire de critiquer ce manifeste et de réinscrire la réflexion dans le champ politique pour ouvrir le débat. Cela étant, que les abolitionnistes distillent les pires amalgames dans le débat public ne suscite en revanche aucune bronca. L’association Osez le féminisme et le collectif « Les jeunes pour l’abolition de la prostitution » font ces temps-ci la promotion d’un court-métrage de Frédérique Pollet Rouyer, La prostitution, un métier ?, dans lequel une conseillère d’orientation force une lycéenne mineure à se prostituer. Le film se gausse ouvertement du sort des handicapés, compare la prostitution au viol et à la zoophilie. C’est une abjection contre laquelle peu de voix s’élèvent.

Combien de temps faudra-t-il pour comprendre qu’il est tout aussi primordial de lutter contre l’esclavage moderne que de laisser les femmes et les hommes majeurs et consentants faire ce qu’ils veulent de leur corps et de leur sexe, y compris pour gagner de l’argent ou en dépenser ?

*Photo : DIDELOT/SIPA. 00214879_000001.

Bilger-Finkielkraut : 38 minutes de bonheur

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Quand j’étais très jeune, bien avant que les Bricorama soient ouverts le dimanche, la mode était déjà au « Do it yourself ! ».

Quand j’étais jeune, le yippie Jerry Rubin criait « Do it ! » à ses camarades chevelus. (Plus tard, il virera reaganien puis sera écrasé sur Wilshire Boulevard, mais c’est une autre histoire.)

Quand j’étais un peu moins jeune, Nike nous a enjoint de « Just do it ! ». Comme le slogan perdure, j’imagine qu’il était bon.

Reste à savoir lequel de ces commandements a convaincu l’ami Philippe Bilger de lancer sa chaîne télé sur YouTube. À mon avis, aucun des trois. Pétri comme il est de culture classique, je l’imagine plutôt puiser ses raisons d’agir dans La Fontaine : « Aide-toi, le ciel t’aidera », ou alors chez Boileau « Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi. » Ou encore du côté de Racine : « La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? »

Tout ça pour vous dire, donc, que lassé de souffler de bons concepts à des télés malentendantes, Philippe Bilger a décidé qu’il valait mieux agir qu’attendre, en produisant et diffusant lui-même ses interviews – sans autre forme de procès.

Il vous racontera d’ailleurs tout ça mieux que moi sur son blog, où il vous dira aussi pourquoi il a souhaité inaugurer cette série d’entretiens en rencontrant Alain Finkielkraut.

Si vous n’êtes pas tenté de cliquer sur les liens, je ne peux plus rien pour vous.

Pour la pénalisation de cette putain de vie?

343 salauds taubira

Cela atteint un comble, cela devient franchement ridicule.

La France est dans une effervescence, un désordre, une revendication tels qu’on se demande s’ils n’expriment pas d’abord un besoin pulsionnel et collectif de protester, de dire non avant d’être inspirés par une opposition politique et sociale précise. Un refus qui est devenu quasiment sa propre finalité. C’est ce pouvoir qui est visé, pas ce qu’il accomplit ou non.

On aurait pu tout attendre dans une telle atmosphère sauf l’irruption, dans l’espace public, de débats outranciers, odieux ou totalement décalés ou inadaptés.

Depuis deux semaines, le racisme manifesté ici ou là à l’encontre de Christiane Taubira a prétendu, comme elle l’a très bien dit, l’exiler de la famille humaine à cause de comparaisons bestiales dont je ne doute pas qu’elles aient traumatisé ses enfants. Fallait-il cependant si tardivement – remords pour n’avoir pas réagi assez quand c’était nécessaire ? – tomber dans le ridicule de cette pétition à l’initiative de Jeanne Moreau : « Nous sommes tous des singes français » (JDD).

Ces racistes imbéciles, par leur attitude, ont fait qu’on n’examine plus la pratique – ou l’absence d’action – de la garde des Sceaux pourtant sévèrement blâmée par l’Union syndicale des magistrats lors de son congrès. Toutefois ce syndicat, l’an dernier, était aux anges à l’idée de pouvoir collaborer avec ce ministre avant qu’elle privilégie le Syndicat de la magistrature pour les postes et les commissions (Le Monde).

Surtout, alors que la République manifeste son désarroi et se révèle incapable de répondre au défi de l’essentiel qui met notre pays et son avenir en péril, l’accessoire est promu comme une préoccupation fondamentale.

En effet, le 27 et le 29 novembre, l’Assemblée nationale débattra d’une proposition de loi prescrivant la pénalisation des prostituées et des clients ayant recours à leurs services. Pour ceux-ci, une amende de 1500 euros doublée en cas de récidive.

Sur une idée de Frédéric Beigbeder, la pétition « Touche pas à ma pute » rédigée par Elisabeth Lévy, signée par les « 343 salauds » et fortement relayée par Causeur a dénoncé cette démarche parlementaire en invoquant la liberté des adultes : prostituées et clientèle. Certains des signataires se sont rétractés, se sont dit manipulés ou trompés. Nicolas Bedos s’est illustré en se défaussant dans une posture qui ne faisait pas honneur à sa constance et à son courage : Frédéric Beigbeder ne s’est pas gêné pour vertement le lui reprocher.

A l’émission de Frédéric Taddéï, Elisabeth Lévy aux côtés d’un philosophe signataire a tenu vaillamment la dragée haute face à des contradicteurs qui en substance justifiaient la pénalisation projetée au nom de la morale, de la contrainte pesant sur les prostituées et de la pureté sociale.

Une autre pétition à l’initiative du chanteur Antoine a été lancée . Elle a recueilli l’assentiment d’un certain nombre de personnalités dont par exemple Catherine Deneuve.

Ce document, dont Antoine évidemment souligne qu’il n’a aucun rapport avec le texte d’Elisabeth Lévy – il faisait pourtant partie initialement des signataires de celui-ci -, mentionne que « sans cautionner ni promouvoir la prostitution, nous refusons la pénalisation des gens qui se prostituent et de ceux qui ont recours à leurs services et nous demandons l’ouverture d’un vrai débat sans a priori idéologique » (20 minutes).

Quelle que soit la volonté des rédacteurs de ces deux pétitions, leur finalité est la même : mettre en cause la teneur de cette proposition de loi.
Il est peu contestable que celle-ci s’inscrit de manière surprenante dans un contexte qui imposait d’autres priorités et d’autres urgences.
Sur un plan technique, on peut craindre que la répression nécessaire des trafics, des réseaux et des proxénètes, bien loin d’être facilitée par la pénalisation des clients, soit au contraire négligée au profit de cette nouvelle piste apparemment plus évidente mais dont on perçoit mal comment elle pourra être aisément opératoire pour l’interpellation des « consommateurs ».
Plus profondément, même si ce n’est pas l’hétérosexualité qui est la cible pour cette pénalisation comme le prétend Philippe Caubère, il y a tout de même, derrière ce processus gonflé d’éthique et de dignité, une aspiration dangereuse à quadriller, à maîtriser et à purifier ce que l’humanité, dans son inventivité et sa liberté, est capable de faire et de secréter – notamment ces humains qui, contre rétribution, bénéficient du corps et des services sexuels de femmes.

Même si, dans leur discours habituel, les prostituées dénient être asservies à des hommes qui les auraient contraintes et dominées, il n’empêche que l’univers mêlant la disponibilité de ces femmes et le désir de ces clients va bien au-delà de l’opposition simple, voire simpliste entre des esclaves d’un côté et des salauds de l’autre – il est nourri, irrigué et troublé par une infinité de sensations, de peurs, d’humeurs, de nostalgies, pétri de délicatesse comme de vulgarité. Chairs offertes et interdites. Audaces et apparences ostensibles, trop présentes. Tentations si irréfutables qu’on est gêné de banalement y succomber.

Ce monde a des frontières floues et est délimité par les songes et les tremblements autant que par les trottoirs de certains quartiers. Punir les hommes pour sauver ces femmes ? Le moralisme probablement veut tout ignorer des premiers comme des secondes. Il convient que le lisse l’emporte.
Cette proposition de loi, derrière son apparence de pureté intégriste, a pour but de s’immiscer dans un royaume sordide ou somptueux qui en réalité ne la concerne pas et sur lequel, avec de « gros sabots » parlementaires, elle ne peut avoir qu’une influence à peu près équivalente à nulle.
Qu’on continue de la sorte.

