Accueil Site Page 2427

Circulez, y’a rien à voir ?

2

automobilisme voiture flonneau

Notre pays est prompt à s’enflammer au moindre sujet de société. Un livre montrant une institutrice à poil et voilà notre démocratie qui dérape, notre éducation qui rétrograde, nos politiques qui s’enlisent et nos intellectuels qui démarrent sur les chapeaux de roues. Les 24 Heures du Mans de la démagogie, de l’à peu près et du suivisme sont lancées. Vous ne les arrêterez pas. Notre pays adore se vautrer dans la facilité et l’amateurisme de ces débats sans fin et sans fond. Mais un vrai sujet, social, sensible, délicat, douloureux et identitaire, point à l’horizon ! Nos élites le fuiront d’instinct, elles savent qu’elles ont trop à y perdre médiatiquement. En lisant le dernier essai   de Mathieu Flonneau Défense et illustration d’un automobilisme républicain, préfacé par Dominique Reynié, j’ai été saisi par le courage du propos, la plume alerte, la perspective historique et le sens de la mesure. Car, en France, pays jadis de toutes les libertés sauf de circuler, l’automobile n’est ni un sujet d’études, ni d’admiration, plutôt de détestation générale. Nous ne sommes pas une Nation automobile à l’instar de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, la bagnole ne fait vibrer chez nous que d’affreux nostalgiques ou, pire, des criminels de la route.

Les gens qui aiment l’automobile pour sa mission civilisatrice, osons les grands mots, longent les murs. Ils se cachent, peur d’être dénoncés comme des déviants. « La popularité de l’automobile mérite pourtant d’être prise au sérieux » écrit Mathieu Flonneau qui est loin d’être un va-t’en guerre des Nationales ou un allumé du champignon. Ce penseur de la mobilité, spécialiste de Pompidou, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-1 et à Sciences Po sait garder la tête froide. Son essai n’a rien à voir avec « un brûlot anti-radars » et il n’hésite pas à fustiger « le communautarisme Coyotte ». Un peu de subtilité et de complexité au sein de l’Université française, ça ne fait pas de mal. Ce quadra lecteur de Chardonne qui a entretenu une correspondance avec François Nourissier réfléchit, arguments à l’appui, aux causes profondes de cette fronde anti-auto dans les sphères dirigeantes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Dans son court essai, Flonneau mitraille la bien-pensance qui a fait de la voiture, l’ennemi public numéro 1.

Sa réflexion est passionnante, elle couvre de multiples domaines : le déclassement, les votes populistes, la gentryfication de Paris, les voies sur berges, la place de la Seine, etc.

Dans cette « République des conducteurs », Flonneau prend de la hauteur. Il sait que « les mondes de l’automobilisme sont divers ». Quoi de comparable, en effet, entre une camionnette, un taxi, une Twingo ou une Porsche de collection ? Le peuple de la route recouvre des situations socio-économiques extraordinairement différentes. C’est pourquoi le slogan « tout sauf l’auto » est risible et inefficace. L’essayiste démontre que la pluralité des cultures de transports est une chance. En outre, vouloir panthéoniser Paris relève de la manipulation idéologique et de l’anachronisme. Avant les élections municipales, ce livre éclairera beaucoup de parisiens  qui pourront se faire une opinion objective sur les enjeux des voies de circulation. Cet essai ne tombe jamais dans la caricature, l’automobile n’est pas présentée comme la solution ou le repoussoir à tous nos problèmes d’environnement. Mathieu Flonneau se réserve une dernière partie, ma préférée, que j’appellerais le sentimentalisme automobile. À travers quelques exemples, citations de grands écrivains, il rappelle combien les voitures ont été le réceptacle de toutes nos émotions. Dans un film de Sautet, un paragraphe de Morand ou une chanson de Christophe, la voiture était décidément bien plus qu’un simple moyen de locomotion.

Défense et illustration d’un automobilisme républicain, Mathieu Flonneau, Descartes & Cie.

Le diable aux corps

45

jeune et jolie

Je me souviens… qu’on n’allait pas au cinéma pour voir des hommes et des femmes faire l’amour. Si certaines scènes du Diable au corps nous ont jadis donné des émotions, ce fut à travers des représentations très succinctes. À Hollywood, en ce temps-là, un certain « code Hays » interdisait à Wyler, Cukor, Lubitsch, Hitchcock et autres maîtres de la suggestion d’en montrer autant qu’ils l’auraient voulu. Il me semble que c’est à la fin des années 1960 que Louis Malle et surtout Antonioni, avec Monica Vitti, ont porté la copulation à l’écran. Depuis, on n’a pas arrêté le progrès jusqu’à ce que, tout récemment, soient mises en spectacle des pratiques homosexuelles (L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie, La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche) ou prostitutionnelles (Jeune et jolie de François Ozon).

Le premier réflexe est de traiter par le mépris ces exhibitions ; le deuxième est d’y aller voir quand même ; le troisième (mais c’est plus qu’un réflexe) est de chercher à s’y instruire. N’y a-t-il pas dans ces films matière à réflexion, qui les distinguera de la simple pornographie ? Après tout, de la rencontre sexuelle, si importante dans notre vie, nous n’avons, sauf écrits spécialisés, qu’une expérience étroite : la nôtre. Devons- nous nous en contenter ?[access capability= »lire_inedits »]

Certes, on peut s’inquiéter de ce que les metteurs en scène font faire en « live » aux acteurs et actrices. Certains éclats, certains conflits d’après tournage dans l’équipe d’Abdellatif Kechiche suggèrent que plus on libère la représentation, plus on asservit les acteurs. Mais certains films nous instruisent directement sur ce dernier point. Dans Jeune et jolie, nous observons une lycéenne devenue prostituée de luxe recrutant sur Internet. Elle ne le fait pas pour l’argent, mais simplement « pour voir », dans un détachement complet. La curiosité est son métier, le voyeurisme sa passion, et même l’« autovoyeurisme ». Avant même, en effet, qu’elle ne s’engage dans la carrière où nous la suivons, on nous la montre dans sa relation avec un amoureux de vacances. Elle est incapable de jouir parce que ne sachant pas perdre pied et s’engager « à corps perdu », parce que se regardant faire, comme le suggère une scène de miroir au début du film, elle est sans désir. Regardez-vous faire et rien ne se passera !

À partir de là, tout est joué : la répétition vaine commence, la non-implication rend possible l’esclavage. La distance vis-à-vis de soi ne signifie pas maîtrise mais expérience mutilée, indifférence en même temps qu’asservissement à ce qui devient comme rien. On pressent qu’il y a là une clé ouvrant plusieurs portes, que l’indifférence spectatrice à son propre corps est peut- être un phénomène répandu, non seulement chez des prostituées et des acteurs, mais chez nombre de nos contemporains, comme ceux qui filment la fête à laquelle ils participent avant de se projeter le film. Pour ce qui est de faire l’amour, Jeune et jolie ne nous montre donc strictement rien. À la différence de La Vie d’Adèle qui, dès la première image, nous « embarque » et nous implique dans le destin de l’héroïne. La jeune fille sort de chez elle en courant pour attraper le bus qui va au lycée. Comme elle est filmée de dos, son élan la dirige vers un monde dont l’image indéterminée (celle d’un village ? d’une banlieue ?) occupe le fond de l’écran. Une vie se joue devant nous. Ce vers quoi va Adèle n’est sans doute pas le choix ou la révélation d’une « orientation » sexuelle, mais une expérience de l’amour homosexuel où va l’entraîner Emma, artiste aux cheveux teints en bleu qui la drague et l’arrache à la promiscuité agitée et querelleuse des copains et copines de classe.

Kechiche, comme Marivaux, présent dès le titre du film, se donne un monde à « débrouiller », allant du sentiment à l’analyse et vice versa. Pour lui, ce qui se donne directement en spectacle est vain, d’où la force démystificatrice de la présentation de pseudo-événements qui ne sont que des représentations – manif de lycéens, « marche des fiertés », repas chez les bourges, vernissage mondain… Ses personnages, eux, vivent là où il y a une part d’énigme : rencontres des deux amies sous un immense platane, scènes de l’école maternelle, cours sur Marivaux proposant au commentaire une expression de La Vie de Marianne : « Je m’en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c’était. » Est-il donc possible de regretter ce qu’on ne connaît pas ?

Mais ce qui, dans le film, a suscité le plus de commentaires − au point qu’en entrant dans la salle, c’est tout ce qu’on en sait −, ce sont les rapports sexuels longuement filmés, les soubresauts, soupirs, maladresses, émotions des corps,  des membres et des seins entassés et emmêlés d’Adèle et Emma. Cette insistance ne semble pas gratuite. Sans doute est-elle nécessaire pour faire sentir et comprendre cette sexualité de lesbiennes, la jouissance entre femmes, à l’abri de l’impatience brutale de l’homme, de la génitalité et de la brièveté de son plaisir.

Ce plaisir partagé et impliquant tout le corps, mis en images à la manière du Vallotton du Bain turc, ne suffira pas à faire un couple durable. Adèle ne semble pas enfermée dans le refus des hommes et Emma, horrifiée qu’elle ait pu coucher avec un homme, la jettera brutalement dehors et la repoussera définitivement. Reste, pour le spectateur masculin, la question forte- ment posée de la dissonance entre sexualité masculine et sexualité féminine. Que peut nous apprendre de plus L’Inconnu du lac, sorti peu avant le film de Kechiche ? Là, pas de couple, pas d’histoire, mais la description d’un coin de plage spécialisé : on s’y épie, on y fait le guet, on rôde dans les buissons. Il n’y a rien d’autre dans cet espace étouffant qu’un jeu de prédation que le metteur en scène associe à une série de meurtres. Brutalité de la pénétration, rivalité de désirs d’autant plus violents qu’enclos dans un narcissisme indépassable : ces hommes pratiquent entre eux ce que les femmes réprouvent et redoutent de leur part. De cette manière provocatrice, n’est-ce pas le mépris féminin qu’ils fuient tout en le défiant ? La comparaison entre lesbiennes et sodomites n’est pas à l’avantage des hommes. Ceux-ci paraissent tourmentés par une sexualité simpliste, réduite à son objet direct, petite chose extérieure, dont le fonctionnement est supposé leur fournir une preuve de supériorité toujours à renouveler, détachée d’eux et qui les obsède d’autant plus. Il faut aux femmes de la patience, de l’amour et aussi de l’humour pour aider les hommes à surmonter cette vanité inquiète.

Certaines militantes de la pénalisation de la clientèle des prostituées, voyant les hommes comme de purs prédateurs, paraissent loin d’une telle compréhension. C’est qu’elles veulent ignorer combien la supériorité des hommes armés de leur désir est provisoire. On sait pourtant cela depuis des siècles, comme le montrent des œuvres classiques ou ces tableaux qu’on commandait à l’occasion de mariages. Exemple admirable, le Mars et Vénus de Botticelli, exposé à la National Gallery de Londres. Post amorem, le jeune dieu s’endort tandis que des enfants malicieux jouent avec les morceaux de l’armure qu’il vient d’abandonner. Vénus comblée regarde avec une satis- faction souriante et ironique le faux vainqueur qu’est le dieu de la guerre. Les bidasses de la chambrée où j’ai passé de nombreux mois en savaient bien autant, eux qui, ni brutes ni génies, se posaient l’un à l’autre la question de confiance : « Et toi, qu’est-ce que tu fais “après” ? » En effet, si, après l’éjaculation, on attend simplement que ça se remette en marche, on risque fort d’être déçu ; mieux vaut s’en remettre à la générosité de la déesse de l’amour.

Nos manières les plus courantes de parler font craindre que nous ayons plus de mal que jamais, entre hommes et femmes, à nous comprendre au milieu des paradoxes qui nous lient, handicapés que nous sommes tant par une certaine forme de libération des mœurs que par les simplismes de l’égalitarisme. À cet égard, l’usage devenu commun du mot « baiser » est révélateur quand il associe la pénétration avec l’affirmation d’un mépris grossier. On comprend qu’Emma l’emploie pour dire le dégoût que lui inspire l’idée d’Adèle avec un homme. Mais comment parler autrement dès lors que, désormais, nous entendons désigner la chose même ? « Prendre » est dominateur. « Faire l’amour » est éloigné du fait, trop hermaphrodite. Serait-il encore possible de dire à une femme qu’on « l’honore » quand on lui offre son phallus ?

