Accueil Site Page 2468

Buveur, une espèce en voie de disparition

2

histoire buveur nourrisson

La lecture de Crus et cuites – Histoire du buveur est plaisante, son auteur Didier Nourrisson ne cachant pas sa sympathie pour son objet d’étude. Sous la houlette de l’historien, nous suivons gentiment, de la Gaule à la France contemporaine, les boires et déboires de Bacchus. Il s’agit en somme de saisir les raisons pour lesquelles le lever de coude a pu être envisagé, à travers les âges, comme un bienfait ou un méfait, un art ou une tare.

Pour le lecteur, l’intérêt du livre réside principalement dans cette semi-découverte : au long des siècles, loué ou méprisé, le buveur européen est plus ou moins laissé en paix. Cette relative tolérance en prend un coup au milieu du XIXe siècle, quand s’exporte sur le vieux continent l’esprit des sectes quakers, des teetotalists et autres sociétés de tempérance anglo-saxonnes.

« N’est-il pas raisonnable de penser que les gens qui ne boivent jamais de vin, naïfs ou systématiques, sont des imbéciles ou des hypocrites. […] Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables. » Chacun aura reconnu Du vin et du haschisch. Nul hasard si c’est en 1860 que Baudelaire écrit les Paradis artificiels, puisque c’est l’année de naissance de Paul-Maurice Legrain (1860-1939), paladin de la tempérance très justement méconnu. Didier Nourrisson nous en tire le portrait dans un chapitre au titre angoissant, « Les buveurs d’eau ». Parfait (au sens cathare) et emmerdeur public – les deux vont de pair –, le bonhomme Legrain préfigure ces braves gens qui passent leur temps à inspecter le verre de leur voisin et n’ont de cesse de le pousser, à coups de sourcil culpabilisateur, sur la voie du salut hydrophile.

Au nombre des potions frelatées de Legrain, on trouve par exemple, ça ne s’invente pas, la « rédemption par le jus de fruit ». Sa thèse de médecine s’intitule quant à elle Du délire chez les dégénérés. Comme on pouvait s’y attendre, les vues de Legrain s’inspirent de celles d’un catholique ultra, l’abbé Morel, sur le péché originel, auxquelles il ajoute une louche de darwinisme et une pincée d’illuminisme franc-maçon. Le brave Legrain finira tout naturellement « patriarche » d’un machin nommé Ordre international des bons Templiers. À l’évocation de cet ami du genre humain, on comprend subitement de quel bois sont fait les surhommes qui hantent présentement les couloirs du ministère de la Santé et qui, tout occupés de notre bien-être, collent des photos de poumons putréfiés et de goitres aux airs de caillettes avariées sur les paquets de cigarettes ; procédé dont le goût montre bien que depuis le moyen-âge, en fait d’imagerie infernale, nous ne montons pas, nous descendons.

Prenant le relais des teetotalists yankees et des templiers pasteurisés bien de chez nous, il y a bien sûr Vichy, dont nous avons conservé l’essentiel de l’arsenal antialcoolique et régénérateur : les fameuses « heures les plus sombres de notre histoire » ont aussi, il n’y a pas de raison, leurs « côtés positifs ». C’est ainsi, nous apprend Nourrisson, qu’une affiche des années 40 dénonce pêle-mêle « la juiverie, la franc-maçonnerie et le pastis ». Vichy et l’eau, tout un programme.

Et le buveur contemporain ? Quelle tête fait-il, per Bacco ? Pour Nourrisson, « glouton ou gourmet, amateur ou ivrogne», il oscille « entre cru et cuite ». En somme, le voilà tiraillé entre le désir de rouler sous la table et celui de profiter de ses chèques-cadeau œnologie. Ce n’est pas tout : il doit considérer son surmoi quakero-vichyste, qui lui intime la modération. Comment diable se sort-il d’un tel enfer ? Nourrisson ne répond pas, pas plus qu’il ne nous donne les raisons qui poussent le « jeune », animal étrange et adorable auquel l’historien consacre quelques pages, à se vautrer puissamment dans la « déglingue ». Notre explication, qui vaut ce qu’elle vaut : la jeunesse (grosso modo : de 12 à 45 ans) est en même temps romantique et pratique. Être James Dean, c’est le pied, mais à 7000 euros le mètre-carré ? Trouvaille : faire le fou, modérément. Délirer bien dans les rails. C’est la goutte d’absinthe qui ne fait pas déborder le vase. Binge-drinker à 20 ans, touriste-œnologue à 30. « Société, tu m’auras pas ! », chantait Renaud.

Pas tout de suite.

Crus et cuites – Histoire du buveur, Didier Nourrisson, Perrin, 2013.

*Photo : LAMACHERE AURELIE/SIPA. 00635794_000134.

Gabin, reviens, ils sont devenus mous  !

98

jean gabin razzia

Depuis le commencement de l’Histoire – je veux parler de celle de l’humanité –, l’homme a toujours été faible et la femme supérieure à l’homme dans tous les domaines, sauf un. Elle est plus forte, plus résistante physiquement, plus fine, dotée d’un sixième sens et peut-être d’un septième, mais l’homme conservait un mince avantage : il avait l’esprit d’initiative dans les affaires et s’ingéniait à explorer le monde, à le changer. Jacques Brel l’expliquait ainsi : « Il veut voir ce qu’il y a de l’autre côté de la colline. » Il est en train de perdre cette supériorité.[access capability= »lire_inedits »]

La femme, au contraire – et c’est très visible dans la Bible –, se comporte en garce capable de changer le cours des choses. Judith séduit Holopherne et, pendant le sommeil qui suit son faux abandon, lui tranche la tête ; Jézabel, païenne, exercera une fâcheuse influence sur son mari Achab ; de Dalila, on connaît mieux encore les exploits grâce au film de Cecil B. De Mille (1949) qui la montre fouettant Samson enchaîné tout en lui susurrant des mots passionnés[1. Frontière chinoise (1966), le dernier film de John Ford, est une variation sur Judith et Holopherne.].

Ce sont les archétypes de la vamp, de la femme fatale popularisées par le roman noir et le cinéma : Mrs. Grayle (Claire Trevor) dans Adieu ma jolie (1944), Charlotte Rampling dans Adieu ma belle (1975) et encore Coral Chandler (Lizabeth Scott) dans En marge de l’enquête (1947). Liste non limitative.

Est-il fort ou faible, David Huxley (Cary Grant) dans L’Impossible M. Bébé (1938), quand Susan (Katharine Hepburn) l’habille en femme en prenant prétexte d’un costume taché ? Quand la tante à héritage Elisabeth demande à Susan : « Qui est-ce ? », elle répond : « L’homme que je vais épouser, mais il ne le sait pas encore. » Et Jean (Gabin), dans La Belle équipe (1936), est-il fort quand, à force d’être harcelé par sa maîtresse Gina (Viviane Romance), il lui flanque une baffe et qu’elle sourit en disant : « J’avais peur que tu n’sois pas un homme… » ? Le beau spahi surnommé « Gueule d’amour » (Gabin encore, 1937) chute devant la demi-mondaine Madeleine (Mireille Balin) qu’il tuera. Encore un faible.

L’homme, le vrai, au contraire, protège. Il est l’héritier du seul mouvement viril, à la fois guerrier et spirituel : la chevalerie. C’est l’occasion de rappeler, et j’en suis navré, que le scoutisme et le sport-spectacle sont des dégénérescences de la chevalerie. Sean Thornton (John Wayne) dans L’Homme tranquille (1952), Henri « le Nantais » (Jean Gabin) dans Razzia sur la chnouf (1954) et le fils Cardinaud (dans Le sang à la tête – 1956) sont des exemples d’homme réellement viril.

Thornton, ancien boxeur aux États-Unis, revient dans son Irlande natale. Il épouse Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara) mais refuse sa dot, qu’il devrait quémander au beau-frère Red (Victor McLaglen). Mary Kate, vexée, quitte le foyer conjugal. Sean la rattrape à la gare et la ramène au village en la tirant quasiment par les cheveux et la jette aux pieds de Red occupé près d’un alambic. Red donne alors la dot en billets à Mary Kate qui, souriante, la balance au feu. Elle avait peur, elle aussi, que Sean ne soit pas un homme. S’ensuit la plus belle bagarre du cinéma, mais la décrire nous éloignerait de notre exposé.

Dans Le Sang à la tête, d’après Simenon[2. J’ai lu TOUS les Simenon adaptés au cinéma pour Gabin. J’ai toujours préféré les films, plus riches, plus complexes.], Marthe (Monique Mélinand), la jeune femme du fils Cardinaud, le plus puissant patron de pêche de La Rochelle, a un coup de cœur[3. « Rien ne donne une idée de l’infériorité de la femme comme l’aveuglement bête et bas de ses coups de coeur » : Journal des Goncourt – dimanche 2 juin 1872. Oui, c’est sa seule faiblesse.] pour un ancien petit ami et disparaît deux jours. Cardinaud ignore les regards ironiques sur son passage. Il retrouve Marthe, rentre avec elle. « Pour aimer toute sa vie, il suffit pas de prendre une chambre à la journée » (Michel Audiard).

Dans Razzia sur la chnouf, Henri « le Nantais » est en réalité un flic infiltré, chargé de démanteler un trafic de drogue. Pour le compte du milieu, il gère, en apparence, un restaurant. Il devient l’amant de la serveuse, Lisette (Magali Noël), à laquelle il ne confie rien, sauf un numéro de téléphone[4. Qui commence par TUR, de « Turbigo », heureux temps où les numéros avaient une âme.] « au cas où ». Pour mieux la protéger. Je ne radote pas, j’insiste.

Ces histoires sont très parlantes mais datent de l’époque où la société baignait encore dans l’archaïsme paysan – quoique déjà gangrené par la société industrielle. Nous sommes aujourd’hui dans la virtuelle. Les grandes stars ne sont plus des femmes (Hayworth, Monroe, Gardner) mais des unisexes (Depp, Pitt, DiCaprio, etc.). La dévirilisation du cinéma tient à la création d’un système unisexe mondial destiné à gagner plus en ratissant large. Quoi qu’on nous impose en matière de goût, de « culture », jusqu’à l’obligation de défiler avec une plume au derrière, c’est toujours la mondialisation financière qui décide. La preuve de cette dévirilisation, c’est la prolifération des femmes flics. La palme du grotesque revient à Miou-Miou dans… La Femme flic (1980). C’est l’avalanche : films, téléfilms, séries télé. En règle générale – c’est bien de règle qu’il s’agit –, la femme flic est courageuse, capable, habile, expérimentée et l’homme flic est idiot (à l’exception des Afro-Américains aux États-Unis et des flics « issus de la diversité » en France). Elle connaît parfaitement les sports de combat et l’informatique – elle ne peut se passer de son Mac… –, mais est souvent divorcée, avec des gosses à charge. Bref, elle est comme tout le monde, je veux dire, comme un homme jadis.

L’insomnie n’a pas que des inconvénients. Elle permet de  découvrir, au milieu de la nuit, des séries jusqu’alors ignorées. J’ai pris un certain plaisir à Femmes de loi, aux épisodes réalisés en 2000 – 2001. Ces deux femmes sont une juge et une flic (j’emploie le féminin au lieu du neutre : pas d’ennuis avec les féministes). Les deux comédiennes sont belles.

