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En Droit, la forme n’est pas une question de forme

juges elisabeth levy daumier

Jacques M. a de la chance. Pesaient sur lui des accusations très graves. De viols et d’assassinats. Après plusieurs procédures, des années de détention, il a été définitivement acquitté en 2008. Il a touché 200 000 € d’indemnisation et vit aujourd’hui avec sa femme et son fils exerçant la profession de maçon.

Le 29 janvier 2014, une « information » indique que son ADN aurait été retrouvé sur les vêtements d’une des victimes. Pour le déplorer, la presse a rapporté « qu’en l’état actuel du droit français, l’intéressé ne pouvait définitivement plus être inquiété ». Des sites pour réclamer un nouveau procès se sont ouverts, ainsi que des pages Facebook remplies immédiatement de dizaines de milliers de signatures. Des parlementaires, appliquant comme toujours la règle : « un fait divers une loi », ont sollicité un nouveau texte qui aurait permis de mettre fin à ce que l’on appelle « l’autorité de la chose jugée en matière pénale ». Et une partie de l’opinion publique a suivi, démontrant une fois de plus son inculture judiciaire, et son incompréhension de ce qu’est la justice pénale. L’impunité de Jacques M., s’il est vraiment coupable, ce qui n’a encore jamais été établi, peut apparaître difficilement supportable. Mais on ne traite pas des questions de justice et surtout de principes aussi essentiels sous la pression de la clameur et du besoin compulsif de punir. L’auteur de ces lignes est très à l’aise pour en parler, ne faisant pas partie particulièrement des indulgents, et des adeptes de la théorie de l’excuse.

De quoi s’agit-il ? Qu’est-il demandé ? Tout simplement l’abolition, la suppression, l’abandon d’un principe qui date (comme d’habitude) du droit romain. Exprimé en latin par l’adage «Non bis in idem », il dispose qu’on ne juge pas un homme deux fois pour les mêmes faits, dès lors qu’une décision de justice définitive a été rendue. C’est « l’autorité de la chose jugée ». Qui n’est pas là pour protéger les assassins, mais bien les innocents. Nos militants acharnés de la restriction des libertés, réclamant en urgence une nouvelle loi, oublient au passage qu’il faudrait que le Parlement français viole à cette occasion plusieurs textes que notre pays s’est solennellement engagé à respecter : la Convention européenne des droits de l’homme,  le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et enfin, l’article 50 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Mais pourquoi s’arrêter à de tels détails des lors qu’il s’agit de flatter ?

Mais surtout, et c’est pour moi le plus grave, cela remettrait en cause un bloc de principes qui sont la pierre angulaire d’un dispositif qui nous permet de vivre ensemble. La « justice pénale » n’est pas un idéal philosophique. Justice avec un petit j, elle est un dispositif pragmatique, prosaïque et surtout humain destiné à faire fonctionner la société des hommes.

L’État, énorme progrès, s’est arrogé l’exercice de « la violence légitime » qui est le « pouvoir sur les corps », violence terrible qui peut s’exprimer par la peine de mort ou par l’enfermement à vie entre quatre murs. Ce pouvoir absolument indispensable qui doit être exercé avec rigueur, cette formidable puissance, l’État l’a arraché à la justice privée, à l’arbitraire. Qui veut se rappeler les mécanismes de la vendetta tout en lisant un magnifique roman se reportera à l’ouvrage d’Ismaïl Kadaré  Avril brisé et à la description du «Kanun » albanais.

Le problème rencontré par l’État est qu’il doit s’en remettre à des mécanismes gérés par les hommes. Avec leurs limites, leurs faiblesses, leurs petitesses, qui impliquent qu’on ne peut pas leur faire confiance. Alors pour protéger les droits de ceux qui respectent les règles du jeu, on a mis en place tous ces mécanismes qui ne sont finalement que l’expression de la défiance vis-à-vis de la faiblesse humaine. Et le moyen de protéger de l’arbitraire.

Notre civilisation et celles dont nous sommes issus ont  inventé la collégialité des décisions parce que l’on ne peut s’en remettre à un seul, le double degré de juridiction parce qu’une collégialité peut quand même se tromper, la charge de la preuve à l’accusation, le bénéfice du doute profitant à l’accusé, la présomption d’innocence, le droit à un avocat pour rééquilibrer (si peu) la formidable dissymétrie entre l’État et l’individu poursuivi. Le secret professionnel de celui-ci qui devrait être absolu (et qui dans les faits ne l’est plus depuis longtemps). Tout Ce formalisme dont les utilitaristes nous disent qu’il est encombrant serait là pour protéger les méchants ? Absurde proposition, c’est exactement le contraire. Il est là pour éviter d’exposer les gentils à l’arbitraire.

Ces contraintes sont combattues par ceux qui croyant agir pour un idéal de Justice, oublient que l’on parle d’un système pragmatique, prosaïque et faillible. Probablement animés aussi par le désir si humain de vengeance, ils ne veulent pas que l’on privilégie la forme sur le fond, alors que c’est la condition impérative de la légitimité de la décision de punition de ceux qui ont transgressé gravement la règle publique. En refusant ce respect, en faisant poursuivre à cette justice des objectifs qui ne sont pas les siens ils mettent en cause le pacte social et exposent les innocents.

Tournons-nous vers ceux qui ont réfléchi, écrit, travaillé à la mise en place de ces progrès de civilisation. Écoutons ce que nous dit l’un des plus grands d’entre eux  Rudolf von  Jhering  qui a si bien démontré que le formalisme présent au sein de l’organisation et du fonctionnement de la justice était le principe protecteur des droits des justiciables. Il nous a légué cette magnifique sentence : « Ennemie jurée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

On constate avec tristesse, jour après jour, toutes ces tentatives régressives pour mettre à bas des règles et des principes dont certains sont parfois bimillénaires. En France, un coupable en liberté est une horrible injustice, un innocent en prison à peine un désordre.  Alors que c’est exactement le contraire. On privilégie la poursuite et la punition. La presse applaudit lorsque l’on foule aux pieds les règles de procédure dès lors que c’est pour mettre en cause un élu. On fait du fonctionnement de la justice un absolu, alors qu’elle est d’abord et avant tout humaine et que grâce à tout ce formalisme elle peut faire de son mieux.

Alors, voir Jacques M. en liberté peut mettre en rage. Non seulement je le comprends, mais je le partage. Mais, c’est le prix à payer. Pour que l’État puisse continuer à remplir légitimement la mission que nous lui avons confiée : juger en notre nom à tous. Pas de Pierre de Paul ou de Jacques. Non, d’une abstraction qui s’appelle le peuple français. Par l’application des règles dont il s’est doté qui sont notre héritage et que nous devrions mieux préserver. On doit surmonter ces sentiments, et cette colère. Pour préserver ce qui doit l’être. Cela s’appelle la vertu. Les Romains savaient la pratiquer. Ce sont eux qui nous ont légué l’essentiel de ces règles.

 

 

Les Highlands scotchés à l’Angleterre?

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ecosse angleterre ue

De quoi José Manuel Barroso a-t-il peur ? D’un nouveau Kosovo? De ne pas obtenir l’unanimité au moment de reconnaître le nouvel État ? Ou a-t-il peur que l’indépendance soit synonyme d’églises et de monastères saccagés et de chrétiens persécutés? Rassurons-le: l’Écosse n’est pas le Kosovo. Mais justement: c’est peut-être cela qui l’ennuie.

Les Écossais vont se prononcer en septembre pour ou contre l’indépendance de leur nation, qui fait partie depuis trois siècles du Royaume-Uni. Dimanche soir, mon attention a été retenue par une déclaration de José Manuel Barroso. Interviewé sur la BBC, le président de la Commission européenne jugeait en effet qu’il serait « extrêmement difficile, voire impossible » pour une Écosse indépendante d’adhérer à l’Union européenne.

Alors que l’on reparle de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et que la Commission européenne envisage d’accorder le statut de candidat à l’Albanie, cet avertissement n’a pas manqué de surprendre les indépendantistes écossais. José Manuel Barroso a précisé que l’adhésion «doit être approuvée par tous les autres membres de l’Union européenne ». On sait que l’Espagne, qui est confrontée aux velléités indépendantistes des Catalans, et peut-être ensuite des Basques, a averti qu’elle s’opposerait à l’entrée d’une Écosse indépendante dans l’Union européenne. Aurait-on peur d’un nouveau réveil des nations? La déclaration de José Manuel Barroso fait d’ailleurs écho à celle de Viviane Reding qui, en 2012, avait déjà mis en garde le gouvernement catalan: «l’Union européenne ne peut reconnaître une indépendance unilatérale». Pourtant, en 2008, lorsque le parlement kosovar proclama unilatéralement l’indépendance du Kosovo, la Commission européenne avait supplié les 27 pays de l’Union européenne de se mettre unanimement d’accord pour reconnaître le nouvel État. En vain. José Manuel Barroso a-t-il donc peur que l’Écosse soit un nouveau Kosovo? En l’écoutant dimanche, on aurait pu le croire. Encore une fois, rassurons-le: l’Écosse n’est pas le Kosovo. Alors que les Serbes, au Kosovo, se sont fait spolier par un siècle d’immigration albanaise, l’Écosse est une vieille nation. Oui, mais c’est justement le problème.

La vice-premier ministre écossaise, Nicola Sturgeon, europhile, a aussitôt réagi aux propos de José Manuel Barroso, qu’elle a qualifiés de «grotesques». Assez naïvement, elle a mis en avant «la volonté démocratique du peuple écossais», comme si cet argument allait faire entendre raison à des technocrates européens qui n’ont, bien souvent, aucune légitimité démocratique. En fait, les déclarations de José Manuel Barroso montrent une fois de plus que l’Union européenne n’aime pas les nations: elle ne peut donc pas applaudir leur émancipation.

En effet, nos élites européennes perçoivent la Nation comme un anachronisme. À un moment où la mondialisation est source d’une insécurité à la fois sociale et culturelle, elles sont incapables de comprendre que la Nation est un ciment nécessaire. Elles préfèrent diaboliser le nationalisme: ne conduit-il pas forcément au racisme, à la guerre et, disons-le, au fascisme?

Aussi, c’est cette volonté d’en finir avec le nationalisme, qui a, en partie, motivé la construction européenne dans une Europe durablement traumatisée par la Seconde guerre mondiale. Très vite, avec le prétexte du commerce, la construction européenne est devenue une entreprise de déconstruction des États-nations. On a remplacé les nations par un marché unique et on a voulu croire que le libéralisme était un universalisme qui permettrait de dépasser les différences culturelles. L’euro, monnaie unique, devait être le symbole de cette nouvelle Europe: les dix-huit États qui l’utilisent forment ce que l’on appelle la zone euro. Avec la zone euro, tout comme avec les eurorégions, qui sont des entités territoriales transfrontalières, on a donc cherché à créer un espace intégré, c’est-à-dire effacer les frontières qui séparent les nations.

Or la zone euro n’apparaît-elle pas aujourd’hui comme un territoire artificiel, sans culture ni passé, c’est-à-dire sans identité? Certains détails sont révélateurs: alors que la menue monnaie continue à faire référence aux différentes nations, les billets d’euro, eux, sont dépersonnalisés et ne représentent rien qui n’existe ou qui n’appartienne à une nation en particulier. On est dans un monde irréel, sans habitants et sans identité, où l’on ne trouve que des fenêtres, des portes ou des ponts qui ne mènent nulle part. Les Écossais sont prévenus: leurs billets d’euro ne pourraient pas être à l’effigie de William Wallace ou de Robert Bruce. Ni même à celle de David Hume ou d’Adam Smith. La Banque Centrale européenne a justifié ce choix: « Les billets en euros représentent les styles architecturaux caractéristiques de sept périodes de l’histoire culturelle de l’Europe –classique, roman, gothique, Renaissance, baroque et rococo, architecture « verre et acier » et architecture moderne du 20e siècle– et font ressortir les trois grands éléments architecturaux que sont les fenêtres, les portails et les ponts. Aucun motif ne représente un bâtiment ou un monument existant. Les billets ne comportent pas davantage de motif à caractère national. »

Une histoire culturelle de l’Europe qui se résume à des «styles architecturaux»: nos technocrates européens auraient-ils une vision d’abord matérialiste de l’histoire? Ont-ils seulement une vision de l’histoire? N’ont-ils pas d’ailleurs cette prétention, propre aux totalitarismes, de croire que leur Europe est l’aboutissement de l’Histoire? L’euro n’est qu’un aspect de l’effacement des nations souhaité par les élites européennes. Mais il est significatif. Aujourd’hui, non seulement les populations précarisées par la crise ne s’identifient pas à la monnaie unique mais elles sont de plus en plus nombreuses à la remettre en question. Ce fut sans doute l’erreur des technocrates européens: en construisant l’Europe contre les nations, ils ont hypothéqué les chances de succès du projet européen.

De la même façon, ils se sont attaqués à l’identité même de l’Europe: ils ont nié les racines chrétiennes de l’Europe lorsqu’ils ont refusé de les mentionner dans le préambule de la Constitution européenne. La référence aux racines chrétiennes aurait pourtant permis aux citoyens de mieux s’identifier au projet européen car le christianisme reste l’un des plus importants facteurs d’identification entre les peuples, au-delà des frontières nationales. Mais non: la conception de l’Europe qui domine est purement technocratique, débarrassée de toute référence culturelle ou historique. Peu importe que le libéralisme soit acculturé et n’ait plus, par conséquent, aucune morale. Peu importe, également, que les citoyens soient acculturés: c’est pour cela que les Albanais du Kosovo seront toujours préférables aux Écossais.

Les citoyens ne doivent pas avoir de racines: l’essentiel, c’est qu’ils consomment. Mais surtout, José Manuel Barroso qui avertit les Écossais qu’une Écosse indépendante ne pourra pas adhérer à l’Union européenne et Viviane Reding qui explique aux parlementaires français «qu’il n’y a plus de politiques intérieures nationales»: n’est-on pas en train d’assister à l’avènement d’une véritable technocratie, plus dirigiste que vraiment libérale, qui s’obstine à mépriser les identités, les nations et les peuples?

*Photo : AP21521263_000001. Scott Heppell/AP/SIPA.

L’humour, stade suprême de la violence

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Causeur. Les défenseurs de Dieudonné invoquent une sorte de droit au blasphème rigolard qui permettrait de se moquer de tout, y compris d’Auschwitz. Et après tout, il y a beaucoup de blagues juives sur les camps. Mais on dirait que le rire lui-même a changé: Omniprésent, il est aussi devenu ricanement. Bref, nous ne vivons pas sous le règne de l’humour, mais sous la férule de l’humorisme. Que nous est-il arrivé ?

Ariel Wizman. Mon envie de rire est permanente, c’est pourquoi je réfléchis autant que possible dessus. Ce qui nous est arrivé, c’est que le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence. Un quart de nos jeunes sont au chômage, avec beaucoup de temps, et pour certains des pulsions extrêmement violentes à assouvir. L’humour leur sert de défouloir. Et cela va des chroniques que l’on entend à la radio, apparemment innocentes mais bien plus cassantes qu’auparavant, à des exécutions publiques goguenardes. Aujourd’hui, l’humour, c’est souvent une excuse pour éviter de réfléchir et cogner direct.