L’acharnement de certaines contre la prostitution est révélateur de ce que la connaissance des émotions, craintes et désirs se fait bien mal d’un côté vers l’autre. Ces féministes oublient non seulement la prostitution-business, mais aussi le pouvoir spécifique qu’a la femme de « s’absenter » pendant la relation, et surtout, elles ne s’interrogent pas sur la situation de celui qui s’adresse à une prostituée en sachant qu’il va au-devant d’une déception. À la fin d’une relation réduite à la courte partie initiale dont l’homme a la maîtrise, il se retrouvera seul et démuni. Il le sait bien, et il se rappelle peut-être le mot de Clemenceau : « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. » Et pourtant il y va. Je suis persuadé que, dans la plupart des cas, c’est un déprimé, voire un désespéré, qui a recours à un remède aussi facile, dérisoire et provisoire.

Un peu d’indulgence pour lui, s’il vous plaît ![/access]

*Photo: Marine Vatch dans Jeune et jolie

Anvers, la culture sans complexes

3

Impossible de rater le dernier-né des musées anversois : le Museum Aan de Stroom dresse sa silhouette rouge sur dix étages au bord d’un bassin portuaire quasi-désert. Les architectes hollandais ont utilisé du grès rouge indien pour la façade, dont la couleur fait écho à la brique locale des maisons flamandes. Ce musée se revendique original et contemporain dans son approche des collections et des expositions : il ne faut pourtant pas s’attendre à y voir uniquement de l’art moderne ou contemporain. Il s’agit d’un musée ethnologique et anthropologique avant tout, ancré dans l’histoire anversoise…

Les expositions permanentes entretiennent donc toutes un lien avec Anvers, quand elles ne retracent pas tout simplement l’histoire de cette métropole portuaire. Au passage, on n’échappera pas à la mise en valeur du « multiculturalisme » de la ville à travers des photographies de quartiers populaires où toutes les communautés se mélangent. La présentation est assez dynamique et il faut reconnaître un effort dans la scénographie : les œuvres et les objets sont présentés dans des cabinets de curiosités ronds ou sur des murs recouverts de peinture dorée ou de bois. Pour autant, rien de « ludique » dans cette mise en scène, et les enfants risquent de s’ennuyer ferme pendant la visite !

Comme le Musée des Beaux-Arts est actuellement fermé pour rénovation, le MAS a hérité de certains tableaux qu’il expose pour retracer l’histoire de l’art à Anvers depuis le XVIIème siècle. Les maîtres flamands y côtoient ainsi des artistes contemporains comme Jan Fabre. Dans les étages, on peut voir une installation sur le pouvoir et ses attributs où des objets japonais de l’ère Meiji affrontent des masques d’Afrique centrale (échos de la période coloniale belge). La ville d’Anvers reste présente puisque quelques gravures et tableaux rappellent son rôle central en Europe depuis la fin du XVIème siècle. Une dernière exposition montre des objets amérindiens rassemblés par un couple de collectionneurs anversois autour du thème de la mort et de l’au-delà. Attention, certains textes explicatifs sont uniquement en néerlandais, mais le visiteur peut acheter un livret en anglais ou louer une tablette numérique avec la traduction anglaise. Les autres panneaux explicatifs présentent les textes en quatre langues (néerlandais, français, allemand, anglais).

On peut éventuellement clore la visite par un tour sur la terrasse panoramique au dixième étage d’où l’on aperçoit Anvers et son immense port de commerce. Les puristes trouveront sans doute à redire à l’approche grand public prônée par le MAS, les autres apprécieront de visiter ce musée dans une ambiance détendue, pour ne pas dire décomplexée…

Dans l’empire du capitalisme rouge

11

chine crimon shuang

Ancien journaliste, notamment à France Culture, devenu bouquiniste sur le quai de la Tournelle  où il a animé, pendant des années un blog succulent sur lequel il consignait anecdotes, propos et impressions personnelles, amour des livres et de la littérature, Jean-Louis Crimon est un personnage singulier. Il nous avait donné à lire, en 2001, un roman émouvant et magnifique, Verlaine avant-centre, texte subtil et délicat publié au Castor Astral, son éditeur fétiche. Puis, il égrena deux autres romans ainsi que deux livres sur le chanteur Renaud, l’une de ses idoles.

Il donna aussi des cours à l’Université Jules-Verne, à Amiens, où il fit la connaissance d’étudiantes chinoises. Ils sympathisent. Un beau jour, l’une d’elles lui écrit pour lui faire savoir que son université, en Chine, est à la recherche d’un professeur de français qui aiderait les jeunes gens à découvrir notre langue mais aussi notre pays. Crimon hésite. Jusqu’à présent, comme il l’explique, sourire aux lèvres, cet ancien correspondant de France Culture en Scandinavie était plus sensible aux charmes des longues et blondes Nordiques qu’à ceux des petites Asiatiques. Mais ses interlocutrices se montrent persuasives et adorables. Il accepte finalement. Entre septembre 2011 et janvier 2012, il enseignera dans un campus de 20 000 étudiants de l’Université du Sichuan, à Chengdu.

Il en reviendra à la fois fasciné, étonné, parfois agacé. Indéniablement, pour lui, c’est une expérience marquante. Il transformera donc celle-ci en ce qu’il sait mieux faire : un livre. Il eût pu rédiger un essai, un récit, un document car, s’il partait en Chine avec l’idée d’y retrouver la Chine de Confucius et celle, pétrie des préceptes de Mao, il y découvrira des jeunes gens qui ne rêvent que des sacs Vuitton, de libéralisme économique, de prétendue modernité; des jeunes gens qui se souviennent à peine du communisme ou feignent de ne plus s’en souvenir et, souvent, refusent d’admettre que Mao, malgré tous ses crimes, a tout de même sauvé un peuple affamé, réduit à l’état de servage, pour lui redonner sa dignité.

Un roman, donc. Et un roman de qualité qui mêle une histoire d’amour entre Shuang, jolie  étudiante, et un professeur français sexagénaire. Autobiographie? On est en droit de le penser. Pourtant, Jean-Louis Crimon réfute cette thèse, non sans une certaine fermeté: « Au risque de décevoir, ce n’est pas ma vie en Chine que je raconte« , explique-t-il. « Du côté de chez Shuang n’est pas un récit, un reportage, une autobiographie. C’est un roman, une fiction. Tout est faux. Inventé. Fantasmé. Imaginé. Construit. Fabriqué. Comme dans un roman. Il s’agit d’un vrai travail romanesque. Mais bien sûr, les impressions, les sensations, les sentiments, tout ça est très proche d’une réalité très probable, très possible et très crédible. Preuve : un Chinois, prof de français, que je devais rencontrer en octobre dernier, à Pékin, mais qui n’était pas très disponible à ce moment-là, et à qui j’ai fait remettre mon roman, vient de m’écrire, par mail, les plus belles lignes jamais reçues : « Votre roman est un vrai trésor pour nous les Chinois! C’est ma vie que vous racontez. J’ai été, moi-même renvoyé de l’Université pour avoir aimé, aimé d’amour, une étudiante. Mais contrairement au narrateur de votre roman, moi, mon étudiante, je l’ai épousée! »… »

En octobre dernier, Crimon a tenu à refaire le chemin de son périple chinois : Kunming, Chengdu, Pékin.

« À Chengdu, j’ai tenu à aller lire à Confucius les extraits de Du côté de chez Shuang où je parle de lui« , poursuit l’écrivain. « Au-delà de mon roman qui stigmatise les travers de la Chine matérialiste d’aujourd’hui, ce qui m’intéresse surtout, c’est la Chine de Confucius, de Lao Tseu et de Li Bai. Tout comme je préfère aussi la France de Voltaire et de Rousseau. Pas celle de Marc Lévy et de Guillaume Musso! »

Voilà qui est dit.

 

Du côté de chez Shuang, Jean-Louis Crimon. Le Castor Astral, 2014.

 

*Photo :  MICHAEL ROBERT/MOMENT PHOTO/SIPA. 00569654_000023.

La rage aux dents de L’Obs

nouvel obs joffrin

Hier, je lisais Le Nouvel Observateur chez le dentiste. Au milieu d’une pile de Closer, entre deux Automagazine et trois brochures détaillant pour les enfants en bas âge les étapes essentielles du brossage de dents, on trouve toujours un Nouvel Obs caché quelque part. Sa lecture a sans doute un effet immensément bénéfique sur les patients condamnés à patienter en attendant le diagnostic libérateur.

Cette semaine, Laurent Joffrin est épouvanté. Dans son édito que j’ai lu en cherchant à calmer ma rage de dents, il a l’épouvante historique, se référant à Léon Blum découvrant avec horreur en 1933 la tendance néo-socialisto-pré-fasciste incarnée par Adrien Marquet et Marcel Déat. Vous l’avez compris : Léon Blum aujourd’hui, c’est Laurent Joffrin et Marcel Déat, c’est Causeur. C’est bien normal. Laurent Joffrin a des épouvantes de Grande Tradition. Au Nouvel Obs, on pétoche Label rouge s’il-vous-plaît, on a toujours les foies dans le sens de l’histoire.

Le crime reproché à notre bande de flibustiers est d’avoir donné la parole à Dieudonné, en somme d’avoir accordé un entretien à Belzebuth. Personnellement, en lisant son interview, je me suis dit que l’aura du personnage eût été conséquemment diminuée si on l’avait fait parler plus tôt. Je veux dire par là : parler sérieusement, pas camouflé derrière le prétexte du rire et le bouclier du comique, en exposant clairement sa vision des choses, tout à fait édifiante. Cinq pages d’entretien suffisent à démontrer que ce type possède peut-être un certain génie comique mais qu’il ne comprend pas les termes qu’il emploie à longueur de temps, judaïsme, juif, sionisme, tout ceci surnageant dans une bouillie conceptuelle épaisse. On voit qu’il est urgent de lui faire lire les manuels d’histoire et de géographie qu’il confie avoir envie de déchirer car, visiblement, sa vision du monde et de l’histoire est aussi simpliste que lacunaire. À lire cet entretien, j’ai eu vraiment l’impression que Dieudonné était une affaire classée. Il n’est même pas utile de donner tort ou raison à son complotisme délirant, ce type démontre parfaitement bien lui-même qu’il est complètement à côté de la plaque.

Bon, je ne voudrais pas en conclure que Causeur a fait plus œuvre utile que mille éditoriaux de Laurent Joffrin pour rendre à Dieudonné sa vraie dimension. Si j’étais taquin, je dirais même plus que l’indignation de commande des Joffrin et consorts a fait davantage pour la sulfureuse notoriété de Dieudonné – en en faisant un martyr de la liberté d’expression – que mille dossiers de Causeur. Pour s’en rendre compte, il suffisait de le laisser parler. Voilà. C’est fait, passons à autre chose.

Ah, mais on me signale que Laurent Joffrin a toujours l’air épouvanté. Rendez-vous compte, de vils esprits ont pu reprocher à l’Obs d’avoir accolé sur sa couverture Eric Zemmour, Alain Soral et Dieudonné, comme si le journal était coutumier des rapprochements hasardeux… Allons donc. Au Nouvel Obs, on adore les listes, c’est comme ça. À défaut de réflexion, on se contente des associations et autres procès d’intention, ça occupe et ça vous meuble un édito aussi sûrement qu’un bon plombage vous renfloue une molaire défaillante. Alors, hop, c’est reparti, Joffrin l’épouvanté refait rapidement le coup du bottin de la fachosphère : Elisabeth Lévy (l’Annie Cordy de la réaction…), Ivan Rioufol (le Carlos du conservatisme ?), Renaud Camus (le Claude François de la xénophobie), Eric Zemmour (le Plastic Bertrand de l’islamophobie), etc. Tout ça pour aboutir aux heures les plus sombres…

Cette manie des associations me rappelle étrangement une nouvelle de Stephen King dont le titre ne me revient pas (si cela dit quelque chose à quelqu’un) mais dont je me rappelle l’histoire : un couple traverse en voiture l’ex-Yougoslavie. Les deux visiteurs échouent dans un village, perdu dans la campagne où ils vont être associés à une étrange coutume locale, vestige du titisme : en grimpant tous les uns sur les autres, les habitants du village et leurs prisonniers (le couple de touristes) forment un être géant, une sorte de version cauchemardesque de l’homme nouveau titiste, formé d’un assemblage de corps humains, qui va affronter le bonhomme géant du village voisin. Je suggérerai bien à Laurent Joffrin d’organiser le même rituel. On pourrait demander à tous les affreux réacs de s’agglomérer pour former une version grandeur nature et suffisamment terrifiante de la bête immonde tandis que la courageuse équipe du Nouvel Obs s’agglomérerait à son tour pour aller combattre le monstre. Imaginez ! Ça aurait de la gueule : le bonhomme Causeur et le bonhomme Observateur en train de se coller des tartines en plein Paris, sur la place de la Concorde, histoire d’en rajouter une louche dans le symbolique ! Ça ferait certainement un carton et ça permettrait de relégitimer de manière spectaculaire « l’humanisme républicain délégitimé » – dixit Joffrin. Evidemment, à la fin les fachos seraient écrasés et le bonhomme Observateur ferait triomphalement le tour de la France pour aller à la rencontre du bon peuple, un peu comme Axel Kahn. Je ne sais si Laurent Joffrin serait moins épouvanté par cette suggestion, en tout cas moi j’ai moins mal aux dents.

