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À propos de Jour de colère

jour colere pichon

Mon cher Jacques,

J’ai lu avec attention ton petit billet prenant à partie les organisateurs de Jour de Colère.

Je ne me porterai pas de jugement sur la ligne géopolitique atlantiste de Causeur en rupture avec la longue tradition française d’indépendance du Général de Gaulle. Depuis quelques jours, ce magazine qui se veut non-conformiste hurle avec les loups dans des termes qui n’ont rien à envier à la gauche boboïsante, mondialiste et cocaïnomane ni au «Petit Journal »de Canal +.

Je n’ai pas le sentiment que nous parlions de la même manifestation. Tu t’es peut être fondé sur les déclarations de Frédéric Haziza – dont on ne pas dire que la tempérance et la prudence soit les vertus premières – ou sur celles de Rioufol dans le quotidien bourgeois des exilés fiscaux.

Qu’il y ait eu des slogans et des dérapages – que par ailleurs je condamne- en fin de cortège notamment chez certains groupes de quenelliers quelque peu bigarrés ou quelques groupuscules dissous qui se complaisent dans le rôle de méchant du film vu par le petit journal, je ne le nie pas. Mais certains désinformateurs ont prétendu  entendre des « juifs hors de France  » en lieu et place de « Crif hors de France ».On peut légitimement critiquer un communautarisme sans critiquer les communautés.

J’ajoute que, dès le départ, les organisateurs avaient pris soin par avance de condamner par avance tout appel à la haine quel qu’il soit.

Mais il serait parfaitement malhonnête de réduire à ces incidents marginaux et ultra-minoritaires, cet immense rassemblement populaire coagulant des gens de tous horizons dans une expérience totalement inédite et qui est très certainement le succès de cette journée : catholiques versaillais côtoyant des jeunes des cités, bonnets rouges, chefs d’entreprises, artisans, chômeurs et même cégétistes.

Et c’est derrière le drapeau tricolore que cette foule bigarrée et diverse a marché pendant 6 km sous la pluie, unie contre un gouvernement qui se livre à une entreprise systématique de destruction de tous les fondamentaux de l’anthropologie humaine, de la famille, du lien social  et de la patrie.

Oui, j’ai vu des chômeurs et artisans bonnets rouges de Quimper payer leur billet de train 114 euros côtoyer des Jennifer et des Salima (non voilées) brandissant des drapeaux tricolores à côté des Charles-Henri, Louis-Gonzague ou Marie-Sixtine.

Non nous n’étions pas des supplétifs du Medef ni d’un certain patronat qui se veut chrétien qui n’a pas donné un sou pour cette manif que nous avons payée de notre poche et d’une misérable cagnotte qui a récolté à ce jour 8 000 euros. Ce même patronat qui nous bassine avec des conférences sur l’éthique et la finance et dans le même temps cautionne la mondialisation libérale, le travail le dimanche ou encore les délocalisations.

Je ne parlerai pas des gardes à vue ni des méthodes honteuses de la police française – la même qui déportait les juifs au Vel’ d’hiv – embarquant, parquant, traitant de « sales cathos » des jeunes filles de 18 ans qui n’avaient pas pu quitter la place parce que les CRS de M. Valls, incapables de ramener la paix sociale dans des banlieues gangrenées par les dealers et les salafistes (les amis de BHL qui soutient l’opposition syrienne), sont utilisés à réprimer la plus belle jeunesse de France.

J’aimerai, Jacques, que tes amis de Causeur aient quelques mots de compassion plutôt que de s’écouter parler comme des esthètes nombrilistes dans les soirées enfumées et décadentes du cercle cosaque.

Quant à l’antisémitisme, tu sais que ceux qui me connaissent ne trouveront pas la moindre once de suspicion en ce sens ni à l’encontre du moindre des organisateurs.

Lorsque Dieudonné, que nous n’avons pas sollicité, a appelé à venir à cette manifestation, bien qu’embarrassés nous avons finalement décidé de ne pas céder aux injonctions hystérico-laïcisantes de certains qui veulent parquer des musulmans dans des camps (j’en connais un paquet chez Causeur et j’aimerai que tu les condamnes de la même manière) et des cerbères de la pensée unique.

Et nous l’avons fait parce que nous sommes attachés à la liberté d’expression.

Et puisqu’il faut parler de la question Dieudonné, oui je crois intimement que l’instrumentalisation du CRIF et de la LICRA par M. Valls ces dernières semaines dessert infiniment plus la communauté juive que quelques vociférations stériles. Je crois que l’arrogance de certaines personnes qui prétendent parler au nom des juifs de France est le plus fervent moyen de propagation de l’antisémitisme que je condamne évidemment par ailleurs.

Pour ma part, je refuse de choisir entre le camp de ceux qui, à l’instar  de BHL, veulent nous embarquer dans une guerre pour les multinationales, les pétrodollars et les émirs du Qatar ou de ceux qui, par haine du système,  s’allieraient avec le diable.

Mon seul combat politique est celui de mon pays, la France fille aînée de l’Eglise. C’est celui du bien commun qui vise à rassembler et non à diviser les personnes de tous horizons dès lors qu’ils s’inscrivent dans cette magnifique lignée.

Le combat actuel est difficile, passionnant, il y a des lignes qui bougent. Cela ne se fera pas sans heurts ni ajustements. Et parfois même des erreurs. Les divergences de vue stratégiques ont leur place ainsi que les critiques. Mais en entendant ceux qui – au nom du Christ – donnent des leçons de catholicisme parce qu’ils seraient au-dessus de la mêlée, je ne peux m’empêcher de penser à ces kantiens dénoncés par Péguy : « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains. »

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000002.

Les désillusionnés de La nuit étoilée

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denis tillinac portrait

Depuis la fin des années soixante, depuis le délicat et subtil Spleen en Corrèze, Denis Tillinac nous donne à lire des romans à la fois mélancoliques, doucement désabusés, et hérissés de beaux éclats d’énergie. Tillinac, c’est un peu la mélancolie de Patrick Modiano avec l’énergie de Maurice Barrès. La nuit étoilée,  en référence à la toile de Van Gogh poursuit dans cette veine d’une tristesse altière et digne.

Il nous invite à suivre trois personnages singuliers : Marcile Kalf, écrivain d’une érudition étonnante, Victor, son éditeur parisien, et Claire, maîtresse du premier et dont est follement amoureux le second. Ils ont allègrement dépassé les soixante ans; elle n’en a pas quarante, affiche une classe, une allure et un charme auxquels il est impossible de résister.

Le monde actuel n’est pas le leur. Ils se réfugient dans l’art, leur thébaïde. Ils croient en la Beauté. Claire, elle, croit aussi en Dieu. C’est sa force. Kalf  y croit-il, en Dieu? À sa manière, certainement. Victor, dandy humble et désabusé, lui, croit en Claire. Et à son ami Kalf. Ils forment un trio improbable, vraiment décalé, c’est à dire sans cales, sans attaches, sans ancres.

Denis Tillinac nous fait entendre leurs voix, et découpe son roman avec les deux  récits de Victor qui encerclent celui de Claire. Ils tentent, en fait, de cerner le personnage de Marcile Kalf. Victor raconte qu’il l’a déjà croisé avec Philippe Muray, qu’il rend parfois visite à Cioran, déambule dans les allées du Luxembourg avec Cossery, « cet écrivain égyptien hâve et squelettique, au cou de condor, usant lui aussi d’un fume-cigarette et que je voyais souvent attablé chez Lipp, toujours seul, le regard tourné vers l’intérieur« . Il confie que Marcille a connu Jean-Claude Pirotte, « un poète belge saturé de mélancolie qui vivait en Arbois dans le Jura mais venait parfois s’échouer dans les bars du Quartier latin, comme une mouette blessée s’abrite sous les anfractuosités d’une falaise« .

Lors de leurs pérégrinations, Marcile veut voir la tombe de Paul-Jean Toulet à Guéthary. Il va également assister à un match de rugby, affirme que son idole est Boniface, tout comme il voue un culte à d’Artagnan, Bob Morane, Quentin Durward, Anquetil et Kopa. Au fil des conversations se dévoilent les étranges relations qui unissent Claire à Marcile Kalf. Il est devenu son maître; elle est son esclave, ne s’en cache pas : « Soudain des vannes en moi s’ouvrent, comme si mon cœur se vidait de ses scories. Mon cœur, mon âme. Mon corps aussi, je me rejoins. Une évidence s’impose : Marcile est l’homme de ma vie. Depuis longtemps je n’étais heureuse qu’en sa présence. Heureuse et vraie : avec lui, pas de rôle, pas de frime, rien qu’une jeune femme paumée, encombrée de soi. Encombrée de ce moi que je traîne comme un boulet. » Et un peu plus loin, cette confidence de Claire : « Être… Oui, être son esclave. Le mot m’a surpris. Je l’ai retourné sous toutes ses facettes. Esclave! Quelle transgression plus absolue, dans ce monde où la femme « moderne » se gausse de sa « liberté », de son « autonomie »? Moderne, j’en présente les extérieurs puisque je dispose de mon argent et de mes jours à ma guise. En vue de quoi? De rien. Ma liberté, avec quoi rime-t-elle? Avec rien. Mon autonomie? La cage dorée de ce moi que j’ai fini par prendre en grippe. Autant que Marcile, je suis dans ce monde comme un taulard dans sa geôle. Autant que lui mais sans son génie, je m’évertue à en distendre les barreaux. Sans lui je n’en ai pas la force. »

Ce huis-clos sombre entre ces trois personnages désenchantés sonne si juste qu’il en devient poignant.

La nuit étoilée, Denis Tillinac, Plon

*Photo: BALTEL/SIPA. 00537318_000015.

Le sport, dernière Bastille sexiste

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parite femmes sport

On ne peut pas dire que la gauche au pouvoir, modèle Hollande- Vallaud-Belkacem, ait ménagé ses efforts pour lutter contre les préjugés sexistes qui perdurent dans notre société. Dans quelques semaines, toutes les communes de plus de mille habitants seront pourvues de conseils municipaux strictement paritaires. Il en sera de même, dans quelques mois, pour les départements, avec l’astucieuse invention de cantons élisant des « binômes », un homme, une femme pour siéger dans les conseils généraux.

L’école se voit assigner comme tâche prioritaire de compenser la reproduction des stéréotypes masculins et féminins par des familles rétives à inciter leurs petits garçons à jouer à la poupée, et leurs petites filles à faire vroum-vroum avec le dernier modèle réduit de Porsche Cayenne.

On devrait pouvoir constater, dans quelques décennies, les bienfaits de ce combat historique contre le déterminisme biologique auquel notre espèce s’est  trop longtemps soumis, sous l’influence de religions inventées par des mâles.

Il reste pourtant un domaine qui résiste farouchement à participer à ce grand mouvement émancipateur du XXIème siècle, le sport, dans lequel une partie importante de nos concitoyens investissent des affects intenses, comme pratiquant(e)s ou spectateurs(trices).

On tente bien, du côté de chez Valérie Fourneyron, ministre socialiste de l’effort physique, de se mettre au goût du jour en imposant la présence de femmes dans les bureaucraties des fédérations sportives (ce dont les habitués des tribunes du Parc des Princes se fichent totalement), ou d’exhorter les fans de football à se passionner autant pour les exploits des «  Bleues » que pour ceux de la bande de voyous qui porteront nos couleurs au Brésil. Cause toujours, tu m’intéresses…

À l’exception de quelques sports comme le tennis, l’athlétisme ou le ski, dans lesquels les athlètes de sexe féminin (à l’exception de quelques tricheurs devenus tricheuses) jouissent d’un notoriété presqu’égale à celle de leurs homologues masculins, le reste du monde sportif réserve la gloire et la fortune aux champions mâles.

Cela doit cesser, et il n’est pas de tâche plus urgente que de « dégenriser », si l’on ose écrire, la pratique des sports les plus populaires, football, rugby, cyclisme. L’exemple de l’école, où la mixité à tous les niveaux s’est imposée à partir des années soixante du siècle dernier, doit maintenant être progressivement étendu   aux stades, et même au Tour de France. Cela commencera par une concertation nationale réunissant les pouvoirs publics, les fédérations sportives, les associations de supporters. Le gouvernement leur soumettra gentiment, mais fermement ses projets de réforme des règles des compétitions qu’ils organisent. Ainsi, toute équipe de football, de rugby, de cyclisme devra paritairement être composée d’hommes et de femmes, sur le terrain comme sur le banc de touche. On veillera à ce qu’aucune discrimination salariale ne soit tolérée en fonction du sexe. Dans le cas où une joueuse devient indisponible pour cause de maternité, un joueur masculin de l’équipe sera invité à prendre un congé parental de même durée pour s’occuper de ses gosses. On laissera ouverte au champ de la négociation la question de permettre, au rugby, aux dames d’être affectées aux postes d’avant, car il existe un risque, pour elles, d’être victimes de gestes déplacés au sein de la mêlée…Des crédits seront dégagés pour modifier l’agencement des vestiaires et des douches pour que la pudeur de chacun et de chacune soit préservée.