Moins l’Etat sera à même d’assurer ses missions dans ce qu’elles ont de capital et de prioritaire, plus il s’abandonnera, directement ou indirectement, à des tâches périphériques, à des chemins de déviation, de dérivation.

Je crains le pire. Bientôt l’homme qui vit, qui respire, qui pense, qui s’émeut, qui a des pulsions, des fantasmes, qui a envie de faire l’amour et qui n’est pas programmé de manière prévisible et irréprochable pour le destin auquel les humanistes patentés et les intégristes de la rectitude voudraient le soumettre – bientôt cet homme fera l’objet d’une proposition de loi, pire d’un projet de loi.

En effet, pour notre monde malade de l’aspiration à une béate santé, comment ne pas pénaliser ce risque infini porté par le souffle de l’existence, comment ne pas pénaliser cette putain de vie ?

*Photo : ERIC BAUDET/JDD/SIPA. 00669559_000005.

Souffrance animale : l’exception corrida !

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corrida verts tauromachie

corrida verts tauromachie

Le 27 octobre, 750 manifestants anti-corrida se sont retrouvés à Rodilhan dans le Gard pour bloquer l’accès aux arènes. En pointe dans cette lutte, des membres du Comité Radicalement Anti-corrida avaient été évacués manu militari lors d’une précédente action pendant laquelle ils s’étaient enchaînés entre eux. Dans le Sud de la France, les corridas et les écoles de tauromachie ne désemplissent pas, ce qui inquiète les associations. Aussi mènent-elles des actions coup de poing. Des défenseurs de la cause animale venant du monde entier y participent. Ils tentent de mettre fin à ce spectacle cruel qui fait de la résistance au nom de l’exception culturelle et du régionalisme. Pourtant, en Catalogne, le sujet n’a pas suscité tant d’atermoiements de la part des pouvoirs publics lorsqu’on y a interdit la corrida.

Importée d’Espagne, la tauromachie s’implante dans le Midi au milieu du XIXe siècle. Ses défenseurs arguent de sa dimension « patrimoniale » pour que les corridas n’entrent pas sous le coup de la loi sanctionnant les « actes de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité ». À l’heure où une quinzaine d’intellectuels ont signé un manifeste pour le bien-être animal et que la Commission Européenne s’attaque au problème, on s’étonne que la souffrance flagrante de bêtes à qui on coupe oreilles et queue, puis que l’on met à mort, soit encore tolérée. De fait, il semble qu’en la matière le lobby de la tauromachie soit plus puissant que celui des agriculteurs et des chasseurs. En effet, pour ces derniers, leurs activités sont strictement encadrées.

Les militants anti-corrida sont confrontés à l’immobilisme des pouvoirs publics qui considèrent qu’une interdiction entraînerait une perte notable de voix aux prochaines élections. Pour occulter le clientélisme local, la corrida devient une manifestation populaire que l’on pare d’une ancestralité fallacieuse. Or, force est de constater que les notables ne sont pas en reste pour assister à l’agonie programmée d’une bête qui n’a aucune chance de survie dès qu’elle fait son entrée dans l’arène. Ce spectacle sanglant est un retour des combats du cirque. En l’occurrence, la vaillance du taureau prime peu car une corrida serait dénaturée sans mise à mort. Les taureaux graciés sont suffisamment rares pour faire la Une des journaux régionaux. L’un des cas les plus éclatants est survenu en 2008, dans les arènes de Dax. Agitant des mouchoirs blancs, les spectateurs ont trouvé suffisamment de qualités à Desgarbado pour solliciter sa « grâce ». Mais cela n’est pas vraiment du goût des responsables qui estiment que cela doit rester exceptionnel. Le fond de commerce reste le sang. Un taureau qui ressort vivant de l’arène pour devenir un reproducteur n’est apparemment pas bon pour les affaires.

Les professionnels du secteur soulignent les pertes économiques qui découleraient de la fin des mises à mort ou d’une éventuelle interdiction de la corrida. Ainsi, ils avancent que le pays d’Arles, notamment, y perdrait son âme. Au nom de l’exception régionale et culturelle, on maintient donc un spectacle où le taureau effrayé ou enragé, à force de sévices, agonise lentement sous les « vivas ». Pour justifier la tauromachie, certains en seraient presque à dire que les banderilles ne font pas souffrir le taureau. Le lobby économique et politique a réussi à annihiler tout débat sur la question. Face à cela, les défenseurs de la cause animale se trouvent étrangement démunis alors que la souffrance est au cœur du spectacle taurin. Pendant de longues heures, la résistance de l’animal est vaincue par les assauts du torero. De longues trainées de sang s’étalent le long de ses flancs. Parfois même la fin du « combat » intervient plus tôt car, affaibli, le taureau ne peut même plus tenir debout. Cela ne suscitera que rarement l’empathie d’un public transporté par la performance du matador.

Pour lui, c’est un exploit sportif et artistique. La portée esthétique transparaît dans la chorégraphie de l’homme face à la bête. En habit de lumière, il virevolte et met en échec les cornes de l’animal à chacune de ses approches. C’est un entraînement de nombreuses années et les toreros sont idolâtrés dans certaines régions. Pourtant, quelle perspective esthétique peut-on bien trouver à un spectacle qui se clôture immuablement par la mise à mort du taureau ? Si l’on ne peut interdire la corrida pour cause de régionalisme, au moins pourrait-on voir quelques concessions de la part des aficionados pour épargner les taureaux à la fin du « show » ? Il y a sans doute là quelque chose de la barrière d’incompréhension et de l’absence de dialogue entre les deux partis.

Les nombreuses propositions de lois en faveur d’une interdiction de la corrida ont été invariablement rejetées par le Conseil Constitutionnel qui la juge « conforme » à la loi. Pour supprimer cette dérogation du code pénal, les députés Verts, Barbara Pompili et François de Rugy, ont déposé un nouveau texte le 19 septembre dernier. Celui-ci préserve les courses camarguaises et landaises.

Déjà au XVIIe siècle, La Fontaine dans son fameux Discours à Madame de La Sablière critiquait les « animaux-machines » de Descartes, qui les réduisait à l’instinct. La Fontaine résume ainsi cette manière de considérer une bête : « Nul sentiment, point d’âme, en elle tout est corps ». Le fabuliste rétorque par l’habileté du cerf échappant aux chasseurs ou encore par le soin des alouettes envers leurs petits. La Fontaine leur accordait une petite âme qui raisonne et qui souffre à son échelle.

Aujourd’hui, il est frappant de constater qu’au nom de considérations politiciennes, les élus locaux participent massivement à la défense de la corrida. Ils sont humanistes quand cela les arrange. Ils trouvent ce spectacle « magnifique » pour « faire populaire ». En réalité, c’est surtout pour complaire à une notabilité locale férue de ce genre de manifestations. Apparemment, les prochaines élections municipales exigent de la part des élus qu’ils mettent leur énergie à la défense de ce « patrimoine » plutôt qu’au redressement de leurs communes surendettées et de l’emploi de leurs concitoyens. Tout cela n’est aucunement urgent. Il n’y a qu’à voir la récente enquête de l’OCDE. Même si les Français sont ronchons, ils sont champions du « bien-être » en Europe malgré la crise. On est rassuré, les élus ont tout compris, tant qu’il restera du pain et du jeu, tout ira bien !

*Photo : Daniel Ochoa de Olza/AP/SIPA. AP21447050_000009.

Facebook : la page François Hollande à la dérive

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hollande page facebook

hollande page facebook

Notre président, dès qu’il a été élu, a cessé d’actualiser sa page Facebook pour passer le relais à la page de « l’Elysée». C’était sans compter avec le besoin des Français de communiquer, notamment en ces temps de crise. Aujourd’hui, chaque photo et chaque post de la page de François Hollande sont couverts d’attaques, de moqueries et d’insultes. « Taxeland dégage », « un mec à ajouter en ennemi », voilà ce que l’on peut y lire, pendant que la page officielle de notre président de la République, elle, est restée totalement inactive depuis le 12 mai 2012. Tout un symbole.

Dès son élection gagnée avec 51,64% des voix, François Hollande gratifie la communauté Facebook d’un dernier post. Il passe le relais à la page de l’Elysée. Depuis, plus rien, si ce n’est cette avalanche de milliers de commentaires, à 90% négatifs qui jonchent sa page. Le déluge s’intensifie sur cette page inactive. Le président est tombé à 15% d’opinions favorables cette semaine. C’est le pire score de popularité jamais atteint par un président sous la Vème République. Les raisons de cette impopularité sautent aux yeux.