*Photo : SINTESI/SIPA. 00474604_000018. 

 

Pourquoi je ne veux plus devenir enseignant

vincent peillon capes prepas

Cher M. Peillon,

Vous ne me connaissez pas, je suis l’un de ces milliers d’étudiants de fac qui va chaque jour en cours, passe ses partiels, espère valider son année et réfléchit à son avenir.
Depuis la classe de cinquième, je souhaite devenir enseignant par amour des lettres, de la littérature, de notre langue et de la culture en général. Animé de cette passion, je souhaitais la transmettre aux prochaines générations, comme de brillants professeurs m’ont transmis leur goût pour leur discipline.
Je crois en la force émancipatrice de l’école, en sa capacité de promotion de tous, jusqu’aux plus modestes. Ou, plutôt, devrais-je dire : j’y croyais. Car lorsque je vous regarde vous agiter dans tous les sens, monter les enseignants les uns contre les autres, défendre des lubies complètement déconnectées des réalités de l’enseignement, les bras m’en tombent.

À votre arrivée au ministère de l’Éducation nationale, j’étais sans doute trop confiant. Votre parcours d’agrégé de philosophie, spécialiste de Ferdinand Buisson, me rassurait : enfin un enseignant à la tête du ministère, enfin un passionné d’école, me disais-je. Vous ne pouviez que mieux faire que les DRH et autres saltimbanques vous ayant précédé, qui se sont fait une joie de détruire l’école de la République. Mais j’ai vite déchanté. Vous vous êtes en effet empressé d’appliquer le programme égalitariste ultralibéral dont toute une partie de la gauche rêvait depuis des années.

J’ai manifesté avec les enseignants et les étudiants de prépa quand vous avez décidé d’en faire les bêtes noires de l’Éducation nationale. Si je suis sorti dans la rue, c’est que la classe préparatoire, son fonctionnement et ses exigences, m’ont permis d’arriver là où je suis aujourd’hui. Ne vous en déplaise, les prépas ne sont pas des repaires de nantis qui pratiquent avec ardeur la cooptation et entretiennent la haine du pauvre cantonné au BEP maçonnerie. Fils d’ouvrier de l’est de la France, poussé par mes parents conscients du rôle capital de l’instruction, je suis aujourd’hui monté à Paris pour m’épanouir intellectuellement après mon passage en classe prépa. Demain, l’agrégation pourrait être votre prochaine cible puisque vous la jugez sans doute tout aussi élitiste et anachronique que les prépas.

Mais ce n’est pas tout. Vous avez décidé de réformer le CAPES pour en faire un vague brevet de pédagogie et d’animation de classe quand il faudrait que les professeurs excellent dans leur discipline pour qu’ils recouvrent leur autorité. En lettres, la connaissance disciplinaire compte seulement pour un tiers de la note finale, cela témoigne d’un grave mépris pour le savoir.
Je me suis étranglé quand vous avez décidé de supprimer manu militari le CAPES de lettres classiques, accompagnant ainsi la mort des humanités classiques dans le secondaire et bientôt en fac. Par vos réformes, vous aggravez les pires inégalités : les élèves d’Henri-IV et Louis-le-Grand perfectionneront encore leur latin dans quinze ans alors que « les pauvres de banlieue » seront réduits à organiser des « itinéraires de découverte » sur le « vivre-ensemble » et la sécurité routière.

Tout occupé à promouvoir l’école du numérique, vous refusez mordicus de vous attaquer aux 20% d’élèves de sixième qui ne savent ni lire ni écrire, aux largesses de correction à tous les examens, au passage automatique dans la classe supérieure.
La liste de vos méfaits est encore longue. Ne parlons pas du gel de l’avancement, piste que vous avez évoquée avant de la démentir face à la bronca du corps enseignant.

Du reste, je sais que vous avez une carrière politique à mener. J’ignorais néanmoins que le tribut à payer pour atteindre Matignon fût si lourd. Soit dit en passant, si vous en avez l’occasion, recommandez à François Hollande de ne pas choisir la jeunesse comme priorité de son second mandat, elle a déjà assez souffert de votre « refondation ». Vos brillantes saillies sur la laïcité ou les principes fondateurs de la République n’y changeront rien. De grâce, cessez de rendre hommage à Jules Ferry, il s’est déjà assez retourné dans sa tombe…

Une petite lueur au fond de moi me pousse à me battre pour aider les enfants, notamment les plus défavorisés. J’aurais aimé leur faire découvrir les humanités et la grande culture, éléments certes inutiles au quotidien mais indispensables au développement de l’esprit. Hélas, l’école ne le permet plus. Je démissionne donc de l’Éducation nationale avant même d’y être entré.

*Photo :   LILIAN AUFFRET/SIPA.00675977_000025.

Ukraine : la position de l’UE est hypocrite

30

crise europe ukraine

Geoffroy Saint-Grégoire enseigne la géopolitique à l’INSEEC et à l’Institut Catholique de Paris. Il est spécialiste de l’espace russe.

On déplore vingt-six morts au cours des derniers affrontements en Ukraine. À quoi correspond cette explosion de violence ? S’agit-il d’un tournant dans la crise ukrainienne ? Assistons-nous à une nouvelle révolution orange ?

Nous avons entendu ce matin que le nombre de morts a augmenté. La crise est importante mais n’est en aucun cas une nouvelle révolution orange tant les revendications s’avèrent éparses. On ne peut pas parler de front uni contre le pouvoir. Reste que le peuple subit un profond malaise économique depuis la dernière révolution. Ce sont sur ces difficultés sociales et économiques que se sont fondées les revendications populaires, bien légitimes. Puis se sont greffés aux premiers mouvements pacifiques des extrémistes qui n’ont plus rien à voir avec leurs devanciers. Mais l’intégrité territoriale du pays n’est pas pour autant menacée.

Aujourd’hui, les ministres européens des Affaires étrangères se réunissent en session extraordinaire à Bruxelles. Quel rôle devrait jouer l’Europe dans cette crise ?

L’Europe doit systématiquement condamner les exactions policières contre des manifestants pacifiques – alors qu’elle a gardé le silence lors des dernières manifestations très violemment réprimées. Mais l’Union européenne n’a aucune légitimité à s’ingérer dans les affaires d’Etat ukrainiennes. Sa position est d’ailleurs très hypocrite. D’un côté, elle souhaite intégrer l’Ukraine à ses accords de libre-échange. De l’autre, si Kiev émet le souhait d’entrer dans l’UE,  elle la rejettera en prétendant que les échanges bilatéraux suffisent. L’Europe a appliqué la même stratégie avec la Turquie.

Dans son pas de deux avec l’Europe, l’Ukraine doit aussi gérer le facteur russe. Comment Moscou perçoit-il la crise ukrainienne ?

Depuis 1991, la Russie a vocation à accompagner son voisin qui fait partie de son « proche étranger ». Dernièrement, le Kremlin a un peu plus durci sa position vis-à-vis des milieux d’affaire et des intellectuels aux velléités européistes. Il ne faut pas surestimer l’importance de la crise ukrainienne dans les relations qu’entretiennent l’Europe et la Russie. Ce n’est qu’un épisode supplémentaire des tensions apparues ces dernières années, notamment sur l’affaire syrienne ou la crise des missiles de Kaliningrad en décembre 2013. Ceci étant, on ne peut pas parler de retour à la guerre froide, contrairement à ce que soutiennent certains experts.

*Photo:Yves Logghe/AP/SIPA. AP21529011_000002

 

Ukraine : Poutine, un coupable si idéal…

345

poutine ukraine guigou

À propos de la crise ukrainienne, Bernard Henri-Lévy, a, à nouveau, revêtu la toge de la dignité outragée, proclamant, plein de superbe, sur France Culture « Il faut arrêter la mascarade, s’il nous reste un peu d’honneur, il faut partir ! » Partir d’où ? Des JO de Sotchi où les athlètes français recueillent, selon le flamboyant philosophe, des médailles pleines de sang. Un peu plus tôt dans la matinée, l’ancienne vice-présidente de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Elisabeth Guigou, semblait plus mesurée dans ses propos, appelant de manière très vagues à d’illusoires sanctions ‘personnelles’ à l’égard de Viktor Ianoukovitch, rappelant, avec une pointe d’embarras que l’Europe a déjà condamné moralement et verbalement la répression qui s’organise à Kiev. On comprend son embarras, d’autant que l’Europe a une part de responsabilité dans cette crise ukrainienne.

Les relations de l’UE avec l’Ukraine sont aujourd’hui déterminées par la Politique Européenne de Voisinage, un instrument diplomatique conçu en 2004, à la suite de la révolution orange, qui laissait espérer aux dirigeants européens un rapprochement rapide avec Kiev. Même si la Politique Européenne de Voisinage intègre les relations avec l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Libye, l’Autorité Palestinienne, la Syrie, la Tunisie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie et la Moldavie, l’Ukraine reste l’enfant chérie de cette politique européenne qui fait les yeux doux à l’ancienne patrie de Nicolas Gogol depuis que celle-ci a montré des velléités de s’émanciper de la ferme tutelle du grand frère russe. Le 13 janvier 2005, le parlement européen avait même voté, presque à l’unanimité (467 voix contre 19), une motion exprimant officiellement le désir de l’UE de renforcer les liens avec cette Ukraine où semblait devoir triompher à terme la démocratie libérale. Officiellement, « la PEV ne se limite pas à la mise en place d’accords de coopération ou de commerce, mais elle permet également une association politique, une intensification de l’intégration économique, une amélioration de la mobilité et un renforcement des contacts entre les peuples. »

Les négociations sont allées bon train entre les dirigeants européens et le tandem formé par le président Viktor Iouchtchenko et le premier ministre Yulia Timochenko, égérie de la révolution orange, même si les pays d’Europe de l’est déjà membres de l’UE depuis 2004, traînaient ostensiblement les pieds, inquiets à l’idée de voir les frontières de la Russie se rapprocher ainsi dangereusement de celles de l’UE, et des leurs. Le rapprochement était vu d’un très bon œil en revanche par les Etats-Unis, qui ont entamé un rapprochement avec l’Ukraine dès 1994, rapprochement perçu par la Russie « comme une intrusion dirigée contre les intérêts vitaux de la Russie, laquelle n’a jamais abandonné l’idée de recréer un espace commun », comme le rappelle Zbigniew Brzezinski dans Le Grand échiquier. Les intellectuels français tels que BHL applaudirent alors l’accord que tous considéraient comme étant en voie d’achèvement. Le président Viktor Ioutchenko proclamait même à ce moment que les pourparlers aboutiraient « dans six mois tout au plus. » Les choses sont allées jusqu’à la création d’un nouvel instrument de rapprochement diplomatique, l’agenda d’association UE-Ukraine, mais les négociations se sont heurtées réellement au veto russe, formulé de façon militaire avec la Géorgie en 2008, puis économique avec la crise gazière de 2009. Le conflit entre la Géorgie et la Russie aurait d’ailleurs pu avoir des relations plus fâcheuses. Comme le rappelle Pierre Verluisse, « les élargissements récents de l’Union européenne (2004 et 2007) à d’anciennes républiques ou d’anciens pays satellites de l’Union soviétique ont suivi une chronologie précise : dans un premier temps devenir membre de l’OTAN, dans un second temps adhérer à l’UE. Le délai entre les deux évènements peut varier de quelques semaines à quelques années, mais l’ordre est généralement l’OTAN d’abord, l’UE ensuite. » Ces rapprochements se sont faits sous l’œil bienveillant de Washington qui, suivant toujours la ligne Brzezinski, cherchaient à contrer toute les tentatives de « restauration impériale russe » tandis que Moscou jouait à nouveau des coudes pour retrouver son autorité sur les anciennes marches de l’empire. Il est heureux que l’opposition de la France et de l’Allemagne aient en partie empêché l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN. Cela aurait placé l’UE et les Etats-Unis dans une situation plus qu’embarrassante après la leçon du conflit russo-géorgiens d’août 2008.

