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Education : du sang neuf pour le 93!

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C’est officiel, la Seine-Saint-Denis va devenir, en matière d’éducation, « une terre d’excellence ». Madame le ministre de l’Education nationale l’a expliqué doctement mercredi 19 novembre sur France Info, en annonçant 500 postes de professeurs du premier degré d’ici 2017, en plus des 300 déjà créés, par la vertu d’un « concours supplémentaire pour permettre à davantage de candidats de rejoindre la Seine-Saint-Denis ». Car ils se bousculent, les candidats, pour aller enseigner dans le 93, vous n’imaginez pas. L’an dernier, pour les 1050 postes à pourvoir dans l’académie de Créteil, pas moins de 3 892 s’étaient déclarés. Si seulement 1425 ont effectivement composé, c’est probablement faute de place pour accueillir les autres, à moins que ceux-ci n’aient pas trouvé le chemin de la salle d’examen, ou aient été dévorés par un nuage de sauterelles. Reste que sur les 1 425 présents, 980 furent déclarés admis, donc (presque) le quorum requis. Certes, les derniers lauréats, qui frisaient l’illettrisme, obtenaient une moyenne de d’à peine 4/20, mais Madame le ministre, qui a tout prévu, réfléchit pour l’année prochaine à l’interdiction de ces évaluations par les notes, dont on voit bien ici le caractère discriminatoire et stigmatisant.

Les esprits chagrins feront remarquer qu’il manquait tout de même 450 professeurs dans les écoles de Seine-Saint-Denis à la rentrée ; mais c’est qu’il faut également soutenir la politique volontariste du gouvernement en matière de lutte contre le chômage ! Le rectorat a pu ainsi mobiliser toutes ses énergies pour lever un bataillon de vacataires, certes eux aussi sous-payés, mais ô combien motivés, issu des meilleures filières de licence tourisme ou de BTS logistique, par une prompte opération de « phoning » en partenariat avec Pôle Emploi et les annonces du site leboncoin.fr. Ces nouveaux hussards, s’ils peuvent parfois manifester une primesautière rusticité, n’ont pas vocation à demeurer ad vitam dans l’ignorance complète de la chose pédagogique : Madame le Ministre a prévu pour eux un plan d’accompagnement destiné à  « en faire des enseignants à proprement parler ». Nous voilà rassurés. Mais alors, que demande le corps professoral en grève du 93 ? Quoi, ils ne sont pas payés depuis deux mois ? Eh bien justement : on vient de penser à leur envoyer des bons d’achat alimentaires…

 

Les différences entre PS et UMP sont minimes. Tant mieux!

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Causeur. L’impopularité de François Hollande et du PS devrait ouvrir un boulevard à l’UMP. Or, si, comme Hollande en 2012, vous profitez du rejet de vos adversaires, sans apparaître pour autant comme porteurs d’une alternative crédible…

Patrick Devedjian. C’est ainsi : en France, on ne gagne pas les élections, c’est l’adversaire qui les perd. Seulement cela suffit pour gagner les élections, pas pour diriger le pays. Résultat, quand on est dans l’opposition, on attend que l’adversaire échoue. Ce qui dispense de toute réflexion.

Et attendre, c’est ce que fait l’UMP aujourd’hui ?

Oui, mais nous avons encore un peu de temps. Fin novembre, nous aurons un nouveau président. Cela devrait être l’occasion d’engager enfin une vraie réflexion pour élaborer un projet de gouvernement, un projet de droite avec des idées et non pas des gadgets.

Encore faudrait-il savoir ce qu’est la droite. Qu’est-ce que l’ADN de la droite selon vous ?

Le problème de la droite, c’est que, depuis très longtemps, elle n’est plus que la « non-gauche ». Il faut qu’elle retrouve son identité. Je reste pour ma part fidèle à la définition de Raymond Aron : la gauche et la droite républicaines sont toutes les deux attachées à la liberté et à l’égalité. Mais quand celles-ci entrent en conflit, ce qui arrive nécessairement, la gauche arbitre en faveur de l’égalité et la droite en faveur de la liberté. Je révère l’égalité, mais, quand il faut choisir, je choisis la liberté. Voilà pourquoi je suis de droite.

Le ministre de l’économie actuel est donc de droite ?

Il est trop tôt pour le dire, car son discours varie et sa politique est encore floue. Mais oui, quand il dit qu’il faut abolir les trente-cinq heures, cela va effectivement dans le sens de la liberté…[access capability= »lire_inedits »]

C’est tout de même une définition minimaliste.

Évidemment, dans un monde démocratique, les différences se font à la marge. Mais la préférence pour la liberté, même à la marge, ce n’est pas rien !

À l’arrivée, on a l’UMPS : on ne voit pas des différences criantes entre Valls et Juppé.

Eh bien, voyez-vous, cette continuité me rend très heureux pour mon pays. Dans l’instabilité générale, elle permet au moins d’avoir une crédibilité sur la scène internationale. Et puis, cette histoire d’UMPS, c’est une vue de l’esprit. Il faut être extrémiste pour dire que l’UMP et le Parti socialiste, c’est la même chose, alors que le PS et le FN sont alliés objectifs, comme le montrent les triangulaires

Chevènement ne disait pas autre chose et il n’est pas franchement « extrémiste ».

Ça dépend des jours… Mais, sur le fond, vous avez raison, les différences sont faibles, et il en va ainsi dans la plupart des grandes démocraties, entre le Parti républicain et le Parti démocrate aux États-Unis, entre les conservateurs et les travaillistes en Angleterre. Accepter le consensus démocratique, c’est admettre qu’il n’y a pas deux camps ennemis et radicalement différents.

Mais différents, ils doivent l’être un peu. La droite n’est-elle pas aussi porteuse d’une certaine préférence pour l’ancien quand la gauche aime par principe ce qui est nouveau ?

Non, je ne crois pas que la droite ait le monopole du passé…

Il n’est pas question de monopole mais d’un brin de conservatisme, d’un certain rapport aux traditions…

J’ai le sentiment que la gauche est beaucoup plus conservatrice que la droite. Ce contresens vient de ce que l’affrontement entre les deux camps s’est articulé au moment de la Révolution française. Mais il faut rappeler que nous, la droite d’aujourd’hui, ne sommes pas les descendants des blancs, mais ceux des bleus !

Nous ne voulions pas vous assigner à la réaction. Nous parlons d’une certaine vision de l’histoire de France comme une longue litanie de crimes qui a cours à gauche…

Quels crimes ?

Colonialisme, esclavage, collaboration….

C’est l’histoire d’une nation, il y a des crimes ! Et puis je vous rappelle que le colonialisme était de gauche.

Le discours politique n’est pas une thèse d’histoire à la Sorbonne. Avec Chirac, athlète de la repentance, une partie de la droite (celle qui rêve d’être de gauche) pratique assidûment l’autoflagellation rétrospective que la gauche pratique volontiers…

Eh bien, il appartient aussi aux médias de rétablir les vérités historiques !

Si vous attendez que la vérité jaillisse des médias, on n’est pas rendus !

Il suffit d’être professionnel ! Le colonialisme, c’est un produit de gauche, cela n’est pas honteux d’ailleurs. Mais la gauche vénère le Jules Ferry de l’école laïque et oublie celui de la colonisation. Si la droite faisait son travail, elle ne se laisserait pas berner par une version idéologique de l’histoire.

Encore une fois, il ne s’agit pas de la réalité, mais des imaginaires respectifs de la droite et de la gauche…

Moi, je suis fatigué des « imaginaires »…

Vous essayez d’évacuer tout romantisme de la politique. C’est peut-être pour cela que la droite a perdu le combat culturel et moral. Vous ne croyez pas au « roman national » ?

Cela nous a fait tant de mal. Le romantisme a coïncidé avec le nationalisme et les grands massacres.

Faut-il en conclure que l’héritage ne compte pas ? Vous êtes vraiment de gauche !

Non, pas du tout, la France peut être fière de son héritage intellectuel, artistique, politique. Nous avons une littérature fabuleuse qui a fécondé le monde entier. L’identité de la France, c’est sa culture. Ma grand-mère ne parlait pas français ; mon grand-père l’a courtisée en lui envoyant un manuel de courtoisie française que je possède encore.

Mais aujourd’hui, même cette culture est contestée, car elle serait presque une forme d’oppression pour les nouveaux arrivants. Pensez-vous qu’on doive et qu’on puisse la leur imposer ?

Bien sûr ! Et ne soyons pas pessimistes : Modiano vient d’avoir le prix Nobel de littérature… C’est plus important que Jeff Koons qui s’installe à Versailles ! Le rayonnement, l’identité de la France, ce sont des réalités. Voilà de quoi devraient parler les responsables politiques.

Les Français ne décernent pas le prix Nobel de littérature, ils achètent le livre de Zemmour qui leur parle du roman national. Et la droite, elle, n’a d’autre horizon à proposer que le retour d’un ancien président ou d’un ancien Premier ministre. N’est-ce pas la marque d’une culture du chef, d’un goût pour le leadership plutôt que pour le pluralisme ?

C’est la conséquence du romantisme que vous révérez et c’est pourquoi la compétition est plus un affrontement entre hommes qu’entre idées et projets. On attend tout du président de la République : qu’il soit un génie dans sa capacité à concevoir l’avenir, qu’il fasse preuve d’un courage extrême pour réaliser les réformes nécessaires et qu’il soit irréprochable au plan de la vertu. En somme, il devrait être à la fois un génie, un héros et un saint…

C’est ainsi, la Ve République a été taillée pour de Gaulle…

Pour moi, de Gaulle n’était ni un génie, ni un héros, ni un saint, mais un grand talent.

Vous êtes de mauvaise humeur ?  

Je ne fais pas si bon marché du génie. Il s’est aussi souvent trompé. Certes, le 18 juin, il a fait preuve d’un don prophétique en incarnant la minorité du caractère français qui refuse ce qui apparaît comme inévitable. La décentralisation était une bonne idée, toujours d’actualité.

Donc de De Gaulle, vous gardez 1940 et 1969, le début et la fin… et rien entre les deux ?

Il y a tout de même le redressement de la France, mais l’excès de centralisation, l’excès de concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, l’accent mis sur une seule personne, le refus de l’équilibre des pouvoirs, tout cela est devenu la dérive de nos institutions.

Comment expliquer que cet excès de pouvoir génère un sentiment général d’impuissance du politique – et peut-être pas seulement un sentiment ?

Le pouvoir en France aujourd’hui, c’est l’éléphantiasis ! À partir du moment où un seul homme accapare toute la substance du pays, il est encombré par cette accumulation et, finalement, promis à l’impuissance. Le président de la République française a plus de pouvoir que Louis XIV et que le président des États-Unis. On a oublié que les Grecs disaient qu’on est plus intelligents à plusieurs.

Vous ne croyez pas à la nécessité de l’incarnation ?

Je ne suis pas monarchiste. On a besoin de temps en temps de quelques personnalités hors du commun pour donner un élan, surtout dans des situations de crise, mais l’histoire n’a pas besoin d’être incarnée en permanence !

Quoi qu’il en soit, votre camp ou une partie de votre camp se dit encore gaulliste. Quel sens cela a-t-il ?

J’aimerais croire que ce qui reste du gaullisme, à droite, c’est l’esprit du discours du 18 juin 1940 : résister contre ce qu’on considère comme des fatalités. Être gaulliste, c’est se dire que rien, tant qu’on est vivant, n’est inéluctable. Ensuite, c’est l’esprit prophétique : ce qu’on demande à un bon politique, ce n’est pas d’être un bon gestionnaire mais de savoir lire dans le marc de café, de comprendre l’évolution des choses et d’éclairer l’avenir. C’est d’ailleurs pour cela qu’on avait besoin de De Gaulle en 1940 et aussi en 1969 : il avait le sens de l’avenir.

Admettons. Et aujourd’hui, de quoi ou de qui avons-nous besoin ?

Nous avons besoin d’un équilibre des pouvoirs, de checks and balances à l’anglo-saxonne, car le système actuel est fou ! Pour commencer, il faut un Parlement qui ne soit pas, comme c’est le cas aujourd’hui, une chambre d’enregistrement. Ensuite, il faut revenir sur la coïncidence des élections législatives et de la présidentielle, qui affaiblit encore un Parlement où la majorité ne tient en réalité sa légitimité que du président. Résultat, les élections législatives s’apparentent à un référendum pour ou contre le président de la République, qui est élu depuis trois semaines…

Cela est vrai dans un système bipartisan, mais ne sommes-nous pas entrés, avec le FN, dans l’ère du tripartisme ?

Non, je crois qu’on continue à être dans un système bipartisan et je ne crois pas au risque du Front national.

Que le FN soit ou non un « risque », il n’en représente pas moins une troisième force inscrite durablement dans la vie politique française sans pour autant être associée à un camp ou à l’autre…

Je pense que le Front national continue à exercer sa fonction de protestation, mais qu’il joue un rôle extrêmement réduit dans la politique française, contrairement à ce que suggère l’obsession médiatique.

Médiatique ? Manuel Valls n’a-t-il pas récemment déclaré que l’extrême droite était à nos portes ? Et toutes les forces politiques lorgnent sur l’électorat frontiste…

Je sais bien que le FN est instrumentalisé par la gauche pour contenir la droite.

Bref, que vous le vouliez ou non, la progression du FN modifie les positions et les stratégies des autres acteurs comme un corps céleste infléchit le mouvement des autres… 

Sans doute, mais ce n’est pas le Soleil non plus ! Dans la galaxie, tous les jours, il y a des étoiles qui meurent. Pour filer votre métaphore astronomique, je ne suis pas certain que le FN exerce une telle influence sur le mouvement de la Terre.

Près d’un quart de l’électorat serait attiré par une étoile mourante ?

Ce qui compte, c’est d’avoir des leviers de pouvoir. De quel levier de pouvoir dispose le Front national ? Aucun ! Et les Français veulent qu’il en soit ainsi, puisque lors des élections législatives ils pourraient voter pour le Front national, élire des députés Front national, et ils ne le font pas !

Vous savez très bien que c’est une question de mode de scrutin.

Je le sais d’autant plus que j’ai moi-même été élu en 1986, quand l’introduction de la proportionnelle par François Mitterrand a fait entrer une trentaine de députés frontistes à l’Assemblée. Ils n’ont eu aucune influence sur les politiques menées.

Cela ne vous gêne pas qu’une partie des électeurs soit condamnée à n’avoir aucune influence ?

À vous entendre, le FN ne manque pas d’influence.

Quoi qu’il en soit, à vous entendre, rien n’aurait changé en trente ans. Le FN est tout de même passé de 5 % à 20 ou 25 % des voix.

Le Front national ne prospère jamais aussi bien que sur les carences de la droite. Quand la droite n’est pas elle-même, quand elle n’est pas capable de supprimer les trente-cinq heures, de supprimer l’ISF, quand elle n’assume pas ses fondements et ses valeurs, alors, effectivement, une partie de son électorat s’égare.

Vous vous racontez de belles histoires ! Le vote FN n’a rien à voir avec ces deux questions…

Le Front national n’offre aucune politique sérieuse à la crise économique et sociale, et les Français le savent.

Enfin, vous savez bien que pour les électeurs frontistes et pour une bonne partie des vôtres, la maîtrise de l’immigration, la crise de l’intégration et l’insécurité sont bien plus importantes, et que c’est sur ces questions-là que beaucoup ont voté Nicolas Sarkozy en 2007, tandis qu’en 2012 ils ont voté Hollande ou sont allés à la pêche !

Soyons raisonnables. L’immigration est une question à l’échelle européenne, et comme beaucoup des Français, à commencer par le Front national, ne veulent pas que cette question soit traitée à l’échelle européenne, ils sont malvenus de se plaindre du résultat.