D’abord, il y a sa « photo de couverture » (inchangée depuis le 7 mai 2012), sur laquelle est affiché un grand « Merci » qui jouxte le visage bonhomme du président paré d’un large sourire se voulant plein de connivence avec ses supporters. Les internautes s’en donnent à cœur-joie. Elle est garnie de quelque 6266 commentaires. Un collégien lui dit « merci pour l’écotaxe », pendant qu’une danseuse, Ilona Gabriel, s’interroge : « merci pour quoi? Un pays en crise? ». Une certaine Bérénice Massilia Trota évoque une « monarchie modernisée à coups de taxes ». Un autre, Sébastien Deutsch, conseille au président de se comporter en homme courageux et de démissionner, pendant qu’un autre insulte carrément le président: « Chute de 22 à 15% en trois jours, vous êtes le plus benêt des hommes politiques ». Le 9 mai 2013, un « casse-toi, t’es un incapable » récolte 15 like!

Le physique du président n’est pas en reste, plusieurs internautes remarquant que son régime a vraisemblablement changé depuis qu’il est à l’Elysée.

Outre les insultes, les appels à la démission et les attaques récentes mais nombreuses sur l’écotaxe, un certain type de commentaire revient. Il s’agit de textes un peu plus longs, publiés par des Français qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et décrivent leur enfer. La pression fiscale fait partie de cet enfer. Jean-Loup se plaint du fait que « pour 60€ d’augmentation par mois (1240 à 1300€) salaire élevé à vos dires. Je passe de 200€ à 1100 d’impôts. » S’ensuit un long commentaire sur les trop nombreux étrangers qui, selon cet homme, profitent de notre système et le grèvent. Sur cette page, l’exaspération gronde depuis un an et demi dans le vide. Le 2 janvier, on peut lire à demi-mots des menaces: « vous êtes nés du bon côté de la barrière monsieur François Hollande mais cette barrière n’existera bientôt plus et ce jour-là j’espère que vous serez dans votre bunker avec tous les gens de votre espèce car nous n’aurons nous non plus aucune pitié pour vous. Sincèrement. Une mère au bout du rouleau. » Pendant des kilomètres de commentaires, datant de mai 2012 à aujourd’hui, on a l’impression d’entendre cette mère de famille alsacienne qui au mois d’octobre s’en était pris à Jean-François Copé, lui présentant ses doléances via webcam, à la télévision. Sauf que là, c’est toute la France qui s’exprime, de manière anonyme, sans filtre et surtout sans obtenir de réponse. Rappelons que cette page avait été ouverte en novembre 2009, à l’époque où François Hollande essayait de devenir présidentiable et tachait d’instaurer un dialogue avec le peuple.

Il n’y a guère qu’une quinquagénaire de Dijon, Marie-France Afeissa, pour s’interroger : « Mais pourquoi ne réagissez-vous pas? ». Grande question. En effet, s’il n’y a rien d’étonnant à découvrir l’ampleur de la grogne des Français par ces commentaires, il est permis de se demander comment François Hollande a pu laisser à l’abandon sa page officielle. Les autres hommes d’Etat, en Europe aux Etats-Unis et partout dans le monde, continuent, une fois élus d’alimenter la leur. Par exemple, la chancelière Merkel, si elle ne dépasse pas de beaucoup le nombre de fans de Hollande (425 000 contre 417 000), est bien plus assidue. Son équipe met en ligne un article tous les quatre ou cinq jours à peu près, au gré des évènements. Chez Obama, on publie tous les deux ou trois jours, normal : il a 37 millions de fans. Notons toutefois que l’impopularité d’Obama, tombée au seuil record de 39%, lui vaut bien des commentaires négatifs du type « impeachment is remedy » voire des insultes. Mais il continue d’afficher ses politiques sur le réseau social, sans que cela n’empiète sur la page de la Maison Blanche.

Notre président envisage-t-il reprendre le contrôle de sa page, et ainsi tenter de réamorcer un dialogue avec les mécontents? Lit-il seulement les commentaires des Français?  Tentez toujours de lui donner votre avis sur la question en commentant cet article qui, lui, sera lu à coup sûr par les services de communication de l’Élysée !

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA.AP21330388_000002.

L’homme, une erreur de casting

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amour pre homme

amour pre homme

La télévision a sa petite idée sur ce qu’est un homme, ou en tout cas sur ce qu’il devrait être. Très terne.

Il y a une quinzaine de jours, en allumant la télé, je suis tombé sur une émission de télé-réalité. Ça m’a tout de suite intéressé. Elle présentait des agriculteurs célibataires qui devaient sélectionner des « prétendantes ». Tous semblaient bien contents qu’on amène à chacun, sur un plateau, une dizaine de femmes ! Joyeux comme des enfants ! Ils n’avaient plus qu’à choisir, croyaient-ils. À vrai dire, tout le monde avait l’air optimiste. Hommes et femmes croyaient fermement à l’amour romantique. Leur capacité à aimer paraissait intacte. Le bonheur semblait donc à portée de main.

Tout a commencé à se gâter au fromage. Un homme et une femme sont entrés, pour un premier tête-à-tête, dans un beau restaurant. Ils semblaient éblouis par le choix de la production. Surtout lui, qui marchait derrière.[access capability= »lire_inedits »] Un premier drame a failli se produire au moment où il s’est baissé pour s’asseoir. Le serveur, pensant l’aider, a brusquement tiré son fauteuil en arrière. C’était peut-être un gag prévu par les organisateurs ! Mais j’ai vu la femme se rembrunir. Elle commençait à avoir des doutes sur l’agriculteur. Elle lui a demandé s’il allait souvent au restaurant, si c’était important, selon lui, d’y amener une femme régulièrement, à quelle fréquence précisément ils s’y rendraient, au cas où ils feraient affaire tous les deux. J’ai compris qu’il commençait à perdre pied quand il a dit : « Dans l’agriculture, avec les bêtes, il y a du travail tout le temps. » Je crois qu’il s’appelait Albert ou peut-être bien Gérard. Disons Gérard ! Je ne me souviens plus vraiment des détails. Je mélange sûrement avec d’autres émissions. En tout cas, je m’identifiais à ce pauvre Gérard.

Une table ronde très encombrée séparait les deux convives. De petite taille, tassé dans un fauteuil excessivement moelleux, Gérard regardait cette femme en contre-plongée et il peinait à l’entendre. Les serveurs ont apporté des buissons de crustacés. Elle a répété une question : « Gérard ! Est-ce que tu as bien réfléchi à ce que tu peux apporter à une femme ? » Il a hésité. Puis il a tenté, goguenard : « Eh bé ! C’est pas bien difficile ! » Il pensait être tiré d’affaire. Mais elle s’est mise à lui poser des questions de plus en plus détaillées et insistantes. Elle le regardait fixement. Ses sourcils étaient épilés et remplacés par des traits noirs en forme d’accent circonflexe. La conversation entre Gérard et cette femme virait à l’entretien d’embauche. Gérard perdait pied. Il coulait à vue d’œil. C’était flippant.
Tout à coup, il s’est affaissé sur le côté. « Il se passe quelque chose », a exulté la commentatrice. La caméra s’est avancée et a zoomé sur Gérard qui cachait son visage sous une serviette. Il était agité de soubresauts. On a compris qu’il sanglotait comme un enfant. La scène a été coupée là. On est passé à la pub. D’abord des voitures. Ensuite des gâteaux secs. Puis un clip a évoqué avec beaucoup de tact l’existence de nouveaux traitements contre l’impuissance. L’émission a repris avec le débriefing des protagonistes. La scène se situait quelques jours après ce dîner calamiteux. Gérard avait retrouvé sa bonne humeur. Il était avec ses potes. Tous ensemble, ils buvaient des canons et jouaient aux cartes. Gérard a reconnu sportivement qu’il avait loupé son coup, mais il n’en faisait pas un drame. La femme aux sourcils épilés s’est exprimée à son tour. Elle a méthodiquement dressé la liste des qualités qu’un homme doit réunir pour être utile à une femme. En effet, insistait-elle, l’homme doit être utile à la femme, car trop longtemps ça a été le contraire. Il n’était plus question, à ce stade de l’émission, d’amour « romantique ». D’autres prétendantes sont intervenues au sujet de leurs dîners respectifs. Les avis concordaient. Dans un nombre de cas limité, c’était vrai, certains hommes pouvaient les faire vibrer. Mais ce que ces prétendantes attendaient unanimement en matière de compagnon, c’était quelqu’un « qui participe », « qui partage », « un homme sur qui compter ». Elles ne voulaient pas « un enfant de plus ». Elles disaient toutes cela, même celles qui envisageaient d’avoir des enfants, des vrais. Cette expression est revenue plusieurs fois pour définir l’homme idéal : IL N’EST PAS UN ENFANT DE PLUS. Ça m’a fait mal, car ce qui me plaît le plus, justement, ce sont les enfantillages ! L’insouciance ! L’inattendu ! La belle vie !
Quelques jours après, j’ai vu une autre émission consacrée à la vie de couple. La question de l’utilité effective de l’homme revenait sans arrêt. Je me souviens, en particulier, d’une certaine Marina qui gagnait deux fois plus que son Thierry. Ils étaient au bord de la séparation. Pour « sauver son couple», Marina a proposé à Thierry de se porter volontaire pour un projet test : rénover la salle de bains. Ça n’avait pas l’air de l’emballer, mais il a accepté. Dans une autre famille, Philippe était chômeur. Ses indemnités excédaient le salaire de Nathalie, mais il se sentait dévalué. La situation semblait sans issue, mais il a eu, de lui-même, une idée : « se lancer dans des travaux de jardinage pour reconquérir le cœur de Nathalie ».