Je ne dirai pas celle qui m’a tapé dans l’œil pour ne pas être mufle. Force est de constater que leur vie privée n’est pas à la hauteur de leur réussite sociale. La flic est dotée d’un voisin timide et la juge d’un ex-mari qui voudrait bien y revenir. Deux hommes. Deux hommes incapables. L’un de prendre une femme dans ses bras – ce qu’elle attend – et l’autre de reconquérir la sienne. Si ! Une fois, une nuit sans lendemain… Serait-ce qu’il n’a pas été à la hauteur ? Comme le dit si bien Éric Masson (Frank Villard) dans Le Cave se rebiffe (1961) en se tapotant la clavicule : « Quand une femme a dormi laga[5. Laga = là. Argot des années 1950.], elle s’en souvient. »[/access]

 

Quand la parole policière se libère, Tom Gaudin et Tano s’encolèrent

7

Artistes engagés[1. Et pas seulement pour la soirée, comme dirait le plumitif nauséabond Basile de Koch.], Tom Gaudin et Tano n’hésitent jamais, dans leur cris audiovisuels (car peut-on parler de clips, comme s’il s’agissait de marchandise américano-US, je vous le demande ?) à décrypter les maux de la France contemporaine et à s’indigner sur les dérives les plus indignantes de notre société.

Après s’être penchés sur les scandales récurrents de l’homophobie, de l’islamophobie et de la voleurdepoulophobie, nos vidéastes militants n’ont pas hésité à aborder frontalement le douloureux problème de la jeunophobie, aussi appelée basketophobie ou survêtophobie, selon les labos du CNRS et de la MSH concernés

La pluralité de ces signifiants signe en effet un même signifié : l’intolérable violence policière quotidienne dont sont victimes chaque jour les jeunes des cités – qui, notons-le, se décrivent eux-mêmes souvent comme jeunes des « técis » pour déjouer la surveillance des forces dites « de l’ordre ».

Dans leur dernière œuvre, ils abordent aussi, au passage, le scandale de l’enfermement de la parole jeune, corollaire indispensable à la libération de la parole policière, laquelle est clairement exposée dans ces quelques vers :

« On est les flics de la BAC,

On te pique ton shit, on te fout des claques (…)

On arrondit nos fins de mois

En faisant respecter la loi »


LES FLICS DE LA BAC MONTENT LE SON ! par tomrangoon

Qu’attend Manuel Valls pour intégrer ce document-choc au cursus de formation des fonctionnaires de police ?

Name-dropping n°2

4

monica sabolo flore

Monica Sabolo : Elle a reçu le prix de Flore pour Tout cela n’a rien à voir avec moi. C’était mérité. Monica a écrit le meilleur roman de la rentrée. On lui aurait donné le Goncourt, le Renaudot et l’Académie française. Elle les aura plus tard. Quand elle attendait, en fumant une Vogue, que Frédéric Beigbeder, président du jury, lui remette son prix, son chèque et un verre de Pouilly-fumé gravé à son nom, on a trouvé qu’elle ressemblait à Françoise Sagan, époque Bonjour tristesse – le roman et le film de Preminger. Nous avions une photo précise en tête, signée Georges Dudognon : même cheveux blonds coupés courts, même air lunaire, même sourire presque timide, même silhouette gracile. Un écho visuel, finalement, du style de Monica Sabolo. Pas étonnant que, dans Tout cela n’a rien à voir avec moi, beau roman d’amour, de chagrin et d’étincelles, l’héroïne – initiales MS – envoie des lettres à Frédéric Berthet. Entre feux follets, les affinités sont électives.

Franck Maubert : De son premier roman – Est-ce bien la nuit ?– jusqu’à Gainsbourg à rebours, publié aux Mille et une nuits, Franck Maubert se joue des genres. Revenu de tout, de la télévision notamment, il tient sa ligne de mots, tel un pêcheur élégant et mélancolique. On retrouve dans sa flânerie sur les pas artistiques du « beau Serge », les « Stations Gainsbourg », ce que nous avions aimé dans Le dernier modèle – prix Renaudot Essai 2012 – et dans Ville close, enquête modianesque entre les murs de Richelieu : la grâce d’une plume légère et profonde. Maubert observe, écoute, se balade, trinque, esquisse le contour des âmes et des lieux. Puis il pose avec délicatesse les émotions, mêlant les siennes et celles de ses personnages, sur le papier. Dans Gainsbourg à rebours, on boit des piscines de Dom P. Les trois B. (Bardot, Birkin, Bambou) hantent chaque page. Les mélodies ont une sacrée gueule d’atmosphère ; les paroles touchent plein coeur. Gainsbarre se pointe, avant de filer pour laisser place à un musée imaginaire. Une époque est retrouvée, et suspendue au trapèze du temps. Aux dernières nouvelles, Maubert serait en Touraine, entouré d’arbres et de belles quilles. Il écrit un roman, qu’il nous tarde de lire, autour de la vie, de l’oeuvre et de la mort de Robert Malaval.

Guillaume Serp : Longtemps, on s’est dit qu’il fallait rééditer Les chérubins électriques, unique roman de Guillaume Serp, alias Guillaume Israel, écrivain, chanteur, dandy, parolier, mort en 1987. Il était le leader de Modern Guy. Beigbeder le citait dans Vacances dans le coma. Thierry Marignac, homme en colère et de haute qualité, nous en avait parlé en évoquant son Paris de la fin des seventies. La première phrase du roman donne le ton : « Cassandre jouait avec le zip de son pantalon. Elle m’attendait seule à la terrasse du Flore et plongeait parfois ses lèvres dans un coca-fraise, sans doute rêvait-elle d’être Marilyn Monroe. » Tout ce que nous aimons. Tout ce qu’aime aussi Jean-Christophe Napias, tête pensante et âme damnée de l’Editeur singulier, maison classieuse qui vient de republier Les Chérubins électriques. La couverture, très pop art, est extra ; la préface d’Alexandre Fillon nous éclaire sur Serp, sur le naufrage pailleté des années 80. Le texte, lui, possède toujours le charme d’un éternel jeune homme enfui trop tôt. Littérature pas morte : faites passer…

Claire Debru : Nous ne savons pas si Claire Debru aime Monica Sabolo, Franck Maubert et Les Chérubins électriques de Guillaume Serp. On peut le penser : Claire est une jeune femme au goût exquis. Editrice, chez Nil, de la collection « Les affranchis », elle accueille les meilleures plumes du jour. Récemment, Giulio Minghini qui, avec Tyrannicide, s’est attiré les foudres de la mamie du Monde des livres, Josyane Savigneau. Josie n’apprécie guère, il est vrai, qu’on taquine Philippe Sollers. Claire lui a répondu dans une lettre, telle une coupe de Drappier Zéro dosage jetée au visage, pratique que Savigneau connaît bien. Quand elle écrit, Debru est toujours une jeune femme de goût. La preuve : l’ouvrage qu’elle consacre, avec Marc Cerisuelo, aux frères Coen. C’est titré Oh Brothers et c’est publié chez Capricci, enseigne très sérieuse à laquelle elle offre un grain de folie. Mais ce n’est pas tout. Claire a créé, en 2012, le plus drôle des prix littéraires : le prix de la page 112. Il sera remis le 26 novembre. Parmi les huit finalistes sélectionnés par un jury où l’on retrouve notre ami Roland Jaccard, Grégoire Bouillier ou Pierre-Guillaume de Roux, nous avons nos préférences : Dominique Noguez – Une année qui commence bien -, Pierre Lamalattie – Précipitations en milieu acide – et Marianne Vic – Les Mutilés. Si nous en étions, nous voterions sûrement, in fine, pour Noguez. Une affaire à suivre.

Jean Le Gall : New York, pour nous, c’était la ville des textes de Jay McInerney. On pense à ses romans Bright Lights, Big City et La Belle vie, mais aussi, dernièrement, à Bacchus et moi, recueil de chroniques affirmant sa passion des vins, qu’il compare tantôt à Kate Moss, tantôt à Grace Kelly, sans oublier Milla Jovovich. Un plaisir de lecture, qui donne envie de boire les meilleurs bouteilles. On pense, là, à un champagne de la maison Selosse. New York, aujourd’hui, c’est aussi le très bon roman de Jean Le Gall : New York sous l’occupation, un des premiers titres édité par Eleonore de la Grandière chez Daphnis et Chloé. Avocat d’affaires défroqué, éditeur lui-même chez Séguier et Atlantica, Le Gall est un dandy qui aime la bonne chère, les jolies filles et les histoires troussées avec élégance. D’une langue précieuse et précise, il nous raconte les aventures de Sacha, Frédérick et Zelda, trois trentenaires à l’assaut et à la caresse de la « Grande Pomme ». Problème : nous sommes en 2007, en pleine crise des subprimes. La violence va enlacer les plaisirs fânés de la vie. New York sous l’occupation : une manière d’Oscar et les femmes de Limonov revisité par un Paul-Jean Toulet du nouveau siècle. Le Gall, en effet, est un godelureau du sud-ouest qui connaît ses classiques.

JFK : John Fitzgerald Kennedy a été assassiné à Dallas, il y a cinquante ans, le 22 novembre 1963. Tout a été dit, écrit et filmé sur ce jour maudit pour l’Amérique.On garde en mémoire le film d’Oliver Stone, une série trop sérieuse avec la charmante Katie Holmes ou les romans d’Ellroy et de Norman Mailer. On en veut, pourtant, encore. Il faut lire, d’urgence et à la suite, John Fitzgerald Kennedy de Fédéric Martinez, chez Perrin, et JFK, le dernier jour de François Forestier, chez Albin Michel. Les deux ouvrages se complètent. Frédéric Martinez – dont on n’oublie pas la balade biographique autour de Toulet et le Petit éloge des vacances – nous parle de la vie de Kennedy et de sa famille. Rien ne manque : il y a le père, les frères, les coups tordus, le sexe, la mafia, la dégueulasserie, le génie politique. C’est sérieux, documenté, avec des zestes d’éclats de plume qui nous emmènent jusqu’à la mort de JFK. La mort de Kennedy, François Forestier en fait son affaire, comme il s’était emparé de Marlon Brando dans une biographie au couteau. Seconde après seconde, on revit le drame, avant, pendant, après. Nous sommes l’ombre de JFK. Les dialogues fusent. Le Texas flamboie de haine. La peur apparaît. Forestier, grand écrivain de nos mythologies, a tout réussi : de la première ligne à la dernière balle.