Un peu court, non ? Les promesses de Nicolas Sarkozy ne valent donc rien ?

C’est beaucoup plus difficile que ce qu’on imagine ! Nous sommes dans la mondialisation et nous ne reviendrons pas en arrière.

La facilité des déplacements fait exploser les frontières nationales et les disparités de développement créent une forte instabilité.

En attendant, beaucoup de citoyens pensent, et pas forcément à tort, que l’usine à gaz européenne est structurellement inefficace en matière d’immigration et que l’État ferait mieux en agissant dans un cadre bilatéral. Et Nicolas Sarkozy a déjà annoncé que, si jamais…, il demanderait la révision de Schengen.  

Je ne crois absolument pas que les États soient en mesure de maîtriser les flux migratoires. Je suis allé étudier la question aux États-Unis, où la lutte contre l’immigration clandestine en provenance du Mexique est loin d’être un succès malgré les moyens énormes dont dispose le gouvernement. Alors la France n’est pas près d’y arriver toute seule ! On peut faire de la démagogie, on sait bien que c’est impossible.

Nicolas Sarkozy appréciera. Faut-il alors dire aux Français : « Désolé, mais la France n’a plus le droit de choisir qui elle veut accueillir » ?  

Il faut toujours dire la vérité, sinon, ça vous revient à la figure. Une véritable politique migratoire consiste effectivement à agir pour que l’Europe, qui a accaparé cette compétence légalement, par les traités, l’exerce réellement.

Vous parlez de vérité. Mais on sait bien que, pour être élu, il faut tenir un certain type de discours, un peu national-républicain et volontariste, que l’on abandonne une fois élu – notre ami Philippe Cohen appelait cela « le bluff républicain ». Chirac a promis de lutter contre la fracture sociale, Hollande a déclaré « Mon ennemi, c’est la finance ! », et Sarkozy a annoncé qu’il passerait le Kärcher. Et, une fois au pouvoir, tous ont découvert que c’était « plus compliqué que ça ». 

Vous êtes en train de me dire qu’il faut mentir pour être élu ?

Un peu, oui…

Et après ça, vous m’expliquerez que les Français sont le peuple le plus intelligent de la terre, c’est amusant. Moi, je pense que la vérité dans le discours politique a de beaux jours devant elle et que notre peuple est capable de la comprendre. C’est ainsi qu’on aura une chance non seulement d’accéder au pouvoir mais d’y rester. Le mensonge se retourne toujours contre vous.

Un discours de vérité exige une certaine clarté, or l’UMP est une maison si vaste que seule une ligne floue – et l’espoir de gagner – permet de rassembler toutes les demeures qui la constituent. De même, on peut se demander ce qui distingue Florian Philippot des souverainistes anti-libéraux de l’UMP ?

Facile : aux élections, ils votent différemment. Ils ne votent pas pour le même candidat à la présidentielle, ils ne votent pas pour le même maire…, et c’est ça qui compte.

Donc ils pensent la même chose mais ne votent pas de la même manière ?

Ça, c’est vous qui le dites ! Moi, je juge les gens sur leurs actes, pas sur leurs pensées prétendues. Et je constate que ces personnes que vous comparez ne votent pas de la même manière. Ça fait une différence.

Ne serait-il pas plus clair et plus sain pour le débat public et pour nos institutions d’avoir deux droites, une plus nationale et une autre plus libérale ?

Non ! L’alternative n’est pas entre la droite qui court après la gauche et la droite qui court après le Front national ! Quand elle imagine que c’est la seule alternative, la droite cesse d’être elle-même, et c’est son drame. Je ne veux courir ni après le PS ni après le FN. Et je suis un homme de droite.

En êtes-vous sûr ?

Oui, je l’assume !

À cause de la liberté ?  

Précisément, ou plutôt de la préférence ultime pour la liberté : je me garderais d’accuser les gens de gauche de ne pas aimer la liberté, je pense qu’ils l’aiment un peu moins que l’égalité. Moi, c’est le contraire.

Savoir qu’en cas de conflit entre la liberté et l’égalité vous serez plutôt du côté de la liberté peut-il suffire à donner envie aux licenciés de Gad de voter pour vous ?

Les chômeurs de Josselin ne me demandent pas quel est l’ADN de la droite, ils me demandent de leur trouver du travail et ils le demandent à tous les politiques, de gauche ou de droite. Autrement dit, ils nous demandent d’avoir une politique capable de créer de l’emploi dans notre pays. Notre réponse est qu’il faut favoriser l’investissement, tandis que la gauche fait tout le contraire ! Et quand il n’y a pas d’investissement, il n’y a pas de croissance et il n’y a pas d’emploi.

Sauf que la politique menée depuis 1983 dans la « continuité » a radicalement échoué sur ce plan. Beaucoup, à droite et à gauche, pensent que c’est la mondialisation qui est en cause et posent aujourd’hui la question des frontières. Ne faudrait-il pas réfléchir à un « protectionnisme intelligent »… 

Je pense que le protectionnisme, pour notre pays en tout cas, n’est pas une réponse possible.

Mais ce n’est pas non plus possible au niveau européen car nous ne serons jamais tous d’accord…

L’Europe est ce que nous la faisons ! Et nous n’en faisons pas assez ! L’Europe n’est que l’alibi de notre lâcheté ! Parce que, quand la France et l’Allemagne se mettent d’accord, toute l’Europe les suit. Donc la France a les moyens, et elle l’a démontré tout au long de l’histoire, d’infléchir et d’orienter toute la politique européenne…

Donnez-nous un exemple d’un infléchissement obtenu par la France depuis 1993.

Sarkozy a réussi à renégocier le Traité constitutionnel européen qui était dans l’impasse. Il l’a voulu, il l’a réussi.

Vous voulez dire qu’il a réussi à contourner le vote négatif des Français ?

Oui.

Donc, en plus d’être gouvernés par des pouvoirs de plus en plus impuissants, les Français doivent accepter d’être dépouillés de leur souveraineté de citoyens ?

Cessez d’entretenir ces fantasmes ! Dites-leur les choses comme elles sont ! Vous rendez-vous compte que vous vivez dans un monde schizophrénique ? Vous me dites : « Tout cela est vrai. Mais peu importe puisque les gens pensent le contraire et que c’est cela qui compte ! » Non, ce qui compte, c’est la vérité ! Parce que si vous niez le réel, il vous saute à la figure !

Nous n’avons pas dit que « tout cela » était vrai, certainement pas ! Beaucoup de Français pensent que l’Europe ne les protège pas, au contraire, qu’elle les livre pieds et poings liés au capitalisme mondialisé. Et en même temps ils se sentent abandonnés par leur propre État.  

Mais sans la monnaie unique, pour prendre cet exemple, notre situation serait mille fois pire !

En somme, vous refusez de prendre les Français pour des cons, mais quand ils votent, vous dites qu’ils se trompent ?  

Oui, ils ont aussi parfois de mauvais bergers et la droite a des responsabilités lourdes dans la mesure où elle n’est pas capable de leur expliquer le fond des choses.

Donc, c’est un problème de pédagogie. Mais il ne s’agit pas de dossiers techniques. Le problème, c’est que nous avons quitté la rive de l’État-nation à l’ancienne, sans pour autant parvenir à la rive post-nationale. Du coup, l’Europe, structure politique quasi étatique sans nation pose donc un grave problème de légitimité.  

Oui, l’Europe souffre d’un déficit de légitimité, j’en conviens volontiers, mais parce que c’est une construction démocratique en devenir, et que le point auquel nous sommes est loin d’être satisfaisant. De même, le fonctionnement de la démocratie dans notre pays est loin d’être satisfaisant. Reste qu’il ne faut pas se raconter d’histoire : nous sommes au milieu du gué mais nous ne reviendrons jamais à l’État-nation des origines.

En attendant, dans le capitalisme global et financiarisé qu’on propose comme horizon radieux et inéluctable, les peuples ronchons, donc « populistes », ont le sentiment que le patron de Google ou de Total a plus de pouvoir que François Hollande. Ça ne vous pose pas de problème ? 

Mais tout pose des problèmes dans la vie ! Bien entendu que le capitalisme pose des problèmes ! La démocratie pose des problèmes ! Et moi aussi, je pose des problèmes ! Mon idéal n’est pas de créer un monde sans problème. Le problème n’est pas le capitalisme ni les actionnaires comme on le répète. Ce ne sont pas les actionnaires qui contrôlent le capitalisme, ce sont les dirigeants de sociétés, qui constituent un cercle extrêmement étroit et fermé qui pratique l’autosélection. Regardez comment on devient président de Paribas par exemple : monsieur Baudouin Prot a désigné son successeur. Le noyau dirigeant de toutes les grandes entreprises mondiales constitue un petit cénacle qui s’auto-reproduit par cooptations.

Mais la droite n’a pas peu contribué à créer ce cénacle, rappelons-nous seulement les « noyaux durs » de Balladur…

En réalité, ce n’est pas la droite ni la gauche, mais l’État, qui est responsable de notre plus grave échec. Cela fait des décennies que l’industrie vit sous l’autorité de la haute administration et que nous avons cessé d’avoir une politique industrielle. Il n’y a pas de capitalisme français, il y a simplement un système dans lequel un haut fonctionnaire débute sa carrière dans les cabinets ministériels et la poursuit dans le pantouflage. La plupart des grandes entreprises françaises du CAC 40 sont dirigées par d’anciens hauts fonctionnaires. Il est logique que cette haute administration, incapable de concevoir une politique industrielle, ne soit pas toujours la meilleure pour diriger une entreprise.[/access]

*Photo : Hannah.

Juppé/ Sarkozy : l’édredon et le jeu de quilles

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J’ai souvent exprimé ici mon allergie à Sarkozy et j’ai encouragé son élimination en 2012. Mais j’avoue que face à la situation qui se dessine pour 2017, je suis assez perplexe.

– premier constat : la gauche est dans les choux. La probabilité que le candidat socialiste, quel qu’il soit, se qualifie pour le second tour est infime.

– deuxième constat : Le Pen est très haut dans les sondages et elle sera très probablement qualifiée pour le second tour  et très probablement en tête au premier.

– troisième constat : le candidat de la droite a de très fortes chances de l’emporter au second tour face à Marine Le Pen. Vraisemblablement par 55 à 60 % contre 45 à 40 %.

– quatrième constat : La primaire au sein de l’UMP et de la droite élargie désignera comme candidat de la droite celui qui sera très certainement le futur président de la République.

– cinquième constat : Fillon est dans les choux. Indépendamment de ses déboires récents, il n’a jamais réussi à s’imposer. C’est un velléitaire qui voulait conquérir Paris mais qui n’a pas tenté sa chance, qui voulait prendre le parti mais qui a finalement renoncé, qui avait des convictions sociales mais qui les a abandonnées pour un programme thatchérien.

Donc le futur président de la République sera soit Alain Juppé, soit Nicolas Sarkozy. Qu’en attendre ? Qu’en espérer ? Laissons de côté les hypothèques judiciaires qui frappent Sarkozy : certaines sont bénignes, d’autres sont plus graves mais incertaines. Si Sarkozy est rattrapé par les affaires, Alain Juppé deviendra président (c’est d’ailleurs son pari, parce qu’à l’applaudimètre, il ne part pas gagnant). Mais prenons l’hypothèse où Sarkozy se débarrasse de ses affaires, voire en tire parti en se posant en victime. Alors Juppé ou Sarkozy ?

Sur le plan de la personne et de ce qu’elle incarne : Alain Juppé est une tête bien pleine et bien faite : Il est à la fois le représentant de la technocratie française (ENA) et du pouvoir intellectuel (Normale-Sup). Il a une élégance et une prestance naturelles. Il s’exprime avec distinction et représente une France respectable dans les instances internationales.

Nicolas Sarkozy est relativement inculte pour sa part. Ses études de droit n’ont pas été brillantes. Il n’a pas de prestance et s’exprime parfois vulgairement et souvent avec un syntaxe approximative. Son comportement, ses tee-shirts NYPD, ses Ray-bans et ses loffers à pampille nous font souvent rire, parfois honte.

Sur le plan de la politique intérieure : Alain Juppé se positionne sur un projet plus centriste, moins identitaire et sécuritaire que Nicolas Sarkozy. Mais dans les faits, on sait aujourd’hui que Sarkozy, même s’il est fort en gueule, ne pratique pas une politique très différente de celle que prône Juppé, ni même Hollande d’ailleurs : le nombre d’immigrés entrant en France et les conditions d’accueil qui leur sont faites sont les mêmes sous Sarkozy, sous Hollande et ce qu’ils seraient probablement sous Juppé.

Sur le plan international : Juppé a amorcé sous Balladur et Chirac et parachevé sous Sarkozy la réintégration de la France dans les organes de commandement de l’Otan. Tous deux ont soutenu une plus forte intégration de nos armées désormais totalement otanisées. Tous deux ont considérablement réduit le format de nos armées. La France sous Juppé et sous Sarkozy serait certainement un allié sérieux, souvent complaisant à l’égard des USA, manifestant parfois une certaine indépendance (Sarkozy s’étant montré assez proche de Poutine). On peut prédire que Juppé comme Sarkozy seront à égalité moins atlantistes toutefois que Hollande, mais quand même assez éloignés l’un et l’autre d’une vision de la France à l’avant-garde des remises en cause de l’ordre (ou du désordre) établi par les USA.

Sur le plan économique et européen : Sur le papier, aucun deux candidats ne remet en cause la doxa de la politique de l’offre, l’adhésion à la politique déflationniste imposée par l’Euroland. Les deux candidats sont fidèles à l’Euro.

À ce stade, il est donc difficile de départager les deux candidats. Sur le papier, leurs politiques seront très peu différentes de celle de François Hollande. Après l’éteignoir de toute ambition nationale et de renouveau incarné par Hollande, il faut s’attendre à une France qui se planque au chaud et qui s’ankylose mollement avec Juppé comme avec Sarkozy.

Pourtant, les deux choix ne sont pas les mêmes.  Rien d’exaltant dans cette alternative. Nous venons de vivre une séquence de douze ans de recul pilotés par la droite et par la gauche. Avec Juppé nous sommes certains à 100% d’en reprendre pour 5 ans, rien ne bougera, rien ne se passera, sinon un lent déclin ponctué de quelques crises.

Avec Sarkozy, nous en sommes quasi-certains aussi, mais à 90% seulement. Pourquoi ? Parce que manifestement Sarkozy, au contraire de Juppé, n’est pas totalement raisonnable. Sa relative imprévisibilité, sa démagogie, son absence de convictions, peuvent le faire sortir du cadre qu’on imagine. Par le haut ou par le bas :

– par le haut : confronté à des événements majeurs, prenant soudainement conscience des contradictions de la politique qu’il prône depuis plusieurs années, il a suffisamment de folie pour renverser la table et engager une politique de remise en cause de l’euro et de sursaut national. C’est peu probable (10%), mais c’est possible.

– par le bas : confronté à une situation sans cesse aggravée et à un président (Sarkozy) toujours plus contesté, la rue s’agite fortement. Sarkozy se braque et entraîne la France dans un chaos révolutionnaire. Il peut en sortir du très mauvais, mais aussi du bon : la remise à plat de ce que la France veut être dans le monde nouveau. S’engage alors un renouveau complet de notre personnel politique.