Certaines femmes faisaient preuve d’une détermination stupéfiante. Je me souviens, notamment, d’une certaine Valérie qui s’exprimait en tenue de jogging. Elle a expliqué pourquoi la question du partage des rôles revêtait pour elle une importance cruciale. Il s’agissait d’une affaire remontant à son enfance. Chez ses parents, quand elle était petite, sa mère faisait tout, mais c’était son père qui choisissait le programme télé. Tous les soirs, western ! L’épouse apportait des steaks-frites, ou des plats de ce genre, puis elle regardait le film avec son mari. Mais, d’après Valérie, ce n’était pas normal. Sa mère n’aurait pas dû accepter tant de machisme. Avec un homme, d’après elle, il faut être « cadrante ». D’ailleurs, elle a souvent dit à sa mère qu’elle aurait dû divorcer. Pourtant, ça faisait de la peine à cette femme d’entendre ce genre de reproche venant de sa fille. Mais Valérie aime le parler-vrai. Et elle ne voulait pour rien au monde avoir une vie comme celle de sa mère. Dans son couple, c’était elle qui tenait la zappette, et elle était bien décidée à ne pas la lâcher. Beaucoup d’autres témoignages allaient dans le même sens. La question du partage des rôles et des tâches est un point névralgique pour de nombreux couples. Certains hommes jouent le jeu, d’autres rechignent.

On a quand même l’impression que les choses avancent. Qui s’en plaindrait ? Cependant, le diable se loge dans les détails, surtout dans les détails du quotidien. L’accumulation de prescriptions génère parfois de la tristesse. En mettant l’accent sur les services attendus et les fonctions à remplir, on peut laisser au second plan ce qui fait le sel d’une relation. L’homme utile n’est pas forcément un individu attirant. Les trop bons élèves peuvent devenir des êtres ternes, de gentils toutous, voire de pauvres types. En résumé, il y a un peu de morosité dans l’air. On peut dire que parfois, pour les hommes, ce n’est pas si facile. Et en prime, très ennuyeux pour les femmes.[/access]

Au Chili, le marteau n’est pas fossile

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On sait que le PCF, lors de son dernier congrès, le 36ème qui s’est tenu à Aubervilliers en février 2013, a abandonné la faucille et le marteau qui n’occupaient d’ailleurs plus sur les cartes des adhérents qu’une place seulement visible à l’aide d’un microscope électronique, et même plus de fabrication est-allemande. Comme la presse bourgeoise s’était emparée de l’anecdote pour oublier de parler des propositions du Parti,  nous avions décidé de ne pas communiquer à l’époque sur la question, déjà assez malheureux comme ça de voir notre identité s’effacer un peu plus car on sait que le diable du réformisme se niche dans les détails graphiques.

Or je m’aperçois aujourd’hui à quel point j’avais raison. Ce symbole, la faucille et le marteau,  a un pouvoir presque magique et peut dynamiser une candidature, même très moyennement sexy comme  celle de Camila Vallejo, leader chilienne du mouvement étudiant qui a mené la vie dure au président ultralibéral Pinera.

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Soyons honnête : alors qu’elle n’est pas très jolie,  par la seule grâce du symbole historique de l’alliance entre ouvriers et paysans, Camila, étudiante au physique ingrat a été élue députée, ce qui lui évitera d’avoir à trouver un mari, chose presque impossible, il faut être réaliste. Précisons que Camila Vallejo a été élue dans le sillage de la très probable victoire de Michelle Bachelet à la présidentielle à la tête d’une horrible coalition socialo-comuniste qui lui a permis de réunir 47% des voix au premier tour, ce dimanche 17 novembre contre 25% à sa rivale de droite.

Grâce à la faucille et au marteau, sans aucun doute.

Petit complément à l’année Diderot qui s’achève

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diderot libertin molere

diderot libertin molere

Je ris assez moi-même des littéraires qui philosophent pour… prendre le risque d’être ridicule.
« Retour du religieux » est, au mieux, une expression approximative. Ce qui revient depuis une quarantaine d’années (en fait, depuis que l’économie libérale, en chancelant, a cessé d’apporter sa justification au positivisme du XIXème siècle, qui fut la base théorique de l’expansion capitaliste) est moins le religieux que la superstition — et non, ce n’est pas la même chose. La foi, pour autant que j’aie pu comprendre un état auquel je ne comprends rien, appartient aux convictions intimes. Au cœur, aurait-on dit dans les siècles passés. Mais la superstition, somme de comportements aveugles et réitérés, mécanique plaquée sur du vivant, ne vient ni du cœur ni de l’esprit. Ni sentiment, ni rationalité : la superstition se complaît dans une extériorité, dans des démonstrations qui abolissent l’être au profit du pantin. Le fanatique est un robot qui veut réduire autrui aux mêmes automatismes — reductio ad absurdum. Un voile, dix voiles, cent mille voiles. Trois cents personnes prosternées sur un tapis de prière au milieu de la rue. Une barbe, dix barbes, trois cents millions de barbes. Il n’est pas simple d’être Blaise Pascal, mais il est aisé d’être un intégriste : c’est une foi réduite à sa grimace.
Et nous, nous les rationalistes sévères, y sommes un peu beaucoup pour quelque chose.
Notre façon de rapporter les fins de l’action à celles de la connaissance (c’est cela, n’est-ce pas, le rationalisme), et, depuis le XVIIIème siècle, de condamner les passions, de récuser la folie, de prétendre que sous les Lumières il n’y avait pas d’ombre, a laissé à l’irrationnel tout le champ des fantasmes. Or, asséner aux autres son fantasme, là commence le totalitarisme, politique et religieux — et les deux confondus, tant qu’à faire.

Petit détour par Molière et Diderot.
Harpagon est possédé par la passion de l’argent, d’accord. Mais l’avarice n’est que la transcription d’un délire autrement ravageur, qui fait le fond de la pièce : la manie du contrôle. Le personnage de Molière prétend contrôler le corps des autres (et donc le sien : c’est un constipé chronique qui refuse de rendre quoi que ce soit), via des restrictions alimentaires cocasses et criminelles (Molière excelle à montrer combien le criminel est cocasse). Il prétend aussi régir la sexualité de ses enfants — il n’est pas de père chez Molière qui ne soit abusif. Dans Le Tartuffe, Orgon est un obsédé du même acabit, sauf que cette fois ce sont les gesticulations religieuses qui remplacent les abstinences d’Harpagon (en fait, L’Avare vient après Tartuffe : Molière, échaudé par les menaces de mort que lui avait values sa grande pièce religieuse, a préféré après 1666 passer par la métaphore pour attaquer les bigots de toutes farines). Tous les barbons de Molière, avec « cette large barbe au milieu du visage », sont taillés dans le même tissu passionnel, pantins dont la Compagnie du Saint-Sacrement tirait les ficelles.