Cette crise aurait cependant dû constituer un avertissement pour les Européens en ce qui concernait l’Ukraine, de même que la crise gazière de janvier 2009, qui vit la Russie couper le robinet alimentant l’Ukraine et une partie de l’Europe en gaz. Alain Besançon et Bernard Marchandier ont beau soutenir avec raison, que l’occupation mongole du XIIIe siècle a permis à l’Ukraine de nouer des liens historiques avec l’Europe, il était tout de même difficile de continuer à jouer avec le feu dans les pattes de l’ours russe, bien décidé à reconquérir son influence sur ce qu’il considère comme son glacis protecteur, en promettant monts et merveilles, adhésion, prospérité et pudding (européen) à une Ukraine tiraillé entre les pro-russes et les pro-européens. Aurait-il était plus avisé d’envisager la relation entre l’Ukraine et l’Europe dans le cadre d’un partenariat stratégique avec la Russie ? C’est l’idée que défendait Elisabeth Guigou sur France Culture…Un peu tard sans doute. Catherine Ashton, baronne des affaires étrangères européennes défend toujours, quant à elle, l’idée que le contrat d’association UE-Ukraine est toujours valide, tandis que les Etats-Unis affichent une fois de plus avec beaucoup de délicatesse leur irritation vis-à-vis des errements diplomatiques des malheureux européens…Qui se sont placés eux-mêmes dans une situation impossible.

En effet, au contraire de Bernard Henri Lévy qui dénonce avec force la brutalité russe, on pourrait presque se demander pourquoi Poutine semble jouer sur du velours et attendre assez placidement que les événements tournent en sa faveur, ce qui ne semble pas acquis au vu des récents développements de la crise ukrainienne. C’est qu’il y a également l’argument économique. L’Ukraine se trouve actuellement sous perfusion russe. Cette année, Vladimir Poutine a promis douze milliards (à un taux de 5%) à une économie ukrainienne en pleine Berezina, tout en conditionnant toutefois cette aide au maintien d’un gouvernement pro-russe. Mais même si Ianoukovitch devait quitter le pouvoir, ce qui est largement envisageable, et devait céder le pouvoir à une opposition pro-occidentale, qui n’est pas plus épargnée par la corruption et la tendance au népotisme que l’actuel président, l’UE devrait injecter, d’après le magazine économique Quartz, pas moins de vingt-quatre milliards d’euros pour soutenir une économie plombée par une dette de presque cent quarante milliards. Si les négociations pour l’adhésion de l’Ukraine ont autant traîné depuis la Révolution orange, ce n’est peut-être pas uniquement en raison des pressions russes. En décembre 2009, José Manuel Barroso constatait d’ailleurs avec un certain humour : « nos amis ukrainiens doivent faire plus s’ils veulent que nous les aidions plus. »[2]

La grande erreur de l’Europe est donc d’avoir à la fois cherché à presser les choses sur le plan diplomatique tout en sachant que le processus d’adhésion n’était pas fondé sur des bases réalistes, tant sur le plan stratégique qu’économique, et d’avoir voulu produire un effet d’annonce, qui s’est révélé tout à fait néfaste pour le peuple ukrainien. Une gestion qui est peut-être moins due aux pressions américaines qu’à une politique européenne déterminée par une vision du monde tout à fait irréaliste. Comme le proclame le site officiel de la Politique Européenne de Voisinage : «La PEV offre à l’UE les moyens de renforcer les relations bilatérales avec ces pays. Cette politique s’appuie sur un engagement mutuel en faveur de valeurs communes telles que la démocratie, les droits de l’homme, l’État de droit, la bonne gouvernance, les principes de l’économie de marché et le développement durable. » L’enfer est pavé de bonnes intentions…

*Photo : Ivan Sekretarev/AP/SIPA. AP21497842_000012.

Ukraine : Pour Chevènement, tout n’est pas jaune-bleu

29

Hier encore, Jean-Pierre Chevènement s’exprimait sur Public Sénat au sujet de la crise ukrainienne. Comme d’ordinaire, le sénateur de Belfort a su prendre du champ pour éviter la politique de l’émotion, qui tient lieu de vademecum idéologique à nos gouvernants.

Ni antirusse primaire ni russolâtre enamouré, Chevènement sait se garder de toute vision idéologique des rapports internationaux, y compris lorsque l’Europe de l’Est redonne des envies de Pershing à bien des politiques. Verbatim choisi de son intervention télévisée d’hier : « L’Ukraine est un pays hétérogène, divisé entre catholiques uniates à l’ouest, orthodoxes russophones à l’est. Il faut agir avec précaution si nous ne voulons pas rallumer la Guerre Froide en Europe ». Un rappel d’autant plus salutaire qu’on a peu entendu nos gouvernements protester contre les programmes d’ukrainisation à marche forcée qu’avait imposés l’ancien président Ioutchenko aux populations russophones du pays. Par retour de bâtons, à l’issue de la dernière élection présidentielle, ses ingrats de compatriotes gratifièrent ce champion de la démocratie occidentale d’un score ridicule pour un sortant (5.5%).

Comme une vérité ne vient jamais seule, notre ex-ministre de la Défense poursuit : « L’opposition est radicalisée. Il y a des éléments extrémistes, armés, qui confectionnent aux yeux de tous des cocktails Molotov » avant de moquer le manichéisme ambiant : « Il est très facile de parler de sanctions. Elles seraient ciblées et viseraient les responsables des violences, c’est à dire aussi bien du côté gouvernemental que de celui de l’opposition. Encore une fois, tout n’est pas « blanc-bleu ». Et le Che d’en appeler à la démocratie ukrainienne, certes corrompue et balbutiante, mais infiniment plus solide que les potentats du Golfe avec lesquels nous frayons complaisamment.

Sa conclusion, un brin bravache (« On devrait avoir une association de l’Ukraine, de la Russie, et de l’UE ») confirme notre sentiment : Chevènement est peut-être le dernier grand européen. Avis à la concurrence !

Ai-je encore le droit de rire avec Dieudonné?

102

dieudonne spectacle valls

En matière d’humour, je suis ce que l’on appelle un « public difficile ». J’ai peu de sympathie pour les comiques en général, et la plupart d’entre eux m’ennuient. Si j’ai toujours apprécié Raymond Devos, que je tiens pour un poète, je suis davantage attiré par l’humour populaire, boulevardier, grossier de préférence et, pourquoi pas, scatologique – pour autant que cet art complexe qu’est la scatologie soit correctement utilisé, ce qui est rarement le cas. Des humoristes de ma génération, seuls deux m’ont toujours amusé : le Coluche de la fin des années 1970 et du début des années 1980 (avant les engagements humanitaires qui l’ont, paradoxalement, asséché), et Dieudonné qui est pour moi le « Boss ». De Dieudonné, j’aime tout : la langue – cette gouaille inimitable –, le jeu d’acteur, l’imagination, l’insolence et cette capacité à créer des univers burlesques régulièrement traversés par des fulgurances poétiques, dont ceux qui connaissent ses spectacles par le seul biais des extraits diffusés sur Internet n’ont évidemment pas idée.

Depuis une dizaine d’années, Dieudonné fait rire sur les juifs et la Shoah, même si ses spectacles abordent également d’autres sujets. [access capability= »lire_inedits »] Selon certains commentateurs, en choisissant de rire sur l’« indicible », il est devenu « l’humoriste qui ne fait plus rire personne », et tant pis si ses spectacles sont joués à guichets fermés dans des concerts de rire à faire trembler les murs ! La vérité, aussi pénible puisse-t-elle apparaître à certains, c’est qu’en la matière, Dieudonné a conservé tout son talent et qu’il réussit à faire rire sur ce qui donne généralement plutôt envie de pleurer. On peut trouver ses sketches épouvantables, ignobles, de mauvais goût − et ils le sont −, et c’est d’ailleurs parce qu’ils le sont qu’ils sont si drôles ! Qui nie l’outrance, le caractère sacrilège et l’odeur de soufre de ses spectacles ? Certainement pas son public ; c’est pour cela qu’il vient se « dilater la rate ». Lorsque Desproges disait sur scène : « On ne m’ôtera pas de l’idée que, durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi », tout le monde saluait le second degré et l’humour noir. Quand Dieudonné explique qu’il n’était pas né en 1940 et que, par conséquent, il ne sait pas qui « a commencé », des juifs ou des nazis, les mêmes

déplorent le premier degré et des paroles de haine ! Il faudra que quelqu’un prenne le temps de m’expliquer… Pour ma part, il ne fait aucun doute que Dieudonné est dans le second degré, au-delà du second degré, même. Ses spectacles sont un carnaval « hénaurme », une fête des fous du Moyen Âge, un contre-monde à la Jérôme Bosch, tout en grimaces et calebasses, une danse macabre dans un cimetière au crépuscule ; c’est le cri des faibles, des petits enfants, des malheureux ; tout y est cul par-dessus tête, le bien et le mal entrelacés ; le sacré est bafoué, le monde est déformé, les femmes pygmées donnent le sein à des nourrissons morts, les terroristes rigolards sont couverts de vierges et les enfants juifs martyrisés, moqués ; le roi est nu ! Le rire, jouissif, désespéré, libératoire, atteint l’extase, l’ascèse, la catharsis ! Croit-on que le public ressorte de ce charivari avec des idées de pogrom plein la tête ? « Il y a pourtant des vrais antisémites dans le public de Dieudonné », me dira-t-on. C’est possible. Mais ceux-là n’ont pas besoin de Dieudonné pour cultiver leur haine, et je trouve sinistre et injuste cette punition collective sous ce prétexte. Cela revient peu ou prou à interdire la bagnole à cause des chauffards.

Censurer Desproges aussi ? On retrouve, du reste, dans cette affaire, la méfiance ancestrale de l’élite à l’égard du rire et de la subversion populaires, celle-ci étant doublée d’un mépris paternaliste grandissant, et pour tout dire insupportable. Depuis les farces médiévales, le peuple rit de ce qui scanda- lise ou dégoûte son élite, mais au moins celle-ci fichait- elle jusqu’à présent la paix à celui-là. Pour Christophe Barbier, s’il fallait bien entendu interdire les spectacles de Dieudonné, il faut maintenant « éduquer » son public et lui apprendre qu’on ne peut pas rire de tout. Et pourquoi donc, au fait ? Parce que telle est la conception des choses du directeur de L’Express qui, dans son arrogance, la croit universelle. Et si moi, ça me chante de rire de tout ? Et avec tout le monde par-dessus le marché ? Et si je n’ai pas envie d’être rééduqué ?

L’un des rares à avoir été cohérent dans cette affaire est Alain Jakubowicz. Dans le fameux reportage d’« Envoyé spécial » diffusé fin décembre 2013, à l’origine de la curée, le président de la Licra laissait en effet entendre qu’il demanderait aujourd’hui l’interdiction du spectacle de Desproges sur les juifs, dont est tirée la sale blague ci-dessus, tout en reconnaissant avec tout le monde que Desproges n’est pas antisémite. Une telle position a au moins le mérite de poser la seule question à l’origine de cette affaire, au-delà du prétexte Dieudonné : peut-on encore rire des juifs dans ce pays ? Pour M. Jakubowicz, mais aussi, plus gênant, pour le ministre de l’Intérieur, la réponse est désormais « non ». Or, c’est là que le bât blesse.

L’art contemporain, les médias, les intellectuels, nous rappellent tous les jours que l’on peut (doit) rire de tout, se libérer de tout, ne rien respecter, enfoncer les tabous.