Dans le tour de France, on supprimera le classement individuel pour le remplacer par le seul classement par équipe, et France 2 sera invitée à retransmettre un temps équivalent des péripéties du peloton des dames et de celui des messieurs. Jean-Paul Ollivier se verra adjoindre une coéquipière d’égal talent pour décrire les merveilles de notre patrimoine sur le parcours de la Grande Boucle.

Pour les sports individuels, on appliquera la règle du binôme : courses, lancer et sauts verront des couples s’affronter, le vainqueur étant celui qui réalise la meilleure performance totale. Ainsi les champions du monde du 100 mètres plat 2013 seront les Jamaïcains Usein Bolt – Shelly Ann Fraser-Pryce en 20 secondes 48 centièmes. Pourquoi n’avait-on pas pensé à cela plus tôt ?

*Photo : NIVIERE/CHAMUSSY/SIPA. 00641997_000012.

Syrie : les enfants français du jihad

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syrie jihad valls

Pendant toute l’année 2013, les élites politiques et médiatiques ont appelé l’opinion à soutenir une intervention en Syrie pour renverser la dictature baassiste en place. Parmi ces interventionnistes, venus de droite comme de gauche, chacun proposait, qui d’envoyer des armes aux rebelles, qui d’envoyer des experts militaires pour aider les rebelles, qui d’envoyer des soldats, qui de bombarder les forces gouvernementales. Une cacophonie interventionniste, bienveillante naturellement. Au nom du droit d’ingérence.

Pendant longtemps, la question du mélange des jihadistes fondamentalistes et des rebelles démocrates fut éludée. Quand elle est apparue évidente, les voix appelant à l’intervention se sont faites plus discordantes. Pourtant, même au sein du gouvernement, ministre des Affaires étrangères en tête, l’appel au soutien actif à la rébellion s’est fait entendre.

Laurent Fabius s’est fait entendre et il a même très bien été entendu. Selon le Ministère de l’intérieur, plus de 700 français ont quitté la France pour s’enrôler dans les rangs de la rébellion, aux côtés des jihadistes.

Plusieurs pères de famille s’en sont inquiété et certains ont réussi à récupérer in extremis leurs enfants partis en Syrie. Ils sont aujourd’hui de retour en France, entendus par la justice qui veut les inculper « d’association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme ». D’autres sont actuellement jugés en correctionnelle pour le même motif.

Une question se pose aujourd’hui. Qui sont les malfaiteurs ? Qui sont les apprentis terroristes ? Ceux qui sont partis en Syrie la fleur au fusil et dans la barbe ? Ou ceux qui jour après jour les y ont encouragés sur les ondes, à la télévision, au gouvernement ?

Un gouvernement qui joue les boutefeux, qui soutient la rébellion et qui ose accuser ceux qu’il a conduit à s’enrôler dans la rébellion d’être des malfaiteurs et des terroristes ? Un gouvernement qui s’est activé tout a long de 2013 sur le front de l’interventionnisme en Syrie via le ministère des Affaires Etrangères et qui s’active en 2014 sur le front de la répression des soldats perdus du jihad, via le ministère de la Justice. Quelle responsabilité ! Je n’aimerais pas être à leur place.

*Photo : AP21512995_000001. Anonymous/AP/SIPA.

Charte des langues régionales et minoritaires : un piège européen

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drapeau europe region

Depuis samedi et la parution de la chronique de Natacha Polony dans Le Figaro, j’avais déjà l’idée de lui répondre et voilà qu’hier, Frédéric Rouvillois en remet une couche sur cette fameuse charte sur Causeur. Que mes deux amis me pardonnent mais, dans leurs plaidoyers respectifs contre « l’uniformité » jacobine, ils omettent quelques éléments qui ne sont pas sans importance.

Avant de vous les indiquer, chère Natacha, cher Frédéric, permettez-moi de vous rassurer : je ne suis pas -ou précisément je ne suis plus- le jacobin obtus que vous imaginez. J’ai longtemps pensé, effectivement, fruit de mon engagement séguino-chevènementiste et de mon origine -la Franche-Comté- dénuée de langue régionale, que mon jacobinisme était inséparable de mon attachement au triptyque Nation-Etat-République. C’est vous, Natacha, qui avez contribué à me faire évoluer sur le sujet. Je suis désormais plus sensible à cette diversité célébrée par Braudel et j’ai fini par trouver incohérent de la célébrer à mon tour sur les seuls plans géographiques et gastronomiques. Autant le reconnaître, la perspective d’allier la République à la diversité de ses territoires contre la globalisation avait même de quoi me séduire.

Seulement voilà, il ne nous est pas demandé de célébrer la diversité linguistique française, ce qui a du reste a déjà été fait en 2008, comme vous le rappelez, chère Natacha. Il nous est demandé de ratifier une charte. Une charte européenne. Et une charte européenne de promotion des langues régionales, certes, mais aussi minoritaires, ce que vous omettez tous les deux (opportunément ?). Cette charte pourrait avoir des conséquences inquiétantes sur notre droit.

Lors de la signature de cette charte, Lionel Jospin avait demandé à un juriste d’en étudier ses effets. D’après ce dernier, on pouvait adjoindre à la charte une déclaration interprétative permettant à la France de ne ratifier que 35 articles sur 98. Aujourd’hui, la possibilité de pouvoir piocher à la carte dans les articles de cette charte n’est plus si évidente. Son article 21- que les députés viennent d’approuver – dispose que le texte interdit toute réserve, hormis sur les paragraphes 2 à 5 de l’article 7. D’autre part, en son préambule, il est stipulé que «  que le droit de pratiquer une langue régionale ou minoritaire dans sa vie privée et publique constitue un droit imprescriptible ». Autant dire que, malgré la déclaration interprétative française, la Cour européenne des droits de l’Homme pourra très bien reconnaître à un justiciable de voir se dérouler son procès en occitan, ou à un couple armoricain de voir célébrer son mariage en breton. Cela constituerait un recul par rapport à l’ordonnance de Villers-Côtterets (1539), chère à François 1er. Juridiquement, rien n’est certain mais le doute est permis. J’avoue que ma confiance dans les jugements futurs de la CEDH n’est pas excessive. Chat échaudé…

Cette charte est européenne. Elle ne tombe pas du ciel. Qui en sont les promoteurs ? Un collectif, la FUEV (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen). Fondée en 1949, présidée par Joseph Martray puis par le séparatiste breton Lemoine, elle n’était pas sans lien avec les réseaux pangermanistes. Elle a malgré tout réussi à devenir un groupe de pression très puissant au point qu’on lui confie la rédaction de cette charte, ayant obtenu un statut de groupe de travail au Conseil de l’Europe. Véritable adversaire de l’Etat-Nation, la FUEV n’a pas rédigé cette charte dans un esprit braudélien, c’est le moins qu’on puisse écrire. Dès lors, comment peut-on rêver d’une alliance Nation-Territoires en acceptant de ratifier un tel texte ? C’est bien dans l’optique d’une Europe des ethnies qu’a été rédigée la charte des langues régionales et minoritaires.

Je veux bien que notre pays s’efforce de préserver son patrimoine linguistique. Mais à condition que nous le décidions nous-même, en nation souveraine. S’appuyer, pour le faire, sur un texte supranational rédigé par des ennemis de l’Etat et de la République, c’est sans moi. Et, franchement, pour commencer à bien vous connaître tous les deux, cela devrait être sans vous.

En 1969, lorsque le Général de Gaulle fit son discours à Quimper, il acta le fait que la nation étant redevenue solide et unie, il était temps de redonner la parole aux provinces et aux territoires. Et il proposa la régionalisation (qui n’était pas une fédéralisation !). Aujourd’hui, nous sommes une nation de moins en moins solide, unie et souveraine ; ce n’est pas le moment de diviser encore davantage le pays. Et puis, franchement, vous pensez vraiment que les langues régionales se meurent parce que nous n’avons pas ratifié cette charte? Il y a aujourd’hui possibilité de passer des épreuves en occitan ou en basque. Ne pas pratiquer le corse dans une école de  Bastia entraîne déjà la convocation de ses parents au rectorat !

Ce qui tue les langues régionales, à l’évidence, c’est l’éclatement des familles, le divorce de masse, la perte de la transmission, notamment au cours des grandes tablées qui réunissaient trois ou quatre générations le dimanche. Aujourd’hui, le dimanche, les Français courent pour rendre les gosses à la maman, ou au papa. Ils ont de moins en moins de temps pour ces grands banquets. Et quand ils forment une famille nucléaire classique, ils préfèrent aller à Casto ou se reposer d’une semaine de travail pas toujours épanouissante. Les nombreuses restructurations économiques intervenues depuis une trentaine d’années ont aussi déplacé de nombreuses populations françaises, de l’est vers l’ouest, et du nord vers le sud, contribuant à faire éclater les cellules familiales et à diluer le fait régional. Ce n’est pas la ratification de cette charte qui réglera ces problèmes.

Chère Natacha, Cher Frédéric, comme le rappelait Philippe Séguin dans un de ses meilleurs discours, « souvenez-vous du cri de Chateaubriand à la Chambre en 1816 : Si l’Europe civilisée voulait m’imposer la Charte, j’irais vivre à Constantinople ! » On ne saurait mieux résumer mon état d’esprit.

*Photo : *Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00673312_000001.

François Hollande et l’amour

francois hollande femmes

Comme nous l’écrivions, François Hollande tient sa promesse : il est normal. Il est normal jusque dans ses amours.

Les enfants ressemblent plus à leur temps qu’à leur père, écrit Guy Debord dans ses Commentaires à la société du spectle. On notera donc pour commencer l’aspect libéral-libertaire, très générationnel, de la vision hollandienne du couple. Ce refus obstiné du mariage, cette volonté de « vivre à la colle » comme disaient nos grands-mères, est surtout, derrière la revendication d’émancipation et d’autonomie, une espèce de mépris déguisé d’une institution qui a pourtant fait ses preuves. On ne demande pas au Président de vivre comme dans un roman de Chardonne, où le mariage apparaît comme la seule véritable aventure, une aventure modeste et héroïque, entre renoncements tranquilles et acceptation d’un bonheur qui ne se découvre que dans la durée. Mais au moins pourrait-il nous épargner ce mélange entre une goujaterie matoise et une vision purement consumériste de ce qu’est un couple: on s’aime, tant mieux ; on ne s’aime plus, au revoir. De toute manière, c’était Mitterrand qui lisait Chardonne mais Mitterrand était d’une vieille droite littéraire alors que François Hollande est simplement un moderne, de surcroît tout entier pétri de cette inculture propre aux technocrates d’aujourd’hui. On aurait pu, éventuellement, accepter cette attitude si elle avait été un lointain souvenir de Marx qui voyait dans le mariage bourgeois la forme la plus accomplie de la prostitution. Mais, on a beau faire, pas plus que l’on n’imagine Hollande lire Chardonne, on ne  l’imagine lire Marx. Après tout, n’est-il pas un social-démocrate assumé, maintenant ?

Pourtant,  là où la normalité de Hollande est encore plus forte en la matière, c’est dans le choix des femmes de sa vie. Hollande est désespérant d’endogamie, comme tous les présidents qui l’ont précédé. Examinons un instant ses destinées sentimentales aurait dit Chardonne, encore lui. Il a d’abord longtemps vécu avec une énarque de sa promotion. Ils ont tout fait ensemble : les enfants, les cabinets ministériels, la députation et la candidature à la présidence de la République. Ensuite, François Hollande est tombé amoureux d’une journaliste politique et puis, après la journaliste politique, il a eu une liaison avec une actrice. Quelle originalité ! Quelle prise de risque ! Et surtout quelle vision de la femme française d’aujourd’hui, puisqu’il est bien connu en France que toutes les femmes sont soit des politiques, soit des journalistes, soit des actrices. Et demain, qui sait, il quittera l’actrice pour une patronne de choc dans les nouvelles technologies présentée par Fleur Pellerin.

Dans les contes de notre enfance, il arrivait que les princes tombent amoureux des bergères et c’est pour cela que c’étaient des contes. Plus tard, adolescents romantiques, nous vibrions pour Ruy Blas, le valet qui en pinçait pour une reine,  le « ver de terre amoureux d’une étoile. » Là, on n’est plus chez Chardonne, mais du côté des surréalistes, de l’amour fou et du plus beau poème de Breton, «Union libre. »  Cet amour-là porte en lui le renversement de toutes les valeurs, il est la subversion de l’ordre social, il redistribue les cartes d’un jeu dont les règles s’inventent en même temps qu’on y joue. On ne s’y retrouve plus, on affole les familles, on bafoue la société, on désespère les gouvernements.