L’islamisme opère de même — et nous ne saluerons jamais assez Ariane Mnouchkine pour avoir pensé, en 1995, à transposer Tartuffe dans une Egypte fondamentaliste — oserait-on encore le faire ? Contrôle abusif du corps (ramadan et interdits divers pris au pied de la lettre), contrôle des habits et des emplois du temps — police de la pensée. Le libre-arbitre que le dieu des religions monothéistes accordait à l’homme disparaît, dans ces caricatures de la foi, au profit d’une servitude stricte : des « born again christians » aux salafistes en passant par les haredim purs et durs, la caricature religieuse offre la possibilité de réintégrer l’univers des passions, récusées depuis Descartes, d’Alembert, Condorcet ou Hegel (qui sur ce plan oublie volontiers la dialectique), abolition qui a trouvé en Auguste Comte son jusqu’auboutiste. Mais chassez les passions, elles reviennent par la fenêtre. Faute de les intégrer dans le plan, elles s’aigrissent et nourrissent les intégrismes — ou le racisme, qui procède de la même haine de cette rationalité qui nous enjoint de considérer l’Autre comme un autre nous-même. Et à force de nous prescrire l’amour du prochain, alors même que nous avons parfois envie de l’envoyer à tous les diables, nous obtenons l’effet inverse — on le voit bien en classe où le discours antiraciste finit par générer son contraire.
Nous sommes très loin d’avoir éprouvé tous les effets de la crise, et très loin d’avoir vu monter tous les délires. Sartre avait raison de dire qu’on ne convainc pas un raciste avec des arguments rationnels, parce qu’il est dans la passion. Il n’a pas assez insisté sur le fait que cette passion est le produit de la rationalité imposée sans reste — au sens mathématique du terme.
Diderot seul (il faut lire et relire Le Neveu de Rameau) a compris qu’il fallait tenir compte du reste, et qu’on ne pouvait opposer un Moi rationnel à un alter ego passionnel. Dans Le Neveu, la dialectique entre Moi et Lui n’oppose pas le Philosophe à l’énergumène du café de la Régence : il construit, en interaction entre les deux débatteurs, un personnage complexe et sans cesse changeant — un certain Diderot — qui est la somme de Moi et de Lui. Somme impossible d’ailleurs : on n’additionne pas davantage les exigences rationnelles de l’un et la folie de l’autre que les torchons et les lanternes. Nous sommes, dit Diderot, un manteau d’Arlequin tissé de bon sens et de folie douce. Et exclure la folie au nom d’une vision étroite du rationalisme l’a transformée en folie furieuse. Récuser le désordre au nom de l’unicité du Moi lui donne un bon prétexte pour aller se réfugier chez tous les paumés de la terre, les sacrifiés de la croissance défunte, qui se forgent une identité dans le délire et la violence.

Montaigne avait bien senti que nous sommes, à son image, « ondoyants et divers ». Mais le culte de la norme, depuis l’âge classique, nous a fait oublier sa leçon, et les passions récusées sont allées se réfugier chez les extrémistes de tout poil. Imposer un corset de restrictions au croyant, le pousser au fanatisme, c’est la pratique ordinaire de la superstition, qui ne vit que dans l’air raréfié des extrémismes superlatifs. Croyants ordinaires ou athées, nous sommes un mixte d’ange et de bête, de lumière et de nuit. Et réfréner à tout prix ses désirs, se refuser aux péchés capiteux, au verre de Rioja sur une chiffonnade de pata negra, à la main qui se glisse et à la bouche qui consent, nous expose à glisser vers l’ultra-violence et le prosélytisme militant, seuls défoulements autorisés à ces cocottes-minute sans soupape que sont les intégristes de toutes obédiences. Jamais un voile n’abolira le désir : autant vivre ses désirs plutôt que de se couvrir la tête en croyant — c’est le cas de le dire — qu’un bout de tissu fait taire les pulsions sous prétexte qu’il les cache. Jeunes musulmanes, mes sœurs, mes amies, allez au bout de vos désirs, mangez, buvez, baisez — le Ciel peut attendre, et il n’y a qu’une vie. Comme on disait jadis, jouissez sans entraves. Que des anciens de 68, au NPA ou ailleurs, se fassent les propagandistes du voile prouve assez que ce n’est vraiment pas beau de vieillir… Tout est bon dans le cochon, un verre ça va, mais trois verres aussi, et la sodomie ouvre l’esprit — souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise. Seul le libertinage (tous les libertinages : « Mes pensées, ce sont mes catins », disait Diderot) confère la liberté, tout le reste est prétexte et servitude involontaire. La vraie raison est dans l’acceptation de notre part de folie. Quand vous serez bien vieilles, assises au coin du feu, que vous rappellerez-vous ? Vos excès, et non vos précautions. Vos cuites mieux que vos pénitences. Le désordre du lit mieux que les ordres donnés. Récusons les rationalismes qui récusent l’ivresse. Ils alimentent les jeûnes sans le savoir, et fomentent les horreurs, sans le vouloir. Bref, relisons, revivons Diderot, qui fut le dernier esprit libre, le dernier libertin.

Comment Joukov brisa Hitler et enterra Clausewitz.

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joukov urss staline

joukov urss staline

Gueorgui Joukov ne dort quasiment plus depuis près d’un mois. Une heure de temps en temps assis à sa table dans le creux de son bras. Quand la fatigue est trop forte, il sort marcher dans le froid et prend de la neige à pleines poignées pour se frotter le visage.  Il n’a pas bu une goutte d’alcool mais il englouti des litres de thé noir. Ce fils de paysans pauvres, simple soldat du Tsar pendant la première guerre mondiale a rejoint l’Armée Rouge après la Révolution d’octobre. Son niveau scolaire est celui du CE2. Malgré cela il a gravi tous les échelons, officier brillant, il est étonnamment passé au travers des grandes purges de 1937 pour être nommé chef d’état-major général de l’armée soviétique à 44 ans juste avant l’agression allemande du 22 juin 1941. Il participe impuissant à la terrible catastrophe qui voit l’Armée Rouge et ses 5 millions d’hommes engloutis dans une effroyable ordalie.

Mais il a analysé la stratégie de son adversaire, compris qu’il fallait le bloquer sur la route de Moscou, avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Sous la pression permanente de l’ennemi, mais aussi celle de Staline. En octobre, il recule, en novembre il recule, pied à pied. Il réorganise, colmate, galvanise.

Le 29 novembre 1941, il appelle le dictateur à la Stavka : « L’ennemi est épuisé. Il faut liquider maintenant son étau ». Pour lui, malgré les pointes allemandes qui voient les bulbes du Kremlin, c’est maintenant ou jamais. L’armée allemande est au bout de son élan, il le sait, il le sent. Il faut lancer la contre-offensive qu’il a préparée. Staline accepte tout en lui précisant, en était-il besoin que : « Si vous rendez Moscou, votre tête comme celle de Koniev roulera ». Ce sera pour le 5 décembre. Le 4 au soir, le dictateur sanguinaire, à bout de nerfs, l’appelle à son état-major et explose au téléphone. Réponse de Joukov : « Devant moi il y a deux armées et mon front. Je sais le mieux et je décide le mieux comment agir. Si vous avez du temps pour déposer vos soldats de plomb, venez organiser aussi la bataille. » Staline raccroche. Le 5 décembre, à minuit précis,  il appelle et demande calmement :

« – Camarade Joukov comment vont les affaires pour Moscou ?

–Camarade Staline,  nous ne rendrons pas Moscou. »

Adolf Hitler a perdu la guerre. Il avait fait le pari d’abattre l’Union soviétique en six mois. Il a échoué et sait qu’il ne pourra plus. Il le dira en janvier 42 à Jodl. En conséquence, Heydrich lancera la « solution finale » le même mois à la conférence de Wannsee. Les aristocrates prussiens qui par vanité ont accepté de suivre un caporal autrichien exalté, sont battus par un « sous-homme » slave au caractère d’exception qui les ramènera, en passant par Stalingrad, Koursk, Smolensk,  jusque dans les ruines de Berlin trois ans plus tard. On sait depuis Thémistocle à Salamine, raconté par Hérodote, que finalement, c’est toujours un peloton de soldats qui sauve la civilisation. C’est l’histoire, de ce soldat russe, soudard vaniteux et brutal, immense capitaine, un des plus grands de l’ Histoire que Jean Lopez nous raconte dans l’extraordinaire biographie qu’il vient de lui consacrer.

Son travail est exceptionnel pour trois raisons :

Tout d’abord il a entrepris il y a quelques années, d’explorer la plus terrible guerre de l’histoire, celle qui s’est déroulée à l’est entre 1941 et 1945. Histoire peu connue, la guerre froide ayant incité les occidentaux à dédouaner la Wehrmacht de ses responsabilités pourtant écrasantes. Non seulement, celle-ci, qui a soutenu Hitler jusqu’au dernier jour s’est déshonorée, mais de plus, sur le plan stratégique et professionnel, elle a été surclassée par une armée dirigée, comme celles de Napoléon, par des fils de vachers devenus Maréchaux. Lidell Hart, l’historien militaire anglais fut le vecteur de l’imposture militaire allemande. Livre après livre, Jean Lopez, rétabli la vérité et démontre la supériorité de « l’art opératif stratégique soviétique » sur la tactique allemande issue de Clausewitz. Gueorgui Joukov est un héros russe. Il n’était pas ou peu reconnu en Occident. Ainsi qu’à tous ses camarades, justice lui est rendue, par ce livre.