Victoria Olloqui : Dans Lui, Victoria – qu’on peut voir dans les salles obscures au générique de Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne – prend la pose. Shootée sur huit pages par Olivier Zahm, elle se dévoile et se révèle. C’est un enchantement. Elle porte une nuisette en dentelle et tulle, signée Agent Provocateur, dont la bretelle gauche glisse. Les bas en nylon rouge, de chez Wolford, pare à ravir ses jambes très joliment dessinées. Aux pieds : des escarpins noirs créés par Giuseppe Zanotti, Louboutin et Hermès ; des escarpins blancs made in Pierre Hardy. Nue, dans l’embrasure d’une porte, elle attire toute la lumière. On ne se lasse pas de Victoria et on se souvient que, il y a quelques années, elle chantait des chansons légères comme un été qui ne finirait pas. Son groupe s’appelait Les Chanteuses. En bikini, sur des paroles d’Octave Parango, elle nous intimait l’ordre de secouer nos têtes et nous mettait en garde : « C’est la guerre / Ce soir tous les mecs vont prendre cher / On n’a pas de casque sur notre scooter / On a failli prendre le RER / Mais on est descendues à Maubert » On va réécouter le CD sans omettre, toujours, de prendre garde à la douceur des choses.

*Photo : ALIX WILLIAM/SIPA.00668989_000007.

Ronet, l’homme que les femmes aimaient

8

maurice ronet femmes

Ces jours-ci, Ronet est un peu à la mode de Paris. Deux livres lui sont consacrés : une chronologie suivie d’une filmographie complète brièvement commentée[1. Maurice Ronet, le splendide désenchanté, de José-Alain Fralon, éd. Équateur, 2013.] et un essai, amoureux comme le sont les cinéphiles, suivi d’un « Panthéon subjectif », filmographie incomplète plus largement commentée[2. Maurice Ronet, les vies du feu follet, de Jean-Pierre Montal, éd. Pierre Guillaume de Roux, 2013.].

Évoquer Ronet, c’est parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, quand le cinéma était fabriqué par les producteurs, artisans qui achetaient les droits de romans, payaient des dialoguistes écrivant des partitions pour acteurs typés. Aujourd’hui, le cinéma est fabriqué par la télé, pour la télé, et les gros plans s’imposent aux dépens des plans larges. Pourtant, c’est sur la télé que Ronet s’appuya pour réaliser un film d’auteur, Bartleby (1976), d’après Herman Melville. Elle était encore « culturelle ».

Maurice Ronet (1927–1983) s’est marié en tout début de  carrière et puis à la fin, devenant père avant de mourir. Entre ces deux noces, il fut un don Juan romantique – ce n’est pas un pléonasme, presque un oxymore –, un papillon de nuit, et avant tout un acteur.[access capability= »lire_inedits »] Dans ses grands rôles, il meurt souvent (deux fois assassiné par Delon), mais surtout, il n’a peur de rien. Il participe à la Résistance (cinq films – le meilleur : La Dénonciation, 1962 ; le pire : Casablanca, nid d’espions, 1963), à la guerre d’Indochine (Les Parias de la gloire, 1963), à celle d’Algérie (Les Centurions, 1965), tourne dans d’épouvantables navets et dans au moins une douzaine de films dits « cultes » mais aujourd’hui, de même que des « livres événements » paraissent chaque semaine, tout film est « culte ».

Les meilleurs critiques considèrent que ses chefs-d’oeuvre sont Plein Soleil (1960), La Piscine (1969) et Le Feu follet (1963). Feu follet, au sens figuré : agile, rapide, insaisissable mais aussi, en sciences nat’, une exhalaison de gaz « spontanément combustible ». Il est presque trop évident de faire converger ces définitions pour dresser le portrait d’un homme qui « brûla la chandelle par les deux bouts », avalant des cargaisons d’alcool et préparant ainsi vraisemblablement le cancer qui le tua.

Un chef-d’oeuvre, Le Feu follet ? Probablement, mais qui doit autant à Ronet que Ronet lui doit sa légende[3. Chef-d’oeuvre, oui, mais pas de technique. Rue de Vaugirard, là où se trouve aujourd’hui une poste, Ronet / Leroy se regarde dans une vitrine, mais, en plus de son reflet, on voit la caméra et les techniciens !]. Sans lui, le film n’atteindrait sans doute pas – pas autant – au tragique. Et sans ce film, Ronet n’aurait pas imposé l’image qui marqua la suite de sa carrière.

On peut avancer deux explications à son actuel comeback[4. Une âme damnée, Paul Gégauff, d’Arnaud Le Guern et Les Insoumis, d’Éric Neuhoff, participent de ce mouvement. Pas Le Père Dutourd de François Taillandier.].

Tout d’abord, le « politiquement correct » tolère la droite « hussarde », parce que les « hussards » apparaissent en général comme antigaullistes – Laurent, Nimier, Blondin plutôt que Malraux, Dutourd et Mauriac. Ensuite, rien n’attire plus une femme – et certains hommes particulièrement sensibles révélant ainsi leur caractère féminin – qu’une déchirure dans le regard, un voile de tristesse qui submerge l’œil, une faiblesse non dissimulée. Ça rassure. Il faudra un jour écrire un Éloge de la faiblesse[5. Je l’ai d’ailleurs écrit et publié en 1988 (éd. Robert Laffont)]..

Au fond, la femme veut faire l’amour avec Alain Delon, consoler Maurice Ronet et, en prime, trouver la sécurité près du Jean Gabin des années cinquante.[/access]

*Photo : Plein soleil.

Salatko aime Django

13

django

L’étaient-elles toutes, folles de Jean Reinhardt, dit Django, les femmes qu’il croisa et qui, pour certaines, accompagnèrent sa vie ? Assurément. Trois d’entre elles, en tout cas, qu’ Alexis Salatko transforme en manières d’anges gardiens en leur donnant des noms de symphonies : Maggie l’Héroïque, Jenny la Pathétique et Dinah la Fantastique. Trois femmes folles de jazz, folles de Django qui ont,  tout de suite, cru en lui, et l’ont accompagné – porté, parfois – au cours de sa magnifique carrière artistique.

C’est notamment cette carrière artistique que nous conte Alexis Salatko, auteur d’une quinzaine de romans et biographies salués par la critique et récompensés par de nombreux prix. Django Reinhardt : toute une histoire… Pourtant, comme le souligne l’éditeur, « rien ne prédisposait ce gamin né en 1910 dans une roulotte au lieu-dit La Mare aux Corbeaux, près de Charleroi, à devenir le roi du swing. Rien si ce n’est ce caractère hors norme, instinctif, enfantin, capricieux, inspiré… En un mot génial. »

Génial. Le mot est lâché. Car il l’est, génial, Django! À 12 ans à peine, sa virtuosité impressionne les spectateurs dans les cafés de Paris. Son premier disque, il l’enregistre à 18 ans bien qu’il ne sache ni lire ni écrire. Il est donc bien incapable de déchiffrer une partition. Qu’importe !

Alors qu’il est sur le point de jouer à Londres, un drame survient dans sa vie : sa roulotte est ravagée par un incendie. Django et sa femme sont grièvement brûlés. Deux doigts de sa main gauche – celle qui courait sur le manche de la guitare – ne pourront être sauvés. On lui annonce qu’il ne pourra certainement plus jouer. C’est mal connaître le bougre. Hospitalisé pendant dix-huit mois, il en profite pour développer une technique instrumentale unique en son genre. Et transforme son handicap en singularité aux époustouflantes possibilités. Sa rencontre avec le violoniste Stéphane Grappelli sera des plus fécondes. Ils créeront une musique novatrice, sensuelle et jouissive qui les propulsera vers d’incroyables succès. La guerre terminée, Django entreprendra une grande tournée aux USA, au côté de Duke Ellington.

C’est cette histoire que nous conte par le menu Alexis Salatko. Le génie du musicien correspond très bien à l’immense talent de l’écrivain Salatko qui se love dans le parcours du guitariste avec une grâce et une habilité quasi féline. Il s’en donne à coeur-joie. Lorsqu’il décrit les prouesses d’accompagnateur hors pair de Django, il le qualifie d’extralucide : « Il devinait quel genre de musique ils avaient dans le ventre et jouait les obstétriciens. Comme un tennisman, il anticipait les retours et forçait ses compères à être inventifs. Il rebondissait sans cesse, relançait inlassablement, raison pour laquelle ses concerts pouvaient durer des heures, des nuits entières jusqu’à épuisement total du public et des participants. »

Il rappelle qu’il jouait collectif : « Il était tantôt incisif pour secouer la torpeur du groupe, tantôt mélancolique en diable, capable d’arabesques d’une exquise suavité. Ce qui frappait tous les membres de son orchestre, c’était sa puissance et sa délicatesse. Les deux n’étaient pas incompatibles. Il pouvait charger comme un rhinocéros avec la grâce d’une libellule. »

Nul doute que Salatko ferait un excellent critique musical. C’est en tout cas un très bon romancier car ce portrait de Django nous prend et ne nous lâche plus. Du grand art. Django Salatko nous conduit dans les nuages du plaisir de lecture.

Folles de Django, Alexis Salatko. Robert Laffont, 2013.

*Photo: ERIC DESSONS/JDD/SIPA.00645245_000008.

La guerre du feu de cheminée

Les couleurs automnales ravissent en général les esthètes mélancoliques, les patrons de bar (qui trouvent souvent matière à philosopher sur l’approche de l’hiver) et les amoureux qui se retrouvent au parc Montsouris pour se conter fleurette sur les feuilles mortes. En ce millésime 2013, le rouge prédomine. Mais à côté des bonnets rouges des bretons révoltés, d’autres couleurs tentent de s’imposer… c’est Le Figaro qui nous l’apprenait récemment, dans un article au titre sublime : « Des bonnets de toutes les couleurs tentent d’émerger ». Ce n’est plus « modernes contre modernes », comme ironisait Muray, mais bonnets contre bonnets. Mais pas bonnets blancs, blancs bonnets… L’époque est à la couleur, et c’est l’automne ! Le quotidien explique : « Bonnets verts, jaunes ou roses ont emboîté le pas à leurs homologues rouges, surfant sur le succès des Bretons. Au risque que leur message soit dilué dans la multitude de revendications qui émergent. » On apprend par  ailleurs que Armor Lux, la société qui avait fourni à Arnaud Montebourg sa légendaire marinière apolitique de combat, a entrepris d’arroser toutes les revendications colorées du moment en bonnets adaptés. En 256 couleurs, merci de contacter le service commercial qui mettra à votre disposition un nuancier. Le marketing ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Tandis que les bonnets manifestent sous les feux des projecteurs, les grandes personnes continuent de faire tourner la boutique avec l’esprit de sérieux qu’on leur connait. Alors que les portiques « écotaxe » succombent sous les flammes de la contestation, et que la grogne s’intensifie, le gouvernement s’attaque à un vrai sujet… une problématique colossale, qui répondra à n’en pas douter aux peurs et interrogations des français : la question des feux de cheminée (vous ne la sentiez pas venir celle-là, hein ?!). Des feux de cheminée qu’il faut évidemment interdire, et condamner avec la plus grande sévérité, compte-tenu de leur bilan carbone et des conséquences écologiques considérables de leur combustion. C’est un compte-rendu de séance au Sénat vieux d’il y a quelques mois qui m’a mis la puce à l’oreille. Le sénateur UMP Alain Gournac y interpellait en ces termes la ministre de l’écologie d’alors, Delphine Batho, qui a entre-temps quitté le navire : « Madame la ministre, un bruit, qui n’était pas celui d’une bûche dans l’âtre, est parvenu à mes oreilles, un bruit selon lequel il serait désormais interdit aux Français de faire ce que mon père appelait une « flambée », autour de laquelle la famille se retrouvait… » La ministre, avait répondu, toute auréolée de certitudes fumeuses… « À Paris, la combustion du bois sera totalement interdite, sauf dérogation par arrêté préfectoral. » Ainsi, énième péripétie écolo-hygiéniste à la française, une loi pourrait entrer en vigueur d’ici 2015 pour interdire les feux de cheminée en Ile-de-France… Pour une meilleure qualité de l’air et contre le cancer du poumon, ne jetons pas de l’huile sur le feu, mais le tisonnier aux ordures !

