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Richard Millet : Prostitution sacrée

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Est-ce parce qu’il se vit lui-même comme un écrivain en exil, notamment depuis la pathétique cabale dirigée contre lui lors de la rentrée précédente, que Richard Millet, dans son dernier roman, a joué à s’exiler dans sa propre littérature ? Le narrateur d’Une artiste du sexe, Sebastian, est un jeune Américain installé à Paris pour écrire en français, ce qu’il fait en pastichant la langue de Pascal Bugeaud (double littéraire de Richard Millet), un écrivain qu’il fréquente et qu’il admire autant qu’il en est irrité.

On y suit le récit d’une liaison particulière du narrateur avec Rebecca, une jeune métisse, « artiste du sexe ».[access capability= »lire_inedits »] La jeune femme se livre à n’importe qui sans y mêler les sentiments, dans une perte de soi à la fois raisonnée et vertigineuse, se prémunissant de l’amour dont elle semble redouter la contamination tout autant que des MST. Le préservatif, toujours exigé, mais qui fait débander Sebastian, devient ainsi le symbole de cette sexualité à la fois débridée et stérile, tandis que le narrateur tente de circonscrire par ses phrases le mystère que lui est Rebecca. Millet explore toute une sociologie contemporaine, ces deux enfants de divorcés étant « des êtres destinés à souffrir non plus des guerres du xxe siècle mais de celle des sexes […] », et c’est ainsi qu’à travers ce jeu de faux-semblants, d’identités indistinctes, de chaos sentimental, Richard Millet le nostalgique, l’homme hanté par des ombres, braque une lumière implacable au cœur même du malaise le plus contemporain.

« Le vice n’existe plus dans le monde contemporain : il n’y a que des cas psychologiques ou sociaux […]. » Tout est là. Si le vice n’existe plus, il n’est plus nécessaire de lui faire sa part. Et cette perspective est en réalité terrifiante. Soit on punit, soit on vend. Nulle position intermédiaire. C’est pourquoi nous nous trouvons aujourd’hui, au sujet de la prostitution, face à un dilemme dont aucune des issues n’est satisfaisante. Soit on prostituera à la chaîne et sans scrupule les corps de jeunes prolétaires comme s’il s’agissait d’en offrir une consommation normale. Soit la gauche tentera de prohiber ce que saint Louis lui-même avait renoncé à interdire. Dans ce monde de plus en plus manichéen, il demeure heureusement quelques écrivains capables de rouvrir cette dimension essentielle : la profondeur, et la vertigineuse ambiguïté qui l’accompagne.[/access]

Richard Millet, Une artiste du sexe, Gallimard, 2013

*Photo: BALTEL/SIPA. 00572953_000009.

Journal d’une sage-femme en colère

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Il est 22h. Je sors de garde, je rentre chez moi. Métro. Badauds. Fêtards frivoles. Décalage parfait.

Aujourd’hui, j’ai réanimé un enfant, pratiqué trois accouchements, fait une suture d’épisiotomie, une révision utérine, deux échographies, six consultations en urgence, trois examens cliniques de nouveau-nés, treize examens de femmes en travail. Toujours pas pissé, toujours pas mangé, depuis hier soir. Nuits, dimanches, fériés, gardes et re-gardes. Cinq années d’études avec concours de médecine. Le droit de prescrire, de diagnostiquer, de faire des arrêts de travail, le droit de se défendre devant la cour pénale en cas de problème. Pas de reconnaissance sociale ni salariale. Juste des « tu fais vraiment le plus beau métier du monde » « vous êtes les mains de Dieu sur la terre »… ça me fait une belle jambe. Et le plus drôle dans tout ça c’est que je suis en grève. Je viens de plonger dans les affres du récit de vie. J’abhorre pourtant les témoignages et le sentimentalisme ambiant mais avec ce que je viens de dire, les choses ont le mérite d’être claires.

Les sages-femmes font grève ! Si, si, promis ! Elles sont bien trop silencieuses à l’heure où tout le monde palabre, partout et tout le temps. La grève est timide et muette à l’heure où les actions violentes sont légion. Toujours pas de bonnets rouges, on devrait peut-être s’y mettre finalement. Les sages-femmes n’ont rien compris, elles ont tout faux, sur toute la ligne. Les cigognes françaises continuent même de trimer avec pour seule différence un brassard à leur bras. Vous savez pourquoi ? C’est parce qu’on a prêté un serment, qu’on obéit à une déontologie et que nous avons des patients en face de nous, pas des clients. Et ces patientes ce sont des femmes comme nous et leurs nourrissons, ce sont les nôtres, ce sont les vôtres.  Pour couronner le tout, elles négocient avec une ministre, madame Marisol Touraine qui a mis quinze jours à les recevoir, en les obligeant à arpenter les rues dans le froid comme si les couloirs des hôpitaux ne suffisaient pas. Elles sont bien braves les sages-femmes. Nos manifestations sont même applaudies, des  « bravo » et des « vous êtes des héroïnes méconnues, c’est un scandale » sont criés par les badauds. Les CRS sortent même de leur droit de réserve pour nous témoigner leur soutien. On continue à ne pas intéresser les journalistes. Des femmes qui soutiennent les femmes qui deviennent mères, ce n’est pas très vendeur apparemment.

Que veulent-elles ? Un statut conforme à leur situation : profession médicale dans le code de santé publique, avec la responsabilité qui va avec, sans oublier une annexe paramédicale dans les textes de législation hospitalière. Aïe, il y a comme un problème. Qui dit statut dit rémunération à la hauteur. Nous attendons.

On nous parle sans cesse de discriminations sexistes dans les salaires. Des femmes ? Nous en sommes, à 98%. Mesdames, messieurs du gouvernement, vous avez l’occasion de prouver que vous soutenez l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes. Faites-le.

Je suis un peu vexée, sacrément en colère même. Des milliers d’enfants sont passés entre mes mains. Des mains inlassables et bienfaisantes comme celles de mes confrères et de mes consœurs. A la fin de leurs journées, croyez-moi, les sages-femmes ne se demandent pas ce qu’elles ont fait, elles ne se posent pas non plus la question du sens de leurs actes.

Des secrets, on en a, j’en ai des tonnes. Sage-femme n’est pas un vain mot. J’assure le passage, je baptise même. Mais chut pour l’instant. J’aurai l’occasion de vous en reparler. Pour l’instant, je veux juste manger et me loger.

Il est une heure du matin. Ni fête, ni frivolité. Demain, je renquille, à 8h, je serai sur le pont – en salle d’accouchement. Et la rue en plus bientôt ?
S’il le faut.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00423172_000001.

Arrestation du tireur de Libé : soulagement mais interrogations

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La traque du « tireur fou » s’est achevée hier soir avec l’arrestation d’Abdelhakim Dekhar, déjà condamné à quatre ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs en 1994, à l’issue de la retentissante affaire Rey-Maupin. Soupçonné d’être « le troisième homme », il avait à l’époque fourni les armes utilisées lors du meurtre de trois policiers et d’un chauffeur de taxi. Appréhendé grâce aux témoignages d’un passant qui avait repéré « l’ennemi public n°1 » dans un parking souterrain, l’individu a été conduit hier soir à l’hôpital. Il aurait tenté de mettre fin à ses jours en absorbant de nombreux médicaments. L’enquête est toujours en cours.

Cette affaire jette une lumière alarmante sur le système judiciaire français. Considéré comme un manipulateur notoire, cet homme n’a bénéficié pendant vingt ans d’aucun suivi psychiatrique ou judiciaire à sa sortie de prison. À l’heure où le ministre de la Justice, présentera un nouveau projet de loi visant à libérer plus tôt « les malfrats » pour ne pas qu’ils perdent de vue la voie de la réinsertion, cette affaire résonne étrangement. Les psychiatres ont beau se succéder sur les plateaux télévisés, en émettant des hypothèses sur son état mental : « Est-ce un dément ? Un dépressif ? Un schizophrène ? », on s’étonne néanmoins que ces « experts » ne s’intéressent à son cas qu’après des faits tragiques qui auraient pu être évités.

La victime, un assistant photographe de 27 ans, qui collaborait pour la première fois avec le journal Libération, est sorti du coma mais les médecins lui ont retiré la rate et une partie du poumon. Après l’équipée du tireur en plein Paris, un fusil à pompe en bandoulière, on frémit à la pensée que le nombre des blessés aurait pu être bien plus important. En outre, après l’incursion d’Albelhakim Dekhar dans les locaux de BFM TV, une semaine avant la fusillade dans le hall de Libération, la crème de la Police Judiciaire explique que les images de la vidéo-surveillance ne permettaient pas de reconnaître l’homme qui n’était pas fiché par la police. On sent la gêne.

Après sa sortie de prison, il aurait transité entre l’Algérie et l’Angleterre. Même si les autorités semblent privilégier la piste du tireur isolé et dément, il n’en reste pas moins légitime de s’interroger sur ce « coup de folie ». En effet, les cibles visées – des organes de presse et une banque – possédaient sans doute une signification pour lui. Les enquêteurs ont notamment retrouvé des lettres confuses où il ferait allusion à la Libye et à la Syrie. Les interrogations sont nombreuses et il convient de rester prudent.

Cependant, on espère que les autorités détermineront rapidement si durant toutes les années où cet homme était sorti des écrans radar de la police, il a noué des liens avec des personnes qui l’auraient influencé dans son passage à l’acte. D’emblée, les enquêteurs ont exclu l’acte terroriste, pourtant l’identité du « tireur fou » ne doit pas être le prétexte à relativiser cette affaire après l’émoi légitime qu’elle a suscitée. On se souvient de la valse des ministres devant les locaux de Libération, déclarant imprudemment à mots à peine voilée, que cela était une « atteinte intolérable à la démocratie ». On n’avait qu’à suivre le regard de Manuel Valls.

Maintenant que l’on connaît l’identité du tireur dont on s’était immédiatement empressé de dire qu’il était de « type européen » alors que la plupart du temps on se refuse à divulguer « l’origine » du suspect, reste à savoir si cette affaire ne sera pas reléguée au rang des banals « faits divers ». Dans le climat délétère qui agite la France, il s’agit de ne surtout pas donner prise à une « lecture orientée » de l’événement. Pourtant, les autorités avaient suggéré qu’il pouvait s’agir d’un acte extrémiste de droite.

Après cette arrestation, il ne reste qu’à espérer qu’une double concertation sera menée, à la fois sur le suivi judiciaire des individus qui ont purgé leur peine et sur les raisons qui ont mené cet homme à passer à l’acte. De manière liminaire, il faut s’interroger sur la différence du traitement médiatique de cette affaire après la divulgation de l’identité du « tireur fou ».

En somme, ce dénouement heurte la ligne ministérielle d’une gauche qui avait prévu trop rapidement une histoire sensationnelle à conter. Dommage, la marche des Beurs, actuellement à l’honneur sur nos écrans, son message de tolérance et d’ouverture à l’autre en auraient été magnifiés. Caramba, encore raté.

*Photo : AP/SIPA. AP21485769_000003.

