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Quand les smartphones voleront

Quand les smartphones voleront

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Les amateurs de films de série Z connaissent la scène par cœur. Une jolie fille, plus ou moins déshabillée, court dans une forêt, poursuivie par un tueur dégénéré muni d’objets contondants, croc de boucher, hachoir ou tronçonneuse. Le visage déformé par la panique, elle fouille désespérément dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Elle veut appeler au secours. On la comprend. Et là, l’épouvante monte d’un cran. Elle a beau taper désespérément sur le clavier ou l’écran, il n’y a personne au téléphone. « Il n’y a pas de réseau ! » Et la créature sombre définitivement dans l’hystérie alors que la silhouette de l’écorcheur se profile déjà entre les arbres.[access capability=”lire_inedits”]

On conviendra que la jolie fille n’a pas de chance. Parce que « du réseau », désormais, il y en a partout, absolument partout ou presque et que, sauf dans les scénarios sans imagination, on peut joindre tout le monde, tout le temps.

Bien pire, c’est vous qui êtes joignable, par tout le monde, tout le temps – et moi aussi par la même occasion. Tout le problème est là, en fait. Laisser votre portable éteint est un message qui appelle une seule interprétation : vous refusez de parler à vos contemporains. Et ça, c’est grave. Comment osez-vous ? Qu’avez-vous à cacher ? Les « nouvelles technologies de la communication », comme on dit, ne souffrent aucune exception, aucun cas de force majeure. Il faut vous y faire, d’ailleurs vous vous y êtes déjà fait. Et moi aussi.

Pour Pascal, tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont inventé le smartphone et la tablette. Sur le coup, ça leur a semblé une bonne idée. Pascal appelait « divertissement » cette stratégie inventée par l’homme pour penser à autre chose qu’au salut de son âme. L’homme a réussi au-delà de ses espérances. Maintenant, il n’est plus jamais seul.

Le plus frappant, c’est que, pour la plupart d’entre nous, cette possibilité d’être toujours relié est une bénédiction. Jamais peut-être l’homme n’a autant aimé sa servitude qu’à notre époque. Les plus âgés se souviennent encore du monde d’avant le portable et Internet, quand on ne croisait pas sans cesse ses semblables, parfois munis d’oreillettes, commentant à haute voix leur vie, dans la rue, au supermarché, au café ou dans le métro. Déjà, les moins de 40 ans n’ont que de vagues images de ce monde où l’on aurait trouvé incongru, voire insupportable, d’être interrompu par une sonnerie ou un vibreur dans le cours d’un livre, d’un film ou des jeux de l’amour.

Les plus atteints de ces dinosaures nostalgiques contemplent tristement la conquête des derniers territoires vierges de connexion. Il y avait encore les voyages, quelques heures d’un délicieux relâchement où l’on pouvait s’adonner à la douce ivresse « d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application[1. Pascal, encore. L’application dont il est question n’a rien à voir ici avec celle que vous venez d’acheter pour votre smartphone.] ». Le train est passé à l’ennemi, et depuis longtemps. Les consignes de la SNCF demandant aux voyageurs de se rendre sur la plate- forme pour parler au téléphone sont respectées avec autant de vigueur que, disons, le Code du travail dans une démocratie de marché. Il restait l’avion, la paix des cimes, au-dessus des nuages, pour goûter de « l’éternel azur la sereine ironie[2.  Ce n’est plus Pascal, mais Mallarmé.] ». Attention, ce n’est pas par amour de la civilité et de la décence commune, ni par volonté de préserver un peu de quant-à-soi qu’on avait interdit les portables en vol, mais pour des raisons de sécurité : seule la technique peut empêcher la technique de triompher.

Il fallait que cela cesse. L’avion ne pouvait pas bénéficier plus longtemps de l’effroyable privilège, de la scandaleuse extraterritorialité qui faisait paradoxalement de ce fleuron de la technologie l’ultime territoire du retrait, de l’entre-deux, de l’apesanteur sociale et physique. Il devait entrer dans le droit commun. Cette merveilleuse avancée, comme beaucoup d’autres, est à porter au crédit de l’Union européenne s’appuyant sur l’avis favorable de l’Agence européenne de sécurité aérienne, avis lui-même calqué sur celui de son homologue états-unien. La bonne nouvelle a été annoncée le 9 décembre par la voix du Commissaire aux transports, Siim Kallas : « Aujourd’hui, nous franchissons une première étape dans l’assouplissement des règles d’utilisation des dispositifs électroniques à bord des avions en toute sécurité lors des phases de roulage, de décollage et d’atterrissage. La prochaine étape concernera la connexion au réseau à bord d’un avion. » À la seule lecture de ces propos, on le sent tout joyeux, Siim Kallas, tout pénétré de son bonheur néophile d’ami du Progrès. Mais en même temps, il ne veut pas heurter les dinosaures de front, plutôt les rééduquer progressivement. En attendant, il se veut rassurant : « Il faudra respecter le silence. Pas question de conversations privées. Seuls seront autorisés les textos ou les courriers électroniques. » Bien sûr, bien sûr…

Comme s’il ne savait pas, le Kallas, que tout ce qui est techniquement réalisable finit toujours, à plus ou moins brève échéance, par être réalisé. Un moderne Pascal pourra bientôt écrire que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pouvoir demeurer en repos, même dans une carlingue. » Certes, un monde où l’on peut parler au téléphone à 10 000 mètres d’altitude paraît bien moins effrayant qu’un monde où on saurait produire des êtres humains en série. L’ennui, c’est que c’est peut-être le même.[/access]

*Photo: Julie Jacobson/AP/SIPA. AP21504016_000001

Janvier 2014 #9

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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