Dans le même temps, nous apprenons dans Les Echos que la Commission européenne « propose dans un rapport de 122 pages de normaliser la contenance des chasses d’eau. » Les mauvaises langues demanderont : pour nous faire ch… ? Interdire les feux de cheminée, réguler l’usage des W.C. Il n’y a pas à dire, la politique a tout pour faire rêver la jeunesse… Engagez-vous ! Nous attendons impatiemment la police des âtres, qui traquera dans les cieux les moindres traces de flambées romantiques et de mots doux au coin du feu… Nous brûlons d’impatience de rencontrer ces contrôleurs bureaucratiques de chasse d’eau, avec leur équipement de haute technicité, et leur uniforme d’une gravité à toute épreuve.

Mais la lutte n’est pas terminée. Les gardiens intangibles de la liberté de tirer la chasse d’eau sans contrainte, et comme bon leur semble, n’ont pas encore choisi leur type de bonnet de lutte…  Bonnet phrygien ? Ni les défenseurs des feux de cheminée… dont les flammes ravissent en général les esthètes mélancoliques et les amoureux à l’unisson, qui se content fleurette sous les couleurs automnales. Bonnet de nuit ?

L’enfer du désir

13

jacques doillon lutte

À l’origine de ce film, Doillon dit qu’il y a une toile tardive de Cézanne, Les Bacchanales ou la lutte de l’amour (1880) : on y voit quatre couples qui s’affrontent plus qu’ils ne s’étreignent sous le regard d’un chien noir. Ici un seul couple, un homme et une femme qui se cherchent, se provoquent, s’empoignent et s’aiment dans un huis clos étouffant. Pour échapper au souvenir d’une nuit d’amour avortée, ils tentent de rejouer à l’infini la confrontation des désirs et des corps.

Au-delà du « pitch », il faut aborder ce film comme une épure car Doillon place l’homme et la femme dans un lieu unique, la maison et ses environs, il ne les nomme pas et toutes les confrontations se déroulent de manière codifiée. Elle, jeune comédienne, sait jouer avec les mots, lui écrivain marginal adore l’emprisonner dans des raisonnements contradictoires. D’abord les mots pour attaquer, provoquer, exciter puis les empoignades, les coups, les poursuites. Sur des dialogues très écrits, Sara Forestier et James Thierrée se lancent donc à corps perdu dans des combats spectaculaires inspirés de la lutte gréco-romaine. Si les premiers affrontements conservent un aspect burlesque qui fait sourire, la violence augmente à chaque « séance » et les corps des acteurs en portent d’ailleurs les traces…

Une intrigue secondaire se greffe sur cette relation ambigüe : la jeune femme vient pour régler la succession de son père récemment décédé. Au fur et à mesure qu’elle se débarrasse par les combats de la présence encombrante de son père mort et de la fratrie liguée contre elle, la femme apprivoise son désir pour l’assumer. Dans une ultime provocation elle l’exprime en termes très crus à l’homme devenu soudain un partenaire et non plus un adversaire : scène pivot du film, d’ailleurs la seule filmée en champ/contre-champ. Ensuite elle impose le silence car ils ont épuisé tous les mots du désir : place aux corps.

On a reproché à Doillon de filmer avec complaisance les combats et les corps nus, en particulier pour la fameuse scène dans la boue que certains jugent superflue. Cependant tout le film tend vers cette nudité et ces étreintes intenses qui expriment l’aboutissement du processus à l’œuvre dans les « séances de lutte » où les personnages restaient habillés. C’est James Thierrée qui a chorégraphié les combats, et il a su doser la violence et l’érotisme dans une progression qui tient compte de sa supériorité physique sur sa partenaire pourtant très énergique.

Si la musique sautillante de générique semble indiquer que tout le film ne serait qu’un jeu, l’image finale sous-entend l’inverse. Sous une lumière grise l’homme gît nu sur le sol, comme crucifié, les yeux fixés au plafond. La femme est recroquevillée sur lui, ils ont la peau blafarde et respirent à peine. La teinte cadavérique des épidermes rappelle brièvement L’Empire des sens mais la mise en scène évoque surtout la peinture… Doillon abandonne finalement ses personnages à l’orée de la folie après avoir décortiqué la mécanique destructrice du désir,  « un dernier espace de liberté » comme aurait pu dire Georges Bataille.

Mes séances de lutte, de Jacques Doillon avec Sara Forestier et James Thierrée, dans les salles depuis le 6 novembre.

Dans la Somme, le lait tourne au vinaigre

vache paysan manifestation

Aujourd’hui, une centaine d’agriculteurs déguisés en vache de la tête aux pieds se sont réunis devant le ministère de l’Agriculture pour meugler leur mécontentement. Rassemblés à l’appel de la Confédération paysanne, ils souhaitent lutter contre l’équivalent bovin des poulets en batterie : une ferme-usine dans la Somme qui  concentrera  1000 vaches laitières et 750 génisses pour produire 8 millions de litres par an !

Sur le plan social, cette gigantesque étable-usine n’aura besoin que de 25% de la main d’œuvre nécessaire pour assurer le fonctionnement des fermes artisanales. Quant aux happy few qui garderont leur emploi, ils verront leur salaire diminuer de 30-40%. À ces chiffres, il faudrait ajouter une notion moins quantifiable mais non moins importante : la dévalorisation d’un métier. L’éleveur se retrouvera ravalé au rang peu glorieux d’« assistant machine »

Les conséquences pour l’environnement seront, elles aussi, importantes.  Que faire du fumier de 1800 bovins concentrés dans un espace restreint ? Le lisier est traditionnellement connu pour être un apport riche en matière organique et en nutriments pour la terre.  Mais la production de ces bovins contient des contaminants, notamment des hormones, antibiotiques et pesticides résiduels, des organismes pathogènes,  nuisibles à la terre comme à ses habitants….

Alors, pour pousser un peu plus loin la logique industrialo-agricole, on construit des méthaniseurs. Une immense machine industrielle d’une puissance de 1,5 MW, qui servira à digérer les résidus et qui créera de l’énergie en même temps. Cette solution partielle ne fait que déplacer le gros du problème : les liquides de ce gros estomac mécanique  sont diplomatiquement déclarés « acceptables en termes toxiques et cancérigènes ». Ils seront répandus sur les terres voisines. Dans une région pluvieuse comme celle de la ferme-usine en cause, cela revient à épandre directement dans les nappes phréatiques, à les charger en nitrates et à recréer le phénomène des algues vertes.

Le domaine alimentaire est aussi touché. Le projet vise la rationalisation économique de la production bovine, pas sa qualité. Les conditions de vie des vaches ne permettent pas de produire du bon lait ou une viande supérieure. Elles seront parquées, pressurisées, exploitées industriellement et saturées de produits chimiques.

Bref, elles ne verront  jamais la couleur d’un pâturage, seront concentrées dans un espace restreint, seront bourrées de traitements antibiotiques préventifs pour éviter les épizooties, et n’auront aucun répit puisqu’elles seront soumises à trois traites par jour (contre une ou deux habituellement).

Les gens du coin se plaignent aussi de ce qu’une telle industrie détruit les campagnes qui se vident de leur vie et de leur âme.

Alors que le système agricole breton est à bout de souffle,  que toutes les productions volières et porcines ferment, prouvant l’impéritie du modèle industriel agro-alimentaire,  ce dernier se voit poussé à son paroxysme dans la Somme. En même temps, il serait erroné de nier complètement la dimension industrielle de l’agriculture moderne.  En clair, on ne peut pas tout miser sur les produits labellisés de très haute qualité. L’enjeu est donc d’éviter les excès d’un côté comme de l’autre. Dans cette réflexion, l’exemple de l’industrie automobile pourrait s’avérer utile. Le problème en France dans ce secteur n’est pas tant le fait que Renault et PSA ne fabriquent que des voitures d’entrée et de milieu de gamme mais qu’il n’existe pas d’acteur majeur dans le domaine des véhicules de luxe. C’est très bien de fabriquer des Logan et des Clio mais il faut également pouvoir proposer des BMW, des Porsche voire des Maserati. 

*Photo : Mathieu Eisinger.

Bienvenue dans l’Hôtel France

16

Frédéric Taddeï recevait, mardi soir, dans son émission Social Club sur Europe 1,l’éminence grise aux talents multiples et aux pronostics sinistres mais éclairés, Jacques Attali. Sa plume prolixe vient d’accoucher d’une Histoire de la modernité dans laquelle il interroge la capacité de l’humanité à penser son avenir.

Après une heure de discussion conceptuelle mais brillante et notamment un échange intéressant avec Alain Quemin, le spécialiste des hit-parades des artistes les plus « bankable » de l’art contemporain, Jacques Attali, emporté par ses convictions progressistes, termine son intervention en dévoilant que la seule manière, pour la France, d’incarner la modernité serait d’être un hôtel haut de gamme capable « d’accueillir et de recevoir touristes, investisseurs étrangers et artistes internationaux. »

Cette idée d’une France pour touristes consuméristes errant entre supermarchés et musées n’est pas une première. L’économiste l’avait déjà prophétisée sur quelques plateaux télé en 2011. Et en l’entendant de nouveau, il nous revient en écho la déclaration  déconcertante lancée par Michel Houellebecq au lendemain de son Prix Goncourt obtenu pour La carte et le territoire : « La France est un hôtel, rien de plus » Sa formule lapidaire avait alors froissé les cœurs les plus souverainistes convaincus que notre pays ne peut se réduire à une prestation de service, aussi luxueuse soit-elle, que ses habitants ne peuvent être compris comme des ayant-droit en transit sans devoir à accomplir et que le lien qui relie à une nation ne peut être seulement marchand.

Mais admettons qu’Attali ait raison, que la France soit tellement larguée qu’elle n’ait d’autre avenir que celui de cette nation hôtel, ouverte sur un monde de flux humains et financiers : encore faudrait-il que l’on ait toujours quelque chose à offrir de spécifiquement français, qu’il y ait donc un héritage conscient de sa particularité et religieusement cultivé et défendu. Mais lorsqu’on voit comment l’Etat est le premier à dilapider notre patrimoine, en envoyant pelleteuses et bulldozers pour détruire des édifices religieux ou en bradant ses hôtels particuliers, cette nation auberge risque de plus ressembler aux Novotel standardisés qu’à un Crillon étincelant de la beauté élégante des boiseries de ses salons.