En Hongrie, le nazisme redevient tendance

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Le 9 novembre, anniversaire de la Nuit de cristal : des nazis hongrois ont brûlé des livres un peu partout dans le pays. C’est ainsi que les membres d’un groupuscule, « Magyar Nemzeti Arcvonal » (Front National Hongrois) ont jeté au feu – entre autres – un livre du poète d’origine juive mort en déportation Miklós Radnóti. Ils ont appelé leur autodafé « la nuit de la purification ». Aucune réaction officielle…

Six jours plus tôt, des nostalgiques avaient inauguré un grand buste de l’amiral Horthy sur le parvis d’un temple réformé, à l’issue d’un office religieux. Entouré d’hommes au garde-à-vous en tenue militaire de la Seconde guerre mondiale…  Rappelons que c’est Horthy qui signa les lois antisémites, livra 27 000 juifs aux SS de Galicie et ferma les yeux sur la déportation des 437 000 Juifs hongrois.

Et pour célébrer l’anniversaire du régent, défilé – le week-end du 16 novembre – de « gardes nationaux » en tenue paramilitaire (pourtant en principe interdite) portant des insignes rappelant le régime des Croix fléchées (milice pronazie hongroise au pouvoir fin 44-début 45). Voulant filmer la scène depuis un bus, un témoin a été durement pris à partie et s’est fait molester par un passager lui criant : « Casse-toi sinon je te casse, avec ta tête de juif !”. Et le chauffeur du bus d’approuver !!!

Le même week-end, une statue du poète d’origine juive Rádnóti (cf. plus haut) a été défoncée par une voiture bélier (en province, près de Győr).

Toujours ce même week-end, lors d’un match de handball féminin, des supporters font le salut nazi et déploient une banderole à la gloire d’un criminel nazi hongrois responsable de l’envoi à la mort de 17 000 juifs (László Csatáry, décédé récemment, responsable du camp de Kassa/Kosice, notamment réputé pour son sadisme envers les femmes.)

Là encore, pas de réaction du gouvernement hongrois. Rien qu’une protestation timide contre l’inauguration du buste d’Horthy par le président du groupe parlementaire du parti d’Orban, Antal Rogán. Mais celui-ci a aussi pris soin de se désolidariser d’une contre-manifestation anti-Horthy, arguant que cette action était condamnable, car nuisible à la bonne réputation du pays…

La gauche a un problème d’autorité

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Petite devinette : quel est le point commun entre François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Bruno Le Roux et Harlem Désir?

Réponse: ces quatre hommes tenant les postes clé de l’État et du PS manquent cruellement d’autorité. Ils dégagent un sentiment de flou général angoissant pour les Français. Si ce manque d’autorité n’a pas été préjudiciable lorsque le PS était dans l’opposition, il est devenu problématique pour un parti dit de gouvernement. Pour un président socialiste confronté à chaque instant à des prises de décision, pour des députés qui sont malheureux de s’aligner comme des godillots sur les bancs de l’Assemblée.

Martine Aubry, Ségolène Royal, Manuel Valls voire Jean-Christophe Cambadélis dégagent bon an mal an, à la différence  du quatuor précité, une image d’autorité. Mais après dix ans de gouvernements de droite, ils ne sont pas parvenus à se hisser au sommet de l’État. Est-ce une coïncidence?
Pas vraiment parce que le système représentatif solférinien est propice aux caractères conciliants, aux obscures synthèses de motions, aux alliances d’appareils et de clans. Les congrès du PS, quoi que verbeux, demandent une certaine habileté et de savantes combinaisons d’hommes. Voire des innovations complexes de sémantiques dont les « transcourants », menés par un certain François Hollande, furent le symbole.

Le socialiste se vante de placer l’égalité – pour ne pas dire l’égalitarisme- au-dessus de tout. Il se couvre toujours derrière un collectif. Il se souvient parfois de sa jeunesse gauchiste, à l’époque où, selon sa génération, « autogestion » et « démocratie des conseils ouvriers » étaient des slogans à la mode. Or, si la confrontation d’idée est appelée « débat » lorsqu’on est dans l’opposition, dans une majorité on appelle ça des « couacs ». Et la gauche vit toujours mal le renoncement à l’opposition pour l’austère discipline qu’exige l’action.

Car la méfiance envers le chef, la hiérarchie et l’ordre correspond au vieux fond pacifiste et antimilitariste qui berce les manifs lycéennes. Quand les leaders socialistes faisaient leurs premiers pas en politique. Le rejet du sarkozysme a servi de vaccin contre les personnalités autoritaires.

C’est un point commun au PS, aux Verts au Front de gauche. Dans ces deux dernières formations, bien que des personnalités à poigne et des ambitions émergent (Duflot et Mélenchon), elles ont toutes les peines du monde à assumer leur rôle de chef de parti. Cécile Duflot a inventé la participation sans soutien et Jean-Luc Mélenchon préfère son micro Parti de Gauche aux luttes d’appareil nécessaires pour contrôler le Front de Gauche. On ne veut plus être « premier secrétaire » ou « secrétaire général », encore moins « président », on préfère être « porte-parole » voire ministre. De fait, personne ne veut diriger les partis de gauche majoritaires car ils ont toutes les peines du monde à jouer leur rôle de caisse de résonance de l’action gouvernementale. Au PS, on ne se bouscule pas pour succéder à Harlem Désir. Finalement, sa mollesse fait bien l’affaire.

Plus grave, François Hollande, peine manifestement à s’imposer comme chef. Comme chef d’État. Il conduit la France comme il a conduit le congrès de Reims, mais un homme de parti ne fait pas toujours un homme d’État. L’esprit de synthèse si utile pour rassembler des courants contraires est un handicap lorsqu’il faut décider. D’ailleurs on ne décide plus, on arbitre.  Peu à peu, François Hollande est le symptôme d’une société qui a perdu l’initiative et d’un gouvernement sans gouvernail qui se contente de trouver un poids moyen entre différents lobbies. C’est la victoire de la gestion sur la politique.

*Photo : MISTRULLI LUIGI/SIPA. 00629263_000001.

Victor Young Perez, un détournement de boxeur

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Tunis 1911, Auschwitz, 1945. Deux dates, deux lieux qui résument le destin de Victor Young Perez, le plus jeune champion du monde poids mouche de l’histoire de la boxe, encore aujourd’hui.

Il existe très peu d’écrits sur Young. Le livre « référence » est celui d’André Nahum, mon père (sur Wikipedia, à la rubrique Young Perez, on dénombre 106 notes, dont 97 sur le livre d’André Nahum). André Nahum, ancien médecin à Sarcelles, était hanté depuis l’enfance par le champion oublié. Il s’est battu pour sa mémoire et a passé vingt ans de sa vie à faire des recherches dans la presse sportive, auprès de ses vieux patients, de Margaux et Benjamin Perez, la sœur et le frère, etc. En un mot, il a élevé ses enfants avec la figure de Young comme s’il faisait partie de la famille.

Young Perez, c’est l’histoire d’un gosse de la Hara, pauvre ghetto juif de Tunis. Belle gueule, farceur, bagarreur, un peu voyou, écolier buissonnier de l’Alliance israélite, Victor a une passion, la boxe. À cette époque, le noble art fait rêver la rue comme le foot aujourd’hui. Victor et sa bande de copains parviennent à intégrer une salle d’entraînement grâce à la générosité d’un mécène de la communauté. Très vite, il est repéré comme le plus prometteur. Petit, léger, souple il est d’une rapidité époustouflante et son jeu de jambes devient vite unique.

Il remporte le titre mondial contre Franckie Genaro à Paris en 1931, à 20 ans. 5 petites minutes d’un combat victorieux le propulsent vers la gloire.

Young, soudain riche et célèbre, croule sous les invitations dans le beau monde. La star du moment, c’est lui. Ces années 30 sont folles de jazz, de boites de nuit, de jolies filles, de jolis garçons et de boxe. Pas un jour sans combat. Le tout-Paris des Arts et des lettres remplit les salles de boxe. On y croise Cocteau, qui soutient le grand Al Brown, ou Joséphine Baker, pour ne citer qu’eux. Dans cette ambiance vertigineuse, le jeune juif tunisien rencontre une starlette débutante, de deux ans son aînée, l’adorable Mireille Balin. Ils deviennent amants. On les voit partout ensemble.Young la couvre de cadeaux somptueux. Il gâte pareillement ses parents et son entourage. Il n’oublie pas d’où il vient. Il ne refuse rien à personne. Un cœur gros comme ça. L’argent doit profiter à ceux qui en ont besoin et même si certains exagèrent, il s’en fiche. Mireille tire profit des projecteurs sur Young, elle se montre, fait sa pub, dirait-on maintenant. Elle est élégante, éduquée, et sophistiquée. Tout la sépare de son amoureux : le milieu social, la culture, la religion. L’époque n’est pas à la mixité. Elle se lasse, s’éloigne de Young peu à peu, tourne et monte à son tour vers les sommets. Il en souffre atrocement, la poursuit, prend du poids, se laisse aller, et perd son titre mondial.

Les fidèles copains l’entourent, mais beaucoup sont rentrés chez eux, dont le grand frère, Benjamin, boxeur lui aussi qui choisit la raison et s’en va ouvrir un commerce à Tunis. L’époque s’est durcie. L’heure est à la haine des Juifs. Young devrait rentrer à Tunis, mais il n’écoute personne. Il croit que rien ne peut lui arriver, à lui, le champion du monde. Il va se refaire et conquérir à nouveau sa belle Mireille, il en est sûr. Inconscient ou naïf, il acceptera un combat à Berlin en 1938. Il y vit l’horreur de l’humiliation et de la peur.

De son coté, Mireille , après une passion torride avec Tino Rossi est à présent  au bras d’un bel officier allemand. Elle paiera cher cet amour, sera arrêtée et violée à la fin de la guerre. Young Perez est arrêté en septembre 1943. Embarqué à Drancy, puis déporté à Auschwitz et assassiné. Que s’est-il passé ? Qui l’a dénoncé ? Des témoins ont émi des hypothèses. On ne saura jamais.

Comment M. Ouaniche a-t-il rendu ce matériau extraordinaire dans son film ? On ne retrouve rien. Le film tient tout entier dans le dernier combat de Young contre un allemand à Auschwitz. Une séquence très longue, où le boxeur Brahim Asloum donne le meilleur de lui-même. Asloum fait le boulot comme personne, il boxe. Le choix de faire jouer Young Perez par Brahim Asloum, champion du monde comme lui est la grande trouvaille du réalisateur.

Sinon ?

Quoi de la Hara de Tunis dans les années 20 ? De l’ambiance décrite pourtant dans tellement d’ouvrages (très bizarre, l’accent parisien des copains de Young dans les ruelles du ghetto! L’accent tune, c’est quand même typique). Quoi du Paris des années 30 que Young va découvrir dans sa nouvelle vie de champion ? (quelle lourdeur,  cette scène sensée nous montrer ses conquêtes, où l’on voit Young dans le tourniquet d’un palace au bras d’ une nouvelle femme à chaque sortie du tourniquet!)

Quoi de son retour triomphal à Tunis, en héros, retour pourtant historique ? De l’accueil national ? De la fierté de la Hara ? De la générosité légendaire de Young  pour son ghetto? Rien. Pourquoi le choix de cette actrice qui joue Mireille avec un fort accent italien ? Pourquoi son frère Benjamin à Auschwitz alors que dans la réalité, il était à Tunis et n’a jamais été déporté ? (cette invention donne lieu à des scènes de mélo fraternel digne d’un soap opera!) Parce que c’est de la fiction ? Et que la fiction a tous les droits ? C’est vrai.