Il n’en est pas toujours allé ainsi. L’ironie, la distance, l’esprit sont des moyens de comprendre, de dévoiler, de démystifier. Et la France peut se prévaloir d’une longue tradition dans ce domaine…

 Rien ne m’énerve plus que ce recours réactionnaire à la tradition ! C’est l’argument terroir, employé à tout bout de champ : ne luttons pas contre la prostitution puisqu’elle a été chantée par Piaf, applaudissons à tout ce qui se dit drôle puisque c’est notre « tradition » de blaguer sur les politiques ou les races, etc. On convoque comme de grands sages les pseudo-humoristes du passé qui font jurisprudence sur toutes les transgressions. Ah ! À leur époque, on aurait pu dire ci ou ça… Ah s’ils étaient encore là, le petit pète-sec et le gros beauf (c’est toujours les mêmes qu’on invoque) ! Personnellement, ils ne m’ont jamais fait rire et rien ne me prouve qu’ils aient été des gens bien, même s’ils servaient de dieux lares aux Français. Quand on voit la liste des personnalités les plus populaires aujourd’hui, il y a de quoi s’inquiéter. Dans notre pays, on fait un totem avec n’importe qui, y compris des gens qui ne se sont pas manifestés depuis quinze ou vingt ans..[access capability= »lire_inedits »]

En fait de tradition, nous pensions plutôt à Molière qu’à Coluche ou Desproges… Passons.  Seulement, on ne peut pas vivre sans rire. En tout cas, nous, on ne veut pas !

Dans le privé, l’humour, surtout noir, est un remède aux misères. Entre gens liés par une complicité, le recours à une certaine méchanceté ne me pose aucun problème. Dans la sphère publique, surtout quand le fond de l’air est aussi anxiogène qu’aujourd’hui, la méchanceté, aussi  brillante soit-elle, est beaucoup plus meurtrière, irresponsable. Elle s’installe souvent là où le talent est un peu poussif. Donc la méchanceté envahit l’humour, l’actualité est sans cesse tournée en dérision et l’humour se substitue au journalisme. L’humoriste est celui qui réalise un bénéfice en vendant aux gens leur propre misère, leur propre médiocrité.

En somme, vous aimez bien l’humour, à condition qu’il soit « gentil » et s’abstienne de blesser qui que ce soit ? On va un peu s’ennuyer, non ?

Vous devriez vous méfier de la dénonciation du « politiquement correct » que j’entends derrière votre question. Dénonciation tellement confortable… Les pseudo-comiques pseudo-banlieusards d’aujourd’hui sont des copiés-collés d’Eddy Murphy et de tous les stand-up afro-américains. Sauf qu’eux étaient drôles et politiquement corrects. Et je les admire, alors que je n’admire nullement le lourdaud transgressif. Aux États-Unis, les membres du Tea Party s’insurgent de l’interdiction d’appeler les Noirs « Négros » et les juifs « Youpins ». Désolé, mais vous attendrez pour vous lâcher que le monde ressemble à Blade Runner ! Ce n’est toujours pas bien d’être raciste, homophobe ou misogyne. Ou alors on ne vit pas ensemble, on ne paye pas d’impôts et on se tire tous dessus !

N’y a-t-il pas une façon de dire « négro » au second degré, pour dénoncer le racisme et pas les noirs, comme Montesquieu quand il parle de « l’esclavage des nègres » ?

Bien sûr que oui. Dans certaines sociétés des Caraïbes, Blancs et Noirs se moquent les uns des autres, mais c’est ancré dans leur civilisation. Puis ils dansent ensemble. Mais il faut savoir danser. Ici et maintenant, dans un monde où l’on s’agite sans grâce, nous devons veiller à ne pas heurter autrui et à imposer à notre pensée une certaine subtilité.

Au risque d’anesthésier totalement le débat public ?

Lorsque les choses se mettent à trop chauffer, on doit se dire de soi-même : « Non, ce n’est pas digne. » Celle-là, je la ferai plus tard, ou en privé. Voyez comme l’humour est obsédé par la scatologie et la punition anale – « Je vais te niquer, te la mettre profond ! », et tous les gestes qui vont avec. Le porno-nazisme du mâle dans toute son amertume, qui prend le fait d’avoir un pénis pour une force… Eh bien, je pense que cette force du faible, qui humilie, ce n’est pas drôle. Premier ou second degré, on ne dit pas qu’on sodomise des êtres humains réduits à l’état de savon : un point c’est tout !

Sans admettre de telles extrémités, le rire ne fonctionne-t-il pas aussi sur la transgression ?

Si on a recours à la transgression, c’est peut-être qu’on n’est pas très drôle au départ. Or, il n’y a plus que de la transgression. On organise des débats télévisés en cherchant l’invité qui ira le plus loin possible, des télé- réalités avec des crétins qui s’injurient et se balancent des « Tu sers à rien, connasse ! ».

« Péter à table » – pardon pour cet écart –, c’est ce que l’on appelle la lutte contre le «système » ! N’y a-t-il pas un lien entre cette recherche de la limite, le ricanement permanent et le conspirationnisme ?

Bien sûr ! Du reste, certains comiques se prennent pour Edwy Plenel, en parsemant leurs sketches d’allusions signifiant : « On sait bien ce qu’il y a derrière tout ça… » Pourquoi enquêter, chercher la vérité, quand un récit humoristique, allusif (« Vous voyez de qui je parle… ») et transgressif (« J’en dis pas plus, le pouvoir nous écoute… », est tellement réconfortant ?

Surtout que cela permet, en prime, de diffuser en contrebande des idées haineuses bien plus efficacement que dans un discours politique…

Effectivement, l’humour a la capacité assez étrange de faire passer une pathologie mentale d’un individu à une foule. Un psychopathe qui fait rire passe pour un esprit libre. Un fou qui dit des conneries peut être très drôle, surtout s’il a du talent. Mais quand ce fou parle de questions géopolitiques ou sociologiques à son public, cela pose un autre problème.

Le problème, y compris dans notre discussion, c’est que tout se mélange, puisque le même mot désigne des choses radicalement opposées – humour, dérision, rire, ricanement. On ne peut pas tirer un trait allant de Rabelais à Dieudonné, d’ailleurs, vous ne le faites pas. mais vous admettrez qu’à l’opposé du néo- humour d’aujourd’hui, il y en a un autre, qui est peut-être un humour d’« avant » quoi que vous en pensiez, qui illumine de grandes œuvres…

Évidemment ! Pour moi, le véritable humoriste est plus proche d’un Blake Edwards, d’un Charlie Chaplin ou d’un Stéphane de Groodt. C’est quelqu’un qui voit l’absurdité des choses et la transforme en quelque chose de signifiant pour toutes les situations de la vie. Dans Le Dictateur, il n’est jamais question d’Hitler, ni du nazisme, et pourtant cela nous parle de l’un et de l’autre. Quand on voit Le Ministère des démarches ridicules des Monty Python, on est ailleurs, et pourtant cela nous parle de l’administration ! Il y a quelques années, l’un de nos humoristes professionnels les plus « célébrés » montait sur scène, prenait une voix particulière, disait « Jospin ! » et toute la salle se marrait. Pour moi, ce « gag » résume toute la misère intellectuelle de l’époque.

Pourquoi serait-il moins noble de rire de l’actualité ?

Parce que l’actu, c’est LA chape de plomb, l’image même de notre asservissement, la litanie des mots d’ordre obligatoires qui délimite notre univers mental. Avec les médias, les blogs, les réseaux sociaux et maintenant les « applis » pour smartphones, nous sommes abreuvés en continu d’informations qui ne nous concernent pas. Dès le matin, on nous sert le brouet qui, tout au long de la journée, sera accommodé à diverses sauces – Julie Gayet, les impôts, etc. L’un commente sérieusement, l’autre ricane, mais il s’agit toujours de la même nourriture très pauvre. Et je le répète : ces choses ne nous concernent pas. On travaille sur notre ennui pour nous engager à réfléchir sur tout, sur n’importe quoi. « Concernant », en journalisme, c’est l’équivalent de « 5 étoiles » en hôtellerie, le Graal. Du coup, on croit penser des choses sur le devenir de la société, sur la mondialisation, mais c’est une pensée low cost, une pensée journalistique qui ne nous offre que l’illusion d’une vie intellectuelle. À force d’être appelé à tout commenter, tout le monde se prend pour Sartre !

Ne participez-vous pas à cette entreprise – autant que nous d’ailleurs ?

Absolument ! J’y participe, mais au moins j’y réfléchis… L’actu, c’est le système. Ceux qui prétendent le « défier » devraient commencer par ouvrir des livres, pas des flux de news à 2 balles.

Plaidons tous coupables de complicité passive… il y a un phénomène nouveau : le pouvoir des amuseurs appointés qui officient le matin sur toutes les grandes radios…

Je parlerais plutôt de « vanneurs ». Le « vanneur », même quand il est une femme, a quelque chose à voir avec la figure virile, la camaraderie ambiguë et agressive qui a cours dans les bandes de garçons. On dit d’ailleurs « Il est trop fort ! » parce qu’il met des tartes dans la gueule du faible. De tels rites initiatiques ont toujours existé : dans un groupe, vous vous soumettez à un sacrifice rituel : chez les Hell’s Angels, c’est se faire tabasser ; pour tel autre groupe, il faut tuer… Le vanneur est un chef de bande pour ceux qui n’en ont pas.

Une « vanne », n’est-ce pas aussi de l’humour ?

Bien sûr, et comment ! Mais on peut aussi voir l’humour comme une lutte un peu élégante et complice. On peut être en permanence au bord du rire, stimulé, sans subir une « chute » toutes les trente secondes. L’autre aspect du vanneur est qu’il n’avance aucun argument. Il peut être totalitaire parce qu’il est impossible de lui répondre.

Le problème n’est donc pas que l’humour soit un combat, mais qu’il ne soit pas un combat à la loyale. Les humoristes chassent en meute ceux qui n’ont aucun moyen de se défendre (et qui sont parfois fort peu recommandables, d’ailleurs).

En humour, il faut éviter d’assimiler les défauts des gens à des vices. Éviter le bizutage. Il parle lentement ? Il est alcoolique ! Il est vieux ? Non, il est gâteux ! J’y vois un risque de fascisme.

Sans doute, mais cela n’explique pas la considération dont jouissent ces humoristes, devenus une corporation. Pourquoi leur délègue-t-on le droit de penser et de dire le monde ?

Tout simplement parce que le monde de l’écrit, de la réflexion, n’est plus respecté par la rue. L’homme de la rue ne voit pas pourquoi quelqu’un penserait au-dessus de lui ni pourquoi il devrait faire marcher son intellect quand il a juste envie de se marrer. Lui, il aime entendre des gens qui font des vannes, à la télé et à la radio comme au bistrot. Et comme toute hiérarchie est devenue insupportable, celui qui appartient à l’élite doit s’aligner sur le chauffeur-livreur du coin qui vocifère. Surtout, pas de « prise de tête » ! Dans la guerre aux intellos, l’humour sert de guillotine publique.

C’est donc bien que ces comiques ne s’attaquent pas au pouvoir, ils en font partie. et en réalité, ils sont plus puissants que les dirigeants élus…

Depuis Mai-68, le cynisme a remplacé l’engagement, qui fait neu-neu romantique. Le « J’en ai rien à foutre ! » tient lieu de militantisme. Et les rieurs emmenés par des « comiques » sont le premier parti de France !

Le bouffon est devenu roi…

Ce qui m’ennuie, avec ce genre d’image, c’est qu’elle se réfère à des catégories anciennes qui ne nous aident pas à comprendre des phénomènes sans précédent. Notre monde est radicalement nouveau, nous devons apprendre à penser un cosmos où on rencontre des nazis noirs, des rastas blonds antigays, des porno-stars pro-chiites et des staliniens libertaires…

Dans ce chaos intellectuel et moral, la dérision est partout, mais l’esprit de sérieux aussi. N’est-ce pas paradoxal ?

Dans le comique, il y a un grand esprit de sérieux ! Faut surtout pas les chercher, les grands comiques ! Ils savent ce qu’ils disent, leurs thèmes sont « lourds » ! Qu’aujourd’hui, les gens aient besoin de passer par je ne sais quel conflit dans le monde, ou assise raciale ou sociologique pour rigoler, c’est la preuve même qu’ils ne savent plus rire des choses qui sont la base de l’étonnement face au monde, comme quelqu’un qui tombe dans la rue. Il n’y a plus qu’Antoine de Caunes pour se marrer avec le corbeau qui bouffe les colombes lâchées par le pape. C’était chaplinien !

Vous ne citez que des comiques morts ! Avez- vous fait le deuil de la fantaisie ?

Il n’y a plus de fantaisie depuis la mort de Michel Serrault. J’exagère ! Mais en quoi les humoristes dont on parle aujourd’hui amènent-ils de l’espoir, de l’optimisme, de la respiration? Quand Édouard Baer arrive sur scène, il respecte ce devoir de gaieté. Hélas, alors que l’humour noir a tout envahi, le dandysme et la fantaisie ont été monétisés. Par l’art contemporain, entre autres.

Décidément, vous êtes plutôt désespérant !

Disons que ma fantaisie du moment, c’est de faire la gueule à l’humour qui, pour le coup, s’est un peu trop pris au sérieux. Je fais une pause. J’arrête de me demander : « Qui est drôle ? » pour me demander : « Qui propose une alternative au matraquage comique ? »

Comment échapper au rire de lynchage ? Devons- nous nous surveiller ?

Beaucoup de gens éduquent leurs enfants à ne pas rire de certaines choses et moi aussi. J’essaie d’initier les miens au rire de partage plutôt qu’au rire de lynchage, celui de Louis de Funès, des Monty Python, de Valérie Lemercier, de Joël Séria, de Wodehouse, de Woody Allen, de Chris Esquerre, des sketches de Poiret et Serrault, bref tout ce qui donne envie aux gens d’être inventifs, d’être dans le moment, dans la vie !  Si cet humour-là disparaît, on sera vraiment dans la merde ![/access]

*Photo: Hannah.

Ukraine : L’Occident s’en (re)va-t-en guerre

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ukraine bhl russie

En tête de son blog, Bernard-Henri Lévy met en exergue cette citation toute martiale : « l’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre ». Et chaque année l’actualité internationale donne malheureusement à BHL l’occasion, non pas de philosopher, mais d’inviter le monde à faire la guerre.

Ce fut la Bosnie, le Darfour, l’intervention en Libye dans laquelle il a joué un rôle si déterminant, l’appel à intervenir en Syrie, c’est désormais la guerre contre la Russie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

BHL arpente les plateaux télévisés et les studios de radio pour inviter les Européens à s’insurger contre les crimes russes en Ukraine (?!), à engager un bras de fer contre la Russie, pour libérer les Ukrainiens du joug « soviétique ». Pardon du joug « russe », car il semblerait que BHL n’ait pas encore été averti que le rideau de fer avait été levé, que l’Ukraine avait recouvré son indépendance, que des élections libres avaient amené au pouvoir le gouvernement ukrainien actuel. Il faudrait que quelqu’un le lui dise.