Dans la situation politique inédite à laquelle nous sommes confrontés, il est donc quasi certain qu’avec Alain Juppé, la France prolonge encore cinq ans l’expérience du hollandisme mou par la politique de l’édredon (on se planque au chaud et on s’endort mollement). Avec Sarkozy au pouvoir, les choses sont un peu moins sûres. Mais un peu seulement. Sarkozy peut, par calcul ou par maladresse, se comporter comme un chien dans un jeu de quilles et renverser l’ordre établi. Il en est capable. Juppé, lui, est trop bien élevé pour cela.

*Photo : Thibaut Moritz-Pool/SIPA. 00698534_000004.

Hommage au général Pierre Guillain de Bénouville

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« Le bien le plus précieux de l’homme n’est pas la vie, c’est  l’honneur. »
Pierre Guillain de Bénouville

Le 5 novembre dernier était célébré, à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, le centenaire de la naissance du général Pierre Guillain de Bénouville. Réunissant de nombreuses personnalités du monde politique et journalistique, cette exposition commémorative, conjoitement organisée par Laurent Dassault et par la Société Baudelaire présidée par Isée Saint-John Knowles en collaboration avec l’avocat-historien Charles Benfredj, évoque la vie d’un héros baudelairien qui vécut à l’écart des sentiers battus.

Né le 8 août 1914 à Amsterdam, Pierre Guillain de Bénouville passe sa scolarité chez les Jésuites à Angoulême. Il fait alors la connaissance d’un élève de l’école libre, son cadet de deux ans, François Mitterrand, avec qui il servira la messe. Pendant les années trente, Bénouville s’installe à Paris pour y étudier les Lettres. C’est alors qu’il projette dans sa vie les pensées et les rêves de Baudelaire auxquels il restera indéfectiblement attaché : en 1936, âgé de 22 ans, il écrit son premier ouvrage, Baudelaire, le trop chrétien. Il part également, pendant l’été 1936, combattre en Espagne dans les rangs carlistes avec son ami Michel de Camaret.

A la même époque, il vit ses premiers affrontements entre communistes et camelots du roi. Royaliste, Bénouville, qui exècre la IIIème République, se tient aux côtés de ces derniers. La montée du nazisme le heurte alors profondément. La philosophie qui sous-tend l’Allemagne hitlérienne le conduit à rédiger un ouvrage fort, Le Réveil du paganisme. Les Accords de Munich qu’il critique avec virulence l’amènent à rompre, dès 1938, avec l’Action française.

Mobilisé en 1939 après d’héroïques combats en Alsace, puis dans les Vosges, il est fait prisonnier mais parvient à s’évader. Repris, il s’évade à nouveau et gagne la zone sud où il s’embarque pour l’Algérie afin de rejoindre Londres. Dès son arrivée en février 1941, il est arrêté à Alger. Libéré le 1er avril de la même année, il est arrêté une nouvelle fois et transféré à la prison maritime de Toulon. En dépit des conditions abjectes de détention, il rédige un nouvel ouvrage : Saint Louis ou le Printemps de la France. Acquitté par le Tribunal militaire en août 1941, il renonce à son projet de gagner Londres et rejoint la Résistance, d’abord à Radio Patrie (rattachée au S.O.E britannique). Il fait alors une rencontre décisive, celle d’Henri Frenay, fondateur et chef du mouvement Combat, dont il devient le conseiller pour les affaires militaires, et un adjoint fidèle.

Dès 1942, Bénouville perçoit les manœuvres de ceux qui souhaitent ressusciter le régime des partis à la fin de la guerre. Il confira plus tard à Alain Griotteray : « Le Conseil national de la résistance fondé par Jean Moulin était une invention politique à laquelle nous n’avons donné notre accord que du bout des lèvres. De Gaulle en avait besoin pour justifier son action devant les Américains. Quant à l’Assemblée provisoire d’Alger, qui a permis la réhabilitation des partis, là encore à cause des Américains, c’était une farce. »[1. Alain Griotteray, 1940 : la droite était au rendez-vous. Qui furent les premiers résistants ?, Editions Robert Laffont, 1985.]

Sous la direction d’Henri Frenay (le Patron), Pierre Guillain de Bénouville et Claude Bourdet (Lorrain) dirigent « Combat », le plus important Mouvement de Zone Sud, fondateur des Groupes Francs, de la Résistance Fer, du « noyautage des administrations publiques », mais également de l’Armée Secrète. Inventeur du sigle MUR (Mouvements Unis de Résistance) en 1943, Bénouville fait partie de son Comité Directeur. Avec Philippe Monod, également membre de Combat, il établit et approfondit en Suisse les contacts avec les Services spéciaux américains dirigés par Allen Dulles et Max Shoop. Il franchira la frontière clandestinement plus de cinquante fois !

En avril 1944, il traverse l’Espagne puis rejoint Alger où il est reçu par le général de Gaulle dont il deviendra un fidèle. Il s’engage dans l’Armée d’Afrique commandée par le futur maréchal Juin et combat dans ses rangs de mai à juin 1944. Ayant à nouveau rejoint la Résistance française à l’été 1944, le véhicule qu’il conduisait se retourne dans un ravin pour échapper à une patrouille ennemie. Miraculeusement, il survit malgré de très graves blessures qui lui laisseront d’importantes séquelles physiques.

Au lendemain de la guerre, il est fait Grand Officier de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération, décoré de la Croix de guerre 1939-1945 (cinq citations), de la Médaille de la Résistance, de la Croix de guerre belge et de l’Ordre de Léopold. Il est promu général de Brigade à 30 ans par le général de Gaulle qu’il suivra dorénavant politiquement.

Elu Député gaulliste d’Ille et Vilaine de 1951 à 1955 puis de 1958 à 1962, il devient Député de Paris entre 1970 et 1983. Il est également le plus proche collaborateur de Marcel Dassault qu’il secondera pendant près d’un demi-siècle tout en menant une prestigieuse carrière dans le secteur privé : administrateur des Editions Robert Laffont et président de Jours de France. Profitant de sa position au sein du groupe militaro-industriel Dassault, il put fournir des armes à l’Etat d’Israël en contournant l’embargo décrété par le gouvernement français lors de la guerre des Six Jours en juin 1967.

De 1985 à 1990, Jacques Soustelle représente en Angleterre le général de Bénouville,  président  d’honneur  de  la  Société  Baudelaire,  à  l’occasion  d’hommages officiels rendus au peintre des Fleurs du Mal, Limouse.

C’est à Paris que Pierre Guillain de Bénouville s’éteint le 4 décembre 2001. Une cérémonie d’hommage lui a été consacrée en l’église Saint-Louis des Invalides en présence de tous les hauts personnages de la République et de ses amis qui lui ont toujours conservé respect, fidélité et affection.

Sade, le premier écrivain furieux

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sade biberstein furie

À la date du 10 mai 1606, Pierre de L’Estoile note dans son journal : « Un gentilhomme sans jambes, comme sans Dieu, eut ce jour la tête tranchée en Grève, où il ne voulut ni prêtre ni ministre, ni même invoquer Dieu une fois seulement, comme vrai athéiste qu’il était. » Sans jambes, sans Dieu, sans tête. Le préfixe privatif qui définit l’athéisme poursuit son chemin. Le libertin est celui qui s’écarte, logé dans la négation des valeurs : im/moral, im/pie, in/décent, in/tempérant, ir/réligieux, dé/voyé. La Justesse de la langue française de Gabriel Girard (1718) marque les degrés qui distinguent le libertin, le vagabond et le bandit, pour autant que « le dérèglement est le partage de tous les trois ». Le libertin est l’être du dérèglement.

Libéré de Charenton le 2 avril 1790, toujours plein d’orgueil, la tête pleine de scènes à écrire, à crever la page et pulvériser le lecteur, après la perte du manuscrit des 120 journées de Sodome, Sade fait paraître anonymement Justine ou les Malheurs de la vertu, l’année suivante. Dénonçant la peinture de « crimes révoltants », la Feuille de correspondance du libraire invite les personnes chargées de l’éducation des jeunes gens à soustraire ce roman « très dangereux » de leur vue. Les Affiches, annonces et avis divers de Ducray-Duminil – heureux auteur de Lolotte et Fanfan, de Petit Jacques et Georgette – s’inquiètent de Justine et de Juliette : « Tout ce qui est possible à l’imagination la plus déréglée d’inventer d’indécent, de sophistique, de dégoûtant même, se trouve amoncelé dans ce roman bizarre, dont le titre pourrait intéresser et tromper les âmes sensibles et honnêtes. » Les membres de la section de la place Vendôme, qui deviendra la place des Piques, savent-ils que le citoyen Sade est l’auteur de ce roman « épouvantable » ?[access capability= »lire_inedits »]

Secrétaire, commissaire, président de la section, Sade n’en est pas moins dénoncé, emprisonné, et finalement accusé par Fouquier-Tinville de correspondance avec les ennemis de la République, comme partisan du fédéralisme et « vil satellite » du tyran. Libéré le 15 octobre 1794, après la chute de Robespierre, endetté, sans ressources, il espère en 1795 le succès d’Aline et Valcour, paru sous son nom, et celui de La Philosophie dans le boudoir ou les Instituteurs immoraux, présenté comme l’« ouvrage posthume de l’auteur de Justine ». De L’École du libertinage aux Instituteurs immoraux, l’enseignement se poursuit. Comme l’explique Mme de Saint-Ange, qui, dans La Philosophie dans le boudoir, veut enseigner à Eugénie les principes du libertinage le plus effréné, « il s’agit d’une éducation ». Et puisque Robespierre a fait de la vertu un principe de gouvernement, puisque les instituteurs de l’école publique enseignent la moralité républicaine, puisque les philosophes des Lumières s’évertuent à montrer que l’athéisme n’empêche pas l’honnêteté, c’est à corrompre leur élève que se vouent les précepteurs sadiens : « Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d’éduquer cette enfant ; quelles délices pour toi de la corrompre, d’étouffer dans ce jeune cœur toutes les semences de vertu et de religion qu’y placèrent ses institutrices ! En vérité, cela est trop roué pour moi. »

Morellet croit protéger la cause philosophique lorsqu’il évoque dans ses Mémoires (1821) les dîners du baron d’Holbach : « Or, c’est là qu’il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais : quand je dis libre, j’entends en matière de philosophie, de religion, de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. » C’est compter sans Sade qui estime que, s’il est question d’instruire librement, comment séparer philosophie, religion, politique, libertinage du discours et des outrances de la langue sexuelle ? Eugénie, elle, sature donc l’expression : « Me voilà donc à la fois incestueuse, adultère, sodomite, et tout cela pour une fille qui n’est dépucelée que d’aujourd’hui. » Quant à Mme de Saint-Ange, elle réduit à rien les savantes manœuvres de Mme de Merteuil chez Laclos : « J’ai peut-être été foutue par plus de dix ou douze mille individus… et on me croit sage dans mes sociétés. » Le mot « foutre » est à l’ordre du texte et la surenchère est programmée : « Doublons, triplons donc sans rien craindre ces délicieux incestes. »

À raisonner modérément, on multiplie les contradictions. Le libertin version Sade se doit de raisonner furieusement. Il invoque la Nature, qui autorise l’impudeur, l’adultère, la calomnie, le viol, l’inceste, la prostitution généralisée, la pédérastie, le massacre des nourrissons, l’écrasement des pauvres, l’exercice de la cruauté, le frisson du crime. Le battement de la langue est porté à l’extrême. Hyper-espace. Hyper-vitesse. « Sacredieu ! » « Foutredieu ! » « Tripledieu ! » Pas un libertin chez Sade qui ne se jette sur ses victimes comme un furieux. Le régime de la fureur est celui de l’écriture lorsqu’elle cède à son emportement, lorsqu’elle se jette au bout d’elle-même comme au bout de l’enfer, au-delà de l’esprit et de la raison, au-delà du tricotis des intrigues et des psychologies, pour qu’advienne dans l’entêtement, la surenchère et la saturation, l’extase libertine de la langue.

Rien de mieux pour mettre au jour la prédation des grands seigneurs féodaux qui hantent les salons habités par le souvenir des anciennes chasses, la gueule des maîtres et des chiens barbouillée du sang des bêtes éventrées. Rien de mieux pour dévoiler au lecteur tout ce qu’il a toujours voulu ignorer sur le sexe, sa violence, son vertige.

Entre le néoclassicisme, qui ramène la ligne à la raison, et le gouffre du sublime, au moment où la représentation connaît une de ses plus grandes crises, Sade « outre » le roman comme on dit que la passion outre l’amour, que la furie outre la colère. Et pourquoi s’arrêter quand on a épousé le vertige ? C’est le propre du roman, son défi et son risque. Roland Barthes disait de Voltaire qu’il est le dernier écrivain heureux. Sade est le premier écrivain furieux.[/access]

*Photo: wikicommons/Bibliothèque des Curieux

Une vie de riens

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sainte therese lisieux

Dans la crypte, Thérèse meurt devant nous. La tuberculose est l’aboutissement de deux années où elle a marché obstinément dans la nuit de la foi, ayant l’impression que Dieu l’a quittée, qu’il n’existe pas, qu’elle a vécu en vain. Mais voilà qu’elle entre dans la vie, comme disent les carmélites, c’est-à-dire que commence son incroyable postérité. « Tu le sais, ô mon Dieu, pour t’aimer sur la terre, / je n’ai rien qu’aujourd’hui. /Vivre d’amour, c’est bannir toute crainte /Tout souvenir du passé. / De mes péchés, je ne vois nulle empreinte. / En un instant, l’amour a tout brûlé. » (Michel Pascal).

L’actualité constante des saints est une évidence et un mystère. Il n’est pas certain que tous parlent à chacun en permanence, même si novembre 1914, sa fête des morts et sa Toussaint encouragent à considérer l’immense communauté de ceux qui nous ont précédés, certains aux qualités extraordinaires, d’autres emportés par les circonstances. Thérèse fait partie de la catégorie des “plats”, en quelque sorte : rien de romantique, rien d’évidemment exceptionnel, rien de glorieux. Ce sont de bons saints pour tous les jours. Ils sont là, avec leurs vies étalées, proches et discrets, certains accablés de prières et d’autres désœuvrés.

La vie de Thérèse n’a rien d’aimable : une carmélite, élevée par ses sœurs qui la précèdent au Carmel, tôt rentrée au couvent, morte jeune et peut-être pour rien au fond de la province… Et l’incroyable ferveur autour de Thérèse est peut-être encore plus déroutante, dérangeante : canonisée en 1925, docteur de l’Église en 1997, tout ça pour avoir écrit Histoire d’une âme (qui s’appelait au départ Histoire printanière d’une petite fleur blanche…), voilà qui paraît disproportionnée. Dérangeante aussi la ferveur autour de Thérèse (puis de ses parents, comme si la sainteté devenait affaire de famille), le torrent de prières déversées, le déluge de grâces reçues, cette détestable impression d’une popularité sans esprit critique, d’un engouement sans réflexion, avant-hier Thérèse, hier Mère Teresa, aujourd’hui Omar Sy ; et ces statues navrantes…

Mais Thérèse va bien au-delà de ces apparences : elle est celle qui affirme avec force que chacun peut être saint, et que pour ce faire il suffit d’être concentré. On dirait presque du développement personnel, mais sa « petite voie » ne consiste pas à outrepasser ses limites ou à prétendre à je ne sais quelle acceptation qui les abolirait au même moment. Non, Thérèse prêche pour le quotidien, le ténu, le minuscule. Son Dieu est dans la brise légère (Livre des Rois, chap. 19, v. 1-12). Son Dieu a vécu caché pendant trente ans. Son Dieu est né et a appris à marcher. Thérèse veut apprendre aux autres ce Dieu intime, cette sainteté de l’instant, cette sainteté de la concentration sur l’ordinaire.