Buveur, une espèce en voie de disparition

2
histoire buveur nourrisson

histoire buveur nourrisson

La lecture de Crus et cuites – Histoire du buveur est plaisante, son auteur Didier Nourrisson ne cachant pas sa sympathie pour son objet d’étude. Sous la houlette de l’historien, nous suivons gentiment, de la Gaule à la France contemporaine, les boires et déboires de Bacchus. Il s’agit en somme de saisir les raisons pour lesquelles le lever de coude a pu être envisagé, à travers les âges, comme un bienfait ou un méfait, un art ou une tare.

Pour le lecteur, l’intérêt du livre réside principalement dans cette semi-découverte : au long des siècles, loué ou méprisé, le buveur européen est plus ou moins laissé en paix. Cette relative tolérance en prend un coup au milieu du XIXe siècle, quand s’exporte sur le vieux continent l’esprit des sectes quakers, des teetotalists et autres sociétés de tempérance anglo-saxonnes.

« N’est-il pas raisonnable de penser que les gens qui ne boivent jamais de vin, naïfs ou systématiques, sont des imbéciles ou des hypocrites. […] Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables. » Chacun aura reconnu Du vin et du haschisch. Nul hasard si c’est en 1860 que Baudelaire écrit les Paradis artificiels, puisque c’est l’année de naissance de Paul-Maurice Legrain (1860-1939), paladin de la tempérance très justement méconnu. Didier Nourrisson nous en tire le portrait dans un chapitre au titre angoissant, « Les buveurs d’eau ». Parfait (au sens cathare) et emmerdeur public – les deux vont de pair –, le bonhomme Legrain préfigure ces braves gens qui passent leur temps à inspecter le verre de leur voisin et n’ont de cesse de le pousser, à coups de sourcil culpabilisateur, sur la voie du salut hydrophile.

Au nombre des potions frelatées de Legrain, on trouve par exemple, ça ne s’invente pas, la « rédemption par le jus de fruit ». Sa thèse de médecine s’intitule quant à elle Du délire chez les dégénérés. Comme on pouvait s’y attendre, les vues de Legrain s’inspirent de celles d’un catholique ultra, l’abbé Morel, sur le péché originel, auxquelles il ajoute une louche de darwinisme et une pincée d’illuminisme franc-maçon. Le brave Legrain finira tout naturellement « patriarche » d’un machin nommé Ordre international des bons Templiers. À l’évocation de cet ami du genre humain, on comprend subitement de quel bois sont fait les surhommes qui hantent présentement les couloirs du ministère de la Santé et qui, tout occupés de notre bien-être, collent des photos de poumons putréfiés et de goitres aux airs de caillettes avariées sur les paquets de cigarettes ; procédé dont le goût montre bien que depuis le moyen-âge, en fait d’imagerie infernale, nous ne montons pas, nous descendons.

Prenant le relais des teetotalists yankees et des templiers pasteurisés bien de chez nous, il y a bien sûr Vichy, dont nous avons conservé l’essentiel de l’arsenal antialcoolique et régénérateur : les fameuses « heures les plus sombres de notre histoire » ont aussi, il n’y a pas de raison, leurs « côtés positifs ». C’est ainsi, nous apprend Nourrisson, qu’une affiche des années 40 dénonce pêle-mêle « la juiverie, la franc-maçonnerie et le pastis ». Vichy et l’eau, tout un programme.

Et le buveur contemporain ? Quelle tête fait-il, per Bacco ? Pour Nourrisson, « glouton ou gourmet, amateur ou ivrogne», il oscille « entre cru et cuite ». En somme, le voilà tiraillé entre le désir de rouler sous la table et celui de profiter de ses chèques-cadeau œnologie. Ce n’est pas tout : il doit considérer son surmoi quakero-vichyste, qui lui intime la modération. Comment diable se sort-il d’un tel enfer ? Nourrisson ne répond pas, pas plus qu’il ne nous donne les raisons qui poussent le « jeune », animal étrange et adorable auquel l’historien consacre quelques pages, à se vautrer puissamment dans la « déglingue ». Notre explication, qui vaut ce qu’elle vaut : la jeunesse (grosso modo : de 12 à 45 ans) est en même temps romantique et pratique. Être James Dean, c’est le pied, mais à 7000 euros le mètre-carré ? Trouvaille : faire le fou, modérément. Délirer bien dans les rails. C’est la goutte d’absinthe qui ne fait pas déborder le vase. Binge-drinker à 20 ans, touriste-œnologue à 30. « Société, tu m’auras pas ! », chantait Renaud.

Pas tout de suite.

Crus et cuites – Histoire du buveur, Didier Nourrisson, Perrin, 2013.

*Photo : LAMACHERE AURELIE/SIPA. 00635794_000134.

Gabin, reviens, ils sont devenus mous  !

98
jean gabin razzia

jean gabin razzia

Depuis le commencement de l’Histoire – je veux parler de celle de l’humanité –, l’homme a toujours été faible et la femme supérieure à l’homme dans tous les domaines, sauf un. Elle est plus forte, plus résistante physiquement, plus fine, dotée d’un sixième sens et peut-être d’un septième, mais l’homme conservait un mince avantage : il avait l’esprit d’initiative dans les affaires et s’ingéniait à explorer le monde, à le changer. Jacques Brel l’expliquait ainsi : « Il veut voir ce qu’il y a de l’autre côté de la colline. » Il est en train de perdre cette supériorité.[access capability= »lire_inedits »]

La femme, au contraire – et c’est très visible dans la Bible –, se comporte en garce capable de changer le cours des choses. Judith séduit Holopherne et, pendant le sommeil qui suit son faux abandon, lui tranche la tête ; Jézabel, païenne, exercera une fâcheuse influence sur son mari Achab ; de Dalila, on connaît mieux encore les exploits grâce au film de Cecil B. De Mille (1949) qui la montre fouettant Samson enchaîné tout en lui susurrant des mots passionnés[1. Frontière chinoise (1966), le dernier film de John Ford, est une variation sur Judith et Holopherne.].

Ce sont les archétypes de la vamp, de la femme fatale popularisées par le roman noir et le cinéma : Mrs. Grayle (Claire Trevor) dans Adieu ma jolie (1944), Charlotte Rampling dans Adieu ma belle (1975) et encore Coral Chandler (Lizabeth Scott) dans En marge de l’enquête (1947). Liste non limitative.

Est-il fort ou faible, David Huxley (Cary Grant) dans L’Impossible M. Bébé (1938), quand Susan (Katharine Hepburn) l’habille en femme en prenant prétexte d’un costume taché ? Quand la tante à héritage Elisabeth demande à Susan : « Qui est-ce ? », elle répond : « L’homme que je vais épouser, mais il ne le sait pas encore. » Et Jean (Gabin), dans La Belle équipe (1936), est-il fort quand, à force d’être harcelé par sa maîtresse Gina (Viviane Romance), il lui flanque une baffe et qu’elle sourit en disant : « J’avais peur que tu n’sois pas un homme… » ? Le beau spahi surnommé « Gueule d’amour » (Gabin encore, 1937) chute devant la demi-mondaine Madeleine (Mireille Balin) qu’il tuera. Encore un faible.

L’homme, le vrai, au contraire, protège. Il est l’héritier du seul mouvement viril, à la fois guerrier et spirituel : la chevalerie. C’est l’occasion de rappeler, et j’en suis navré, que le scoutisme et le sport-spectacle sont des dégénérescences de la chevalerie. Sean Thornton (John Wayne) dans L’Homme tranquille (1952), Henri « le Nantais » (Jean Gabin) dans Razzia sur la chnouf (1954) et le fils Cardinaud (dans Le sang à la tête – 1956) sont des exemples d’homme réellement viril.

Thornton, ancien boxeur aux États-Unis, revient dans son Irlande natale. Il épouse Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara) mais refuse sa dot, qu’il devrait quémander au beau-frère Red (Victor McLaglen). Mary Kate, vexée, quitte le foyer conjugal. Sean la rattrape à la gare et la ramène au village en la tirant quasiment par les cheveux et la jette aux pieds de Red occupé près d’un alambic. Red donne alors la dot en billets à Mary Kate qui, souriante, la balance au feu. Elle avait peur, elle aussi, que Sean ne soit pas un homme. S’ensuit la plus belle bagarre du cinéma, mais la décrire nous éloignerait de notre exposé.

Dans Le Sang à la tête, d’après Simenon[2. J’ai lu TOUS les Simenon adaptés au cinéma pour Gabin. J’ai toujours préféré les films, plus riches, plus complexes.], Marthe (Monique Mélinand), la jeune femme du fils Cardinaud, le plus puissant patron de pêche de La Rochelle, a un coup de cœur[3. « Rien ne donne une idée de l’infériorité de la femme comme l’aveuglement bête et bas de ses coups de coeur » : Journal des Goncourt – dimanche 2 juin 1872. Oui, c’est sa seule faiblesse.] pour un ancien petit ami et disparaît deux jours. Cardinaud ignore les regards ironiques sur son passage. Il retrouve Marthe, rentre avec elle. « Pour aimer toute sa vie, il suffit pas de prendre une chambre à la journée » (Michel Audiard).

Dans Razzia sur la chnouf, Henri « le Nantais » est en réalité un flic infiltré, chargé de démanteler un trafic de drogue. Pour le compte du milieu, il gère, en apparence, un restaurant. Il devient l’amant de la serveuse, Lisette (Magali Noël), à laquelle il ne confie rien, sauf un numéro de téléphone[4. Qui commence par TUR, de « Turbigo », heureux temps où les numéros avaient une âme.] « au cas où ». Pour mieux la protéger. Je ne radote pas, j’insiste.

Ces histoires sont très parlantes mais datent de l’époque où la société baignait encore dans l’archaïsme paysan – quoique déjà gangrené par la société industrielle. Nous sommes aujourd’hui dans la virtuelle. Les grandes stars ne sont plus des femmes (Hayworth, Monroe, Gardner) mais des unisexes (Depp, Pitt, DiCaprio, etc.). La dévirilisation du cinéma tient à la création d’un système unisexe mondial destiné à gagner plus en ratissant large. Quoi qu’on nous impose en matière de goût, de « culture », jusqu’à l’obligation de défiler avec une plume au derrière, c’est toujours la mondialisation financière qui décide. La preuve de cette dévirilisation, c’est la prolifération des femmes flics. La palme du grotesque revient à Miou-Miou dans… La Femme flic (1980). C’est l’avalanche : films, téléfilms, séries télé. En règle générale – c’est bien de règle qu’il s’agit –, la femme flic est courageuse, capable, habile, expérimentée et l’homme flic est idiot (à l’exception des Afro-Américains aux États-Unis et des flics « issus de la diversité » en France). Elle connaît parfaitement les sports de combat et l’informatique – elle ne peut se passer de son Mac… –, mais est souvent divorcée, avec des gosses à charge. Bref, elle est comme tout le monde, je veux dire, comme un homme jadis.

L’insomnie n’a pas que des inconvénients. Elle permet de  découvrir, au milieu de la nuit, des séries jusqu’alors ignorées. J’ai pris un certain plaisir à Femmes de loi, aux épisodes réalisés en 2000 – 2001. Ces deux femmes sont une juge et une flic (j’emploie le féminin au lieu du neutre : pas d’ennuis avec les féministes). Les deux comédiennes sont belles.