François Hollande a peut-être désespéré le sien, de gouvernement, mais uniquement pour des raisons de communication, pas pour des raisons de fond. Ce qui aurait été vraiment subversif, inquiétant, choquant, scandaleux, ce qui pour le coup aurait étonné, c’est que le Président de la République tombe amoureux, par exemple, d’une ouvrière de La Redoute promise au licenciement, d’une infirmière fatiguée dans une maternité sur le point de fermer, d’une prof de français dans une ZEP problématique ou encore d’une fliquette épuisée par la baisse des effectifs dans un commissariat de banlieue.

On imagine le scénario, forcément. Une visite présidentielle dans des conditions houleuses d’un site industriel occupé, les gardes du corps, les CRS, la bousculade. Le président qui se retrouve amené, le temps que les choses se calment, dans un local de repos. Là, une  syndicaliste, la trentaine, les yeux un peu cernés à cause des nuits de veille autour des braseros, lui tend gentiment un café. Leurs regards se croisent et c’est le coup de foudre. Rien ne sera plus comme avant pour le président comme pour la syndicaliste. Elle devient racinienne,

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. »

Lui devient flaubertien :

« Ce fut comme une apparition. »

Ils se revoient, bien sûr. Il a suffi d’un numéro de portable griffonné qui passe de la main à la main. Tous les deux ont l’impression de trahir et c’est délicieux, cette trahison. Leur nid d’amour n’est pas un appartement des beaux quartiers, c’est la chambre d’un Campanile dans la zone commerciale d’une sous-préfecture improbable. Le président écoute beaucoup la syndicaliste. Elle lui raconte la France à 1 000 euros par mois, la France de la précarité, la France de la peur, la France des vies qui se gâchent dans la mélancolie de l’aliénation.

Comme tous les amoureux, il a soudain envie de changer le monde car les amoureux sont heureux et veulent que le monde soit à l’image de leur bonheur. Plus personne ne comprend quand le Président annonce lors de ses vœux, puis de sa conférence de presse, un tournant radical : le voilà qui parle de démondialisation et même d’une sortie de l’euro, si les Allemands ne veulent vraiment rien comprendre. En attendant, pour relancer la consommation, il augmente les salaires de 20%. On s’étrangle chez les éditorialistes économiques, Standard and Poor’s dégrade la note de la France à BBB+ avec perspective négative, Pierre Gattaz dit qu’on l’égorge, l’UMP appelle à la désobéissance civile, le Front de Gauche demande au président d’éviter l’aventurisme gauchiste et le Front national ne sait plus quoi dire, ce qui repose tout le monde.

Quand le scandale éclate, Closer photographiant le couple montant dans une Clio de location à la sortie du Campanile, François Hollande clarifie très vite la situation. Il publie un communiqué d’une grande délicatesse. La syndicaliste arrive ensuite à l’Elysée avec son fils de six ans qui n’a pas de père. La presse people se moque des fautes de goûts et des bévues protocolaires de la nouvelle première dame, la presse politique s’interroge gravement sur la politique de la France qui serait orientée par les amours présidentielles. Le président s’en moque. Il continue. Sa popularité grimpe en flèche. Il s’en moque aussi. Il se marie avec la syndicaliste, reconnaît l’enfant.

Et cette fois-ci, ses ex comprennent que c’est vraiment fichu : il ne reviendra plus. Quant à la droite, elle, elle comprend que ça va être très compliqué, mais alors très compliqué pour 2017.

Mais Hollande s’en moque aussi. Il se demande même s’il va se représenter.

Après tout, quand on est amoureux, la vraie vie est ailleurs…

 

*Photo :  Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002.

La disgrâce du cavaleur

goujat prostitution femme

Karl Kraus à la rescousse

Après une discussion violente avec deux jeunes femmes m’intimant de retirer mon nom d’un certain manifeste, « esclavagiste » selon elles, publié par Causeur – sommation à laquelle, bien entendu, je n’ai pas donné suite –, je me suis rendu à cette triste évidence : pour elles, les hommes sont des porcs qui doivent être châtrés. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne manquent d’atouts : l’une est une actrice de cinéma adulée dans le monde entier, l’autre une présentatrice de télévision. Elles n’ont pas cessé de me répéter que les prostituées sont des « victimes », des victimes de « porcs » (elles n’ont pas ajouté « comme toi », mais sans doute l’ont-elles pensé). De toute façon, prostituées ou non, les femmes sont des victimes. Le grand mot, après « esclavage », était lâché : « victime ».[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi donc, le monde serait divisé en deux catégories : les victimes et les bourreaux. Les femmes – violées, trompées, manipulées, exploitées, harcelées, agressées, battues, vendues… – seraient, dès leur plus jeune âge, des victimes. Et les hommes devraient comparaître devant un gigantesque Tribunal de Nuremberg pour répondre des humiliations et des sévices qu’ils leur infligent – des plus jeunes dont ils abusent aux plus vieilles qu’ils délaissent. « Ce qu’ils veulent, me dit la plus exaltée, c’est éjaculer dans les yeux d’une femme. » Je n’y avais jamais songé. « Il faut, a-t-elle ajouté, une loi pour punir ces porcs. » Dans leur cerveau vibrionnant de haine, j’ai perçu que la peine de mort serait encore trop douce pour ces « porcs », ces porcs qui traitent le corps de la femme comme une marchandise. Et les pires des porcs, ce sont ceux qui veulent de la chair fraîche, qui râlent parce qu’une escort-girl annonçant 20 ans sur une pub en a 30 après vérification. Ils osent dire qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. « Et tu soutiens ces porcs ! », m’ont-elles lancé hargneusement. J’ai bien tenté, avec de prudentes circonvolutions, mais néanmoins en pure perte, de leur expliquer qu’il ne fallait pas confondre la morale et la loi. Et que les femmes sont souvent plus aguerries que ceux qu’elles présentent comme leurs « ennemis héréditaires ». J’ai cité saint Augustin, qui défendait la prostitution, arguant que, de même qu’il n’y a pas de villes sans égouts, il ne peut y avoir de vie sexuelle sans débordements, débordements qu’il convient de canaliser. La prostitution n’est peut- être pas l’idéal, mais on n’a pas trouvé mieux. « Et la castration chimique ! », s’est exclamée l’actrice. « Et les poupées gonflables japonaises qui reproduisent à la perfection la peau et les organes féminins… », a suggéré la présentatrice de télévision. En les écoutant, j’ai songé qu’il y avait quelque chose de pourri dans les rapports entre les hommes et les femmes et j’ai pris congé. Comme je sortais du restaurant, l’actrice est revenue à la charge : « N’oublie pas d’effacer ton nom de cette liste infâme ! Ce sera héroïque. »

Rentré chez moi, j’ai ouvert un livre de Karl Kraus et je suis tombé sur cet aphorisme : « Il voulait condamner sa bien-aimée à la liberté. C’est une chose qu’elles n’acceptent jamais. » Encore un « porc», ce Karl Kraus. Au hasard, j’ai cherché un autre aphorisme qui sauverait Karl Kraus, et moi de surcroît. Échec sur toute la ligne : « Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme », ose-t-il écrire.

L’homme qui aimait les femmes

Le soir qui précédait cette soirée houleuse, j’avais revu L’Homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Encore l’histoire d’un obsédé sexuel : Bertrand Morane, sublimement interprété par Charles Denner, est fasciné par les jambes des femmes, « ces compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Le titre que Bertrand Morane voulait donner au livre qu’il écrivait sur ses tribulations dans le monde féminin était Le Cavaleur. Le temps où les femmes avaient de la tendresse souvent, de la pitié parfois, du désir exceptionnellement, pour les cavaleurs, ce temps est-il révolu ? L’heure du règlement de comptes a-t-elle sonné ? Faut-il s’habituer à vivre dans un monde où les hommes sont des « porcs » et les femmes des « victimes » ? Je me souviens d’une époque, celle de mon adolescence, où elles étaient considérées comme d’éternelles enfants. La femme-enfant était même un idéal, au même titre que la ravissante idiote, la Lolita ou la libertine.

Cette époque, qui confère tout son charme aux films français des années 1960 et 1970, est-elle définitivement révolue ? La disgrâce du cavaleur se trouve-t-elle sans rémission ? Un aphorisme de Karl Kraus me sortit de la déprime : « Il n’y a pas plus malheureux sous le soleil que le fétichiste qui aspire à une chaussure féminine et qui est obligé de se satisfaire d’une femme entière. » Je l’avoue : je suis un dépravé… Tout au moins dans le sens où l’entend Karl Kraus : quelqu’un qui a encore de l’esprit là où les autres n’ont plus qu’un corps.

Mépris, vanité et pruderie

Il ne me restait plus qu’un dernier recours : Camille Paglia, la féministe américaine la plus subversive, qui met à sac systématiquement le « politiquement correct » et dont chaque livre tient du contrepoison social, comme ceux de mon amie Annie Le Brun d’ailleurs. Camille Paglia soutient qu’en réduisant les prostituées à de malheureux cas sociaux ayant besoin de leur aide, les féministes de la classe moyenne se rendent coupables de mépris, de vanité et de pruderie. Camille Paglia rend hommage à la prostituée, maîtresse du royaume de la sexualité dans lequel les hommes ne peuvent pénétrer qu’en payant. « La prostituée, écrit Camille Paglia, est une brillante analyste, non seulement dans sa capacité à échapper à la loi, mais aussi dans l’intuition qu’elle a de cette pléiade unique de conventions et de fantasmes qui produit un orgasme chez un inconnu. » Grisélidis Réal ne disait pas autre chose. Et Camille Paglia rappelle également que la prostituée est souvent une femme d’affaires avertie dotée d’un audacieux esprit d’entreprise : les mères maquerelles des maisons closes, avec les abbesses du Moyen Âge, furent les premières femmes chefs d’entreprise.

Une anecdote pour conclure : chacun sait que les psychiatres invitent souvent d’anciennes prostituées sur les plateaux de télévision pour qu’elles fassent le récit larmoyant de leur précédente activité et dire qu’elles n’étaient que les victimes égarées d’abus sexuels commis pendant leur enfance. « En écoutant la radio chez moi, raconte Camille Paglia, j’ai un jour entendu le docteur Joyce Brothers déclarer avec assurance : “Il n’y a pas de prostituées heureuses” ; ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre tout haut : “Docteur Brothers, il n’y a pas de psychiatres heureux non plus !” »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51018656_000001

La peste et les coléreux

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Les événements du Jour de colère du 26 janvier ont déjà été rapportés ici et par deux excellents reporters, inutile de revenir sur le détail de cette mascarade. Mais je voudrais m’adresser directement aux organisateurs, masqués, de cette manifestation. M’adresser à vous, Grégoire, Frédéric et quelques autres parce que, malgré votre anonymat, je vous connais. Je vous connais parce que nous sommes nés dans le même monde, au même endroit symbolique dirais-je, et que nous avons fréquenté parfois les mêmes paroisses. Je précise ceci parce que je sais que vous êtes catholiques, et s’il me souvient que dans votre jeunesse vous avez fréquenté certain groupuscule aux méthodes brutales, je croyais que vous aviez tourné la page. Mais il semble qu’il soit des violences dont on ne se débarrasse jamais, quand bien même on croit dans le Christ. Si je m’adresse à vous, c’est aussi que je sais que si vous n’êtes pas des crapules, vous avez  pourtant couvert, volontairement ou non, une réunion sur la voie publique où l’abject le disputait au ridicule. J’ai du mal à croire que vous ayez pu ignorer qu’à votre cortège de « contribuables en colère » et de catholiques dépités par l’échec des Manifs pour tous se joindraient des lascars crétins de banlieue cornaqués par un Alain Soral triomphant. J’ai du mal à comprendre qu’alors que Dieudonné lui-même avait appelé à vous soutenir, vous ayez pu ne pas imaginer quels slogans antisémites allaient fleurir sur le pavé parisien. Et j’ai encore plus de mal à comprendre comment, pas une seule fois depuis, vous n’ayez exprimé publiquement votre désapprobation vis-à-vis de ces faits – qui sont réels, ils se sont passés précisément en bas de chez moi.

En vous abstenant de toute condamnation, en vous abstenant de plus de parler à visage découvert – avez-vous peur de vos idées ? – vous avez objectivement déshonoré les combats que vous assuriez mener. Je vous laisse bien volontiers la défense du libéralisme économique, assassiné selon vous par une introuvable « dictature socialiste » que je ne vois nulle part dans le programme du Medef que notre président s’apprête à appliquer, et dont je me demande d’ailleurs comment vous arrivez à la lier à l’antilibéralisme soralien. Mais je ne vous laisse pas le droit de salir la lutte contre le « mariage pour tous » ou encore contre l’idéologie du genre en faisant hurler « Faurisson a raison ». Je ne vous donne pas non plus la permission de convoquer des jeunes catholiques idéalistes – certains sont mes frères et sœurs – pour leur faire côtoyer la lie de l’antisémitisme 2.0, où l’espérance du califat universel fricote avec la dénonciation des 200 familles d’un maurrassisme rance. Je ne vous laisserai jamais le droit de faire accroire, non seulement à ces gamins perdus dans les sables de youtube et de facebook, mais encore au public français, que le catholicisme de France aujourd’hui, ce puisse être l’éruption de cette haine contre la « communauté organisée ». J’aimerais enfin qu’on me fasse connaître le rapport entre les lois misérables de ce gouvernement et les juifs de France, ou d’Israël, ou de New York, ou de n’importe où. Sûr que lorsqu’on se sera débarrassé – comment d’ailleurs ?  – des 600 000 juifs de ce pays, tout ira bien, la banque cessera de nous voler, l’Etat confiscatoire disparaîtra, les agressions dans les banlieues ne seront plus qu’un lointain souvenir, la croissance repartira, les embryons seront reconnus comme des êtres humains et il n’y aura plus de burqa. Bien entendu.