C’est exactement ce que retranscrit Michel Pascal dans Thérèse l’universelle, dont l’affiche met en exergue une parole de Thérèse bien propre à parler aux contemporains : « Le plus petit acte d’amour est plus grand que la plus grande des cathédrales. » Thérèse est sur scène, déjà morte mais revenue le temps de nous raconter sa vie et surtout de nous apprendre à percevoir la saveur des choses, la grâce qu’elles recèlent, et d’abord la grâce d’un monologue d’une heure, « mais une vraie heure, soixante vraies minutes, toutes neuves ». Ce temps des enfants qui ne sont jamais lassés par quoi que ce soit, même de lancer soixante fois une balle, et ne comprennent pas que le jeu nous lasse vite. L’auteur a voulu une Thérèse joyeuse, comme était son modèle jusqu’à sa maladie, primesautière, décalée à proportion de sa joie simple qu’elle partage sans honte, vivant devant nous cette intensité du présent, cette paix de l’âme qui ne s’acquiert pas au travers de sévères macérations.

Le texte brave la naïveté, comme l’actrice (remarquable Justine Thibaudat, qui a joué la pièce à Fleury-Mérogis) brave le ridicule, ravie de manger une purée de navet et étendant tranquillement un linge factice sur une corde inexistante. Entre deux enseignements de la voie petite, elle raconte sa vie menue que traverse un Dieu immense, universel : amour, vie, quelque nom qu’on lui donne, lui fait dire l’auteur, pourvu que ce soit celui qui nous éveille à prendre conscience de l’instant. Le monologue se fait exhortation et jeu avec la salle, dans un équilibre délicat qui suppose qu’on s’abandonne : la jeune femme sur scène n’a pas l’air d’en douter, non plus que de l’intérêt des anecdotes si minces qu’elle nous raconte – ou de ses fulgurances mystiques. Elle avance avec volonté, cette volonté pleine et entière qui a animé son héroïne, même au creux de ses doutes. Le texte coule de source, aussi rapide que la vie de Thérèse. Et comme sa vie, il se conclue par une formidable ouverture : « Rien n’est plus concret que Dieu. » Rien de plus universel que cette espérance.

Thérèse l’universelle, de Michel Pascal, avec en alternance Justine Thibaudat et Marie Lussignol, jusqu’au 31 décembre 2014.

Crypte de l’église Notre-Dame-des-Champs, 27 rue du Montparnasse, Paris 6e.

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51236385_000001

Frédéric Pajak sur les traces de Walter Benjamin

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manifeste incertain pajak

Un mercredi de novembre, seize heures. Peu de temps me sépare d’un dîner prévu avec Frédéric Pajak, et pour la première fois de ma très jeune vie parisienne, j’éprouve l’impérieux désir de lire un homme avant de le rencontrer. Sans doute autant par curiosité que par précaution, je me demandais quelle sensibilité masquaient cette silhouette d’explorateur du Grand Nord et ces yeux glacials entrevus un soir par le joyeux hasard qui préside aux rencontres dans le japonais de la rue des Ciseaux.

Sous un ciel gris qui rendait Paris aussi noir et blanc que l’univers dans lequel je m’apprêtais à plonger, j’ai traversé le boulevard Saint-Germain et dix minutes plus tard, devant un café noir, j’ouvrais le Manifeste Incertain 3, dernière pièce en date d’une série de dix récits écrits et dessinés, récompensée par le prix Médicis essai 2014.

D’emblée, impossible de savoir ni où l’on va, ni si l’on y arrivera, et l’on se dit qu’il serait probablement mieux de se perdre en chemin : que l’incertitude n’est pas forcément stérile, qu’elle enfante bien plus de rêveries qu’une idée fixe. C’est dans un enchevêtrement de trajectoires frénétiques que nous sommes parachutés, à travers un monde qui s’est arrêté de tourner, celui du XXème siècle, violent et inepte anthropophage, auquel tous tentent d’échapper.

Walter Benjamin dans son dernier voyage le long d’un sentier de contrebandiers entre la France occupée et l’Espagne, Ezra Pound dans l’Italie fasciste et post-fasciste, Pajak lui-même, après une nuit d’ivresse à Marseille et sous la pluie de Paris, se croisent sans se retourner. Les récits enchâssés se répondent, se frôlent sans toutefois s’épouser ni se confondre. Et dans cette course, ces derniers comme le lecteur se font rattraper par l’Histoire, surgie crûment des illustrations. Une simple bâtisse, striée de barreaux, devenant une prison oppressante, un toit de tôle, des cages alignées mais vides, des barbelés tout juste emmêlés, l’horizon bouché tantôt par une croix gammée, tantôt par la hideur des voies de chemin de fer… L’absence de toute âme qui vive, dans ces scènes concentrationnaires, en dit plus long sur ce cauchemar que n’importe quelle reconstitution en couleurs et en costumes de France Télévision.

Une lumière aveuglante est jetée sur des pans de l’histoire que nous préférons d’ordinaire camoufler, à l’ombre d’autres horreurs un peu plus lointaines, donc plus faciles à regarder. L’air de rien, mais fermement, Pajak brosse un tableau de la France de Vichy, dans lequel les noms de Gurs – camp de prisonniers d’où s’échappa en 1940 Hannah Arendt –, de Colombes – dont le stade olympique Yves-du-Manoir fut transformé en lieu de rassemblement des futurs déportés de Vernuches, parmi lesquels Walter Benjamin – et même de Marseille, étape ultime de milliers d’aspirants à l’exode, souvent en vain, résonnent d’un tout autre timbre…

Mais d’idéologies, il n’en est que d’incertaines, c’est ce que nous montre – aussi bien qu’il le dit – Frédéric Pajak. Le soir-même, il me glissait  : «  Tout n’est pas que politique. Il y a autre chose  !  ». Cette autre chose, c’est pour lui un autre monde, celui dans lequel vivent des millions de gens, se fichant des derniers toussotements de l’Histoire, ayant déjà remplacé cette mégère infirme par la vigueur légère et signifiante de la poésie. Ces gens vivent dans leur propre monde, disait-il, et j’en suis. Lui qui s’apprêtait, l’air de rien, à lever l’ancre pour l’Argentine sur les traces de Gombrowicz.

Manifeste incertain, tome 3, Frédéric Pajak – Noir sur Blanc.

Libéralisme et barbarie

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salo sodome pasolini

Le plus grand mystère qui entoure Donatien Alphonse François de Sade est peut-être la vogue persistante de celui que Michel Foucault qualifiait d’« agent comptable des culs et de leurs équivalents[1. M. Foucault, Dits et écrits, tome II, p. 822, « Quarto », Gallimard, 2001.] », en dépit de l’immense ennui que suscite la lecture de son œuvre. Il n’est pas impossible que la réponse à cette énigme se trouve chez Sainte-Beuve, qui, dès 1843, notait dans la Revue des deux mondes que le divin marquis était, sur un mode clandestin, « l’un des (…) plus grands inspirateurs de nos modernes[2. Sade, Œuvres, tome I, p. 10, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1990.] ». Sainte-Beuve songeait certes aux romanciers de son temps, mais on pourrait poursuivre la piste et se demander si, au fond, Sade ne serait pas le prophète secret de notre « meilleur des mondes » à nous – cette néo-barbarie ultralibérale où, sur les ruines des règles mortes, de grands fauves se réclament de la liberté, de l’égalité et de la fraternité pour imposer le despotisme de leur plaisir.

Le premier temps de la démarche sadienne consiste en effet à renverser, à détruire, en vue de « délivrer l’homme de toutes les formes transcendantes du pouvoir[3. H. Jallon, Sade, le corps constituant, p. 121, Michalon, 1997.] ». À supprimer les limites. Intercalée dans la (terrifiante) Philosophie dans le boudoir, sa fameuse profession de foi « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » se lit, à cet égard, comme un véritable jeu de massacre, celui de toutes les références, de tous les repères sur lesquels était fondée la civilisation occidentale : Dieu, le père, la loi.[access capability= »lire_inedits »]

« Français » débute par une attaque d’une violence inouïe contre le christianisme, absurde – « laissez les dieux de farine aux souris[4. Sade, La Philosophie dans le boudoir, p 189, Édition des chimères, s.l.n.d.] » – et liberticide : « Cette puérile religion était une des meilleures armes aux mains des tyrans[5. Ibid., p. 191.]. » De là, sa nécessaire abolition : « L’extinction totale des cultes entre (…) dans les principes que nous propagerons dans l’Europe entière. Ne nous contentons pas de briser les sceptres ; pulvérisons à jamais les idoles[6. Ibid., p. 197.]. » Dans la réglementation délirante des 120 journées de Sodome, « le plus petit acte de religion de la part de l’un des sujets, quel qu’il puisse être, sera puni de mort[7. Sade, Œuvres, op. cit., t. I, p. 64.] », et « le nom de Dieu ne sera jamais prononcé qu’accompagné d’invectives et d’imprécations ».

De Dieu au roi, il n’y a qu’un pas. Ayant condamné le principe, il verra sans sourciller tomber la tête de Louis XVI et louera Le Peletier d’avoir voté « courageusement la mort de celui qui avait osé comploter celle de tout un peuple[8. « Éloge de Marat et de Le Peletier », in Sade, Écrits politiques, textes choisis par Maurice Lever, p. 199, Bartillat, 2009.]». De Dieu au roi, puis du roi au père (et à la mère) : dans l’utopie qui achève « Français », Sade décrit « une république où tous les individus ne doivent avoir d’autre mère que la Patrie » et où, le mariage ayant disparu, « il ne naît plus d’autres fruits des plaisirs de la femme que des enfants auxquels la connaissance de leur père est absolument interdite[9. Sade, La Philosophie dans le boudoir, op.cit., pp. 233-234.]  ». Ni transcendance ni descendance, la république est un régime de frères – et, à ce propos, Sade n’hésite pas à déclarer que l’inceste devrait être « la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base[10. Ibid., p. 238.]». À la toute fin de la Philosophie dans le boudoir, Eugénie, quinze ans, qui vient d’applaudir à la lecture de « Français », prouvera qu’elle a bien compris la leçon en violant sauvagement puis en torturant sa propre mère.

« N’ayez plus d’autre frein que celui de vos penchants, d’autres lois que vos seuls désirs[11. Ibid., p. 235.]» : la formule la plus célèbre de « Français » indique enfin que Sade, athée en tout sauf en libertinage, ne sacrifie même pas au culte de la loi que célèbrent alors les sans-culottes. Dans La Nouvelle Justine, l’un de ses personnages assure que « les lois sont inutiles et dangereuses ».

Ainsi, tout a été abattu, et il ne reste plus que l’individu, solitaire. Évoquant Sade, Maurice Blanchot évoquait une « philosophie de l’égoïsme intégral » : celui de l’individu souverain, au sens juridique du terme, doté d’une volonté inconditionnée, n’ayant personne au-dessus de lui et n’obéissant qu’à son propre désir.

Dans cet espace où toute frontière a disparu, les individus semblent libres et égaux, comme dans la Déclaration des droits de l’homme – ou, plutôt, comme dans l’état de nature de Hobbes, que Sade a lu attentivement[12. Cf. Sade, Œuvres, op. cit., t. III, p. 1 314.]. Égalité dans, devant et derrière le plaisir, chacun devant se soumettre aux désirs des autres qui sont eux-mêmes soumis aux siens. Et c’est ainsi qu’au « despotisme politique », qui réservait l’autorité à un seul, se substitue « le très luxurieux despotisme des passions du libertinage[13. Cité par H. Jallon, op. cit., p. 97]», où le pouvoir est à tous puisqu’est organisée sa circulation permanente.

S’institue ainsi une démocratie d’un nouveau type : une démocratie barbare, sans limites, sinon celles du désir, et où les plus forts asservissent les autres au nom même de l’égalité et de la liberté. Lorsqu’il n’y a plus de règles, lorsqu’ont été chassés les dieux, les rois, les pères et les lois, il n’y a plus en effet que le renard libre dans le poulailler libre – Dolmancé, personnage clé de la Philosophie, précisant à ses partenaires libertins que « jamais entre eux ne se mangent les loups ».

Du reste, si le Marquis éprouve quelque nostalgie, c’est manifestement celle de la féodalité : d’un temps où ses aïeux « régnaient despotiquement sur leurs terres », un temps où Gilles de Rais organisait en son noble donjon de Tiffauges les mêmes orgies meurtrières que le duc de Blangis des 120 journées dans l’inaccessible château de Silling. À cet égard, proférant avant 1789 un mépris absolu à l’égard du peuple et se flattant alors d’appartenir à « l’extrêmement bonne compagnie », Sade se rapproche à beaucoup d’égards des premiers théoriciens du libéralisme comme le comte de Boulainvilliers[14. Cf. M. Lever, op. cit., pp. 12-13, 20, 60.], féodaux déchus par la monarchie capétienne et rêvant de renouer avec la liberté barbare qui existait avant Saint Louis. Une liberté où les loups et les prédateurs pouvaient s’épanouir à leur guise. Une liberté que, sous d’autres formes mais dans le même esprit, la mondialisation contemporaine est peut-être en voie de rétablir.[/access]

Ultreïa, on y croit !

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Il n’est pas si courant que je prenne la plume pour défendre la concurrence. Exception faite de la fine équipe de Conflits, je prends un malin plaisir à ne jamais fricoter avec nos confrères. Mais l’heure est grave : une belle et grande revue sur les religions sort en kiosque sous forme de mook, avec en titre le cri de ralliement des pèlerins de Compostelle : Ultreïa ! Faisant fi des querelles de chapelles, Ultreïa prend clairement le parti de l’éclectisme, non pour nous vendre quelque camelote New Age syncrétique, mais tout simplement pour comprendre, exposer et expliquer, trois verbes qui indisposent les sectateurs de tout poil.

Ses 218 pages richement illustrées nous font donc voyager de l’ésotérisme soufi d’un René Guénon à « l’illumination italienne de Simone Weil », en passant par un entretien avec Pierre Rabhi, qui vaut définitivement mieux que son image de gentil écolo médiatique. Rabhi, l’Ardéchois d’adoption ne s’effarouche pas des géniales vociférations spirituelles de Léon Bloy, conte son amitié avec Gustave Thibon, son admiration pour l’anti-industrialisme d’Ivan Illich, et nous offre quelques aphorismes bienvenus : « Quelqu’un qui donne sa vie contre un salaire est un esclave, sauf si ce qu’il fait l’accomplit. »

Le charme d’une telle publication, c’est qu’on y passe du coq à l’âne en un clin d’œil.  Quoique, entre la sobriété enracinée d’un Rabhi et l’éveil à la foi chrétienne d’une Simone Weil, la parenté soit évidente. Ainsi Christiane Rancé, biographe de cette grande philosophe morte à 34 ans, narre-t-elle un épisode aussi méconnu qu’essentiel de sa courte vie. Déjà tuberculeuse, Simone Weil entame en 1937 un long voyage en Italie pour trouver le repos. « Jour après jour, les paysages, la douceur, la lumière opéraient une conversion de son âme à la beauté », écrit Rancé, nous racontant la révélation qu’eut Weil dans la petite chapelle d’Assise où elle entendit Dieu et s’agenouilla pour la première fois. Bouleversée par les chœurs de la chapelle Sixtine, l’auteur de La pesanteur et la grâce éprouve un sentiment de communion avec l’Eternel et ses semblables qui firent de son escapade italienne un épisode inoubliable de son existence. Comme elle l’écrit alors, « Si le Paradis ressemble à cela, ça vaut la peine d’y aller.»

Croyez-moi, Ultreïa, ça vaut le coup d’être lu et relu !

Education : du sang neuf pour le 93!