Et  dans son discours de Kiev, BHL associe la répression gouvernementale contre les émeutiers pro-européens qui assiègent le parlement ukrainien, aux pogroms cosaques contre les juifs, aux massacres par la famine orchestrés par Staline, aux victimes de l’holocauste à Babi Yar. On comprend qu’avec de telles références les habitants de Kiev aient envie de se révolter !…

Il serait peut-être temps qu’on réunisse une petite équipe composée d’historiens, de philosophes, de psychologues (surtout !) pour organiser un petit séminaire  de formation afin de calmer BHL et lui expliquer que la tension entre le gouvernement ukrainien et ses opposants n’a rien à voir avec l’holocauste ou la répression soviétique. Que c’est faire injure aux victimes de Hitler et de Staline que de les associer à ces péripéties politiques. Que la raison de tout homme sensé n’est pas de jeter de l’huile sur le feu en Ukraine, mais d’apaiser la situation. Que l’intérêt de l’Union Européenne n’est pas de s’inventer un nouvel ennemi en la personne de Poutine et de la Russie. Que l’intérêt de l’UE est d’agir de concert avec la Russie pour amener leurs supporters respectifs à rechercher une solution politique et pacifique. Qu’on ne peut pas partir en guerre à tout instant contre tous les moulins à vent de la terre.

Il faudrait surtout que BHL se (re)mette enfin à penser, à philosopher, à réfléchir sur le monde avant de nous asséner ses injonctions martiales à tout bout de champ. Et si vraiment il en est incapable, que Jean-Yves le Drian lui donne un bon d’enrolement à la Légion étrangère pour 5 ans. Ça nous fera un peu d’air et ça lui permettra de défouler ses instincts guerriers sur l’un ou l’autre des territoires d’opération où la France est engagée.

*Photo : FRANCESCA VOLPI/SIPA. 00676432_000012.

JO : les femmes aussi ont une bonne descente !

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Najat Vallaud-Belkacem n’a pas relevé l’information et c’est bien dommage car cela aurait apporté de l’eau au moulin de son rêve d’égalité parfaite homme-femme. La bonne nouvelle est venue  des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, pourtant surveillés de près par la dictature homophobo-poutinienne. La suissesse Dominique Gisin et la slovène Tina Maze ont été déclarées ex-aequo, au centième de seconde près, dans la descente dames après 2, 173 kilomètres de course, ce qui est une grande première dans l’histoire du ski alpin.

Bien sûr, on objectera que ce sont deux femmes qui sont égales ici mais il faut bien un commencement à tout et il s’agit tout de même d’une belle avancée car il paraîtrait que cela n’allait pas de soi, cette égalité femme-femme, et que les préoccupations des néo-féministes des centres villes différent parfois légèrement de celles des ouvrières de La Redoute à Roubaix, par exemple.

Maintenant, il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers : on attend de la ministre que la descente dames soit rebaptisée de façon moins machiste et plus dégenrée, voire que des hommes qui se sentiraient skieuses, à un moment donné de leur vie sexuelle et sportive, puissent prendre part à cette épreuve. À condition, cependant, de ne pas en profiter pour rafler les médailles d’or sous le fallacieux prétexte qu’ils descendraient plus vite. Ce qui ne serait pas très sportif, reconnaissons-le.

La Belgique, ça pique

euthanasie enfant belgique

Le 13 février dernier, la Belgique est devenue le premier pays au monde à autoriser les enfants atteints d’une maladie incurable souhaitant abréger leurs souffrances à pouvoir faire le choix de l’euthanasie. En étendant aux mineurs cette possibilité offerte aux adultes douze ans plus tôt, le législateur n’a pas souhaité l’assortir d’une  limite d’âge comme aux Pays-Bas mais a préféré la conditionner à la « capacité de discernement» de l’enfant qui, par ailleurs, doit se «trouver dans une situation médicale sans issue entraînant le décès à brève échéance » et être confronté à une «souffrance physique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable ». Il devra au demeurant être conseillé par une équipe médicale et un psychiatre ou un psychologue, et recevoir l’accord parental.

Comme à chaque « avancée sociétale », on a joué partition de la lutte contre l’hypocrisie et l’inégalité contre une certaine conception de la civilisation, plaçant les partisans de cette loi dans le camp des esprits tolérants et ses détracteurs dans le camp des rétrogrades. Et c’est ainsi qu’un arsenal législatif est venu encadrer une pratique qui existait de toute façon nous a-t-on dit, en même temps qu’il reconnaissait l’égalité de l’enfant et de l’adulte devant la douleur, s’est-on empressé d’ajouter. En matière de sophisme, on ne saurait mieux faire. Car cette réflexion s’appuie à la fois sur la violation d’un interdit comme motif de légitimation de celui-ci et sur un principe d’égalité dont la portée ne connaît aucune limite en soi. Comme si la traque de l’illégalité devait voir entérinées toutes les transgressions au risque que la loi devienne la simple spectatrice du défoulement des passions de chacun.

Non moins absurde, la loi a soumis l’autorisation faite à l’enfant de procéder à son euthanasie à sa capacité de discernement. Mais comment juger de la capacité de discernement d’un enfant et quelle autorité pourrait bien y prétendre ? Alors qu’il ne peut contracter mariage, voter ou se présenter à une élection, se rendre au casino, dans certains cas conduire une mobylette et a fortiori une voiture, se passer d’une autorisation parentale pour se rendre à une sortie scolaire, que sa responsabilité pénale est limitée voire nulle et que sa responsabilité civile relève de ses parents, voilà que l’enfant est propulsé, sur une question qui n’est ni plus ni moins que celle de sa vie ou de sa mort, en être autonome et émancipé, à même de décider de son sort. Confronté à la souffrance dont la mesure est purement subjective, à tout le moins élastique, la loi belge sert à l’enfant la mort comme échappatoire idoine, comme seule issue en réalité. Un enfant peut-il se détacher de la loyauté à ses parents et de la confiance qu’il remet dans le corps médical pour prendre sa décision?

Et que dire de la responsabilité que l’on fait incomber aux médecins qui auront à assumer cet acte ? Comme le soulignait récemment le philosophe et ancien ministre Luc Ferry, l’euthanasie fait peser sur le médecin la charge de procurer cette mort. Il n’est alors plus question d’autonomie de l’individu en ce qu’il fait appel à autrui pour exécuter sa volonté. En cela l’euthanasie n’est pas une affaire individuelle car elle transforme subitement le médecin en porte-flingue, la prétendue dignité comme rémunération.

Récemment, l’euthanasie d’un girafon au zoo de Copenhague a soulevé une émotion planétaire. Les journaux, les réseaux sociaux, les stars cathodiques du monde entier se sont élevés pour dénoncer un acte inhumain. La loi belge aura eu bien moins d’effets. Seul le veto du roi peut encore venir contrer le choix du parlement. C’est le sens de la pétition adressée à Philippe de Belgique et qui compte aujourd’hui pas loin de 140 000 signatures.

*Photo:CLOSON DENIS/AMADUZZI/SIPA. 00655587_000017

Yougoslavie : les guerres du déracinement

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despot miel krajina

Écrivain-éditeur suisse d’origine serbo-croate, Slobodan Despot vient de publier Le Miel (Gallimard). Ce conte polyphonique narre l’aller-retour au pays natal de Vesko le Teigneux, qui doit exfiltrer son père apiculteur de son village natal reconquis par l’armée croate. Sans pathos ni ressentiment, Despot nous guide au pays des ruches à flanc de colline, où les ogres bourrus montrent une émotion contenue face aux atrocités interethniques du milieu des années 1990. Le Miel interroge avec grand style l’identité et l’histoire d’une terre et d’un peuple meurtris sur lesquels son auteur a bien voulu revenir.

L’essentiel de votre roman, Le Miel, se déroule entre Belgrade et la Krajina, région croate peuplée par des Serbes qu’occupe l’armée de Zagreb. Pourquoi avoir choisi cet épisode des guerres de Yougoslavie comme toile de fond de votre livre, au détriment d’événements non moins tragiques tels que le siège de Sarajevo (1992-1996) ou les bombardements de l’OTAN sur la Serbie (1999) ?

Permettez-moi de préciser l’échelle des proportions : l’éradication de la République serbe de Krajina en août 1995 par l’armée croate encadrée par des conseillers militaires américains a bien été la plus vaste entreprise de nettoyage ethnique en Europe depuis 1945. Une province entière vidée, quelque 225 000 personnes chassées de leurs foyers, des milliers de morts et de disparus, tout cela en quatre jours…
Que ce cataclysme ait échappé au radar et à la conscience des Occidentaux est en soi un indice de la propagande qu’on a subie au temps de cette guerre. Cela dit, les grands événements ne font pas forcément les bonnes histoires et l’anecdote est souvent plus éloquente pour le romancier que le haut fait. Dans Le Miel, cette tragédie majeure n’est donc évoquée qu’en creux, par le fait même que mes protagonistes évoluent dans un désert au cœur de l’Europe.

Si j’en crois votre héroïne Vera, le désert yougoslave est en grande partie imputable à l’ancien régime titiste, qui redessina les frontières internes à sa guise au risque de provoquer un retour du refoulé ethnique…

Le régime titiste n’a pas seulement refoulé les identités ethniques, il les a aussi aiguillonnées en fonction de son propre confort et de sa propre survie. Il en a même créées! Du coup, il est le premier responsable de la conflagration. Au-delà du cas yougoslave, le refoulé en question n’est pas spécifiquement ethnique, il touche au noyau même de l’être humain, de sa respiration et de son besoin vital de liberté. Il y a dans l’idéologie communiste une passion transformiste qui n’a cessé de frustrer les êtres, de les avilir et de les confiner à mesure qu’elle prétendait les éduquer et faire leur bonheur. L’ingénierie des âmes est le propre de la modernité en général, seul le dosage varie. Si je me suis attaché au miracle du miel, c’est parce qu’il nous ramène à des dimensions de notre être qui échappent à ce conditionnement.

Dans la majeure partie du Miel, le narrateur cède la parole à une femme qui rapporte le récit d’une famille serbe de Krajina croisée au cours de ses pérégrinations. Cette double mise en abyme vous a-t-elle aidé à prendre un peu plus vos distances avec l’intrigue ?

Il y a de cela. C’est aussi une manière d’entrelacer deux paraboles : l’une sur le conflit — père-fils, modernité-tradition, réalité vécue-réalité médiatisée, présent-histoire —, l’autre sur la guérison, et d’enluminer celle-là par celle-ci. Le cœur du roman est, à mon avis, une fable sur les vertus de la littérature: le récit y est rédempteur à tous les niveaux. La littérature n’est crédible que lorsqu’elle se suffit à elle-même. De fait, je n’ai pu raconter cette histoire, bien des années après l’avoir entendue, que lorsque le souci littéraire, dans mon cœur, l’a emporté sur l’envie de rendre justice et de redresser les torts.

Justement, loin de vouloir vous faire l’avocat aveugle de la Serbie, vous évoquez un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, laquelle vit des prêtres croates catholiques pour empêcher certains massacres antiserbes. Au cours des différentes guerres intra-yougoslaves,  les autorités ecclésiastiques ont-elles mis un frein aux exactions de chaque camp ?

Cela est en effet arrivé durant la guerre de 1941-1945, ne serait-ce que dans un village où un curé s’est posté devant la porte d’une église pleine d’orthodoxes que les oustachis s’apprêtaient à brûler. Mais cette réalité a été quasi-unilatérale. Le haut clergé croate était du côté du pouvoir oustachi et de l’Axe, le clergé orthodoxe dans les camps. Pendant que le cardinal Stepinac, primat de Croatie, s’affichait avec le régime de Pavelić et les dignitaires nazis, le patriarche serbe Gavrilo était interné à Dachau avec Mgr Nicolas Velimirovitch, l’un des grands théologiens du XXe siècle. Des évêques serbes demeurés dans l’Etat indépendant de Croatie furent suppliciés. Au Vatican, seul le cardinal français Eugène Tisserant condamna le sort réservé aux chrétiens orthodoxes dans cette épuration confessionnelle.

Au cours des guerres récentes, les appels à l’extermination ecclésiastiques furent plus clairsemés, ou plus voilés, mais les exhortations à la retenue adressées à son propre camp ne furent guère plus audibles. Je connais les homélies du patriarche Paul (traduites à L’Âge d’Homme sous le titre Dieu voit tout). Je serai heureux et rassuré si l’on m’en cite d’autres.

Les affrontements armés entre serbes orthodoxes, catholiques croates et albanais musulmans ont-ils entraîné des guerres de religions ? N’étaient-ce pas plutôt des luttes entre nationalismes ?

Ces guerres ont vu s’affronter des gens foncièrement déracinés puis rempotés comme des tulipes hollandaises, chez qui des attachements candides, innés et organiques à une communauté, ses rites, ses croyances, ses goûts et ses odeurs avaient été en grande partie remplacés par des hologrammes. Des sentiments qu’ils croyaient naturels et infalsifiables se sont transformés en représentations idéologiques, au moyen des médias de masse, qui n’avaient plus qu’un rapport lointain aux traditions archaïques transmises par la famille.

Dans son essai L’Abolition de l’Homme , C. S. Lewis a décrit cette désincarnation du sentiment d’identité chez les populations modernes. Puis Alexandre Zinoviev en a illustré l’application industrielle. Zinoviev me répétait toujours que l’idéologie est une structure mentale dont le contenu est indifférent. Aujourd’hui, il suffit de tourner un bouton pour transformer de naïfs «citoyens du monde» en fascistes ethnocentriques, et vice-versa. On l’a éprouvé ailleurs, et vous le verrez bientôt en Europe de l’Ouest.

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2014.

*Photo : SIPA. 00507534_000010.

Shoah : l’impasse compassionnelle

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shoah ecole dieudonne

« On nous en parle depuis la primaire… » dit ce jeune spectateur de Dieudonné. « La Shoah, on en a mangé jusqu’en terminale[1.  Soren Seelow, Le Monde, 8 janvier 2014.]! » renchérit un autre. Et ils sont nombreux à affirmer sans vergogne qu’ils en ont assez de la Shoah et que « Shoah-nanas », c’est drôle et ça fait du bien… Alors on peut hurler au sacrilège, proclamer que ces jeunes (ou moins jeunes) sont stupides, s’indigner parce que, pour eux, tout se vaut – ce qui signifie que rien ne vaut rien.