Vous avez le droit de ne pas aimer cette République, qui nous aura si durement traités, et l’on peut reparler mille fois de l’Algérie française, de mai 68, de Pétain, du modernisme, de l’affaire des fiches, de la loi de 1905, ou même remonter à la mort du roi ou au génocide vendéen. Pourquoi pas. Mais je crois que j’aime la France au moins autant que vous, et je sais que son honneur a toujours été de refuser l’usage du bouc-émissaire, justement parce que cette France est chrétienne. Aussi qui touche à un cheveu des juifs porte immédiatement atteinte à l’honneur de la France, et donc au mien. Les juifs, oui, disons-le, et plus aujourd’hui encore qu’hier, relisez Bernanos. Ces juifs qui pouvaient dire à une époque que l’on était heureux comme Dieu en France et que l’on rend aujourd’hui malheureux comme Finkielkraut. Les juifs qui quoi d’ailleurs ? Qui dominent le monde et la finance ? Ne me faites pas rire. Comme si dans certaines banlieues favorisées que l’on connaît très bien vous et moi, les bons parents catholiques n’inscrivaient pas en masse leurs enfants à HEC ou au concours du barreau. Comme si dans les vingt premières fortunes françaises, il n’y avait pas une majorité de vieilles familles catholiques. Mais ceux-là, vous ne les attaquez pas, et au contraire vous traitez avec eux contre le péril communiste – extrêmement menaçant de nos jours.

Alors, je ne crois pas que vous soyez vous-mêmes capables de toucher à un cheveu d’un juif, et je connais le secret de votre stratégie, qui est comme pour Soral d’utiliser le pseudo-prolétariat immigro-musulman comme une arme conservatrice contre la postmodernité de la gauche. Manquerait plus que vous soyez financés par la Syrie et par l’Iran. Mais je crois que vous avez manqué un épisode : ici, ce n’est pas le Liban, c’est la France et l’alliance « antisioniste » avec votre Hezbollah de pacotille, si elle avait lieu, ce qu’à Dieu ne plaise, non seulement se retournera contre vous, mais vous discréditera à jamais. Vous ajouteriez seulement la défaite au déshonneur.

Je voudrais croire que vous avez été abusés lors de cette manifestation, et que vous ignoriez ce qui allait se produire – même à la marge. Mais j’avoue que j’en doute, d’autant plus que, répétons-le, nulle part vous ne vous en êtes désolidarisés. Et si vraiment vous êtes persuadés qu’il s’agit de lutter contre le complot judéo-maçonnique ou quelque chose d’approchant, dites-le clairement. Au moins, nous saurons définitivement que nous ne sommes pas dans le même camp.

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000034.

Affaire Razzy Hammadi : mais que fait la police du langage ?

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Le député socialiste Razzy Hammadi a été malencontreusement filmé dans les rues de Montreuil alors qu’il assénait des coups de poing à un adversaire tout en l’apostrophant dans les termes suivants : « Fils de pute ! … Enculé de ta race ! » et en formulant cette  menace : « Je vais faire descendre toutes les cités de Montreuil ». Interrogé le 19 janvier par BFMTV sur le comportement de cet honorable parlementaire, M. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, a fustigé non pas ce comportement, mais les « salopards » qui, en diffusant la vidéo sur internet, l’avaient porté à la connaissance du public en le détachant de son contexte, celui d’une agression dont, selon ses propres dires, M. Hammadi aurait été victime. On ne s’étonnera pas de trouver le mot « salopards » dans la bouche d’un président de l’Assemblée nationale qui, le 12 février dernier, avait traité d’ « abrutis » les députés centristes quittant l’hémicycle pour protester contre le refus du Premier Ministre de répondre lui-même à une question posée par leur chef de file : depuis que l’élection de mai 2012 a mis un terme à l’ère de la vulgarité sarkozyste, l’heure de la distinction socialiste a sonné et Jean-Luc Mélenchon, qui se flatte de parler « dru et cru », est manifestement devenu l’arbitre suprême de ses élégances.

Le jugement porté par M. Bartolone ne laisse pas cependant de susciter plusieurs interrogations. On s’étonnera tout d’abord que le quatrième personnage de l’État ne voie aucun inconvénient à ce qu’un représentant de la Nation victime d’une agression menace ses agresseurs non pas de l’intervention de la force publique, mais d’un recours à la violence privée, comme un vulgaire bijoutier de Nice, ou pire encore puisqu’il se fût agi là de faire déferler des hordes de banlieusards supposés agressifs en vue d’ une expédition punitive. On s’étonnera ensuite que M. Bartolone retienne ici l’excuse de provocation alors que ni lui ni ses amis politiques ne l’avaient prise en compte lorsqu’un ancien Président de la République avait répondu : « casse-toi pauv’con ! » à un quidam qui venait de lui lancer : « Me touche pas, tu me salis ! ». On s’étonnera enfin qu’il se montre dans le cas d’espèce à ce point attentif à un contexte auquel ni lui ni ses amis politiques n’avaient accordé la moindre importance dans d’autres circonstances où des images analogues avaient tourné en boucle à la télévision et sur internet telles des conséquences coupées de leurs prémisses, pour le dire en termes spinozistes.

Ainsi la séquence où un ancien ministre de l’intérieur avait déclaré le 25 octobre 2005 : « Vous en avez assez ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser » a été diffusée et citée des centaines de fois amputée de ce qui l’avait précédée et de ce qui l’avait suivie. Ce qui l’avait précédée : l’arrivée du ministre au commissariat d’Argenteuil sous une pluie de projectiles et surtout la phrase adressée du premier étage de l’immeuble par une habitante, d’origine maghrébine, au ministre et à laquelle le propos de celui-ci était la réponse : « Quand nous débarrasserez-vous de cette racaille ?». Ce qui l’avait suivie : les discussions manifestement très cordiales du ministre avec des « jeunes » de la cité qui n’étaient pas, eux, des lanceurs de projectiles.  Dans cet épisode, la réalité des prémisses et des suites ne reposait pas sur le seul témoignage de l’agressé, mais, comme l’a montré Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005, avait été observée et filmée par des journalistes qui ont délibérément choisi de ne pas les porter à la connaissance du public. Dans ce cas comme dans le précédent, si les apostrophes de Sarkozy, par leur vulgarité et leur démagogie, étaient répréhensibles même dans leur contexte – et il ne fait aucun doute qu’elles l’étaient – pourquoi avoir mis tant de soin à les présenter hors de leur contexte ? Et pourquoi les protecteurs de M. Hammadi sont-ils aujourd’hui si soucieux de restituer le contexte dans lequel les grossières injures de ce dernier ont été proférées ?

Les injures en question méritent d’être examinées avec soin. Dans « enculé de ta race », il y a « enculé » et il y a « de ta race ». S’agissant de la seconde partie du syntagme, il semble que l’honorable parlementaire ait oublié que la race n’existe pas, ou plutôt n’existe plus depuis que lui-même, en tant que législateur, a contribué à la faire disparaître le 16 mai 2013 au motif qu’elle servait de fondement « aux pires idéologies ». S’agissant de la première partie, il faut reconnaître que M. Hammadi s’inscrit dans une tradition qui a ses lettres de noblesse. On se souvient comment l’humoriste subversif Didier Porte avait fait rire les auditeurs de France Inter au mois de juin 2010 en plaçant dans la bouche de Villepin l’apostrophe suivante : « j’encule Sarkozy, il a pas de couilles ce mec-là » et comment son comparse rebelle Stéphane Guillon l’avait aussitôt relayé en déplorant qu’on ne puisse plus « sodomiser le chef de l’État ». On n’a pas non plus oublié le franc succès remporté par Guy Bedos lançant à Éric Besson dans une émission télévisée diffusée le 29 mars 2010 sur France 4 : « Monsieur le Ministre, allez vous faire enculer ! ». Or ce comique a un fils prénommé Nicolas qui exerce également la profession de comique et dont les prestations prouvent qu’au rebours de ce qu’enseigne la sagesse des nations, des pères prodigues engendrent des fils qui ne sont pas avares. Ce Bedos bis a enchanté les spectateurs de l’émission de Ruquier On n’est pas couché le 11 janvier dernier en clamant à l’intention de son confrère Dieudonné :  « Ma quenelle à moi, ça s’appelle une merguez et je te l’enfonce dans ton gros cul de Breton inculte ». Les politiques ne sont pas en reste avec les comiques puisque Jean-Luc Mélenchon après qu’il eut abreuvé d’injures un jeune étudiant en journalisme nommé Félix Briaud et après que celui-ci eut diffusé sur internet la vidéo de la scène, le menaça sur son blog de poursuites judiciaires (là encore le délinquant n’est pas celui qui commet le délit, mais celui qui le fait connaître) en assortissant cette menace d’un graveleux : « Ça va, Félix, tu la sens celle-là ? ».

Décidément la sodomie a le vent en poupe, si j’ose dire, du moins chez les progressistes. Cela pourrait être cohérent avec les résultats du sondage  réalisé entre le 24 février et le 1er mars 2012 sur un échantillon national représentatif de 1411 personnes âgées de 18 ans et plus qui nous apprend que les électeurs de gauche, auxquels ceux du Front national viennent une fois de plus en renfort, sont plus nombreux que les électeurs de droite à pratiquer la sodomie : 57% pour le Front de gauche et 48% pour le PS contre 43% seulement pour l’UMP et le Modem. Mais on se trouve alors en présence d’un étrange paradoxe : pourquoi une pratique à ce point plébiscitée par le peuple de gauche est-elle utilisée par ses plus éminents représentants pour stigmatiser et déshonorer leurs adversaires ? Le mystère se dissipe si l’on s’avise qu’à travers la sodomie, c’est l’homosexualité masculine passive qui est visée : jamais une femme n’est traitée d’  « enculée », et pas davantage un homme d’ « enculeur », ni par M. Hammadi, ni par M. Bedos, ni par M. Bedos. L’insulte ne peut avoir son sens d’insulte que si est présupposé par l’insulteur le caractère méprisable de l’homosexuel qui a le statut de partenaire passif dans la relation sexuelle. Ce mépris est ancestral comme Michel Foucault l’a mis en évidence en analysant l’ « antinomie du garçon » dans le cadre de la pédérastie grecque, c’est-à-dire la contradiction dans laquelle se trouve pris le jeune homme de naissance libre qui en tant que jeune est objet de plaisir, mais qui en tant que libre, c’est-à-dire futur citoyen, ne peut se reconnaître comme objet, à l’instar de la femme ou de l’esclave, à l’intérieur d’ une relation sexuelle « qui est toujours pensée dans la forme de la domination ». De même pour l’insulteur contemporain la femme est naturellement vouée à la passivité – il n’a alors que faire des études de genre – tandis que l’homme qui sodomise assume glorieusement sa virilité en dominant son partenaire sexuel, sous-homme assimilable à un esclave – il n’a alors que faire de l’égalité démocratique et de la critique bourdivine de la domination. On peut ici s’étonner que des progressistes choisissent d’exprimer leurs convictions politiques dans la langue des préjugés les plus réactionnaires

« Enculé de ta race » conjugue ainsi l’injure à connotation raciste et l’injure à connotation homophobe : c’est du tout en un. Dès lors il y a des silences qui intriguent et l’on se demande si la police du langage, d’ordinaire si prompte à surgir pour dresser un procès-verbal au premier contrevenant venu, n’ose pas s’aventurer dans certains territoires perdus pour la République. Lorsque le député UMP Alain Marleix a parlé de son collègue Jean-Vincent Placé comme de « notre Coréen national », cette expression, qui aurait pu passer pour taquine et affectueuse, lui a valu une plainte pour injure raciale et l’indignation de Dominique Sopo, président de SOS racisme, de Cécile Duflot et d ‘Éva Joly qui a alors dénoncé une « lepénisation des esprits » autorisant des « remarques ignobles ». Cependant « enculé de ta race » laisse Éva Joly de marbre et Dominique Sopo impavide. Pour Pierre Bergé ceux qui trouvaient à redire à la loi instituant le mariage homosexuel ne pouvaient qu’être homophobes, mais Pierre Bergé ne trouve rien à redire à « enculé de ta race » ou à « Monsieur le ministre allez vous faire enculer ». Mais que fait donc la police du langage ?

*Photo:  Ruthflickr.

À propos de Jour de colère

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jour colere pichon

jour colere pichon

Mon cher Jacques,

J’ai lu avec attention ton petit billet prenant à partie les organisateurs de Jour de Colère.