« L’art contemporain est un scandale permanent », clame régulièrement Télérama, qui renvoie à sa ringardise le public choqué par le crucifix d’Andres Serrano baignant dans le sang et l’urine. Une Femen mime-t-elle l’avortement du Christ sur l’autel d’une église ? Bah, le blasphème n’est-il pas un droit ? Les immigrés musulmans, nous dit-on également, doivent s’adapter à nos mœurs libérales, et c’est bien le moins en effet : Charlie Hebdo est là pour le leur rappeler. Le même Christophe Barbier ne clamait-il pas lors de l’affaire des caricatures de Mahomet « qu’il ne [pouvait] pas y avoir de limites à la liberté d’ex- pression » ? Nous sommes ainsi tous sommés d’accepter de voir ce que nous avons de plus sacré traîné dans la boue, en vertu de la souveraineté de l’art et de la liberté d’expression, celle-ci comprenant évidemment le fameux « droit au blasphème ». Mais quand le bouffon s’en prend au « sacré » que constitue la Shoah, la comédie s’arrête ! Quand il fait monter sur scène le diable Faurisson pour le faire danser sur un air détourné d’Annie Cordy, provocation suprême, blasphème total, art contemporain chimiquement pur, performance qu’au-delà de la morale, on peut aisément qualifier de « dada », on quitte soudain l’art et le spectacle pour l’ignominie nauséabonde ! Ah non, pas d’accord ! En la matière, c’est tout ou rien ! Respectons tout ou ne respectons vraiment rien ! Notre société a choisi la deuxième voie ; en cours de partie, la voilà qui brandit soudain une règle d’exception. Dans le langage du peuple, on appelle cela de la triche.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Circulez, y’a rien à voir ?

2
automobilisme voiture flonneau

automobilisme voiture flonneau

Notre pays est prompt à s’enflammer au moindre sujet de société. Un livre montrant une institutrice à poil et voilà notre démocratie qui dérape, notre éducation qui rétrograde, nos politiques qui s’enlisent et nos intellectuels qui démarrent sur les chapeaux de roues. Les 24 Heures du Mans de la démagogie, de l’à peu près et du suivisme sont lancées. Vous ne les arrêterez pas. Notre pays adore se vautrer dans la facilité et l’amateurisme de ces débats sans fin et sans fond. Mais un vrai sujet, social, sensible, délicat, douloureux et identitaire, point à l’horizon ! Nos élites le fuiront d’instinct, elles savent qu’elles ont trop à y perdre médiatiquement. En lisant le dernier essai   de Mathieu Flonneau Défense et illustration d’un automobilisme républicain, préfacé par Dominique Reynié, j’ai été saisi par le courage du propos, la plume alerte, la perspective historique et le sens de la mesure. Car, en France, pays jadis de toutes les libertés sauf de circuler, l’automobile n’est ni un sujet d’études, ni d’admiration, plutôt de détestation générale. Nous ne sommes pas une Nation automobile à l’instar de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, la bagnole ne fait vibrer chez nous que d’affreux nostalgiques ou, pire, des criminels de la route.

Les gens qui aiment l’automobile pour sa mission civilisatrice, osons les grands mots, longent les murs. Ils se cachent, peur d’être dénoncés comme des déviants. « La popularité de l’automobile mérite pourtant d’être prise au sérieux » écrit Mathieu Flonneau qui est loin d’être un va-t’en guerre des Nationales ou un allumé du champignon. Ce penseur de la mobilité, spécialiste de Pompidou, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-1 et à Sciences Po sait garder la tête froide. Son essai n’a rien à voir avec « un brûlot anti-radars » et il n’hésite pas à fustiger « le communautarisme Coyotte ». Un peu de subtilité et de complexité au sein de l’Université française, ça ne fait pas de mal. Ce quadra lecteur de Chardonne qui a entretenu une correspondance avec François Nourissier réfléchit, arguments à l’appui, aux causes profondes de cette fronde anti-auto dans les sphères dirigeantes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Dans son court essai, Flonneau mitraille la bien-pensance qui a fait de la voiture, l’ennemi public numéro 1.

Sa réflexion est passionnante, elle couvre de multiples domaines : le déclassement, les votes populistes, la gentryfication de Paris, les voies sur berges, la place de la Seine, etc.

Dans cette « République des conducteurs », Flonneau prend de la hauteur. Il sait que « les mondes de l’automobilisme sont divers ». Quoi de comparable, en effet, entre une camionnette, un taxi, une Twingo ou une Porsche de collection ? Le peuple de la route recouvre des situations socio-économiques extraordinairement différentes. C’est pourquoi le slogan « tout sauf l’auto » est risible et inefficace. L’essayiste démontre que la pluralité des cultures de transports est une chance. En outre, vouloir panthéoniser Paris relève de la manipulation idéologique et de l’anachronisme. Avant les élections municipales, ce livre éclairera beaucoup de parisiens  qui pourront se faire une opinion objective sur les enjeux des voies de circulation. Cet essai ne tombe jamais dans la caricature, l’automobile n’est pas présentée comme la solution ou le repoussoir à tous nos problèmes d’environnement. Mathieu Flonneau se réserve une dernière partie, ma préférée, que j’appellerais le sentimentalisme automobile. À travers quelques exemples, citations de grands écrivains, il rappelle combien les voitures ont été le réceptacle de toutes nos émotions. Dans un film de Sautet, un paragraphe de Morand ou une chanson de Christophe, la voiture était décidément bien plus qu’un simple moyen de locomotion.

Défense et illustration d’un automobilisme républicain, Mathieu Flonneau, Descartes & Cie.

Le diable aux corps

45
jeune et jolie

jeune et jolie

Je me souviens… qu’on n’allait pas au cinéma pour voir des hommes et des femmes faire l’amour. Si certaines scènes du Diable au corps nous ont jadis donné des émotions, ce fut à travers des représentations très succinctes. À Hollywood, en ce temps-là, un certain « code Hays » interdisait à Wyler, Cukor, Lubitsch, Hitchcock et autres maîtres de la suggestion d’en montrer autant qu’ils l’auraient voulu. Il me semble que c’est à la fin des années 1960 que Louis Malle et surtout Antonioni, avec Monica Vitti, ont porté la copulation à l’écran. Depuis, on n’a pas arrêté le progrès jusqu’à ce que, tout récemment, soient mises en spectacle des pratiques homosexuelles (L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie, La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche) ou prostitutionnelles (Jeune et jolie de François Ozon).

Le premier réflexe est de traiter par le mépris ces exhibitions ; le deuxième est d’y aller voir quand même ; le troisième (mais c’est plus qu’un réflexe) est de chercher à s’y instruire. N’y a-t-il pas dans ces films matière à réflexion, qui les distinguera de la simple pornographie ? Après tout, de la rencontre sexuelle, si importante dans notre vie, nous n’avons, sauf écrits spécialisés, qu’une expérience étroite : la nôtre. Devons- nous nous en contenter ?[access capability= »lire_inedits »]

Certes, on peut s’inquiéter de ce que les metteurs en scène font faire en « live » aux acteurs et actrices. Certains éclats, certains conflits d’après tournage dans l’équipe d’Abdellatif Kechiche suggèrent que plus on libère la représentation, plus on asservit les acteurs. Mais certains films nous instruisent directement sur ce dernier point. Dans Jeune et jolie, nous observons une lycéenne devenue prostituée de luxe recrutant sur Internet. Elle ne le fait pas pour l’argent, mais simplement « pour voir », dans un détachement complet. La curiosité est son métier, le voyeurisme sa passion, et même l’« autovoyeurisme ». Avant même, en effet, qu’elle ne s’engage dans la carrière où nous la suivons, on nous la montre dans sa relation avec un amoureux de vacances. Elle est incapable de jouir parce que ne sachant pas perdre pied et s’engager « à corps perdu », parce que se regardant faire, comme le suggère une scène de miroir au début du film, elle est sans désir. Regardez-vous faire et rien ne se passera !

À partir de là, tout est joué : la répétition vaine commence, la non-implication rend possible l’esclavage. La distance vis-à-vis de soi ne signifie pas maîtrise mais expérience mutilée, indifférence en même temps qu’asservissement à ce qui devient comme rien. On pressent qu’il y a là une clé ouvrant plusieurs portes, que l’indifférence spectatrice à son propre corps est peut- être un phénomène répandu, non seulement chez des prostituées et des acteurs, mais chez nombre de nos contemporains, comme ceux qui filment la fête à laquelle ils participent avant de se projeter le film. Pour ce qui est de faire l’amour, Jeune et jolie ne nous montre donc strictement rien. À la différence de La Vie d’Adèle qui, dès la première image, nous « embarque » et nous implique dans le destin de l’héroïne. La jeune fille sort de chez elle en courant pour attraper le bus qui va au lycée. Comme elle est filmée de dos, son élan la dirige vers un monde dont l’image indéterminée (celle d’un village ? d’une banlieue ?) occupe le fond de l’écran. Une vie se joue devant nous. Ce vers quoi va Adèle n’est sans doute pas le choix ou la révélation d’une « orientation » sexuelle, mais une expérience de l’amour homosexuel où va l’entraîner Emma, artiste aux cheveux teints en bleu qui la drague et l’arrache à la promiscuité agitée et querelleuse des copains et copines de classe.

Kechiche, comme Marivaux, présent dès le titre du film, se donne un monde à « débrouiller », allant du sentiment à l’analyse et vice versa. Pour lui, ce qui se donne directement en spectacle est vain, d’où la force démystificatrice de la présentation de pseudo-événements qui ne sont que des représentations – manif de lycéens, « marche des fiertés », repas chez les bourges, vernissage mondain… Ses personnages, eux, vivent là où il y a une part d’énigme : rencontres des deux amies sous un immense platane, scènes de l’école maternelle, cours sur Marivaux proposant au commentaire une expression de La Vie de Marianne : « Je m’en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c’était. » Est-il donc possible de regretter ce qu’on ne connaît pas ?

Mais ce qui, dans le film, a suscité le plus de commentaires − au point qu’en entrant dans la salle, c’est tout ce qu’on en sait −, ce sont les rapports sexuels longuement filmés, les soubresauts, soupirs, maladresses, émotions des corps,  des membres et des seins entassés et emmêlés d’Adèle et Emma. Cette insistance ne semble pas gratuite. Sans doute est-elle nécessaire pour faire sentir et comprendre cette sexualité de lesbiennes, la jouissance entre femmes, à l’abri de l’impatience brutale de l’homme, de la génitalité et de la brièveté de son plaisir.

Ce plaisir partagé et impliquant tout le corps, mis en images à la manière du Vallotton du Bain turc, ne suffira pas à faire un couple durable. Adèle ne semble pas enfermée dans le refus des hommes et Emma, horrifiée qu’elle ait pu coucher avec un homme, la jettera brutalement dehors et la repoussera définitivement. Reste, pour le spectateur masculin, la question forte- ment posée de la dissonance entre sexualité masculine et sexualité féminine. Que peut nous apprendre de plus L’Inconnu du lac, sorti peu avant le film de Kechiche ? Là, pas de couple, pas d’histoire, mais la description d’un coin de plage spécialisé : on s’y épie, on y fait le guet, on rôde dans les buissons. Il n’y a rien d’autre dans cet espace étouffant qu’un jeu de prédation que le metteur en scène associe à une série de meurtres. Brutalité de la pénétration, rivalité de désirs d’autant plus violents qu’enclos dans un narcissisme indépassable : ces hommes pratiquent entre eux ce que les femmes réprouvent et redoutent de leur part. De cette manière provocatrice, n’est-ce pas le mépris féminin qu’ils fuient tout en le défiant ? La comparaison entre lesbiennes et sodomites n’est pas à l’avantage des hommes. Ceux-ci paraissent tourmentés par une sexualité simpliste, réduite à son objet direct, petite chose extérieure, dont le fonctionnement est supposé leur fournir une preuve de supériorité toujours à renouveler, détachée d’eux et qui les obsède d’autant plus. Il faut aux femmes de la patience, de l’amour et aussi de l’humour pour aider les hommes à surmonter cette vanité inquiète.

Certaines militantes de la pénalisation de la clientèle des prostituées, voyant les hommes comme de purs prédateurs, paraissent loin d’une telle compréhension. C’est qu’elles veulent ignorer combien la supériorité des hommes armés de leur désir est provisoire. On sait pourtant cela depuis des siècles, comme le montrent des œuvres classiques ou ces tableaux qu’on commandait à l’occasion de mariages. Exemple admirable, le Mars et Vénus de Botticelli, exposé à la National Gallery de Londres. Post amorem, le jeune dieu s’endort tandis que des enfants malicieux jouent avec les morceaux de l’armure qu’il vient d’abandonner. Vénus comblée regarde avec une satis- faction souriante et ironique le faux vainqueur qu’est le dieu de la guerre. Les bidasses de la chambrée où j’ai passé de nombreux mois en savaient bien autant, eux qui, ni brutes ni génies, se posaient l’un à l’autre la question de confiance : « Et toi, qu’est-ce que tu fais “après” ? » En effet, si, après l’éjaculation, on attend simplement que ça se remette en marche, on risque fort d’être déçu ; mieux vaut s’en remettre à la générosité de la déesse de l’amour.

