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Langues régionales: la cause des peuples

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Le débat sur les langues régionales qui a eu lieu à l’Assemblée nationale les 22 et 23 janvier derniers confirme que le déboulonnage de la tradition républicaine se poursuit petit à petit – paradoxalement à l’instigation de ceux qui se proclament les héritiers les plus intransigeants de cette même tradition, et au grand dam des descendants de ceux qui en étaient jadis les adversaires les plus résolus.

Sous la Révolution française, la mise en place de cette « tradition » avait en effet consisté à escamoter systématiquement toutes les réalités naturelles, historiques, géographiques ou culturelles, remplacées par des institutions manifestant un pur volontarisme : l’objectif avoué étant de substituer aux vestiges d’un passé honni les artifices de la raison et de l’uniformisation – un néologisme inventé trois quarts de siècle plus tôt par l’un des inventeurs de l’idée de Progrès, l’abbé de Saint-Pierre – en vue de construire la République « une et indivisible ».

C’est ainsi qu’en décembre 1789, on établit la division départementale : pour des raisons pratiques, certes – permettre à chaque habitant des 83 départements d’arriver en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de celui-ci -, mais surtout, idéologiques : car il s’agit d’abord, en inventant cette nouvelle carte, de briser des habitudes, des traditions, des attachements, des coutumes. Présentant la réforme le 3 novembre 1789, le conventionnel Thouret évoquait la nécessité de « détruire l’esprit de province, qui n’est dans l’État qu’un esprit individuel, ennemi du véritable esprit national. » Dans le même sens, on entreprend une véritable révolution toponymique, officialisée par un décret du 25 vendémiaire an II qui invite les communes à changer « les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition« .

Suivant la même logique, on (re)définit le peuple, en substituant aux « peuples » pluriels de l’Ancien régime, liés à un territoire, à une langue, à une culture spécifique – «  les peuples de Provence, de Bretagne, de Bourgogne », etc.-, un Peuple unique, uniformisé, abstrait, formé d’individus indistincts et interchangeables, ce que l’on peut appeler un « Peuple légal », dans la mesure où il est défini par la constitution et n’existe que par elle. Selon l’article 7 de la constitution du 24 juin 1793, « le peuple est l’universalité des citoyens français » : il n’est plus désormais que l’ensemble de ceux qui, en vertu de la loi, ont le droit de participer à l’expression de la volonté générale – conformément aux thèses du Contrat social, où Rousseau affirmait que ce qui constitue le peuple n’est autre que le pacte par lequel les individus, quittant l’état de nature pour entrer ensemble dans l’état social, vont ce faisant, produire «  un corps moral et collectif » appelé État dont les membres «  prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine. »

Enfin, on entreprend l’éradication des langues régionales : on connaît à ce propos le fameux  Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française de l’abbé Grégoire, présenté à la Convention  le 16 prairial an II (4 juin 1794). Un rapport qui s’organise autour d’un raisonnement très simple : le patois est un vestige du passé féodal, et un moyen de s’opposer au progrès, « un obstacle à la propagation des lumières », « un vecteur du fanatisme. » Par conséquent, il est indispensable de l’extirper si l’on veut fonder la République: « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. » Ainsi, pour «  fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. » Et donc, anéantissement des patois : « l’unité de l’idiome est une partie intégrante de la révolution. »

Or, ces trois « fondements granitiques » de la tradition républicaine – le découpage départemental, le Peuple conçu comme un ensemble de citoyens identiques et interchangeables, l’exclusivité de la langue française- sont tous en voie de déboulonnage. Et à chaque fois, c’est la gauche qui s’en charge, ou du moins, qui lance le processus, la droite défendant bec et ongles des principes et une logique qu’elle avait implacablement combattus pendant deux siècles.

Ainsi est-ce à la gauche socialiste que l’on doit la renaissance des régions en 1982, et peut être leur prochain renforcement, si François Hollande honore ses promesses ; c’est la gauche qui, en 1991, remet en avant la notion pré-révolutionnaire de peuple, avec la loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse dont l’article premier dispose que « La République française garantit à la communauté historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses intérêts économiques et sociaux spécifiques.» Et c’est encore la gauche qui, en déposant une proposition de loi constitutionnelle tendant à ratifier la Charte européenne des langues régionales, s’érige en promoteur des identités et des traditions, contre l’uniformisation archaïque inspirée de l’abbé Grégoire – « lui qui, notait  Jean-Jacques Urvoas lors du débat parlementaire, disait, devant le comité d’instruction publique : « il faut extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolonge l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». Une proposition suscitant la fureur d’Henri Guaino qui, lui, n’hésite pas à se réclamer du bon abbé, et s’étonner de « voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXsiècles contre le legs de la Révolution française ».

Une fois de plus, on joue à fronts renversés. Est-ce à dire que les choses ont changé, au point de s’inverser, depuis 1951 et l’époque où Charles Maurras défendait, contre l’Académicien Georges Duhamel, une proposition de loi MRP visant à introduire à l’école l’enseignement des « dialectes » ? Pas vraiment : dans Jarres de Biot, l’essai qu’il consacrait à la question, le vieil écrivain royaliste notait déjà les menaces que l’hégémonie linguistique anglo-saxonne faisait peser sur le français. Et soulignait que l’objectif d’une revalorisation des langues régionales n’est pas de nuire, d’affaiblir ou de concurrencer la langue de Racine, mais au contraire, de la conforter et de l’enrichir – de même que la décentralisation a pour but de renforcer l’Etat, et que l’amour de la « petite patrie » préfigure celui qu’on doit à la grande.

Soixante trois ans plus tard, l’exposé des motifs de la proposition de loi prend acte que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée pour ne pas dire hostile, n’est plus tenable ». Qu’il n’y a plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique ». Bref, qu’il faut rompre avec le culte de l’uniformité,  réconcilier la France « avec la multiplicité de ses racines », et ce faisant, adopter une position qui lui permettra de défendre de façon cohérente, au niveau international, la place du français face à l’anglais et aux langues dominantes.

*Photo: MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006

Quand les smartphones voleront

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Les amateurs de films de série Z connaissent la scène par cœur. Une jolie fille, plus ou moins déshabillée, court dans une forêt, poursuivie par un tueur dégénéré muni d’objets contondants, croc de boucher, hachoir ou tronçonneuse. Le visage déformé par la panique, elle fouille désespérément dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Elle veut appeler au secours. On la comprend. Et là, l’épouvante monte d’un cran. Elle a beau taper désespérément sur le clavier ou l’écran, il n’y a personne au téléphone. « Il n’y a pas de réseau ! » Et la créature sombre définitivement dans l’hystérie alors que la silhouette de l’écorcheur se profile déjà entre les arbres.[access capability= »lire_inedits »]

On conviendra que la jolie fille n’a pas de chance. Parce que « du réseau », désormais, il y en a partout, absolument partout ou presque et que, sauf dans les scénarios sans imagination, on peut joindre tout le monde, tout le temps.

Bien pire, c’est vous qui êtes joignable, par tout le monde, tout le temps – et moi aussi par la même occasion. Tout le problème est là, en fait. Laisser votre portable éteint est un message qui appelle une seule interprétation : vous refusez de parler à vos contemporains. Et ça, c’est grave. Comment osez-vous ? Qu’avez-vous à cacher ? Les « nouvelles technologies de la communication », comme on dit, ne souffrent aucune exception, aucun cas de force majeure. Il faut vous y faire, d’ailleurs vous vous y êtes déjà fait. Et moi aussi.

Pour Pascal, tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont inventé le smartphone et la tablette. Sur le coup, ça leur a semblé une bonne idée. Pascal appelait « divertissement » cette stratégie inventée par l’homme pour penser à autre chose qu’au salut de son âme. L’homme a réussi au-delà de ses espérances. Maintenant, il n’est plus jamais seul.

Le plus frappant, c’est que, pour la plupart d’entre nous, cette possibilité d’être toujours relié est une bénédiction. Jamais peut-être l’homme n’a autant aimé sa servitude qu’à notre époque. Les plus âgés se souviennent encore du monde d’avant le portable et Internet, quand on ne croisait pas sans cesse ses semblables, parfois munis d’oreillettes, commentant à haute voix leur vie, dans la rue, au supermarché, au café ou dans le métro. Déjà, les moins de 40 ans n’ont que de vagues images de ce monde où l’on aurait trouvé incongru, voire insupportable, d’être interrompu par une sonnerie ou un vibreur dans le cours d’un livre, d’un film ou des jeux de l’amour.

Les plus atteints de ces dinosaures nostalgiques contemplent tristement la conquête des derniers territoires vierges de connexion. Il y avait encore les voyages, quelques heures d’un délicieux relâchement où l’on pouvait s’adonner à la douce ivresse « d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application[1. Pascal, encore. L’application dont il est question n’a rien à voir ici avec celle que vous venez d’acheter pour votre smartphone.] ». Le train est passé à l’ennemi, et depuis longtemps. Les consignes de la SNCF demandant aux voyageurs de se rendre sur la plate- forme pour parler au téléphone sont respectées avec autant de vigueur que, disons, le Code du travail dans une démocratie de marché. Il restait l’avion, la paix des cimes, au-dessus des nuages, pour goûter de « l’éternel azur la sereine ironie[2.  Ce n’est plus Pascal, mais Mallarmé.] ». Attention, ce n’est pas par amour de la civilité et de la décence commune, ni par volonté de préserver un peu de quant-à-soi qu’on avait interdit les portables en vol, mais pour des raisons de sécurité : seule la technique peut empêcher la technique de triompher.

Il fallait que cela cesse. L’avion ne pouvait pas bénéficier plus longtemps de l’effroyable privilège, de la scandaleuse extraterritorialité qui faisait paradoxalement de ce fleuron de la technologie l’ultime territoire du retrait, de l’entre-deux, de l’apesanteur sociale et physique. Il devait entrer dans le droit commun. Cette merveilleuse avancée, comme beaucoup d’autres, est à porter au crédit de l’Union européenne s’appuyant sur l’avis favorable de l’Agence européenne de sécurité aérienne, avis lui-même calqué sur celui de son homologue états-unien. La bonne nouvelle a été annoncée le 9 décembre par la voix du Commissaire aux transports, Siim Kallas : « Aujourd’hui, nous franchissons une première étape dans l’assouplissement des règles d’utilisation des dispositifs électroniques à bord des avions en toute sécurité lors des phases de roulage, de décollage et d’atterrissage. La prochaine étape concernera la connexion au réseau à bord d’un avion. » À la seule lecture de ces propos, on le sent tout joyeux, Siim Kallas, tout pénétré de son bonheur néophile d’ami du Progrès. Mais en même temps, il ne veut pas heurter les dinosaures de front, plutôt les rééduquer progressivement. En attendant, il se veut rassurant : « Il faudra respecter le silence. Pas question de conversations privées. Seuls seront autorisés les textos ou les courriers électroniques. » Bien sûr, bien sûr…

Comme s’il ne savait pas, le Kallas, que tout ce qui est techniquement réalisable finit toujours, à plus ou moins brève échéance, par être réalisé. Un moderne Pascal pourra bientôt écrire que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pouvoir demeurer en repos, même dans une carlingue. » Certes, un monde où l’on peut parler au téléphone à 10 000 mètres d’altitude paraît bien moins effrayant qu’un monde où on saurait produire des êtres humains en série. L’ennui, c’est que c’est peut-être le même.[/access]

*Photo: Julie Jacobson/AP/SIPA. AP21504016_000001

So long, Pete Seeger…

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Pete Seeger est parti. Définitivement cette fois-ci. Comme il le faisait dans les années 40 quand il « brûlait le dur » pour parcourir les États-Unis à la recherche des racines de la musique populaire. Il a sauté dans un train, le dernier, celui qui ne va nulle part, ou peut-être pour ceux qui y croient au paradis des grands hommes.

Pete Seeger était un patriote. Un patriote américain qui chantait en portant chemises à carreaux et gros pulls. Américain, il l’était jusqu’au bout des ongles avec lesquels il pinçait les cordes de ses banjos et guitares. Il est resté, pendant sa très longue vie, fidèle à son pays et à ses convictions, mettant son immense talent et son énergie au service des causes qu’il pensait justes.

Il appartenait à un sous-continent américain dont on a parfois tendance à oublier l’importance. Celui du mouvement ouvrier, qui a donné au monde la fête du 1er mai. Celui de Jack London, écrivain engagé, qui mit son immense plume au service des exploités. Celui d’Eugène Debs, ami de London, infatigable syndicaliste et homme politique, pour lequel un de ses proches dira : «« Ce vieil homme aux yeux brûlants croit en fait qu’il peut y avoir une fraternité entre les hommes. Et c’est la partie la plus drôle de tout ça : aussi longtemps qu’il sera là, j’y croirai moi aussi. » Et l’on pouvait dire exactement la même chose Pete Seeger. Il fut membre du parti communiste américain. Comme Dashiel Hammett, le fondateur du roman noir, tuberculeux magnifique, ruiné et envoyé en prison par le maccarthysme, mais qui ne céda jamais.

Pete Seeger comparut lui aussi devant la commission des activités antiaméricaines. Il refusa de s’exprimer sur ses opinions politiques et philosophiques. Mais il proposa aux inquisiteurs d’interpréter en direct live une de ses chansons… Résultat, un an de prison, que sa popularité empêcha les autorités de faire exécuter. Cette Amérique, c’est aussi celle d’Howard Zinn, auteur de la passionnante « Histoire populaire des États-Unis ».

