160 000 manifestants selon les organisateurs et 17 000 selon la police. Avec la manifestation du « Jour de colère » de dimanche, la guerre des chiffres suscite de nouvelles interrogations : y avaient-ils vraiment des organisateurs ? Et combien de pandores faisaient partie du cortège ?

J’ai longuement hésité avant de me rendre sur place. Les conditions météo n’incitaient pas vraiment à battre le pavé ce jour-là, au milieu des cortèges de Civitas, des partisans de Dieudonné et des bonnets encore rouges de colère. Comme le fait remarquer un ami qui a décidé avec sagesse de rentrer chez lui : « Les révolutions ça se fait au printemps ou en été. L’hiver on fait juste des martyrs. » La colonne de Juillet qui se dresse derrière nous lui donne entièrement raison : « À la gloire des citoyens français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830. » C’est imparable.

Avec une demi-heure de retard, nous voilà déjà à la peine pour rattraper le cortège. S’agirait-il d’un marathon de la colère ? Je m’attends presque à trouver en arrivant une cinquantaine de manifestants avançant à marche forcée, entourés par un cordon de CRS rigolards. On n’est pas loin du compte en découvrant finalement le cortège : la présence policière est impressionnante et la foule des manifestants est singulièrement étirée. J’aurai la surprise, le soir venu, d’être plus proche du comptage policier que de l’estimation des organisateurs. 160 000 vraiment ? Certains prennent clairement leurs rêves pour des réalités. On est certainement plus proche des 25 à 30 000, grand maximum.

Ce qui ne relève pas du domaine du fantasme en revanche, c’est le dispositif policier. Les flics et les CRS sont littéralement partout, bloquant les rues transversales, montant la garde devant les magasins, voire les entrées d’immeuble. Cette présence policière massive ajoute à la tension palpable dans le cortège. Un peu partout au milieu des rangs clairsemés des manifestants, de petits groupes de trois, quatre ou cinq personnes évoluent avec rapidité sur le théâtre des opérations, certains tenant déjà des bâtons improvisés à la main. La jeunesse des participants est notable ainsi que leur diversité, pour reprendre le mot à la mode. Elle est là la France « black-blanc-beur », dans la rue, en capuche, en doudoune et, malheureusement pour les bonnes âmes, elle n’est pas venue chanter du Yannick Noah ou crier gloire à Zidane. Les pétards explosent un peu partout, les (rares) journalistes se font traiter de collabos et des slogans sans équivoque fusent un peu partout : « Mort aux juifs et aux sionistes ! », ou la variante « Juifs hors de France ! », alternent avec « Hollande Démission !» et « Valls facho ! ». Juché sur un placard électrique, un type enchaîne les quenelles face à la foule, visiblement très satisfait. Un peu plus loin des partisans de Dieudonné brandissent un ananas et se font huer par quelques crânes rasés qui passent avec un grand drapeau arborant une croix celtique. Il y a un ou deux « macaque ! » qui volent. Les masques tombent dans cette ambiance de guerre civile verbale et il est difficile de ne pas voir l’antisémitisme virulent qui unit cette partie-là du cortège, il crève les yeux. Il y a ceux qui font des « juifs et des sionistes » les responsables de tous les malheurs de leur communauté opprimée, et puis il y a ceux qui n’ont jamais perdu de vue une vieille tradition politique. Les mots d’ordre, de l’anti-hollandisme à l’antisionisme, sont suffisamment vagues ou fumeux pour donner à tout ce beau monde un semblant d’unité mais il y a de quoi s’y perdre entre dieudonnistes, soraliens, partisans de Civitas, bonnets rouges, patrons en colère et racailles sur le sentier de la guerre. Même un petit groupe d’anars tout de noir vêtus avec leur drapeau en berne – que font-ils là ? Ce sont des Black Blocs qui se sont égarés ou des antifas venus chercher la baston? – ont l’air d’avoir du mal à s’y retrouver. Je vois encore des excités crier « mort à la finance et aux juifs ! » Seront-ils donc si sûrs d’avoir détruit la finance quand ils auront exterminé tous les juifs ? L’ami qui m’accompagne rappelle la sentence d’August Bebel : « L’antisémitisme, c’est le socialisme des imbéciles. »

Manuel Valls a dû plus ou moins penser la même chose et se dire que quelques imbéciles bien énervés lui fourniraient un bon prétexte pour démontrer plus que jamais la réalité de la menace fasciste en France et la nécessité du bouclage idéologique. Nous réussissons à prendre un peu d’avance sur le cortège pour déboucher sur la place Vauban et prendre conscience que tout est organisé pour former une parfaite souricière. Toutes les grandes avenues qui partent de la place sont barrées de camions de CRS et de barrières de police. En dépit de ce présage funeste, la fête continue. Une scène géante a été installée et la sono vomit pour l’instant du Shakira sur la place détrempée par la pluie. Le tube de la dernière coupe du monde de football, Waka Waka, résonne à pleins tubes alors que l’avant-garde des premiers manifestants débouche sur la place. La France Black-blanc-beur est cette fois bien sortie du bus de Knysna et elle défile avec l’extrême-droite radicale. Je me demande comment les fins analystes du Nouvel Observateur ou du Monde vont décortiquer ça.

Les flics en civil ne manquent pas. S’il y a une chose qui ne changera jamais en France, c’est leur inaptitude complète à se grimer en manifestants. Un type de quarante ans qui se baguenaude en doudoune et jean délavé, bière à la main, tout en jetant des coups d’œil plus ou moins discrets au bouclage du cordon de flics sur l’avenue de Breteuil, aurait l’air moins repérable avec un sweatshirt « police nationale ». Les agents provocateurs n’auront de toute façon pas beaucoup de peine à faire dérailler cette étrange fête de la colère au vu de l’ambiance générale même si « le coup de filet antifasciste » ne servira qu’à attraper quelques sardines : huit mises en examen sur plus de deux cent cinquante interpellations. Le bilan de la journée n’est pas très brillant non plus pour les colériques : un pauvre flic blessé gravement après s’être pris un pavé dans la mâchoire, quelques excités complétement intoxiqués par leur antisionisme, ou leur antisémitisme, obsessionnel, une procession hétéroclite de « jeunes issus de la diversité », groupés derrière leur idole, une extrême-droite perdue, elle, dans sa diversité et un gouvernement trop heureux de pouvoir s’indigner à bon compte. Ce jour-là, la colère n’aura pas été très bonne conseillère.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000004.

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