Nos manières les plus courantes de parler font craindre que nous ayons plus de mal que jamais, entre hommes et femmes, à nous comprendre au milieu des paradoxes qui nous lient, handicapés que nous sommes tant par une certaine forme de libération des mœurs que par les simplismes de l’égalitarisme. À cet égard, l’usage devenu commun du mot « baiser » est révélateur quand il associe la pénétration avec l’affirmation d’un mépris grossier. On comprend qu’Emma l’emploie pour dire le dégoût que lui inspire l’idée d’Adèle avec un homme. Mais comment parler autrement dès lors que, désormais, nous entendons désigner la chose même ? « Prendre » est dominateur. « Faire l’amour » est éloigné du fait, trop hermaphrodite. Serait-il encore possible de dire à une femme qu’on « l’honore » quand on lui offre son phallus ?

L’acharnement de certaines contre la prostitution est révélateur de ce que la connaissance des émotions, craintes et désirs se fait bien mal d’un côté vers l’autre. Ces féministes oublient non seulement la prostitution-business, mais aussi le pouvoir spécifique qu’a la femme de « s’absenter » pendant la relation, et surtout, elles ne s’interrogent pas sur la situation de celui qui s’adresse à une prostituée en sachant qu’il va au-devant d’une déception. À la fin d’une relation réduite à la courte partie initiale dont l’homme a la maîtrise, il se retrouvera seul et démuni. Il le sait bien, et il se rappelle peut-être le mot de Clemenceau : « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. » Et pourtant il y va. Je suis persuadé que, dans la plupart des cas, c’est un déprimé, voire un désespéré, qui a recours à un remède aussi facile, dérisoire et provisoire.

Un peu d’indulgence pour lui, s’il vous plaît ![/access]

*Photo: Marine Vatch dans Jeune et jolie

Anvers, la culture sans complexes

3

Impossible de rater le dernier-né des musées anversois : le Museum Aan de Stroom dresse sa silhouette rouge sur dix étages au bord d’un bassin portuaire quasi-désert. Les architectes hollandais ont utilisé du grès rouge indien pour la façade, dont la couleur fait écho à la brique locale des maisons flamandes. Ce musée se revendique original et contemporain dans son approche des collections et des expositions : il ne faut pourtant pas s’attendre à y voir uniquement de l’art moderne ou contemporain. Il s’agit d’un musée ethnologique et anthropologique avant tout, ancré dans l’histoire anversoise…

Les expositions permanentes entretiennent donc toutes un lien avec Anvers, quand elles ne retracent pas tout simplement l’histoire de cette métropole portuaire. Au passage, on n’échappera pas à la mise en valeur du « multiculturalisme » de la ville à travers des photographies de quartiers populaires où toutes les communautés se mélangent. La présentation est assez dynamique et il faut reconnaître un effort dans la scénographie : les œuvres et les objets sont présentés dans des cabinets de curiosités ronds ou sur des murs recouverts de peinture dorée ou de bois. Pour autant, rien de « ludique » dans cette mise en scène, et les enfants risquent de s’ennuyer ferme pendant la visite !

Comme le Musée des Beaux-Arts est actuellement fermé pour rénovation, le MAS a hérité de certains tableaux qu’il expose pour retracer l’histoire de l’art à Anvers depuis le XVIIème siècle. Les maîtres flamands y côtoient ainsi des artistes contemporains comme Jan Fabre. Dans les étages, on peut voir une installation sur le pouvoir et ses attributs où des objets japonais de l’ère Meiji affrontent des masques d’Afrique centrale (échos de la période coloniale belge). La ville d’Anvers reste présente puisque quelques gravures et tableaux rappellent son rôle central en Europe depuis la fin du XVIème siècle. Une dernière exposition montre des objets amérindiens rassemblés par un couple de collectionneurs anversois autour du thème de la mort et de l’au-delà. Attention, certains textes explicatifs sont uniquement en néerlandais, mais le visiteur peut acheter un livret en anglais ou louer une tablette numérique avec la traduction anglaise. Les autres panneaux explicatifs présentent les textes en quatre langues (néerlandais, français, allemand, anglais).

On peut éventuellement clore la visite par un tour sur la terrasse panoramique au dixième étage d’où l’on aperçoit Anvers et son immense port de commerce. Les puristes trouveront sans doute à redire à l’approche grand public prônée par le MAS, les autres apprécieront de visiter ce musée dans une ambiance détendue, pour ne pas dire décomplexée…

Dans l’empire du capitalisme rouge

11
chine crimon shuang

chine crimon shuang

Ancien journaliste, notamment à France Culture, devenu bouquiniste sur le quai de la Tournelle  où il a animé, pendant des années un blog succulent sur lequel il consignait anecdotes, propos et impressions personnelles, amour des livres et de la littérature, Jean-Louis Crimon est un personnage singulier. Il nous avait donné à lire, en 2001, un roman émouvant et magnifique, Verlaine avant-centre, texte subtil et délicat publié au Castor Astral, son éditeur fétiche. Puis, il égrena deux autres romans ainsi que deux livres sur le chanteur Renaud, l’une de ses idoles.

Il donna aussi des cours à l’Université Jules-Verne, à Amiens, où il fit la connaissance d’étudiantes chinoises. Ils sympathisent. Un beau jour, l’une d’elles lui écrit pour lui faire savoir que son université, en Chine, est à la recherche d’un professeur de français qui aiderait les jeunes gens à découvrir notre langue mais aussi notre pays. Crimon hésite. Jusqu’à présent, comme il l’explique, sourire aux lèvres, cet ancien correspondant de France Culture en Scandinavie était plus sensible aux charmes des longues et blondes Nordiques qu’à ceux des petites Asiatiques. Mais ses interlocutrices se montrent persuasives et adorables. Il accepte finalement. Entre septembre 2011 et janvier 2012, il enseignera dans un campus de 20 000 étudiants de l’Université du Sichuan, à Chengdu.

Il en reviendra à la fois fasciné, étonné, parfois agacé. Indéniablement, pour lui, c’est une expérience marquante. Il transformera donc celle-ci en ce qu’il sait mieux faire : un livre. Il eût pu rédiger un essai, un récit, un document car, s’il partait en Chine avec l’idée d’y retrouver la Chine de Confucius et celle, pétrie des préceptes de Mao, il y découvrira des jeunes gens qui ne rêvent que des sacs Vuitton, de libéralisme économique, de prétendue modernité; des jeunes gens qui se souviennent à peine du communisme ou feignent de ne plus s’en souvenir et, souvent, refusent d’admettre que Mao, malgré tous ses crimes, a tout de même sauvé un peuple affamé, réduit à l’état de servage, pour lui redonner sa dignité.

Un roman, donc. Et un roman de qualité qui mêle une histoire d’amour entre Shuang, jolie  étudiante, et un professeur français sexagénaire. Autobiographie? On est en droit de le penser. Pourtant, Jean-Louis Crimon réfute cette thèse, non sans une certaine fermeté: « Au risque de décevoir, ce n’est pas ma vie en Chine que je raconte« , explique-t-il. « Du côté de chez Shuang n’est pas un récit, un reportage, une autobiographie. C’est un roman, une fiction. Tout est faux. Inventé. Fantasmé. Imaginé. Construit. Fabriqué. Comme dans un roman. Il s’agit d’un vrai travail romanesque. Mais bien sûr, les impressions, les sensations, les sentiments, tout ça est très proche d’une réalité très probable, très possible et très crédible. Preuve : un Chinois, prof de français, que je devais rencontrer en octobre dernier, à Pékin, mais qui n’était pas très disponible à ce moment-là, et à qui j’ai fait remettre mon roman, vient de m’écrire, par mail, les plus belles lignes jamais reçues : « Votre roman est un vrai trésor pour nous les Chinois! C’est ma vie que vous racontez. J’ai été, moi-même renvoyé de l’Université pour avoir aimé, aimé d’amour, une étudiante. Mais contrairement au narrateur de votre roman, moi, mon étudiante, je l’ai épousée! »… »

En octobre dernier, Crimon a tenu à refaire le chemin de son périple chinois : Kunming, Chengdu, Pékin.

« À Chengdu, j’ai tenu à aller lire à Confucius les extraits de Du côté de chez Shuang où je parle de lui« , poursuit l’écrivain. « Au-delà de mon roman qui stigmatise les travers de la Chine matérialiste d’aujourd’hui, ce qui m’intéresse surtout, c’est la Chine de Confucius, de Lao Tseu et de Li Bai. Tout comme je préfère aussi la France de Voltaire et de Rousseau. Pas celle de Marc Lévy et de Guillaume Musso! »

Voilà qui est dit.

 

Du côté de chez Shuang, Jean-Louis Crimon. Le Castor Astral, 2014.

 

*Photo :  MICHAEL ROBERT/MOMENT PHOTO/SIPA. 00569654_000023.

La rage aux dents de L’Obs

125
nouvel obs joffrin

nouvel obs joffrin

Hier, je lisais Le Nouvel Observateur chez le dentiste. Au milieu d’une pile de Closer, entre deux Automagazine et trois brochures détaillant pour les enfants en bas âge les étapes essentielles du brossage de dents, on trouve toujours un Nouvel Obs caché quelque part. Sa lecture a sans doute un effet immensément bénéfique sur les patients condamnés à patienter en attendant le diagnostic libérateur.

Cette semaine, Laurent Joffrin est épouvanté. Dans son édito que j’ai lu en cherchant à calmer ma rage de dents, il a l’épouvante historique, se référant à Léon Blum découvrant avec horreur en 1933 la tendance néo-socialisto-pré-fasciste incarnée par Adrien Marquet et Marcel Déat. Vous l’avez compris : Léon Blum aujourd’hui, c’est Laurent Joffrin et Marcel Déat, c’est Causeur. C’est bien normal. Laurent Joffrin a des épouvantes de Grande Tradition. Au Nouvel Obs, on pétoche Label rouge s’il-vous-plaît, on a toujours les foies dans le sens de l’histoire.

Le crime reproché à notre bande de flibustiers est d’avoir donné la parole à Dieudonné, en somme d’avoir accordé un entretien à Belzebuth. Personnellement, en lisant son interview, je me suis dit que l’aura du personnage eût été conséquemment diminuée si on l’avait fait parler plus tôt. Je veux dire par là : parler sérieusement, pas camouflé derrière le prétexte du rire et le bouclier du comique, en exposant clairement sa vision des choses, tout à fait édifiante. Cinq pages d’entretien suffisent à démontrer que ce type possède peut-être un certain génie comique mais qu’il ne comprend pas les termes qu’il emploie à longueur de temps, judaïsme, juif, sionisme, tout ceci surnageant dans une bouillie conceptuelle épaisse. On voit qu’il est urgent de lui faire lire les manuels d’histoire et de géographie qu’il confie avoir envie de déchirer car, visiblement, sa vision du monde et de l’histoire est aussi simpliste que lacunaire. À lire cet entretien, j’ai eu vraiment l’impression que Dieudonné était une affaire classée. Il n’est même pas utile de donner tort ou raison à son complotisme délirant, ce type démontre parfaitement bien lui-même qu’il est complètement à côté de la plaque.

Bon, je ne voudrais pas en conclure que Causeur a fait plus œuvre utile que mille éditoriaux de Laurent Joffrin pour rendre à Dieudonné sa vraie dimension. Si j’étais taquin, je dirais même plus que l’indignation de commande des Joffrin et consorts a fait davantage pour la sulfureuse notoriété de Dieudonné – en en faisant un martyr de la liberté d’expression – que mille dossiers de Causeur. Pour s’en rendre compte, il suffisait de le laisser parler. Voilà. C’est fait, passons à autre chose.