Je ne me porterai pas de jugement sur la ligne géopolitique atlantiste de Causeur en rupture avec la longue tradition française d’indépendance du Général de Gaulle. Depuis quelques jours, ce magazine qui se veut non-conformiste hurle avec les loups dans des termes qui n’ont rien à envier à la gauche boboïsante, mondialiste et cocaïnomane ni au «Petit Journal »de Canal +.

Je n’ai pas le sentiment que nous parlions de la même manifestation. Tu t’es peut être fondé sur les déclarations de Frédéric Haziza – dont on ne pas dire que la tempérance et la prudence soit les vertus premières – ou sur celles de Rioufol dans le quotidien bourgeois des exilés fiscaux.

Qu’il y ait eu des slogans et des dérapages – que par ailleurs je condamne- en fin de cortège notamment chez certains groupes de quenelliers quelque peu bigarrés ou quelques groupuscules dissous qui se complaisent dans le rôle de méchant du film vu par le petit journal, je ne le nie pas. Mais certains désinformateurs ont prétendu  entendre des « juifs hors de France  » en lieu et place de « Crif hors de France ».On peut légitimement critiquer un communautarisme sans critiquer les communautés.

J’ajoute que, dès le départ, les organisateurs avaient pris soin par avance de condamner par avance tout appel à la haine quel qu’il soit.

Mais il serait parfaitement malhonnête de réduire à ces incidents marginaux et ultra-minoritaires, cet immense rassemblement populaire coagulant des gens de tous horizons dans une expérience totalement inédite et qui est très certainement le succès de cette journée : catholiques versaillais côtoyant des jeunes des cités, bonnets rouges, chefs d’entreprises, artisans, chômeurs et même cégétistes.

Et c’est derrière le drapeau tricolore que cette foule bigarrée et diverse a marché pendant 6 km sous la pluie, unie contre un gouvernement qui se livre à une entreprise systématique de destruction de tous les fondamentaux de l’anthropologie humaine, de la famille, du lien social  et de la patrie.

Oui, j’ai vu des chômeurs et artisans bonnets rouges de Quimper payer leur billet de train 114 euros côtoyer des Jennifer et des Salima (non voilées) brandissant des drapeaux tricolores à côté des Charles-Henri, Louis-Gonzague ou Marie-Sixtine.

Non nous n’étions pas des supplétifs du Medef ni d’un certain patronat qui se veut chrétien qui n’a pas donné un sou pour cette manif que nous avons payée de notre poche et d’une misérable cagnotte qui a récolté à ce jour 8 000 euros. Ce même patronat qui nous bassine avec des conférences sur l’éthique et la finance et dans le même temps cautionne la mondialisation libérale, le travail le dimanche ou encore les délocalisations.

Je ne parlerai pas des gardes à vue ni des méthodes honteuses de la police française – la même qui déportait les juifs au Vel’ d’hiv – embarquant, parquant, traitant de « sales cathos » des jeunes filles de 18 ans qui n’avaient pas pu quitter la place parce que les CRS de M. Valls, incapables de ramener la paix sociale dans des banlieues gangrenées par les dealers et les salafistes (les amis de BHL qui soutient l’opposition syrienne), sont utilisés à réprimer la plus belle jeunesse de France.

J’aimerai, Jacques, que tes amis de Causeur aient quelques mots de compassion plutôt que de s’écouter parler comme des esthètes nombrilistes dans les soirées enfumées et décadentes du cercle cosaque.

Quant à l’antisémitisme, tu sais que ceux qui me connaissent ne trouveront pas la moindre once de suspicion en ce sens ni à l’encontre du moindre des organisateurs.

Lorsque Dieudonné, que nous n’avons pas sollicité, a appelé à venir à cette manifestation, bien qu’embarrassés nous avons finalement décidé de ne pas céder aux injonctions hystérico-laïcisantes de certains qui veulent parquer des musulmans dans des camps (j’en connais un paquet chez Causeur et j’aimerai que tu les condamnes de la même manière) et des cerbères de la pensée unique.

Et nous l’avons fait parce que nous sommes attachés à la liberté d’expression.

Et puisqu’il faut parler de la question Dieudonné, oui je crois intimement que l’instrumentalisation du CRIF et de la LICRA par M. Valls ces dernières semaines dessert infiniment plus la communauté juive que quelques vociférations stériles. Je crois que l’arrogance de certaines personnes qui prétendent parler au nom des juifs de France est le plus fervent moyen de propagation de l’antisémitisme que je condamne évidemment par ailleurs.

Pour ma part, je refuse de choisir entre le camp de ceux qui, à l’instar  de BHL, veulent nous embarquer dans une guerre pour les multinationales, les pétrodollars et les émirs du Qatar ou de ceux qui, par haine du système,  s’allieraient avec le diable.

Mon seul combat politique est celui de mon pays, la France fille aînée de l’Eglise. C’est celui du bien commun qui vise à rassembler et non à diviser les personnes de tous horizons dès lors qu’ils s’inscrivent dans cette magnifique lignée.

Le combat actuel est difficile, passionnant, il y a des lignes qui bougent. Cela ne se fera pas sans heurts ni ajustements. Et parfois même des erreurs. Les divergences de vue stratégiques ont leur place ainsi que les critiques. Mais en entendant ceux qui – au nom du Christ – donnent des leçons de catholicisme parce qu’ils seraient au-dessus de la mêlée, je ne peux m’empêcher de penser à ces kantiens dénoncés par Péguy : « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains. »

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000002.

Les désillusionnés de La nuit étoilée

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denis tillinac portrait

denis tillinac portrait

Depuis la fin des années soixante, depuis le délicat et subtil Spleen en Corrèze, Denis Tillinac nous donne à lire des romans à la fois mélancoliques, doucement désabusés, et hérissés de beaux éclats d’énergie. Tillinac, c’est un peu la mélancolie de Patrick Modiano avec l’énergie de Maurice Barrès. La nuit étoilée,  en référence à la toile de Van Gogh poursuit dans cette veine d’une tristesse altière et digne.

Il nous invite à suivre trois personnages singuliers : Marcile Kalf, écrivain d’une érudition étonnante, Victor, son éditeur parisien, et Claire, maîtresse du premier et dont est follement amoureux le second. Ils ont allègrement dépassé les soixante ans; elle n’en a pas quarante, affiche une classe, une allure et un charme auxquels il est impossible de résister.

Le monde actuel n’est pas le leur. Ils se réfugient dans l’art, leur thébaïde. Ils croient en la Beauté. Claire, elle, croit aussi en Dieu. C’est sa force. Kalf  y croit-il, en Dieu? À sa manière, certainement. Victor, dandy humble et désabusé, lui, croit en Claire. Et à son ami Kalf. Ils forment un trio improbable, vraiment décalé, c’est à dire sans cales, sans attaches, sans ancres.

Denis Tillinac nous fait entendre leurs voix, et découpe son roman avec les deux  récits de Victor qui encerclent celui de Claire. Ils tentent, en fait, de cerner le personnage de Marcile Kalf. Victor raconte qu’il l’a déjà croisé avec Philippe Muray, qu’il rend parfois visite à Cioran, déambule dans les allées du Luxembourg avec Cossery, « cet écrivain égyptien hâve et squelettique, au cou de condor, usant lui aussi d’un fume-cigarette et que je voyais souvent attablé chez Lipp, toujours seul, le regard tourné vers l’intérieur« . Il confie que Marcille a connu Jean-Claude Pirotte, « un poète belge saturé de mélancolie qui vivait en Arbois dans le Jura mais venait parfois s’échouer dans les bars du Quartier latin, comme une mouette blessée s’abrite sous les anfractuosités d’une falaise« .

Lors de leurs pérégrinations, Marcile veut voir la tombe de Paul-Jean Toulet à Guéthary. Il va également assister à un match de rugby, affirme que son idole est Boniface, tout comme il voue un culte à d’Artagnan, Bob Morane, Quentin Durward, Anquetil et Kopa. Au fil des conversations se dévoilent les étranges relations qui unissent Claire à Marcile Kalf. Il est devenu son maître; elle est son esclave, ne s’en cache pas : « Soudain des vannes en moi s’ouvrent, comme si mon cœur se vidait de ses scories. Mon cœur, mon âme. Mon corps aussi, je me rejoins. Une évidence s’impose : Marcile est l’homme de ma vie. Depuis longtemps je n’étais heureuse qu’en sa présence. Heureuse et vraie : avec lui, pas de rôle, pas de frime, rien qu’une jeune femme paumée, encombrée de soi. Encombrée de ce moi que je traîne comme un boulet. » Et un peu plus loin, cette confidence de Claire : « Être… Oui, être son esclave. Le mot m’a surpris. Je l’ai retourné sous toutes ses facettes. Esclave! Quelle transgression plus absolue, dans ce monde où la femme « moderne » se gausse de sa « liberté », de son « autonomie »? Moderne, j’en présente les extérieurs puisque je dispose de mon argent et de mes jours à ma guise. En vue de quoi? De rien. Ma liberté, avec quoi rime-t-elle? Avec rien. Mon autonomie? La cage dorée de ce moi que j’ai fini par prendre en grippe. Autant que Marcile, je suis dans ce monde comme un taulard dans sa geôle. Autant que lui mais sans son génie, je m’évertue à en distendre les barreaux. Sans lui je n’en ai pas la force. »

Ce huis-clos sombre entre ces trois personnages désenchantés sonne si juste qu’il en devient poignant.

La nuit étoilée, Denis Tillinac, Plon

*Photo: BALTEL/SIPA. 00537318_000015.

Le sport, dernière Bastille sexiste

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parite femmes sport

parite femmes sport

On ne peut pas dire que la gauche au pouvoir, modèle Hollande- Vallaud-Belkacem, ait ménagé ses efforts pour lutter contre les préjugés sexistes qui perdurent dans notre société. Dans quelques semaines, toutes les communes de plus de mille habitants seront pourvues de conseils municipaux strictement paritaires. Il en sera de même, dans quelques mois, pour les départements, avec l’astucieuse invention de cantons élisant des « binômes », un homme, une femme pour siéger dans les conseils généraux.

L’école se voit assigner comme tâche prioritaire de compenser la reproduction des stéréotypes masculins et féminins par des familles rétives à inciter leurs petits garçons à jouer à la poupée, et leurs petites filles à faire vroum-vroum avec le dernier modèle réduit de Porsche Cayenne.

On devrait pouvoir constater, dans quelques décennies, les bienfaits de ce combat historique contre le déterminisme biologique auquel notre espèce s’est  trop longtemps soumis, sous l’influence de religions inventées par des mâles.

Il reste pourtant un domaine qui résiste farouchement à participer à ce grand mouvement émancipateur du XXIème siècle, le sport, dans lequel une partie importante de nos concitoyens investissent des affects intenses, comme pratiquant(e)s ou spectateurs(trices).

On tente bien, du côté de chez Valérie Fourneyron, ministre socialiste de l’effort physique, de se mettre au goût du jour en imposant la présence de femmes dans les bureaucraties des fédérations sportives (ce dont les habitués des tribunes du Parc des Princes se fichent totalement), ou d’exhorter les fans de football à se passionner autant pour les exploits des «  Bleues » que pour ceux de la bande de voyous qui porteront nos couleurs au Brésil. Cause toujours, tu m’intéresses…

À l’exception de quelques sports comme le tennis, l’athlétisme ou le ski, dans lesquels les athlètes de sexe féminin (à l’exception de quelques tricheurs devenus tricheuses) jouissent d’un notoriété presqu’égale à celle de leurs homologues masculins, le reste du monde sportif réserve la gloire et la fortune aux champions mâles.

Cela doit cesser, et il n’est pas de tâche plus urgente que de « dégenriser », si l’on ose écrire, la pratique des sports les plus populaires, football, rugby, cyclisme. L’exemple de l’école, où la mixité à tous les niveaux s’est imposée à partir des années soixante du siècle dernier, doit maintenant être progressivement étendu   aux stades, et même au Tour de France. Cela commencera par une concertation nationale réunissant les pouvoirs publics, les fédérations sportives, les associations de supporters. Le gouvernement leur soumettra gentiment, mais fermement ses projets de réforme des règles des compétitions qu’ils organisent. Ainsi, toute équipe de football, de rugby, de cyclisme devra paritairement être composée d’hommes et de femmes, sur le terrain comme sur le banc de touche. On veillera à ce qu’aucune discrimination salariale ne soit tolérée en fonction du sexe. Dans le cas où une joueuse devient indisponible pour cause de maternité, un joueur masculin de l’équipe sera invité à prendre un congé parental de même durée pour s’occuper de ses gosses. On laissera ouverte au champ de la négociation la question de permettre, au rugby, aux dames d’être affectées aux postes d’avant, car il existe un risque, pour elles, d’être victimes de gestes déplacés au sein de la mêlée…Des crédits seront dégagés pour modifier l’agencement des vestiaires et des douches pour que la pudeur de chacun et de chacune soit préservée.