Et populaire, Pete Seeger le fut immensément. Il faut aller sur YouTube (où il y a tout) entendre ces salles pleines à craquer reprendre tous ses refrains dont tant sont devenus des classiques. Écouter tous ces musiciens, ces chanteurs reconnaître ce qu’ils lui doivent. Il faut lire les hommages rendus dans la presse américaine et la fierté qui en émane. Oui, c’était un patriote américain, et ce pays le reconnaît comme tel. Ce qui prouve s’il en était besoin que l’Amérique, c’est un grand pays et un grand peuple.

Pour ma part, de celui que j’ai écouté pendant 50 ans, la chanson que j’ai envie de retenir, c’est l’hymne syndicaliste «Which side are you on ? ».

De quel côté es-tu ? Je voudrais lui répondre : « ne t’inquiète pas, du même que toi, trop tard pour changer ».

ABCD de l’égalité : la guerre du genre aura bien lieu

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Après la campagne appelant à retirer les enfants de l’école pour protester contre la théorie du genre, enseignée dès la maternelle à travers le programme ABCD de l’égalité, la réponse des autorités ne s’est pas fait attendre. « Rumeur », tel est l’élément de langage soigneusement choisi, et largement repris dans les médias, pour désigner une prétendue paranoïa collective qui se serait répandue sans aucun fondement sérieux. « L’Education nationale refuse totalement la « théorie du genre » » a carrément déclaré Vincent Peillon. À d’autres !

« Théorie du genre » est un concept popularisé par les auteurs catholiques et répandu sur les réseaux à la suite des manifestations anti-mariage pour tous. Il consiste à voir dans les initiatives gouvernementales autour de l’égalité des sexes, une stratégie politique unifiée visant à la destruction systématique de toute différence sexuelle. Contrairement aux gender-studies, qui ne sont que l’étude plus ou moins objective des constructions sociales de genre, la théorie du genre possède une dimension normative : il faut déconstruire ce qui est construit. Or, il semble que ce soit bien l’objectif du gouvernement qui souhaite déconstruire les stéréotypes genrés inconscients, pour « œuvrer à l’égalité réelle des sexes ». L’idée de base implicite étant qu’il y a effectivement un lien entre représentations symboliques (les filles jouent à la poupée) et inégalités réelles (les femmes ont des salaires inférieurs aux hommes), ce qui est loin d’être évident.

Certes, nous n’en sommes pas, comme le prétendent certains anti-gender excités, à l’enseignement de la masturbation en maternelle, mais pourtant, loin d’être une simple rumeur, l’abolition de la différence sexuelle (et même la différence tout court)  à l’école est bien l’objectif réel qui ressort du dispositif « ABCD de l’égalité » mis en place conjointement par l’Education Nationale et le Ministère du droit des femmes.

Il est plus qu’instructif de se plonger dans les détails de ce programme réjouissant. Sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique, on trouve plusieurs « outils pédagogiques » mis à disposition des professeurs pour se « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ».

L’impitoyable égalité ne s’arrête pas aux portes de la classe et poursuit les bambins jusque dans la cour de récréation. Ainsi, une fiche technique de six pages, propose, schémas à l’appui, de redéfinir les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une plus grande égalité des chances.

« En EPS, les jeux traditionnels ne peuvent être utilisés de manière classique, où les plus faibles sont éliminés, c’est contraire à l’éthique de l’école ! » (Qu’est ce que cette fameuse « éthique de l’école », nous n’en saurons pas plus, mais passons.) Il faut donc imaginer « des jeux où les perdants ne sont pas éliminés » et « bannir la situation de domination/humiliation du « chef » d’équipe qui choisit ses co-équipiers (les plus faibles, souvent des filles, étant choisis en dernier ». Les enfants doivent être considérés comme des entités interchangeables sans caractéristiques physiques, et la méritocratie abandonnée au profit d’un strict égalitarisme.

« Ce jeu peut apparaître très agressif aux enfants timides, notamment aux filles qui n’ont pas l’habitude des confrontations, parce qu’il est mouvant (il y a des déplacements dans tous les sens) et que le gendarme a un pouvoir symbolique de mort (« je te prends ta vie ») ». Brrr… on tremble déjà des traumatismes qu’on dû subir les marmots avant que la pédagogie s’en mêle.

Il faut donc appliquer une stricte « égalité des chances entre gendarmes et voleurs », insister sur l’usage de la stratégie plutôt que sur celui de l’agilité, tout ce qui est « physique » étant systématiquement dévalorisé comme trop déterministe.

Autre belle invention de nos budgétivores désœuvrés, la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » ; où les filles sont incitées à jouer le loup et les garçons les chaperons, « la lutte contre les stéréotypes (passant) d’abord par la mixité des rôles loup-Chaperon »

Mon préféré reste la grande destruction pédagogique de la « figure de la belle ».

Ah, la figure de la Belle, cet imaginaire dominant, qui, de Blanche-Neige à la Belle au bois dormant en passant par Cendrillon, participe au « renforcement de stéréotypes précocement institués dans les pratiques de diffusion à l’école et dans les médias ».

En effet, dans les « contes patrimoniaux » (entendre Perrault, Grimm et cie) « la belle a un rôle passif du faire valoir du héros », elle ne se définit « que par ses critères de beauté » et véhicule donc une image de la femme soumise et improductive attendant désespérément que le mâle dominant vienne tuer le non moins dominant dragon.

Soulignons tout de même que personne ne se souvient des princes de Walt Disney, créatures lisses et effacées qui n’ont pour simple attributs que la beauté, tandis que l’histoire retient le nom des Belles.

Contre ces métarécits réactionnaires, il faut donc privilégier « des réécritures qui font la part belle  à l’émancipation du personnage féminin », des « princesse qui ne veulent pas se marier », laides pauvres ou méchantes, bref « loin des princesses sages et conventionnelles ».

L’arsenal éducatif abonde d’autres outils pour modeler l’indifférenciation des âmes enfantines: montrer que Louis XIV, en véritable drag-queen, portait des souliers à talons et des rubans, raconter l’histoire d’Hector, l’homme extraordinairement fort qui tricote, faire danser les garçons et jouer au rugby les filles. Bref, « tendre vers une culture commune » dans le grand bain de l’indulgence et surtout, beaucoup, mais alors beaucoup, de pédagogie.

Rien de bien méchant, pourrait-on dire. Mais tout le problème est que pendant que les serviteurs du grand Mammouth s’ingénient à éduquer des bons petits soldats de l’égalité, ils négligent leur instruction (1 élève sur 5 en sixième serait illettré).

Or, je préfère un monde où les filles se rêvent en princesses mais apprennent à lire, qu’un monde d’analphabètes où tout le monde jouerait au rugby ensemble.

 

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000005.

Pillages et violences urbaines en Argentine

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Docteur en sociologie de l’EHESS, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Argentine, Edgardo Manero est chargé de recherche au CNRS

Début décembre, 19 des 23 provinces argentines ont été touchées par une vague de pillages déclenchée à Cordoba, deuxième ville du pays. Or, de telles irruptions de violence urbaine ont lieu à intervalles réguliers depuis vingt-cinq ans-1989, 2001, 2009, 2012. Peut-on parler d’une tradition argentine ?

Il ne faut pas mettre toutes ces manifestations dans le même sac. Les incidents des dernières semaines relèvent de campagnes organisées de saccage et de pillage, comme en 1989. À l’époque, ils avaient été fomentés dans un contexte d’hyperinflation par certains éléments péronistes, avec la participation d’anciens collaborateurs du régime militaire, afin de précipiter le départ du gouvernement Alfonsín[1. Le 10 décembre 1983 le gouvernement de Raùl Alfonsín, démocratiquement élu, s’installe au pouvoir mettant fin à sept ans de dictature militaire (1976-1983).]. En 2001, en revanche, il s’agissait d’émeutes de la faim, de manifestations spontanées et massives contre une crise de subsistance symbolisée par la célèbre photo d’un homme portant de la viande volée.[access capability= »lire_inedits »]

Les derniers pillages sont donc l’expression d’une défiance à l’égard du gouvernement plutôt que le signe d’un désespoir économique ?

Certes, l’inflation, la faiblesse de la croissance et l’insuffisance de la création d’emplois exacerbent les tensions, mais les événements de 2012 à Rosario et de décembre 2013 à Cordoba ne se réduisent pas à des « débordements sociaux ». Ces pillages s’inscrivent dans un contexte d’incapacité structurelle des États provinciaux à contrôler leurs polices. Celles-ci laissent se créer des « zones de non-droit » qui constituent ensuite un moyen de pression sur le pouvoir, central et provincial. À Cordoba, le gouverneur, farouche opposant de Cristina Kirchner, a commencé par demander l’aide des forces de sécurité nationale, demande que Buenos Aires affirme n’avoir jamais reçue. Face aux pillages, le gouverneur a finalement cédé à toutes les demandes des policiers : en conséquence, d’autres polices municipales ont adopté la même stratégie et les grèves suivies de pillages se sont multipliées dans le pays.

Qui sont les meneurs ?

La nouveauté, depuis 2009, c’est que des criminels liés au narcotrafic jouent un rôle décisif dans les pillages de Buenos Aires : jeunes qui assurent en moto, et parfois dans des voitures de luxe, le transport des pilleurs ou de leur butin, hooligans traditionnellement mêlés à des activités illicites. Du reste, ce ne sont pas des produits de première nécessité qui sont volés, mais des appareils électroniques ou des vêtements, susceptibles d’être revendus, ce qui indique que nous avons affaire à une criminalité organisée. Il faudrait aussi analyser le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des pilleurs. Je le répète, ces pillages sont une arme pour la police et une partie de la classe politique. Et les enjeux liés au narcotrafic sont au cœur de cette machination.

Faut-il en conclure que l’Argentine a une police putschiste ?

Non, je dirais plutôt que, dans certaines provinces, notamment à Cordoba, l’épuration des forces de sécurité après la chute de la junte, en 1983, a été au mieux partielle. Ces forces de police sont devenues à mesure du temps presque autonomes, jouissant d’une marge de manœuvre importante vis-à-vis des administrations provinciales. Pour résumer, la police argentine entretient et encourage activement un certain niveau d’illégalité. Dans son rapport de force avec le pouvoir, c’est une façon de signaler que la lutte contre la corruption ne doit pas aller trop loin. La police lâche la bride de l’ordre public pour envoyer le message : « Nous ou le chaos ».

Comment réagit le gouvernement central ?

Il s’est essayé à de timides réformes pour mieux contrôler ces forces de sécurité. Il a également tenté de mener une reconquête politique contre les baronnies locales où se mêlent politiques, mafieux et policiers. Par ailleurs, à partir de 2003, les Kirchner – Nestor, et ensuite Cristina – ont mis en œuvre une politique sociale de transferts massifs dans l’éducation, la santé et le logement, principalement à destination des plus pauvres, victimes de l’exclusion sociale qui s’est aggravée à partir des années 1990, créant une population « excédentaire », « inutile » au regard du modèle économique actuel. Ces « superflus » participent aux saccages et aux pillages dans lesquels ils voient un mécanisme de compensation.

Cette politique a-t-elle amélioré la situation ?

L’argent injecté dans les bidonvilles a développé une forme d’assistanat dont vivent des travailleurs peu qualifiés, des pauvres sans espoir de trouver un emploi et des jeunes mélangeant activités légales et petite criminalité. Cet ensemble forme les « classes dangereuses », les populations des quartiers difficiles et des bidonvilles étant présumées coupables au nom d’une espèce de principe de précaution. Dans ce mélange déjà explosif, la drogue agit comme l’huile sur le feu. Bref, le kirchnerisme a beaucoup dépensé, mais a échoué à créer un modèle neuf : comme dans les décennies du néolibéralisme[2.  Sous la présidence de Carlos Menem (1989-1999), l’Argentine a mené une politique libérale fondée sur la privatisation (y compris de fonds de retraites), des coupes sévères dans les budgets sociaux et l’indexation de la monnaie nationale sur le dollar américain.], la société continue à inviter les jeunes pauvres à une fête de la consommation à laquelle ils n’ont pas les moyens de participer sans avoir recours à des activités illégales.

Quel rôle joue l’économie de la drogue dans ce système ?

Le rôle du pays dans l’industrie de la drogue a radicalement changé. Jusqu’à il y a vingt ans, ce rôle était triple : l’Argentine était un pays de transit entre les producteurs (notamment la Colombie) et les marchés (la France et l’Europe en général), une économie où l’on pouvait blanchir l’argent de cartels et, finalement, un pourvoyeur de produits pour la transformation de la matière brute en produit final. Mais depuis l’ouverture des frontières dans le cadre des accords de libre-échange du Mercosur et à la suite de la guerre contre la drogue en Colombie et au Mexique, l’Argentine est aussi devenue un marché.

Avec quelles conséquences ?

Des sommes plus importantes irriguent les différents rouages (réseaux mafieux, policiers, politiques, petits délinquants), ainsi que les consommateurs pauvres – souvent aussi acteurs en tant que dealers ou guetteurs – qui sont de plus en plus nombreux et de plus en plus « irrationnels » et violents. Une nouvelle criminalité qui échappe au mode de contrôle traditionnel est en train de monter, surtout chez les jeunes et les très jeunes. À l’égard de cette criminalité, et notamment des meurtres, l’opinion publique est indifférente aussi longtemps que les pauvres se tuent entre eux. En revanche, quand les classes moyennes sont touchées, le scandale arrive.