Ah, mais on me signale que Laurent Joffrin a toujours l’air épouvanté. Rendez-vous compte, de vils esprits ont pu reprocher à l’Obs d’avoir accolé sur sa couverture Eric Zemmour, Alain Soral et Dieudonné, comme si le journal était coutumier des rapprochements hasardeux… Allons donc. Au Nouvel Obs, on adore les listes, c’est comme ça. À défaut de réflexion, on se contente des associations et autres procès d’intention, ça occupe et ça vous meuble un édito aussi sûrement qu’un bon plombage vous renfloue une molaire défaillante. Alors, hop, c’est reparti, Joffrin l’épouvanté refait rapidement le coup du bottin de la fachosphère : Elisabeth Lévy (l’Annie Cordy de la réaction…), Ivan Rioufol (le Carlos du conservatisme ?), Renaud Camus (le Claude François de la xénophobie), Eric Zemmour (le Plastic Bertrand de l’islamophobie), etc. Tout ça pour aboutir aux heures les plus sombres…

Cette manie des associations me rappelle étrangement une nouvelle de Stephen King dont le titre ne me revient pas (si cela dit quelque chose à quelqu’un) mais dont je me rappelle l’histoire : un couple traverse en voiture l’ex-Yougoslavie. Les deux visiteurs échouent dans un village, perdu dans la campagne où ils vont être associés à une étrange coutume locale, vestige du titisme : en grimpant tous les uns sur les autres, les habitants du village et leurs prisonniers (le couple de touristes) forment un être géant, une sorte de version cauchemardesque de l’homme nouveau titiste, formé d’un assemblage de corps humains, qui va affronter le bonhomme géant du village voisin. Je suggérerai bien à Laurent Joffrin d’organiser le même rituel. On pourrait demander à tous les affreux réacs de s’agglomérer pour former une version grandeur nature et suffisamment terrifiante de la bête immonde tandis que la courageuse équipe du Nouvel Obs s’agglomérerait à son tour pour aller combattre le monstre. Imaginez ! Ça aurait de la gueule : le bonhomme Causeur et le bonhomme Observateur en train de se coller des tartines en plein Paris, sur la place de la Concorde, histoire d’en rajouter une louche dans le symbolique ! Ça ferait certainement un carton et ça permettrait de relégitimer de manière spectaculaire « l’humanisme républicain délégitimé » – dixit Joffrin. Evidemment, à la fin les fachos seraient écrasés et le bonhomme Observateur ferait triomphalement le tour de la France pour aller à la rencontre du bon peuple, un peu comme Axel Kahn. Je ne sais si Laurent Joffrin serait moins épouvanté par cette suggestion, en tout cas moi j’ai moins mal aux dents.

*Photo : SINTESI/SIPA. 00474604_000018. 

 

Pourquoi je ne veux plus devenir enseignant

124
vincent peillon capes prepas

vincent peillon capes prepas

Cher M. Peillon,

Vous ne me connaissez pas, je suis l’un de ces milliers d’étudiants de fac qui va chaque jour en cours, passe ses partiels, espère valider son année et réfléchit à son avenir.
Depuis la classe de cinquième, je souhaite devenir enseignant par amour des lettres, de la littérature, de notre langue et de la culture en général. Animé de cette passion, je souhaitais la transmettre aux prochaines générations, comme de brillants professeurs m’ont transmis leur goût pour leur discipline.
Je crois en la force émancipatrice de l’école, en sa capacité de promotion de tous, jusqu’aux plus modestes. Ou, plutôt, devrais-je dire : j’y croyais. Car lorsque je vous regarde vous agiter dans tous les sens, monter les enseignants les uns contre les autres, défendre des lubies complètement déconnectées des réalités de l’enseignement, les bras m’en tombent.

À votre arrivée au ministère de l’Éducation nationale, j’étais sans doute trop confiant. Votre parcours d’agrégé de philosophie, spécialiste de Ferdinand Buisson, me rassurait : enfin un enseignant à la tête du ministère, enfin un passionné d’école, me disais-je. Vous ne pouviez que mieux faire que les DRH et autres saltimbanques vous ayant précédé, qui se sont fait une joie de détruire l’école de la République. Mais j’ai vite déchanté. Vous vous êtes en effet empressé d’appliquer le programme égalitariste ultralibéral dont toute une partie de la gauche rêvait depuis des années.

J’ai manifesté avec les enseignants et les étudiants de prépa quand vous avez décidé d’en faire les bêtes noires de l’Éducation nationale. Si je suis sorti dans la rue, c’est que la classe préparatoire, son fonctionnement et ses exigences, m’ont permis d’arriver là où je suis aujourd’hui. Ne vous en déplaise, les prépas ne sont pas des repaires de nantis qui pratiquent avec ardeur la cooptation et entretiennent la haine du pauvre cantonné au BEP maçonnerie. Fils d’ouvrier de l’est de la France, poussé par mes parents conscients du rôle capital de l’instruction, je suis aujourd’hui monté à Paris pour m’épanouir intellectuellement après mon passage en classe prépa. Demain, l’agrégation pourrait être votre prochaine cible puisque vous la jugez sans doute tout aussi élitiste et anachronique que les prépas.

Mais ce n’est pas tout. Vous avez décidé de réformer le CAPES pour en faire un vague brevet de pédagogie et d’animation de classe quand il faudrait que les professeurs excellent dans leur discipline pour qu’ils recouvrent leur autorité. En lettres, la connaissance disciplinaire compte seulement pour un tiers de la note finale, cela témoigne d’un grave mépris pour le savoir.
Je me suis étranglé quand vous avez décidé de supprimer manu militari le CAPES de lettres classiques, accompagnant ainsi la mort des humanités classiques dans le secondaire et bientôt en fac. Par vos réformes, vous aggravez les pires inégalités : les élèves d’Henri-IV et Louis-le-Grand perfectionneront encore leur latin dans quinze ans alors que « les pauvres de banlieue » seront réduits à organiser des « itinéraires de découverte » sur le « vivre-ensemble » et la sécurité routière.

Tout occupé à promouvoir l’école du numérique, vous refusez mordicus de vous attaquer aux 20% d’élèves de sixième qui ne savent ni lire ni écrire, aux largesses de correction à tous les examens, au passage automatique dans la classe supérieure.
La liste de vos méfaits est encore longue. Ne parlons pas du gel de l’avancement, piste que vous avez évoquée avant de la démentir face à la bronca du corps enseignant.

Du reste, je sais que vous avez une carrière politique à mener. J’ignorais néanmoins que le tribut à payer pour atteindre Matignon fût si lourd. Soit dit en passant, si vous en avez l’occasion, recommandez à François Hollande de ne pas choisir la jeunesse comme priorité de son second mandat, elle a déjà assez souffert de votre « refondation ». Vos brillantes saillies sur la laïcité ou les principes fondateurs de la République n’y changeront rien. De grâce, cessez de rendre hommage à Jules Ferry, il s’est déjà assez retourné dans sa tombe…

Une petite lueur au fond de moi me pousse à me battre pour aider les enfants, notamment les plus défavorisés. J’aurais aimé leur faire découvrir les humanités et la grande culture, éléments certes inutiles au quotidien mais indispensables au développement de l’esprit. Hélas, l’école ne le permet plus. Je démissionne donc de l’Éducation nationale avant même d’y être entré.

*Photo :   LILIAN AUFFRET/SIPA.00675977_000025.

Ukraine : la position de l’UE est hypocrite

30
crise europe ukraine

crise europe ukraine

Geoffroy Saint-Grégoire enseigne la géopolitique à l’INSEEC et à l’Institut Catholique de Paris. Il est spécialiste de l’espace russe.

On déplore vingt-six morts au cours des derniers affrontements en Ukraine. À quoi correspond cette explosion de violence ? S’agit-il d’un tournant dans la crise ukrainienne ? Assistons-nous à une nouvelle révolution orange ?

Nous avons entendu ce matin que le nombre de morts a augmenté. La crise est importante mais n’est en aucun cas une nouvelle révolution orange tant les revendications s’avèrent éparses. On ne peut pas parler de front uni contre le pouvoir. Reste que le peuple subit un profond malaise économique depuis la dernière révolution. Ce sont sur ces difficultés sociales et économiques que se sont fondées les revendications populaires, bien légitimes. Puis se sont greffés aux premiers mouvements pacifiques des extrémistes qui n’ont plus rien à voir avec leurs devanciers. Mais l’intégrité territoriale du pays n’est pas pour autant menacée.

Aujourd’hui, les ministres européens des Affaires étrangères se réunissent en session extraordinaire à Bruxelles. Quel rôle devrait jouer l’Europe dans cette crise ?

L’Europe doit systématiquement condamner les exactions policières contre des manifestants pacifiques – alors qu’elle a gardé le silence lors des dernières manifestations très violemment réprimées. Mais l’Union européenne n’a aucune légitimité à s’ingérer dans les affaires d’Etat ukrainiennes. Sa position est d’ailleurs très hypocrite. D’un côté, elle souhaite intégrer l’Ukraine à ses accords de libre-échange. De l’autre, si Kiev émet le souhait d’entrer dans l’UE,  elle la rejettera en prétendant que les échanges bilatéraux suffisent. L’Europe a appliqué la même stratégie avec la Turquie.

Dans son pas de deux avec l’Europe, l’Ukraine doit aussi gérer le facteur russe. Comment Moscou perçoit-il la crise ukrainienne ?

Depuis 1991, la Russie a vocation à accompagner son voisin qui fait partie de son « proche étranger ». Dernièrement, le Kremlin a un peu plus durci sa position vis-à-vis des milieux d’affaire et des intellectuels aux velléités européistes. Il ne faut pas surestimer l’importance de la crise ukrainienne dans les relations qu’entretiennent l’Europe et la Russie. Ce n’est qu’un épisode supplémentaire des tensions apparues ces dernières années, notamment sur l’affaire syrienne ou la crise des missiles de Kaliningrad en décembre 2013. Ceci étant, on ne peut pas parler de retour à la guerre froide, contrairement à ce que soutiennent certains experts.

*Photo:Yves Logghe/AP/SIPA. AP21529011_000002

 

Ukraine : Poutine, un coupable si idéal…

345
poutine ukraine guigou

poutine ukraine guigou

À propos de la crise ukrainienne, Bernard Henri-Lévy, a, à nouveau, revêtu la toge de la dignité outragée, proclamant, plein de superbe, sur France Culture « Il faut arrêter la mascarade, s’il nous reste un peu d’honneur, il faut partir ! » Partir d’où ? Des JO de Sotchi où les athlètes français recueillent, selon le flamboyant philosophe, des médailles pleines de sang. Un peu plus tôt dans la matinée, l’ancienne vice-présidente de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Elisabeth Guigou, semblait plus mesurée dans ses propos, appelant de manière très vagues à d’illusoires sanctions ‘personnelles’ à l’égard de Viktor Ianoukovitch, rappelant, avec une pointe d’embarras que l’Europe a déjà condamné moralement et verbalement la répression qui s’organise à Kiev. On comprend son embarras, d’autant que l’Europe a une part de responsabilité dans cette crise ukrainienne.