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C’est officiel, la Seine-Saint-Denis va devenir, en matière d’éducation, « une terre d’excellence ». Madame le ministre de l’Education nationale l’a expliqué doctement mercredi 19 novembre sur France Info, en annonçant 500 postes de professeurs du premier degré d’ici 2017, en plus des 300 déjà créés, par la vertu d’un « concours supplémentaire pour permettre à davantage de candidats de rejoindre la Seine-Saint-Denis ». Car ils se bousculent, les candidats, pour aller enseigner dans le 93, vous n’imaginez pas. L’an dernier, pour les 1050 postes à pourvoir dans l’académie de Créteil, pas moins de 3 892 s’étaient déclarés. Si seulement 1425 ont effectivement composé, c’est probablement faute de place pour accueillir les autres, à moins que ceux-ci n’aient pas trouvé le chemin de la salle d’examen, ou aient été dévorés par un nuage de sauterelles. Reste que sur les 1 425 présents, 980 furent déclarés admis, donc (presque) le quorum requis. Certes, les derniers lauréats, qui frisaient l’illettrisme, obtenaient une moyenne de d’à peine 4/20, mais Madame le ministre, qui a tout prévu, réfléchit pour l’année prochaine à l’interdiction de ces évaluations par les notes, dont on voit bien ici le caractère discriminatoire et stigmatisant.

Les esprits chagrins feront remarquer qu’il manquait tout de même 450 professeurs dans les écoles de Seine-Saint-Denis à la rentrée ; mais c’est qu’il faut également soutenir la politique volontariste du gouvernement en matière de lutte contre le chômage ! Le rectorat a pu ainsi mobiliser toutes ses énergies pour lever un bataillon de vacataires, certes eux aussi sous-payés, mais ô combien motivés, issu des meilleures filières de licence tourisme ou de BTS logistique, par une prompte opération de « phoning » en partenariat avec Pôle Emploi et les annonces du site leboncoin.fr. Ces nouveaux hussards, s’ils peuvent parfois manifester une primesautière rusticité, n’ont pas vocation à demeurer ad vitam dans l’ignorance complète de la chose pédagogique : Madame le Ministre a prévu pour eux un plan d’accompagnement destiné à  « en faire des enseignants à proprement parler ». Nous voilà rassurés. Mais alors, que demande le corps professoral en grève du 93 ? Quoi, ils ne sont pas payés depuis deux mois ? Eh bien justement : on vient de penser à leur envoyer des bons d’achat alimentaires…

 

Les différences entre PS et UMP sont minimes. Tant mieux!

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devedjian ump sarkozy

devedjian ump sarkozy

Causeur. L’impopularité de François Hollande et du PS devrait ouvrir un boulevard à l’UMP. Or, si, comme Hollande en 2012, vous profitez du rejet de vos adversaires, sans apparaître pour autant comme porteurs d’une alternative crédible…

Patrick Devedjian. C’est ainsi : en France, on ne gagne pas les élections, c’est l’adversaire qui les perd. Seulement cela suffit pour gagner les élections, pas pour diriger le pays. Résultat, quand on est dans l’opposition, on attend que l’adversaire échoue. Ce qui dispense de toute réflexion.

Et attendre, c’est ce que fait l’UMP aujourd’hui ?

Oui, mais nous avons encore un peu de temps. Fin novembre, nous aurons un nouveau président. Cela devrait être l’occasion d’engager enfin une vraie réflexion pour élaborer un projet de gouvernement, un projet de droite avec des idées et non pas des gadgets.

Encore faudrait-il savoir ce qu’est la droite. Qu’est-ce que l’ADN de la droite selon vous ?

Le problème de la droite, c’est que, depuis très longtemps, elle n’est plus que la « non-gauche ». Il faut qu’elle retrouve son identité. Je reste pour ma part fidèle à la définition de Raymond Aron : la gauche et la droite républicaines sont toutes les deux attachées à la liberté et à l’égalité. Mais quand celles-ci entrent en conflit, ce qui arrive nécessairement, la gauche arbitre en faveur de l’égalité et la droite en faveur de la liberté. Je révère l’égalité, mais, quand il faut choisir, je choisis la liberté. Voilà pourquoi je suis de droite.

Le ministre de l’économie actuel est donc de droite ?

Il est trop tôt pour le dire, car son discours varie et sa politique est encore floue. Mais oui, quand il dit qu’il faut abolir les trente-cinq heures, cela va effectivement dans le sens de la liberté…[access capability= »lire_inedits »]

C’est tout de même une définition minimaliste.

Évidemment, dans un monde démocratique, les différences se font à la marge. Mais la préférence pour la liberté, même à la marge, ce n’est pas rien !

À l’arrivée, on a l’UMPS : on ne voit pas des différences criantes entre Valls et Juppé.

Eh bien, voyez-vous, cette continuité me rend très heureux pour mon pays. Dans l’instabilité générale, elle permet au moins d’avoir une crédibilité sur la scène internationale. Et puis, cette histoire d’UMPS, c’est une vue de l’esprit. Il faut être extrémiste pour dire que l’UMP et le Parti socialiste, c’est la même chose, alors que le PS et le FN sont alliés objectifs, comme le montrent les triangulaires

Chevènement ne disait pas autre chose et il n’est pas franchement « extrémiste ».

Ça dépend des jours… Mais, sur le fond, vous avez raison, les différences sont faibles, et il en va ainsi dans la plupart des grandes démocraties, entre le Parti républicain et le Parti démocrate aux États-Unis, entre les conservateurs et les travaillistes en Angleterre. Accepter le consensus démocratique, c’est admettre qu’il n’y a pas deux camps ennemis et radicalement différents.

Mais différents, ils doivent l’être un peu. La droite n’est-elle pas aussi porteuse d’une certaine préférence pour l’ancien quand la gauche aime par principe ce qui est nouveau ?

Non, je ne crois pas que la droite ait le monopole du passé…

Il n’est pas question de monopole mais d’un brin de conservatisme, d’un certain rapport aux traditions…

J’ai le sentiment que la gauche est beaucoup plus conservatrice que la droite. Ce contresens vient de ce que l’affrontement entre les deux camps s’est articulé au moment de la Révolution française. Mais il faut rappeler que nous, la droite d’aujourd’hui, ne sommes pas les descendants des blancs, mais ceux des bleus !

Nous ne voulions pas vous assigner à la réaction. Nous parlons d’une certaine vision de l’histoire de France comme une longue litanie de crimes qui a cours à gauche…

Quels crimes ?

Colonialisme, esclavage, collaboration….

C’est l’histoire d’une nation, il y a des crimes ! Et puis je vous rappelle que le colonialisme était de gauche.

Le discours politique n’est pas une thèse d’histoire à la Sorbonne. Avec Chirac, athlète de la repentance, une partie de la droite (celle qui rêve d’être de gauche) pratique assidûment l’autoflagellation rétrospective que la gauche pratique volontiers…

Eh bien, il appartient aussi aux médias de rétablir les vérités historiques !

Si vous attendez que la vérité jaillisse des médias, on n’est pas rendus !

Il suffit d’être professionnel ! Le colonialisme, c’est un produit de gauche, cela n’est pas honteux d’ailleurs. Mais la gauche vénère le Jules Ferry de l’école laïque et oublie celui de la colonisation. Si la droite faisait son travail, elle ne se laisserait pas berner par une version idéologique de l’histoire.

Encore une fois, il ne s’agit pas de la réalité, mais des imaginaires respectifs de la droite et de la gauche…

Moi, je suis fatigué des « imaginaires »…

Vous essayez d’évacuer tout romantisme de la politique. C’est peut-être pour cela que la droite a perdu le combat culturel et moral. Vous ne croyez pas au « roman national » ?

Cela nous a fait tant de mal. Le romantisme a coïncidé avec le nationalisme et les grands massacres.

Faut-il en conclure que l’héritage ne compte pas ? Vous êtes vraiment de gauche !

Non, pas du tout, la France peut être fière de son héritage intellectuel, artistique, politique. Nous avons une littérature fabuleuse qui a fécondé le monde entier. L’identité de la France, c’est sa culture. Ma grand-mère ne parlait pas français ; mon grand-père l’a courtisée en lui envoyant un manuel de courtoisie française que je possède encore.

Mais aujourd’hui, même cette culture est contestée, car elle serait presque une forme d’oppression pour les nouveaux arrivants. Pensez-vous qu’on doive et qu’on puisse la leur imposer ?

Bien sûr ! Et ne soyons pas pessimistes : Modiano vient d’avoir le prix Nobel de littérature… C’est plus important que Jeff Koons qui s’installe à Versailles ! Le rayonnement, l’identité de la France, ce sont des réalités. Voilà de quoi devraient parler les responsables politiques.

Les Français ne décernent pas le prix Nobel de littérature, ils achètent le livre de Zemmour qui leur parle du roman national. Et la droite, elle, n’a d’autre horizon à proposer que le retour d’un ancien président ou d’un ancien Premier ministre. N’est-ce pas la marque d’une culture du chef, d’un goût pour le leadership plutôt que pour le pluralisme ?

C’est la conséquence du romantisme que vous révérez et c’est pourquoi la compétition est plus un affrontement entre hommes qu’entre idées et projets. On attend tout du président de la République : qu’il soit un génie dans sa capacité à concevoir l’avenir, qu’il fasse preuve d’un courage extrême pour réaliser les réformes nécessaires et qu’il soit irréprochable au plan de la vertu. En somme, il devrait être à la fois un génie, un héros et un saint…

C’est ainsi, la Ve République a été taillée pour de Gaulle…

Pour moi, de Gaulle n’était ni un génie, ni un héros, ni un saint, mais un grand talent.

Vous êtes de mauvaise humeur ?  

Je ne fais pas si bon marché du génie. Il s’est aussi souvent trompé. Certes, le 18 juin, il a fait preuve d’un don prophétique en incarnant la minorité du caractère français qui refuse ce qui apparaît comme inévitable. La décentralisation était une bonne idée, toujours d’actualité.

Donc de De Gaulle, vous gardez 1940 et 1969, le début et la fin… et rien entre les deux ?

Il y a tout de même le redressement de la France, mais l’excès de centralisation, l’excès de concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, l’accent mis sur une seule personne, le refus de l’équilibre des pouvoirs, tout cela est devenu la dérive de nos institutions.

Comment expliquer que cet excès de pouvoir génère un sentiment général d’impuissance du politique – et peut-être pas seulement un sentiment ?

Le pouvoir en France aujourd’hui, c’est l’éléphantiasis ! À partir du moment où un seul homme accapare toute la substance du pays, il est encombré par cette accumulation et, finalement, promis à l’impuissance. Le président de la République française a plus de pouvoir que Louis XIV et que le président des États-Unis. On a oublié que les Grecs disaient qu’on est plus intelligents à plusieurs.

Vous ne croyez pas à la nécessité de l’incarnation ?

Je ne suis pas monarchiste. On a besoin de temps en temps de quelques personnalités hors du commun pour donner un élan, surtout dans des situations de crise, mais l’histoire n’a pas besoin d’être incarnée en permanence !

Quoi qu’il en soit, votre camp ou une partie de votre camp se dit encore gaulliste. Quel sens cela a-t-il ?

J’aimerais croire que ce qui reste du gaullisme, à droite, c’est l’esprit du discours du 18 juin 1940 : résister contre ce qu’on considère comme des fatalités. Être gaulliste, c’est se dire que rien, tant qu’on est vivant, n’est inéluctable. Ensuite, c’est l’esprit prophétique : ce qu’on demande à un bon politique, ce n’est pas d’être un bon gestionnaire mais de savoir lire dans le marc de café, de comprendre l’évolution des choses et d’éclairer l’avenir. C’est d’ailleurs pour cela qu’on avait besoin de De Gaulle en 1940 et aussi en 1969 : il avait le sens de l’avenir.

Admettons. Et aujourd’hui, de quoi ou de qui avons-nous besoin ?

Nous avons besoin d’un équilibre des pouvoirs, de checks and balances à l’anglo-saxonne, car le système actuel est fou ! Pour commencer, il faut un Parlement qui ne soit pas, comme c’est le cas aujourd’hui, une chambre d’enregistrement. Ensuite, il faut revenir sur la coïncidence des élections législatives et de la présidentielle, qui affaiblit encore un Parlement où la majorité ne tient en réalité sa légitimité que du président. Résultat, les élections législatives s’apparentent à un référendum pour ou contre le président de la République, qui est élu depuis trois semaines…

Cela est vrai dans un système bipartisan, mais ne sommes-nous pas entrés, avec le FN, dans l’ère du tripartisme ?

Non, je crois qu’on continue à être dans un système bipartisan et je ne crois pas au risque du Front national.

Que le FN soit ou non un « risque », il n’en représente pas moins une troisième force inscrite durablement dans la vie politique française sans pour autant être associée à un camp ou à l’autre…

Je pense que le Front national continue à exercer sa fonction de protestation, mais qu’il joue un rôle extrêmement réduit dans la politique française, contrairement à ce que suggère l’obsession médiatique.

Médiatique ? Manuel Valls n’a-t-il pas récemment déclaré que l’extrême droite était à nos portes ? Et toutes les forces politiques lorgnent sur l’électorat frontiste…

Je sais bien que le FN est instrumentalisé par la gauche pour contenir la droite.

Bref, que vous le vouliez ou non, la progression du FN modifie les positions et les stratégies des autres acteurs comme un corps céleste infléchit le mouvement des autres… 

Sans doute, mais ce n’est pas le Soleil non plus ! Dans la galaxie, tous les jours, il y a des étoiles qui meurent. Pour filer votre métaphore astronomique, je ne suis pas certain que le FN exerce une telle influence sur le mouvement de la Terre.

Près d’un quart de l’électorat serait attiré par une étoile mourante ?

Ce qui compte, c’est d’avoir des leviers de pouvoir. De quel levier de pouvoir dispose le Front national ? Aucun ! Et les Français veulent qu’il en soit ainsi, puisque lors des élections législatives ils pourraient voter pour le Front national, élire des députés Front national, et ils ne le font pas !

Vous savez très bien que c’est une question de mode de scrutin.

Je le sais d’autant plus que j’ai moi-même été élu en 1986, quand l’introduction de la proportionnelle par François Mitterrand a fait entrer une trentaine de députés frontistes à l’Assemblée. Ils n’ont eu aucune influence sur les politiques menées.

Cela ne vous gêne pas qu’une partie des électeurs soit condamnée à n’avoir aucune influence ?

À vous entendre, le FN ne manque pas d’influence.

Quoi qu’il en soit, à vous entendre, rien n’aurait changé en trente ans. Le FN est tout de même passé de 5 % à 20 ou 25 % des voix.

Le Front national ne prospère jamais aussi bien que sur les carences de la droite. Quand la droite n’est pas elle-même, quand elle n’est pas capable de supprimer les trente-cinq heures, de supprimer l’ISF, quand elle n’assume pas ses fondements et ses valeurs, alors, effectivement, une partie de son électorat s’égare.

Vous vous racontez de belles histoires ! Le vote FN n’a rien à voir avec ces deux questions…

Le Front national n’offre aucune politique sérieuse à la crise économique et sociale, et les Français le savent.

Enfin, vous savez bien que pour les électeurs frontistes et pour une bonne partie des vôtres, la maîtrise de l’immigration, la crise de l’intégration et l’insécurité sont bien plus importantes, et que c’est sur ces questions-là que beaucoup ont voté Nicolas Sarkozy en 2007, tandis qu’en 2012 ils ont voté Hollande ou sont allés à la pêche !

Soyons raisonnables. L’immigration est une question à l’échelle européenne, et comme beaucoup des Français, à commencer par le Front national, ne veulent pas que cette question soit traitée à l’échelle européenne, ils sont malvenus de se plaindre du résultat.