Dans le tour de France, on supprimera le classement individuel pour le remplacer par le seul classement par équipe, et France 2 sera invitée à retransmettre un temps équivalent des péripéties du peloton des dames et de celui des messieurs. Jean-Paul Ollivier se verra adjoindre une coéquipière d’égal talent pour décrire les merveilles de notre patrimoine sur le parcours de la Grande Boucle.

Pour les sports individuels, on appliquera la règle du binôme : courses, lancer et sauts verront des couples s’affronter, le vainqueur étant celui qui réalise la meilleure performance totale. Ainsi les champions du monde du 100 mètres plat 2013 seront les Jamaïcains Usein Bolt – Shelly Ann Fraser-Pryce en 20 secondes 48 centièmes. Pourquoi n’avait-on pas pensé à cela plus tôt ?

*Photo : NIVIERE/CHAMUSSY/SIPA. 00641997_000012.

Syrie : les enfants français du jihad

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syrie jihad valls

syrie jihad valls

Pendant toute l’année 2013, les élites politiques et médiatiques ont appelé l’opinion à soutenir une intervention en Syrie pour renverser la dictature baassiste en place. Parmi ces interventionnistes, venus de droite comme de gauche, chacun proposait, qui d’envoyer des armes aux rebelles, qui d’envoyer des experts militaires pour aider les rebelles, qui d’envoyer des soldats, qui de bombarder les forces gouvernementales. Une cacophonie interventionniste, bienveillante naturellement. Au nom du droit d’ingérence.

Pendant longtemps, la question du mélange des jihadistes fondamentalistes et des rebelles démocrates fut éludée. Quand elle est apparue évidente, les voix appelant à l’intervention se sont faites plus discordantes. Pourtant, même au sein du gouvernement, ministre des Affaires étrangères en tête, l’appel au soutien actif à la rébellion s’est fait entendre.

Laurent Fabius s’est fait entendre et il a même très bien été entendu. Selon le Ministère de l’intérieur, plus de 700 français ont quitté la France pour s’enrôler dans les rangs de la rébellion, aux côtés des jihadistes.

Plusieurs pères de famille s’en sont inquiété et certains ont réussi à récupérer in extremis leurs enfants partis en Syrie. Ils sont aujourd’hui de retour en France, entendus par la justice qui veut les inculper « d’association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme ». D’autres sont actuellement jugés en correctionnelle pour le même motif.

Une question se pose aujourd’hui. Qui sont les malfaiteurs ? Qui sont les apprentis terroristes ? Ceux qui sont partis en Syrie la fleur au fusil et dans la barbe ? Ou ceux qui jour après jour les y ont encouragés sur les ondes, à la télévision, au gouvernement ?

Un gouvernement qui joue les boutefeux, qui soutient la rébellion et qui ose accuser ceux qu’il a conduit à s’enrôler dans la rébellion d’être des malfaiteurs et des terroristes ? Un gouvernement qui s’est activé tout a long de 2013 sur le front de l’interventionnisme en Syrie via le ministère des Affaires Etrangères et qui s’active en 2014 sur le front de la répression des soldats perdus du jihad, via le ministère de la Justice. Quelle responsabilité ! Je n’aimerais pas être à leur place.

*Photo : AP21512995_000001. Anonymous/AP/SIPA.

Charte des langues régionales et minoritaires : un piège européen

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drapeau europe region

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Depuis samedi et la parution de la chronique de Natacha Polony dans Le Figaro, j’avais déjà l’idée de lui répondre et voilà qu’hier, Frédéric Rouvillois en remet une couche sur cette fameuse charte sur Causeur. Que mes deux amis me pardonnent mais, dans leurs plaidoyers respectifs contre « l’uniformité » jacobine, ils omettent quelques éléments qui ne sont pas sans importance.

Avant de vous les indiquer, chère Natacha, cher Frédéric, permettez-moi de vous rassurer : je ne suis pas -ou précisément je ne suis plus- le jacobin obtus que vous imaginez. J’ai longtemps pensé, effectivement, fruit de mon engagement séguino-chevènementiste et de mon origine -la Franche-Comté- dénuée de langue régionale, que mon jacobinisme était inséparable de mon attachement au triptyque Nation-Etat-République. C’est vous, Natacha, qui avez contribué à me faire évoluer sur le sujet. Je suis désormais plus sensible à cette diversité célébrée par Braudel et j’ai fini par trouver incohérent de la célébrer à mon tour sur les seuls plans géographiques et gastronomiques. Autant le reconnaître, la perspective d’allier la République à la diversité de ses territoires contre la globalisation avait même de quoi me séduire.

Seulement voilà, il ne nous est pas demandé de célébrer la diversité linguistique française, ce qui a du reste a déjà été fait en 2008, comme vous le rappelez, chère Natacha. Il nous est demandé de ratifier une charte. Une charte européenne. Et une charte européenne de promotion des langues régionales, certes, mais aussi minoritaires, ce que vous omettez tous les deux (opportunément ?). Cette charte pourrait avoir des conséquences inquiétantes sur notre droit.

Lors de la signature de cette charte, Lionel Jospin avait demandé à un juriste d’en étudier ses effets. D’après ce dernier, on pouvait adjoindre à la charte une déclaration interprétative permettant à la France de ne ratifier que 35 articles sur 98. Aujourd’hui, la possibilité de pouvoir piocher à la carte dans les articles de cette charte n’est plus si évidente. Son article 21- que les députés viennent d’approuver – dispose que le texte interdit toute réserve, hormis sur les paragraphes 2 à 5 de l’article 7. D’autre part, en son préambule, il est stipulé que «  que le droit de pratiquer une langue régionale ou minoritaire dans sa vie privée et publique constitue un droit imprescriptible ». Autant dire que, malgré la déclaration interprétative française, la Cour européenne des droits de l’Homme pourra très bien reconnaître à un justiciable de voir se dérouler son procès en occitan, ou à un couple armoricain de voir célébrer son mariage en breton. Cela constituerait un recul par rapport à l’ordonnance de Villers-Côtterets (1539), chère à François 1er. Juridiquement, rien n’est certain mais le doute est permis. J’avoue que ma confiance dans les jugements futurs de la CEDH n’est pas excessive. Chat échaudé…

Cette charte est européenne. Elle ne tombe pas du ciel. Qui en sont les promoteurs ? Un collectif, la FUEV (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen). Fondée en 1949, présidée par Joseph Martray puis par le séparatiste breton Lemoine, elle n’était pas sans lien avec les réseaux pangermanistes. Elle a malgré tout réussi à devenir un groupe de pression très puissant au point qu’on lui confie la rédaction de cette charte, ayant obtenu un statut de groupe de travail au Conseil de l’Europe. Véritable adversaire de l’Etat-Nation, la FUEV n’a pas rédigé cette charte dans un esprit braudélien, c’est le moins qu’on puisse écrire. Dès lors, comment peut-on rêver d’une alliance Nation-Territoires en acceptant de ratifier un tel texte ? C’est bien dans l’optique d’une Europe des ethnies qu’a été rédigée la charte des langues régionales et minoritaires.

Je veux bien que notre pays s’efforce de préserver son patrimoine linguistique. Mais à condition que nous le décidions nous-même, en nation souveraine. S’appuyer, pour le faire, sur un texte supranational rédigé par des ennemis de l’Etat et de la République, c’est sans moi. Et, franchement, pour commencer à bien vous connaître tous les deux, cela devrait être sans vous.

En 1969, lorsque le Général de Gaulle fit son discours à Quimper, il acta le fait que la nation étant redevenue solide et unie, il était temps de redonner la parole aux provinces et aux territoires. Et il proposa la régionalisation (qui n’était pas une fédéralisation !). Aujourd’hui, nous sommes une nation de moins en moins solide, unie et souveraine ; ce n’est pas le moment de diviser encore davantage le pays. Et puis, franchement, vous pensez vraiment que les langues régionales se meurent parce que nous n’avons pas ratifié cette charte? Il y a aujourd’hui possibilité de passer des épreuves en occitan ou en basque. Ne pas pratiquer le corse dans une école de  Bastia entraîne déjà la convocation de ses parents au rectorat !

Ce qui tue les langues régionales, à l’évidence, c’est l’éclatement des familles, le divorce de masse, la perte de la transmission, notamment au cours des grandes tablées qui réunissaient trois ou quatre générations le dimanche. Aujourd’hui, le dimanche, les Français courent pour rendre les gosses à la maman, ou au papa. Ils ont de moins en moins de temps pour ces grands banquets. Et quand ils forment une famille nucléaire classique, ils préfèrent aller à Casto ou se reposer d’une semaine de travail pas toujours épanouissante. Les nombreuses restructurations économiques intervenues depuis une trentaine d’années ont aussi déplacé de nombreuses populations françaises, de l’est vers l’ouest, et du nord vers le sud, contribuant à faire éclater les cellules familiales et à diluer le fait régional. Ce n’est pas la ratification de cette charte qui réglera ces problèmes.

Chère Natacha, Cher Frédéric, comme le rappelait Philippe Séguin dans un de ses meilleurs discours, « souvenez-vous du cri de Chateaubriand à la Chambre en 1816 : Si l’Europe civilisée voulait m’imposer la Charte, j’irais vivre à Constantinople ! » On ne saurait mieux résumer mon état d’esprit.

*Photo : *Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00673312_000001.

François Hollande et l’amour

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francois hollande femmes

francois hollande femmes

Comme nous l’écrivions, François Hollande tient sa promesse : il est normal. Il est normal jusque dans ses amours.

Les enfants ressemblent plus à leur temps qu’à leur père, écrit Guy Debord dans ses Commentaires à la société du spectle. On notera donc pour commencer l’aspect libéral-libertaire, très générationnel, de la vision hollandienne du couple. Ce refus obstiné du mariage, cette volonté de « vivre à la colle » comme disaient nos grands-mères, est surtout, derrière la revendication d’émancipation et d’autonomie, une espèce de mépris déguisé d’une institution qui a pourtant fait ses preuves. On ne demande pas au Président de vivre comme dans un roman de Chardonne, où le mariage apparaît comme la seule véritable aventure, une aventure modeste et héroïque, entre renoncements tranquilles et acceptation d’un bonheur qui ne se découvre que dans la durée. Mais au moins pourrait-il nous épargner ce mélange entre une goujaterie matoise et une vision purement consumériste de ce qu’est un couple: on s’aime, tant mieux ; on ne s’aime plus, au revoir. De toute manière, c’était Mitterrand qui lisait Chardonne mais Mitterrand était d’une vieille droite littéraire alors que François Hollande est simplement un moderne, de surcroît tout entier pétri de cette inculture propre aux technocrates d’aujourd’hui. On aurait pu, éventuellement, accepter cette attitude si elle avait été un lointain souvenir de Marx qui voyait dans le mariage bourgeois la forme la plus accomplie de la prostitution. Mais, on a beau faire, pas plus que l’on n’imagine Hollande lire Chardonne, on ne  l’imagine lire Marx. Après tout, n’est-il pas un social-démocrate assumé, maintenant ?

Pourtant,  là où la normalité de Hollande est encore plus forte en la matière, c’est dans le choix des femmes de sa vie. Hollande est désespérant d’endogamie, comme tous les présidents qui l’ont précédé. Examinons un instant ses destinées sentimentales aurait dit Chardonne, encore lui. Il a d’abord longtemps vécu avec une énarque de sa promotion. Ils ont tout fait ensemble : les enfants, les cabinets ministériels, la députation et la candidature à la présidence de la République. Ensuite, François Hollande est tombé amoureux d’une journaliste politique et puis, après la journaliste politique, il a eu une liaison avec une actrice. Quelle originalité ! Quelle prise de risque ! Et surtout quelle vision de la femme française d’aujourd’hui, puisqu’il est bien connu en France que toutes les femmes sont soit des politiques, soit des journalistes, soit des actrices. Et demain, qui sait, il quittera l’actrice pour une patronne de choc dans les nouvelles technologies présentée par Fleur Pellerin.

Dans les contes de notre enfance, il arrivait que les princes tombent amoureux des bergères et c’est pour cela que c’étaient des contes. Plus tard, adolescents romantiques, nous vibrions pour Ruy Blas, le valet qui en pinçait pour une reine,  le « ver de terre amoureux d’une étoile. » Là, on n’est plus chez Chardonne, mais du côté des surréalistes, de l’amour fou et du plus beau poème de Breton, «Union libre. »  Cet amour-là porte en lui le renversement de toutes les valeurs, il est la subversion de l’ordre social, il redistribue les cartes d’un jeu dont les règles s’inventent en même temps qu’on y joue. On ne s’y retrouve plus, on affole les familles, on bafoue la société, on désespère les gouvernements.