Je ne dirai pas celle qui m’a tapé dans l’œil pour ne pas être mufle. Force est de constater que leur vie privée n’est pas à la hauteur de leur réussite sociale. La flic est dotée d’un voisin timide et la juge d’un ex-mari qui voudrait bien y revenir. Deux hommes. Deux hommes incapables. L’un de prendre une femme dans ses bras – ce qu’elle attend – et l’autre de reconquérir la sienne. Si ! Une fois, une nuit sans lendemain… Serait-ce qu’il n’a pas été à la hauteur ? Comme le dit si bien Éric Masson (Frank Villard) dans Le Cave se rebiffe (1961) en se tapotant la clavicule : « Quand une femme a dormi laga[5. Laga = là. Argot des années 1950.], elle s’en souvient. »[/access]

 

Quand la parole policière se libère, Tom Gaudin et Tano s’encolèrent

7

Artistes engagés[1. Et pas seulement pour la soirée, comme dirait le plumitif nauséabond Basile de Koch.], Tom Gaudin et Tano n’hésitent jamais, dans leur cris audiovisuels (car peut-on parler de clips, comme s’il s’agissait de marchandise américano-US, je vous le demande ?) à décrypter les maux de la France contemporaine et à s’indigner sur les dérives les plus indignantes de notre société.

Après s’être penchés sur les scandales récurrents de l’homophobie, de l’islamophobie et de la voleurdepoulophobie, nos vidéastes militants n’ont pas hésité à aborder frontalement le douloureux problème de la jeunophobie, aussi appelée basketophobie ou survêtophobie, selon les labos du CNRS et de la MSH concernés

La pluralité de ces signifiants signe en effet un même signifié : l’intolérable violence policière quotidienne dont sont victimes chaque jour les jeunes des cités – qui, notons-le, se décrivent eux-mêmes souvent comme jeunes des « técis » pour déjouer la surveillance des forces dites « de l’ordre ».

Dans leur dernière œuvre, ils abordent aussi, au passage, le scandale de l’enfermement de la parole jeune, corollaire indispensable à la libération de la parole policière, laquelle est clairement exposée dans ces quelques vers :

« On est les flics de la BAC,

On te pique ton shit, on te fout des claques (…)

On arrondit nos fins de mois

En faisant respecter la loi »


LES FLICS DE LA BAC MONTENT LE SON ! par tomrangoon

Qu’attend Manuel Valls pour intégrer ce document-choc au cursus de formation des fonctionnaires de police ?

Name-dropping n°2

4
monica sabolo flore

monica sabolo flore

Monica Sabolo : Elle a reçu le prix de Flore pour Tout cela n’a rien à voir avec moi. C’était mérité. Monica a écrit le meilleur roman de la rentrée. On lui aurait donné le Goncourt, le Renaudot et l’Académie française. Elle les aura plus tard. Quand elle attendait, en fumant une Vogue, que Frédéric Beigbeder, président du jury, lui remette son prix, son chèque et un verre de Pouilly-fumé gravé à son nom, on a trouvé qu’elle ressemblait à Françoise Sagan, époque Bonjour tristesse – le roman et le film de Preminger. Nous avions une photo précise en tête, signée Georges Dudognon : même cheveux blonds coupés courts, même air lunaire, même sourire presque timide, même silhouette gracile. Un écho visuel, finalement, du style de Monica Sabolo. Pas étonnant que, dans Tout cela n’a rien à voir avec moi, beau roman d’amour, de chagrin et d’étincelles, l’héroïne – initiales MS – envoie des lettres à Frédéric Berthet. Entre feux follets, les affinités sont électives.

Franck Maubert : De son premier roman – Est-ce bien la nuit ?– jusqu’à Gainsbourg à rebours, publié aux Mille et une nuits, Franck Maubert se joue des genres. Revenu de tout, de la télévision notamment, il tient sa ligne de mots, tel un pêcheur élégant et mélancolique. On retrouve dans sa flânerie sur les pas artistiques du « beau Serge », les « Stations Gainsbourg », ce que nous avions aimé dans Le dernier modèle – prix Renaudot Essai 2012 – et dans Ville close, enquête modianesque entre les murs de Richelieu : la grâce d’une plume légère et profonde. Maubert observe, écoute, se balade, trinque, esquisse le contour des âmes et des lieux. Puis il pose avec délicatesse les émotions, mêlant les siennes et celles de ses personnages, sur le papier. Dans Gainsbourg à rebours, on boit des piscines de Dom P. Les trois B. (Bardot, Birkin, Bambou) hantent chaque page. Les mélodies ont une sacrée gueule d’atmosphère ; les paroles touchent plein coeur. Gainsbarre se pointe, avant de filer pour laisser place à un musée imaginaire. Une époque est retrouvée, et suspendue au trapèze du temps. Aux dernières nouvelles, Maubert serait en Touraine, entouré d’arbres et de belles quilles. Il écrit un roman, qu’il nous tarde de lire, autour de la vie, de l’oeuvre et de la mort de Robert Malaval.

Guillaume Serp : Longtemps, on s’est dit qu’il fallait rééditer Les chérubins électriques, unique roman de Guillaume Serp, alias Guillaume Israel, écrivain, chanteur, dandy, parolier, mort en 1987. Il était le leader de Modern Guy. Beigbeder le citait dans Vacances dans le coma. Thierry Marignac, homme en colère et de haute qualité, nous en avait parlé en évoquant son Paris de la fin des seventies. La première phrase du roman donne le ton : « Cassandre jouait avec le zip de son pantalon. Elle m’attendait seule à la terrasse du Flore et plongeait parfois ses lèvres dans un coca-fraise, sans doute rêvait-elle d’être Marilyn Monroe. » Tout ce que nous aimons. Tout ce qu’aime aussi Jean-Christophe Napias, tête pensante et âme damnée de l’Editeur singulier, maison classieuse qui vient de republier Les Chérubins électriques. La couverture, très pop art, est extra ; la préface d’Alexandre Fillon nous éclaire sur Serp, sur le naufrage pailleté des années 80. Le texte, lui, possède toujours le charme d’un éternel jeune homme enfui trop tôt. Littérature pas morte : faites passer…

Claire Debru : Nous ne savons pas si Claire Debru aime Monica Sabolo, Franck Maubert et Les Chérubins électriques de Guillaume Serp. On peut le penser : Claire est une jeune femme au goût exquis. Editrice, chez Nil, de la collection « Les affranchis », elle accueille les meilleures plumes du jour. Récemment, Giulio Minghini qui, avec Tyrannicide, s’est attiré les foudres de la mamie du Monde des livres, Josyane Savigneau. Josie n’apprécie guère, il est vrai, qu’on taquine Philippe Sollers. Claire lui a répondu dans une lettre, telle une coupe de Drappier Zéro dosage jetée au visage, pratique que Savigneau connaît bien. Quand elle écrit, Debru est toujours une jeune femme de goût. La preuve : l’ouvrage qu’elle consacre, avec Marc Cerisuelo, aux frères Coen. C’est titré Oh Brothers et c’est publié chez Capricci, enseigne très sérieuse à laquelle elle offre un grain de folie. Mais ce n’est pas tout. Claire a créé, en 2012, le plus drôle des prix littéraires : le prix de la page 112. Il sera remis le 26 novembre. Parmi les huit finalistes sélectionnés par un jury où l’on retrouve notre ami Roland Jaccard, Grégoire Bouillier ou Pierre-Guillaume de Roux, nous avons nos préférences : Dominique Noguez – Une année qui commence bien -, Pierre Lamalattie – Précipitations en milieu acide – et Marianne Vic – Les Mutilés. Si nous en étions, nous voterions sûrement, in fine, pour Noguez. Une affaire à suivre.

Jean Le Gall : New York, pour nous, c’était la ville des textes de Jay McInerney. On pense à ses romans Bright Lights, Big City et La Belle vie, mais aussi, dernièrement, à Bacchus et moi, recueil de chroniques affirmant sa passion des vins, qu’il compare tantôt à Kate Moss, tantôt à Grace Kelly, sans oublier Milla Jovovich. Un plaisir de lecture, qui donne envie de boire les meilleurs bouteilles. On pense, là, à un champagne de la maison Selosse. New York, aujourd’hui, c’est aussi le très bon roman de Jean Le Gall : New York sous l’occupation, un des premiers titres édité par Eleonore de la Grandière chez Daphnis et Chloé. Avocat d’affaires défroqué, éditeur lui-même chez Séguier et Atlantica, Le Gall est un dandy qui aime la bonne chère, les jolies filles et les histoires troussées avec élégance. D’une langue précieuse et précise, il nous raconte les aventures de Sacha, Frédérick et Zelda, trois trentenaires à l’assaut et à la caresse de la « Grande Pomme ». Problème : nous sommes en 2007, en pleine crise des subprimes. La violence va enlacer les plaisirs fânés de la vie. New York sous l’occupation : une manière d’Oscar et les femmes de Limonov revisité par un Paul-Jean Toulet du nouveau siècle. Le Gall, en effet, est un godelureau du sud-ouest qui connaît ses classiques.

JFK : John Fitzgerald Kennedy a été assassiné à Dallas, il y a cinquante ans, le 22 novembre 1963. Tout a été dit, écrit et filmé sur ce jour maudit pour l’Amérique.On garde en mémoire le film d’Oliver Stone, une série trop sérieuse avec la charmante Katie Holmes ou les romans d’Ellroy et de Norman Mailer. On en veut, pourtant, encore. Il faut lire, d’urgence et à la suite, John Fitzgerald Kennedy de Fédéric Martinez, chez Perrin, et JFK, le dernier jour de François Forestier, chez Albin Michel. Les deux ouvrages se complètent. Frédéric Martinez – dont on n’oublie pas la balade biographique autour de Toulet et le Petit éloge des vacances – nous parle de la vie de Kennedy et de sa famille. Rien ne manque : il y a le père, les frères, les coups tordus, le sexe, la mafia, la dégueulasserie, le génie politique. C’est sérieux, documenté, avec des zestes d’éclats de plume qui nous emmènent jusqu’à la mort de JFK. La mort de Kennedy, François Forestier en fait son affaire, comme il s’était emparé de Marlon Brando dans une biographie au couteau. Seconde après seconde, on revit le drame, avant, pendant, après. Nous sommes l’ombre de JFK. Les dialogues fusent. Le Texas flamboie de haine. La peur apparaît. Forestier, grand écrivain de nos mythologies, a tout réussi : de la première ligne à la dernière balle.