En somme, le Kirchnerisme, et l’Argentine avec lui, sont dans une impasse…

En tout cas, après dix ans de politique sociale généreuse, la situation ne s’est pas améliorée pour les quartiers pauvres. Après sa défaite lors des élections législatives partielles du 27 octobre, la Présidente, « réaliste » comme tout bon péroniste, a pris un virage qui, de l’extérieur, peut être qualifié de « droitier » : elle se rapproche de l’Église ainsi que des éléments péronistes de province et semble vouloir opter pour une politique plus conservatrice. Mais les pillages ont compliqué la donne en affaiblissant les gouvernements provinciaux où elle cherchait des nouveaux alliés. En attendant, la question de la puissance des forces de police et de leur autonomie dans le système politique argentin reste ouverte.[/access]

*Photo: PIKO GABRIEL/SIPA. 00442365_000002

 

Jour de misère

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160 000 manifestants selon les organisateurs et 17 000 selon la police. Avec la manifestation du « Jour de colère » de dimanche, la guerre des chiffres suscite de nouvelles interrogations : y avaient-ils vraiment des organisateurs ? Et combien de pandores faisaient partie du cortège ?

J’ai longuement hésité avant de me rendre sur place. Les conditions météo n’incitaient pas vraiment à battre le pavé ce jour-là, au milieu des cortèges de Civitas, des partisans de Dieudonné et des bonnets encore rouges de colère. Comme le fait remarquer un ami qui a décidé avec sagesse de rentrer chez lui : « Les révolutions ça se fait au printemps ou en été. L’hiver on fait juste des martyrs. » La colonne de Juillet qui se dresse derrière nous lui donne entièrement raison : « À la gloire des citoyens français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830. » C’est imparable.

Avec une demi-heure de retard, nous voilà déjà à la peine pour rattraper le cortège. S’agirait-il d’un marathon de la colère ? Je m’attends presque à trouver en arrivant une cinquantaine de manifestants avançant à marche forcée, entourés par un cordon de CRS rigolards. On n’est pas loin du compte en découvrant finalement le cortège : la présence policière est impressionnante et la foule des manifestants est singulièrement étirée. J’aurai la surprise, le soir venu, d’être plus proche du comptage policier que de l’estimation des organisateurs. 160 000 vraiment ? Certains prennent clairement leurs rêves pour des réalités. On est certainement plus proche des 25 à 30 000, grand maximum.

Ce qui ne relève pas du domaine du fantasme en revanche, c’est le dispositif policier. Les flics et les CRS sont littéralement partout, bloquant les rues transversales, montant la garde devant les magasins, voire les entrées d’immeuble. Cette présence policière massive ajoute à la tension palpable dans le cortège. Un peu partout au milieu des rangs clairsemés des manifestants, de petits groupes de trois, quatre ou cinq personnes évoluent avec rapidité sur le théâtre des opérations, certains tenant déjà des bâtons improvisés à la main. La jeunesse des participants est notable ainsi que leur diversité, pour reprendre le mot à la mode. Elle est là la France « black-blanc-beur », dans la rue, en capuche, en doudoune et, malheureusement pour les bonnes âmes, elle n’est pas venue chanter du Yannick Noah ou crier gloire à Zidane. Les pétards explosent un peu partout, les (rares) journalistes se font traiter de collabos et des slogans sans équivoque fusent un peu partout : « Mort aux juifs et aux sionistes ! », ou la variante « Juifs hors de France ! », alternent avec « Hollande Démission !» et « Valls facho ! ». Juché sur un placard électrique, un type enchaîne les quenelles face à la foule, visiblement très satisfait. Un peu plus loin des partisans de Dieudonné brandissent un ananas et se font huer par quelques crânes rasés qui passent avec un grand drapeau arborant une croix celtique. Il y a un ou deux « macaque ! » qui volent. Les masques tombent dans cette ambiance de guerre civile verbale et il est difficile de ne pas voir l’antisémitisme virulent qui unit cette partie-là du cortège, il crève les yeux. Il y a ceux qui font des « juifs et des sionistes » les responsables de tous les malheurs de leur communauté opprimée, et puis il y a ceux qui n’ont jamais perdu de vue une vieille tradition politique. Les mots d’ordre, de l’anti-hollandisme à l’antisionisme, sont suffisamment vagues ou fumeux pour donner à tout ce beau monde un semblant d’unité mais il y a de quoi s’y perdre entre dieudonnistes, soraliens, partisans de Civitas, bonnets rouges, patrons en colère et racailles sur le sentier de la guerre. Même un petit groupe d’anars tout de noir vêtus avec leur drapeau en berne – que font-ils là ? Ce sont des Black Blocs qui se sont égarés ou des antifas venus chercher la baston? – ont l’air d’avoir du mal à s’y retrouver. Je vois encore des excités crier « mort à la finance et aux juifs ! » Seront-ils donc si sûrs d’avoir détruit la finance quand ils auront exterminé tous les juifs ? L’ami qui m’accompagne rappelle la sentence d’August Bebel : « L’antisémitisme, c’est le socialisme des imbéciles. »

Manuel Valls a dû plus ou moins penser la même chose et se dire que quelques imbéciles bien énervés lui fourniraient un bon prétexte pour démontrer plus que jamais la réalité de la menace fasciste en France et la nécessité du bouclage idéologique. Nous réussissons à prendre un peu d’avance sur le cortège pour déboucher sur la place Vauban et prendre conscience que tout est organisé pour former une parfaite souricière. Toutes les grandes avenues qui partent de la place sont barrées de camions de CRS et de barrières de police. En dépit de ce présage funeste, la fête continue. Une scène géante a été installée et la sono vomit pour l’instant du Shakira sur la place détrempée par la pluie. Le tube de la dernière coupe du monde de football, Waka Waka, résonne à pleins tubes alors que l’avant-garde des premiers manifestants débouche sur la place. La France Black-blanc-beur est cette fois bien sortie du bus de Knysna et elle défile avec l’extrême-droite radicale. Je me demande comment les fins analystes du Nouvel Observateur ou du Monde vont décortiquer ça.

Les flics en civil ne manquent pas. S’il y a une chose qui ne changera jamais en France, c’est leur inaptitude complète à se grimer en manifestants. Un type de quarante ans qui se baguenaude en doudoune et jean délavé, bière à la main, tout en jetant des coups d’œil plus ou moins discrets au bouclage du cordon de flics sur l’avenue de Breteuil, aurait l’air moins repérable avec un sweatshirt « police nationale ». Les agents provocateurs n’auront de toute façon pas beaucoup de peine à faire dérailler cette étrange fête de la colère au vu de l’ambiance générale même si « le coup de filet antifasciste » ne servira qu’à attraper quelques sardines : huit mises en examen sur plus de deux cent cinquante interpellations. Le bilan de la journée n’est pas très brillant non plus pour les colériques : un pauvre flic blessé gravement après s’être pris un pavé dans la mâchoire, quelques excités complétement intoxiqués par leur antisionisme, ou leur antisémitisme, obsessionnel, une procession hétéroclite de « jeunes issus de la diversité », groupés derrière leur idole, une extrême-droite perdue, elle, dans sa diversité et un gouvernement trop heureux de pouvoir s’indigner à bon compte. Ce jour-là, la colère n’aura pas été très bonne conseillère.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000004.

Ukraine: Qui de Riri, Fifi ou Loulou sera Premier ministre?

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Mykola Azarov, le Premier ministre ukrainien, vient d’annoncer sa démission. Or, selon la Constitution ukrainienne, la démission du Premier ministre entraîne celle de tout son gouvernement.

Qui se retrouverait alors au gouvernement ? De nombreux journalistes locaux commentent allègrement la parade qui se joue en ce moment.

Les trois opposants principaux, Iatseniouk, Klitschko et Tyahnybok, dont nous avions parlé dans un article précédent, ont obtenu une première satisfaction lors des pourparlers avec l’exécutif, lundi soir. Ils ont gagné l’abolition des lois liberticides du 16 janvier punissant sévèrement toutes formes de manifestation. Leur légitimité, remise en question ces derniers temps par les contestataires  de Kiev, semblerait avoir été repêchée. Le trio pourrait donc revendiquer sa place au gouvernement.

Les trois compères ont malgré tout un problème. Ils ne marchent qu’à trois. Comme les petits cochons, chacun dans sa maison, ils ne valent pas grand-chose. Pas un n’a su fédérer derrière lui le peuple mécontent.

Iatseniouk connaît parfaitement les rouages du Gouvernement, pour y avoir déjà travaillé comme ministre, mais il ne représente pas le « renouveau » tant souhaité.

Klitchko avait une certaine aura populaire, chamboulée pendant les dernières « manifestations » de Kiev. Son programme politique, lui, ne pèse pas bien lourd.

Tyahnybok, le nationaliste, étrangement absent pendant les actions kiéviennes, se réveille pour prendre sa place, bien à droite du gouvernement.

Alors, qui de Riri, Fifi et Loulou, sera Premier ministre ? La question posée n’attend pas de réponse.

Nous souhaitons aux Ukrainiens mieux qu’un gouvernement qui s’envole au premier vent.

Première Dame : pas de ça chez nous

premiere dame hollande

La première dame est morte, vive la première dame ? La terrible affaire Trierweiller aura eu le mérite de mettre en pleine lumière le ridicule de cette appellation d’origine incontrôlée – et de permettre à quelques journalistes inspirés de trouver des tas de mauvaises raisons pour justifier la disparition de ce titre qui leur doit à peu près tout.

S’il faut le rayer de la carte, ce n’est pas, comme le laissait entendre l’autre soir le chroniqueur d’une chaîne d’info continue, au motif que cet usage serait monarchique, et donc attentatoire à la dignité de la république. C’est ce qui s’appelle taper à côté. Dans une monarchie, en effet, du moins en France, il était tout simplement inimaginable de qualifier l’épouse du roi de « première dame » – alors qu’elle était la reine. Inconcevable, dans la mesure où le terme de première dame laisse entendre qu’il y en a une deuxième, une troisième, etc., et qu’il existe entre elles un rapport de hiérarchie, certes, mais aussi de relative égalité. Or, en monarchie, il y a une différence radicale, absolue, entre l’épouse du roi et les autres. C’est pour cette raison que ladite dénomination n’a jamais été attribuée aux reines : si elle a été utilisée, c’est pour désigner, selon les époques et de façon assez aléatoire, la maîtresse en titre du monarque, la mère du régent, ou encore, la fille aînée du roi :  c’est ainsi que celle de Louis XV, Mme Louise Élisabeth, qualifiée de « première dame de France » lors de ses noces avec l’enfant d’Espagne, avait été nommée «  Madame première » à l’occasion de son ondoiement. Inusité sous la monarchie, c’est avec la république que le titre apparaît – sous la plume du Premier consul, Bonaparte, qui parle de lui-même comme du « premier magistrat de la république », et de Joséphine comme de la « première dame de France ». Mais les péripéties de l’histoire empêchent cet usage de prospérer – et c’est  d’une autre république qu’il nous revient, comme un banal produit d’exportation : des États-Unis, où l’on a été jusqu’à inventer à son propos le poétique acronyme FLOTUS, First Lady of the United States. Et où la femme du vice-président est parfois appelée «  la seconde dame des États-Unis ». Autant dire que ceux qui conçoivent sa disparition prochaine comme une rupture salutaire avec les pesantes traditions de la monarchie se racontent des histoires.

S’il faut s’en débarrasser, ce n’est pas pour cela. Ce n’est pas non plus parce qu’il serait archaïque. Aux États-Unis, l’usage habituel ne remonte pas au-delà des années 30. Quant à la France, il semble, malgré les apparences, qu’il ne soit fréquemment utilisé que depuis une décennie. Wikipédia, dans son immense sagesse, assure certes que Mme Auriol, l’épouse du premier président de la IVe république, était déjà qualifiée de « première dame » : mais il n’apporte pas la moindre preuve, et ne s’interroge pas sur la contradiction entre ce titre supposé et l’engagement ouvriériste de ladite dame. Par la suite, on imagine mal Mamie Coty, qui décida de faire une tarte le soir où elle apprit l’élection de son mari, ni Tante Yvonne, la discrète épouse du « plus illustre des Français », accepter de se faire bombarder « première dame » par la presse à succès. C’est en réalité avec Jackie Kennedy que le terme franchit l’océan, et Claude Pompidou fut la première à en être parée, quoique de façon marginale : Le Canard enchaîné préférait l’appeler « la reine Claude » ou Mme de Pompidour… En fait, on ne parle fréquemment de « la première dame de France », et l’on ne commence en faire un filon éditorial et journalistique juteux qu’à partir du moment où les intéressées  se mettent à verser dans le glamour, le vaudeville ou le mélodrame : bref, avec Cécilia. Le sujet n’en est un que depuis qu’il peut se montrer en bikini en couverture de Match : il est vrai que sur ce plan, Danielle et Bernadette  étaient moins bankables que Carla. En clair, il s’agit d’un mot à la mode, et d’une mode très récente, même si, à force de l’entendre, on a l’impression que les « premières dames » ont toujours existé.

Au fond, s’il faut s’en débarrasser, c’est simplement parce que le titre est grotesque – et qu’il rabaisse les institutions publiques au niveau d’un sketch de Pierre Dac, l’immortel inventeur de la confiture de nouilles, lequel aurait sans doute su gloser à l’infini sur le 1er  monsieur, la 69e dame, la 397e, digne épouse du sous-préfet de la Ferté-Bernard, ou sur l’opportunité de décentraliser le concept et d’imaginer une première dame de la région Champagne-Ardenne, du territoire de Belfort, ou de la commune de Greez sur roc. Ce qui, ô joie, permettrait à chacun et à chacune d’avoir, en plus de son quart d’heure de célébrité, son titre et son numéro.

*Photo : WITT/SIPA. 00637018_000010.