Mais notre droit est d’écrire que le Young  du film n’a pas grand-chose à voir avec le vrai Young Perez. La production n’avait pas les droits du livre d’André Nahum (il les a vendus à un autre producteur). Or comment écrire l’histoire de Young en ignorant le seul récit existant, de crainte d’être accusé de plagiat ? Pas d’autre choix que de suivre la trame de ce  récit[1. Quatre boules de cuir, d’André Nahum est réédité sous le titre : Young Perez Champion, de Tunis à Auschwitz, éditions Télémaque. En librairie le 25 novembre.] mais en le vidant de sa substance, en inventant des anecdotes, en changeant même l’histoire de Benjamin, mais aussi en transformant l’Histoire.

Le résumé annonce le récit de « la jeunesse insouciante (de Young) à Tunis avec Rachid, Maxo et Benjamin ». Or, comme dans toutes les bandes du ghetto, au côté de Young, les gosses étaient juifs. À cette époque, il y avait peu d’interférences entre les communautés en dehors des relations professionnelles. Chacune vivait cloisonnée.

Que dire aussi de cette assemblée d’hommes en seroual et chéchias, manifestement tous musulmans, acclamant Young au début du film ? Pourquoi donner une image aussi simple d’une société bien plus complexe, à l’ombre du drapeau français ?

C’est vrai, c’est une fiction. L’artiste a tous les droits, jusqu’au détournement de boxeur. Mais cette vision  liftée du passé ne fera pas avancer la paix. Elle fausse le jeu, entre Juifs et Arabes liés par une Histoire plus que complexe.

 

 

Touche pas à cette pute, c’est mon pote

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« Touche pas à ma pute ! » Ô le joli slogan ! On achète, allez– le slogan, pas la pute.

« Touche pas à ma pute », déclarez-vous, comme d’autres, sans doute mieux inspirés, disaient « Touche pas à mon pote ! » Votre pute, Messieurs, qui n’est pas votre pote, justement ; parce que les putes, ça s’achète, pas les potes. Encore une lubie de notre État liberticide qui interdit l’achat d’amis?

Touche pas à ma pute, touche pas à mon plaisir, touche pas à cette mauvaise conscience qui voudrait faire croire qu’elle aime ça, ma pute : se vendre. C’est bien ce qu’on lui demande, non ? Donner l’impression qu’elle aime ça.

Vous n’aimez pas la violence, vous n’aimez pas l’exploitation ni la traite des êtres humains ? Laissons vos putes vous répondre.[access capability= »lire_inedits »]

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est la violence, la peur au ventre : « Ils vous regardent comme du bétail en vous examinant les dents, en vous tâtant les fesses », témoigne Fiona. « Certains, sadiques ou frustrés, viennent juste pour humilier les prostitués ; leur faire sentir une infériorité, en tant que prostitués, en tant que gays », nous dit Thomas. « Quand on subit ces violence. On se dit : c’est comme ça, on l’intègre au fond de soi. » Pour Naïma : « Apparemment, le pouvoir pour eux, c’est aussi la possession de la femme. »

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est l’exploitation : « J’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. »

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est le trafic des êtres humains : « Mais là, vous êtes dans une chambre, il n’y a pas de caméras, et il est interdit au patron d’intervenir. Vous êtes seule. De toute façon, il ne dirait rien pour ne pas ternir la réputation de l’établissement ; il n’y a que le business qui compte. Et puis le mec paye, il a le droit de faire ce qu’il veut. C’est l’idée que tout le monde a intégrée dans ce milieu, à commencer par nous. »

Alors, « chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça » : la belle histoire… Laissons Thomas vous répondre : « Aucun étudiant sain d’esprit ne se prostitue par plaisir. » Les histoires de vie de femmes françaises en situation de prostitution ne racontent pour la plupart que le monde de la rue, des parcours chaotiques depuis l’enfance. Certaines se persuadent qu’elles ne savent faire que « ça », parfois elles en deviennent esclaves : « Ça rapporte plus qu’être caissière. » D’autres sont poussées sur les trottoirs par la précarité, la drogue, une mauvaise rencontre… Cessons de nous laisser aveugler par Belle de jour ! La réalité n’est ni tendre, ni glamour. A., 40 ans, toxicomane et fille de la DDASS, comme sa mère, parle d’un « choix » : en est-ce vraiment un ? Les rares femmes qui mettent en avant ce « choix » sont poussées par des associations militantes. Et que dire des étrangères ? La proposition de loi rappelle que si « seulement 20 % des personnes prostituées dans l’espace public étaient de nationalité étrangère en 1990, elles en représentent aujourd’hui, et depuis les années 2000, près de 90 %. Les pays d’origine sont bien connus (Roumanie, Bulgarie, Nigeria et Chine principalement) et démontrent l’emprise croissante des réseaux de traite sur la prostitution ».

Messieurs, les avez-vous écoutées, vos putes et leurs souffrances ? Êtes-vous encore assez naïfs – ou cyniques –pour croire qu’elles « aiment ça » ?

Vous évoquez des « partenaires » : parlez plutôt de « fournisseurs de corps ». Vous invoquez la « liberté » : triste liberté qui se fonde sur l’aliénation de l’autre. Triste revendication d’une virilité qui ne s’exhibe que pour soi. Triste marchandisation du corps qui ne susciterait ni faille éthique ni détresse psychologique pourvu que ce soit « consentant ». Triste rébellion où la pose artiste et dandy consiste dans la revendication la plus tristement conventionnelle qui soit depuis le début du monde.

Quelles sont cette « littérature » et cette « intimité » dont vous faites si grand cas ? La littérature est fiction quand vous revendiquez le passage à l’acte. L’intimité, c’est le respect, pas le droit de souiller. Quant à votre liberté, elle est symptomatique d’une époque : une « liberté » d’enfant tyran, une « liberté » d’avant la prise de conscience de l’altérité, de cet autre avec qui je suis relié, de son visage qui construit ma personne. Regardez-les en face, ces visages de vos putes !

Alors, rassurez-vous, le législateur ne tient pas à réguler vos fantasmes ni à « s’occuper de vos fesses», simplement vous interdire d’acheter celles des autres. Pour plus d’humanisation, pas de marchandisation de l’humain : c’est tout.

Dans ce contexte, quelle est la pertinence de la proposition de loi de « lutte contre le système prostitutionnel » soutenue par le gouvernement ? Loin de mettre la liberté en péril, la loi ne prévoit qu’une peine de contravention pour les « clients », assortie d’un stage de sensibilisation. Des ONG, en particulier aux États-Unis, ont mis en place des formations s’appuyant sur les témoignages d’ancien(ne)s prostitué(e)s. Résultat assuré… Qui n’est pas sensible à la souffrance d’autrui ?

En les contraignant à vivre caché(e)s et donc moins protégé(e)s, la pénalisation des clients augmenterait le risque pour les prostitué(e)s ? Un argument relayé par des associations militant pour la dépénalisation de la prostitution et du proxénétisme… Aucune recherche sérieuse ne permet de l’étayer. Les études montrent en revanche que les pays ayant adopté la législation la plus sévère ont fait baisser l’emprise des réseaux de proxénétisme. La pénalisation permet surtout une prise de conscience. Non, les personnes en situation de prostitution n’éprouvent pas de plaisir. Non, elles ne sont pas différentes de vos femmes ou de vous-mêmes. Et souhaiteriez-vous un seul instant ce « métier » pour vos propres enfants ?

Il existe une cohérence dans la lutte contre la marchandisation de l’humain, qu’il s’agisse du recours à la prostitution, au trafic d’organes ou aux mères porteuses. Tout est lié. Pour changer les regards, il faut aussi travailler en amont, encourager à l’école de nouvelles propositions d’éducation affective. Enfin, rien ne pourra changer en profondeur sans sevrer notre génération de la pornographie de masse, ce business florissant d’images d’une chair prête à baiser. Exiger des sites pornos un accès payant systématique permettrait de protéger les plus jeunes tout en vous permettant, Messieurs, d’exercer votre liberté d’acheter pour voir, puisque votre portefeuille et votre liberté semblent si intimement liés…[1. Les témoignages proviennent de rencontres vécues et de ce site internet][/access]

*Photo : ERIC BAUDET/JDD/SIPA. 00669559_0000090. 

Nous n’avons pas les mêmes vieux !

Une question me taraude : pourquoi n’avons-nous pas les mêmes vieux en France et en Russie ?

Ma grand-mère française est hyperactive, elle court toujours, elle court pour ne pas sentir le vide de l’ âge. Elle veut vivre et le revendique. Elle appartient à la France qui se lève tôt. Elle exige l’accès à ses droits. Le droit à l’élégance. Le droit de séduire. Le droit d’être respectée. Le droit de dépenser. Elle abolit les conventions, une grand-mère peut danser, boire et faire l’amour. Elle peut parler de tout et a le droit de ne pas être choquée. Ce n’est pas son rôle. Elle est la meilleure amie des jeunes. Elle aime écouter leurs intrigues. Elle réclame qu’on lui accorde du temps, de l’attention, de l’affection.  Elle est géniale, pleine d’idée, créative, inventive, et réalisatrice.

Elle contraste grandement avec  les babouchkas que je connais.

Les babouchkas sont résolues et soumises. Elles habitent souvent dans leur appartement  avec  leur fille et leur gendre. Ce dernier ne leur parle pas mais elles s’en accommodent. Elles ont l’air vieilles et usées.  Elles ne font plus attention à leur apparence. Elles sont marquées par leur vie et leur expérience. Le temps les a apprivoisées. Elles sont sages et calmes. Elles s’accoutument de tout. Leur destin est de rester à la surface, sans faire de remous. Elles n’embêtent pas même si elles influent. Elles écoutent tout mais n’attendent pas qu’on les écoute. Elles reprennent leur rôle premier de nourricière. Elles attendent patiemment leur fin.

Pourquoi sont-elles si différentes ? Est-ce notre côté revendicateur qui a transformé le fondement de nos grands-parents ? Est-ce la santé qui les secoue jusqu’au bout ? L’image véhiculée d’une jeunesse éternelle qui leur a donné de mauvaises idées ?

La volonté de rester jeune tue la sagesse, qui fait la richesse de l’âge. Nos vieux ont acquis de nouveaux privilèges. Mais ce n’est pas certain qu’ils soient plus heureux.

France-Ukraine, et si…

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france ukraine foot

France-Ukraine : 0-3

La preuve est faite, si besoin en était : la France va mal, très mal. L’échec de cette équipe multiraciale nous renvoie à un échec flagrant, celui de l’intégration. Une France communautarisée qui ne se vit plus comme nation ne peut briller dans la compétition internationale – qu’elle soit sportive ou économique. Cette défaite humiliante avec l’expulsion de Ribéry, les mauvais gestes, les insultes et l’arrogance de ces joueurs sans repères, c’est aussi l’héritage de mai 68 et d’une éducation qui a naufragé sous les coups de boutoirs de l’individualisme hédoniste, du pédagogisme et du McDo.

On est étonné que des émeutes n’aient pas succédé à ce Waterloo sportif, politique et moral. On murmure que monsieur Valls avait renforcé de manière spectaculaire les renforts policiers autour des lieux de pouvoir et notamment de l’Assemblée Nationale car on craignait, du côté de la DCRI, des cortèges spontanés de supporters bien décidés à transformer ce 19 novembre en 6 février footballistique.

