Looking for Alain Juppé

Looking for Alain Juppé

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Tout aurait dû prodigieusement m’agacer, hier soir, dans la prestation d’Alain Juppé à Des Paroles et des Actes. D’abord, Alain Juppé lui-même. C’est qu’il m’a coûté cher, Alain Juppé, l’air de rien. Une bonne douzaine de journées de salaire perdues pendant les grèves de Novembre-Décembre 1995 quand une partie des profs avait soutenu les cheminots lors des manifs monstres. Il m’a coûté presque autant que François Fillon lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2003, c’est dire. Mais la différence entre François Fillon et Alain Juppé, c’est que François Fillon, avec sa réputation usurpée de gaulliste social, vingt ans après, est devenu thatchérien alors que Juppé est resté Juppé.

L’autre chose qui aurait dû m’énerver, c’est le dispositif de l’émission lui-même. Il y a deux sortes d’invités politiques à Des Paroles et des actes : ceux qu’on traite comme des valets indélicats aux idées biscornues et ceux pour qui on sort les boites à cirage, façon  Bon Marché pour Aquilino Morelle. Si vous êtes de gauche, vraiment de gauche, les économistes de service avec leur morgue toujours plus incroyable, vont vous martyriser à coups de démonte-pneus graphiques alors que tout invité social-libéral, libéral, ultralibéral, c’est à dire l’immense majorité d’entre eux ont vite le droit à un brevet de compétence. On devrait les nommer ministre des Finances, s’ils sont vraiment si forts que ça, ces économistes. Même remarque pour Pujadas, qui  sort son réservoir à morgue pour tous les « populistes » mais elkabbachise à tout va dans la connivence. Il fera une exception pour les invités trotskystes comme Philippe Poutou qui n’ont manifestement aucune chance d’accéder au pouvoir et qu’on peut traiter comme des enfants amusants.

Pourtant, malgré tout ça, Alain Juppé exerçait sur moi une certaine fascination, limite midinette, ce qui est manifestement arrivée à Marion Maréchal-Le Pen, tombée littéralement sous le charme de celui avec qui elle devait débattre. Et puis j’ai compris ce qui se passait. À tort ou à raison, Juppé paraissait rassurant. Je réalisais par contraste à quel point les autres, disons Hollande et Sarkozy, sont anxiogènes. Hollande parce qu’il n’est pas très bon et qu’il donne l’impression de pouvoir être plus mauvais encore, Sarkozy parce qu’il confond son retour en politique avec un retour sur scène, exposant son  ego blessé avec des désirs de vengeance qui feraient passer le comte de Monte-Cristo pour un modèle de pardon et d’équanimité, Juppé donnait l’impression que le monde dur et incertain qui est le nôtre, il le maîtrisait parfaitement, qu’il n’était pas question qu’il perde son sang-froid.

Juppé est bien entendu, je ne suis pas dupe, un homme de droite comme les autres. Il est européen, il n’a que la réduction des déficits pour horizon, il n’hésitera pas à sabrer dans ce qui reste d’aides sociales mais il ne donne pas l’impression de vouloir le faire en étant aux ordres du patronat comme un banal socialiste façon Valls ou Rebsamen ou par revanche de classe, façon Sarkozy, Wauquiez et consorts. En plus, lui, quand des ennuis judiciaires lui sont tombés dessus, il a fermé sa gueule par fidélité et n’est pas allé larmoyer sur BFM façon Lavrilleux.

Je l’ai aussi senti droit dans ses bottes quand les questions sociétales qui fâchent sont arrivées sur le tapis et qu’il a été interpellé sur le racisme en banlieue par une jeune beurette associative qui l’a accusé d’être un mâle blanc hétérosexuel de plus de soixante ans (il a remarqué assez justement qu’il n’y pouvait rien) et par une responsable de la manif pour tous, assez sexy d’ailleurs quand on aime le genre versaillais, qui l’a accusé, elle, à mots plus couverts, d’être un laxiste débauché qui allait faire s’effondrer la civilisation parce qu’il n’abolirait pas le mariage gay dans la minute. Dans les deux cas, face à ces deux faces de la même monnaie hystérique, il a montré qu’il ne serait pas du genre à instrumentaliser une partie des français contre les autres, bref à se rappeler qu’un président de la Vème, ça ne fait pas de la tactique à la petite semaine genre « diviser pour régner », cette spécialité sarko-hollandienne mais ça rassemble.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce normalien qui parle en ne faisant pas la moindre faute de français, -ce qui est reposant- et semble se souvenir que la France à une histoire, a reçu récemment le soutien du seul président de gauche de la Vème République, un certain Jacques Chirac.

*Photo : France 2.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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