Sarkozy à Solferino

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hollande sarkozy hureaux

Dans une tribune publiée par Le Figaro et intitulée « La radicalisation idéologique du socialisme »[1. Roland Hureaux, « La radicalisation idéologique du socialisme », Le Figaro du jeudi 23 janvier 2014.], M. Hureaux déplore « une profonde incompréhension de la révolution qui est en train de s’accomplir aujourd’hui en France. » Mais R. Hureaux se trompe profondément sur cette incompréhension, ajoutant une incompréhension à une autre – une incompréhension au carré si l’on veut. Ce n’est pas une révolution socialiste qui s’accomplit sous nos yeux. C’est une révolution libérale dans le socialisme, c’est une avancée de la révolution libérale sous le nom du socialisme, qui n’a du socialisme que le nom.

Selon lui, « le Parti socialiste avait fait l’objet, au cours des dernières années, sur tous les autres sujets que l’économie, en particulier les questions culturelles et sociétales, d’une radicalisation sans précédent. » Ce n’est justement pas une radicalisation socialiste, une radicalisation du socialisme dont il est question, mais une radicalisation du libéralisme, ce que montre justement le glissement gouvernemental qui ne s’occupe plus tant des questions sociales « traditionnelles » que de « questions de société », de problématiques « sociétales », bref, de « tous les autres sujets que l’économie ». Ce passage du « social » au « sociétal » signe et contresigne l’abandon, réalisé depuis longtemps, de tout socialisme par le Parti dit Socialiste.

Il s’agit bien d’« une idéologie, au sens d’un système d’idées fausses et contre-nature inspirant ses décisions au pouvoir »,  et d’ « une idéologie différente du marxisme et peut-être à terme plus dangereuse », mais il ne s’agit pas d’un « nouveau socialisme libertaire », comme le définit Roland Hureaux : il s’agit plutôt d’un « néolibéralisme sociétal ».

Tout d’abord, un authentique socialiste libertaire ou socialiste révolutionnaire ne se reconnaîtrait guère dans le gouvernement qu’attaque Roland Hureaux. Sérieusement,  la gauche libérale, parlementaire et gouvernementale n’a pas grand-chose en commun avec le socialisme ni le libertarisme, synonyme d’anarchisme.

La différence de la présidence de F. Hollande d’avec la présidence de N. Sarkozy, c’est qu’elle est encore plus libérale et atlantiste que la précédente. Et j’oubliais européiste. Bref, la même chose, en pire.

Le problème de ce gouvernement, ce n’est pas son « socialisme » mais son libéralisme. C’est que, à la différence de la « gauche classique » qui était sociale, la gauche actuelle est libérale, et même ultralibérale en matière morale.

Car ce qui s’exprime dans le « mariage pour tous », les débats autour de la PMA, de la GPA, de la « stérilité sociale », ou encore de l’euthanasie et du « suicide assisté », etc., c’est l’aboutissement logique de la conception libérale de l’homme et de la société, individualiste, contractualiste et positiviste. C’est l’expression de l’unité du libéralisme moral, philosophique, politique, juridique et économique. C’est la logique non pas du droit commun ou du droit naturel mais de la reconnaissance des droits individuels avec en corollaire immédiat la marchandisation des corps, des enfants et de la reproduction – logique du « droit à l’enfant », des « droits reproductifs » sous contrôle de la « santé reproductive » c’est-à-dire in fine des administrations étatiques et para-étatiques.

Il s’agit de la radicalisation d’une révolution anthropologique initiée il y a trois siècles dans certaines franges de la philosophie des Lumières et de l’économie politique.

Roland Hureaux pense enfin que « la grille de lecture marxiste est tout à fait inadaptée à l’analyse de la situation actuelle ». Peut-être a-t-il oublié ce texte de Karl Marx qui décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », alias la classe capitaliste et libérale : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…) La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. (…) La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent »[1. Karl Marx (et Friedrich Engels), Manifeste du Parti communiste, 1848.]

La « bourgeoisie » aujourd’hui au pouvoir s’appelle Parti socialiste.

*Photo : Jonathan Short/AP/SIPA. AP21283383_000024.

La Hollande, l’autre pays du naufrage

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euro hollande crise

La France va mal. Cela fait vingt ans déjà que les pitres consacrés de la propagande néolibérale l’ont proclamé. Entre-temps, nous avons pu assister à l’implosion immobilière et hypothécaire américaine assortie d’une faillite de Wall Street transférée dans les comptes de la Banque centrale. Nous avons vécu, plus tard, les crises successives de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande, de l’Espagne, pays pittoresques et chargés d’histoire, mais aussi chargés de dettes non remboursables. Et, à moins d’être un adorateur du culte de la « mondialisation heureuse » ou de l’« euro bouclier », on aura compris que la France a été ébranlée à tel point par ces secousses que le pronostic de notre faillite pourrait enfin se réaliser. Ainsi, les Baverez, Attali et consorts pourront enfin passer du registre de la prédiction à celui du constat : « Nous vous l’avions bien dit.»[access capability= »lire_inedits »]

Cependant, un événement inopiné vient d’ajouter une nouvelle ombre à ce tableau surchargé de nuées. L’agence Standard & Poor’s a retiré aux Pays-Bas le triple A dont bénéficiait leur dette publique. Dans la zone euro, seuls l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg, paradis fiscal assorti du privilège de recycler l’argent noir de tous les trafics, obtiennent encore la meilleure note. Le déluge de nouvelles économiques que nous infligent les chaînes d’information en continu et les quotidiens ne nous avait pas préparés à cette nouvelle.

Dans l’espoir d’aider des lecteurs qui trouvent que toutes ces histoires de crise, ça commence à bien faire[1.  Ceux d’entre eux qui fréquentent les bistrots savent que la grande question est, en ce 14 décembre 2013 : « Qui aura le ballon d’or ? » de Ribéry ou de Ronaldo ?], je vais me livrer à ce que l’économiste américain Paul Krugman a appelé avec humour un « exercice de clairvoyance rétrospective ». Pourquoi les bureaucrates obscurs de Standard & Poor’s ont-ils osé retirer son triple A à la Hollande, comme si un étrange mouvement giratoire avait déplacé celle-ci des bords de la mer du Nord vers ceux de la Méditerranée ?

D’après les « notateurs », nos amis bataves souffriraient de la médiocrité des perspectives de croissance. Un peu court, dès lors que ce constat vaut pour toute la zone euro, Allemagne comprise. Reste donc à savoir où blesse le bât hollandais. Au regard du « canon » de la pensée économie dominante, la Hollande coche toutes les cases. Elle jouit de la meilleure compétitivité de la zone euro. Ses exportations n’ont cessé de s’accroître, hors l’épisode de crise occidentale entre 2008 et 2009. Et avec plus de 10 % du PIB, son excédent extérieur surpasse, en proportion, celui de l’Allemagne – pour la France, qui affiche 60 à 70 milliards d’euros de déficit, cela correspondrait à un excédent supérieur à 200 milliards. Calculé par tête, le surplus néerlandais est le plus élevé de la zone[2.  Après celui de l’Irlande, qui est factice, car basé sur des transferts comptables de production des multinationales vers Dublin pour optimiser leur imposition mondiale].

Cette performance s’appuie sur une forte industrie, dont le déclin est resté mesuré. La production industrielle représente 22 % de la production totale, contre 13 % en France et, si l’on ajoute à l’industrie les services qui font corps avec elle, ce vaste secteur représente environ un tiers du PIB. Comme en Allemagne, les coûts de production ont été maîtrisés, voire comprimés, tandis que les dépenses publiques étaient réduites plus drastiquement encore qu’en Allemagne, les gouvernements ayant profité de la grande croissance européenne des années 1997-2000 pour procéder à une cure d’amaigrissement de l’État social : les charges publiques totales sont donc passées de 56 % du PIB en 1996 à 44 % en 2002 – tour de force inégalé en Europe.

Toutefois, il faut compter avec la particularité des Pays-Bas qui est d’être, depuis quatre siècles, un pays de transit. Une énorme quantité de marchandises entre en Europe ou sort d’Europe par les ports ou les aéroports hollandais. Si l’on ajoute l’activité des armateurs et des assureurs, il est clair qu’une grande partie de la croissance de la production, de l’emploi, des revenus et des recettes fiscales, bref de la prospérité du pays, est due à sa position de carrefour commercial. Si l’Europe devait adopter un régime de protectionnisme commercial, même modéré, nous assisterions à une chute importante de l’activité globale du pays. Le Batave ne peut pas ne pas être un dévot de la mondialisation.

Imaginons-nous en train de suivre « Questions pour un champion ». L’avenant présentateur demande : « Quels sont les ménages les plus endettés du monde ? » Les réponses fusent : les Américains, les Anglais, les Espagnols, les Irlandais. Raté : ce sont les Néerlandais. Ils l’étaient avant la crise et ils le sont toujours. Leur dette collective s’élève à plus du double du revenu disponible et plus d’une fois et demie le PIB. Cette dette, comme partout ailleurs, a enflé grâce aux facilités du crédit hypothécaire, la garantie formelle procurée par le fameux mortgage ayant incité prêteurs et emprunteurs à démultiplier les crédits.

Reste cependant un mystère : pourquoi les Pays-Bas n’ont-ils pas connu l’effondrement observé en Californie, en Floride, en Espagne ou en Irlande ? Eh bien, si les banques locales n’ont pas autant souffert des défaillances de leurs débiteurs que leurs homologues étrangères, c’est sans doute parce que moins de pauvres étaient concernés par le surendettement. Les Pays-Bas ont ainsi échappé à une crise systémique du secteur immobilier et hypothécaire.

Les voilà maintenant rattrapés par leurs excès. Les banques réduisent leurs engagements, pour consolider leurs comptes[3.  Et satisfaire aux ratios de « Bâle III » qui leur enjoint de renforcer la part des fonds propres dans le total de leurs bilans.]

Le marché immobilier a échappé à l’effondrement, mais il s’affaisse lentement. Les heureux propriétaires de maisons achetées à crédit s’appauvrissent et, année après année, réduisent leur consommation. Un nouveau processus est à l’œuvre : il peut aussi bien déboucher sur une consolidation, forcément longue à atteindre compte tenu des sommes en cause, que sur une spirale récessive continue.

Les difficultés de l’un des ex-meilleurs élèves de la classe européenne sont une nouvelle occasion d’attirer l’attention sur les risques inhérents à la dette privée, souvent passés sous silence alors que nous sommes continuellement mis en garde, parfois avec raison, contre les excès de la dette publique. Malgré les nombreux exemples des méfaits causés par l’endettement excessif des ménages, Bruxelles, Francfort, Washington, Londres restent aveugles à cette menace[4.  Aveuglement dont témoigne notre insignifiant représentant à Bruxelles, Michel Barnier.] – David Cameron et George Osborne se réjouissent même du redémarrage de l’économie anglaise alors qu’une nouvelle bulle immobilière se forme. On connaît la vulgate en matière de dépenses publiques, de déficits publics et de dettes publiques : « Ne laissons pas de dette excessive à la charge des générations futures. » Soit, mais qui assumera le poids de dettes privées qui représentent en moyenne le double des dettes publiques, sinon les générations futures, en l’occurrence les ayants droit des débiteurs disparus ou les contribuables appelés à apurer les dettes non remboursables ?

Les gouvernements néolibéraux ont leur part de responsabilité dans cette explosion de l’endettement, largement explicable par la récession qui a porté le taux de chômage à 8 % de la population active officiellement, mais à 12 % dans la réalité, de nombreux chômeurs néerlandais étant décomptés comme « incapables de travailler ». Certes, les Pays-Bas ont subi, comme nous, les conséquences ravageuses de la crise américaine, la dette publique passant de 44 % du PIB en 2007 à près de 60 % en 2009. Cependant, cette situation fâcheuse n’est aucunement comparable à celle de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne, et même de la France et de l’Angleterre. Il n’y avait pas péril en la demeure. Les dirigeants de La Haye ont pourtant décrété que l’austérité devait s’appliquer sur les rivages de la mer du Nord comme sur ceux de la Méditerranée.

Pourquoi mener une politique qui semble relever du masochisme ? « It’s the ideology, stupid ! » Dès lors que l’Europe a fait de l’austérité son credo officiel et que les gouvernements du nord, allemand et néerlandais en tête, imposaient des mesures drastiques au pays du sud, ils devaient en quelque sorte montrer l’exemple. Ainsi Angela Merkel a-t-elle repoussé les programmes de modernisation des infrastructures et coupé dans les dépenses d’équipement militaires tandis que les gouvernements hollandais ont accéléré la réforme des retraites, supprimé les bourses étudiantes, remplacées par des prêts, et majoré certains impôts. Voilà comment l’austérité s’étend de façon insidieuse jusque dans les pays présentés comme les plus compétitifs et les plus robustes.

C’est cette austérité érigée en principe sans que les faits prouvent son bien-fondé qui a accéléré la récession. Et c’est elle qui, en fin de compte, a abouti à la dégradation de la note de l’économie la plus excédentaire de la zone euro, faisant apparaître ce pays comme un nouveau domino potentiel susceptible d’entraîner les autres dans sa chute. Or, répétons-le, seuls les ravages de l’idéologie austéritaire peuvent faire de la Hollande un nouveau maillon faible.

Seulement, quelle autorité publique, quel économiste en renom ira plaider contre l’austérité à Berlin ou à La Haye ? La vulgate néolibérale n’a peut-être pas gagné la guerre, mais sur le front du débat public, elle ne cesse de remporter des batailles. Et nous risquons de tous en sortir perdants.[/access]

Langues régionales: la cause des peuples

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breton ecole region

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Le débat sur les langues régionales qui a eu lieu à l’Assemblée nationale les 22 et 23 janvier derniers confirme que le déboulonnage de la tradition républicaine se poursuit petit à petit – paradoxalement à l’instigation de ceux qui se proclament les héritiers les plus intransigeants de cette même tradition, et au grand dam des descendants de ceux qui en étaient jadis les adversaires les plus résolus.