Victoria Olloqui : Dans Lui, Victoria – qu’on peut voir dans les salles obscures au générique de Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne – prend la pose. Shootée sur huit pages par Olivier Zahm, elle se dévoile et se révèle. C’est un enchantement. Elle porte une nuisette en dentelle et tulle, signée Agent Provocateur, dont la bretelle gauche glisse. Les bas en nylon rouge, de chez Wolford, pare à ravir ses jambes très joliment dessinées. Aux pieds : des escarpins noirs créés par Giuseppe Zanotti, Louboutin et Hermès ; des escarpins blancs made in Pierre Hardy. Nue, dans l’embrasure d’une porte, elle attire toute la lumière. On ne se lasse pas de Victoria et on se souvient que, il y a quelques années, elle chantait des chansons légères comme un été qui ne finirait pas. Son groupe s’appelait Les Chanteuses. En bikini, sur des paroles d’Octave Parango, elle nous intimait l’ordre de secouer nos têtes et nous mettait en garde : « C’est la guerre / Ce soir tous les mecs vont prendre cher / On n’a pas de casque sur notre scooter / On a failli prendre le RER / Mais on est descendues à Maubert » On va réécouter le CD sans omettre, toujours, de prendre garde à la douceur des choses.

*Photo : ALIX WILLIAM/SIPA.00668989_000007.

Ronet, l’homme que les femmes aimaient

8
maurice ronet femmes

maurice ronet femmes

Ces jours-ci, Ronet est un peu à la mode de Paris. Deux livres lui sont consacrés : une chronologie suivie d’une filmographie complète brièvement commentée[1. Maurice Ronet, le splendide désenchanté, de José-Alain Fralon, éd. Équateur, 2013.] et un essai, amoureux comme le sont les cinéphiles, suivi d’un « Panthéon subjectif », filmographie incomplète plus largement commentée[2. Maurice Ronet, les vies du feu follet, de Jean-Pierre Montal, éd. Pierre Guillaume de Roux, 2013.].

Évoquer Ronet, c’est parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, quand le cinéma était fabriqué par les producteurs, artisans qui achetaient les droits de romans, payaient des dialoguistes écrivant des partitions pour acteurs typés. Aujourd’hui, le cinéma est fabriqué par la télé, pour la télé, et les gros plans s’imposent aux dépens des plans larges. Pourtant, c’est sur la télé que Ronet s’appuya pour réaliser un film d’auteur, Bartleby (1976), d’après Herman Melville. Elle était encore « culturelle ».

Maurice Ronet (1927–1983) s’est marié en tout début de  carrière et puis à la fin, devenant père avant de mourir. Entre ces deux noces, il fut un don Juan romantique – ce n’est pas un pléonasme, presque un oxymore –, un papillon de nuit, et avant tout un acteur.[access capability= »lire_inedits »] Dans ses grands rôles, il meurt souvent (deux fois assassiné par Delon), mais surtout, il n’a peur de rien. Il participe à la Résistance (cinq films – le meilleur : La Dénonciation, 1962 ; le pire : Casablanca, nid d’espions, 1963), à la guerre d’Indochine (Les Parias de la gloire, 1963), à celle d’Algérie (Les Centurions, 1965), tourne dans d’épouvantables navets et dans au moins une douzaine de films dits « cultes » mais aujourd’hui, de même que des « livres événements » paraissent chaque semaine, tout film est « culte ».

Les meilleurs critiques considèrent que ses chefs-d’oeuvre sont Plein Soleil (1960), La Piscine (1969) et Le Feu follet (1963). Feu follet, au sens figuré : agile, rapide, insaisissable mais aussi, en sciences nat’, une exhalaison de gaz « spontanément combustible ». Il est presque trop évident de faire converger ces définitions pour dresser le portrait d’un homme qui « brûla la chandelle par les deux bouts », avalant des cargaisons d’alcool et préparant ainsi vraisemblablement le cancer qui le tua.

Un chef-d’oeuvre, Le Feu follet ? Probablement, mais qui doit autant à Ronet que Ronet lui doit sa légende[3. Chef-d’oeuvre, oui, mais pas de technique. Rue de Vaugirard, là où se trouve aujourd’hui une poste, Ronet / Leroy se regarde dans une vitrine, mais, en plus de son reflet, on voit la caméra et les techniciens !]. Sans lui, le film n’atteindrait sans doute pas – pas autant – au tragique. Et sans ce film, Ronet n’aurait pas imposé l’image qui marqua la suite de sa carrière.

On peut avancer deux explications à son actuel comeback[4. Une âme damnée, Paul Gégauff, d’Arnaud Le Guern et Les Insoumis, d’Éric Neuhoff, participent de ce mouvement. Pas Le Père Dutourd de François Taillandier.].

Tout d’abord, le « politiquement correct » tolère la droite « hussarde », parce que les « hussards » apparaissent en général comme antigaullistes – Laurent, Nimier, Blondin plutôt que Malraux, Dutourd et Mauriac. Ensuite, rien n’attire plus une femme – et certains hommes particulièrement sensibles révélant ainsi leur caractère féminin – qu’une déchirure dans le regard, un voile de tristesse qui submerge l’œil, une faiblesse non dissimulée. Ça rassure. Il faudra un jour écrire un Éloge de la faiblesse[5. Je l’ai d’ailleurs écrit et publié en 1988 (éd. Robert Laffont)]..

Au fond, la femme veut faire l’amour avec Alain Delon, consoler Maurice Ronet et, en prime, trouver la sécurité près du Jean Gabin des années cinquante.[/access]

*Photo : Plein soleil.

Salatko aime Django

13
django

django

L’étaient-elles toutes, folles de Jean Reinhardt, dit Django, les femmes qu’il croisa et qui, pour certaines, accompagnèrent sa vie ? Assurément. Trois d’entre elles, en tout cas, qu’ Alexis Salatko transforme en manières d’anges gardiens en leur donnant des noms de symphonies : Maggie l’Héroïque, Jenny la Pathétique et Dinah la Fantastique. Trois femmes folles de jazz, folles de Django qui ont,  tout de suite, cru en lui, et l’ont accompagné – porté, parfois – au cours de sa magnifique carrière artistique.

C’est notamment cette carrière artistique que nous conte Alexis Salatko, auteur d’une quinzaine de romans et biographies salués par la critique et récompensés par de nombreux prix. Django Reinhardt : toute une histoire… Pourtant, comme le souligne l’éditeur, « rien ne prédisposait ce gamin né en 1910 dans une roulotte au lieu-dit La Mare aux Corbeaux, près de Charleroi, à devenir le roi du swing. Rien si ce n’est ce caractère hors norme, instinctif, enfantin, capricieux, inspiré… En un mot génial. »

Génial. Le mot est lâché. Car il l’est, génial, Django! À 12 ans à peine, sa virtuosité impressionne les spectateurs dans les cafés de Paris. Son premier disque, il l’enregistre à 18 ans bien qu’il ne sache ni lire ni écrire. Il est donc bien incapable de déchiffrer une partition. Qu’importe !

Alors qu’il est sur le point de jouer à Londres, un drame survient dans sa vie : sa roulotte est ravagée par un incendie. Django et sa femme sont grièvement brûlés. Deux doigts de sa main gauche – celle qui courait sur le manche de la guitare – ne pourront être sauvés. On lui annonce qu’il ne pourra certainement plus jouer. C’est mal connaître le bougre. Hospitalisé pendant dix-huit mois, il en profite pour développer une technique instrumentale unique en son genre. Et transforme son handicap en singularité aux époustouflantes possibilités. Sa rencontre avec le violoniste Stéphane Grappelli sera des plus fécondes. Ils créeront une musique novatrice, sensuelle et jouissive qui les propulsera vers d’incroyables succès. La guerre terminée, Django entreprendra une grande tournée aux USA, au côté de Duke Ellington.

C’est cette histoire que nous conte par le menu Alexis Salatko. Le génie du musicien correspond très bien à l’immense talent de l’écrivain Salatko qui se love dans le parcours du guitariste avec une grâce et une habilité quasi féline. Il s’en donne à coeur-joie. Lorsqu’il décrit les prouesses d’accompagnateur hors pair de Django, il le qualifie d’extralucide : « Il devinait quel genre de musique ils avaient dans le ventre et jouait les obstétriciens. Comme un tennisman, il anticipait les retours et forçait ses compères à être inventifs. Il rebondissait sans cesse, relançait inlassablement, raison pour laquelle ses concerts pouvaient durer des heures, des nuits entières jusqu’à épuisement total du public et des participants. »

Il rappelle qu’il jouait collectif : « Il était tantôt incisif pour secouer la torpeur du groupe, tantôt mélancolique en diable, capable d’arabesques d’une exquise suavité. Ce qui frappait tous les membres de son orchestre, c’était sa puissance et sa délicatesse. Les deux n’étaient pas incompatibles. Il pouvait charger comme un rhinocéros avec la grâce d’une libellule. »

Nul doute que Salatko ferait un excellent critique musical. C’est en tout cas un très bon romancier car ce portrait de Django nous prend et ne nous lâche plus. Du grand art. Django Salatko nous conduit dans les nuages du plaisir de lecture.

Folles de Django, Alexis Salatko. Robert Laffont, 2013.

*Photo: ERIC DESSONS/JDD/SIPA.00645245_000008.

La guerre du feu de cheminée

36

Les couleurs automnales ravissent en général les esthètes mélancoliques, les patrons de bar (qui trouvent souvent matière à philosopher sur l’approche de l’hiver) et les amoureux qui se retrouvent au parc Montsouris pour se conter fleurette sur les feuilles mortes. En ce millésime 2013, le rouge prédomine. Mais à côté des bonnets rouges des bretons révoltés, d’autres couleurs tentent de s’imposer… c’est Le Figaro qui nous l’apprenait récemment, dans un article au titre sublime : « Des bonnets de toutes les couleurs tentent d’émerger ». Ce n’est plus « modernes contre modernes », comme ironisait Muray, mais bonnets contre bonnets. Mais pas bonnets blancs, blancs bonnets… L’époque est à la couleur, et c’est l’automne ! Le quotidien explique : « Bonnets verts, jaunes ou roses ont emboîté le pas à leurs homologues rouges, surfant sur le succès des Bretons. Au risque que leur message soit dilué dans la multitude de revendications qui émergent. » On apprend par  ailleurs que Armor Lux, la société qui avait fourni à Arnaud Montebourg sa légendaire marinière apolitique de combat, a entrepris d’arroser toutes les revendications colorées du moment en bonnets adaptés. En 256 couleurs, merci de contacter le service commercial qui mettra à votre disposition un nuancier. Le marketing ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Tandis que les bonnets manifestent sous les feux des projecteurs, les grandes personnes continuent de faire tourner la boutique avec l’esprit de sérieux qu’on leur connait. Alors que les portiques « écotaxe » succombent sous les flammes de la contestation, et que la grogne s’intensifie, le gouvernement s’attaque à un vrai sujet… une problématique colossale, qui répondra à n’en pas douter aux peurs et interrogations des français : la question des feux de cheminée (vous ne la sentiez pas venir celle-là, hein ?!). Des feux de cheminée qu’il faut évidemment interdire, et condamner avec la plus grande sévérité, compte-tenu de leur bilan carbone et des conséquences écologiques considérables de leur combustion. C’est un compte-rendu de séance au Sénat vieux d’il y a quelques mois qui m’a mis la puce à l’oreille. Le sénateur UMP Alain Gournac y interpellait en ces termes la ministre de l’écologie d’alors, Delphine Batho, qui a entre-temps quitté le navire : « Madame la ministre, un bruit, qui n’était pas celui d’une bûche dans l’âtre, est parvenu à mes oreilles, un bruit selon lequel il serait désormais interdit aux Français de faire ce que mon père appelait une « flambée », autour de laquelle la famille se retrouvait… » La ministre, avait répondu, toute auréolée de certitudes fumeuses… « À Paris, la combustion du bois sera totalement interdite, sauf dérogation par arrêté préfectoral. » Ainsi, énième péripétie écolo-hygiéniste à la française, une loi pourrait entrer en vigueur d’ici 2015 pour interdire les feux de cheminée en Ile-de-France… Pour une meilleure qualité de l’air et contre le cancer du poumon, ne jetons pas de l’huile sur le feu, mais le tisonnier aux ordures !