Mais justement, qu’y a-t-il de plus subversif que s’attaquer à ce que l’on perçoit comme le nec plus ultra du sacré pour les autorités morales et politiques ?[access capability= »lire_inedits »] Pour la première fois, cela s’exprime brutalement. Ne pas l’entendre serait une grave erreur. Se contenter de les dénoncer ne les fera pas changer d’opinion par enchantement. Il s’agit donc de comprendre. Ils en ont « marre », disent- ils. Mais de quoi précisément ? De la Shoah ? Des juifs ? Du fait qu’on pourrait rire de tout et de tout le monde sauf des juifs parce que, justement, il y a eu la Shoah ? Si l’École est, comme beaucoup le suggèrent, la première responsable de la progression de cet état d’esprit, ce n’est pas à cause de la place excessive occupée par la Shoah dans les programmes : entre le CM2 et la classe de première, cet événement doit être abordé trois fois (comme Rome, la Grèce antique, la chrétienté médiévale, la Renaissance ou la Révolution française…), ce qui représente cinq à huit heures de cours en douze ans de scolarité. Et seule une minorité de lycéens revient sur le sujet à travers la littérature en cours de français, le thème « Vichy et les mémoires de la guerre » (optionnel en terminale à la discrétion des profs) ou la visite d’une institution mémorielle avec sa classe.

En insistant sur la souffrance des victimes bien plus que sur les politiques qui l’ont causée, on a installé dans les esprits l’idée que la Shoah, c’est l’affaire des juifs. Il faut inverser le prisme, et s’intéresser d’abord aux bourreaux.

Mais au-delà du programme, il y a les pratiques pédagogiques. Les élèves ne sont pas à l’abri de discours culpabilisants ou de professeurs surinvestis, incapables de prendre du recul, qui font du cours sur la Shoah un moment exceptionnel, émotionnellement intense, à coups de postures et d’images chocs, invitant parfois les élèves à mettre leurs pas dans ceux des victimes, notamment à Auschwitz. Je me souviens d’y avoir croisé des élèves exténués par des heures de marche, transis et affamés. Mais peu importait au prof : « On ne mange pas à Auschwitz, on souffre ! » Pauvres gosses, et pauvres de nous ! Auschwitz est un lieu d’histoire, pas une destination de pèlerinage doloriste. Ou alors, ne nous étonnons pas qu’une jeune fille, à son retour, écrive : « À Auschwitz, j’ai arrêté de penser. »

Ne nions pas l’évidence : on parle abondamment de la Shoah (et du nazisme). Mais pas à l’École. Pas une semaine ne se passe sans qu’il en soit question dans les médias et les discours publics. Le sujet est omniprésent dans la littérature, au cinéma et ailleurs encore, répondant d’ailleurs à une vraie demande sociale – comme en témoigne le succès des films sur le sujet, aussi mauvais soient certains. C’est qu’il est non seulement le paradigme de la discrimination et de l’exclusion – donc l’événement dont l’ombre portée nous invite à lutter contre elles –, mais plus encore l’étalon de la souffrance. Alors, est-ce qu’on en parle trop ? Oui, vraiment trop, d’autant plus qu’on en parle mal, très mal. Beaucoup n’ont pas attendu Dieudonné pour dénoncer le discours moralisateur qui va de pair avec un « devoir de mémoire » imposé à tous comme un catéchisme civil. À force de répéter « Plus jamais ça ! », sans expliciter ni contextualiser le « ça » en question, on a de fait créé une hiérarchie de la souffrance et du crime – si ce n’est pas « ça », c’est moins grave ? En conséquence, si l’École ne fait pas son travail, c’est qu’elle est le reflet d’une société qui se complaît dans l’indignation et le compassionnel, autrement dit dans l’émotion plutôt que dans la réflexion. Le pire, c’est que ce sujet omniprésent sur lequel chacun croit savoir est en réalité très mal connu, y compris de nombreux professeurs. Certes, depuis dix ans, de grands efforts de formation ont été accomplis pour que l’enseignement s’attache à la dimension historique, porteuse de sens politique, plutôt que « mémorielle », mais nombre de professeurs font encore cours à partir de représentations erronées car, aussi étonnant que cela puisse sembler, le nazisme et la Shoah sont très souvent absents des cursus universitaires.

Le résultat, c’est que les spectateurs de Dieudonné et beaucoup d’autres sont parfaitement ignorants de la spécificité de la politique nazie menée contre les juifs (« Y’a pas que les juifs ! »), mais aussi de ses implications philosophiques et éthiques. En insistant sur la souffrance des victimes bien plus que sur les politiques qui l’ont causée, on a installé dans les esprits l’idée que la Shoah, c’est l’affaire des juifs. En effet, non seule- ment la victime exclut mais, en plus, elle n’explique rien. Voilà pourquoi il faut inverser le prisme, et s’intéresser d’abord aux bourreaux.

Or, même dans l’enseignement, la Shoah a large- ment pris le pas sur le nazisme, qui occupe seulement deux heures en troisième, quatre en première générale, mais aucune dans les filières technologiques et professionnelles. L’étude du régime hitlérien doit avoir trois objectifs : tout d’abord le disqualifier, ce qui n’a rien d’une évidence quand on peut rire et faire rire sur le thème : « Je n’ai pas à choisir entre les juifs et les nazis…Qui a provoqué qui ? Qui a volé qui ? Bon, j’ai ma petite idée[2.  Propos tenus par Dieudonné dans son spectacle « Le Mur ». ]…» ; deuxièmement, désamorcer certains ressorts de l’antisémitisme : si la haine aide certains à vivre, la majorité des jeunes admirateurs de Dieudonné n’est pas antisémite ; troisièmement, il faut absolument insister sur la portée universelle de l’événement : le programme « T4 » d’élimination des handicapés et autres asociaux[3.  Entre août 1940 et août 1941, plus de 70 000 Allemands sont assassinés dans six centres d’euthanasie car ils sont des « facteurs d’affaiblissement de la race ».] est incontournable pour montrer que le nazisme, au-delà des juifs, véhicule une conception raciale, biologique et zoologique de l’humanité, considérée comme un cheptel dont on peut « améliorer » la qualité. L’extermination des juifs doit être expliquée comme le prolongement de cette vision du monde et comme une politique publique mise en œuvre par un État dans le cadre d’un projet pensé et rationnel. « Pourquoi les juifs ? », demandent alors les élèves ? Peut-être faudrait-il aussi faire une place à la longue histoire de l’antisémitisme[5. Je discutais, il y a peu, avec d’anciens étudiants de Sciences Po qui avaient du mal à admettre l’origine chrétienne de l’antisémitisme… Reviens, Jules Isaac !] et à celle du racisme (les deux phénomènes ne relevant pas des mêmes logiques historiques et politiques). Ainsi les élèves seront-ils en capacité de comprendre ce qui était à l’œuvre dans la liquidation du ghetto de Varsovie.

Oui, il faut parler de la Shoah : moins sans doute, mieux sûrement. C’est parce qu’il fait de l’histoire que le 20 mars 2012, au lendemain des assassinats perpétrés par Merah à Toulouse, Youssef, jeune élève de troisième, a dit à son professeur : « M’sieur, ce type pense comme les nazis ! Il croit qu’il tue ses ennemis quand il tue les enfants. » C’est parce qu’ils font de l’histoire qu’Abdel et Hakim établissent spontanément un lien entre la vision paranoïaque des nazis et celle qui perce dans les délires de Dieudonné. Si l’on veut faire comprendre aux élèves que le génocide commis par les nazis n’est pas l’instrument d’un fantasmatique pouvoir juif, mais un événement constitutif de notre histoire, de nos valeurs, de notre identité communes, nous devons, dans l’espace public, cesser de pleurer pour nous attacher à expliquer. Faute de quoi Dieudonné et ses épigones finiront par gagner. Et on n’aura plus du tout envie de rire.[/access]

*Photo: Blake Ezra Photography//REX/SIPA. REX40317363_000016

Dans le train-train du stress

Je sais ce qu’on va dire. Que les trains m’obsèdent. Que je suis fasciné par la mélancolie propre aux gares provinciales hors saison. Que j’ai trop joué avec des trains miniatures quand j’étais enfant. Que mes rêves – à l’instar de ceux de bien des vaches alanguies – sont peuplés de trains à grande vitesse qui fendent les paysages dans un souffle. Ce n’est pas tout à fait faux.  À l’instar du peintre Belge Pierre Delvaux, mes rêveries sont parfois peuplées de femmes nues déambulant devant des locomotives à vapeur, et je ne rate rien des fascinantes initiatives de la SNCF pour faire parler d’elle – et se soustraire à sa mission première qui est de faire rouler des trains.

Dans une toute récente chronique j’évoquais plusieurs initiatives ferroviaires colossales, dont la mise à disposition de pianos dans certaines gares afin d’adoucir les mœurs… La Société Nationale des chemins de fer a franchi un pas supplémentaire. Elle entend à présent lutter contre notre stress. Et pour ce faire, elle a mobilisé une escouade de 340 « agents antistress » avec pour ambition redoutable « d’humaniser les trains de banlieue ». C’est Le Parisien qui rapportait cette initiative vendredi dernier : « Ils sont 340 et depuis le mois dernier, ils opèrent sur toutes les lignes du réseau Transilien. Leur rôle : lutter contre le stress des usagers SNCF » Vendre des tickets. Les contrôler. Alimenter la locomotive en bois, ou encore jouer avec les aiguillages, tout cela n’était donc pas suffisant. « On a fait beaucoup d’efforts pour développer l’information aux voyageurs, via les smartphones ou les réseaux sociaux. Mais en situation de crise, rien ne remplace l’humain », explique Bénédicte Tilloy, directrice générale de Transilien. Ainsi, la société de chemin de fer donne dans le sociétal, dans le psychologique, dans la thérapie.

« Par groupes de deux ou trois, ils se déplacent, en train ou en voiture, tout au long de la ligne à laquelle ils sont rattachés et qu’ils doivent connaître sur le bout des doigts. Quand tout est calme, ils assistent et renseignent les voyageur,. Et en cas de problème, qu’il s’agisse d’un incident bénin, résolu en moins de dix minutes, ou d’une perturbation grave, qui paralyse la ligne, ils viennent en renfort sur les points sensibles pour informer les usagers et les orienter. » Ces nouveaux agents sont « les couteaux suisses de l’information et de la prise en charge des voyageurs en situation perturbée » explique Bénédicte Tilloy. On imagine la joie de ces jeunes, ainsi comparés par leur patronne à des couteaux multifonctions helvétiques. A ceux qui s’interrogeraient sur l’origine de cette initiative colossale, Le Parisien apporte des réponses… « D’après la SNCF, qui s’appuie sur des études auprès de ses clients, les usagers apprécient en effet cette présence humaine« . L’humain, on a rien trouvé de mieux, depuis les trains qui arrivent à l’heure…

Cette escouade rejoindra évidemment dans quelques années les brigades d’intervention poétique de sinistre mémoire et les Pierrot-de-la-nuit au cimetière des illusions modernes ; à côté de la patinette à moteur, de l’œuf en tube, des déplacements doux, de l’éco-conscience et des stages de citoyenneté. Amen.

Les Français n’ont pas totalement raison…

justice taubira sondage

Selon un sondage exclusif BVA, pour Le Parisien, 70% des Français considèrent que la justice fonctionne mal et 59%, que Christiane Taubira est une mauvaise ministre.

Autant je partage l’opinion majoritaire de mes concitoyens sur la seconde évaluation, autant la première me semble devoir être relativisée.

Il est important de relever, pour la garde des Sceaux, que 82% des sympathisants de gauche la jugent bonne alors que 92% des sympathisants de droite l’estiment mauvaise. Ce clivage très accusé montre que Christiane Taubira n’est pas du tout un ministre ayant une vocation consensuelle précisément parce que son idéologie ne l’a conduite qu’à projeter une politique pénale de gauche. Elle est donc moins au service de la République – ce qui impliquerait des réflexions, des paroles et des pratiques moins unilatérales – qu’inspirée par un dogmatisme partisan. Pourtant, le fait d’être socialiste ou radical n’est pas forcément contradictoire avec une politique pour l’ensemble des citoyens. Encore faut-il se détacher de soi pour songer à tous.

Je suis persuadé que cette image infiniment contrastée de la garde des Sceaux sur le plan politique et l’appréciation très négative de son bilan n’ont pas été pour rien dans l’impression dominante d’une justice « fonctionnant mal » – un tel pourcentage n’a jamais été constaté depuis le début, en 1962, de ce type de sondage. Parce que la ministre est qualifiée de médiocre, en quelque sorte logiquement la justice devrait être soumise à la même sévérité.

Alors que cette corrélation est injuste et que les deux mondes s’opposent comme la justice légale à la justice réelle.

Pour la justice au quotidien dont le sort importe beaucoup plus aux justiciables que la liberté laissée par le pouvoir aux magistrats en charge d’affaires sensibles, il me semble qu’il faut avoir à l’esprit quelques données qui sont susceptibles d’atténuer la rigueur du diagnostic.

En effet, si la justice a besoin d’être réformée, rendue plus compréhensive et à la fois plus rapide, plus efficace, il est absurde de la jeter aux chiens de cette manière.

Contrairement à ce que déclare un avocat de Nîmes, il n’est pas « parfois difficile de défendre l’institution » et une magistrate d’Evry ne nous aide guère en affirmant « qu’on ne fait pas ce métier pour être aimé ».

D’abord, le service public de la justice est très particulier. On fait appel à lui en toute dernière extrémité quand on n’a pas d’autre moyen, d’autre ressource pour recouvrer ses droits et faire valoir sa cause. On ne va pas vers les juges comme on prend l’autobus.

Cet élément est aggravé par le fait que les procès, généralement, font deux mécontents : celui qui n’a pas assez gagné, celui qui a perdu.

Au-delà même de l’expérience directe et quelquefois éprouvante qu’un certain nombre de citoyens ont eue de l’univers judiciaire sous toutes ses facettes, je suis sûr que beaucoup d’autres profèrent un avis fortement dépréciatif parce qu’ils n’ont entendu que cette tonalité par ceux qui rendent compte de la justice et par des médias plus préoccupés, selon leur habitude, de pointer sans cesse des dysfonctionnements que de valoriser l’essentiel d’un fonctionnement judiciaire quotidien satisfaisant. Ces contempteurs, dans ces sondages, répètent ce qu’ils lisent et ce qu’ils entendent et qui n’est jamais revigorant ni porteur d’espoir. Comme si on n’évoquait que les graves fautes des journalistes et qu’on omettait par principe tout ce que la richesse médiatique apporte à la démocratie et donc à nous-mêmes.

Enfin, comment convaincre une société qu’une justice n’est pas à l’agonie, mon seulement quand on n’attache pas au citoyen l’importance qu’il mériterait mais que gangrené par la morosité environnante, le magistrat lui-même ne démontre pas, par sa parole et sa pratique, son exemple et sa fierté, la grandeur de ce qu’il a la charge d’accomplir chaque jour et qui fait de lui un irremplaçable raccommodeur de vies et de destinées ?

Les 70% de Français qui accablent la Justice se trompent. Il faudra du temps pour les faire changer de position.

Mais il suffirait d’un ministre, de médias moins partiels et partiaux, d’avocats plus solidaires, de magistrats enthousiastes et combatifs avec des chefs à la hauteur.

Avec le citoyen au centre.

*Photo : WITT/SIPA. 00672767_000022.