Sous la Révolution française, la mise en place de cette « tradition » avait en effet consisté à escamoter systématiquement toutes les réalités naturelles, historiques, géographiques ou culturelles, remplacées par des institutions manifestant un pur volontarisme : l’objectif avoué étant de substituer aux vestiges d’un passé honni les artifices de la raison et de l’uniformisation – un néologisme inventé trois quarts de siècle plus tôt par l’un des inventeurs de l’idée de Progrès, l’abbé de Saint-Pierre – en vue de construire la République « une et indivisible ».

C’est ainsi qu’en décembre 1789, on établit la division départementale : pour des raisons pratiques, certes – permettre à chaque habitant des 83 départements d’arriver en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de celui-ci -, mais surtout, idéologiques : car il s’agit d’abord, en inventant cette nouvelle carte, de briser des habitudes, des traditions, des attachements, des coutumes. Présentant la réforme le 3 novembre 1789, le conventionnel Thouret évoquait la nécessité de « détruire l’esprit de province, qui n’est dans l’État qu’un esprit individuel, ennemi du véritable esprit national. » Dans le même sens, on entreprend une véritable révolution toponymique, officialisée par un décret du 25 vendémiaire an II qui invite les communes à changer « les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition« .

Suivant la même logique, on (re)définit le peuple, en substituant aux « peuples » pluriels de l’Ancien régime, liés à un territoire, à une langue, à une culture spécifique – «  les peuples de Provence, de Bretagne, de Bourgogne », etc.-, un Peuple unique, uniformisé, abstrait, formé d’individus indistincts et interchangeables, ce que l’on peut appeler un « Peuple légal », dans la mesure où il est défini par la constitution et n’existe que par elle. Selon l’article 7 de la constitution du 24 juin 1793, « le peuple est l’universalité des citoyens français » : il n’est plus désormais que l’ensemble de ceux qui, en vertu de la loi, ont le droit de participer à l’expression de la volonté générale – conformément aux thèses du Contrat social, où Rousseau affirmait que ce qui constitue le peuple n’est autre que le pacte par lequel les individus, quittant l’état de nature pour entrer ensemble dans l’état social, vont ce faisant, produire «  un corps moral et collectif » appelé État dont les membres «  prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine. »

Enfin, on entreprend l’éradication des langues régionales : on connaît à ce propos le fameux  Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française de l’abbé Grégoire, présenté à la Convention  le 16 prairial an II (4 juin 1794). Un rapport qui s’organise autour d’un raisonnement très simple : le patois est un vestige du passé féodal, et un moyen de s’opposer au progrès, « un obstacle à la propagation des lumières », « un vecteur du fanatisme. » Par conséquent, il est indispensable de l’extirper si l’on veut fonder la République: « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. » Ainsi, pour «  fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. » Et donc, anéantissement des patois : « l’unité de l’idiome est une partie intégrante de la révolution. »

Or, ces trois « fondements granitiques » de la tradition républicaine – le découpage départemental, le Peuple conçu comme un ensemble de citoyens identiques et interchangeables, l’exclusivité de la langue française- sont tous en voie de déboulonnage. Et à chaque fois, c’est la gauche qui s’en charge, ou du moins, qui lance le processus, la droite défendant bec et ongles des principes et une logique qu’elle avait implacablement combattus pendant deux siècles.

Ainsi est-ce à la gauche socialiste que l’on doit la renaissance des régions en 1982, et peut être leur prochain renforcement, si François Hollande honore ses promesses ; c’est la gauche qui, en 1991, remet en avant la notion pré-révolutionnaire de peuple, avec la loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse dont l’article premier dispose que « La République française garantit à la communauté historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses intérêts économiques et sociaux spécifiques.» Et c’est encore la gauche qui, en déposant une proposition de loi constitutionnelle tendant à ratifier la Charte européenne des langues régionales, s’érige en promoteur des identités et des traditions, contre l’uniformisation archaïque inspirée de l’abbé Grégoire – « lui qui, notait  Jean-Jacques Urvoas lors du débat parlementaire, disait, devant le comité d’instruction publique : « il faut extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolonge l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». Une proposition suscitant la fureur d’Henri Guaino qui, lui, n’hésite pas à se réclamer du bon abbé, et s’étonner de « voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXsiècles contre le legs de la Révolution française ».

Une fois de plus, on joue à fronts renversés. Est-ce à dire que les choses ont changé, au point de s’inverser, depuis 1951 et l’époque où Charles Maurras défendait, contre l’Académicien Georges Duhamel, une proposition de loi MRP visant à introduire à l’école l’enseignement des « dialectes » ? Pas vraiment : dans Jarres de Biot, l’essai qu’il consacrait à la question, le vieil écrivain royaliste notait déjà les menaces que l’hégémonie linguistique anglo-saxonne faisait peser sur le français. Et soulignait que l’objectif d’une revalorisation des langues régionales n’est pas de nuire, d’affaiblir ou de concurrencer la langue de Racine, mais au contraire, de la conforter et de l’enrichir – de même que la décentralisation a pour but de renforcer l’Etat, et que l’amour de la « petite patrie » préfigure celui qu’on doit à la grande.

Soixante trois ans plus tard, l’exposé des motifs de la proposition de loi prend acte que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée pour ne pas dire hostile, n’est plus tenable ». Qu’il n’y a plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique ». Bref, qu’il faut rompre avec le culte de l’uniformité,  réconcilier la France « avec la multiplicité de ses racines », et ce faisant, adopter une position qui lui permettra de défendre de façon cohérente, au niveau international, la place du français face à l’anglais et aux langues dominantes.

*Photo: MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006

Quand les smartphones voleront

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smartphone avion main

smartphone avion main

Les amateurs de films de série Z connaissent la scène par cœur. Une jolie fille, plus ou moins déshabillée, court dans une forêt, poursuivie par un tueur dégénéré muni d’objets contondants, croc de boucher, hachoir ou tronçonneuse. Le visage déformé par la panique, elle fouille désespérément dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Elle veut appeler au secours. On la comprend. Et là, l’épouvante monte d’un cran. Elle a beau taper désespérément sur le clavier ou l’écran, il n’y a personne au téléphone. « Il n’y a pas de réseau ! » Et la créature sombre définitivement dans l’hystérie alors que la silhouette de l’écorcheur se profile déjà entre les arbres.[access capability= »lire_inedits »]

On conviendra que la jolie fille n’a pas de chance. Parce que « du réseau », désormais, il y en a partout, absolument partout ou presque et que, sauf dans les scénarios sans imagination, on peut joindre tout le monde, tout le temps.

Bien pire, c’est vous qui êtes joignable, par tout le monde, tout le temps – et moi aussi par la même occasion. Tout le problème est là, en fait. Laisser votre portable éteint est un message qui appelle une seule interprétation : vous refusez de parler à vos contemporains. Et ça, c’est grave. Comment osez-vous ? Qu’avez-vous à cacher ? Les « nouvelles technologies de la communication », comme on dit, ne souffrent aucune exception, aucun cas de force majeure. Il faut vous y faire, d’ailleurs vous vous y êtes déjà fait. Et moi aussi.

Pour Pascal, tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont inventé le smartphone et la tablette. Sur le coup, ça leur a semblé une bonne idée. Pascal appelait « divertissement » cette stratégie inventée par l’homme pour penser à autre chose qu’au salut de son âme. L’homme a réussi au-delà de ses espérances. Maintenant, il n’est plus jamais seul.

Le plus frappant, c’est que, pour la plupart d’entre nous, cette possibilité d’être toujours relié est une bénédiction. Jamais peut-être l’homme n’a autant aimé sa servitude qu’à notre époque. Les plus âgés se souviennent encore du monde d’avant le portable et Internet, quand on ne croisait pas sans cesse ses semblables, parfois munis d’oreillettes, commentant à haute voix leur vie, dans la rue, au supermarché, au café ou dans le métro. Déjà, les moins de 40 ans n’ont que de vagues images de ce monde où l’on aurait trouvé incongru, voire insupportable, d’être interrompu par une sonnerie ou un vibreur dans le cours d’un livre, d’un film ou des jeux de l’amour.

Les plus atteints de ces dinosaures nostalgiques contemplent tristement la conquête des derniers territoires vierges de connexion. Il y avait encore les voyages, quelques heures d’un délicieux relâchement où l’on pouvait s’adonner à la douce ivresse « d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application[1. Pascal, encore. L’application dont il est question n’a rien à voir ici avec celle que vous venez d’acheter pour votre smartphone.] ». Le train est passé à l’ennemi, et depuis longtemps. Les consignes de la SNCF demandant aux voyageurs de se rendre sur la plate- forme pour parler au téléphone sont respectées avec autant de vigueur que, disons, le Code du travail dans une démocratie de marché. Il restait l’avion, la paix des cimes, au-dessus des nuages, pour goûter de « l’éternel azur la sereine ironie[2.  Ce n’est plus Pascal, mais Mallarmé.] ». Attention, ce n’est pas par amour de la civilité et de la décence commune, ni par volonté de préserver un peu de quant-à-soi qu’on avait interdit les portables en vol, mais pour des raisons de sécurité : seule la technique peut empêcher la technique de triompher.

Il fallait que cela cesse. L’avion ne pouvait pas bénéficier plus longtemps de l’effroyable privilège, de la scandaleuse extraterritorialité qui faisait paradoxalement de ce fleuron de la technologie l’ultime territoire du retrait, de l’entre-deux, de l’apesanteur sociale et physique. Il devait entrer dans le droit commun. Cette merveilleuse avancée, comme beaucoup d’autres, est à porter au crédit de l’Union européenne s’appuyant sur l’avis favorable de l’Agence européenne de sécurité aérienne, avis lui-même calqué sur celui de son homologue états-unien. La bonne nouvelle a été annoncée le 9 décembre par la voix du Commissaire aux transports, Siim Kallas : « Aujourd’hui, nous franchissons une première étape dans l’assouplissement des règles d’utilisation des dispositifs électroniques à bord des avions en toute sécurité lors des phases de roulage, de décollage et d’atterrissage. La prochaine étape concernera la connexion au réseau à bord d’un avion. » À la seule lecture de ces propos, on le sent tout joyeux, Siim Kallas, tout pénétré de son bonheur néophile d’ami du Progrès. Mais en même temps, il ne veut pas heurter les dinosaures de front, plutôt les rééduquer progressivement. En attendant, il se veut rassurant : « Il faudra respecter le silence. Pas question de conversations privées. Seuls seront autorisés les textos ou les courriers électroniques. » Bien sûr, bien sûr…

Comme s’il ne savait pas, le Kallas, que tout ce qui est techniquement réalisable finit toujours, à plus ou moins brève échéance, par être réalisé. Un moderne Pascal pourra bientôt écrire que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pouvoir demeurer en repos, même dans une carlingue. » Certes, un monde où l’on peut parler au téléphone à 10 000 mètres d’altitude paraît bien moins effrayant qu’un monde où on saurait produire des êtres humains en série. L’ennui, c’est que c’est peut-être le même.[/access]

*Photo: Julie Jacobson/AP/SIPA. AP21504016_000001

So long, Pete Seeger…

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Pete Seeger est parti. Définitivement cette fois-ci. Comme il le faisait dans les années 40 quand il « brûlait le dur » pour parcourir les États-Unis à la recherche des racines de la musique populaire. Il a sauté dans un train, le dernier, celui qui ne va nulle part, ou peut-être pour ceux qui y croient au paradis des grands hommes.

Pete Seeger était un patriote. Un patriote américain qui chantait en portant chemises à carreaux et gros pulls. Américain, il l’était jusqu’au bout des ongles avec lesquels il pinçait les cordes de ses banjos et guitares. Il est resté, pendant sa très longue vie, fidèle à son pays et à ses convictions, mettant son immense talent et son énergie au service des causes qu’il pensait justes.

Il appartenait à un sous-continent américain dont on a parfois tendance à oublier l’importance. Celui du mouvement ouvrier, qui a donné au monde la fête du 1er mai. Celui de Jack London, écrivain engagé, qui mit son immense plume au service des exploités. Celui d’Eugène Debs, ami de London, infatigable syndicaliste et homme politique, pour lequel un de ses proches dira : «« Ce vieil homme aux yeux brûlants croit en fait qu’il peut y avoir une fraternité entre les hommes. Et c’est la partie la plus drôle de tout ça : aussi longtemps qu’il sera là, j’y croirai moi aussi. » Et l’on pouvait dire exactement la même chose Pete Seeger. Il fut membre du parti communiste américain. Comme Dashiel Hammett, le fondateur du roman noir, tuberculeux magnifique, ruiné et envoyé en prison par le maccarthysme, mais qui ne céda jamais.

Pete Seeger comparut lui aussi devant la commission des activités antiaméricaines. Il refusa de s’exprimer sur ses opinions politiques et philosophiques. Mais il proposa aux inquisiteurs d’interpréter en direct live une de ses chansons… Résultat, un an de prison, que sa popularité empêcha les autorités de faire exécuter. Cette Amérique, c’est aussi celle d’Howard Zinn, auteur de la passionnante « Histoire populaire des États-Unis ».