En même temps, peut-on en vouloir vraiment à ces joueurs, imposés à 75%, d’être démotivés ? Ils illustrent de manière symbolique cette démotivation qui est aussi celle des entrepreneurs français sous la tyrannie fiscale et incompétente du tandem Hollande-Ayrault.

Il faudrait, décidément, que François Hollande abrège ce calvaire et, comme l’a fait Didier Deschamps à la FFF, présente sa démission, une fois pour toutes.

France-Ukraine : 0-0

Un match terne et une élimination sans gloire. L’impuissance des joueurs français devant les buts, c’est celle de notre pays aujourd’hui. Un pays sans volonté, sans dessein qui évolue dans une grisaille de mauvais rêve, entrecoupée seulement de colères brèves, de sursauts d’orgueil à l’image des bonnets rouges ou des accélérations courageuses mais inutiles de Ribéry.

Dans cette histoire, Didier Deschamps, c’est Jean-Marc Ayrault. Son changement de système pour un 4-3-3 qui n’a rien prouvé fait penser au premier ministre et à ses reculades timorées, ses changements de pied qui ne résolvent aucun problème et ne font qu’accentuer le sentiment d’une absence de vision.  Encore une fois, une France qui perd sans perdre avec des joueurs eux aussi sans doute touchés par le ras-le-bol fiscal à l’image des classes moyennes, ne peut pas gagner. Il faudrait, du côté de la Fédération Française de Football comme de l’Elysée, accepter de tirer les conséquences soit en changeant de paradigme, soit en partant. On oserait à peine imaginer quel serait ce matin le climat dans le pays si la défaite avait été plus lourde.

France-Ukraine : 2-0 (élimination de la France par tirs aux buts)

Quels regrets ! Merveilleusement fringante et collective en première mi-temps, marquant deux buts admirables, l’équipe de France s’est trouvée privée de volonté dans la seconde période, comme prise d’une étrange langueur. Comment ne pas voir une parfaite allégorie de la situation de la France ? Les fondamentaux sont là, le désir d’entreprendre malgré la politique fiscale désastreuse qui n’a pas démotivé des joueurs pourtant taxés à 75%.

Mais, au bout du compte, Didier Deschamps comme la FFF se sont contentés de demi-mesures, de celle qui ne permettent pas la victoire décisive sur une crise que l’on pourrait pourtant aisément surmonter avec un peu de courage. Mais ce courage manque comme il manque à l’exécutif.

On n’aime plus l’équipe de France, on n’aime plus ce gouvernement. Les deux, plombés par l’impopularité, ne sont plus en mesure d’agir sur les événements, de renverser la tendance. Ce n’est pas l’aggiornamento promis par Jean-Marc Ayrault sur les impôts qui changera grand-chose au problème.

Le match d’hier soir a signé la fin d’une génération de joueurs et, espérons-le, de dirigeants. On peut espérer que les prochaines élections, municipales et européennes, indiqueront aussi au gouvernement la porte de sortie. Il est tout de même dommage que les belles choses que nous avons vues hier soir et que nous voyons chaque jour dans le pays réel qui continue à se battre, ne nous amène pas à la victoire par la seule faute d’un président de la république qui ne veut pas comprendre les enjeux.

France-Ukraine : 6-0

Le coup du chapeau de Sakho, le but de Benzema, le but de Ribéry, sans compter le but ukrainien contre son camp, et voilà une incroyable victoire qui va faire taire les déclinistes de tout poil. Ce qu’on a vu hier, sur le terrain, c’est la France de 98. Loin de la peinture apocalyptique des médias, la France reste malgré la crise un pays capable de faire de ses différences une richesse et surtout de jouer collectif. On ne peut que reconsidérer, après un tel match, la politique de François Hollande qui lui aussi finira par trouver sur le plan politique son billet pour Rio. Après tout, avec son gouvernement si critiqué, son premier ministre si moqué, le Président, comme Didier Deschamps, a refusé la fatalité. C’est difficile, ce n’est pas compris de l’opinion ou pas tout de suite, mais ça finit par payer.

On a oublié que la semaine dernière, malgré quelques réticences, Bruxelles avait avalisé le budget 2014 présenté par Paris, ce qui prouve que nous sommes sur la bonne voie d’une mise en conformité de notre système au normes européennes. Bien sûr, la Commission a indiqué que notre marge de manœuvre était très faible et que nous n’avions pas le droit à l’erreur. Exactement comme l’équipe de France hier soir qui a prouvé, et de quelle manière merveilleuse, que rien n’est jamais joué d’avance quand le courage est au rendez-vous.

*Photo : PDN/SIPA.  00669772_000006 .

Où va le président ?

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crise hollande ayrault

On a beau chercher dans sa mémoire, on ne retrouve pas de moment, sous la Ve République, où le pouvoir exécutif a été si affaibli. Même pendant la phase 1991-1993, sous les gouvernements d’Edith Cresson et de Pierre Béregovoy, même dans les pires périodes d’impopularité du couple Chirac-Juppé ou de Nicolas Sarkozy, on ne percevait pas le duo Elysée-Matignon aussi faible.

Conscient du problème, le couple exécutif tente de réagir et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas très heureux. Ainsi depuis  la fin de semaine dernière a-t-on assisté à deux épisodes assez révélateurs de ses difficultés. Samedi, le conseil national du PS se réunissait afin de désigner les têtes de liste pour les élections européennes de mai 2014 qui s’annoncent périlleuses – c’est un euphémisme – pour le parti majoritaire.

Primo, Vincent Peillon affrontera bien, selon son propre vœu, Jean-Marie Le Pen dans la circonscription sud-est, ce qui pose une question : siégera-t-il oui ou non ? S’il annonce vouloir faire campagne sans siéger ensuite à Strasbourg, il aura du mal à l’expliquer aux électeurs. Si en revanche, il affirme vouloir redevenir député européen, il fragilise encore un peu plus sa position de ministre, ce qui, en ces temps de contestation de la réforme des rythmes scolaires, n’est pas une bonne nouvelle pour le gouvernement.

Secundo, la tête de liste pour la circonscription Île-de-France revient à Harlem Désir. En temps normal, il est effectivement logique que le Premier secrétaire conduise une liste afin de représenter le PS dans les débats télévisés ou radiophoniques. Le problèmec’est que Harlem Désir, surnommé « SOS Charisme » par les députés socialistes, apparaît, tous les jours un peu plus comme une erreur de casting. Fin octobre, il avait aussi mis, dit-on, le Président dans une colère noire. Désir l’avait publiquement contredit moins de trente minutes après l’allocution présidentielle sur l’affaire Léonarda. Pour une fois qu’Harlem décide de montrer un peu de  personnalité, c’est pour faire une bêtise au pire des moments. Cette désignation comme tête de liste n’a pas réduit la déprime dans les rangs socialistes. Certains participants au conseil national nous confiaient dimanche leur crainte que leur liste en  Île-de-France batte non seulement le vieux record de Michel Rocard (sur la France entière, en 1994) de 14 % mais, qu’en sus, elle finisse à la quatrième place, derrière les listes UMP, FN et Front de Gauche. Ce qu’on a du mal à comprendre, ce n’est pas que Désir croie en sa bonne étoile, mais que l’Elysée et Matignon n’aient pas tenté d’empêcher cette investiture catastrophique. Voilà un premier épisode qui en dit long sur la faiblesse –ou pire, l’aveuglement complet-  du duo Hollande-Ayrault.

Le second épisode est intervenu ce mardi lorsque le Premier Ministre a annoncé une «  remise à plat » de la fiscalité française. Il s’agirait de déterrer la vieille proposition de fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu, préconisée par l’économiste Thomas Piketty. Le candidat Hollande l’avait reprise à son compte au début de sa campagne. Mais comme cette proposition révolutionne le calcul de l’impôt, qui serait désormais calculé par personne fiscale et non plus par foyer fiscal, il avait consenti à ne plus la porter en bandoulière pour ne pas prêter le flanc aux griefs de Nicolas Sarkozy qui lui reprochait « d’attaquer les familles ». Une fois élu, François Hollande aurait pu néanmoins lancer cette réforme dans les trois premiers mois de son mandat, arguant qu’elle figurait en toutes lettres dans son programme. Profitant de la légitimité que conférait une élection très récente, c’était le moment ou jamais de mener cette révolution fiscale. Tel Nicolas Sarkozy qui avait renoncé à mettre en œuvre la TVA sociale qui lui avait pourtant fait perdre une cinquantaine de députés en juin 2007 (quitte à avoir perdu autant en l’annonçant, autant la faire !), le président de la République a loupé cette occasion unique. Mais la ressortir maintenant alors que le pouvoir n’arrive même pas, effrayé par des bonnets rouges, à appliquer une écotaxe pourtant votée à la quasi-unanimité, prouve que le pouvoir est, littéralement, aux fraises. Il ne sait plus où il va, comment rebondir. Il n’a plus de visibilité au-delà de deux semaines. Jamais pouvoir exécutif n’avait été aussi faible et on peut trouver facilement les raisons qui ont mené à ce désastre.

Depuis début septembre, le Président de la République n’a cessé de ménager la chèvre et le chou alors que la contestation montait au sein même de son gouvernement. Son ministre de l’Intérieur, qui est aussi le plus populaire (voire le seul) de son équipe a été contesté voire attaqué violemment. Il fallait à l’évidence le soutenir, bruyamment, à chaque fois. Au lieu de cela, il a géré l’affaire en Premier secrétaire du PS qu’il fut, a mécontenté tout le monde mais surtout, a montré à la France entière que la contestation était possible puisque Cécile Duflot, par exemple, pouvait  la mener sans que ça n’émeuve le Président de la République. On se désole que le 11 novembre soit pris en otage par quelques siffleurs qui manifestent leur hostilité au Chef de l’Etat, ou que des portiques « écotaxe » soient saccagés, ou encore que des maires refusent d’appliquer le décret mettant en œuvre les rythmes scolaires mais l’exemple de la contestation n’est-il pas venu d’en haut ? L’affaire Léonarda a symbolisé en quelques jours cette séquence de deux mois. Le jour même, l’affaire commence à faire le buzz dans les médias. Dès le lendemain, nous expliquions, notamment grâce aux communiqués de la préfecture du Doubs, ce que l’inspection générale de l’administration avait détaillé trois jours plus tard. Dès le mercredi soir, donc, le Président aurait pu apporter son soutien à Manuel Valls et à ses services, affirmant l’autorité de l’Etat, quitte à prier Mme Duflot de quitter le gouvernement si elle et ses amis persistaient à contester l’autorité de l’Etat. Au lieu de cela, il a laissé dire n’importe quoi dans ses propres rangs, tolérant que certains traînent le ministre de l’Intérieur dans la boue. Même sa compagne fut de la partie. Et il a conclu en beauté, avec la tragi-comédie  « Léonarda peut revenir, mais sans sa famille », ce qui fut immédiatement contesté par la première intéressée, en direct du Kosovo !

Le roi est nu. Mais c’est lui qui s’est dévêtu devant tout le monde. Dans ces conditions, François Hollande devra donner pas mal de coups de rame avant de recouvrer son autorité présidentielle. Encore faudra-t-il qu’il s’assure, préalablement, que la barque est bien dans l’eau et non à terre.

*Photo : SIPA/ 00668981_000030.