La dimension politique ensuite.  Jean Lopez conserve une objectivité totale dans son travail, et ne fait jamais preuve de complaisance, au contraire, même vis-à-vis de ceux qu’il admire. Il prend les hommes et l’Histoire dans leurs contradictions, leur grandeur et leur petitesse. La connaissance qu’il a acquise du monde soviétique en fait un témoin précieux. Il clarifie l’articulation du militaire et du politique en URSS. Au-delà de la guerre elle-même, les épisodes des grandes purges, de la première disgrâce de Joukov en 1946, de la chute de Béria après la mort de Staline sont abordés de façon limpide. Joukov entretenait des rapports « mystérieux » avec celui-ci. Il était le seul à ne pas avoir peur en sa présence et il sera un artisan actif de la déstalinisation. Mais en même temps il lui reconnaîtra toujours le mérite principal de la victoire. Les mécanismes de la deuxième disgrâce de 1957 sous Khrouchtchev sont analysés, et donnent un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays et de cette société pour nous difficilement compréhensibles. L’étude de l’Union soviétique, et c’est fort normal, est extrêmement politisée. Difficile d’aborder le sujet sereinement. Le travail de Lopez, comme celui dans un autre domaine de Nicolas Werth, s’efforcent objectivement de donner à voir et à comprendre. Qu’ils en soient remerciés.

Enfin, l’écriture fluide, la distance critique et l’humanité donne à la lecture un caractère passionnant. Même si, les aspects techniques sont très présents, nous sommes loin de la littérature militaire « fifres et tambours ». Ce livre se lit comme un roman. Un roman stupéfiant par la brutalité et la violence de l’effroyable tragédie. La France s’apprête à commémorer le centenaire de la première guerre mondiale. Je disais dans ces colonnes l’importance pour notre mémoire et notre identité de ce formidable événement.

Comprenons, comme nous l’explique inlassablement, avec quel talent,  Jean Lopez, ce que représente pour les Russes « la Grande guerre patriotique » et ses 20 millions de morts. Et rappelons-nous les vers d’Alexandre Blok : « la Russie est un sphinx, heureuse et attristée à la fois, et couverte de son sang noir… ».

Joukov : L’homme qui a vaincu Hitler, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Perrin, 2013.

*Photo : GOESS/SIPA. 00027491_000002.

La femme n’est pas le devenir de l’homme

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Adam et Eve

Adam et Eve

On ne parle plus trop de ces pères de famille perchés pendant des jours au faîte de grues pour réclamer la garde partagée de leurs enfants. Ces stylites de l’ère post-industrielle avaient l’impression de prêcher dans le désert. Il ne semble pas que leur sort se soit amélioré. Mais, pour les avocats les plus doctrinaires de la cause des femmes, s’ils ont perdu le droit de garder leurs gosses, c’est qu’ils le méritaient. Et qu’il existe des causes plus urgentes. La pénalisation des amateurs d’amour tarifé, par exemple.
Tout se tient. On dirait que, chez ces hommes perchés comme chez les amateurs de passes – qui sont parfois les mêmes –, il existe quelque chose en trop : l’organe rétractile de forme oblongue avec à la base une couronne velue, qui a l’inconvénient de servir à la reproduction humaine. Cette chose en trop s’exprime, chez les premiers, par la volonté d’assumer leur devoir paternel malgré l’opposition de l’ex-épouse ou de l’ex-compagne et, chez les seconds, par celui d’évacuer contre une poignée d’euros le désir qui les presse. Ce trop-plein, cet excès organique qui s’exprime par l’excès symbolique (la demande paternelle jugée illégitime et le recours à l’argent au lieu de se masturber), pointe un impensé de la condition féminine dont je m’empresse néanmoins de souligner qu’elle nécessite plus que jamais qu’on en combatte les injustices et les intolérables blessures.
À ce propos, une suggestion : au lieu de vouloir taper sur la clientèle des « putes », bien souvent de pauvres gars qui usent de filles sans joie, il serait temps de songer à introduire dans le Code pénal, comme en Amérique latine, la notion de « féminicide » pour les viols de femmes suivis de meurtres, crimes dès lors imprescriptibles et punis à vie. On se demande ce que les parlementaires attendent pour voter une loi qui trace une limite absolue entre la barbarie et l’humanité.

Pour en revenir à la revendication des pères de famille, elle montre qu’ils sont devenus des « papas », c’est-à-dire des hommes avides de s’occuper de leur progéniture comme s’en occupent les mères (les « mamans », plutôt), sans cesser pour autant de se sentir des hommes. Ils auraient pu se percher au sommet d’églises ou de bâtiments officiels. Pourquoi des grues ? C’est désigner un monde en voie de disparition[access capability= »lire_inedits »], celui où les hommes travaillaient au plus près des matériaux, où ils produisaient à la dure des objets tangibles. En un mot, le monde des ouvriers qui étaient fiers de l’être. Avec des cals aux mains, des poils sur le torse, la sueur au front, une Gauloise au bec, et des muscles noués par leurs tâches, pas dans les salles de gym. Des hommes, quoi. En même temps, ces pères privés de paternité qui protestent haut et fort revendiquent leur part féminine, maternelle si l’on préfère, tout en dénonçant la tentation post-moderne de mettre à l’écart les hommes en tant que géniteurs.
Les hommes cumulent deux tares : une violence qui leur est propre et qu’ils subliment atrocement dans la guerre, et un rôle de bourdons bons à jeter une fois la reproduction assurée. Passons sur la violence : dans ses formes brutes, elle est bien sûr à bannir. Mais le rôle de bourdon pose question : il signale la difficulté d’être père. Pas seulement aujourd’hui, car cette fonction comprend un aspect autoritaire qui implique une certaine distance, et même une certaine abstraction, mais plus particulièrement aujourd’hui où Big Mother trône en majesté [1. Michel Schneider, Big Mother, psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, 2002. Rappelons-nous, pour illustrer le propos, l’exaltation du care par Martine Aubry].

On ne prend pas assez conscience que Dieu est un roublard : il a fait croire aux mâles qu’Ève était sortie de la côte d’Adam, alors que c’est évidemment le contraire. L’homme sort de la femme comme l’oiseau de la coquille. Le roman de Maurice Pons, Rosa, où une tenancière de taverne aux formes opulentes engloutit dans sa matrice les soldats qui sont ses clients, témoigne à sa manière de cette réalité générale : l’homme sort de la femme aussi sûrement que celle-ci rêve sinon de l’éliminer, du moins de le neutraliser. Sans doute l’homme, du reste, rêve-t-il de retourner dans le ventre maternel, pareil à Jonas dans sa baleine. Et rêve-t-il aussi d’être femme, comme l’atteste la coutume de la couvade dans les sociétés tribales.
Et ça se comprend, qu’il veuille être femme. Il accéderait au pouvoir secret du genre féminin qui tend, depuis l’aube de l’humanité, à nier à son profit la différence des sexes, tendance dont la théorie du genre, base avancée du féminisme guerrier, constitue l’avatar le plus récent. Le mythe des Amazones en offre une version radicale et basique : radicale parce qu’il n’y a plus que des femmes, basique pour cette raison même. L’indifférenciation va plus loin : elle ne propose plus l’existence d’un seul genre au détriment de l’autre, mais carrément leur abolition.
Une seule espèce indifférenciée, produit d’un métissage universel, sans hommes ni femmes, même si, au bout du compte, le féminin l’emporte. Il s’agit in fine d’éradiquer l’homme en tant qu’espèce surnuméraire, c’est-à-dire comme incarnation de l’Autre. Adam deviendra inutile. On n’aura plus besoin de lui pour procréer, il suffira d’une goutte de sperme synthétique, voire de n’importe quelle cellule de n’importe qui, homme ou femme, avec, à l’horizon, l’espoir d’une parthénogenèse universelle. On perçoit un écho de cet espoir dans les techniques de clonage. Si les hommes ont toujours cherché à réduire l’influence des femmes, c’est, au fond des choses, parce qu’ils sentent confusément la menace d’être niés en tant qu’hommes. Leur violence procède de leur fragilité.