Et populaire, Pete Seeger le fut immensément. Il faut aller sur YouTube (où il y a tout) entendre ces salles pleines à craquer reprendre tous ses refrains dont tant sont devenus des classiques. Écouter tous ces musiciens, ces chanteurs reconnaître ce qu’ils lui doivent. Il faut lire les hommages rendus dans la presse américaine et la fierté qui en émane. Oui, c’était un patriote américain, et ce pays le reconnaît comme tel. Ce qui prouve s’il en était besoin que l’Amérique, c’est un grand pays et un grand peuple.

Pour ma part, de celui que j’ai écouté pendant 50 ans, la chanson que j’ai envie de retenir, c’est l’hymne syndicaliste «Which side are you on ? ».

De quel côté es-tu ? Je voudrais lui répondre : « ne t’inquiète pas, du même que toi, trop tard pour changer ».

ABCD de l’égalité : la guerre du genre aura bien lieu

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abcd egalite ecole

abcd egalite ecole

Après la campagne appelant à retirer les enfants de l’école pour protester contre la théorie du genre, enseignée dès la maternelle à travers le programme ABCD de l’égalité, la réponse des autorités ne s’est pas fait attendre. « Rumeur », tel est l’élément de langage soigneusement choisi, et largement repris dans les médias, pour désigner une prétendue paranoïa collective qui se serait répandue sans aucun fondement sérieux. « L’Education nationale refuse totalement la « théorie du genre » » a carrément déclaré Vincent Peillon. À d’autres !

« Théorie du genre » est un concept popularisé par les auteurs catholiques et répandu sur les réseaux à la suite des manifestations anti-mariage pour tous. Il consiste à voir dans les initiatives gouvernementales autour de l’égalité des sexes, une stratégie politique unifiée visant à la destruction systématique de toute différence sexuelle. Contrairement aux gender-studies, qui ne sont que l’étude plus ou moins objective des constructions sociales de genre, la théorie du genre possède une dimension normative : il faut déconstruire ce qui est construit. Or, il semble que ce soit bien l’objectif du gouvernement qui souhaite déconstruire les stéréotypes genrés inconscients, pour « œuvrer à l’égalité réelle des sexes ». L’idée de base implicite étant qu’il y a effectivement un lien entre représentations symboliques (les filles jouent à la poupée) et inégalités réelles (les femmes ont des salaires inférieurs aux hommes), ce qui est loin d’être évident.

Certes, nous n’en sommes pas, comme le prétendent certains anti-gender excités, à l’enseignement de la masturbation en maternelle, mais pourtant, loin d’être une simple rumeur, l’abolition de la différence sexuelle (et même la différence tout court)  à l’école est bien l’objectif réel qui ressort du dispositif « ABCD de l’égalité » mis en place conjointement par l’Education Nationale et le Ministère du droit des femmes.

Il est plus qu’instructif de se plonger dans les détails de ce programme réjouissant. Sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique, on trouve plusieurs « outils pédagogiques » mis à disposition des professeurs pour se « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ».

L’impitoyable égalité ne s’arrête pas aux portes de la classe et poursuit les bambins jusque dans la cour de récréation. Ainsi, une fiche technique de six pages, propose, schémas à l’appui, de redéfinir les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une plus grande égalité des chances.

« En EPS, les jeux traditionnels ne peuvent être utilisés de manière classique, où les plus faibles sont éliminés, c’est contraire à l’éthique de l’école ! » (Qu’est ce que cette fameuse « éthique de l’école », nous n’en saurons pas plus, mais passons.) Il faut donc imaginer « des jeux où les perdants ne sont pas éliminés » et « bannir la situation de domination/humiliation du « chef » d’équipe qui choisit ses co-équipiers (les plus faibles, souvent des filles, étant choisis en dernier ». Les enfants doivent être considérés comme des entités interchangeables sans caractéristiques physiques, et la méritocratie abandonnée au profit d’un strict égalitarisme.

« Ce jeu peut apparaître très agressif aux enfants timides, notamment aux filles qui n’ont pas l’habitude des confrontations, parce qu’il est mouvant (il y a des déplacements dans tous les sens) et que le gendarme a un pouvoir symbolique de mort (« je te prends ta vie ») ». Brrr… on tremble déjà des traumatismes qu’on dû subir les marmots avant que la pédagogie s’en mêle.

Il faut donc appliquer une stricte « égalité des chances entre gendarmes et voleurs », insister sur l’usage de la stratégie plutôt que sur celui de l’agilité, tout ce qui est « physique » étant systématiquement dévalorisé comme trop déterministe.

Autre belle invention de nos budgétivores désœuvrés, la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » ; où les filles sont incitées à jouer le loup et les garçons les chaperons, « la lutte contre les stéréotypes (passant) d’abord par la mixité des rôles loup-Chaperon »

Mon préféré reste la grande destruction pédagogique de la « figure de la belle ».

Ah, la figure de la Belle, cet imaginaire dominant, qui, de Blanche-Neige à la Belle au bois dormant en passant par Cendrillon, participe au « renforcement de stéréotypes précocement institués dans les pratiques de diffusion à l’école et dans les médias ».

En effet, dans les « contes patrimoniaux » (entendre Perrault, Grimm et cie) « la belle a un rôle passif du faire valoir du héros », elle ne se définit « que par ses critères de beauté » et véhicule donc une image de la femme soumise et improductive attendant désespérément que le mâle dominant vienne tuer le non moins dominant dragon.

Soulignons tout de même que personne ne se souvient des princes de Walt Disney, créatures lisses et effacées qui n’ont pour simple attributs que la beauté, tandis que l’histoire retient le nom des Belles.

Contre ces métarécits réactionnaires, il faut donc privilégier « des réécritures qui font la part belle  à l’émancipation du personnage féminin », des « princesse qui ne veulent pas se marier », laides pauvres ou méchantes, bref « loin des princesses sages et conventionnelles ».

L’arsenal éducatif abonde d’autres outils pour modeler l’indifférenciation des âmes enfantines: montrer que Louis XIV, en véritable drag-queen, portait des souliers à talons et des rubans, raconter l’histoire d’Hector, l’homme extraordinairement fort qui tricote, faire danser les garçons et jouer au rugby les filles. Bref, « tendre vers une culture commune » dans le grand bain de l’indulgence et surtout, beaucoup, mais alors beaucoup, de pédagogie.

Rien de bien méchant, pourrait-on dire. Mais tout le problème est que pendant que les serviteurs du grand Mammouth s’ingénient à éduquer des bons petits soldats de l’égalité, ils négligent leur instruction (1 élève sur 5 en sixième serait illettré).

Or, je préfère un monde où les filles se rêvent en princesses mais apprennent à lire, qu’un monde d’analphabètes où tout le monde jouerait au rugby ensemble.

 

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000005.

Pillages et violences urbaines en Argentine

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argentine emeute foulard

argentine emeute foulard

Docteur en sociologie de l’EHESS, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Argentine, Edgardo Manero est chargé de recherche au CNRS

Début décembre, 19 des 23 provinces argentines ont été touchées par une vague de pillages déclenchée à Cordoba, deuxième ville du pays. Or, de telles irruptions de violence urbaine ont lieu à intervalles réguliers depuis vingt-cinq ans-1989, 2001, 2009, 2012. Peut-on parler d’une tradition argentine ?

Il ne faut pas mettre toutes ces manifestations dans le même sac. Les incidents des dernières semaines relèvent de campagnes organisées de saccage et de pillage, comme en 1989. À l’époque, ils avaient été fomentés dans un contexte d’hyperinflation par certains éléments péronistes, avec la participation d’anciens collaborateurs du régime militaire, afin de précipiter le départ du gouvernement Alfonsín[1. Le 10 décembre 1983 le gouvernement de Raùl Alfonsín, démocratiquement élu, s’installe au pouvoir mettant fin à sept ans de dictature militaire (1976-1983).]. En 2001, en revanche, il s’agissait d’émeutes de la faim, de manifestations spontanées et massives contre une crise de subsistance symbolisée par la célèbre photo d’un homme portant de la viande volée.[access capability= »lire_inedits »]

Les derniers pillages sont donc l’expression d’une défiance à l’égard du gouvernement plutôt que le signe d’un désespoir économique ?

Certes, l’inflation, la faiblesse de la croissance et l’insuffisance de la création d’emplois exacerbent les tensions, mais les événements de 2012 à Rosario et de décembre 2013 à Cordoba ne se réduisent pas à des « débordements sociaux ». Ces pillages s’inscrivent dans un contexte d’incapacité structurelle des États provinciaux à contrôler leurs polices. Celles-ci laissent se créer des « zones de non-droit » qui constituent ensuite un moyen de pression sur le pouvoir, central et provincial. À Cordoba, le gouverneur, farouche opposant de Cristina Kirchner, a commencé par demander l’aide des forces de sécurité nationale, demande que Buenos Aires affirme n’avoir jamais reçue. Face aux pillages, le gouverneur a finalement cédé à toutes les demandes des policiers : en conséquence, d’autres polices municipales ont adopté la même stratégie et les grèves suivies de pillages se sont multipliées dans le pays.

Qui sont les meneurs ?

La nouveauté, depuis 2009, c’est que des criminels liés au narcotrafic jouent un rôle décisif dans les pillages de Buenos Aires : jeunes qui assurent en moto, et parfois dans des voitures de luxe, le transport des pilleurs ou de leur butin, hooligans traditionnellement mêlés à des activités illicites. Du reste, ce ne sont pas des produits de première nécessité qui sont volés, mais des appareils électroniques ou des vêtements, susceptibles d’être revendus, ce qui indique que nous avons affaire à une criminalité organisée. Il faudrait aussi analyser le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des pilleurs. Je le répète, ces pillages sont une arme pour la police et une partie de la classe politique. Et les enjeux liés au narcotrafic sont au cœur de cette machination.

Faut-il en conclure que l’Argentine a une police putschiste ?

Non, je dirais plutôt que, dans certaines provinces, notamment à Cordoba, l’épuration des forces de sécurité après la chute de la junte, en 1983, a été au mieux partielle. Ces forces de police sont devenues à mesure du temps presque autonomes, jouissant d’une marge de manœuvre importante vis-à-vis des administrations provinciales. Pour résumer, la police argentine entretient et encourage activement un certain niveau d’illégalité. Dans son rapport de force avec le pouvoir, c’est une façon de signaler que la lutte contre la corruption ne doit pas aller trop loin. La police lâche la bride de l’ordre public pour envoyer le message : « Nous ou le chaos ».

Comment réagit le gouvernement central ?

Il s’est essayé à de timides réformes pour mieux contrôler ces forces de sécurité. Il a également tenté de mener une reconquête politique contre les baronnies locales où se mêlent politiques, mafieux et policiers. Par ailleurs, à partir de 2003, les Kirchner – Nestor, et ensuite Cristina – ont mis en œuvre une politique sociale de transferts massifs dans l’éducation, la santé et le logement, principalement à destination des plus pauvres, victimes de l’exclusion sociale qui s’est aggravée à partir des années 1990, créant une population « excédentaire », « inutile » au regard du modèle économique actuel. Ces « superflus » participent aux saccages et aux pillages dans lesquels ils voient un mécanisme de compensation.

Cette politique a-t-elle amélioré la situation ?

L’argent injecté dans les bidonvilles a développé une forme d’assistanat dont vivent des travailleurs peu qualifiés, des pauvres sans espoir de trouver un emploi et des jeunes mélangeant activités légales et petite criminalité. Cet ensemble forme les « classes dangereuses », les populations des quartiers difficiles et des bidonvilles étant présumées coupables au nom d’une espèce de principe de précaution. Dans ce mélange déjà explosif, la drogue agit comme l’huile sur le feu. Bref, le kirchnerisme a beaucoup dépensé, mais a échoué à créer un modèle neuf : comme dans les décennies du néolibéralisme[2.  Sous la présidence de Carlos Menem (1989-1999), l’Argentine a mené une politique libérale fondée sur la privatisation (y compris de fonds de retraites), des coupes sévères dans les budgets sociaux et l’indexation de la monnaie nationale sur le dollar américain.], la société continue à inviter les jeunes pauvres à une fête de la consommation à laquelle ils n’ont pas les moyens de participer sans avoir recours à des activités illégales.

Quel rôle joue l’économie de la drogue dans ce système ?

Le rôle du pays dans l’industrie de la drogue a radicalement changé. Jusqu’à il y a vingt ans, ce rôle était triple : l’Argentine était un pays de transit entre les producteurs (notamment la Colombie) et les marchés (la France et l’Europe en général), une économie où l’on pouvait blanchir l’argent de cartels et, finalement, un pourvoyeur de produits pour la transformation de la matière brute en produit final. Mais depuis l’ouverture des frontières dans le cadre des accords de libre-échange du Mercosur et à la suite de la guerre contre la drogue en Colombie et au Mexique, l’Argentine est aussi devenue un marché.

Avec quelles conséquences ?

Des sommes plus importantes irriguent les différents rouages (réseaux mafieux, policiers, politiques, petits délinquants), ainsi que les consommateurs pauvres – souvent aussi acteurs en tant que dealers ou guetteurs – qui sont de plus en plus nombreux et de plus en plus « irrationnels » et violents. Une nouvelle criminalité qui échappe au mode de contrôle traditionnel est en train de monter, surtout chez les jeunes et les très jeunes. À l’égard de cette criminalité, et notamment des meurtres, l’opinion publique est indifférente aussi longtemps que les pauvres se tuent entre eux. En revanche, quand les classes moyennes sont touchées, le scandale arrive.