En Droit, la forme n’est pas une question de forme

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juges elisabeth levy daumier

juges elisabeth levy daumier

Jacques M. a de la chance. Pesaient sur lui des accusations très graves. De viols et d’assassinats. Après plusieurs procédures, des années de détention, il a été définitivement acquitté en 2008. Il a touché 200 000 € d’indemnisation et vit aujourd’hui avec sa femme et son fils exerçant la profession de maçon.

Le 29 janvier 2014, une « information » indique que son ADN aurait été retrouvé sur les vêtements d’une des victimes. Pour le déplorer, la presse a rapporté « qu’en l’état actuel du droit français, l’intéressé ne pouvait définitivement plus être inquiété ». Des sites pour réclamer un nouveau procès se sont ouverts, ainsi que des pages Facebook remplies immédiatement de dizaines de milliers de signatures. Des parlementaires, appliquant comme toujours la règle : « un fait divers une loi », ont sollicité un nouveau texte qui aurait permis de mettre fin à ce que l’on appelle « l’autorité de la chose jugée en matière pénale ». Et une partie de l’opinion publique a suivi, démontrant une fois de plus son inculture judiciaire, et son incompréhension de ce qu’est la justice pénale. L’impunité de Jacques M., s’il est vraiment coupable, ce qui n’a encore jamais été établi, peut apparaître difficilement supportable. Mais on ne traite pas des questions de justice et surtout de principes aussi essentiels sous la pression de la clameur et du besoin compulsif de punir. L’auteur de ces lignes est très à l’aise pour en parler, ne faisant pas partie particulièrement des indulgents, et des adeptes de la théorie de l’excuse.

De quoi s’agit-il ? Qu’est-il demandé ? Tout simplement l’abolition, la suppression, l’abandon d’un principe qui date (comme d’habitude) du droit romain. Exprimé en latin par l’adage «Non bis in idem », il dispose qu’on ne juge pas un homme deux fois pour les mêmes faits, dès lors qu’une décision de justice définitive a été rendue. C’est « l’autorité de la chose jugée ». Qui n’est pas là pour protéger les assassins, mais bien les innocents. Nos militants acharnés de la restriction des libertés, réclamant en urgence une nouvelle loi, oublient au passage qu’il faudrait que le Parlement français viole à cette occasion plusieurs textes que notre pays s’est solennellement engagé à respecter : la Convention européenne des droits de l’homme,  le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et enfin, l’article 50 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Mais pourquoi s’arrêter à de tels détails des lors qu’il s’agit de flatter ?

Mais surtout, et c’est pour moi le plus grave, cela remettrait en cause un bloc de principes qui sont la pierre angulaire d’un dispositif qui nous permet de vivre ensemble. La « justice pénale » n’est pas un idéal philosophique. Justice avec un petit j, elle est un dispositif pragmatique, prosaïque et surtout humain destiné à faire fonctionner la société des hommes.

L’État, énorme progrès, s’est arrogé l’exercice de « la violence légitime » qui est le « pouvoir sur les corps », violence terrible qui peut s’exprimer par la peine de mort ou par l’enfermement à vie entre quatre murs. Ce pouvoir absolument indispensable qui doit être exercé avec rigueur, cette formidable puissance, l’État l’a arraché à la justice privée, à l’arbitraire. Qui veut se rappeler les mécanismes de la vendetta tout en lisant un magnifique roman se reportera à l’ouvrage d’Ismaïl Kadaré  Avril brisé et à la description du «Kanun » albanais.

Le problème rencontré par l’État est qu’il doit s’en remettre à des mécanismes gérés par les hommes. Avec leurs limites, leurs faiblesses, leurs petitesses, qui impliquent qu’on ne peut pas leur faire confiance. Alors pour protéger les droits de ceux qui respectent les règles du jeu, on a mis en place tous ces mécanismes qui ne sont finalement que l’expression de la défiance vis-à-vis de la faiblesse humaine. Et le moyen de protéger de l’arbitraire.

Notre civilisation et celles dont nous sommes issus ont  inventé la collégialité des décisions parce que l’on ne peut s’en remettre à un seul, le double degré de juridiction parce qu’une collégialité peut quand même se tromper, la charge de la preuve à l’accusation, le bénéfice du doute profitant à l’accusé, la présomption d’innocence, le droit à un avocat pour rééquilibrer (si peu) la formidable dissymétrie entre l’État et l’individu poursuivi. Le secret professionnel de celui-ci qui devrait être absolu (et qui dans les faits ne l’est plus depuis longtemps). Tout Ce formalisme dont les utilitaristes nous disent qu’il est encombrant serait là pour protéger les méchants ? Absurde proposition, c’est exactement le contraire. Il est là pour éviter d’exposer les gentils à l’arbitraire.

Ces contraintes sont combattues par ceux qui croyant agir pour un idéal de Justice, oublient que l’on parle d’un système pragmatique, prosaïque et faillible. Probablement animés aussi par le désir si humain de vengeance, ils ne veulent pas que l’on privilégie la forme sur le fond, alors que c’est la condition impérative de la légitimité de la décision de punition de ceux qui ont transgressé gravement la règle publique. En refusant ce respect, en faisant poursuivre à cette justice des objectifs qui ne sont pas les siens ils mettent en cause le pacte social et exposent les innocents.

Tournons-nous vers ceux qui ont réfléchi, écrit, travaillé à la mise en place de ces progrès de civilisation. Écoutons ce que nous dit l’un des plus grands d’entre eux  Rudolf von  Jhering  qui a si bien démontré que le formalisme présent au sein de l’organisation et du fonctionnement de la justice était le principe protecteur des droits des justiciables. Il nous a légué cette magnifique sentence : « Ennemie jurée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

On constate avec tristesse, jour après jour, toutes ces tentatives régressives pour mettre à bas des règles et des principes dont certains sont parfois bimillénaires. En France, un coupable en liberté est une horrible injustice, un innocent en prison à peine un désordre.  Alors que c’est exactement le contraire. On privilégie la poursuite et la punition. La presse applaudit lorsque l’on foule aux pieds les règles de procédure dès lors que c’est pour mettre en cause un élu. On fait du fonctionnement de la justice un absolu, alors qu’elle est d’abord et avant tout humaine et que grâce à tout ce formalisme elle peut faire de son mieux.

Alors, voir Jacques M. en liberté peut mettre en rage. Non seulement je le comprends, mais je le partage. Mais, c’est le prix à payer. Pour que l’État puisse continuer à remplir légitimement la mission que nous lui avons confiée : juger en notre nom à tous. Pas de Pierre de Paul ou de Jacques. Non, d’une abstraction qui s’appelle le peuple français. Par l’application des règles dont il s’est doté qui sont notre héritage et que nous devrions mieux préserver. On doit surmonter ces sentiments, et cette colère. Pour préserver ce qui doit l’être. Cela s’appelle la vertu. Les Romains savaient la pratiquer. Ce sont eux qui nous ont légué l’essentiel de ces règles.

 

 

Les Highlands scotchés à l’Angleterre?

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ecosse angleterre ue

ecosse angleterre ue

De quoi José Manuel Barroso a-t-il peur ? D’un nouveau Kosovo? De ne pas obtenir l’unanimité au moment de reconnaître le nouvel État ? Ou a-t-il peur que l’indépendance soit synonyme d’églises et de monastères saccagés et de chrétiens persécutés? Rassurons-le: l’Écosse n’est pas le Kosovo. Mais justement: c’est peut-être cela qui l’ennuie.

Les Écossais vont se prononcer en septembre pour ou contre l’indépendance de leur nation, qui fait partie depuis trois siècles du Royaume-Uni. Dimanche soir, mon attention a été retenue par une déclaration de José Manuel Barroso. Interviewé sur la BBC, le président de la Commission européenne jugeait en effet qu’il serait « extrêmement difficile, voire impossible » pour une Écosse indépendante d’adhérer à l’Union européenne.

Alors que l’on reparle de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et que la Commission européenne envisage d’accorder le statut de candidat à l’Albanie, cet avertissement n’a pas manqué de surprendre les indépendantistes écossais. José Manuel Barroso a précisé que l’adhésion «doit être approuvée par tous les autres membres de l’Union européenne ». On sait que l’Espagne, qui est confrontée aux velléités indépendantistes des Catalans, et peut-être ensuite des Basques, a averti qu’elle s’opposerait à l’entrée d’une Écosse indépendante dans l’Union européenne. Aurait-on peur d’un nouveau réveil des nations? La déclaration de José Manuel Barroso fait d’ailleurs écho à celle de Viviane Reding qui, en 2012, avait déjà mis en garde le gouvernement catalan: «l’Union européenne ne peut reconnaître une indépendance unilatérale». Pourtant, en 2008, lorsque le parlement kosovar proclama unilatéralement l’indépendance du Kosovo, la Commission européenne avait supplié les 27 pays de l’Union européenne de se mettre unanimement d’accord pour reconnaître le nouvel État. En vain. José Manuel Barroso a-t-il donc peur que l’Écosse soit un nouveau Kosovo? En l’écoutant dimanche, on aurait pu le croire. Encore une fois, rassurons-le: l’Écosse n’est pas le Kosovo. Alors que les Serbes, au Kosovo, se sont fait spolier par un siècle d’immigration albanaise, l’Écosse est une vieille nation. Oui, mais c’est justement le problème.

La vice-premier ministre écossaise, Nicola Sturgeon, europhile, a aussitôt réagi aux propos de José Manuel Barroso, qu’elle a qualifiés de «grotesques». Assez naïvement, elle a mis en avant «la volonté démocratique du peuple écossais», comme si cet argument allait faire entendre raison à des technocrates européens qui n’ont, bien souvent, aucune légitimité démocratique. En fait, les déclarations de José Manuel Barroso montrent une fois de plus que l’Union européenne n’aime pas les nations: elle ne peut donc pas applaudir leur émancipation.

En effet, nos élites européennes perçoivent la Nation comme un anachronisme. À un moment où la mondialisation est source d’une insécurité à la fois sociale et culturelle, elles sont incapables de comprendre que la Nation est un ciment nécessaire. Elles préfèrent diaboliser le nationalisme: ne conduit-il pas forcément au racisme, à la guerre et, disons-le, au fascisme?

Aussi, c’est cette volonté d’en finir avec le nationalisme, qui a, en partie, motivé la construction européenne dans une Europe durablement traumatisée par la Seconde guerre mondiale. Très vite, avec le prétexte du commerce, la construction européenne est devenue une entreprise de déconstruction des États-nations. On a remplacé les nations par un marché unique et on a voulu croire que le libéralisme était un universalisme qui permettrait de dépasser les différences culturelles. L’euro, monnaie unique, devait être le symbole de cette nouvelle Europe: les dix-huit États qui l’utilisent forment ce que l’on appelle la zone euro. Avec la zone euro, tout comme avec les eurorégions, qui sont des entités territoriales transfrontalières, on a donc cherché à créer un espace intégré, c’est-à-dire effacer les frontières qui séparent les nations.

Or la zone euro n’apparaît-elle pas aujourd’hui comme un territoire artificiel, sans culture ni passé, c’est-à-dire sans identité? Certains détails sont révélateurs: alors que la menue monnaie continue à faire référence aux différentes nations, les billets d’euro, eux, sont dépersonnalisés et ne représentent rien qui n’existe ou qui n’appartienne à une nation en particulier. On est dans un monde irréel, sans habitants et sans identité, où l’on ne trouve que des fenêtres, des portes ou des ponts qui ne mènent nulle part. Les Écossais sont prévenus: leurs billets d’euro ne pourraient pas être à l’effigie de William Wallace ou de Robert Bruce. Ni même à celle de David Hume ou d’Adam Smith. La Banque Centrale européenne a justifié ce choix: « Les billets en euros représentent les styles architecturaux caractéristiques de sept périodes de l’histoire culturelle de l’Europe –classique, roman, gothique, Renaissance, baroque et rococo, architecture « verre et acier » et architecture moderne du 20e siècle– et font ressortir les trois grands éléments architecturaux que sont les fenêtres, les portails et les ponts. Aucun motif ne représente un bâtiment ou un monument existant. Les billets ne comportent pas davantage de motif à caractère national. »

Une histoire culturelle de l’Europe qui se résume à des «styles architecturaux»: nos technocrates européens auraient-ils une vision d’abord matérialiste de l’histoire? Ont-ils seulement une vision de l’histoire? N’ont-ils pas d’ailleurs cette prétention, propre aux totalitarismes, de croire que leur Europe est l’aboutissement de l’Histoire? L’euro n’est qu’un aspect de l’effacement des nations souhaité par les élites européennes. Mais il est significatif. Aujourd’hui, non seulement les populations précarisées par la crise ne s’identifient pas à la monnaie unique mais elles sont de plus en plus nombreuses à la remettre en question. Ce fut sans doute l’erreur des technocrates européens: en construisant l’Europe contre les nations, ils ont hypothéqué les chances de succès du projet européen.

De la même façon, ils se sont attaqués à l’identité même de l’Europe: ils ont nié les racines chrétiennes de l’Europe lorsqu’ils ont refusé de les mentionner dans le préambule de la Constitution européenne. La référence aux racines chrétiennes aurait pourtant permis aux citoyens de mieux s’identifier au projet européen car le christianisme reste l’un des plus importants facteurs d’identification entre les peuples, au-delà des frontières nationales. Mais non: la conception de l’Europe qui domine est purement technocratique, débarrassée de toute référence culturelle ou historique. Peu importe que le libéralisme soit acculturé et n’ait plus, par conséquent, aucune morale. Peu importe, également, que les citoyens soient acculturés: c’est pour cela que les Albanais du Kosovo seront toujours préférables aux Écossais.

Les citoyens ne doivent pas avoir de racines: l’essentiel, c’est qu’ils consomment. Mais surtout, José Manuel Barroso qui avertit les Écossais qu’une Écosse indépendante ne pourra pas adhérer à l’Union européenne et Viviane Reding qui explique aux parlementaires français «qu’il n’y a plus de politiques intérieures nationales»: n’est-on pas en train d’assister à l’avènement d’une véritable technocratie, plus dirigiste que vraiment libérale, qui s’obstine à mépriser les identités, les nations et les peuples?

*Photo : AP21521263_000001. Scott Heppell/AP/SIPA.

L’humour, stade suprême de la violence

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wizman humour dieudonne

wizman humour dieudonne

Causeur. Les défenseurs de Dieudonné invoquent une sorte de droit au blasphème rigolard qui permettrait de se moquer de tout, y compris d’Auschwitz. Et après tout, il y a beaucoup de blagues juives sur les camps. Mais on dirait que le rire lui-même a changé: Omniprésent, il est aussi devenu ricanement. Bref, nous ne vivons pas sous le règne de l’humour, mais sous la férule de l’humorisme. Que nous est-il arrivé ?

Ariel Wizman. Mon envie de rire est permanente, c’est pourquoi je réfléchis autant que possible dessus. Ce qui nous est arrivé, c’est que le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence. Un quart de nos jeunes sont au chômage, avec beaucoup de temps, et pour certains des pulsions extrêmement violentes à assouvir. L’humour leur sert de défouloir. Et cela va des chroniques que l’on entend à la radio, apparemment innocentes mais bien plus cassantes qu’auparavant, à des exécutions publiques goguenardes. Aujourd’hui, l’humour, c’est souvent une excuse pour éviter de réfléchir et cogner direct.