François Hollande a peut-être désespéré le sien, de gouvernement, mais uniquement pour des raisons de communication, pas pour des raisons de fond. Ce qui aurait été vraiment subversif, inquiétant, choquant, scandaleux, ce qui pour le coup aurait étonné, c’est que le Président de la République tombe amoureux, par exemple, d’une ouvrière de La Redoute promise au licenciement, d’une infirmière fatiguée dans une maternité sur le point de fermer, d’une prof de français dans une ZEP problématique ou encore d’une fliquette épuisée par la baisse des effectifs dans un commissariat de banlieue.

On imagine le scénario, forcément. Une visite présidentielle dans des conditions houleuses d’un site industriel occupé, les gardes du corps, les CRS, la bousculade. Le président qui se retrouve amené, le temps que les choses se calment, dans un local de repos. Là, une  syndicaliste, la trentaine, les yeux un peu cernés à cause des nuits de veille autour des braseros, lui tend gentiment un café. Leurs regards se croisent et c’est le coup de foudre. Rien ne sera plus comme avant pour le président comme pour la syndicaliste. Elle devient racinienne,

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. »

Lui devient flaubertien :

« Ce fut comme une apparition. »

Ils se revoient, bien sûr. Il a suffi d’un numéro de portable griffonné qui passe de la main à la main. Tous les deux ont l’impression de trahir et c’est délicieux, cette trahison. Leur nid d’amour n’est pas un appartement des beaux quartiers, c’est la chambre d’un Campanile dans la zone commerciale d’une sous-préfecture improbable. Le président écoute beaucoup la syndicaliste. Elle lui raconte la France à 1 000 euros par mois, la France de la précarité, la France de la peur, la France des vies qui se gâchent dans la mélancolie de l’aliénation.

Comme tous les amoureux, il a soudain envie de changer le monde car les amoureux sont heureux et veulent que le monde soit à l’image de leur bonheur. Plus personne ne comprend quand le Président annonce lors de ses vœux, puis de sa conférence de presse, un tournant radical : le voilà qui parle de démondialisation et même d’une sortie de l’euro, si les Allemands ne veulent vraiment rien comprendre. En attendant, pour relancer la consommation, il augmente les salaires de 20%. On s’étrangle chez les éditorialistes économiques, Standard and Poor’s dégrade la note de la France à BBB+ avec perspective négative, Pierre Gattaz dit qu’on l’égorge, l’UMP appelle à la désobéissance civile, le Front de Gauche demande au président d’éviter l’aventurisme gauchiste et le Front national ne sait plus quoi dire, ce qui repose tout le monde.

Quand le scandale éclate, Closer photographiant le couple montant dans une Clio de location à la sortie du Campanile, François Hollande clarifie très vite la situation. Il publie un communiqué d’une grande délicatesse. La syndicaliste arrive ensuite à l’Elysée avec son fils de six ans qui n’a pas de père. La presse people se moque des fautes de goûts et des bévues protocolaires de la nouvelle première dame, la presse politique s’interroge gravement sur la politique de la France qui serait orientée par les amours présidentielles. Le président s’en moque. Il continue. Sa popularité grimpe en flèche. Il s’en moque aussi. Il se marie avec la syndicaliste, reconnaît l’enfant.

Et cette fois-ci, ses ex comprennent que c’est vraiment fichu : il ne reviendra plus. Quant à la droite, elle, elle comprend que ça va être très compliqué, mais alors très compliqué pour 2017.

Mais Hollande s’en moque aussi. Il se demande même s’il va se représenter.

Après tout, quand on est amoureux, la vraie vie est ailleurs…

 

*Photo :  Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002.

La disgrâce du cavaleur

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goujat prostitution femme

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Karl Kraus à la rescousse

Après une discussion violente avec deux jeunes femmes m’intimant de retirer mon nom d’un certain manifeste, « esclavagiste » selon elles, publié par Causeur – sommation à laquelle, bien entendu, je n’ai pas donné suite –, je me suis rendu à cette triste évidence : pour elles, les hommes sont des porcs qui doivent être châtrés. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne manquent d’atouts : l’une est une actrice de cinéma adulée dans le monde entier, l’autre une présentatrice de télévision. Elles n’ont pas cessé de me répéter que les prostituées sont des « victimes », des victimes de « porcs » (elles n’ont pas ajouté « comme toi », mais sans doute l’ont-elles pensé). De toute façon, prostituées ou non, les femmes sont des victimes. Le grand mot, après « esclavage », était lâché : « victime ».[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi donc, le monde serait divisé en deux catégories : les victimes et les bourreaux. Les femmes – violées, trompées, manipulées, exploitées, harcelées, agressées, battues, vendues… – seraient, dès leur plus jeune âge, des victimes. Et les hommes devraient comparaître devant un gigantesque Tribunal de Nuremberg pour répondre des humiliations et des sévices qu’ils leur infligent – des plus jeunes dont ils abusent aux plus vieilles qu’ils délaissent. « Ce qu’ils veulent, me dit la plus exaltée, c’est éjaculer dans les yeux d’une femme. » Je n’y avais jamais songé. « Il faut, a-t-elle ajouté, une loi pour punir ces porcs. » Dans leur cerveau vibrionnant de haine, j’ai perçu que la peine de mort serait encore trop douce pour ces « porcs », ces porcs qui traitent le corps de la femme comme une marchandise. Et les pires des porcs, ce sont ceux qui veulent de la chair fraîche, qui râlent parce qu’une escort-girl annonçant 20 ans sur une pub en a 30 après vérification. Ils osent dire qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. « Et tu soutiens ces porcs ! », m’ont-elles lancé hargneusement. J’ai bien tenté, avec de prudentes circonvolutions, mais néanmoins en pure perte, de leur expliquer qu’il ne fallait pas confondre la morale et la loi. Et que les femmes sont souvent plus aguerries que ceux qu’elles présentent comme leurs « ennemis héréditaires ». J’ai cité saint Augustin, qui défendait la prostitution, arguant que, de même qu’il n’y a pas de villes sans égouts, il ne peut y avoir de vie sexuelle sans débordements, débordements qu’il convient de canaliser. La prostitution n’est peut- être pas l’idéal, mais on n’a pas trouvé mieux. « Et la castration chimique ! », s’est exclamée l’actrice. « Et les poupées gonflables japonaises qui reproduisent à la perfection la peau et les organes féminins… », a suggéré la présentatrice de télévision. En les écoutant, j’ai songé qu’il y avait quelque chose de pourri dans les rapports entre les hommes et les femmes et j’ai pris congé. Comme je sortais du restaurant, l’actrice est revenue à la charge : « N’oublie pas d’effacer ton nom de cette liste infâme ! Ce sera héroïque. »

Rentré chez moi, j’ai ouvert un livre de Karl Kraus et je suis tombé sur cet aphorisme : « Il voulait condamner sa bien-aimée à la liberté. C’est une chose qu’elles n’acceptent jamais. » Encore un « porc», ce Karl Kraus. Au hasard, j’ai cherché un autre aphorisme qui sauverait Karl Kraus, et moi de surcroît. Échec sur toute la ligne : « Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme », ose-t-il écrire.

L’homme qui aimait les femmes

Le soir qui précédait cette soirée houleuse, j’avais revu L’Homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Encore l’histoire d’un obsédé sexuel : Bertrand Morane, sublimement interprété par Charles Denner, est fasciné par les jambes des femmes, « ces compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Le titre que Bertrand Morane voulait donner au livre qu’il écrivait sur ses tribulations dans le monde féminin était Le Cavaleur. Le temps où les femmes avaient de la tendresse souvent, de la pitié parfois, du désir exceptionnellement, pour les cavaleurs, ce temps est-il révolu ? L’heure du règlement de comptes a-t-elle sonné ? Faut-il s’habituer à vivre dans un monde où les hommes sont des « porcs » et les femmes des « victimes » ? Je me souviens d’une époque, celle de mon adolescence, où elles étaient considérées comme d’éternelles enfants. La femme-enfant était même un idéal, au même titre que la ravissante idiote, la Lolita ou la libertine.

Cette époque, qui confère tout son charme aux films français des années 1960 et 1970, est-elle définitivement révolue ? La disgrâce du cavaleur se trouve-t-elle sans rémission ? Un aphorisme de Karl Kraus me sortit de la déprime : « Il n’y a pas plus malheureux sous le soleil que le fétichiste qui aspire à une chaussure féminine et qui est obligé de se satisfaire d’une femme entière. » Je l’avoue : je suis un dépravé… Tout au moins dans le sens où l’entend Karl Kraus : quelqu’un qui a encore de l’esprit là où les autres n’ont plus qu’un corps.

Mépris, vanité et pruderie

Il ne me restait plus qu’un dernier recours : Camille Paglia, la féministe américaine la plus subversive, qui met à sac systématiquement le « politiquement correct » et dont chaque livre tient du contrepoison social, comme ceux de mon amie Annie Le Brun d’ailleurs. Camille Paglia soutient qu’en réduisant les prostituées à de malheureux cas sociaux ayant besoin de leur aide, les féministes de la classe moyenne se rendent coupables de mépris, de vanité et de pruderie. Camille Paglia rend hommage à la prostituée, maîtresse du royaume de la sexualité dans lequel les hommes ne peuvent pénétrer qu’en payant. « La prostituée, écrit Camille Paglia, est une brillante analyste, non seulement dans sa capacité à échapper à la loi, mais aussi dans l’intuition qu’elle a de cette pléiade unique de conventions et de fantasmes qui produit un orgasme chez un inconnu. » Grisélidis Réal ne disait pas autre chose. Et Camille Paglia rappelle également que la prostituée est souvent une femme d’affaires avertie dotée d’un audacieux esprit d’entreprise : les mères maquerelles des maisons closes, avec les abbesses du Moyen Âge, furent les premières femmes chefs d’entreprise.

Une anecdote pour conclure : chacun sait que les psychiatres invitent souvent d’anciennes prostituées sur les plateaux de télévision pour qu’elles fassent le récit larmoyant de leur précédente activité et dire qu’elles n’étaient que les victimes égarées d’abus sexuels commis pendant leur enfance. « En écoutant la radio chez moi, raconte Camille Paglia, j’ai un jour entendu le docteur Joyce Brothers déclarer avec assurance : “Il n’y a pas de prostituées heureuses” ; ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre tout haut : “Docteur Brothers, il n’y a pas de psychiatres heureux non plus !” »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51018656_000001

La peste et les coléreux

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manif jour colere

manif jour colere

Les événements du Jour de colère du 26 janvier ont déjà été rapportés ici et par deux excellents reporters, inutile de revenir sur le détail de cette mascarade. Mais je voudrais m’adresser directement aux organisateurs, masqués, de cette manifestation. M’adresser à vous, Grégoire, Frédéric et quelques autres parce que, malgré votre anonymat, je vous connais. Je vous connais parce que nous sommes nés dans le même monde, au même endroit symbolique dirais-je, et que nous avons fréquenté parfois les mêmes paroisses. Je précise ceci parce que je sais que vous êtes catholiques, et s’il me souvient que dans votre jeunesse vous avez fréquenté certain groupuscule aux méthodes brutales, je croyais que vous aviez tourné la page. Mais il semble qu’il soit des violences dont on ne se débarrasse jamais, quand bien même on croit dans le Christ. Si je m’adresse à vous, c’est aussi que je sais que si vous n’êtes pas des crapules, vous avez  pourtant couvert, volontairement ou non, une réunion sur la voie publique où l’abject le disputait au ridicule. J’ai du mal à croire que vous ayez pu ignorer qu’à votre cortège de « contribuables en colère » et de catholiques dépités par l’échec des Manifs pour tous se joindraient des lascars crétins de banlieue cornaqués par un Alain Soral triomphant. J’ai du mal à comprendre qu’alors que Dieudonné lui-même avait appelé à vous soutenir, vous ayez pu ne pas imaginer quels slogans antisémites allaient fleurir sur le pavé parisien. Et j’ai encore plus de mal à comprendre comment, pas une seule fois depuis, vous n’ayez exprimé publiquement votre désapprobation vis-à-vis de ces faits – qui sont réels, ils se sont passés précisément en bas de chez moi.

En vous abstenant de toute condamnation, en vous abstenant de plus de parler à visage découvert – avez-vous peur de vos idées ? – vous avez objectivement déshonoré les combats que vous assuriez mener. Je vous laisse bien volontiers la défense du libéralisme économique, assassiné selon vous par une introuvable « dictature socialiste » que je ne vois nulle part dans le programme du Medef que notre président s’apprête à appliquer, et dont je me demande d’ailleurs comment vous arrivez à la lier à l’antilibéralisme soralien. Mais je ne vous laisse pas le droit de salir la lutte contre le « mariage pour tous » ou encore contre l’idéologie du genre en faisant hurler « Faurisson a raison ». Je ne vous donne pas non plus la permission de convoquer des jeunes catholiques idéalistes – certains sont mes frères et sœurs – pour leur faire côtoyer la lie de l’antisémitisme 2.0, où l’espérance du califat universel fricote avec la dénonciation des 200 familles d’un maurrassisme rance. Je ne vous laisserai jamais le droit de faire accroire, non seulement à ces gamins perdus dans les sables de youtube et de facebook, mais encore au public français, que le catholicisme de France aujourd’hui, ce puisse être l’éruption de cette haine contre la « communauté organisée ». J’aimerais enfin qu’on me fasse connaître le rapport entre les lois misérables de ce gouvernement et les juifs de France, ou d’Israël, ou de New York, ou de n’importe où. Sûr que lorsqu’on se sera débarrassé – comment d’ailleurs ?  – des 600 000 juifs de ce pays, tout ira bien, la banque cessera de nous voler, l’Etat confiscatoire disparaîtra, les agressions dans les banlieues ne seront plus qu’un lointain souvenir, la croissance repartira, les embryons seront reconnus comme des êtres humains et il n’y aura plus de burqa. Bien entendu.