En somme, le Kirchnerisme, et l’Argentine avec lui, sont dans une impasse…

En tout cas, après dix ans de politique sociale généreuse, la situation ne s’est pas améliorée pour les quartiers pauvres. Après sa défaite lors des élections législatives partielles du 27 octobre, la Présidente, « réaliste » comme tout bon péroniste, a pris un virage qui, de l’extérieur, peut être qualifié de « droitier » : elle se rapproche de l’Église ainsi que des éléments péronistes de province et semble vouloir opter pour une politique plus conservatrice. Mais les pillages ont compliqué la donne en affaiblissant les gouvernements provinciaux où elle cherchait des nouveaux alliés. En attendant, la question de la puissance des forces de police et de leur autonomie dans le système politique argentin reste ouverte.[/access]

*Photo: PIKO GABRIEL/SIPA. 00442365_000002

 

Jour de misère

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jour colere quenelle

jour colere quenelle

160 000 manifestants selon les organisateurs et 17 000 selon la police. Avec la manifestation du « Jour de colère » de dimanche, la guerre des chiffres suscite de nouvelles interrogations : y avaient-ils vraiment des organisateurs ? Et combien de pandores faisaient partie du cortège ?

J’ai longuement hésité avant de me rendre sur place. Les conditions météo n’incitaient pas vraiment à battre le pavé ce jour-là, au milieu des cortèges de Civitas, des partisans de Dieudonné et des bonnets encore rouges de colère. Comme le fait remarquer un ami qui a décidé avec sagesse de rentrer chez lui : « Les révolutions ça se fait au printemps ou en été. L’hiver on fait juste des martyrs. » La colonne de Juillet qui se dresse derrière nous lui donne entièrement raison : « À la gloire des citoyens français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830. » C’est imparable.

Avec une demi-heure de retard, nous voilà déjà à la peine pour rattraper le cortège. S’agirait-il d’un marathon de la colère ? Je m’attends presque à trouver en arrivant une cinquantaine de manifestants avançant à marche forcée, entourés par un cordon de CRS rigolards. On n’est pas loin du compte en découvrant finalement le cortège : la présence policière est impressionnante et la foule des manifestants est singulièrement étirée. J’aurai la surprise, le soir venu, d’être plus proche du comptage policier que de l’estimation des organisateurs. 160 000 vraiment ? Certains prennent clairement leurs rêves pour des réalités. On est certainement plus proche des 25 à 30 000, grand maximum.

Ce qui ne relève pas du domaine du fantasme en revanche, c’est le dispositif policier. Les flics et les CRS sont littéralement partout, bloquant les rues transversales, montant la garde devant les magasins, voire les entrées d’immeuble. Cette présence policière massive ajoute à la tension palpable dans le cortège. Un peu partout au milieu des rangs clairsemés des manifestants, de petits groupes de trois, quatre ou cinq personnes évoluent avec rapidité sur le théâtre des opérations, certains tenant déjà des bâtons improvisés à la main. La jeunesse des participants est notable ainsi que leur diversité, pour reprendre le mot à la mode. Elle est là la France « black-blanc-beur », dans la rue, en capuche, en doudoune et, malheureusement pour les bonnes âmes, elle n’est pas venue chanter du Yannick Noah ou crier gloire à Zidane. Les pétards explosent un peu partout, les (rares) journalistes se font traiter de collabos et des slogans sans équivoque fusent un peu partout : « Mort aux juifs et aux sionistes ! », ou la variante « Juifs hors de France ! », alternent avec « Hollande Démission !» et « Valls facho ! ». Juché sur un placard électrique, un type enchaîne les quenelles face à la foule, visiblement très satisfait. Un peu plus loin des partisans de Dieudonné brandissent un ananas et se font huer par quelques crânes rasés qui passent avec un grand drapeau arborant une croix celtique. Il y a un ou deux « macaque ! » qui volent. Les masques tombent dans cette ambiance de guerre civile verbale et il est difficile de ne pas voir l’antisémitisme virulent qui unit cette partie-là du cortège, il crève les yeux. Il y a ceux qui font des « juifs et des sionistes » les responsables de tous les malheurs de leur communauté opprimée, et puis il y a ceux qui n’ont jamais perdu de vue une vieille tradition politique. Les mots d’ordre, de l’anti-hollandisme à l’antisionisme, sont suffisamment vagues ou fumeux pour donner à tout ce beau monde un semblant d’unité mais il y a de quoi s’y perdre entre dieudonnistes, soraliens, partisans de Civitas, bonnets rouges, patrons en colère et racailles sur le sentier de la guerre. Même un petit groupe d’anars tout de noir vêtus avec leur drapeau en berne – que font-ils là ? Ce sont des Black Blocs qui se sont égarés ou des antifas venus chercher la baston? – ont l’air d’avoir du mal à s’y retrouver. Je vois encore des excités crier « mort à la finance et aux juifs ! » Seront-ils donc si sûrs d’avoir détruit la finance quand ils auront exterminé tous les juifs ? L’ami qui m’accompagne rappelle la sentence d’August Bebel : « L’antisémitisme, c’est le socialisme des imbéciles. »

Manuel Valls a dû plus ou moins penser la même chose et se dire que quelques imbéciles bien énervés lui fourniraient un bon prétexte pour démontrer plus que jamais la réalité de la menace fasciste en France et la nécessité du bouclage idéologique. Nous réussissons à prendre un peu d’avance sur le cortège pour déboucher sur la place Vauban et prendre conscience que tout est organisé pour former une parfaite souricière. Toutes les grandes avenues qui partent de la place sont barrées de camions de CRS et de barrières de police. En dépit de ce présage funeste, la fête continue. Une scène géante a été installée et la sono vomit pour l’instant du Shakira sur la place détrempée par la pluie. Le tube de la dernière coupe du monde de football, Waka Waka, résonne à pleins tubes alors que l’avant-garde des premiers manifestants débouche sur la place. La France Black-blanc-beur est cette fois bien sortie du bus de Knysna et elle défile avec l’extrême-droite radicale. Je me demande comment les fins analystes du Nouvel Observateur ou du Monde vont décortiquer ça.

Les flics en civil ne manquent pas. S’il y a une chose qui ne changera jamais en France, c’est leur inaptitude complète à se grimer en manifestants. Un type de quarante ans qui se baguenaude en doudoune et jean délavé, bière à la main, tout en jetant des coups d’œil plus ou moins discrets au bouclage du cordon de flics sur l’avenue de Breteuil, aurait l’air moins repérable avec un sweatshirt « police nationale ». Les agents provocateurs n’auront de toute façon pas beaucoup de peine à faire dérailler cette étrange fête de la colère au vu de l’ambiance générale même si « le coup de filet antifasciste » ne servira qu’à attraper quelques sardines : huit mises en examen sur plus de deux cent cinquante interpellations. Le bilan de la journée n’est pas très brillant non plus pour les colériques : un pauvre flic blessé gravement après s’être pris un pavé dans la mâchoire, quelques excités complétement intoxiqués par leur antisionisme, ou leur antisémitisme, obsessionnel, une procession hétéroclite de « jeunes issus de la diversité », groupés derrière leur idole, une extrême-droite perdue, elle, dans sa diversité et un gouvernement trop heureux de pouvoir s’indigner à bon compte. Ce jour-là, la colère n’aura pas été très bonne conseillère.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000004.

Ukraine: Qui de Riri, Fifi ou Loulou sera Premier ministre?

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Mykola Azarov, le Premier ministre ukrainien, vient d’annoncer sa démission. Or, selon la Constitution ukrainienne, la démission du Premier ministre entraîne celle de tout son gouvernement.

Qui se retrouverait alors au gouvernement ? De nombreux journalistes locaux commentent allègrement la parade qui se joue en ce moment.

Les trois opposants principaux, Iatseniouk, Klitschko et Tyahnybok, dont nous avions parlé dans un article précédent, ont obtenu une première satisfaction lors des pourparlers avec l’exécutif, lundi soir. Ils ont gagné l’abolition des lois liberticides du 16 janvier punissant sévèrement toutes formes de manifestation. Leur légitimité, remise en question ces derniers temps par les contestataires  de Kiev, semblerait avoir été repêchée. Le trio pourrait donc revendiquer sa place au gouvernement.

Les trois compères ont malgré tout un problème. Ils ne marchent qu’à trois. Comme les petits cochons, chacun dans sa maison, ils ne valent pas grand-chose. Pas un n’a su fédérer derrière lui le peuple mécontent.

Iatseniouk connaît parfaitement les rouages du Gouvernement, pour y avoir déjà travaillé comme ministre, mais il ne représente pas le « renouveau » tant souhaité.

Klitchko avait une certaine aura populaire, chamboulée pendant les dernières « manifestations » de Kiev. Son programme politique, lui, ne pèse pas bien lourd.

Tyahnybok, le nationaliste, étrangement absent pendant les actions kiéviennes, se réveille pour prendre sa place, bien à droite du gouvernement.

Alors, qui de Riri, Fifi et Loulou, sera Premier ministre ? La question posée n’attend pas de réponse.

Nous souhaitons aux Ukrainiens mieux qu’un gouvernement qui s’envole au premier vent.

Première Dame : pas de ça chez nous

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premiere dame hollande

premiere dame hollande

La première dame est morte, vive la première dame ? La terrible affaire Trierweiller aura eu le mérite de mettre en pleine lumière le ridicule de cette appellation d’origine incontrôlée – et de permettre à quelques journalistes inspirés de trouver des tas de mauvaises raisons pour justifier la disparition de ce titre qui leur doit à peu près tout.

S’il faut le rayer de la carte, ce n’est pas, comme le laissait entendre l’autre soir le chroniqueur d’une chaîne d’info continue, au motif que cet usage serait monarchique, et donc attentatoire à la dignité de la république. C’est ce qui s’appelle taper à côté. Dans une monarchie, en effet, du moins en France, il était tout simplement inimaginable de qualifier l’épouse du roi de « première dame » – alors qu’elle était la reine. Inconcevable, dans la mesure où le terme de première dame laisse entendre qu’il y en a une deuxième, une troisième, etc., et qu’il existe entre elles un rapport de hiérarchie, certes, mais aussi de relative égalité. Or, en monarchie, il y a une différence radicale, absolue, entre l’épouse du roi et les autres. C’est pour cette raison que ladite dénomination n’a jamais été attribuée aux reines : si elle a été utilisée, c’est pour désigner, selon les époques et de façon assez aléatoire, la maîtresse en titre du monarque, la mère du régent, ou encore, la fille aînée du roi :  c’est ainsi que celle de Louis XV, Mme Louise Élisabeth, qualifiée de « première dame de France » lors de ses noces avec l’enfant d’Espagne, avait été nommée «  Madame première » à l’occasion de son ondoiement. Inusité sous la monarchie, c’est avec la république que le titre apparaît – sous la plume du Premier consul, Bonaparte, qui parle de lui-même comme du « premier magistrat de la république », et de Joséphine comme de la « première dame de France ». Mais les péripéties de l’histoire empêchent cet usage de prospérer – et c’est  d’une autre république qu’il nous revient, comme un banal produit d’exportation : des États-Unis, où l’on a été jusqu’à inventer à son propos le poétique acronyme FLOTUS, First Lady of the United States. Et où la femme du vice-président est parfois appelée «  la seconde dame des États-Unis ». Autant dire que ceux qui conçoivent sa disparition prochaine comme une rupture salutaire avec les pesantes traditions de la monarchie se racontent des histoires.

S’il faut s’en débarrasser, ce n’est pas pour cela. Ce n’est pas non plus parce qu’il serait archaïque. Aux États-Unis, l’usage habituel ne remonte pas au-delà des années 30. Quant à la France, il semble, malgré les apparences, qu’il ne soit fréquemment utilisé que depuis une décennie. Wikipédia, dans son immense sagesse, assure certes que Mme Auriol, l’épouse du premier président de la IVe république, était déjà qualifiée de « première dame » : mais il n’apporte pas la moindre preuve, et ne s’interroge pas sur la contradiction entre ce titre supposé et l’engagement ouvriériste de ladite dame. Par la suite, on imagine mal Mamie Coty, qui décida de faire une tarte le soir où elle apprit l’élection de son mari, ni Tante Yvonne, la discrète épouse du « plus illustre des Français », accepter de se faire bombarder « première dame » par la presse à succès. C’est en réalité avec Jackie Kennedy que le terme franchit l’océan, et Claude Pompidou fut la première à en être parée, quoique de façon marginale : Le Canard enchaîné préférait l’appeler « la reine Claude » ou Mme de Pompidour… En fait, on ne parle fréquemment de « la première dame de France », et l’on ne commence en faire un filon éditorial et journalistique juteux qu’à partir du moment où les intéressées  se mettent à verser dans le glamour, le vaudeville ou le mélodrame : bref, avec Cécilia. Le sujet n’en est un que depuis qu’il peut se montrer en bikini en couverture de Match : il est vrai que sur ce plan, Danielle et Bernadette  étaient moins bankables que Carla. En clair, il s’agit d’un mot à la mode, et d’une mode très récente, même si, à force de l’entendre, on a l’impression que les « premières dames » ont toujours existé.

Au fond, s’il faut s’en débarrasser, c’est simplement parce que le titre est grotesque – et qu’il rabaisse les institutions publiques au niveau d’un sketch de Pierre Dac, l’immortel inventeur de la confiture de nouilles, lequel aurait sans doute su gloser à l’infini sur le 1er  monsieur, la 69e dame, la 397e, digne épouse du sous-préfet de la Ferté-Bernard, ou sur l’opportunité de décentraliser le concept et d’imaginer une première dame de la région Champagne-Ardenne, du territoire de Belfort, ou de la commune de Greez sur roc. Ce qui, ô joie, permettrait à chacun et à chacune d’avoir, en plus de son quart d’heure de célébrité, son titre et son numéro.

*Photo : WITT/SIPA. 00637018_000010.