Richard Millet : Prostitution sacrée

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Est-ce parce qu’il se vit lui-même comme un écrivain en exil, notamment depuis la pathétique cabale dirigée contre lui lors de la rentrée précédente, que Richard Millet, dans son dernier roman, a joué à s’exiler dans sa propre littérature ? Le narrateur d’Une artiste du sexe, Sebastian, est un jeune Américain installé à Paris pour écrire en français, ce qu’il fait en pastichant la langue de Pascal Bugeaud (double littéraire de Richard Millet), un écrivain qu’il fréquente et qu’il admire autant qu’il en est irrité.

On y suit le récit d’une liaison particulière du narrateur avec Rebecca, une jeune métisse, « artiste du sexe ».[access capability= »lire_inedits »] La jeune femme se livre à n’importe qui sans y mêler les sentiments, dans une perte de soi à la fois raisonnée et vertigineuse, se prémunissant de l’amour dont elle semble redouter la contamination tout autant que des MST. Le préservatif, toujours exigé, mais qui fait débander Sebastian, devient ainsi le symbole de cette sexualité à la fois débridée et stérile, tandis que le narrateur tente de circonscrire par ses phrases le mystère que lui est Rebecca. Millet explore toute une sociologie contemporaine, ces deux enfants de divorcés étant « des êtres destinés à souffrir non plus des guerres du xxe siècle mais de celle des sexes […] », et c’est ainsi qu’à travers ce jeu de faux-semblants, d’identités indistinctes, de chaos sentimental, Richard Millet le nostalgique, l’homme hanté par des ombres, braque une lumière implacable au cœur même du malaise le plus contemporain.

« Le vice n’existe plus dans le monde contemporain : il n’y a que des cas psychologiques ou sociaux […]. » Tout est là. Si le vice n’existe plus, il n’est plus nécessaire de lui faire sa part. Et cette perspective est en réalité terrifiante. Soit on punit, soit on vend. Nulle position intermédiaire. C’est pourquoi nous nous trouvons aujourd’hui, au sujet de la prostitution, face à un dilemme dont aucune des issues n’est satisfaisante. Soit on prostituera à la chaîne et sans scrupule les corps de jeunes prolétaires comme s’il s’agissait d’en offrir une consommation normale. Soit la gauche tentera de prohiber ce que saint Louis lui-même avait renoncé à interdire. Dans ce monde de plus en plus manichéen, il demeure heureusement quelques écrivains capables de rouvrir cette dimension essentielle : la profondeur, et la vertigineuse ambiguïté qui l’accompagne.[/access]

Richard Millet, Une artiste du sexe, Gallimard, 2013

*Photo: BALTEL/SIPA. 00572953_000009.

Journal d’une sage-femme en colère

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sage femme greve

sage femme greve

Il est 22h. Je sors de garde, je rentre chez moi. Métro. Badauds. Fêtards frivoles. Décalage parfait.

Aujourd’hui, j’ai réanimé un enfant, pratiqué trois accouchements, fait une suture d’épisiotomie, une révision utérine, deux échographies, six consultations en urgence, trois examens cliniques de nouveau-nés, treize examens de femmes en travail. Toujours pas pissé, toujours pas mangé, depuis hier soir. Nuits, dimanches, fériés, gardes et re-gardes. Cinq années d’études avec concours de médecine. Le droit de prescrire, de diagnostiquer, de faire des arrêts de travail, le droit de se défendre devant la cour pénale en cas de problème. Pas de reconnaissance sociale ni salariale. Juste des « tu fais vraiment le plus beau métier du monde » « vous êtes les mains de Dieu sur la terre »… ça me fait une belle jambe. Et le plus drôle dans tout ça c’est que je suis en grève. Je viens de plonger dans les affres du récit de vie. J’abhorre pourtant les témoignages et le sentimentalisme ambiant mais avec ce que je viens de dire, les choses ont le mérite d’être claires.

Les sages-femmes font grève ! Si, si, promis ! Elles sont bien trop silencieuses à l’heure où tout le monde palabre, partout et tout le temps. La grève est timide et muette à l’heure où les actions violentes sont légion. Toujours pas de bonnets rouges, on devrait peut-être s’y mettre finalement. Les sages-femmes n’ont rien compris, elles ont tout faux, sur toute la ligne. Les cigognes françaises continuent même de trimer avec pour seule différence un brassard à leur bras. Vous savez pourquoi ? C’est parce qu’on a prêté un serment, qu’on obéit à une déontologie et que nous avons des patients en face de nous, pas des clients. Et ces patientes ce sont des femmes comme nous et leurs nourrissons, ce sont les nôtres, ce sont les vôtres.  Pour couronner le tout, elles négocient avec une ministre, madame Marisol Touraine qui a mis quinze jours à les recevoir, en les obligeant à arpenter les rues dans le froid comme si les couloirs des hôpitaux ne suffisaient pas. Elles sont bien braves les sages-femmes. Nos manifestations sont même applaudies, des  « bravo » et des « vous êtes des héroïnes méconnues, c’est un scandale » sont criés par les badauds. Les CRS sortent même de leur droit de réserve pour nous témoigner leur soutien. On continue à ne pas intéresser les journalistes. Des femmes qui soutiennent les femmes qui deviennent mères, ce n’est pas très vendeur apparemment.

Que veulent-elles ? Un statut conforme à leur situation : profession médicale dans le code de santé publique, avec la responsabilité qui va avec, sans oublier une annexe paramédicale dans les textes de législation hospitalière. Aïe, il y a comme un problème. Qui dit statut dit rémunération à la hauteur. Nous attendons.

On nous parle sans cesse de discriminations sexistes dans les salaires. Des femmes ? Nous en sommes, à 98%. Mesdames, messieurs du gouvernement, vous avez l’occasion de prouver que vous soutenez l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes. Faites-le.

Je suis un peu vexée, sacrément en colère même. Des milliers d’enfants sont passés entre mes mains. Des mains inlassables et bienfaisantes comme celles de mes confrères et de mes consœurs. A la fin de leurs journées, croyez-moi, les sages-femmes ne se demandent pas ce qu’elles ont fait, elles ne se posent pas non plus la question du sens de leurs actes.

Des secrets, on en a, j’en ai des tonnes. Sage-femme n’est pas un vain mot. J’assure le passage, je baptise même. Mais chut pour l’instant. J’aurai l’occasion de vous en reparler. Pour l’instant, je veux juste manger et me loger.

Il est une heure du matin. Ni fête, ni frivolité. Demain, je renquille, à 8h, je serai sur le pont – en salle d’accouchement. Et la rue en plus bientôt ?
S’il le faut.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00423172_000001.

Arrestation du tireur de Libé : soulagement mais interrogations

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dekhar tueur liberation

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La traque du « tireur fou » s’est achevée hier soir avec l’arrestation d’Abdelhakim Dekhar, déjà condamné à quatre ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs en 1994, à l’issue de la retentissante affaire Rey-Maupin. Soupçonné d’être « le troisième homme », il avait à l’époque fourni les armes utilisées lors du meurtre de trois policiers et d’un chauffeur de taxi. Appréhendé grâce aux témoignages d’un passant qui avait repéré « l’ennemi public n°1 » dans un parking souterrain, l’individu a été conduit hier soir à l’hôpital. Il aurait tenté de mettre fin à ses jours en absorbant de nombreux médicaments. L’enquête est toujours en cours.

Cette affaire jette une lumière alarmante sur le système judiciaire français. Considéré comme un manipulateur notoire, cet homme n’a bénéficié pendant vingt ans d’aucun suivi psychiatrique ou judiciaire à sa sortie de prison. À l’heure où le ministre de la Justice, présentera un nouveau projet de loi visant à libérer plus tôt « les malfrats » pour ne pas qu’ils perdent de vue la voie de la réinsertion, cette affaire résonne étrangement. Les psychiatres ont beau se succéder sur les plateaux télévisés, en émettant des hypothèses sur son état mental : « Est-ce un dément ? Un dépressif ? Un schizophrène ? », on s’étonne néanmoins que ces « experts » ne s’intéressent à son cas qu’après des faits tragiques qui auraient pu être évités.

La victime, un assistant photographe de 27 ans, qui collaborait pour la première fois avec le journal Libération, est sorti du coma mais les médecins lui ont retiré la rate et une partie du poumon. Après l’équipée du tireur en plein Paris, un fusil à pompe en bandoulière, on frémit à la pensée que le nombre des blessés aurait pu être bien plus important. En outre, après l’incursion d’Albelhakim Dekhar dans les locaux de BFM TV, une semaine avant la fusillade dans le hall de Libération, la crème de la Police Judiciaire explique que les images de la vidéo-surveillance ne permettaient pas de reconnaître l’homme qui n’était pas fiché par la police. On sent la gêne.

Après sa sortie de prison, il aurait transité entre l’Algérie et l’Angleterre. Même si les autorités semblent privilégier la piste du tireur isolé et dément, il n’en reste pas moins légitime de s’interroger sur ce « coup de folie ». En effet, les cibles visées – des organes de presse et une banque – possédaient sans doute une signification pour lui. Les enquêteurs ont notamment retrouvé des lettres confuses où il ferait allusion à la Libye et à la Syrie. Les interrogations sont nombreuses et il convient de rester prudent.

Cependant, on espère que les autorités détermineront rapidement si durant toutes les années où cet homme était sorti des écrans radar de la police, il a noué des liens avec des personnes qui l’auraient influencé dans son passage à l’acte. D’emblée, les enquêteurs ont exclu l’acte terroriste, pourtant l’identité du « tireur fou » ne doit pas être le prétexte à relativiser cette affaire après l’émoi légitime qu’elle a suscitée. On se souvient de la valse des ministres devant les locaux de Libération, déclarant imprudemment à mots à peine voilée, que cela était une « atteinte intolérable à la démocratie ». On n’avait qu’à suivre le regard de Manuel Valls.

Maintenant que l’on connaît l’identité du tireur dont on s’était immédiatement empressé de dire qu’il était de « type européen » alors que la plupart du temps on se refuse à divulguer « l’origine » du suspect, reste à savoir si cette affaire ne sera pas reléguée au rang des banals « faits divers ». Dans le climat délétère qui agite la France, il s’agit de ne surtout pas donner prise à une « lecture orientée » de l’événement. Pourtant, les autorités avaient suggéré qu’il pouvait s’agir d’un acte extrémiste de droite.

Après cette arrestation, il ne reste qu’à espérer qu’une double concertation sera menée, à la fois sur le suivi judiciaire des individus qui ont purgé leur peine et sur les raisons qui ont mené cet homme à passer à l’acte. De manière liminaire, il faut s’interroger sur la différence du traitement médiatique de cette affaire après la divulgation de l’identité du « tireur fou ».

En somme, ce dénouement heurte la ligne ministérielle d’une gauche qui avait prévu trop rapidement une histoire sensationnelle à conter. Dommage, la marche des Beurs, actuellement à l’honneur sur nos écrans, son message de tolérance et d’ouverture à l’autre en auraient été magnifiés. Caramba, encore raté.

*Photo : AP/SIPA. AP21485769_000003.