Il n’en est pas toujours allé ainsi. L’ironie, la distance, l’esprit sont des moyens de comprendre, de dévoiler, de démystifier. Et la France peut se prévaloir d’une longue tradition dans ce domaine…

 Rien ne m’énerve plus que ce recours réactionnaire à la tradition ! C’est l’argument terroir, employé à tout bout de champ : ne luttons pas contre la prostitution puisqu’elle a été chantée par Piaf, applaudissons à tout ce qui se dit drôle puisque c’est notre « tradition » de blaguer sur les politiques ou les races, etc. On convoque comme de grands sages les pseudo-humoristes du passé qui font jurisprudence sur toutes les transgressions. Ah ! À leur époque, on aurait pu dire ci ou ça… Ah s’ils étaient encore là, le petit pète-sec et le gros beauf (c’est toujours les mêmes qu’on invoque) ! Personnellement, ils ne m’ont jamais fait rire et rien ne me prouve qu’ils aient été des gens bien, même s’ils servaient de dieux lares aux Français. Quand on voit la liste des personnalités les plus populaires aujourd’hui, il y a de quoi s’inquiéter. Dans notre pays, on fait un totem avec n’importe qui, y compris des gens qui ne se sont pas manifestés depuis quinze ou vingt ans..[access capability= »lire_inedits »]

En fait de tradition, nous pensions plutôt à Molière qu’à Coluche ou Desproges… Passons.  Seulement, on ne peut pas vivre sans rire. En tout cas, nous, on ne veut pas !

Dans le privé, l’humour, surtout noir, est un remède aux misères. Entre gens liés par une complicité, le recours à une certaine méchanceté ne me pose aucun problème. Dans la sphère publique, surtout quand le fond de l’air est aussi anxiogène qu’aujourd’hui, la méchanceté, aussi  brillante soit-elle, est beaucoup plus meurtrière, irresponsable. Elle s’installe souvent là où le talent est un peu poussif. Donc la méchanceté envahit l’humour, l’actualité est sans cesse tournée en dérision et l’humour se substitue au journalisme. L’humoriste est celui qui réalise un bénéfice en vendant aux gens leur propre misère, leur propre médiocrité.

En somme, vous aimez bien l’humour, à condition qu’il soit « gentil » et s’abstienne de blesser qui que ce soit ? On va un peu s’ennuyer, non ?

Vous devriez vous méfier de la dénonciation du « politiquement correct » que j’entends derrière votre question. Dénonciation tellement confortable… Les pseudo-comiques pseudo-banlieusards d’aujourd’hui sont des copiés-collés d’Eddy Murphy et de tous les stand-up afro-américains. Sauf qu’eux étaient drôles et politiquement corrects. Et je les admire, alors que je n’admire nullement le lourdaud transgressif. Aux États-Unis, les membres du Tea Party s’insurgent de l’interdiction d’appeler les Noirs « Négros » et les juifs « Youpins ». Désolé, mais vous attendrez pour vous lâcher que le monde ressemble à Blade Runner ! Ce n’est toujours pas bien d’être raciste, homophobe ou misogyne. Ou alors on ne vit pas ensemble, on ne paye pas d’impôts et on se tire tous dessus !

N’y a-t-il pas une façon de dire « négro » au second degré, pour dénoncer le racisme et pas les noirs, comme Montesquieu quand il parle de « l’esclavage des nègres » ?

Bien sûr que oui. Dans certaines sociétés des Caraïbes, Blancs et Noirs se moquent les uns des autres, mais c’est ancré dans leur civilisation. Puis ils dansent ensemble. Mais il faut savoir danser. Ici et maintenant, dans un monde où l’on s’agite sans grâce, nous devons veiller à ne pas heurter autrui et à imposer à notre pensée une certaine subtilité.

Au risque d’anesthésier totalement le débat public ?

Lorsque les choses se mettent à trop chauffer, on doit se dire de soi-même : « Non, ce n’est pas digne. » Celle-là, je la ferai plus tard, ou en privé. Voyez comme l’humour est obsédé par la scatologie et la punition anale – « Je vais te niquer, te la mettre profond ! », et tous les gestes qui vont avec. Le porno-nazisme du mâle dans toute son amertume, qui prend le fait d’avoir un pénis pour une force… Eh bien, je pense que cette force du faible, qui humilie, ce n’est pas drôle. Premier ou second degré, on ne dit pas qu’on sodomise des êtres humains réduits à l’état de savon : un point c’est tout !

Sans admettre de telles extrémités, le rire ne fonctionne-t-il pas aussi sur la transgression ?

Si on a recours à la transgression, c’est peut-être qu’on n’est pas très drôle au départ. Or, il n’y a plus que de la transgression. On organise des débats télévisés en cherchant l’invité qui ira le plus loin possible, des télé- réalités avec des crétins qui s’injurient et se balancent des « Tu sers à rien, connasse ! ».

« Péter à table » – pardon pour cet écart –, c’est ce que l’on appelle la lutte contre le «système » ! N’y a-t-il pas un lien entre cette recherche de la limite, le ricanement permanent et le conspirationnisme ?

Bien sûr ! Du reste, certains comiques se prennent pour Edwy Plenel, en parsemant leurs sketches d’allusions signifiant : « On sait bien ce qu’il y a derrière tout ça… » Pourquoi enquêter, chercher la vérité, quand un récit humoristique, allusif (« Vous voyez de qui je parle… ») et transgressif (« J’en dis pas plus, le pouvoir nous écoute… », est tellement réconfortant ?

Surtout que cela permet, en prime, de diffuser en contrebande des idées haineuses bien plus efficacement que dans un discours politique…

Effectivement, l’humour a la capacité assez étrange de faire passer une pathologie mentale d’un individu à une foule. Un psychopathe qui fait rire passe pour un esprit libre. Un fou qui dit des conneries peut être très drôle, surtout s’il a du talent. Mais quand ce fou parle de questions géopolitiques ou sociologiques à son public, cela pose un autre problème.

Le problème, y compris dans notre discussion, c’est que tout se mélange, puisque le même mot désigne des choses radicalement opposées – humour, dérision, rire, ricanement. On ne peut pas tirer un trait allant de Rabelais à Dieudonné, d’ailleurs, vous ne le faites pas. mais vous admettrez qu’à l’opposé du néo- humour d’aujourd’hui, il y en a un autre, qui est peut-être un humour d’« avant » quoi que vous en pensiez, qui illumine de grandes œuvres…

Évidemment ! Pour moi, le véritable humoriste est plus proche d’un Blake Edwards, d’un Charlie Chaplin ou d’un Stéphane de Groodt. C’est quelqu’un qui voit l’absurdité des choses et la transforme en quelque chose de signifiant pour toutes les situations de la vie. Dans Le Dictateur, il n’est jamais question d’Hitler, ni du nazisme, et pourtant cela nous parle de l’un et de l’autre. Quand on voit Le Ministère des démarches ridicules des Monty Python, on est ailleurs, et pourtant cela nous parle de l’administration ! Il y a quelques années, l’un de nos humoristes professionnels les plus « célébrés » montait sur scène, prenait une voix particulière, disait « Jospin ! » et toute la salle se marrait. Pour moi, ce « gag » résume toute la misère intellectuelle de l’époque.

Pourquoi serait-il moins noble de rire de l’actualité ?

Parce que l’actu, c’est LA chape de plomb, l’image même de notre asservissement, la litanie des mots d’ordre obligatoires qui délimite notre univers mental. Avec les médias, les blogs, les réseaux sociaux et maintenant les « applis » pour smartphones, nous sommes abreuvés en continu d’informations qui ne nous concernent pas. Dès le matin, on nous sert le brouet qui, tout au long de la journée, sera accommodé à diverses sauces – Julie Gayet, les impôts, etc. L’un commente sérieusement, l’autre ricane, mais il s’agit toujours de la même nourriture très pauvre. Et je le répète : ces choses ne nous concernent pas. On travaille sur notre ennui pour nous engager à réfléchir sur tout, sur n’importe quoi. « Concernant », en journalisme, c’est l’équivalent de « 5 étoiles » en hôtellerie, le Graal. Du coup, on croit penser des choses sur le devenir de la société, sur la mondialisation, mais c’est une pensée low cost, une pensée journalistique qui ne nous offre que l’illusion d’une vie intellectuelle. À force d’être appelé à tout commenter, tout le monde se prend pour Sartre !

Ne participez-vous pas à cette entreprise – autant que nous d’ailleurs ?

Absolument ! J’y participe, mais au moins j’y réfléchis… L’actu, c’est le système. Ceux qui prétendent le « défier » devraient commencer par ouvrir des livres, pas des flux de news à 2 balles.

Plaidons tous coupables de complicité passive… il y a un phénomène nouveau : le pouvoir des amuseurs appointés qui officient le matin sur toutes les grandes radios…

Je parlerais plutôt de « vanneurs ». Le « vanneur », même quand il est une femme, a quelque chose à voir avec la figure virile, la camaraderie ambiguë et agressive qui a cours dans les bandes de garçons. On dit d’ailleurs « Il est trop fort ! » parce qu’il met des tartes dans la gueule du faible. De tels rites initiatiques ont toujours existé : dans un groupe, vous vous soumettez à un sacrifice rituel : chez les Hell’s Angels, c’est se faire tabasser ; pour tel autre groupe, il faut tuer… Le vanneur est un chef de bande pour ceux qui n’en ont pas.

Une « vanne », n’est-ce pas aussi de l’humour ?

Bien sûr, et comment ! Mais on peut aussi voir l’humour comme une lutte un peu élégante et complice. On peut être en permanence au bord du rire, stimulé, sans subir une « chute » toutes les trente secondes. L’autre aspect du vanneur est qu’il n’avance aucun argument. Il peut être totalitaire parce qu’il est impossible de lui répondre.

Le problème n’est donc pas que l’humour soit un combat, mais qu’il ne soit pas un combat à la loyale. Les humoristes chassent en meute ceux qui n’ont aucun moyen de se défendre (et qui sont parfois fort peu recommandables, d’ailleurs).

En humour, il faut éviter d’assimiler les défauts des gens à des vices. Éviter le bizutage. Il parle lentement ? Il est alcoolique ! Il est vieux ? Non, il est gâteux ! J’y vois un risque de fascisme.

Sans doute, mais cela n’explique pas la considération dont jouissent ces humoristes, devenus une corporation. Pourquoi leur délègue-t-on le droit de penser et de dire le monde ?

Tout simplement parce que le monde de l’écrit, de la réflexion, n’est plus respecté par la rue. L’homme de la rue ne voit pas pourquoi quelqu’un penserait au-dessus de lui ni pourquoi il devrait faire marcher son intellect quand il a juste envie de se marrer. Lui, il aime entendre des gens qui font des vannes, à la télé et à la radio comme au bistrot. Et comme toute hiérarchie est devenue insupportable, celui qui appartient à l’élite doit s’aligner sur le chauffeur-livreur du coin qui vocifère. Surtout, pas de « prise de tête » ! Dans la guerre aux intellos, l’humour sert de guillotine publique.

C’est donc bien que ces comiques ne s’attaquent pas au pouvoir, ils en font partie. et en réalité, ils sont plus puissants que les dirigeants élus…

Depuis Mai-68, le cynisme a remplacé l’engagement, qui fait neu-neu romantique. Le « J’en ai rien à foutre ! » tient lieu de militantisme. Et les rieurs emmenés par des « comiques » sont le premier parti de France !

Le bouffon est devenu roi…

Ce qui m’ennuie, avec ce genre d’image, c’est qu’elle se réfère à des catégories anciennes qui ne nous aident pas à comprendre des phénomènes sans précédent. Notre monde est radicalement nouveau, nous devons apprendre à penser un cosmos où on rencontre des nazis noirs, des rastas blonds antigays, des porno-stars pro-chiites et des staliniens libertaires…

Dans ce chaos intellectuel et moral, la dérision est partout, mais l’esprit de sérieux aussi. N’est-ce pas paradoxal ?

Dans le comique, il y a un grand esprit de sérieux ! Faut surtout pas les chercher, les grands comiques ! Ils savent ce qu’ils disent, leurs thèmes sont « lourds » ! Qu’aujourd’hui, les gens aient besoin de passer par je ne sais quel conflit dans le monde, ou assise raciale ou sociologique pour rigoler, c’est la preuve même qu’ils ne savent plus rire des choses qui sont la base de l’étonnement face au monde, comme quelqu’un qui tombe dans la rue. Il n’y a plus qu’Antoine de Caunes pour se marrer avec le corbeau qui bouffe les colombes lâchées par le pape. C’était chaplinien !

Vous ne citez que des comiques morts ! Avez- vous fait le deuil de la fantaisie ?

Il n’y a plus de fantaisie depuis la mort de Michel Serrault. J’exagère ! Mais en quoi les humoristes dont on parle aujourd’hui amènent-ils de l’espoir, de l’optimisme, de la respiration? Quand Édouard Baer arrive sur scène, il respecte ce devoir de gaieté. Hélas, alors que l’humour noir a tout envahi, le dandysme et la fantaisie ont été monétisés. Par l’art contemporain, entre autres.

Décidément, vous êtes plutôt désespérant !

Disons que ma fantaisie du moment, c’est de faire la gueule à l’humour qui, pour le coup, s’est un peu trop pris au sérieux. Je fais une pause. J’arrête de me demander : « Qui est drôle ? » pour me demander : « Qui propose une alternative au matraquage comique ? »

Comment échapper au rire de lynchage ? Devons- nous nous surveiller ?

Beaucoup de gens éduquent leurs enfants à ne pas rire de certaines choses et moi aussi. J’essaie d’initier les miens au rire de partage plutôt qu’au rire de lynchage, celui de Louis de Funès, des Monty Python, de Valérie Lemercier, de Joël Séria, de Wodehouse, de Woody Allen, de Chris Esquerre, des sketches de Poiret et Serrault, bref tout ce qui donne envie aux gens d’être inventifs, d’être dans le moment, dans la vie !  Si cet humour-là disparaît, on sera vraiment dans la merde ![/access]

*Photo: Hannah.

Ukraine : L’Occident s’en (re)va-t-en guerre

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ukraine bhl russie

ukraine bhl russie

En tête de son blog, Bernard-Henri Lévy met en exergue cette citation toute martiale : « l’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre ». Et chaque année l’actualité internationale donne malheureusement à BHL l’occasion, non pas de philosopher, mais d’inviter le monde à faire la guerre.

Ce fut la Bosnie, le Darfour, l’intervention en Libye dans laquelle il a joué un rôle si déterminant, l’appel à intervenir en Syrie, c’est désormais la guerre contre la Russie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

BHL arpente les plateaux télévisés et les studios de radio pour inviter les Européens à s’insurger contre les crimes russes en Ukraine (?!), à engager un bras de fer contre la Russie, pour libérer les Ukrainiens du joug « soviétique ». Pardon du joug « russe », car il semblerait que BHL n’ait pas encore été averti que le rideau de fer avait été levé, que l’Ukraine avait recouvré son indépendance, que des élections libres avaient amené au pouvoir le gouvernement ukrainien actuel. Il faudrait que quelqu’un le lui dise.