Un peu court, non ? Les promesses de Nicolas Sarkozy ne valent donc rien ?

C’est beaucoup plus difficile que ce qu’on imagine ! Nous sommes dans la mondialisation et nous ne reviendrons pas en arrière.

La facilité des déplacements fait exploser les frontières nationales et les disparités de développement créent une forte instabilité.

En attendant, beaucoup de citoyens pensent, et pas forcément à tort, que l’usine à gaz européenne est structurellement inefficace en matière d’immigration et que l’État ferait mieux en agissant dans un cadre bilatéral. Et Nicolas Sarkozy a déjà annoncé que, si jamais…, il demanderait la révision de Schengen.  

Je ne crois absolument pas que les États soient en mesure de maîtriser les flux migratoires. Je suis allé étudier la question aux États-Unis, où la lutte contre l’immigration clandestine en provenance du Mexique est loin d’être un succès malgré les moyens énormes dont dispose le gouvernement. Alors la France n’est pas près d’y arriver toute seule ! On peut faire de la démagogie, on sait bien que c’est impossible.

Nicolas Sarkozy appréciera. Faut-il alors dire aux Français : « Désolé, mais la France n’a plus le droit de choisir qui elle veut accueillir » ?  

Il faut toujours dire la vérité, sinon, ça vous revient à la figure. Une véritable politique migratoire consiste effectivement à agir pour que l’Europe, qui a accaparé cette compétence légalement, par les traités, l’exerce réellement.

Vous parlez de vérité. Mais on sait bien que, pour être élu, il faut tenir un certain type de discours, un peu national-républicain et volontariste, que l’on abandonne une fois élu – notre ami Philippe Cohen appelait cela « le bluff républicain ». Chirac a promis de lutter contre la fracture sociale, Hollande a déclaré « Mon ennemi, c’est la finance ! », et Sarkozy a annoncé qu’il passerait le Kärcher. Et, une fois au pouvoir, tous ont découvert que c’était « plus compliqué que ça ». 

Vous êtes en train de me dire qu’il faut mentir pour être élu ?

Un peu, oui…

Et après ça, vous m’expliquerez que les Français sont le peuple le plus intelligent de la terre, c’est amusant. Moi, je pense que la vérité dans le discours politique a de beaux jours devant elle et que notre peuple est capable de la comprendre. C’est ainsi qu’on aura une chance non seulement d’accéder au pouvoir mais d’y rester. Le mensonge se retourne toujours contre vous.

Un discours de vérité exige une certaine clarté, or l’UMP est une maison si vaste que seule une ligne floue – et l’espoir de gagner – permet de rassembler toutes les demeures qui la constituent. De même, on peut se demander ce qui distingue Florian Philippot des souverainistes anti-libéraux de l’UMP ?

Facile : aux élections, ils votent différemment. Ils ne votent pas pour le même candidat à la présidentielle, ils ne votent pas pour le même maire…, et c’est ça qui compte.

Donc ils pensent la même chose mais ne votent pas de la même manière ?

Ça, c’est vous qui le dites ! Moi, je juge les gens sur leurs actes, pas sur leurs pensées prétendues. Et je constate que ces personnes que vous comparez ne votent pas de la même manière. Ça fait une différence.

Ne serait-il pas plus clair et plus sain pour le débat public et pour nos institutions d’avoir deux droites, une plus nationale et une autre plus libérale ?

Non ! L’alternative n’est pas entre la droite qui court après la gauche et la droite qui court après le Front national ! Quand elle imagine que c’est la seule alternative, la droite cesse d’être elle-même, et c’est son drame. Je ne veux courir ni après le PS ni après le FN. Et je suis un homme de droite.

En êtes-vous sûr ?

Oui, je l’assume !

À cause de la liberté ?  

Précisément, ou plutôt de la préférence ultime pour la liberté : je me garderais d’accuser les gens de gauche de ne pas aimer la liberté, je pense qu’ils l’aiment un peu moins que l’égalité. Moi, c’est le contraire.

Savoir qu’en cas de conflit entre la liberté et l’égalité vous serez plutôt du côté de la liberté peut-il suffire à donner envie aux licenciés de Gad de voter pour vous ?

Les chômeurs de Josselin ne me demandent pas quel est l’ADN de la droite, ils me demandent de leur trouver du travail et ils le demandent à tous les politiques, de gauche ou de droite. Autrement dit, ils nous demandent d’avoir une politique capable de créer de l’emploi dans notre pays. Notre réponse est qu’il faut favoriser l’investissement, tandis que la gauche fait tout le contraire ! Et quand il n’y a pas d’investissement, il n’y a pas de croissance et il n’y a pas d’emploi.

Sauf que la politique menée depuis 1983 dans la « continuité » a radicalement échoué sur ce plan. Beaucoup, à droite et à gauche, pensent que c’est la mondialisation qui est en cause et posent aujourd’hui la question des frontières. Ne faudrait-il pas réfléchir à un « protectionnisme intelligent »… 

Je pense que le protectionnisme, pour notre pays en tout cas, n’est pas une réponse possible.

Mais ce n’est pas non plus possible au niveau européen car nous ne serons jamais tous d’accord…

L’Europe est ce que nous la faisons ! Et nous n’en faisons pas assez ! L’Europe n’est que l’alibi de notre lâcheté ! Parce que, quand la France et l’Allemagne se mettent d’accord, toute l’Europe les suit. Donc la France a les moyens, et elle l’a démontré tout au long de l’histoire, d’infléchir et d’orienter toute la politique européenne…

Donnez-nous un exemple d’un infléchissement obtenu par la France depuis 1993.

Sarkozy a réussi à renégocier le Traité constitutionnel européen qui était dans l’impasse. Il l’a voulu, il l’a réussi.

Vous voulez dire qu’il a réussi à contourner le vote négatif des Français ?

Oui.

Donc, en plus d’être gouvernés par des pouvoirs de plus en plus impuissants, les Français doivent accepter d’être dépouillés de leur souveraineté de citoyens ?

Cessez d’entretenir ces fantasmes ! Dites-leur les choses comme elles sont ! Vous rendez-vous compte que vous vivez dans un monde schizophrénique ? Vous me dites : « Tout cela est vrai. Mais peu importe puisque les gens pensent le contraire et que c’est cela qui compte ! » Non, ce qui compte, c’est la vérité ! Parce que si vous niez le réel, il vous saute à la figure !

Nous n’avons pas dit que « tout cela » était vrai, certainement pas ! Beaucoup de Français pensent que l’Europe ne les protège pas, au contraire, qu’elle les livre pieds et poings liés au capitalisme mondialisé. Et en même temps ils se sentent abandonnés par leur propre État.  

Mais sans la monnaie unique, pour prendre cet exemple, notre situation serait mille fois pire !

En somme, vous refusez de prendre les Français pour des cons, mais quand ils votent, vous dites qu’ils se trompent ?  

Oui, ils ont aussi parfois de mauvais bergers et la droite a des responsabilités lourdes dans la mesure où elle n’est pas capable de leur expliquer le fond des choses.

Donc, c’est un problème de pédagogie. Mais il ne s’agit pas de dossiers techniques. Le problème, c’est que nous avons quitté la rive de l’État-nation à l’ancienne, sans pour autant parvenir à la rive post-nationale. Du coup, l’Europe, structure politique quasi étatique sans nation pose donc un grave problème de légitimité.  

Oui, l’Europe souffre d’un déficit de légitimité, j’en conviens volontiers, mais parce que c’est une construction démocratique en devenir, et que le point auquel nous sommes est loin d’être satisfaisant. De même, le fonctionnement de la démocratie dans notre pays est loin d’être satisfaisant. Reste qu’il ne faut pas se raconter d’histoire : nous sommes au milieu du gué mais nous ne reviendrons jamais à l’État-nation des origines.

En attendant, dans le capitalisme global et financiarisé qu’on propose comme horizon radieux et inéluctable, les peuples ronchons, donc « populistes », ont le sentiment que le patron de Google ou de Total a plus de pouvoir que François Hollande. Ça ne vous pose pas de problème ? 

Mais tout pose des problèmes dans la vie ! Bien entendu que le capitalisme pose des problèmes ! La démocratie pose des problèmes ! Et moi aussi, je pose des problèmes ! Mon idéal n’est pas de créer un monde sans problème. Le problème n’est pas le capitalisme ni les actionnaires comme on le répète. Ce ne sont pas les actionnaires qui contrôlent le capitalisme, ce sont les dirigeants de sociétés, qui constituent un cercle extrêmement étroit et fermé qui pratique l’autosélection. Regardez comment on devient président de Paribas par exemple : monsieur Baudouin Prot a désigné son successeur. Le noyau dirigeant de toutes les grandes entreprises mondiales constitue un petit cénacle qui s’auto-reproduit par cooptations.

Mais la droite n’a pas peu contribué à créer ce cénacle, rappelons-nous seulement les « noyaux durs » de Balladur…

En réalité, ce n’est pas la droite ni la gauche, mais l’État, qui est responsable de notre plus grave échec. Cela fait des décennies que l’industrie vit sous l’autorité de la haute administration et que nous avons cessé d’avoir une politique industrielle. Il n’y a pas de capitalisme français, il y a simplement un système dans lequel un haut fonctionnaire débute sa carrière dans les cabinets ministériels et la poursuit dans le pantouflage. La plupart des grandes entreprises françaises du CAC 40 sont dirigées par d’anciens hauts fonctionnaires. Il est logique que cette haute administration, incapable de concevoir une politique industrielle, ne soit pas toujours la meilleure pour diriger une entreprise.[/access]

*Photo : Hannah.

Juppé/ Sarkozy : l’édredon et le jeu de quilles

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sarkozy juppe thery

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J’ai souvent exprimé ici mon allergie à Sarkozy et j’ai encouragé son élimination en 2012. Mais j’avoue que face à la situation qui se dessine pour 2017, je suis assez perplexe.

– premier constat : la gauche est dans les choux. La probabilité que le candidat socialiste, quel qu’il soit, se qualifie pour le second tour est infime.

– deuxième constat : Le Pen est très haut dans les sondages et elle sera très probablement qualifiée pour le second tour  et très probablement en tête au premier.

– troisième constat : le candidat de la droite a de très fortes chances de l’emporter au second tour face à Marine Le Pen. Vraisemblablement par 55 à 60 % contre 45 à 40 %.

– quatrième constat : La primaire au sein de l’UMP et de la droite élargie désignera comme candidat de la droite celui qui sera très certainement le futur président de la République.

– cinquième constat : Fillon est dans les choux. Indépendamment de ses déboires récents, il n’a jamais réussi à s’imposer. C’est un velléitaire qui voulait conquérir Paris mais qui n’a pas tenté sa chance, qui voulait prendre le parti mais qui a finalement renoncé, qui avait des convictions sociales mais qui les a abandonnées pour un programme thatchérien.

Donc le futur président de la République sera soit Alain Juppé, soit Nicolas Sarkozy. Qu’en attendre ? Qu’en espérer ? Laissons de côté les hypothèques judiciaires qui frappent Sarkozy : certaines sont bénignes, d’autres sont plus graves mais incertaines. Si Sarkozy est rattrapé par les affaires, Alain Juppé deviendra président (c’est d’ailleurs son pari, parce qu’à l’applaudimètre, il ne part pas gagnant). Mais prenons l’hypothèse où Sarkozy se débarrasse de ses affaires, voire en tire parti en se posant en victime. Alors Juppé ou Sarkozy ?

Sur le plan de la personne et de ce qu’elle incarne : Alain Juppé est une tête bien pleine et bien faite : Il est à la fois le représentant de la technocratie française (ENA) et du pouvoir intellectuel (Normale-Sup). Il a une élégance et une prestance naturelles. Il s’exprime avec distinction et représente une France respectable dans les instances internationales.

Nicolas Sarkozy est relativement inculte pour sa part. Ses études de droit n’ont pas été brillantes. Il n’a pas de prestance et s’exprime parfois vulgairement et souvent avec un syntaxe approximative. Son comportement, ses tee-shirts NYPD, ses Ray-bans et ses loffers à pampille nous font souvent rire, parfois honte.

Sur le plan de la politique intérieure : Alain Juppé se positionne sur un projet plus centriste, moins identitaire et sécuritaire que Nicolas Sarkozy. Mais dans les faits, on sait aujourd’hui que Sarkozy, même s’il est fort en gueule, ne pratique pas une politique très différente de celle que prône Juppé, ni même Hollande d’ailleurs : le nombre d’immigrés entrant en France et les conditions d’accueil qui leur sont faites sont les mêmes sous Sarkozy, sous Hollande et ce qu’ils seraient probablement sous Juppé.

Sur le plan international : Juppé a amorcé sous Balladur et Chirac et parachevé sous Sarkozy la réintégration de la France dans les organes de commandement de l’Otan. Tous deux ont soutenu une plus forte intégration de nos armées désormais totalement otanisées. Tous deux ont considérablement réduit le format de nos armées. La France sous Juppé et sous Sarkozy serait certainement un allié sérieux, souvent complaisant à l’égard des USA, manifestant parfois une certaine indépendance (Sarkozy s’étant montré assez proche de Poutine). On peut prédire que Juppé comme Sarkozy seront à égalité moins atlantistes toutefois que Hollande, mais quand même assez éloignés l’un et l’autre d’une vision de la France à l’avant-garde des remises en cause de l’ordre (ou du désordre) établi par les USA.

Sur le plan économique et européen : Sur le papier, aucun deux candidats ne remet en cause la doxa de la politique de l’offre, l’adhésion à la politique déflationniste imposée par l’Euroland. Les deux candidats sont fidèles à l’Euro.

À ce stade, il est donc difficile de départager les deux candidats. Sur le papier, leurs politiques seront très peu différentes de celle de François Hollande. Après l’éteignoir de toute ambition nationale et de renouveau incarné par Hollande, il faut s’attendre à une France qui se planque au chaud et qui s’ankylose mollement avec Juppé comme avec Sarkozy.

Pourtant, les deux choix ne sont pas les mêmes.  Rien d’exaltant dans cette alternative. Nous venons de vivre une séquence de douze ans de recul pilotés par la droite et par la gauche. Avec Juppé nous sommes certains à 100% d’en reprendre pour 5 ans, rien ne bougera, rien ne se passera, sinon un lent déclin ponctué de quelques crises.

Avec Sarkozy, nous en sommes quasi-certains aussi, mais à 90% seulement. Pourquoi ? Parce que manifestement Sarkozy, au contraire de Juppé, n’est pas totalement raisonnable. Sa relative imprévisibilité, sa démagogie, son absence de convictions, peuvent le faire sortir du cadre qu’on imagine. Par le haut ou par le bas :

– par le haut : confronté à des événements majeurs, prenant soudainement conscience des contradictions de la politique qu’il prône depuis plusieurs années, il a suffisamment de folie pour renverser la table et engager une politique de remise en cause de l’euro et de sursaut national. C’est peu probable (10%), mais c’est possible.

– par le bas : confronté à une situation sans cesse aggravée et à un président (Sarkozy) toujours plus contesté, la rue s’agite fortement. Sarkozy se braque et entraîne la France dans un chaos révolutionnaire. Il peut en sortir du très mauvais, mais aussi du bon : la remise à plat de ce que la France veut être dans le monde nouveau. S’engage alors un renouveau complet de notre personnel politique.

Dans la situation politique inédite à laquelle nous sommes confrontés, il est donc quasi certain qu’avec Alain Juppé, la France prolonge encore cinq ans l’expérience du hollandisme mou par la politique de l’édredon (on se planque au chaud et on s’endort mollement). Avec Sarkozy au pouvoir, les choses sont un peu moins sûres. Mais un peu seulement. Sarkozy peut, par calcul ou par maladresse, se comporter comme un chien dans un jeu de quilles et renverser l’ordre établi. Il en est capable. Juppé, lui, est trop bien élevé pour cela.

