Le débat sur les langues régionales qui a eu lieu à l’Assemblée nationale les 22 et 23 janvier derniers confirme que le déboulonnage de la tradition républicaine se poursuit petit à petit – paradoxalement à l’instigation de ceux qui se proclament les héritiers les plus intransigeants de cette même tradition, et au grand dam des descendants de ceux qui en étaient jadis les adversaires les plus résolus.

Sous la Révolution française, la mise en place de cette « tradition » avait en effet consisté à escamoter systématiquement toutes les réalités naturelles, historiques, géographiques ou culturelles, remplacées par des institutions manifestant un pur volontarisme : l’objectif avoué étant de substituer aux vestiges d’un passé honni les artifices de la raison et de l’uniformisation – un néologisme inventé trois quarts de siècle plus tôt par l’un des inventeurs de l’idée de Progrès, l’abbé de Saint-Pierre – en vue de construire la République « une et indivisible ».

C’est ainsi qu’en décembre 1789, on établit la division départementale : pour des raisons pratiques, certes – permettre à chaque habitant des 83 départements d’arriver en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de celui-ci -, mais surtout, idéologiques : car il s’agit d’abord, en inventant cette nouvelle carte, de briser des habitudes, des traditions, des attachements, des coutumes. Présentant la réforme le 3 novembre 1789, le conventionnel Thouret évoquait la nécessité de « détruire l’esprit de province, qui n’est dans l’État qu’un esprit individuel, ennemi du véritable esprit national. » Dans le même sens, on entreprend une véritable révolution toponymique, officialisée par un décret du 25 vendémiaire an II qui invite les communes à changer « les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition« .

Suivant la même logique, on (re)définit le peuple, en substituant aux « peuples » pluriels de l’Ancien régime, liés à un territoire, à une langue, à une culture spécifique – «  les peuples de Provence, de Bretagne, de Bourgogne », etc.-, un Peuple unique, uniformisé, abstrait, formé d’individus indistincts et interchangeables, ce que l’on peut appeler un « Peuple légal », dans la mesure où il est défini par la constitution et n’existe que par elle. Selon l’article 7 de la constitution du 24 juin 1793, « le peuple est l’universalité des citoyens français » : il n’est plus désormais que l’ensemble de ceux qui, en vertu de la loi, ont le droit de participer à l’expression de la volonté générale – conformément aux thèses du Contrat social, où Rousseau affirmait que ce qui constitue le peuple n’est autre que le pacte par lequel les individus, quittant l’état de nature pour entrer ensemble dans l’état social, vont ce faisant, produire «  un corps moral et collectif » appelé État dont les membres «  prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine. »

Enfin, on entreprend l’éradication des langues régionales : on connaît à ce propos le fameux  Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française de l’abbé Grégoire, présenté à la Convention  le 16 prairial an II (4 juin 1794). Un rapport qui s’organise autour d’un raisonnement très simple : le patois est un vestige du passé féodal, et un moyen de s’opposer au progrès, « un obstacle à la propagation des lumières », « un vecteur du fanatisme. » Par conséquent, il est indispensable de l’extirper si l’on veut fonder la République: « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. » Ainsi, pour «  fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. » Et donc, anéantissement des patois : « l’unité de l’idiome est une partie intégrante de la révolution. »

Or, ces trois « fondements granitiques » de la tradition républicaine – le découpage départemental, le Peuple conçu comme un ensemble de citoyens identiques et interchangeables, l’exclusivité de la langue française- sont tous en voie de déboulonnage. Et à chaque fois, c’est la gauche qui s’en charge, ou du moins, qui lance le processus, la droite défendant bec et ongles des principes et une logique qu’elle avait implacablement combattus pendant deux siècles.

Ainsi est-ce à la gauche socialiste que l’on doit la renaissance des régions en 1982, et peut être leur prochain renforcement, si François Hollande honore ses promesses ; c’est la gauche qui, en 1991, remet en avant la notion pré-révolutionnaire de peuple, avec la loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse dont l’article premier dispose que « La République française garantit à la communauté historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses intérêts économiques et sociaux spécifiques.» Et c’est encore la gauche qui, en déposant une proposition de loi constitutionnelle tendant à ratifier la Charte européenne des langues régionales, s’érige en promoteur des identités et des traditions, contre l’uniformisation archaïque inspirée de l’abbé Grégoire – « lui qui, notait  Jean-Jacques Urvoas lors du débat parlementaire, disait, devant le comité d’instruction publique : « il faut extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolonge l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». Une proposition suscitant la fureur d’Henri Guaino qui, lui, n’hésite pas à se réclamer du bon abbé, et s’étonner de « voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXsiècles contre le legs de la Révolution française ».

Une fois de plus, on joue à fronts renversés. Est-ce à dire que les choses ont changé, au point de s’inverser, depuis 1951 et l’époque où Charles Maurras défendait, contre l’Académicien Georges Duhamel, une proposition de loi MRP visant à introduire à l’école l’enseignement des « dialectes » ? Pas vraiment : dans Jarres de Biot, l’essai qu’il consacrait à la question, le vieil écrivain royaliste notait déjà les menaces que l’hégémonie linguistique anglo-saxonne faisait peser sur le français. Et soulignait que l’objectif d’une revalorisation des langues régionales n’est pas de nuire, d’affaiblir ou de concurrencer la langue de Racine, mais au contraire, de la conforter et de l’enrichir – de même que la décentralisation a pour but de renforcer l’Etat, et que l’amour de la « petite patrie » préfigure celui qu’on doit à la grande.

Soixante trois ans plus tard, l’exposé des motifs de la proposition de loi prend acte que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée pour ne pas dire hostile, n’est plus tenable ». Qu’il n’y a plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique ». Bref, qu’il faut rompre avec le culte de l’uniformité,  réconcilier la France « avec la multiplicité de ses racines », et ce faisant, adopter une position qui lui permettra de défendre de façon cohérente, au niveau international, la place du français face à l’anglais et aux langues dominantes.

*Photo: MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006

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