Et  dans son discours de Kiev, BHL associe la répression gouvernementale contre les émeutiers pro-européens qui assiègent le parlement ukrainien, aux pogroms cosaques contre les juifs, aux massacres par la famine orchestrés par Staline, aux victimes de l’holocauste à Babi Yar. On comprend qu’avec de telles références les habitants de Kiev aient envie de se révolter !…

Il serait peut-être temps qu’on réunisse une petite équipe composée d’historiens, de philosophes, de psychologues (surtout !) pour organiser un petit séminaire  de formation afin de calmer BHL et lui expliquer que la tension entre le gouvernement ukrainien et ses opposants n’a rien à voir avec l’holocauste ou la répression soviétique. Que c’est faire injure aux victimes de Hitler et de Staline que de les associer à ces péripéties politiques. Que la raison de tout homme sensé n’est pas de jeter de l’huile sur le feu en Ukraine, mais d’apaiser la situation. Que l’intérêt de l’Union Européenne n’est pas de s’inventer un nouvel ennemi en la personne de Poutine et de la Russie. Que l’intérêt de l’UE est d’agir de concert avec la Russie pour amener leurs supporters respectifs à rechercher une solution politique et pacifique. Qu’on ne peut pas partir en guerre à tout instant contre tous les moulins à vent de la terre.

Il faudrait surtout que BHL se (re)mette enfin à penser, à philosopher, à réfléchir sur le monde avant de nous asséner ses injonctions martiales à tout bout de champ. Et si vraiment il en est incapable, que Jean-Yves le Drian lui donne un bon d’enrolement à la Légion étrangère pour 5 ans. Ça nous fera un peu d’air et ça lui permettra de défouler ses instincts guerriers sur l’un ou l’autre des territoires d’opération où la France est engagée.

*Photo : FRANCESCA VOLPI/SIPA. 00676432_000012.

JO : les femmes aussi ont une bonne descente !

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Najat Vallaud-Belkacem n’a pas relevé l’information et c’est bien dommage car cela aurait apporté de l’eau au moulin de son rêve d’égalité parfaite homme-femme. La bonne nouvelle est venue  des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, pourtant surveillés de près par la dictature homophobo-poutinienne. La suissesse Dominique Gisin et la slovène Tina Maze ont été déclarées ex-aequo, au centième de seconde près, dans la descente dames après 2, 173 kilomètres de course, ce qui est une grande première dans l’histoire du ski alpin.

Bien sûr, on objectera que ce sont deux femmes qui sont égales ici mais il faut bien un commencement à tout et il s’agit tout de même d’une belle avancée car il paraîtrait que cela n’allait pas de soi, cette égalité femme-femme, et que les préoccupations des néo-féministes des centres villes différent parfois légèrement de celles des ouvrières de La Redoute à Roubaix, par exemple.

Maintenant, il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers : on attend de la ministre que la descente dames soit rebaptisée de façon moins machiste et plus dégenrée, voire que des hommes qui se sentiraient skieuses, à un moment donné de leur vie sexuelle et sportive, puissent prendre part à cette épreuve. À condition, cependant, de ne pas en profiter pour rafler les médailles d’or sous le fallacieux prétexte qu’ils descendraient plus vite. Ce qui ne serait pas très sportif, reconnaissons-le.

La Belgique, ça pique

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euthanasie enfant belgique

euthanasie enfant belgique

Le 13 février dernier, la Belgique est devenue le premier pays au monde à autoriser les enfants atteints d’une maladie incurable souhaitant abréger leurs souffrances à pouvoir faire le choix de l’euthanasie. En étendant aux mineurs cette possibilité offerte aux adultes douze ans plus tôt, le législateur n’a pas souhaité l’assortir d’une  limite d’âge comme aux Pays-Bas mais a préféré la conditionner à la « capacité de discernement» de l’enfant qui, par ailleurs, doit se «trouver dans une situation médicale sans issue entraînant le décès à brève échéance » et être confronté à une «souffrance physique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui résulte d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable ». Il devra au demeurant être conseillé par une équipe médicale et un psychiatre ou un psychologue, et recevoir l’accord parental.

Comme à chaque « avancée sociétale », on a joué partition de la lutte contre l’hypocrisie et l’inégalité contre une certaine conception de la civilisation, plaçant les partisans de cette loi dans le camp des esprits tolérants et ses détracteurs dans le camp des rétrogrades. Et c’est ainsi qu’un arsenal législatif est venu encadrer une pratique qui existait de toute façon nous a-t-on dit, en même temps qu’il reconnaissait l’égalité de l’enfant et de l’adulte devant la douleur, s’est-on empressé d’ajouter. En matière de sophisme, on ne saurait mieux faire. Car cette réflexion s’appuie à la fois sur la violation d’un interdit comme motif de légitimation de celui-ci et sur un principe d’égalité dont la portée ne connaît aucune limite en soi. Comme si la traque de l’illégalité devait voir entérinées toutes les transgressions au risque que la loi devienne la simple spectatrice du défoulement des passions de chacun.

Non moins absurde, la loi a soumis l’autorisation faite à l’enfant de procéder à son euthanasie à sa capacité de discernement. Mais comment juger de la capacité de discernement d’un enfant et quelle autorité pourrait bien y prétendre ? Alors qu’il ne peut contracter mariage, voter ou se présenter à une élection, se rendre au casino, dans certains cas conduire une mobylette et a fortiori une voiture, se passer d’une autorisation parentale pour se rendre à une sortie scolaire, que sa responsabilité pénale est limitée voire nulle et que sa responsabilité civile relève de ses parents, voilà que l’enfant est propulsé, sur une question qui n’est ni plus ni moins que celle de sa vie ou de sa mort, en être autonome et émancipé, à même de décider de son sort. Confronté à la souffrance dont la mesure est purement subjective, à tout le moins élastique, la loi belge sert à l’enfant la mort comme échappatoire idoine, comme seule issue en réalité. Un enfant peut-il se détacher de la loyauté à ses parents et de la confiance qu’il remet dans le corps médical pour prendre sa décision?

Et que dire de la responsabilité que l’on fait incomber aux médecins qui auront à assumer cet acte ? Comme le soulignait récemment le philosophe et ancien ministre Luc Ferry, l’euthanasie fait peser sur le médecin la charge de procurer cette mort. Il n’est alors plus question d’autonomie de l’individu en ce qu’il fait appel à autrui pour exécuter sa volonté. En cela l’euthanasie n’est pas une affaire individuelle car elle transforme subitement le médecin en porte-flingue, la prétendue dignité comme rémunération.

Récemment, l’euthanasie d’un girafon au zoo de Copenhague a soulevé une émotion planétaire. Les journaux, les réseaux sociaux, les stars cathodiques du monde entier se sont élevés pour dénoncer un acte inhumain. La loi belge aura eu bien moins d’effets. Seul le veto du roi peut encore venir contrer le choix du parlement. C’est le sens de la pétition adressée à Philippe de Belgique et qui compte aujourd’hui pas loin de 140 000 signatures.

*Photo:CLOSON DENIS/AMADUZZI/SIPA. 00655587_000017

Yougoslavie : les guerres du déracinement

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despot miel krajina

Écrivain-éditeur suisse d’origine serbo-croate, Slobodan Despot vient de publier Le Miel (Gallimard). Ce conte polyphonique narre l’aller-retour au pays natal de Vesko le Teigneux, qui doit exfiltrer son père apiculteur de son village natal reconquis par l’armée croate. Sans pathos ni ressentiment, Despot nous guide au pays des ruches à flanc de colline, où les ogres bourrus montrent une émotion contenue face aux atrocités interethniques du milieu des années 1990. Le Miel interroge avec grand style l’identité et l’histoire d’une terre et d’un peuple meurtris sur lesquels son auteur a bien voulu revenir.

L’essentiel de votre roman, Le Miel, se déroule entre Belgrade et la Krajina, région croate peuplée par des Serbes qu’occupe l’armée de Zagreb. Pourquoi avoir choisi cet épisode des guerres de Yougoslavie comme toile de fond de votre livre, au détriment d’événements non moins tragiques tels que le siège de Sarajevo (1992-1996) ou les bombardements de l’OTAN sur la Serbie (1999) ?

Permettez-moi de préciser l’échelle des proportions : l’éradication de la République serbe de Krajina en août 1995 par l’armée croate encadrée par des conseillers militaires américains a bien été la plus vaste entreprise de nettoyage ethnique en Europe depuis 1945. Une province entière vidée, quelque 225 000 personnes chassées de leurs foyers, des milliers de morts et de disparus, tout cela en quatre jours…
Que ce cataclysme ait échappé au radar et à la conscience des Occidentaux est en soi un indice de la propagande qu’on a subie au temps de cette guerre. Cela dit, les grands événements ne font pas forcément les bonnes histoires et l’anecdote est souvent plus éloquente pour le romancier que le haut fait. Dans Le Miel, cette tragédie majeure n’est donc évoquée qu’en creux, par le fait même que mes protagonistes évoluent dans un désert au cœur de l’Europe.

Si j’en crois votre héroïne Vera, le désert yougoslave est en grande partie imputable à l’ancien régime titiste, qui redessina les frontières internes à sa guise au risque de provoquer un retour du refoulé ethnique…

Le régime titiste n’a pas seulement refoulé les identités ethniques, il les a aussi aiguillonnées en fonction de son propre confort et de sa propre survie. Il en a même créées! Du coup, il est le premier responsable de la conflagration. Au-delà du cas yougoslave, le refoulé en question n’est pas spécifiquement ethnique, il touche au noyau même de l’être humain, de sa respiration et de son besoin vital de liberté. Il y a dans l’idéologie communiste une passion transformiste qui n’a cessé de frustrer les êtres, de les avilir et de les confiner à mesure qu’elle prétendait les éduquer et faire leur bonheur. L’ingénierie des âmes est le propre de la modernité en général, seul le dosage varie. Si je me suis attaché au miracle du miel, c’est parce qu’il nous ramène à des dimensions de notre être qui échappent à ce conditionnement.

Dans la majeure partie du Miel, le narrateur cède la parole à une femme qui rapporte le récit d’une famille serbe de Krajina croisée au cours de ses pérégrinations. Cette double mise en abyme vous a-t-elle aidé à prendre un peu plus vos distances avec l’intrigue ?

Il y a de cela. C’est aussi une manière d’entrelacer deux paraboles : l’une sur le conflit — père-fils, modernité-tradition, réalité vécue-réalité médiatisée, présent-histoire —, l’autre sur la guérison, et d’enluminer celle-là par celle-ci. Le cœur du roman est, à mon avis, une fable sur les vertus de la littérature: le récit y est rédempteur à tous les niveaux. La littérature n’est crédible que lorsqu’elle se suffit à elle-même. De fait, je n’ai pu raconter cette histoire, bien des années après l’avoir entendue, que lorsque le souci littéraire, dans mon cœur, l’a emporté sur l’envie de rendre justice et de redresser les torts.

Justement, loin de vouloir vous faire l’avocat aveugle de la Serbie, vous évoquez un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, laquelle vit des prêtres croates catholiques pour empêcher certains massacres antiserbes. Au cours des différentes guerres intra-yougoslaves,  les autorités ecclésiastiques ont-elles mis un frein aux exactions de chaque camp ?

Cela est en effet arrivé durant la guerre de 1941-1945, ne serait-ce que dans un village où un curé s’est posté devant la porte d’une église pleine d’orthodoxes que les oustachis s’apprêtaient à brûler. Mais cette réalité a été quasi-unilatérale. Le haut clergé croate était du côté du pouvoir oustachi et de l’Axe, le clergé orthodoxe dans les camps. Pendant que le cardinal Stepinac, primat de Croatie, s’affichait avec le régime de Pavelić et les dignitaires nazis, le patriarche serbe Gavrilo était interné à Dachau avec Mgr Nicolas Velimirovitch, l’un des grands théologiens du XXe siècle. Des évêques serbes demeurés dans l’Etat indépendant de Croatie furent suppliciés. Au Vatican, seul le cardinal français Eugène Tisserant condamna le sort réservé aux chrétiens orthodoxes dans cette épuration confessionnelle.

Au cours des guerres récentes, les appels à l’extermination ecclésiastiques furent plus clairsemés, ou plus voilés, mais les exhortations à la retenue adressées à son propre camp ne furent guère plus audibles. Je connais les homélies du patriarche Paul (traduites à L’Âge d’Homme sous le titre Dieu voit tout). Je serai heureux et rassuré si l’on m’en cite d’autres.

Les affrontements armés entre serbes orthodoxes, catholiques croates et albanais musulmans ont-ils entraîné des guerres de religions ? N’étaient-ce pas plutôt des luttes entre nationalismes ?

Ces guerres ont vu s’affronter des gens foncièrement déracinés puis rempotés comme des tulipes hollandaises, chez qui des attachements candides, innés et organiques à une communauté, ses rites, ses croyances, ses goûts et ses odeurs avaient été en grande partie remplacés par des hologrammes. Des sentiments qu’ils croyaient naturels et infalsifiables se sont transformés en représentations idéologiques, au moyen des médias de masse, qui n’avaient plus qu’un rapport lointain aux traditions archaïques transmises par la famille.

Dans son essai L’Abolition de l’Homme , C. S. Lewis a décrit cette désincarnation du sentiment d’identité chez les populations modernes. Puis Alexandre Zinoviev en a illustré l’application industrielle. Zinoviev me répétait toujours que l’idéologie est une structure mentale dont le contenu est indifférent. Aujourd’hui, il suffit de tourner un bouton pour transformer de naïfs «citoyens du monde» en fascistes ethnocentriques, et vice-versa. On l’a éprouvé ailleurs, et vous le verrez bientôt en Europe de l’Ouest.

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2014.

*Photo : SIPA. 00507534_000010.

Shoah : l’impasse compassionnelle

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shoah ecole dieudonne

shoah ecole dieudonne

« On nous en parle depuis la primaire… » dit ce jeune spectateur de Dieudonné. « La Shoah, on en a mangé jusqu’en terminale[1.  Soren Seelow, Le Monde, 8 janvier 2014.]! » renchérit un autre. Et ils sont nombreux à affirmer sans vergogne qu’ils en ont assez de la Shoah et que « Shoah-nanas », c’est drôle et ça fait du bien… Alors on peut hurler au sacrilège, proclamer que ces jeunes (ou moins jeunes) sont stupides, s’indigner parce que, pour eux, tout se vaut – ce qui signifie que rien ne vaut rien.