En Occident, l’homme parfaitement réalisé prend aujourd’hui les traits de l’homosexuel. Mais ce n’est qu’une étape sur le chemin de l’humanité parfaite. En toute logique, son avènement sera acté le jour où l’homosexuel sera simultanément homosexuelle et vice versa. Quand il n’y aura plus d’homosexuels, d’homosexuelles, de bisexuels, d’hétérosexuels, d’hétérosexuelles, de transsexuel(le)s, mais un genre unique, celui de l’androgyne, qui ne sera même plus un genre mais une utopie, c’est-à-dire un non-lieu, sans parents sinon des parents n° 1, n° 2, n° 3, etc., proposition déjà tentée mais qui reviendra, sur le modèle du frère n° 1, n° 2, n° 3, etc, dans ce meilleur des mondes qu’était le Kampuchéa démocratique du camarade Pol Pot. Idéalement, cette société s’épanouira sans différences d’âges, ce qui permettra d’abolir le temps, sans poils, sans rides, sans bedaine, sans que plus rien relevant de la nature ne vienne polluer l’ordre de la culture purifié de toute attache avec le règne animal, sans classes, sans frontières, évidemment sans races, éventuellement sans langues parti- culières comme jadis, avant Babel, paradis de l’Un et du Même grâce au triomphe du métissage promis à tous les êtres et à toutes les nations dans la paix d’un monde enfin débarrassé et des hommes, et des pères, et des lois [2. Lire sur ce point Peter Sloterdijk, notamment Ni le soleil ni la mort, Pauvert, 2003 ].

Cette aspiration symbiotique qui travaille sourdement la part féminine de l’humanité et dont s’effarouche sa part masculine permet de situer l’opinion de chacun en matière politique, pour peu que l’on veuille bien admettre que le mouvement qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche reproduit celui qui va de la valorisation des différences à celle des similitudes, c’est-à-dire, concrètement, qui va de la défiance obtuse à la confiance naïve, autrement dit, de la détestation de l’Autre à son adoration. Tout le problème consiste à savoir où placer le curseur. Chacun le place ici ou là, et qualifie de « valeurs » ou de « convictions » l’endroit où il le fixe. L’argument du curseur fonctionne d’une manière identique pour mesurer la dose de testostérone qu’il convient de laisser aux hommes pour en faire soit des saints soit des salauds, c’est-à-dire soit des unisexes soit des primates. Plus le curseur glisse vers la droite, plus la virilité sera valorisée en même temps que le charme des différences, plus il glisse à gauche, plus la féminité sera appréciée en même temps que le bonheur des similitudes. Aux deux extrêmes on trouvera, pour la droite, Cro-Magnon coiffé d’un casque à pointe, et, pour la gauche, l’Ange de la lumière dans sa barboteuse.
Entre les deux s’étale toute une palette de choix dont celui du milieu, le plus raisonnable, qui consiste à ne priver les hommes ni de leurs génitoires ni de leur estime de soi, pour éviter d’en faire des impuissants pétris de doutes et de honte, d’autant qu’ils sont exposés, fait nouveau, à la diminution croissante du nombre de spermatozoïdes observée chez les individus à peau blanche des sociétés libérales avancées. Face aux zélotes de l’émasculation, encourageons les pères de famille à descendre de leurs perchoirs afin qu’ils retrouvent leur rôle auprès de leurs bambins, tout leur rôle, sans avoir peur de tomber de haut, et, de là, plus bas que terre.[/access]

*Photo: GINIES/SIPA.00613654_000009.

Touche pas à mes puritains !

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prostitution maud olivier 343

prostitution maud olivier 343

La proposition de loi de Maud Olivier visant à abolir la prostitution en pénalisant les clients témoigne d’une dégradation du débat politique français. D’une part, la prostitution volontaire ne disparaîtra jamais du globe. D’autre part, prétendre que la pénalisation de la demande permettra l’éradication progressive de l’offre constitue le degré zéro de la pensée économique.

Sur un sujet aussi épineux que la prostitution, étroitement corrélé à une infinité de problématiques philosophiques et politiques – sida, rapports sociaux de sexe, libre disposition de soi, approches du consentement, notion de travail sexuel, droit à la sexualité, politique migratoire et de santé publique – la démagogie et les théories manichéennes constitutives du discours abolitionniste devraient cesser de nourrir des médias complaisants.

Plus encore que les proxénètes, il faudrait pourchasser les clients dont la démarche reflèterait la violence masculine de notre société patriarcale. Dépeint au mieux comme un délinquant sexuel, au pire comme un violeur, le client fait toujours l’objet d’un discours essentialiste. On lui assigne le statut de « pervers » ou de « bourreau », ce qui « consolide la représentation victimaire de la prostituée » comme le souligne le sociologue Lilian Mathieu. Tous les partis politiques s’en réfèrent aux dogmes d’un « féminisme » néo-puritain qui a le vent en poupe. Les lecteurs du rapport d’information sur « le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel » constateront d’ailleurs cette phrase de la députée Ségolène Neuville : « Nous ne pourrons faire l’impasse sur la lutte contre la pornographie ».

Que la droite conservatrice défende une vision traditionaliste de la famille, s’oppose au mariage pour tous, condamne sans arguments sérieux les techniques d’assistance médicale à la procréation comme la gestation pour autrui, discoure sur les bonnes mœurs et veuille repousser les prostituées des centres villes vers les zones périphériques, il n’y a là rien de surprenant. En revanche, que la gauche issue des Lumières plébiscite une idéologie puritaine, véhicule une représentation du monde sans nuance ni dialectique, détachée de toute réalité – c’est-à-dire de toute complexité – est un fait préoccupant dans une République laïque.

Rappelons qu’une politique abolitionniste favorisera les consommateurs fortunés. Ces derniers resteront à l’abri d’une chasse aux sorcières qui pénalisera, d’abord et avant tout, les plus modestes. L’historienne E-M. Benabou a mis en relief cette dichotomie déjà visible au XVIIIe siècle : « un secteur prospère et privilégié qui tend à glisser vers la débauche de haut luxe et à s’évader vers la prostitution privée et le demi-monde, et par ailleurs le secteur de la basse prostitution, souvent traquée et poursuivie. Entre les deux, la barrière de l’arbitraire administratif et policier, mais aussi une invisible barrière sociale ». S’appuyant sur une extension indéfinie de la répression, jusque dans le lit des citoyens, nos élites défendent un projet global de criminalisation. Les « cyber-gendarmes » célébrés par la députée Maud Olivier illustrent à merveille cette philosophie liberticide. De quoi s’agit-il sinon d’instituer une nouvelle police des mœurs ? L’abolitionnisme se réclame du féminisme mais se fonde sur une approche anachronique – préfreudienne – de la sexualité, et s’enracine dans une perspective victorienne.

Mépriser l’Histoire de la sexualité et de la psychanalyse, les enquêtes universitaires, la masse des travaux dont nous disposons – issus des départements d’anthropologie, de sociologie ou d’études féministes – en passant par le patrimoine littéraire et cinématographique, relève d’une misère intellectuelle indigne de la gauche.

En détournant le manifeste pour le droit à l’avortement (1971) écrit par Simone de Beauvoir et cosigné notamment par Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Monique Wittig ou Violette Leduc, en relativisant la dimension révolutionnaire et universaliste qu’a représenté la maîtrise par les femmes de leur fécondité, en se plaçant du seul point de vue des clients sans prendre en considération les conditions de travail des prostituées, le manifeste des « 343 salauds » estampillé « Touche pas à ma pute » a sans doute dérouté certains opposants à l’abolition. Il était nécessaire de critiquer ce manifeste et de réinscrire la réflexion dans le champ politique pour ouvrir le débat. Cela étant, que les abolitionnistes distillent les pires amalgames dans le débat public ne suscite en revanche aucune bronca. L’association Osez le féminisme et le collectif « Les jeunes pour l’abolition de la prostitution » font ces temps-ci la promotion d’un court-métrage de Frédérique Pollet Rouyer, La prostitution, un métier ?, dans lequel une conseillère d’orientation force une lycéenne mineure à se prostituer. Le film se gausse ouvertement du sort des handicapés, compare la prostitution au viol et à la zoophilie. C’est une abjection contre laquelle peu de voix s’élèvent.