En Hongrie, le nazisme redevient tendance

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Le 9 novembre, anniversaire de la Nuit de cristal : des nazis hongrois ont brûlé des livres un peu partout dans le pays. C’est ainsi que les membres d’un groupuscule, « Magyar Nemzeti Arcvonal » (Front National Hongrois) ont jeté au feu – entre autres – un livre du poète d’origine juive mort en déportation Miklós Radnóti. Ils ont appelé leur autodafé « la nuit de la purification ». Aucune réaction officielle…

Six jours plus tôt, des nostalgiques avaient inauguré un grand buste de l’amiral Horthy sur le parvis d’un temple réformé, à l’issue d’un office religieux. Entouré d’hommes au garde-à-vous en tenue militaire de la Seconde guerre mondiale…  Rappelons que c’est Horthy qui signa les lois antisémites, livra 27 000 juifs aux SS de Galicie et ferma les yeux sur la déportation des 437 000 Juifs hongrois.

Et pour célébrer l’anniversaire du régent, défilé – le week-end du 16 novembre – de « gardes nationaux » en tenue paramilitaire (pourtant en principe interdite) portant des insignes rappelant le régime des Croix fléchées (milice pronazie hongroise au pouvoir fin 44-début 45). Voulant filmer la scène depuis un bus, un témoin a été durement pris à partie et s’est fait molester par un passager lui criant : « Casse-toi sinon je te casse, avec ta tête de juif !”. Et le chauffeur du bus d’approuver !!!

Le même week-end, une statue du poète d’origine juive Rádnóti (cf. plus haut) a été défoncée par une voiture bélier (en province, près de Győr).

Toujours ce même week-end, lors d’un match de handball féminin, des supporters font le salut nazi et déploient une banderole à la gloire d’un criminel nazi hongrois responsable de l’envoi à la mort de 17 000 juifs (László Csatáry, décédé récemment, responsable du camp de Kassa/Kosice, notamment réputé pour son sadisme envers les femmes.)

Là encore, pas de réaction du gouvernement hongrois. Rien qu’une protestation timide contre l’inauguration du buste d’Horthy par le président du groupe parlementaire du parti d’Orban, Antal Rogán. Mais celui-ci a aussi pris soin de se désolidariser d’une contre-manifestation anti-Horthy, arguant que cette action était condamnable, car nuisible à la bonne réputation du pays…

La gauche a un problème d’autorité

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hollande desir duflot

hollande desir duflot

Petite devinette : quel est le point commun entre François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Bruno Le Roux et Harlem Désir?

Réponse: ces quatre hommes tenant les postes clé de l’État et du PS manquent cruellement d’autorité. Ils dégagent un sentiment de flou général angoissant pour les Français. Si ce manque d’autorité n’a pas été préjudiciable lorsque le PS était dans l’opposition, il est devenu problématique pour un parti dit de gouvernement. Pour un président socialiste confronté à chaque instant à des prises de décision, pour des députés qui sont malheureux de s’aligner comme des godillots sur les bancs de l’Assemblée.

Martine Aubry, Ségolène Royal, Manuel Valls voire Jean-Christophe Cambadélis dégagent bon an mal an, à la différence  du quatuor précité, une image d’autorité. Mais après dix ans de gouvernements de droite, ils ne sont pas parvenus à se hisser au sommet de l’État. Est-ce une coïncidence?
Pas vraiment parce que le système représentatif solférinien est propice aux caractères conciliants, aux obscures synthèses de motions, aux alliances d’appareils et de clans. Les congrès du PS, quoi que verbeux, demandent une certaine habileté et de savantes combinaisons d’hommes. Voire des innovations complexes de sémantiques dont les « transcourants », menés par un certain François Hollande, furent le symbole.

Le socialiste se vante de placer l’égalité – pour ne pas dire l’égalitarisme- au-dessus de tout. Il se couvre toujours derrière un collectif. Il se souvient parfois de sa jeunesse gauchiste, à l’époque où, selon sa génération, « autogestion » et « démocratie des conseils ouvriers » étaient des slogans à la mode. Or, si la confrontation d’idée est appelée « débat » lorsqu’on est dans l’opposition, dans une majorité on appelle ça des « couacs ». Et la gauche vit toujours mal le renoncement à l’opposition pour l’austère discipline qu’exige l’action.

Car la méfiance envers le chef, la hiérarchie et l’ordre correspond au vieux fond pacifiste et antimilitariste qui berce les manifs lycéennes. Quand les leaders socialistes faisaient leurs premiers pas en politique. Le rejet du sarkozysme a servi de vaccin contre les personnalités autoritaires.

C’est un point commun au PS, aux Verts au Front de gauche. Dans ces deux dernières formations, bien que des personnalités à poigne et des ambitions émergent (Duflot et Mélenchon), elles ont toutes les peines du monde à assumer leur rôle de chef de parti. Cécile Duflot a inventé la participation sans soutien et Jean-Luc Mélenchon préfère son micro Parti de Gauche aux luttes d’appareil nécessaires pour contrôler le Front de Gauche. On ne veut plus être « premier secrétaire » ou « secrétaire général », encore moins « président », on préfère être « porte-parole » voire ministre. De fait, personne ne veut diriger les partis de gauche majoritaires car ils ont toutes les peines du monde à jouer leur rôle de caisse de résonance de l’action gouvernementale. Au PS, on ne se bouscule pas pour succéder à Harlem Désir. Finalement, sa mollesse fait bien l’affaire.

Plus grave, François Hollande, peine manifestement à s’imposer comme chef. Comme chef d’État. Il conduit la France comme il a conduit le congrès de Reims, mais un homme de parti ne fait pas toujours un homme d’État. L’esprit de synthèse si utile pour rassembler des courants contraires est un handicap lorsqu’il faut décider. D’ailleurs on ne décide plus, on arbitre.  Peu à peu, François Hollande est le symptôme d’une société qui a perdu l’initiative et d’un gouvernement sans gouvernail qui se contente de trouver un poids moyen entre différents lobbies. C’est la victoire de la gestion sur la politique.

*Photo : MISTRULLI LUIGI/SIPA. 00629263_000001.

Victor Young Perez, un détournement de boxeur

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victor young perez

victor young perez

Tunis 1911, Auschwitz, 1945. Deux dates, deux lieux qui résument le destin de Victor Young Perez, le plus jeune champion du monde poids mouche de l’histoire de la boxe, encore aujourd’hui.

Il existe très peu d’écrits sur Young. Le livre « référence » est celui d’André Nahum, mon père (sur Wikipedia, à la rubrique Young Perez, on dénombre 106 notes, dont 97 sur le livre d’André Nahum). André Nahum, ancien médecin à Sarcelles, était hanté depuis l’enfance par le champion oublié. Il s’est battu pour sa mémoire et a passé vingt ans de sa vie à faire des recherches dans la presse sportive, auprès de ses vieux patients, de Margaux et Benjamin Perez, la sœur et le frère, etc. En un mot, il a élevé ses enfants avec la figure de Young comme s’il faisait partie de la famille.

Young Perez, c’est l’histoire d’un gosse de la Hara, pauvre ghetto juif de Tunis. Belle gueule, farceur, bagarreur, un peu voyou, écolier buissonnier de l’Alliance israélite, Victor a une passion, la boxe. À cette époque, le noble art fait rêver la rue comme le foot aujourd’hui. Victor et sa bande de copains parviennent à intégrer une salle d’entraînement grâce à la générosité d’un mécène de la communauté. Très vite, il est repéré comme le plus prometteur. Petit, léger, souple il est d’une rapidité époustouflante et son jeu de jambes devient vite unique.

Il remporte le titre mondial contre Franckie Genaro à Paris en 1931, à 20 ans. 5 petites minutes d’un combat victorieux le propulsent vers la gloire.

Young, soudain riche et célèbre, croule sous les invitations dans le beau monde. La star du moment, c’est lui. Ces années 30 sont folles de jazz, de boites de nuit, de jolies filles, de jolis garçons et de boxe. Pas un jour sans combat. Le tout-Paris des Arts et des lettres remplit les salles de boxe. On y croise Cocteau, qui soutient le grand Al Brown, ou Joséphine Baker, pour ne citer qu’eux. Dans cette ambiance vertigineuse, le jeune juif tunisien rencontre une starlette débutante, de deux ans son aînée, l’adorable Mireille Balin. Ils deviennent amants. On les voit partout ensemble.Young la couvre de cadeaux somptueux. Il gâte pareillement ses parents et son entourage. Il n’oublie pas d’où il vient. Il ne refuse rien à personne. Un cœur gros comme ça. L’argent doit profiter à ceux qui en ont besoin et même si certains exagèrent, il s’en fiche. Mireille tire profit des projecteurs sur Young, elle se montre, fait sa pub, dirait-on maintenant. Elle est élégante, éduquée, et sophistiquée. Tout la sépare de son amoureux : le milieu social, la culture, la religion. L’époque n’est pas à la mixité. Elle se lasse, s’éloigne de Young peu à peu, tourne et monte à son tour vers les sommets. Il en souffre atrocement, la poursuit, prend du poids, se laisse aller, et perd son titre mondial.

Les fidèles copains l’entourent, mais beaucoup sont rentrés chez eux, dont le grand frère, Benjamin, boxeur lui aussi qui choisit la raison et s’en va ouvrir un commerce à Tunis. L’époque s’est durcie. L’heure est à la haine des Juifs. Young devrait rentrer à Tunis, mais il n’écoute personne. Il croit que rien ne peut lui arriver, à lui, le champion du monde. Il va se refaire et conquérir à nouveau sa belle Mireille, il en est sûr. Inconscient ou naïf, il acceptera un combat à Berlin en 1938. Il y vit l’horreur de l’humiliation et de la peur.

De son coté, Mireille , après une passion torride avec Tino Rossi est à présent  au bras d’un bel officier allemand. Elle paiera cher cet amour, sera arrêtée et violée à la fin de la guerre. Young Perez est arrêté en septembre 1943. Embarqué à Drancy, puis déporté à Auschwitz et assassiné. Que s’est-il passé ? Qui l’a dénoncé ? Des témoins ont émi des hypothèses. On ne saura jamais.

Comment M. Ouaniche a-t-il rendu ce matériau extraordinaire dans son film ? On ne retrouve rien. Le film tient tout entier dans le dernier combat de Young contre un allemand à Auschwitz. Une séquence très longue, où le boxeur Brahim Asloum donne le meilleur de lui-même. Asloum fait le boulot comme personne, il boxe. Le choix de faire jouer Young Perez par Brahim Asloum, champion du monde comme lui est la grande trouvaille du réalisateur.

Sinon ?

Quoi de la Hara de Tunis dans les années 20 ? De l’ambiance décrite pourtant dans tellement d’ouvrages (très bizarre, l’accent parisien des copains de Young dans les ruelles du ghetto! L’accent tune, c’est quand même typique). Quoi du Paris des années 30 que Young va découvrir dans sa nouvelle vie de champion ? (quelle lourdeur,  cette scène sensée nous montrer ses conquêtes, où l’on voit Young dans le tourniquet d’un palace au bras d’ une nouvelle femme à chaque sortie du tourniquet!)

Quoi de son retour triomphal à Tunis, en héros, retour pourtant historique ? De l’accueil national ? De la fierté de la Hara ? De la générosité légendaire de Young  pour son ghetto? Rien. Pourquoi le choix de cette actrice qui joue Mireille avec un fort accent italien ? Pourquoi son frère Benjamin à Auschwitz alors que dans la réalité, il était à Tunis et n’a jamais été déporté ? (cette invention donne lieu à des scènes de mélo fraternel digne d’un soap opera!) Parce que c’est de la fiction ? Et que la fiction a tous les droits ? C’est vrai.