*Photo : Thibaut Moritz-Pool/SIPA. 00698534_000004.

Hommage au général Pierre Guillain de Bénouville

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pierre de benouville

pierre de benouville

« Le bien le plus précieux de l’homme n’est pas la vie, c’est  l’honneur. »
Pierre Guillain de Bénouville

Le 5 novembre dernier était célébré, à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, le centenaire de la naissance du général Pierre Guillain de Bénouville. Réunissant de nombreuses personnalités du monde politique et journalistique, cette exposition commémorative, conjoitement organisée par Laurent Dassault et par la Société Baudelaire présidée par Isée Saint-John Knowles en collaboration avec l’avocat-historien Charles Benfredj, évoque la vie d’un héros baudelairien qui vécut à l’écart des sentiers battus.

Né le 8 août 1914 à Amsterdam, Pierre Guillain de Bénouville passe sa scolarité chez les Jésuites à Angoulême. Il fait alors la connaissance d’un élève de l’école libre, son cadet de deux ans, François Mitterrand, avec qui il servira la messe. Pendant les années trente, Bénouville s’installe à Paris pour y étudier les Lettres. C’est alors qu’il projette dans sa vie les pensées et les rêves de Baudelaire auxquels il restera indéfectiblement attaché : en 1936, âgé de 22 ans, il écrit son premier ouvrage, Baudelaire, le trop chrétien. Il part également, pendant l’été 1936, combattre en Espagne dans les rangs carlistes avec son ami Michel de Camaret.

A la même époque, il vit ses premiers affrontements entre communistes et camelots du roi. Royaliste, Bénouville, qui exècre la IIIème République, se tient aux côtés de ces derniers. La montée du nazisme le heurte alors profondément. La philosophie qui sous-tend l’Allemagne hitlérienne le conduit à rédiger un ouvrage fort, Le Réveil du paganisme. Les Accords de Munich qu’il critique avec virulence l’amènent à rompre, dès 1938, avec l’Action française.

Mobilisé en 1939 après d’héroïques combats en Alsace, puis dans les Vosges, il est fait prisonnier mais parvient à s’évader. Repris, il s’évade à nouveau et gagne la zone sud où il s’embarque pour l’Algérie afin de rejoindre Londres. Dès son arrivée en février 1941, il est arrêté à Alger. Libéré le 1er avril de la même année, il est arrêté une nouvelle fois et transféré à la prison maritime de Toulon. En dépit des conditions abjectes de détention, il rédige un nouvel ouvrage : Saint Louis ou le Printemps de la France. Acquitté par le Tribunal militaire en août 1941, il renonce à son projet de gagner Londres et rejoint la Résistance, d’abord à Radio Patrie (rattachée au S.O.E britannique). Il fait alors une rencontre décisive, celle d’Henri Frenay, fondateur et chef du mouvement Combat, dont il devient le conseiller pour les affaires militaires, et un adjoint fidèle.

Dès 1942, Bénouville perçoit les manœuvres de ceux qui souhaitent ressusciter le régime des partis à la fin de la guerre. Il confira plus tard à Alain Griotteray : « Le Conseil national de la résistance fondé par Jean Moulin était une invention politique à laquelle nous n’avons donné notre accord que du bout des lèvres. De Gaulle en avait besoin pour justifier son action devant les Américains. Quant à l’Assemblée provisoire d’Alger, qui a permis la réhabilitation des partis, là encore à cause des Américains, c’était une farce. »[1. Alain Griotteray, 1940 : la droite était au rendez-vous. Qui furent les premiers résistants ?, Editions Robert Laffont, 1985.]

Sous la direction d’Henri Frenay (le Patron), Pierre Guillain de Bénouville et Claude Bourdet (Lorrain) dirigent « Combat », le plus important Mouvement de Zone Sud, fondateur des Groupes Francs, de la Résistance Fer, du « noyautage des administrations publiques », mais également de l’Armée Secrète. Inventeur du sigle MUR (Mouvements Unis de Résistance) en 1943, Bénouville fait partie de son Comité Directeur. Avec Philippe Monod, également membre de Combat, il établit et approfondit en Suisse les contacts avec les Services spéciaux américains dirigés par Allen Dulles et Max Shoop. Il franchira la frontière clandestinement plus de cinquante fois !

En avril 1944, il traverse l’Espagne puis rejoint Alger où il est reçu par le général de Gaulle dont il deviendra un fidèle. Il s’engage dans l’Armée d’Afrique commandée par le futur maréchal Juin et combat dans ses rangs de mai à juin 1944. Ayant à nouveau rejoint la Résistance française à l’été 1944, le véhicule qu’il conduisait se retourne dans un ravin pour échapper à une patrouille ennemie. Miraculeusement, il survit malgré de très graves blessures qui lui laisseront d’importantes séquelles physiques.

Au lendemain de la guerre, il est fait Grand Officier de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération, décoré de la Croix de guerre 1939-1945 (cinq citations), de la Médaille de la Résistance, de la Croix de guerre belge et de l’Ordre de Léopold. Il est promu général de Brigade à 30 ans par le général de Gaulle qu’il suivra dorénavant politiquement.

Elu Député gaulliste d’Ille et Vilaine de 1951 à 1955 puis de 1958 à 1962, il devient Député de Paris entre 1970 et 1983. Il est également le plus proche collaborateur de Marcel Dassault qu’il secondera pendant près d’un demi-siècle tout en menant une prestigieuse carrière dans le secteur privé : administrateur des Editions Robert Laffont et président de Jours de France. Profitant de sa position au sein du groupe militaro-industriel Dassault, il put fournir des armes à l’Etat d’Israël en contournant l’embargo décrété par le gouvernement français lors de la guerre des Six Jours en juin 1967.

De 1985 à 1990, Jacques Soustelle représente en Angleterre le général de Bénouville,  président  d’honneur  de  la  Société  Baudelaire,  à  l’occasion  d’hommages officiels rendus au peintre des Fleurs du Mal, Limouse.

C’est à Paris que Pierre Guillain de Bénouville s’éteint le 4 décembre 2001. Une cérémonie d’hommage lui a été consacrée en l’église Saint-Louis des Invalides en présence de tous les hauts personnages de la République et de ses amis qui lui ont toujours conservé respect, fidélité et affection.

Sade, le premier écrivain furieux

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sade biberstein furie

sade biberstein furie

À la date du 10 mai 1606, Pierre de L’Estoile note dans son journal : « Un gentilhomme sans jambes, comme sans Dieu, eut ce jour la tête tranchée en Grève, où il ne voulut ni prêtre ni ministre, ni même invoquer Dieu une fois seulement, comme vrai athéiste qu’il était. » Sans jambes, sans Dieu, sans tête. Le préfixe privatif qui définit l’athéisme poursuit son chemin. Le libertin est celui qui s’écarte, logé dans la négation des valeurs : im/moral, im/pie, in/décent, in/tempérant, ir/réligieux, dé/voyé. La Justesse de la langue française de Gabriel Girard (1718) marque les degrés qui distinguent le libertin, le vagabond et le bandit, pour autant que « le dérèglement est le partage de tous les trois ». Le libertin est l’être du dérèglement.

Libéré de Charenton le 2 avril 1790, toujours plein d’orgueil, la tête pleine de scènes à écrire, à crever la page et pulvériser le lecteur, après la perte du manuscrit des 120 journées de Sodome, Sade fait paraître anonymement Justine ou les Malheurs de la vertu, l’année suivante. Dénonçant la peinture de « crimes révoltants », la Feuille de correspondance du libraire invite les personnes chargées de l’éducation des jeunes gens à soustraire ce roman « très dangereux » de leur vue. Les Affiches, annonces et avis divers de Ducray-Duminil – heureux auteur de Lolotte et Fanfan, de Petit Jacques et Georgette – s’inquiètent de Justine et de Juliette : « Tout ce qui est possible à l’imagination la plus déréglée d’inventer d’indécent, de sophistique, de dégoûtant même, se trouve amoncelé dans ce roman bizarre, dont le titre pourrait intéresser et tromper les âmes sensibles et honnêtes. » Les membres de la section de la place Vendôme, qui deviendra la place des Piques, savent-ils que le citoyen Sade est l’auteur de ce roman « épouvantable » ?[access capability= »lire_inedits »]

Secrétaire, commissaire, président de la section, Sade n’en est pas moins dénoncé, emprisonné, et finalement accusé par Fouquier-Tinville de correspondance avec les ennemis de la République, comme partisan du fédéralisme et « vil satellite » du tyran. Libéré le 15 octobre 1794, après la chute de Robespierre, endetté, sans ressources, il espère en 1795 le succès d’Aline et Valcour, paru sous son nom, et celui de La Philosophie dans le boudoir ou les Instituteurs immoraux, présenté comme l’« ouvrage posthume de l’auteur de Justine ». De L’École du libertinage aux Instituteurs immoraux, l’enseignement se poursuit. Comme l’explique Mme de Saint-Ange, qui, dans La Philosophie dans le boudoir, veut enseigner à Eugénie les principes du libertinage le plus effréné, « il s’agit d’une éducation ». Et puisque Robespierre a fait de la vertu un principe de gouvernement, puisque les instituteurs de l’école publique enseignent la moralité républicaine, puisque les philosophes des Lumières s’évertuent à montrer que l’athéisme n’empêche pas l’honnêteté, c’est à corrompre leur élève que se vouent les précepteurs sadiens : « Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d’éduquer cette enfant ; quelles délices pour toi de la corrompre, d’étouffer dans ce jeune cœur toutes les semences de vertu et de religion qu’y placèrent ses institutrices ! En vérité, cela est trop roué pour moi. »

Morellet croit protéger la cause philosophique lorsqu’il évoque dans ses Mémoires (1821) les dîners du baron d’Holbach : « Or, c’est là qu’il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais : quand je dis libre, j’entends en matière de philosophie, de religion, de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. » C’est compter sans Sade qui estime que, s’il est question d’instruire librement, comment séparer philosophie, religion, politique, libertinage du discours et des outrances de la langue sexuelle ? Eugénie, elle, sature donc l’expression : « Me voilà donc à la fois incestueuse, adultère, sodomite, et tout cela pour une fille qui n’est dépucelée que d’aujourd’hui. » Quant à Mme de Saint-Ange, elle réduit à rien les savantes manœuvres de Mme de Merteuil chez Laclos : « J’ai peut-être été foutue par plus de dix ou douze mille individus… et on me croit sage dans mes sociétés. » Le mot « foutre » est à l’ordre du texte et la surenchère est programmée : « Doublons, triplons donc sans rien craindre ces délicieux incestes. »

À raisonner modérément, on multiplie les contradictions. Le libertin version Sade se doit de raisonner furieusement. Il invoque la Nature, qui autorise l’impudeur, l’adultère, la calomnie, le viol, l’inceste, la prostitution généralisée, la pédérastie, le massacre des nourrissons, l’écrasement des pauvres, l’exercice de la cruauté, le frisson du crime. Le battement de la langue est porté à l’extrême. Hyper-espace. Hyper-vitesse. « Sacredieu ! » « Foutredieu ! » « Tripledieu ! » Pas un libertin chez Sade qui ne se jette sur ses victimes comme un furieux. Le régime de la fureur est celui de l’écriture lorsqu’elle cède à son emportement, lorsqu’elle se jette au bout d’elle-même comme au bout de l’enfer, au-delà de l’esprit et de la raison, au-delà du tricotis des intrigues et des psychologies, pour qu’advienne dans l’entêtement, la surenchère et la saturation, l’extase libertine de la langue.

Rien de mieux pour mettre au jour la prédation des grands seigneurs féodaux qui hantent les salons habités par le souvenir des anciennes chasses, la gueule des maîtres et des chiens barbouillée du sang des bêtes éventrées. Rien de mieux pour dévoiler au lecteur tout ce qu’il a toujours voulu ignorer sur le sexe, sa violence, son vertige.

Entre le néoclassicisme, qui ramène la ligne à la raison, et le gouffre du sublime, au moment où la représentation connaît une de ses plus grandes crises, Sade « outre » le roman comme on dit que la passion outre l’amour, que la furie outre la colère. Et pourquoi s’arrêter quand on a épousé le vertige ? C’est le propre du roman, son défi et son risque. Roland Barthes disait de Voltaire qu’il est le dernier écrivain heureux. Sade est le premier écrivain furieux.[/access]

*Photo: wikicommons/Bibliothèque des Curieux

Une vie de riens

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sainte therese lisieux

sainte therese lisieux

Dans la crypte, Thérèse meurt devant nous. La tuberculose est l’aboutissement de deux années où elle a marché obstinément dans la nuit de la foi, ayant l’impression que Dieu l’a quittée, qu’il n’existe pas, qu’elle a vécu en vain. Mais voilà qu’elle entre dans la vie, comme disent les carmélites, c’est-à-dire que commence son incroyable postérité. « Tu le sais, ô mon Dieu, pour t’aimer sur la terre, / je n’ai rien qu’aujourd’hui. /Vivre d’amour, c’est bannir toute crainte /Tout souvenir du passé. / De mes péchés, je ne vois nulle empreinte. / En un instant, l’amour a tout brûlé. » (Michel Pascal).

L’actualité constante des saints est une évidence et un mystère. Il n’est pas certain que tous parlent à chacun en permanence, même si novembre 1914, sa fête des morts et sa Toussaint encouragent à considérer l’immense communauté de ceux qui nous ont précédés, certains aux qualités extraordinaires, d’autres emportés par les circonstances. Thérèse fait partie de la catégorie des “plats”, en quelque sorte : rien de romantique, rien d’évidemment exceptionnel, rien de glorieux. Ce sont de bons saints pour tous les jours. Ils sont là, avec leurs vies étalées, proches et discrets, certains accablés de prières et d’autres désœuvrés.

La vie de Thérèse n’a rien d’aimable : une carmélite, élevée par ses sœurs qui la précèdent au Carmel, tôt rentrée au couvent, morte jeune et peut-être pour rien au fond de la province… Et l’incroyable ferveur autour de Thérèse est peut-être encore plus déroutante, dérangeante : canonisée en 1925, docteur de l’Église en 1997, tout ça pour avoir écrit Histoire d’une âme (qui s’appelait au départ Histoire printanière d’une petite fleur blanche…), voilà qui paraît disproportionnée. Dérangeante aussi la ferveur autour de Thérèse (puis de ses parents, comme si la sainteté devenait affaire de famille), le torrent de prières déversées, le déluge de grâces reçues, cette détestable impression d’une popularité sans esprit critique, d’un engouement sans réflexion, avant-hier Thérèse, hier Mère Teresa, aujourd’hui Omar Sy ; et ces statues navrantes…

Mais Thérèse va bien au-delà de ces apparences : elle est celle qui affirme avec force que chacun peut être saint, et que pour ce faire il suffit d’être concentré. On dirait presque du développement personnel, mais sa « petite voie » ne consiste pas à outrepasser ses limites ou à prétendre à je ne sais quelle acceptation qui les abolirait au même moment. Non, Thérèse prêche pour le quotidien, le ténu, le minuscule. Son Dieu est dans la brise légère (Livre des Rois, chap. 19, v. 1-12). Son Dieu a vécu caché pendant trente ans. Son Dieu est né et a appris à marcher. Thérèse veut apprendre aux autres ce Dieu intime, cette sainteté de l’instant, cette sainteté de la concentration sur l’ordinaire.