Combien de temps faudra-t-il pour comprendre qu’il est tout aussi primordial de lutter contre l’esclavage moderne que de laisser les femmes et les hommes majeurs et consentants faire ce qu’ils veulent de leur corps et de leur sexe, y compris pour gagner de l’argent ou en dépenser ?

*Photo : DIDELOT/SIPA. 00214879_000001.

Bilger-Finkielkraut : 38 minutes de bonheur

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Quand j’étais très jeune, bien avant que les Bricorama soient ouverts le dimanche, la mode était déjà au « Do it yourself ! ».

Quand j’étais jeune, le yippie Jerry Rubin criait « Do it ! » à ses camarades chevelus. (Plus tard, il virera reaganien puis sera écrasé sur Wilshire Boulevard, mais c’est une autre histoire.)

Quand j’étais un peu moins jeune, Nike nous a enjoint de « Just do it ! ». Comme le slogan perdure, j’imagine qu’il était bon.

Reste à savoir lequel de ces commandements a convaincu l’ami Philippe Bilger de lancer sa chaîne télé sur YouTube. À mon avis, aucun des trois. Pétri comme il est de culture classique, je l’imagine plutôt puiser ses raisons d’agir dans La Fontaine : « Aide-toi, le ciel t’aidera », ou alors chez Boileau « Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi. » Ou encore du côté de Racine : « La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? »

Tout ça pour vous dire, donc, que lassé de souffler de bons concepts à des télés malentendantes, Philippe Bilger a décidé qu’il valait mieux agir qu’attendre, en produisant et diffusant lui-même ses interviews – sans autre forme de procès.

Il vous racontera d’ailleurs tout ça mieux que moi sur son blog, où il vous dira aussi pourquoi il a souhaité inaugurer cette série d’entretiens en rencontrant Alain Finkielkraut.

Si vous n’êtes pas tenté de cliquer sur les liens, je ne peux plus rien pour vous.

Pour la pénalisation de cette putain de vie?

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343 salauds taubira

343 salauds taubira

Cela atteint un comble, cela devient franchement ridicule.

La France est dans une effervescence, un désordre, une revendication tels qu’on se demande s’ils n’expriment pas d’abord un besoin pulsionnel et collectif de protester, de dire non avant d’être inspirés par une opposition politique et sociale précise. Un refus qui est devenu quasiment sa propre finalité. C’est ce pouvoir qui est visé, pas ce qu’il accomplit ou non.

On aurait pu tout attendre dans une telle atmosphère sauf l’irruption, dans l’espace public, de débats outranciers, odieux ou totalement décalés ou inadaptés.

Depuis deux semaines, le racisme manifesté ici ou là à l’encontre de Christiane Taubira a prétendu, comme elle l’a très bien dit, l’exiler de la famille humaine à cause de comparaisons bestiales dont je ne doute pas qu’elles aient traumatisé ses enfants. Fallait-il cependant si tardivement – remords pour n’avoir pas réagi assez quand c’était nécessaire ? – tomber dans le ridicule de cette pétition à l’initiative de Jeanne Moreau : « Nous sommes tous des singes français » (JDD).

Ces racistes imbéciles, par leur attitude, ont fait qu’on n’examine plus la pratique – ou l’absence d’action – de la garde des Sceaux pourtant sévèrement blâmée par l’Union syndicale des magistrats lors de son congrès. Toutefois ce syndicat, l’an dernier, était aux anges à l’idée de pouvoir collaborer avec ce ministre avant qu’elle privilégie le Syndicat de la magistrature pour les postes et les commissions (Le Monde).

Surtout, alors que la République manifeste son désarroi et se révèle incapable de répondre au défi de l’essentiel qui met notre pays et son avenir en péril, l’accessoire est promu comme une préoccupation fondamentale.

En effet, le 27 et le 29 novembre, l’Assemblée nationale débattra d’une proposition de loi prescrivant la pénalisation des prostituées et des clients ayant recours à leurs services. Pour ceux-ci, une amende de 1500 euros doublée en cas de récidive.

Sur une idée de Frédéric Beigbeder, la pétition « Touche pas à ma pute » rédigée par Elisabeth Lévy, signée par les « 343 salauds » et fortement relayée par Causeur a dénoncé cette démarche parlementaire en invoquant la liberté des adultes : prostituées et clientèle. Certains des signataires se sont rétractés, se sont dit manipulés ou trompés. Nicolas Bedos s’est illustré en se défaussant dans une posture qui ne faisait pas honneur à sa constance et à son courage : Frédéric Beigbeder ne s’est pas gêné pour vertement le lui reprocher.

A l’émission de Frédéric Taddéï, Elisabeth Lévy aux côtés d’un philosophe signataire a tenu vaillamment la dragée haute face à des contradicteurs qui en substance justifiaient la pénalisation projetée au nom de la morale, de la contrainte pesant sur les prostituées et de la pureté sociale.

Une autre pétition à l’initiative du chanteur Antoine a été lancée . Elle a recueilli l’assentiment d’un certain nombre de personnalités dont par exemple Catherine Deneuve.

Ce document, dont Antoine évidemment souligne qu’il n’a aucun rapport avec le texte d’Elisabeth Lévy – il faisait pourtant partie initialement des signataires de celui-ci -, mentionne que « sans cautionner ni promouvoir la prostitution, nous refusons la pénalisation des gens qui se prostituent et de ceux qui ont recours à leurs services et nous demandons l’ouverture d’un vrai débat sans a priori idéologique » (20 minutes).

Quelle que soit la volonté des rédacteurs de ces deux pétitions, leur finalité est la même : mettre en cause la teneur de cette proposition de loi.
Il est peu contestable que celle-ci s’inscrit de manière surprenante dans un contexte qui imposait d’autres priorités et d’autres urgences.
Sur un plan technique, on peut craindre que la répression nécessaire des trafics, des réseaux et des proxénètes, bien loin d’être facilitée par la pénalisation des clients, soit au contraire négligée au profit de cette nouvelle piste apparemment plus évidente mais dont on perçoit mal comment elle pourra être aisément opératoire pour l’interpellation des « consommateurs ».
Plus profondément, même si ce n’est pas l’hétérosexualité qui est la cible pour cette pénalisation comme le prétend Philippe Caubère, il y a tout de même, derrière ce processus gonflé d’éthique et de dignité, une aspiration dangereuse à quadriller, à maîtriser et à purifier ce que l’humanité, dans son inventivité et sa liberté, est capable de faire et de secréter – notamment ces humains qui, contre rétribution, bénéficient du corps et des services sexuels de femmes.

Même si, dans leur discours habituel, les prostituées dénient être asservies à des hommes qui les auraient contraintes et dominées, il n’empêche que l’univers mêlant la disponibilité de ces femmes et le désir de ces clients va bien au-delà de l’opposition simple, voire simpliste entre des esclaves d’un côté et des salauds de l’autre – il est nourri, irrigué et troublé par une infinité de sensations, de peurs, d’humeurs, de nostalgies, pétri de délicatesse comme de vulgarité. Chairs offertes et interdites. Audaces et apparences ostensibles, trop présentes. Tentations si irréfutables qu’on est gêné de banalement y succomber.

Ce monde a des frontières floues et est délimité par les songes et les tremblements autant que par les trottoirs de certains quartiers. Punir les hommes pour sauver ces femmes ? Le moralisme probablement veut tout ignorer des premiers comme des secondes. Il convient que le lisse l’emporte.
Cette proposition de loi, derrière son apparence de pureté intégriste, a pour but de s’immiscer dans un royaume sordide ou somptueux qui en réalité ne la concerne pas et sur lequel, avec de « gros sabots » parlementaires, elle ne peut avoir qu’une influence à peu près équivalente à nulle.
Qu’on continue de la sorte.

Moins l’Etat sera à même d’assurer ses missions dans ce qu’elles ont de capital et de prioritaire, plus il s’abandonnera, directement ou indirectement, à des tâches périphériques, à des chemins de déviation, de dérivation.

Je crains le pire. Bientôt l’homme qui vit, qui respire, qui pense, qui s’émeut, qui a des pulsions, des fantasmes, qui a envie de faire l’amour et qui n’est pas programmé de manière prévisible et irréprochable pour le destin auquel les humanistes patentés et les intégristes de la rectitude voudraient le soumettre – bientôt cet homme fera l’objet d’une proposition de loi, pire d’un projet de loi.

En effet, pour notre monde malade de l’aspiration à une béate santé, comment ne pas pénaliser ce risque infini porté par le souffle de l’existence, comment ne pas pénaliser cette putain de vie ?

*Photo : ERIC BAUDET/JDD/SIPA. 00669559_000005.