Vous avez le droit de ne pas aimer cette République, qui nous aura si durement traités, et l’on peut reparler mille fois de l’Algérie française, de mai 68, de Pétain, du modernisme, de l’affaire des fiches, de la loi de 1905, ou même remonter à la mort du roi ou au génocide vendéen. Pourquoi pas. Mais je crois que j’aime la France au moins autant que vous, et je sais que son honneur a toujours été de refuser l’usage du bouc-émissaire, justement parce que cette France est chrétienne. Aussi qui touche à un cheveu des juifs porte immédiatement atteinte à l’honneur de la France, et donc au mien. Les juifs, oui, disons-le, et plus aujourd’hui encore qu’hier, relisez Bernanos. Ces juifs qui pouvaient dire à une époque que l’on était heureux comme Dieu en France et que l’on rend aujourd’hui malheureux comme Finkielkraut. Les juifs qui quoi d’ailleurs ? Qui dominent le monde et la finance ? Ne me faites pas rire. Comme si dans certaines banlieues favorisées que l’on connaît très bien vous et moi, les bons parents catholiques n’inscrivaient pas en masse leurs enfants à HEC ou au concours du barreau. Comme si dans les vingt premières fortunes françaises, il n’y avait pas une majorité de vieilles familles catholiques. Mais ceux-là, vous ne les attaquez pas, et au contraire vous traitez avec eux contre le péril communiste – extrêmement menaçant de nos jours.

Alors, je ne crois pas que vous soyez vous-mêmes capables de toucher à un cheveu d’un juif, et je connais le secret de votre stratégie, qui est comme pour Soral d’utiliser le pseudo-prolétariat immigro-musulman comme une arme conservatrice contre la postmodernité de la gauche. Manquerait plus que vous soyez financés par la Syrie et par l’Iran. Mais je crois que vous avez manqué un épisode : ici, ce n’est pas le Liban, c’est la France et l’alliance « antisioniste » avec votre Hezbollah de pacotille, si elle avait lieu, ce qu’à Dieu ne plaise, non seulement se retournera contre vous, mais vous discréditera à jamais. Vous ajouteriez seulement la défaite au déshonneur.

Je voudrais croire que vous avez été abusés lors de cette manifestation, et que vous ignoriez ce qui allait se produire – même à la marge. Mais j’avoue que j’en doute, d’autant plus que, répétons-le, nulle part vous ne vous en êtes désolidarisés. Et si vraiment vous êtes persuadés qu’il s’agit de lutter contre le complot judéo-maçonnique ou quelque chose d’approchant, dites-le clairement. Au moins, nous saurons définitivement que nous ne sommes pas dans le même camp.

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000034.

Affaire Razzy Hammadi : mais que fait la police du langage ?

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razzy hammadi bartolone

razzy hammadi bartolone

Le député socialiste Razzy Hammadi a été malencontreusement filmé dans les rues de Montreuil alors qu’il assénait des coups de poing à un adversaire tout en l’apostrophant dans les termes suivants : « Fils de pute ! … Enculé de ta race ! » et en formulant cette  menace : « Je vais faire descendre toutes les cités de Montreuil ». Interrogé le 19 janvier par BFMTV sur le comportement de cet honorable parlementaire, M. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, a fustigé non pas ce comportement, mais les « salopards » qui, en diffusant la vidéo sur internet, l’avaient porté à la connaissance du public en le détachant de son contexte, celui d’une agression dont, selon ses propres dires, M. Hammadi aurait été victime. On ne s’étonnera pas de trouver le mot « salopards » dans la bouche d’un président de l’Assemblée nationale qui, le 12 février dernier, avait traité d’ « abrutis » les députés centristes quittant l’hémicycle pour protester contre le refus du Premier Ministre de répondre lui-même à une question posée par leur chef de file : depuis que l’élection de mai 2012 a mis un terme à l’ère de la vulgarité sarkozyste, l’heure de la distinction socialiste a sonné et Jean-Luc Mélenchon, qui se flatte de parler « dru et cru », est manifestement devenu l’arbitre suprême de ses élégances.

Le jugement porté par M. Bartolone ne laisse pas cependant de susciter plusieurs interrogations. On s’étonnera tout d’abord que le quatrième personnage de l’État ne voie aucun inconvénient à ce qu’un représentant de la Nation victime d’une agression menace ses agresseurs non pas de l’intervention de la force publique, mais d’un recours à la violence privée, comme un vulgaire bijoutier de Nice, ou pire encore puisqu’il se fût agi là de faire déferler des hordes de banlieusards supposés agressifs en vue d’ une expédition punitive. On s’étonnera ensuite que M. Bartolone retienne ici l’excuse de provocation alors que ni lui ni ses amis politiques ne l’avaient prise en compte lorsqu’un ancien Président de la République avait répondu : « casse-toi pauv’con ! » à un quidam qui venait de lui lancer : « Me touche pas, tu me salis ! ». On s’étonnera enfin qu’il se montre dans le cas d’espèce à ce point attentif à un contexte auquel ni lui ni ses amis politiques n’avaient accordé la moindre importance dans d’autres circonstances où des images analogues avaient tourné en boucle à la télévision et sur internet telles des conséquences coupées de leurs prémisses, pour le dire en termes spinozistes.

Ainsi la séquence où un ancien ministre de l’intérieur avait déclaré le 25 octobre 2005 : « Vous en avez assez ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser » a été diffusée et citée des centaines de fois amputée de ce qui l’avait précédée et de ce qui l’avait suivie. Ce qui l’avait précédée : l’arrivée du ministre au commissariat d’Argenteuil sous une pluie de projectiles et surtout la phrase adressée du premier étage de l’immeuble par une habitante, d’origine maghrébine, au ministre et à laquelle le propos de celui-ci était la réponse : « Quand nous débarrasserez-vous de cette racaille ?». Ce qui l’avait suivie : les discussions manifestement très cordiales du ministre avec des « jeunes » de la cité qui n’étaient pas, eux, des lanceurs de projectiles.  Dans cet épisode, la réalité des prémisses et des suites ne reposait pas sur le seul témoignage de l’agressé, mais, comme l’a montré Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005, avait été observée et filmée par des journalistes qui ont délibérément choisi de ne pas les porter à la connaissance du public. Dans ce cas comme dans le précédent, si les apostrophes de Sarkozy, par leur vulgarité et leur démagogie, étaient répréhensibles même dans leur contexte – et il ne fait aucun doute qu’elles l’étaient – pourquoi avoir mis tant de soin à les présenter hors de leur contexte ? Et pourquoi les protecteurs de M. Hammadi sont-ils aujourd’hui si soucieux de restituer le contexte dans lequel les grossières injures de ce dernier ont été proférées ?

Les injures en question méritent d’être examinées avec soin. Dans « enculé de ta race », il y a « enculé » et il y a « de ta race ». S’agissant de la seconde partie du syntagme, il semble que l’honorable parlementaire ait oublié que la race n’existe pas, ou plutôt n’existe plus depuis que lui-même, en tant que législateur, a contribué à la faire disparaître le 16 mai 2013 au motif qu’elle servait de fondement « aux pires idéologies ». S’agissant de la première partie, il faut reconnaître que M. Hammadi s’inscrit dans une tradition qui a ses lettres de noblesse. On se souvient comment l’humoriste subversif Didier Porte avait fait rire les auditeurs de France Inter au mois de juin 2010 en plaçant dans la bouche de Villepin l’apostrophe suivante : « j’encule Sarkozy, il a pas de couilles ce mec-là » et comment son comparse rebelle Stéphane Guillon l’avait aussitôt relayé en déplorant qu’on ne puisse plus « sodomiser le chef de l’État ». On n’a pas non plus oublié le franc succès remporté par Guy Bedos lançant à Éric Besson dans une émission télévisée diffusée le 29 mars 2010 sur France 4 : « Monsieur le Ministre, allez vous faire enculer ! ». Or ce comique a un fils prénommé Nicolas qui exerce également la profession de comique et dont les prestations prouvent qu’au rebours de ce qu’enseigne la sagesse des nations, des pères prodigues engendrent des fils qui ne sont pas avares. Ce Bedos bis a enchanté les spectateurs de l’émission de Ruquier On n’est pas couché le 11 janvier dernier en clamant à l’intention de son confrère Dieudonné :  « Ma quenelle à moi, ça s’appelle une merguez et je te l’enfonce dans ton gros cul de Breton inculte ». Les politiques ne sont pas en reste avec les comiques puisque Jean-Luc Mélenchon après qu’il eut abreuvé d’injures un jeune étudiant en journalisme nommé Félix Briaud et après que celui-ci eut diffusé sur internet la vidéo de la scène, le menaça sur son blog de poursuites judiciaires (là encore le délinquant n’est pas celui qui commet le délit, mais celui qui le fait connaître) en assortissant cette menace d’un graveleux : « Ça va, Félix, tu la sens celle-là ? ».

Décidément la sodomie a le vent en poupe, si j’ose dire, du moins chez les progressistes. Cela pourrait être cohérent avec les résultats du sondage  réalisé entre le 24 février et le 1er mars 2012 sur un échantillon national représentatif de 1411 personnes âgées de 18 ans et plus qui nous apprend que les électeurs de gauche, auxquels ceux du Front national viennent une fois de plus en renfort, sont plus nombreux que les électeurs de droite à pratiquer la sodomie : 57% pour le Front de gauche et 48% pour le PS contre 43% seulement pour l’UMP et le Modem. Mais on se trouve alors en présence d’un étrange paradoxe : pourquoi une pratique à ce point plébiscitée par le peuple de gauche est-elle utilisée par ses plus éminents représentants pour stigmatiser et déshonorer leurs adversaires ? Le mystère se dissipe si l’on s’avise qu’à travers la sodomie, c’est l’homosexualité masculine passive qui est visée : jamais une femme n’est traitée d’  « enculée », et pas davantage un homme d’ « enculeur », ni par M. Hammadi, ni par M. Bedos, ni par M. Bedos. L’insulte ne peut avoir son sens d’insulte que si est présupposé par l’insulteur le caractère méprisable de l’homosexuel qui a le statut de partenaire passif dans la relation sexuelle. Ce mépris est ancestral comme Michel Foucault l’a mis en évidence en analysant l’ « antinomie du garçon » dans le cadre de la pédérastie grecque, c’est-à-dire la contradiction dans laquelle se trouve pris le jeune homme de naissance libre qui en tant que jeune est objet de plaisir, mais qui en tant que libre, c’est-à-dire futur citoyen, ne peut se reconnaître comme objet, à l’instar de la femme ou de l’esclave, à l’intérieur d’ une relation sexuelle « qui est toujours pensée dans la forme de la domination ». De même pour l’insulteur contemporain la femme est naturellement vouée à la passivité – il n’a alors que faire des études de genre – tandis que l’homme qui sodomise assume glorieusement sa virilité en dominant son partenaire sexuel, sous-homme assimilable à un esclave – il n’a alors que faire de l’égalité démocratique et de la critique bourdivine de la domination. On peut ici s’étonner que des progressistes choisissent d’exprimer leurs convictions politiques dans la langue des préjugés les plus réactionnaires

« Enculé de ta race » conjugue ainsi l’injure à connotation raciste et l’injure à connotation homophobe : c’est du tout en un. Dès lors il y a des silences qui intriguent et l’on se demande si la police du langage, d’ordinaire si prompte à surgir pour dresser un procès-verbal au premier contrevenant venu, n’ose pas s’aventurer dans certains territoires perdus pour la République. Lorsque le député UMP Alain Marleix a parlé de son collègue Jean-Vincent Placé comme de « notre Coréen national », cette expression, qui aurait pu passer pour taquine et affectueuse, lui a valu une plainte pour injure raciale et l’indignation de Dominique Sopo, président de SOS racisme, de Cécile Duflot et d ‘Éva Joly qui a alors dénoncé une « lepénisation des esprits » autorisant des « remarques ignobles ». Cependant « enculé de ta race » laisse Éva Joly de marbre et Dominique Sopo impavide. Pour Pierre Bergé ceux qui trouvaient à redire à la loi instituant le mariage homosexuel ne pouvaient qu’être homophobes, mais Pierre Bergé ne trouve rien à redire à « enculé de ta race » ou à « Monsieur le ministre allez vous faire enculer ». Mais que fait donc la police du langage ?

*Photo:  Ruthflickr.