Mais justement, qu’y a-t-il de plus subversif que s’attaquer à ce que l’on perçoit comme le nec plus ultra du sacré pour les autorités morales et politiques ?[access capability= »lire_inedits »] Pour la première fois, cela s’exprime brutalement. Ne pas l’entendre serait une grave erreur. Se contenter de les dénoncer ne les fera pas changer d’opinion par enchantement. Il s’agit donc de comprendre. Ils en ont « marre », disent- ils. Mais de quoi précisément ? De la Shoah ? Des juifs ? Du fait qu’on pourrait rire de tout et de tout le monde sauf des juifs parce que, justement, il y a eu la Shoah ? Si l’École est, comme beaucoup le suggèrent, la première responsable de la progression de cet état d’esprit, ce n’est pas à cause de la place excessive occupée par la Shoah dans les programmes : entre le CM2 et la classe de première, cet événement doit être abordé trois fois (comme Rome, la Grèce antique, la chrétienté médiévale, la Renaissance ou la Révolution française…), ce qui représente cinq à huit heures de cours en douze ans de scolarité. Et seule une minorité de lycéens revient sur le sujet à travers la littérature en cours de français, le thème « Vichy et les mémoires de la guerre » (optionnel en terminale à la discrétion des profs) ou la visite d’une institution mémorielle avec sa classe.

En insistant sur la souffrance des victimes bien plus que sur les politiques qui l’ont causée, on a installé dans les esprits l’idée que la Shoah, c’est l’affaire des juifs. Il faut inverser le prisme, et s’intéresser d’abord aux bourreaux.

Mais au-delà du programme, il y a les pratiques pédagogiques. Les élèves ne sont pas à l’abri de discours culpabilisants ou de professeurs surinvestis, incapables de prendre du recul, qui font du cours sur la Shoah un moment exceptionnel, émotionnellement intense, à coups de postures et d’images chocs, invitant parfois les élèves à mettre leurs pas dans ceux des victimes, notamment à Auschwitz. Je me souviens d’y avoir croisé des élèves exténués par des heures de marche, transis et affamés. Mais peu importait au prof : « On ne mange pas à Auschwitz, on souffre ! » Pauvres gosses, et pauvres de nous ! Auschwitz est un lieu d’histoire, pas une destination de pèlerinage doloriste. Ou alors, ne nous étonnons pas qu’une jeune fille, à son retour, écrive : « À Auschwitz, j’ai arrêté de penser. »

Ne nions pas l’évidence : on parle abondamment de la Shoah (et du nazisme). Mais pas à l’École. Pas une semaine ne se passe sans qu’il en soit question dans les médias et les discours publics. Le sujet est omniprésent dans la littérature, au cinéma et ailleurs encore, répondant d’ailleurs à une vraie demande sociale – comme en témoigne le succès des films sur le sujet, aussi mauvais soient certains. C’est qu’il est non seulement le paradigme de la discrimination et de l’exclusion – donc l’événement dont l’ombre portée nous invite à lutter contre elles –, mais plus encore l’étalon de la souffrance. Alors, est-ce qu’on en parle trop ? Oui, vraiment trop, d’autant plus qu’on en parle mal, très mal. Beaucoup n’ont pas attendu Dieudonné pour dénoncer le discours moralisateur qui va de pair avec un « devoir de mémoire » imposé à tous comme un catéchisme civil. À force de répéter « Plus jamais ça ! », sans expliciter ni contextualiser le « ça » en question, on a de fait créé une hiérarchie de la souffrance et du crime – si ce n’est pas « ça », c’est moins grave ? En conséquence, si l’École ne fait pas son travail, c’est qu’elle est le reflet d’une société qui se complaît dans l’indignation et le compassionnel, autrement dit dans l’émotion plutôt que dans la réflexion. Le pire, c’est que ce sujet omniprésent sur lequel chacun croit savoir est en réalité très mal connu, y compris de nombreux professeurs. Certes, depuis dix ans, de grands efforts de formation ont été accomplis pour que l’enseignement s’attache à la dimension historique, porteuse de sens politique, plutôt que « mémorielle », mais nombre de professeurs font encore cours à partir de représentations erronées car, aussi étonnant que cela puisse sembler, le nazisme et la Shoah sont très souvent absents des cursus universitaires.

Le résultat, c’est que les spectateurs de Dieudonné et beaucoup d’autres sont parfaitement ignorants de la spécificité de la politique nazie menée contre les juifs (« Y’a pas que les juifs ! »), mais aussi de ses implications philosophiques et éthiques. En insistant sur la souffrance des victimes bien plus que sur les politiques qui l’ont causée, on a installé dans les esprits l’idée que la Shoah, c’est l’affaire des juifs. En effet, non seule- ment la victime exclut mais, en plus, elle n’explique rien. Voilà pourquoi il faut inverser le prisme, et s’intéresser d’abord aux bourreaux.

Or, même dans l’enseignement, la Shoah a large- ment pris le pas sur le nazisme, qui occupe seulement deux heures en troisième, quatre en première générale, mais aucune dans les filières technologiques et professionnelles. L’étude du régime hitlérien doit avoir trois objectifs : tout d’abord le disqualifier, ce qui n’a rien d’une évidence quand on peut rire et faire rire sur le thème : « Je n’ai pas à choisir entre les juifs et les nazis…Qui a provoqué qui ? Qui a volé qui ? Bon, j’ai ma petite idée[2.  Propos tenus par Dieudonné dans son spectacle « Le Mur ». ]…» ; deuxièmement, désamorcer certains ressorts de l’antisémitisme : si la haine aide certains à vivre, la majorité des jeunes admirateurs de Dieudonné n’est pas antisémite ; troisièmement, il faut absolument insister sur la portée universelle de l’événement : le programme « T4 » d’élimination des handicapés et autres asociaux[3.  Entre août 1940 et août 1941, plus de 70 000 Allemands sont assassinés dans six centres d’euthanasie car ils sont des « facteurs d’affaiblissement de la race ».] est incontournable pour montrer que le nazisme, au-delà des juifs, véhicule une conception raciale, biologique et zoologique de l’humanité, considérée comme un cheptel dont on peut « améliorer » la qualité. L’extermination des juifs doit être expliquée comme le prolongement de cette vision du monde et comme une politique publique mise en œuvre par un État dans le cadre d’un projet pensé et rationnel. « Pourquoi les juifs ? », demandent alors les élèves ? Peut-être faudrait-il aussi faire une place à la longue histoire de l’antisémitisme[5. Je discutais, il y a peu, avec d’anciens étudiants de Sciences Po qui avaient du mal à admettre l’origine chrétienne de l’antisémitisme… Reviens, Jules Isaac !] et à celle du racisme (les deux phénomènes ne relevant pas des mêmes logiques historiques et politiques). Ainsi les élèves seront-ils en capacité de comprendre ce qui était à l’œuvre dans la liquidation du ghetto de Varsovie.

Oui, il faut parler de la Shoah : moins sans doute, mieux sûrement. C’est parce qu’il fait de l’histoire que le 20 mars 2012, au lendemain des assassinats perpétrés par Merah à Toulouse, Youssef, jeune élève de troisième, a dit à son professeur : « M’sieur, ce type pense comme les nazis ! Il croit qu’il tue ses ennemis quand il tue les enfants. » C’est parce qu’ils font de l’histoire qu’Abdel et Hakim établissent spontanément un lien entre la vision paranoïaque des nazis et celle qui perce dans les délires de Dieudonné. Si l’on veut faire comprendre aux élèves que le génocide commis par les nazis n’est pas l’instrument d’un fantasmatique pouvoir juif, mais un événement constitutif de notre histoire, de nos valeurs, de notre identité communes, nous devons, dans l’espace public, cesser de pleurer pour nous attacher à expliquer. Faute de quoi Dieudonné et ses épigones finiront par gagner. Et on n’aura plus du tout envie de rire.[/access]

*Photo: Blake Ezra Photography//REX/SIPA. REX40317363_000016

Dans le train-train du stress

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Je sais ce qu’on va dire. Que les trains m’obsèdent. Que je suis fasciné par la mélancolie propre aux gares provinciales hors saison. Que j’ai trop joué avec des trains miniatures quand j’étais enfant. Que mes rêves – à l’instar de ceux de bien des vaches alanguies – sont peuplés de trains à grande vitesse qui fendent les paysages dans un souffle. Ce n’est pas tout à fait faux.  À l’instar du peintre Belge Pierre Delvaux, mes rêveries sont parfois peuplées de femmes nues déambulant devant des locomotives à vapeur, et je ne rate rien des fascinantes initiatives de la SNCF pour faire parler d’elle – et se soustraire à sa mission première qui est de faire rouler des trains.

Dans une toute récente chronique j’évoquais plusieurs initiatives ferroviaires colossales, dont la mise à disposition de pianos dans certaines gares afin d’adoucir les mœurs… La Société Nationale des chemins de fer a franchi un pas supplémentaire. Elle entend à présent lutter contre notre stress. Et pour ce faire, elle a mobilisé une escouade de 340 « agents antistress » avec pour ambition redoutable « d’humaniser les trains de banlieue ». C’est Le Parisien qui rapportait cette initiative vendredi dernier : « Ils sont 340 et depuis le mois dernier, ils opèrent sur toutes les lignes du réseau Transilien. Leur rôle : lutter contre le stress des usagers SNCF » Vendre des tickets. Les contrôler. Alimenter la locomotive en bois, ou encore jouer avec les aiguillages, tout cela n’était donc pas suffisant. « On a fait beaucoup d’efforts pour développer l’information aux voyageurs, via les smartphones ou les réseaux sociaux. Mais en situation de crise, rien ne remplace l’humain », explique Bénédicte Tilloy, directrice générale de Transilien. Ainsi, la société de chemin de fer donne dans le sociétal, dans le psychologique, dans la thérapie.

« Par groupes de deux ou trois, ils se déplacent, en train ou en voiture, tout au long de la ligne à laquelle ils sont rattachés et qu’ils doivent connaître sur le bout des doigts. Quand tout est calme, ils assistent et renseignent les voyageur,. Et en cas de problème, qu’il s’agisse d’un incident bénin, résolu en moins de dix minutes, ou d’une perturbation grave, qui paralyse la ligne, ils viennent en renfort sur les points sensibles pour informer les usagers et les orienter. » Ces nouveaux agents sont « les couteaux suisses de l’information et de la prise en charge des voyageurs en situation perturbée » explique Bénédicte Tilloy. On imagine la joie de ces jeunes, ainsi comparés par leur patronne à des couteaux multifonctions helvétiques. A ceux qui s’interrogeraient sur l’origine de cette initiative colossale, Le Parisien apporte des réponses… « D’après la SNCF, qui s’appuie sur des études auprès de ses clients, les usagers apprécient en effet cette présence humaine« . L’humain, on a rien trouvé de mieux, depuis les trains qui arrivent à l’heure…

Cette escouade rejoindra évidemment dans quelques années les brigades d’intervention poétique de sinistre mémoire et les Pierrot-de-la-nuit au cimetière des illusions modernes ; à côté de la patinette à moteur, de l’œuf en tube, des déplacements doux, de l’éco-conscience et des stages de citoyenneté. Amen.

Les Français n’ont pas totalement raison…

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justice taubira sondage

justice taubira sondage

Selon un sondage exclusif BVA, pour Le Parisien, 70% des Français considèrent que la justice fonctionne mal et 59%, que Christiane Taubira est une mauvaise ministre.

Autant je partage l’opinion majoritaire de mes concitoyens sur la seconde évaluation, autant la première me semble devoir être relativisée.

Il est important de relever, pour la garde des Sceaux, que 82% des sympathisants de gauche la jugent bonne alors que 92% des sympathisants de droite l’estiment mauvaise. Ce clivage très accusé montre que Christiane Taubira n’est pas du tout un ministre ayant une vocation consensuelle précisément parce que son idéologie ne l’a conduite qu’à projeter une politique pénale de gauche. Elle est donc moins au service de la République – ce qui impliquerait des réflexions, des paroles et des pratiques moins unilatérales – qu’inspirée par un dogmatisme partisan. Pourtant, le fait d’être socialiste ou radical n’est pas forcément contradictoire avec une politique pour l’ensemble des citoyens. Encore faut-il se détacher de soi pour songer à tous.

Je suis persuadé que cette image infiniment contrastée de la garde des Sceaux sur le plan politique et l’appréciation très négative de son bilan n’ont pas été pour rien dans l’impression dominante d’une justice « fonctionnant mal » – un tel pourcentage n’a jamais été constaté depuis le début, en 1962, de ce type de sondage. Parce que la ministre est qualifiée de médiocre, en quelque sorte logiquement la justice devrait être soumise à la même sévérité.

Alors que cette corrélation est injuste et que les deux mondes s’opposent comme la justice légale à la justice réelle.

Pour la justice au quotidien dont le sort importe beaucoup plus aux justiciables que la liberté laissée par le pouvoir aux magistrats en charge d’affaires sensibles, il me semble qu’il faut avoir à l’esprit quelques données qui sont susceptibles d’atténuer la rigueur du diagnostic.

En effet, si la justice a besoin d’être réformée, rendue plus compréhensive et à la fois plus rapide, plus efficace, il est absurde de la jeter aux chiens de cette manière.

Contrairement à ce que déclare un avocat de Nîmes, il n’est pas « parfois difficile de défendre l’institution » et une magistrate d’Evry ne nous aide guère en affirmant « qu’on ne fait pas ce métier pour être aimé ».

D’abord, le service public de la justice est très particulier. On fait appel à lui en toute dernière extrémité quand on n’a pas d’autre moyen, d’autre ressource pour recouvrer ses droits et faire valoir sa cause. On ne va pas vers les juges comme on prend l’autobus.

Cet élément est aggravé par le fait que les procès, généralement, font deux mécontents : celui qui n’a pas assez gagné, celui qui a perdu.

Au-delà même de l’expérience directe et quelquefois éprouvante qu’un certain nombre de citoyens ont eue de l’univers judiciaire sous toutes ses facettes, je suis sûr que beaucoup d’autres profèrent un avis fortement dépréciatif parce qu’ils n’ont entendu que cette tonalité par ceux qui rendent compte de la justice et par des médias plus préoccupés, selon leur habitude, de pointer sans cesse des dysfonctionnements que de valoriser l’essentiel d’un fonctionnement judiciaire quotidien satisfaisant. Ces contempteurs, dans ces sondages, répètent ce qu’ils lisent et ce qu’ils entendent et qui n’est jamais revigorant ni porteur d’espoir. Comme si on n’évoquait que les graves fautes des journalistes et qu’on omettait par principe tout ce que la richesse médiatique apporte à la démocratie et donc à nous-mêmes.

Enfin, comment convaincre une société qu’une justice n’est pas à l’agonie, mon seulement quand on n’attache pas au citoyen l’importance qu’il mériterait mais que gangrené par la morosité environnante, le magistrat lui-même ne démontre pas, par sa parole et sa pratique, son exemple et sa fierté, la grandeur de ce qu’il a la charge d’accomplir chaque jour et qui fait de lui un irremplaçable raccommodeur de vies et de destinées ?

Les 70% de Français qui accablent la Justice se trompent. Il faudra du temps pour les faire changer de position.

Mais il suffirait d’un ministre, de médias moins partiels et partiaux, d’avocats plus solidaires, de magistrats enthousiastes et combatifs avec des chefs à la hauteur.

Avec le citoyen au centre.

*Photo : WITT/SIPA. 00672767_000022.