Mais notre droit est d’écrire que le Young  du film n’a pas grand-chose à voir avec le vrai Young Perez. La production n’avait pas les droits du livre d’André Nahum (il les a vendus à un autre producteur). Or comment écrire l’histoire de Young en ignorant le seul récit existant, de crainte d’être accusé de plagiat ? Pas d’autre choix que de suivre la trame de ce  récit[1. Quatre boules de cuir, d’André Nahum est réédité sous le titre : Young Perez Champion, de Tunis à Auschwitz, éditions Télémaque. En librairie le 25 novembre.] mais en le vidant de sa substance, en inventant des anecdotes, en changeant même l’histoire de Benjamin, mais aussi en transformant l’Histoire.

Le résumé annonce le récit de « la jeunesse insouciante (de Young) à Tunis avec Rachid, Maxo et Benjamin ». Or, comme dans toutes les bandes du ghetto, au côté de Young, les gosses étaient juifs. À cette époque, il y avait peu d’interférences entre les communautés en dehors des relations professionnelles. Chacune vivait cloisonnée.

Que dire aussi de cette assemblée d’hommes en seroual et chéchias, manifestement tous musulmans, acclamant Young au début du film ? Pourquoi donner une image aussi simple d’une société bien plus complexe, à l’ombre du drapeau français ?

C’est vrai, c’est une fiction. L’artiste a tous les droits, jusqu’au détournement de boxeur. Mais cette vision  liftée du passé ne fera pas avancer la paix. Elle fausse le jeu, entre Juifs et Arabes liés par une Histoire plus que complexe.

 

 

Touche pas à cette pute, c’est mon pote

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bois-de-boulogne-prostitution

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« Touche pas à ma pute ! » Ô le joli slogan ! On achète, allez– le slogan, pas la pute.

« Touche pas à ma pute », déclarez-vous, comme d’autres, sans doute mieux inspirés, disaient « Touche pas à mon pote ! » Votre pute, Messieurs, qui n’est pas votre pote, justement ; parce que les putes, ça s’achète, pas les potes. Encore une lubie de notre État liberticide qui interdit l’achat d’amis?

Touche pas à ma pute, touche pas à mon plaisir, touche pas à cette mauvaise conscience qui voudrait faire croire qu’elle aime ça, ma pute : se vendre. C’est bien ce qu’on lui demande, non ? Donner l’impression qu’elle aime ça.

Vous n’aimez pas la violence, vous n’aimez pas l’exploitation ni la traite des êtres humains ? Laissons vos putes vous répondre.[access capability= »lire_inedits »]

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est la violence, la peur au ventre : « Ils vous regardent comme du bétail en vous examinant les dents, en vous tâtant les fesses », témoigne Fiona. « Certains, sadiques ou frustrés, viennent juste pour humilier les prostitués ; leur faire sentir une infériorité, en tant que prostitués, en tant que gays », nous dit Thomas. « Quand on subit ces violence. On se dit : c’est comme ça, on l’intègre au fond de soi. » Pour Naïma : « Apparemment, le pouvoir pour eux, c’est aussi la possession de la femme. »

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est l’exploitation : « J’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. »

Le quotidien d’une personne en situation de prostitution, c’est le trafic des êtres humains : « Mais là, vous êtes dans une chambre, il n’y a pas de caméras, et il est interdit au patron d’intervenir. Vous êtes seule. De toute façon, il ne dirait rien pour ne pas ternir la réputation de l’établissement ; il n’y a que le business qui compte. Et puis le mec paye, il a le droit de faire ce qu’il veut. C’est l’idée que tout le monde a intégrée dans ce milieu, à commencer par nous. »

Alors, « chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça » : la belle histoire… Laissons Thomas vous répondre : « Aucun étudiant sain d’esprit ne se prostitue par plaisir. » Les histoires de vie de femmes françaises en situation de prostitution ne racontent pour la plupart que le monde de la rue, des parcours chaotiques depuis l’enfance. Certaines se persuadent qu’elles ne savent faire que « ça », parfois elles en deviennent esclaves : « Ça rapporte plus qu’être caissière. » D’autres sont poussées sur les trottoirs par la précarité, la drogue, une mauvaise rencontre… Cessons de nous laisser aveugler par Belle de jour ! La réalité n’est ni tendre, ni glamour. A., 40 ans, toxicomane et fille de la DDASS, comme sa mère, parle d’un « choix » : en est-ce vraiment un ? Les rares femmes qui mettent en avant ce « choix » sont poussées par des associations militantes. Et que dire des étrangères ? La proposition de loi rappelle que si « seulement 20 % des personnes prostituées dans l’espace public étaient de nationalité étrangère en 1990, elles en représentent aujourd’hui, et depuis les années 2000, près de 90 %. Les pays d’origine sont bien connus (Roumanie, Bulgarie, Nigeria et Chine principalement) et démontrent l’emprise croissante des réseaux de traite sur la prostitution ».

Messieurs, les avez-vous écoutées, vos putes et leurs souffrances ? Êtes-vous encore assez naïfs – ou cyniques –pour croire qu’elles « aiment ça » ?

Vous évoquez des « partenaires » : parlez plutôt de « fournisseurs de corps ». Vous invoquez la « liberté » : triste liberté qui se fonde sur l’aliénation de l’autre. Triste revendication d’une virilité qui ne s’exhibe que pour soi. Triste marchandisation du corps qui ne susciterait ni faille éthique ni détresse psychologique pourvu que ce soit « consentant ». Triste rébellion où la pose artiste et dandy consiste dans la revendication la plus tristement conventionnelle qui soit depuis le début du monde.

Quelles sont cette « littérature » et cette « intimité » dont vous faites si grand cas ? La littérature est fiction quand vous revendiquez le passage à l’acte. L’intimité, c’est le respect, pas le droit de souiller. Quant à votre liberté, elle est symptomatique d’une époque : une « liberté » d’enfant tyran, une « liberté » d’avant la prise de conscience de l’altérité, de cet autre avec qui je suis relié, de son visage qui construit ma personne. Regardez-les en face, ces visages de vos putes !

Alors, rassurez-vous, le législateur ne tient pas à réguler vos fantasmes ni à « s’occuper de vos fesses», simplement vous interdire d’acheter celles des autres. Pour plus d’humanisation, pas de marchandisation de l’humain : c’est tout.

Dans ce contexte, quelle est la pertinence de la proposition de loi de « lutte contre le système prostitutionnel » soutenue par le gouvernement ? Loin de mettre la liberté en péril, la loi ne prévoit qu’une peine de contravention pour les « clients », assortie d’un stage de sensibilisation. Des ONG, en particulier aux États-Unis, ont mis en place des formations s’appuyant sur les témoignages d’ancien(ne)s prostitué(e)s. Résultat assuré… Qui n’est pas sensible à la souffrance d’autrui ?

En les contraignant à vivre caché(e)s et donc moins protégé(e)s, la pénalisation des clients augmenterait le risque pour les prostitué(e)s ? Un argument relayé par des associations militant pour la dépénalisation de la prostitution et du proxénétisme… Aucune recherche sérieuse ne permet de l’étayer. Les études montrent en revanche que les pays ayant adopté la législation la plus sévère ont fait baisser l’emprise des réseaux de proxénétisme. La pénalisation permet surtout une prise de conscience. Non, les personnes en situation de prostitution n’éprouvent pas de plaisir. Non, elles ne sont pas différentes de vos femmes ou de vous-mêmes. Et souhaiteriez-vous un seul instant ce « métier » pour vos propres enfants ?

Il existe une cohérence dans la lutte contre la marchandisation de l’humain, qu’il s’agisse du recours à la prostitution, au trafic d’organes ou aux mères porteuses. Tout est lié. Pour changer les regards, il faut aussi travailler en amont, encourager à l’école de nouvelles propositions d’éducation affective. Enfin, rien ne pourra changer en profondeur sans sevrer notre génération de la pornographie de masse, ce business florissant d’images d’une chair prête à baiser. Exiger des sites pornos un accès payant systématique permettrait de protéger les plus jeunes tout en vous permettant, Messieurs, d’exercer votre liberté d’acheter pour voir, puisque votre portefeuille et votre liberté semblent si intimement liés…[1. Les témoignages proviennent de rencontres vécues et de ce site internet][/access]

*Photo : ERIC BAUDET/JDD/SIPA. 00669559_0000090. 

Nous n’avons pas les mêmes vieux !

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Une question me taraude : pourquoi n’avons-nous pas les mêmes vieux en France et en Russie ?

Ma grand-mère française est hyperactive, elle court toujours, elle court pour ne pas sentir le vide de l’ âge. Elle veut vivre et le revendique. Elle appartient à la France qui se lève tôt. Elle exige l’accès à ses droits. Le droit à l’élégance. Le droit de séduire. Le droit d’être respectée. Le droit de dépenser. Elle abolit les conventions, une grand-mère peut danser, boire et faire l’amour. Elle peut parler de tout et a le droit de ne pas être choquée. Ce n’est pas son rôle. Elle est la meilleure amie des jeunes. Elle aime écouter leurs intrigues. Elle réclame qu’on lui accorde du temps, de l’attention, de l’affection.  Elle est géniale, pleine d’idée, créative, inventive, et réalisatrice.

Elle contraste grandement avec  les babouchkas que je connais.

Les babouchkas sont résolues et soumises. Elles habitent souvent dans leur appartement  avec  leur fille et leur gendre. Ce dernier ne leur parle pas mais elles s’en accommodent. Elles ont l’air vieilles et usées.  Elles ne font plus attention à leur apparence. Elles sont marquées par leur vie et leur expérience. Le temps les a apprivoisées. Elles sont sages et calmes. Elles s’accoutument de tout. Leur destin est de rester à la surface, sans faire de remous. Elles n’embêtent pas même si elles influent. Elles écoutent tout mais n’attendent pas qu’on les écoute. Elles reprennent leur rôle premier de nourricière. Elles attendent patiemment leur fin.

Pourquoi sont-elles si différentes ? Est-ce notre côté revendicateur qui a transformé le fondement de nos grands-parents ? Est-ce la santé qui les secoue jusqu’au bout ? L’image véhiculée d’une jeunesse éternelle qui leur a donné de mauvaises idées ?

La volonté de rester jeune tue la sagesse, qui fait la richesse de l’âge. Nos vieux ont acquis de nouveaux privilèges. Mais ce n’est pas certain qu’ils soient plus heureux.

France-Ukraine, et si…

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france ukraine foot

france ukraine foot

France-Ukraine : 0-3

La preuve est faite, si besoin en était : la France va mal, très mal. L’échec de cette équipe multiraciale nous renvoie à un échec flagrant, celui de l’intégration. Une France communautarisée qui ne se vit plus comme nation ne peut briller dans la compétition internationale – qu’elle soit sportive ou économique. Cette défaite humiliante avec l’expulsion de Ribéry, les mauvais gestes, les insultes et l’arrogance de ces joueurs sans repères, c’est aussi l’héritage de mai 68 et d’une éducation qui a naufragé sous les coups de boutoirs de l’individualisme hédoniste, du pédagogisme et du McDo.

On est étonné que des émeutes n’aient pas succédé à ce Waterloo sportif, politique et moral. On murmure que monsieur Valls avait renforcé de manière spectaculaire les renforts policiers autour des lieux de pouvoir et notamment de l’Assemblée Nationale car on craignait, du côté de la DCRI, des cortèges spontanés de supporters bien décidés à transformer ce 19 novembre en 6 février footballistique.