C’est exactement ce que retranscrit Michel Pascal dans Thérèse l’universelle, dont l’affiche met en exergue une parole de Thérèse bien propre à parler aux contemporains : « Le plus petit acte d’amour est plus grand que la plus grande des cathédrales. » Thérèse est sur scène, déjà morte mais revenue le temps de nous raconter sa vie et surtout de nous apprendre à percevoir la saveur des choses, la grâce qu’elles recèlent, et d’abord la grâce d’un monologue d’une heure, « mais une vraie heure, soixante vraies minutes, toutes neuves ». Ce temps des enfants qui ne sont jamais lassés par quoi que ce soit, même de lancer soixante fois une balle, et ne comprennent pas que le jeu nous lasse vite. L’auteur a voulu une Thérèse joyeuse, comme était son modèle jusqu’à sa maladie, primesautière, décalée à proportion de sa joie simple qu’elle partage sans honte, vivant devant nous cette intensité du présent, cette paix de l’âme qui ne s’acquiert pas au travers de sévères macérations.

Le texte brave la naïveté, comme l’actrice (remarquable Justine Thibaudat, qui a joué la pièce à Fleury-Mérogis) brave le ridicule, ravie de manger une purée de navet et étendant tranquillement un linge factice sur une corde inexistante. Entre deux enseignements de la voie petite, elle raconte sa vie menue que traverse un Dieu immense, universel : amour, vie, quelque nom qu’on lui donne, lui fait dire l’auteur, pourvu que ce soit celui qui nous éveille à prendre conscience de l’instant. Le monologue se fait exhortation et jeu avec la salle, dans un équilibre délicat qui suppose qu’on s’abandonne : la jeune femme sur scène n’a pas l’air d’en douter, non plus que de l’intérêt des anecdotes si minces qu’elle nous raconte – ou de ses fulgurances mystiques. Elle avance avec volonté, cette volonté pleine et entière qui a animé son héroïne, même au creux de ses doutes. Le texte coule de source, aussi rapide que la vie de Thérèse. Et comme sa vie, il se conclue par une formidable ouverture : « Rien n’est plus concret que Dieu. » Rien de plus universel que cette espérance.

Thérèse l’universelle, de Michel Pascal, avec en alternance Justine Thibaudat et Marie Lussignol, jusqu’au 31 décembre 2014.

Crypte de l’église Notre-Dame-des-Champs, 27 rue du Montparnasse, Paris 6e.

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51236385_000001

Frédéric Pajak sur les traces de Walter Benjamin

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manifeste incertain pajak

manifeste incertain pajak

Un mercredi de novembre, seize heures. Peu de temps me sépare d’un dîner prévu avec Frédéric Pajak, et pour la première fois de ma très jeune vie parisienne, j’éprouve l’impérieux désir de lire un homme avant de le rencontrer. Sans doute autant par curiosité que par précaution, je me demandais quelle sensibilité masquaient cette silhouette d’explorateur du Grand Nord et ces yeux glacials entrevus un soir par le joyeux hasard qui préside aux rencontres dans le japonais de la rue des Ciseaux.

Sous un ciel gris qui rendait Paris aussi noir et blanc que l’univers dans lequel je m’apprêtais à plonger, j’ai traversé le boulevard Saint-Germain et dix minutes plus tard, devant un café noir, j’ouvrais le Manifeste Incertain 3, dernière pièce en date d’une série de dix récits écrits et dessinés, récompensée par le prix Médicis essai 2014.

D’emblée, impossible de savoir ni où l’on va, ni si l’on y arrivera, et l’on se dit qu’il serait probablement mieux de se perdre en chemin : que l’incertitude n’est pas forcément stérile, qu’elle enfante bien plus de rêveries qu’une idée fixe. C’est dans un enchevêtrement de trajectoires frénétiques que nous sommes parachutés, à travers un monde qui s’est arrêté de tourner, celui du XXème siècle, violent et inepte anthropophage, auquel tous tentent d’échapper.

Walter Benjamin dans son dernier voyage le long d’un sentier de contrebandiers entre la France occupée et l’Espagne, Ezra Pound dans l’Italie fasciste et post-fasciste, Pajak lui-même, après une nuit d’ivresse à Marseille et sous la pluie de Paris, se croisent sans se retourner. Les récits enchâssés se répondent, se frôlent sans toutefois s’épouser ni se confondre. Et dans cette course, ces derniers comme le lecteur se font rattraper par l’Histoire, surgie crûment des illustrations. Une simple bâtisse, striée de barreaux, devenant une prison oppressante, un toit de tôle, des cages alignées mais vides, des barbelés tout juste emmêlés, l’horizon bouché tantôt par une croix gammée, tantôt par la hideur des voies de chemin de fer… L’absence de toute âme qui vive, dans ces scènes concentrationnaires, en dit plus long sur ce cauchemar que n’importe quelle reconstitution en couleurs et en costumes de France Télévision.

Une lumière aveuglante est jetée sur des pans de l’histoire que nous préférons d’ordinaire camoufler, à l’ombre d’autres horreurs un peu plus lointaines, donc plus faciles à regarder. L’air de rien, mais fermement, Pajak brosse un tableau de la France de Vichy, dans lequel les noms de Gurs – camp de prisonniers d’où s’échappa en 1940 Hannah Arendt –, de Colombes – dont le stade olympique Yves-du-Manoir fut transformé en lieu de rassemblement des futurs déportés de Vernuches, parmi lesquels Walter Benjamin – et même de Marseille, étape ultime de milliers d’aspirants à l’exode, souvent en vain, résonnent d’un tout autre timbre…

Mais d’idéologies, il n’en est que d’incertaines, c’est ce que nous montre – aussi bien qu’il le dit – Frédéric Pajak. Le soir-même, il me glissait  : «  Tout n’est pas que politique. Il y a autre chose  !  ». Cette autre chose, c’est pour lui un autre monde, celui dans lequel vivent des millions de gens, se fichant des derniers toussotements de l’Histoire, ayant déjà remplacé cette mégère infirme par la vigueur légère et signifiante de la poésie. Ces gens vivent dans leur propre monde, disait-il, et j’en suis. Lui qui s’apprêtait, l’air de rien, à lever l’ancre pour l’Argentine sur les traces de Gombrowicz.

Manifeste incertain, tome 3, Frédéric Pajak – Noir sur Blanc.

Libéralisme et barbarie

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salo sodome pasolini

salo sodome pasolini

Le plus grand mystère qui entoure Donatien Alphonse François de Sade est peut-être la vogue persistante de celui que Michel Foucault qualifiait d’« agent comptable des culs et de leurs équivalents[1. M. Foucault, Dits et écrits, tome II, p. 822, « Quarto », Gallimard, 2001.] », en dépit de l’immense ennui que suscite la lecture de son œuvre. Il n’est pas impossible que la réponse à cette énigme se trouve chez Sainte-Beuve, qui, dès 1843, notait dans la Revue des deux mondes que le divin marquis était, sur un mode clandestin, « l’un des (…) plus grands inspirateurs de nos modernes[2. Sade, Œuvres, tome I, p. 10, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1990.] ». Sainte-Beuve songeait certes aux romanciers de son temps, mais on pourrait poursuivre la piste et se demander si, au fond, Sade ne serait pas le prophète secret de notre « meilleur des mondes » à nous – cette néo-barbarie ultralibérale où, sur les ruines des règles mortes, de grands fauves se réclament de la liberté, de l’égalité et de la fraternité pour imposer le despotisme de leur plaisir.

Le premier temps de la démarche sadienne consiste en effet à renverser, à détruire, en vue de « délivrer l’homme de toutes les formes transcendantes du pouvoir[3. H. Jallon, Sade, le corps constituant, p. 121, Michalon, 1997.] ». À supprimer les limites. Intercalée dans la (terrifiante) Philosophie dans le boudoir, sa fameuse profession de foi « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » se lit, à cet égard, comme un véritable jeu de massacre, celui de toutes les références, de tous les repères sur lesquels était fondée la civilisation occidentale : Dieu, le père, la loi.[access capability= »lire_inedits »]

« Français » débute par une attaque d’une violence inouïe contre le christianisme, absurde – « laissez les dieux de farine aux souris[4. Sade, La Philosophie dans le boudoir, p 189, Édition des chimères, s.l.n.d.] » – et liberticide : « Cette puérile religion était une des meilleures armes aux mains des tyrans[5. Ibid., p. 191.]. » De là, sa nécessaire abolition : « L’extinction totale des cultes entre (…) dans les principes que nous propagerons dans l’Europe entière. Ne nous contentons pas de briser les sceptres ; pulvérisons à jamais les idoles[6. Ibid., p. 197.]. » Dans la réglementation délirante des 120 journées de Sodome, « le plus petit acte de religion de la part de l’un des sujets, quel qu’il puisse être, sera puni de mort[7. Sade, Œuvres, op. cit., t. I, p. 64.] », et « le nom de Dieu ne sera jamais prononcé qu’accompagné d’invectives et d’imprécations ».

De Dieu au roi, il n’y a qu’un pas. Ayant condamné le principe, il verra sans sourciller tomber la tête de Louis XVI et louera Le Peletier d’avoir voté « courageusement la mort de celui qui avait osé comploter celle de tout un peuple[8. « Éloge de Marat et de Le Peletier », in Sade, Écrits politiques, textes choisis par Maurice Lever, p. 199, Bartillat, 2009.]». De Dieu au roi, puis du roi au père (et à la mère) : dans l’utopie qui achève « Français », Sade décrit « une république où tous les individus ne doivent avoir d’autre mère que la Patrie » et où, le mariage ayant disparu, « il ne naît plus d’autres fruits des plaisirs de la femme que des enfants auxquels la connaissance de leur père est absolument interdite[9. Sade, La Philosophie dans le boudoir, op.cit., pp. 233-234.]  ». Ni transcendance ni descendance, la république est un régime de frères – et, à ce propos, Sade n’hésite pas à déclarer que l’inceste devrait être « la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base[10. Ibid., p. 238.]». À la toute fin de la Philosophie dans le boudoir, Eugénie, quinze ans, qui vient d’applaudir à la lecture de « Français », prouvera qu’elle a bien compris la leçon en violant sauvagement puis en torturant sa propre mère.

« N’ayez plus d’autre frein que celui de vos penchants, d’autres lois que vos seuls désirs[11. Ibid., p. 235.]» : la formule la plus célèbre de « Français » indique enfin que Sade, athée en tout sauf en libertinage, ne sacrifie même pas au culte de la loi que célèbrent alors les sans-culottes. Dans La Nouvelle Justine, l’un de ses personnages assure que « les lois sont inutiles et dangereuses ».

Ainsi, tout a été abattu, et il ne reste plus que l’individu, solitaire. Évoquant Sade, Maurice Blanchot évoquait une « philosophie de l’égoïsme intégral » : celui de l’individu souverain, au sens juridique du terme, doté d’une volonté inconditionnée, n’ayant personne au-dessus de lui et n’obéissant qu’à son propre désir.

Dans cet espace où toute frontière a disparu, les individus semblent libres et égaux, comme dans la Déclaration des droits de l’homme – ou, plutôt, comme dans l’état de nature de Hobbes, que Sade a lu attentivement[12. Cf. Sade, Œuvres, op. cit., t. III, p. 1 314.]. Égalité dans, devant et derrière le plaisir, chacun devant se soumettre aux désirs des autres qui sont eux-mêmes soumis aux siens. Et c’est ainsi qu’au « despotisme politique », qui réservait l’autorité à un seul, se substitue « le très luxurieux despotisme des passions du libertinage[13. Cité par H. Jallon, op. cit., p. 97]», où le pouvoir est à tous puisqu’est organisée sa circulation permanente.

S’institue ainsi une démocratie d’un nouveau type : une démocratie barbare, sans limites, sinon celles du désir, et où les plus forts asservissent les autres au nom même de l’égalité et de la liberté. Lorsqu’il n’y a plus de règles, lorsqu’ont été chassés les dieux, les rois, les pères et les lois, il n’y a plus en effet que le renard libre dans le poulailler libre – Dolmancé, personnage clé de la Philosophie, précisant à ses partenaires libertins que « jamais entre eux ne se mangent les loups ».

Du reste, si le Marquis éprouve quelque nostalgie, c’est manifestement celle de la féodalité : d’un temps où ses aïeux « régnaient despotiquement sur leurs terres », un temps où Gilles de Rais organisait en son noble donjon de Tiffauges les mêmes orgies meurtrières que le duc de Blangis des 120 journées dans l’inaccessible château de Silling. À cet égard, proférant avant 1789 un mépris absolu à l’égard du peuple et se flattant alors d’appartenir à « l’extrêmement bonne compagnie », Sade se rapproche à beaucoup d’égards des premiers théoriciens du libéralisme comme le comte de Boulainvilliers[14. Cf. M. Lever, op. cit., pp. 12-13, 20, 60.], féodaux déchus par la monarchie capétienne et rêvant de renouer avec la liberté barbare qui existait avant Saint Louis. Une liberté où les loups et les prédateurs pouvaient s’épanouir à leur guise. Une liberté que, sous d’autres formes mais dans le même esprit, la mondialisation contemporaine est peut-être en voie de rétablir.[/access]

Ultreïa, on y croit !

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Il n’est pas si courant que je prenne la plume pour défendre la concurrence. Exception faite de la fine équipe de Conflits, je prends un malin plaisir à ne jamais fricoter avec nos confrères. Mais l’heure est grave : une belle et grande revue sur les religions sort en kiosque sous forme de mook, avec en titre le cri de ralliement des pèlerins de Compostelle : Ultreïa ! Faisant fi des querelles de chapelles, Ultreïa prend clairement le parti de l’éclectisme, non pour nous vendre quelque camelote New Age syncrétique, mais tout simplement pour comprendre, exposer et expliquer, trois verbes qui indisposent les sectateurs de tout poil.

Ses 218 pages richement illustrées nous font donc voyager de l’ésotérisme soufi d’un René Guénon à « l’illumination italienne de Simone Weil », en passant par un entretien avec Pierre Rabhi, qui vaut définitivement mieux que son image de gentil écolo médiatique. Rabhi, l’Ardéchois d’adoption ne s’effarouche pas des géniales vociférations spirituelles de Léon Bloy, conte son amitié avec Gustave Thibon, son admiration pour l’anti-industrialisme d’Ivan Illich, et nous offre quelques aphorismes bienvenus : « Quelqu’un qui donne sa vie contre un salaire est un esclave, sauf si ce qu’il fait l’accomplit. »

Le charme d’une telle publication, c’est qu’on y passe du coq à l’âne en un clin d’œil.  Quoique, entre la sobriété enracinée d’un Rabhi et l’éveil à la foi chrétienne d’une Simone Weil, la parenté soit évidente. Ainsi Christiane Rancé, biographe de cette grande philosophe morte à 34 ans, narre-t-elle un épisode aussi méconnu qu’essentiel de sa courte vie. Déjà tuberculeuse, Simone Weil entame en 1937 un long voyage en Italie pour trouver le repos. « Jour après jour, les paysages, la douceur, la lumière opéraient une conversion de son âme à la beauté », écrit Rancé, nous racontant la révélation qu’eut Weil dans la petite chapelle d’Assise où elle entendit Dieu et s’agenouilla pour la première fois. Bouleversée par les chœurs de la chapelle Sixtine, l’auteur de La pesanteur et la grâce éprouve un sentiment de communion avec l’Eternel et ses semblables qui firent de son escapade italienne un épisode inoubliable de son existence. Comme elle l’écrit alors, « Si le Paradis ressemble à cela, ça vaut la peine d’y aller.»

Croyez-moi, Ultreïa, ça vaut le coup d’être lu et relu !