Sarkozy à Solferino

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hollande sarkozy hureaux

hollande sarkozy hureaux

Dans une tribune publiée par Le Figaro et intitulée « La radicalisation idéologique du socialisme »[1. Roland Hureaux, « La radicalisation idéologique du socialisme », Le Figaro du jeudi 23 janvier 2014.], M. Hureaux déplore « une profonde incompréhension de la révolution qui est en train de s’accomplir aujourd’hui en France. » Mais R. Hureaux se trompe profondément sur cette incompréhension, ajoutant une incompréhension à une autre – une incompréhension au carré si l’on veut. Ce n’est pas une révolution socialiste qui s’accomplit sous nos yeux. C’est une révolution libérale dans le socialisme, c’est une avancée de la révolution libérale sous le nom du socialisme, qui n’a du socialisme que le nom.

Selon lui, « le Parti socialiste avait fait l’objet, au cours des dernières années, sur tous les autres sujets que l’économie, en particulier les questions culturelles et sociétales, d’une radicalisation sans précédent. » Ce n’est justement pas une radicalisation socialiste, une radicalisation du socialisme dont il est question, mais une radicalisation du libéralisme, ce que montre justement le glissement gouvernemental qui ne s’occupe plus tant des questions sociales « traditionnelles » que de « questions de société », de problématiques « sociétales », bref, de « tous les autres sujets que l’économie ». Ce passage du « social » au « sociétal » signe et contresigne l’abandon, réalisé depuis longtemps, de tout socialisme par le Parti dit Socialiste.

Il s’agit bien d’« une idéologie, au sens d’un système d’idées fausses et contre-nature inspirant ses décisions au pouvoir »,  et d’ « une idéologie différente du marxisme et peut-être à terme plus dangereuse », mais il ne s’agit pas d’un « nouveau socialisme libertaire », comme le définit Roland Hureaux : il s’agit plutôt d’un « néolibéralisme sociétal ».

Tout d’abord, un authentique socialiste libertaire ou socialiste révolutionnaire ne se reconnaîtrait guère dans le gouvernement qu’attaque Roland Hureaux. Sérieusement,  la gauche libérale, parlementaire et gouvernementale n’a pas grand-chose en commun avec le socialisme ni le libertarisme, synonyme d’anarchisme.

La différence de la présidence de F. Hollande d’avec la présidence de N. Sarkozy, c’est qu’elle est encore plus libérale et atlantiste que la précédente. Et j’oubliais européiste. Bref, la même chose, en pire.

Le problème de ce gouvernement, ce n’est pas son « socialisme » mais son libéralisme. C’est que, à la différence de la « gauche classique » qui était sociale, la gauche actuelle est libérale, et même ultralibérale en matière morale.

Car ce qui s’exprime dans le « mariage pour tous », les débats autour de la PMA, de la GPA, de la « stérilité sociale », ou encore de l’euthanasie et du « suicide assisté », etc., c’est l’aboutissement logique de la conception libérale de l’homme et de la société, individualiste, contractualiste et positiviste. C’est l’expression de l’unité du libéralisme moral, philosophique, politique, juridique et économique. C’est la logique non pas du droit commun ou du droit naturel mais de la reconnaissance des droits individuels avec en corollaire immédiat la marchandisation des corps, des enfants et de la reproduction – logique du « droit à l’enfant », des « droits reproductifs » sous contrôle de la « santé reproductive » c’est-à-dire in fine des administrations étatiques et para-étatiques.

Il s’agit de la radicalisation d’une révolution anthropologique initiée il y a trois siècles dans certaines franges de la philosophie des Lumières et de l’économie politique.

Roland Hureaux pense enfin que « la grille de lecture marxiste est tout à fait inadaptée à l’analyse de la situation actuelle ». Peut-être a-t-il oublié ce texte de Karl Marx qui décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », alias la classe capitaliste et libérale : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…) La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. (…) La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent »[1. Karl Marx (et Friedrich Engels), Manifeste du Parti communiste, 1848.]

La « bourgeoisie » aujourd’hui au pouvoir s’appelle Parti socialiste.

*Photo : Jonathan Short/AP/SIPA. AP21283383_000024.

La Hollande, l’autre pays du naufrage

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euro hollande crise

euro hollande crise

La France va mal. Cela fait vingt ans déjà que les pitres consacrés de la propagande néolibérale l’ont proclamé. Entre-temps, nous avons pu assister à l’implosion immobilière et hypothécaire américaine assortie d’une faillite de Wall Street transférée dans les comptes de la Banque centrale. Nous avons vécu, plus tard, les crises successives de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande, de l’Espagne, pays pittoresques et chargés d’histoire, mais aussi chargés de dettes non remboursables. Et, à moins d’être un adorateur du culte de la « mondialisation heureuse » ou de l’« euro bouclier », on aura compris que la France a été ébranlée à tel point par ces secousses que le pronostic de notre faillite pourrait enfin se réaliser. Ainsi, les Baverez, Attali et consorts pourront enfin passer du registre de la prédiction à celui du constat : « Nous vous l’avions bien dit.»[access capability= »lire_inedits »]

Cependant, un événement inopiné vient d’ajouter une nouvelle ombre à ce tableau surchargé de nuées. L’agence Standard & Poor’s a retiré aux Pays-Bas le triple A dont bénéficiait leur dette publique. Dans la zone euro, seuls l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg, paradis fiscal assorti du privilège de recycler l’argent noir de tous les trafics, obtiennent encore la meilleure note. Le déluge de nouvelles économiques que nous infligent les chaînes d’information en continu et les quotidiens ne nous avait pas préparés à cette nouvelle.

Dans l’espoir d’aider des lecteurs qui trouvent que toutes ces histoires de crise, ça commence à bien faire[1.  Ceux d’entre eux qui fréquentent les bistrots savent que la grande question est, en ce 14 décembre 2013 : « Qui aura le ballon d’or ? » de Ribéry ou de Ronaldo ?], je vais me livrer à ce que l’économiste américain Paul Krugman a appelé avec humour un « exercice de clairvoyance rétrospective ». Pourquoi les bureaucrates obscurs de Standard & Poor’s ont-ils osé retirer son triple A à la Hollande, comme si un étrange mouvement giratoire avait déplacé celle-ci des bords de la mer du Nord vers ceux de la Méditerranée ?

D’après les « notateurs », nos amis bataves souffriraient de la médiocrité des perspectives de croissance. Un peu court, dès lors que ce constat vaut pour toute la zone euro, Allemagne comprise. Reste donc à savoir où blesse le bât hollandais. Au regard du « canon » de la pensée économie dominante, la Hollande coche toutes les cases. Elle jouit de la meilleure compétitivité de la zone euro. Ses exportations n’ont cessé de s’accroître, hors l’épisode de crise occidentale entre 2008 et 2009. Et avec plus de 10 % du PIB, son excédent extérieur surpasse, en proportion, celui de l’Allemagne – pour la France, qui affiche 60 à 70 milliards d’euros de déficit, cela correspondrait à un excédent supérieur à 200 milliards. Calculé par tête, le surplus néerlandais est le plus élevé de la zone[2.  Après celui de l’Irlande, qui est factice, car basé sur des transferts comptables de production des multinationales vers Dublin pour optimiser leur imposition mondiale].

Cette performance s’appuie sur une forte industrie, dont le déclin est resté mesuré. La production industrielle représente 22 % de la production totale, contre 13 % en France et, si l’on ajoute à l’industrie les services qui font corps avec elle, ce vaste secteur représente environ un tiers du PIB. Comme en Allemagne, les coûts de production ont été maîtrisés, voire comprimés, tandis que les dépenses publiques étaient réduites plus drastiquement encore qu’en Allemagne, les gouvernements ayant profité de la grande croissance européenne des années 1997-2000 pour procéder à une cure d’amaigrissement de l’État social : les charges publiques totales sont donc passées de 56 % du PIB en 1996 à 44 % en 2002 – tour de force inégalé en Europe.

Toutefois, il faut compter avec la particularité des Pays-Bas qui est d’être, depuis quatre siècles, un pays de transit. Une énorme quantité de marchandises entre en Europe ou sort d’Europe par les ports ou les aéroports hollandais. Si l’on ajoute l’activité des armateurs et des assureurs, il est clair qu’une grande partie de la croissance de la production, de l’emploi, des revenus et des recettes fiscales, bref de la prospérité du pays, est due à sa position de carrefour commercial. Si l’Europe devait adopter un régime de protectionnisme commercial, même modéré, nous assisterions à une chute importante de l’activité globale du pays. Le Batave ne peut pas ne pas être un dévot de la mondialisation.

Imaginons-nous en train de suivre « Questions pour un champion ». L’avenant présentateur demande : « Quels sont les ménages les plus endettés du monde ? » Les réponses fusent : les Américains, les Anglais, les Espagnols, les Irlandais. Raté : ce sont les Néerlandais. Ils l’étaient avant la crise et ils le sont toujours. Leur dette collective s’élève à plus du double du revenu disponible et plus d’une fois et demie le PIB. Cette dette, comme partout ailleurs, a enflé grâce aux facilités du crédit hypothécaire, la garantie formelle procurée par le fameux mortgage ayant incité prêteurs et emprunteurs à démultiplier les crédits.

Reste cependant un mystère : pourquoi les Pays-Bas n’ont-ils pas connu l’effondrement observé en Californie, en Floride, en Espagne ou en Irlande ? Eh bien, si les banques locales n’ont pas autant souffert des défaillances de leurs débiteurs que leurs homologues étrangères, c’est sans doute parce que moins de pauvres étaient concernés par le surendettement. Les Pays-Bas ont ainsi échappé à une crise systémique du secteur immobilier et hypothécaire.

Les voilà maintenant rattrapés par leurs excès. Les banques réduisent leurs engagements, pour consolider leurs comptes[3.  Et satisfaire aux ratios de « Bâle III » qui leur enjoint de renforcer la part des fonds propres dans le total de leurs bilans.]

Le marché immobilier a échappé à l’effondrement, mais il s’affaisse lentement. Les heureux propriétaires de maisons achetées à crédit s’appauvrissent et, année après année, réduisent leur consommation. Un nouveau processus est à l’œuvre : il peut aussi bien déboucher sur une consolidation, forcément longue à atteindre compte tenu des sommes en cause, que sur une spirale récessive continue.

Les difficultés de l’un des ex-meilleurs élèves de la classe européenne sont une nouvelle occasion d’attirer l’attention sur les risques inhérents à la dette privée, souvent passés sous silence alors que nous sommes continuellement mis en garde, parfois avec raison, contre les excès de la dette publique. Malgré les nombreux exemples des méfaits causés par l’endettement excessif des ménages, Bruxelles, Francfort, Washington, Londres restent aveugles à cette menace[4.  Aveuglement dont témoigne notre insignifiant représentant à Bruxelles, Michel Barnier.] – David Cameron et George Osborne se réjouissent même du redémarrage de l’économie anglaise alors qu’une nouvelle bulle immobilière se forme. On connaît la vulgate en matière de dépenses publiques, de déficits publics et de dettes publiques : « Ne laissons pas de dette excessive à la charge des générations futures. » Soit, mais qui assumera le poids de dettes privées qui représentent en moyenne le double des dettes publiques, sinon les générations futures, en l’occurrence les ayants droit des débiteurs disparus ou les contribuables appelés à apurer les dettes non remboursables ?

Les gouvernements néolibéraux ont leur part de responsabilité dans cette explosion de l’endettement, largement explicable par la récession qui a porté le taux de chômage à 8 % de la population active officiellement, mais à 12 % dans la réalité, de nombreux chômeurs néerlandais étant décomptés comme « incapables de travailler ». Certes, les Pays-Bas ont subi, comme nous, les conséquences ravageuses de la crise américaine, la dette publique passant de 44 % du PIB en 2007 à près de 60 % en 2009. Cependant, cette situation fâcheuse n’est aucunement comparable à celle de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne, et même de la France et de l’Angleterre. Il n’y avait pas péril en la demeure. Les dirigeants de La Haye ont pourtant décrété que l’austérité devait s’appliquer sur les rivages de la mer du Nord comme sur ceux de la Méditerranée.

Pourquoi mener une politique qui semble relever du masochisme ? « It’s the ideology, stupid ! » Dès lors que l’Europe a fait de l’austérité son credo officiel et que les gouvernements du nord, allemand et néerlandais en tête, imposaient des mesures drastiques au pays du sud, ils devaient en quelque sorte montrer l’exemple. Ainsi Angela Merkel a-t-elle repoussé les programmes de modernisation des infrastructures et coupé dans les dépenses d’équipement militaires tandis que les gouvernements hollandais ont accéléré la réforme des retraites, supprimé les bourses étudiantes, remplacées par des prêts, et majoré certains impôts. Voilà comment l’austérité s’étend de façon insidieuse jusque dans les pays présentés comme les plus compétitifs et les plus robustes.

C’est cette austérité érigée en principe sans que les faits prouvent son bien-fondé qui a accéléré la récession. Et c’est elle qui, en fin de compte, a abouti à la dégradation de la note de l’économie la plus excédentaire de la zone euro, faisant apparaître ce pays comme un nouveau domino potentiel susceptible d’entraîner les autres dans sa chute. Or, répétons-le, seuls les ravages de l’idéologie austéritaire peuvent faire de la Hollande un nouveau maillon faible.

Seulement, quelle autorité publique, quel économiste en renom ira plaider contre l’austérité à Berlin ou à La Haye ? La vulgate néolibérale n’a peut-être pas gagné la guerre, mais sur le front du débat public, elle ne cesse de remporter des batailles. Et nous risquons de tous en sortir perdants.[/access]