En même temps, peut-on en vouloir vraiment à ces joueurs, imposés à 75%, d’être démotivés ? Ils illustrent de manière symbolique cette démotivation qui est aussi celle des entrepreneurs français sous la tyrannie fiscale et incompétente du tandem Hollande-Ayrault.

Il faudrait, décidément, que François Hollande abrège ce calvaire et, comme l’a fait Didier Deschamps à la FFF, présente sa démission, une fois pour toutes.

France-Ukraine : 0-0

Un match terne et une élimination sans gloire. L’impuissance des joueurs français devant les buts, c’est celle de notre pays aujourd’hui. Un pays sans volonté, sans dessein qui évolue dans une grisaille de mauvais rêve, entrecoupée seulement de colères brèves, de sursauts d’orgueil à l’image des bonnets rouges ou des accélérations courageuses mais inutiles de Ribéry.

Dans cette histoire, Didier Deschamps, c’est Jean-Marc Ayrault. Son changement de système pour un 4-3-3 qui n’a rien prouvé fait penser au premier ministre et à ses reculades timorées, ses changements de pied qui ne résolvent aucun problème et ne font qu’accentuer le sentiment d’une absence de vision.  Encore une fois, une France qui perd sans perdre avec des joueurs eux aussi sans doute touchés par le ras-le-bol fiscal à l’image des classes moyennes, ne peut pas gagner. Il faudrait, du côté de la Fédération Française de Football comme de l’Elysée, accepter de tirer les conséquences soit en changeant de paradigme, soit en partant. On oserait à peine imaginer quel serait ce matin le climat dans le pays si la défaite avait été plus lourde.

France-Ukraine : 2-0 (élimination de la France par tirs aux buts)

Quels regrets ! Merveilleusement fringante et collective en première mi-temps, marquant deux buts admirables, l’équipe de France s’est trouvée privée de volonté dans la seconde période, comme prise d’une étrange langueur. Comment ne pas voir une parfaite allégorie de la situation de la France ? Les fondamentaux sont là, le désir d’entreprendre malgré la politique fiscale désastreuse qui n’a pas démotivé des joueurs pourtant taxés à 75%.

Mais, au bout du compte, Didier Deschamps comme la FFF se sont contentés de demi-mesures, de celle qui ne permettent pas la victoire décisive sur une crise que l’on pourrait pourtant aisément surmonter avec un peu de courage. Mais ce courage manque comme il manque à l’exécutif.

On n’aime plus l’équipe de France, on n’aime plus ce gouvernement. Les deux, plombés par l’impopularité, ne sont plus en mesure d’agir sur les événements, de renverser la tendance. Ce n’est pas l’aggiornamento promis par Jean-Marc Ayrault sur les impôts qui changera grand-chose au problème.

Le match d’hier soir a signé la fin d’une génération de joueurs et, espérons-le, de dirigeants. On peut espérer que les prochaines élections, municipales et européennes, indiqueront aussi au gouvernement la porte de sortie. Il est tout de même dommage que les belles choses que nous avons vues hier soir et que nous voyons chaque jour dans le pays réel qui continue à se battre, ne nous amène pas à la victoire par la seule faute d’un président de la république qui ne veut pas comprendre les enjeux.

France-Ukraine : 6-0

Le coup du chapeau de Sakho, le but de Benzema, le but de Ribéry, sans compter le but ukrainien contre son camp, et voilà une incroyable victoire qui va faire taire les déclinistes de tout poil. Ce qu’on a vu hier, sur le terrain, c’est la France de 98. Loin de la peinture apocalyptique des médias, la France reste malgré la crise un pays capable de faire de ses différences une richesse et surtout de jouer collectif. On ne peut que reconsidérer, après un tel match, la politique de François Hollande qui lui aussi finira par trouver sur le plan politique son billet pour Rio. Après tout, avec son gouvernement si critiqué, son premier ministre si moqué, le Président, comme Didier Deschamps, a refusé la fatalité. C’est difficile, ce n’est pas compris de l’opinion ou pas tout de suite, mais ça finit par payer.

On a oublié que la semaine dernière, malgré quelques réticences, Bruxelles avait avalisé le budget 2014 présenté par Paris, ce qui prouve que nous sommes sur la bonne voie d’une mise en conformité de notre système au normes européennes. Bien sûr, la Commission a indiqué que notre marge de manœuvre était très faible et que nous n’avions pas le droit à l’erreur. Exactement comme l’équipe de France hier soir qui a prouvé, et de quelle manière merveilleuse, que rien n’est jamais joué d’avance quand le courage est au rendez-vous.

*Photo : PDN/SIPA.  00669772_000006 .

Où va le président ?

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crise hollande ayrault

crise hollande ayrault

On a beau chercher dans sa mémoire, on ne retrouve pas de moment, sous la Ve République, où le pouvoir exécutif a été si affaibli. Même pendant la phase 1991-1993, sous les gouvernements d’Edith Cresson et de Pierre Béregovoy, même dans les pires périodes d’impopularité du couple Chirac-Juppé ou de Nicolas Sarkozy, on ne percevait pas le duo Elysée-Matignon aussi faible.

Conscient du problème, le couple exécutif tente de réagir et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas très heureux. Ainsi depuis  la fin de semaine dernière a-t-on assisté à deux épisodes assez révélateurs de ses difficultés. Samedi, le conseil national du PS se réunissait afin de désigner les têtes de liste pour les élections européennes de mai 2014 qui s’annoncent périlleuses – c’est un euphémisme – pour le parti majoritaire.

Primo, Vincent Peillon affrontera bien, selon son propre vœu, Jean-Marie Le Pen dans la circonscription sud-est, ce qui pose une question : siégera-t-il oui ou non ? S’il annonce vouloir faire campagne sans siéger ensuite à Strasbourg, il aura du mal à l’expliquer aux électeurs. Si en revanche, il affirme vouloir redevenir député européen, il fragilise encore un peu plus sa position de ministre, ce qui, en ces temps de contestation de la réforme des rythmes scolaires, n’est pas une bonne nouvelle pour le gouvernement.

Secundo, la tête de liste pour la circonscription Île-de-France revient à Harlem Désir. En temps normal, il est effectivement logique que le Premier secrétaire conduise une liste afin de représenter le PS dans les débats télévisés ou radiophoniques. Le problèmec’est que Harlem Désir, surnommé « SOS Charisme » par les députés socialistes, apparaît, tous les jours un peu plus comme une erreur de casting. Fin octobre, il avait aussi mis, dit-on, le Président dans une colère noire. Désir l’avait publiquement contredit moins de trente minutes après l’allocution présidentielle sur l’affaire Léonarda. Pour une fois qu’Harlem décide de montrer un peu de  personnalité, c’est pour faire une bêtise au pire des moments. Cette désignation comme tête de liste n’a pas réduit la déprime dans les rangs socialistes. Certains participants au conseil national nous confiaient dimanche leur crainte que leur liste en  Île-de-France batte non seulement le vieux record de Michel Rocard (sur la France entière, en 1994) de 14 % mais, qu’en sus, elle finisse à la quatrième place, derrière les listes UMP, FN et Front de Gauche. Ce qu’on a du mal à comprendre, ce n’est pas que Désir croie en sa bonne étoile, mais que l’Elysée et Matignon n’aient pas tenté d’empêcher cette investiture catastrophique. Voilà un premier épisode qui en dit long sur la faiblesse –ou pire, l’aveuglement complet-  du duo Hollande-Ayrault.

Le second épisode est intervenu ce mardi lorsque le Premier Ministre a annoncé une «  remise à plat » de la fiscalité française. Il s’agirait de déterrer la vieille proposition de fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu, préconisée par l’économiste Thomas Piketty. Le candidat Hollande l’avait reprise à son compte au début de sa campagne. Mais comme cette proposition révolutionne le calcul de l’impôt, qui serait désormais calculé par personne fiscale et non plus par foyer fiscal, il avait consenti à ne plus la porter en bandoulière pour ne pas prêter le flanc aux griefs de Nicolas Sarkozy qui lui reprochait « d’attaquer les familles ». Une fois élu, François Hollande aurait pu néanmoins lancer cette réforme dans les trois premiers mois de son mandat, arguant qu’elle figurait en toutes lettres dans son programme. Profitant de la légitimité que conférait une élection très récente, c’était le moment ou jamais de mener cette révolution fiscale. Tel Nicolas Sarkozy qui avait renoncé à mettre en œuvre la TVA sociale qui lui avait pourtant fait perdre une cinquantaine de députés en juin 2007 (quitte à avoir perdu autant en l’annonçant, autant la faire !), le président de la République a loupé cette occasion unique. Mais la ressortir maintenant alors que le pouvoir n’arrive même pas, effrayé par des bonnets rouges, à appliquer une écotaxe pourtant votée à la quasi-unanimité, prouve que le pouvoir est, littéralement, aux fraises. Il ne sait plus où il va, comment rebondir. Il n’a plus de visibilité au-delà de deux semaines. Jamais pouvoir exécutif n’avait été aussi faible et on peut trouver facilement les raisons qui ont mené à ce désastre.

Depuis début septembre, le Président de la République n’a cessé de ménager la chèvre et le chou alors que la contestation montait au sein même de son gouvernement. Son ministre de l’Intérieur, qui est aussi le plus populaire (voire le seul) de son équipe a été contesté voire attaqué violemment. Il fallait à l’évidence le soutenir, bruyamment, à chaque fois. Au lieu de cela, il a géré l’affaire en Premier secrétaire du PS qu’il fut, a mécontenté tout le monde mais surtout, a montré à la France entière que la contestation était possible puisque Cécile Duflot, par exemple, pouvait  la mener sans que ça n’émeuve le Président de la République. On se désole que le 11 novembre soit pris en otage par quelques siffleurs qui manifestent leur hostilité au Chef de l’Etat, ou que des portiques « écotaxe » soient saccagés, ou encore que des maires refusent d’appliquer le décret mettant en œuvre les rythmes scolaires mais l’exemple de la contestation n’est-il pas venu d’en haut ? L’affaire Léonarda a symbolisé en quelques jours cette séquence de deux mois. Le jour même, l’affaire commence à faire le buzz dans les médias. Dès le lendemain, nous expliquions, notamment grâce aux communiqués de la préfecture du Doubs, ce que l’inspection générale de l’administration avait détaillé trois jours plus tard. Dès le mercredi soir, donc, le Président aurait pu apporter son soutien à Manuel Valls et à ses services, affirmant l’autorité de l’Etat, quitte à prier Mme Duflot de quitter le gouvernement si elle et ses amis persistaient à contester l’autorité de l’Etat. Au lieu de cela, il a laissé dire n’importe quoi dans ses propres rangs, tolérant que certains traînent le ministre de l’Intérieur dans la boue. Même sa compagne fut de la partie. Et il a conclu en beauté, avec la tragi-comédie  « Léonarda peut revenir, mais sans sa famille », ce qui fut immédiatement contesté par la première intéressée, en direct du Kosovo !

Le roi est nu. Mais c’est lui qui s’est dévêtu devant tout le monde. Dans ces conditions, François Hollande devra donner pas mal de coups de rame avant de recouvrer son autorité présidentielle. Encore faudra-t-il qu’il s’assure, préalablement, que la barque est bien dans l’eau et non à terre.

*Photo : SIPA/ 00668981_000030.