Dans le même temps, nous apprenons dans Les Echos que la Commission européenne « propose dans un rapport de 122 pages de normaliser la contenance des chasses d’eau. » Les mauvaises langues demanderont : pour nous faire ch… ? Interdire les feux de cheminée, réguler l’usage des W.C. Il n’y a pas à dire, la politique a tout pour faire rêver la jeunesse… Engagez-vous ! Nous attendons impatiemment la police des âtres, qui traquera dans les cieux les moindres traces de flambées romantiques et de mots doux au coin du feu… Nous brûlons d’impatience de rencontrer ces contrôleurs bureaucratiques de chasse d’eau, avec leur équipement de haute technicité, et leur uniforme d’une gravité à toute épreuve.

Mais la lutte n’est pas terminée. Les gardiens intangibles de la liberté de tirer la chasse d’eau sans contrainte, et comme bon leur semble, n’ont pas encore choisi leur type de bonnet de lutte…  Bonnet phrygien ? Ni les défenseurs des feux de cheminée… dont les flammes ravissent en général les esthètes mélancoliques et les amoureux à l’unisson, qui se content fleurette sous les couleurs automnales. Bonnet de nuit ?

L’enfer du désir

13
jacques doillon lutte

jacques doillon lutte

À l’origine de ce film, Doillon dit qu’il y a une toile tardive de Cézanne, Les Bacchanales ou la lutte de l’amour (1880) : on y voit quatre couples qui s’affrontent plus qu’ils ne s’étreignent sous le regard d’un chien noir. Ici un seul couple, un homme et une femme qui se cherchent, se provoquent, s’empoignent et s’aiment dans un huis clos étouffant. Pour échapper au souvenir d’une nuit d’amour avortée, ils tentent de rejouer à l’infini la confrontation des désirs et des corps.

Au-delà du « pitch », il faut aborder ce film comme une épure car Doillon place l’homme et la femme dans un lieu unique, la maison et ses environs, il ne les nomme pas et toutes les confrontations se déroulent de manière codifiée. Elle, jeune comédienne, sait jouer avec les mots, lui écrivain marginal adore l’emprisonner dans des raisonnements contradictoires. D’abord les mots pour attaquer, provoquer, exciter puis les empoignades, les coups, les poursuites. Sur des dialogues très écrits, Sara Forestier et James Thierrée se lancent donc à corps perdu dans des combats spectaculaires inspirés de la lutte gréco-romaine. Si les premiers affrontements conservent un aspect burlesque qui fait sourire, la violence augmente à chaque « séance » et les corps des acteurs en portent d’ailleurs les traces…

Une intrigue secondaire se greffe sur cette relation ambigüe : la jeune femme vient pour régler la succession de son père récemment décédé. Au fur et à mesure qu’elle se débarrasse par les combats de la présence encombrante de son père mort et de la fratrie liguée contre elle, la femme apprivoise son désir pour l’assumer. Dans une ultime provocation elle l’exprime en termes très crus à l’homme devenu soudain un partenaire et non plus un adversaire : scène pivot du film, d’ailleurs la seule filmée en champ/contre-champ. Ensuite elle impose le silence car ils ont épuisé tous les mots du désir : place aux corps.

On a reproché à Doillon de filmer avec complaisance les combats et les corps nus, en particulier pour la fameuse scène dans la boue que certains jugent superflue. Cependant tout le film tend vers cette nudité et ces étreintes intenses qui expriment l’aboutissement du processus à l’œuvre dans les « séances de lutte » où les personnages restaient habillés. C’est James Thierrée qui a chorégraphié les combats, et il a su doser la violence et l’érotisme dans une progression qui tient compte de sa supériorité physique sur sa partenaire pourtant très énergique.

Si la musique sautillante de générique semble indiquer que tout le film ne serait qu’un jeu, l’image finale sous-entend l’inverse. Sous une lumière grise l’homme gît nu sur le sol, comme crucifié, les yeux fixés au plafond. La femme est recroquevillée sur lui, ils ont la peau blafarde et respirent à peine. La teinte cadavérique des épidermes rappelle brièvement L’Empire des sens mais la mise en scène évoque surtout la peinture… Doillon abandonne finalement ses personnages à l’orée de la folie après avoir décortiqué la mécanique destructrice du désir,  « un dernier espace de liberté » comme aurait pu dire Georges Bataille.

Mes séances de lutte, de Jacques Doillon avec Sara Forestier et James Thierrée, dans les salles depuis le 6 novembre.

Dans la Somme, le lait tourne au vinaigre

25
vache paysan manifestation

vache paysan manifestation

Aujourd’hui, une centaine d’agriculteurs déguisés en vache de la tête aux pieds se sont réunis devant le ministère de l’Agriculture pour meugler leur mécontentement. Rassemblés à l’appel de la Confédération paysanne, ils souhaitent lutter contre l’équivalent bovin des poulets en batterie : une ferme-usine dans la Somme qui  concentrera  1000 vaches laitières et 750 génisses pour produire 8 millions de litres par an !

Sur le plan social, cette gigantesque étable-usine n’aura besoin que de 25% de la main d’œuvre nécessaire pour assurer le fonctionnement des fermes artisanales. Quant aux happy few qui garderont leur emploi, ils verront leur salaire diminuer de 30-40%. À ces chiffres, il faudrait ajouter une notion moins quantifiable mais non moins importante : la dévalorisation d’un métier. L’éleveur se retrouvera ravalé au rang peu glorieux d’« assistant machine »

Les conséquences pour l’environnement seront, elles aussi, importantes.  Que faire du fumier de 1800 bovins concentrés dans un espace restreint ? Le lisier est traditionnellement connu pour être un apport riche en matière organique et en nutriments pour la terre.  Mais la production de ces bovins contient des contaminants, notamment des hormones, antibiotiques et pesticides résiduels, des organismes pathogènes,  nuisibles à la terre comme à ses habitants….

Alors, pour pousser un peu plus loin la logique industrialo-agricole, on construit des méthaniseurs. Une immense machine industrielle d’une puissance de 1,5 MW, qui servira à digérer les résidus et qui créera de l’énergie en même temps. Cette solution partielle ne fait que déplacer le gros du problème : les liquides de ce gros estomac mécanique  sont diplomatiquement déclarés « acceptables en termes toxiques et cancérigènes ». Ils seront répandus sur les terres voisines. Dans une région pluvieuse comme celle de la ferme-usine en cause, cela revient à épandre directement dans les nappes phréatiques, à les charger en nitrates et à recréer le phénomène des algues vertes.

Le domaine alimentaire est aussi touché. Le projet vise la rationalisation économique de la production bovine, pas sa qualité. Les conditions de vie des vaches ne permettent pas de produire du bon lait ou une viande supérieure. Elles seront parquées, pressurisées, exploitées industriellement et saturées de produits chimiques.

Bref, elles ne verront  jamais la couleur d’un pâturage, seront concentrées dans un espace restreint, seront bourrées de traitements antibiotiques préventifs pour éviter les épizooties, et n’auront aucun répit puisqu’elles seront soumises à trois traites par jour (contre une ou deux habituellement).

Les gens du coin se plaignent aussi de ce qu’une telle industrie détruit les campagnes qui se vident de leur vie et de leur âme.

Alors que le système agricole breton est à bout de souffle,  que toutes les productions volières et porcines ferment, prouvant l’impéritie du modèle industriel agro-alimentaire,  ce dernier se voit poussé à son paroxysme dans la Somme. En même temps, il serait erroné de nier complètement la dimension industrielle de l’agriculture moderne.  En clair, on ne peut pas tout miser sur les produits labellisés de très haute qualité. L’enjeu est donc d’éviter les excès d’un côté comme de l’autre. Dans cette réflexion, l’exemple de l’industrie automobile pourrait s’avérer utile. Le problème en France dans ce secteur n’est pas tant le fait que Renault et PSA ne fabriquent que des voitures d’entrée et de milieu de gamme mais qu’il n’existe pas d’acteur majeur dans le domaine des véhicules de luxe. C’est très bien de fabriquer des Logan et des Clio mais il faut également pouvoir proposer des BMW, des Porsche voire des Maserati. 

*Photo : Mathieu Eisinger.

Bienvenue dans l’Hôtel France

16

Frédéric Taddeï recevait, mardi soir, dans son émission Social Club sur Europe 1,l’éminence grise aux talents multiples et aux pronostics sinistres mais éclairés, Jacques Attali. Sa plume prolixe vient d’accoucher d’une Histoire de la modernité dans laquelle il interroge la capacité de l’humanité à penser son avenir.

Après une heure de discussion conceptuelle mais brillante et notamment un échange intéressant avec Alain Quemin, le spécialiste des hit-parades des artistes les plus « bankable » de l’art contemporain, Jacques Attali, emporté par ses convictions progressistes, termine son intervention en dévoilant que la seule manière, pour la France, d’incarner la modernité serait d’être un hôtel haut de gamme capable « d’accueillir et de recevoir touristes, investisseurs étrangers et artistes internationaux. »

Cette idée d’une France pour touristes consuméristes errant entre supermarchés et musées n’est pas une première. L’économiste l’avait déjà prophétisée sur quelques plateaux télé en 2011. Et en l’entendant de nouveau, il nous revient en écho la déclaration  déconcertante lancée par Michel Houellebecq au lendemain de son Prix Goncourt obtenu pour La carte et le territoire : « La France est un hôtel, rien de plus » Sa formule lapidaire avait alors froissé les cœurs les plus souverainistes convaincus que notre pays ne peut se réduire à une prestation de service, aussi luxueuse soit-elle, que ses habitants ne peuvent être compris comme des ayant-droit en transit sans devoir à accomplir et que le lien qui relie à une nation ne peut être seulement marchand.

Mais admettons qu’Attali ait raison, que la France soit tellement larguée qu’elle n’ait d’autre avenir que celui de cette nation hôtel, ouverte sur un monde de flux humains et financiers : encore faudrait-il que l’on ait toujours quelque chose à offrir de spécifiquement français, qu’il y ait donc un héritage conscient de sa particularité et religieusement cultivé et défendu. Mais lorsqu’on voit comment l’Etat est le premier à dilapider notre patrimoine, en envoyant pelleteuses et bulldozers pour détruire des édifices religieux ou en bradant ses hôtels particuliers, cette nation auberge risque de plus ressembler aux Novotel standardisés qu’à un Crillon étincelant de la beauté élégante des boiseries de ses salons.