Les relations de l’UE avec l’Ukraine sont aujourd’hui déterminées par la Politique Européenne de Voisinage, un instrument diplomatique conçu en 2004, à la suite de la révolution orange, qui laissait espérer aux dirigeants européens un rapprochement rapide avec Kiev. Même si la Politique Européenne de Voisinage intègre les relations avec l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Libye, l’Autorité Palestinienne, la Syrie, la Tunisie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie et la Moldavie, l’Ukraine reste l’enfant chérie de cette politique européenne qui fait les yeux doux à l’ancienne patrie de Nicolas Gogol depuis que celle-ci a montré des velléités de s’émanciper de la ferme tutelle du grand frère russe. Le 13 janvier 2005, le parlement européen avait même voté, presque à l’unanimité (467 voix contre 19), une motion exprimant officiellement le désir de l’UE de renforcer les liens avec cette Ukraine où semblait devoir triompher à terme la démocratie libérale. Officiellement, « la PEV ne se limite pas à la mise en place d’accords de coopération ou de commerce, mais elle permet également une association politique, une intensification de l’intégration économique, une amélioration de la mobilité et un renforcement des contacts entre les peuples. »

Les négociations sont allées bon train entre les dirigeants européens et le tandem formé par le président Viktor Iouchtchenko et le premier ministre Yulia Timochenko, égérie de la révolution orange, même si les pays d’Europe de l’est déjà membres de l’UE depuis 2004, traînaient ostensiblement les pieds, inquiets à l’idée de voir les frontières de la Russie se rapprocher ainsi dangereusement de celles de l’UE, et des leurs. Le rapprochement était vu d’un très bon œil en revanche par les Etats-Unis, qui ont entamé un rapprochement avec l’Ukraine dès 1994, rapprochement perçu par la Russie « comme une intrusion dirigée contre les intérêts vitaux de la Russie, laquelle n’a jamais abandonné l’idée de recréer un espace commun », comme le rappelle Zbigniew Brzezinski dans Le Grand échiquier. Les intellectuels français tels que BHL applaudirent alors l’accord que tous considéraient comme étant en voie d’achèvement. Le président Viktor Ioutchenko proclamait même à ce moment que les pourparlers aboutiraient « dans six mois tout au plus. » Les choses sont allées jusqu’à la création d’un nouvel instrument de rapprochement diplomatique, l’agenda d’association UE-Ukraine, mais les négociations se sont heurtées réellement au veto russe, formulé de façon militaire avec la Géorgie en 2008, puis économique avec la crise gazière de 2009. Le conflit entre la Géorgie et la Russie aurait d’ailleurs pu avoir des relations plus fâcheuses. Comme le rappelle Pierre Verluisse, « les élargissements récents de l’Union européenne (2004 et 2007) à d’anciennes républiques ou d’anciens pays satellites de l’Union soviétique ont suivi une chronologie précise : dans un premier temps devenir membre de l’OTAN, dans un second temps adhérer à l’UE. Le délai entre les deux évènements peut varier de quelques semaines à quelques années, mais l’ordre est généralement l’OTAN d’abord, l’UE ensuite. » Ces rapprochements se sont faits sous l’œil bienveillant de Washington qui, suivant toujours la ligne Brzezinski, cherchaient à contrer toute les tentatives de « restauration impériale russe » tandis que Moscou jouait à nouveau des coudes pour retrouver son autorité sur les anciennes marches de l’empire. Il est heureux que l’opposition de la France et de l’Allemagne aient en partie empêché l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN. Cela aurait placé l’UE et les Etats-Unis dans une situation plus qu’embarrassante après la leçon du conflit russo-géorgiens d’août 2008.

Cette crise aurait cependant dû constituer un avertissement pour les Européens en ce qui concernait l’Ukraine, de même que la crise gazière de janvier 2009, qui vit la Russie couper le robinet alimentant l’Ukraine et une partie de l’Europe en gaz. Alain Besançon et Bernard Marchandier ont beau soutenir avec raison, que l’occupation mongole du XIIIe siècle a permis à l’Ukraine de nouer des liens historiques avec l’Europe, il était tout de même difficile de continuer à jouer avec le feu dans les pattes de l’ours russe, bien décidé à reconquérir son influence sur ce qu’il considère comme son glacis protecteur, en promettant monts et merveilles, adhésion, prospérité et pudding (européen) à une Ukraine tiraillé entre les pro-russes et les pro-européens. Aurait-il était plus avisé d’envisager la relation entre l’Ukraine et l’Europe dans le cadre d’un partenariat stratégique avec la Russie ? C’est l’idée que défendait Elisabeth Guigou sur France Culture…Un peu tard sans doute. Catherine Ashton, baronne des affaires étrangères européennes défend toujours, quant à elle, l’idée que le contrat d’association UE-Ukraine est toujours valide, tandis que les Etats-Unis affichent une fois de plus avec beaucoup de délicatesse leur irritation vis-à-vis des errements diplomatiques des malheureux européens…Qui se sont placés eux-mêmes dans une situation impossible.

En effet, au contraire de Bernard Henri Lévy qui dénonce avec force la brutalité russe, on pourrait presque se demander pourquoi Poutine semble jouer sur du velours et attendre assez placidement que les événements tournent en sa faveur, ce qui ne semble pas acquis au vu des récents développements de la crise ukrainienne. C’est qu’il y a également l’argument économique. L’Ukraine se trouve actuellement sous perfusion russe. Cette année, Vladimir Poutine a promis douze milliards (à un taux de 5%) à une économie ukrainienne en pleine Berezina, tout en conditionnant toutefois cette aide au maintien d’un gouvernement pro-russe. Mais même si Ianoukovitch devait quitter le pouvoir, ce qui est largement envisageable, et devait céder le pouvoir à une opposition pro-occidentale, qui n’est pas plus épargnée par la corruption et la tendance au népotisme que l’actuel président, l’UE devrait injecter, d’après le magazine économique Quartz, pas moins de vingt-quatre milliards d’euros pour soutenir une économie plombée par une dette de presque cent quarante milliards. Si les négociations pour l’adhésion de l’Ukraine ont autant traîné depuis la Révolution orange, ce n’est peut-être pas uniquement en raison des pressions russes. En décembre 2009, José Manuel Barroso constatait d’ailleurs avec un certain humour : « nos amis ukrainiens doivent faire plus s’ils veulent que nous les aidions plus. »[2]

La grande erreur de l’Europe est donc d’avoir à la fois cherché à presser les choses sur le plan diplomatique tout en sachant que le processus d’adhésion n’était pas fondé sur des bases réalistes, tant sur le plan stratégique qu’économique, et d’avoir voulu produire un effet d’annonce, qui s’est révélé tout à fait néfaste pour le peuple ukrainien. Une gestion qui est peut-être moins due aux pressions américaines qu’à une politique européenne déterminée par une vision du monde tout à fait irréaliste. Comme le proclame le site officiel de la Politique Européenne de Voisinage : «La PEV offre à l’UE les moyens de renforcer les relations bilatérales avec ces pays. Cette politique s’appuie sur un engagement mutuel en faveur de valeurs communes telles que la démocratie, les droits de l’homme, l’État de droit, la bonne gouvernance, les principes de l’économie de marché et le développement durable. » L’enfer est pavé de bonnes intentions…

*Photo : Ivan Sekretarev/AP/SIPA. AP21497842_000012.

Ukraine : Pour Chevènement, tout n’est pas jaune-bleu

29

Hier encore, Jean-Pierre Chevènement s’exprimait sur Public Sénat au sujet de la crise ukrainienne. Comme d’ordinaire, le sénateur de Belfort a su prendre du champ pour éviter la politique de l’émotion, qui tient lieu de vademecum idéologique à nos gouvernants.

Ni antirusse primaire ni russolâtre enamouré, Chevènement sait se garder de toute vision idéologique des rapports internationaux, y compris lorsque l’Europe de l’Est redonne des envies de Pershing à bien des politiques. Verbatim choisi de son intervention télévisée d’hier : « L’Ukraine est un pays hétérogène, divisé entre catholiques uniates à l’ouest, orthodoxes russophones à l’est. Il faut agir avec précaution si nous ne voulons pas rallumer la Guerre Froide en Europe ». Un rappel d’autant plus salutaire qu’on a peu entendu nos gouvernements protester contre les programmes d’ukrainisation à marche forcée qu’avait imposés l’ancien président Ioutchenko aux populations russophones du pays. Par retour de bâtons, à l’issue de la dernière élection présidentielle, ses ingrats de compatriotes gratifièrent ce champion de la démocratie occidentale d’un score ridicule pour un sortant (5.5%).

Comme une vérité ne vient jamais seule, notre ex-ministre de la Défense poursuit : « L’opposition est radicalisée. Il y a des éléments extrémistes, armés, qui confectionnent aux yeux de tous des cocktails Molotov » avant de moquer le manichéisme ambiant : « Il est très facile de parler de sanctions. Elles seraient ciblées et viseraient les responsables des violences, c’est à dire aussi bien du côté gouvernemental que de celui de l’opposition. Encore une fois, tout n’est pas « blanc-bleu ». Et le Che d’en appeler à la démocratie ukrainienne, certes corrompue et balbutiante, mais infiniment plus solide que les potentats du Golfe avec lesquels nous frayons complaisamment.

Sa conclusion, un brin bravache (« On devrait avoir une association de l’Ukraine, de la Russie, et de l’UE ») confirme notre sentiment : Chevènement est peut-être le dernier grand européen. Avis à la concurrence !

Ai-je encore le droit de rire avec Dieudonné?

102
dieudonne spectacle valls

dieudonne spectacle valls

En matière d’humour, je suis ce que l’on appelle un « public difficile ». J’ai peu de sympathie pour les comiques en général, et la plupart d’entre eux m’ennuient. Si j’ai toujours apprécié Raymond Devos, que je tiens pour un poète, je suis davantage attiré par l’humour populaire, boulevardier, grossier de préférence et, pourquoi pas, scatologique – pour autant que cet art complexe qu’est la scatologie soit correctement utilisé, ce qui est rarement le cas. Des humoristes de ma génération, seuls deux m’ont toujours amusé : le Coluche de la fin des années 1970 et du début des années 1980 (avant les engagements humanitaires qui l’ont, paradoxalement, asséché), et Dieudonné qui est pour moi le « Boss ». De Dieudonné, j’aime tout : la langue – cette gouaille inimitable –, le jeu d’acteur, l’imagination, l’insolence et cette capacité à créer des univers burlesques régulièrement traversés par des fulgurances poétiques, dont ceux qui connaissent ses spectacles par le seul biais des extraits diffusés sur Internet n’ont évidemment pas idée.

Depuis une dizaine d’années, Dieudonné fait rire sur les juifs et la Shoah, même si ses spectacles abordent également d’autres sujets. [access capability= »lire_inedits »] Selon certains commentateurs, en choisissant de rire sur l’« indicible », il est devenu « l’humoriste qui ne fait plus rire personne », et tant pis si ses spectacles sont joués à guichets fermés dans des concerts de rire à faire trembler les murs ! La vérité, aussi pénible puisse-t-elle apparaître à certains, c’est qu’en la matière, Dieudonné a conservé tout son talent et qu’il réussit à faire rire sur ce qui donne généralement plutôt envie de pleurer. On peut trouver ses sketches épouvantables, ignobles, de mauvais goût − et ils le sont −, et c’est d’ailleurs parce qu’ils le sont qu’ils sont si drôles ! Qui nie l’outrance, le caractère sacrilège et l’odeur de soufre de ses spectacles ? Certainement pas son public ; c’est pour cela qu’il vient se « dilater la rate ». Lorsque Desproges disait sur scène : « On ne m’ôtera pas de l’idée que, durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi », tout le monde saluait le second degré et l’humour noir. Quand Dieudonné explique qu’il n’était pas né en 1940 et que, par conséquent, il ne sait pas qui « a commencé », des juifs ou des nazis, les mêmes

déplorent le premier degré et des paroles de haine ! Il faudra que quelqu’un prenne le temps de m’expliquer… Pour ma part, il ne fait aucun doute que Dieudonné est dans le second degré, au-delà du second degré, même. Ses spectacles sont un carnaval « hénaurme », une fête des fous du Moyen Âge, un contre-monde à la Jérôme Bosch, tout en grimaces et calebasses, une danse macabre dans un cimetière au crépuscule ; c’est le cri des faibles, des petits enfants, des malheureux ; tout y est cul par-dessus tête, le bien et le mal entrelacés ; le sacré est bafoué, le monde est déformé, les femmes pygmées donnent le sein à des nourrissons morts, les terroristes rigolards sont couverts de vierges et les enfants juifs martyrisés, moqués ; le roi est nu ! Le rire, jouissif, désespéré, libératoire, atteint l’extase, l’ascèse, la catharsis ! Croit-on que le public ressorte de ce charivari avec des idées de pogrom plein la tête ? « Il y a pourtant des vrais antisémites dans le public de Dieudonné », me dira-t-on. C’est possible. Mais ceux-là n’ont pas besoin de Dieudonné pour cultiver leur haine, et je trouve sinistre et injuste cette punition collective sous ce prétexte. Cela revient peu ou prou à interdire la bagnole à cause des chauffards.

Censurer Desproges aussi ? On retrouve, du reste, dans cette affaire, la méfiance ancestrale de l’élite à l’égard du rire et de la subversion populaires, celle-ci étant doublée d’un mépris paternaliste grandissant, et pour tout dire insupportable. Depuis les farces médiévales, le peuple rit de ce qui scanda- lise ou dégoûte son élite, mais au moins celle-ci fichait- elle jusqu’à présent la paix à celui-là. Pour Christophe Barbier, s’il fallait bien entendu interdire les spectacles de Dieudonné, il faut maintenant « éduquer » son public et lui apprendre qu’on ne peut pas rire de tout. Et pourquoi donc, au fait ? Parce que telle est la conception des choses du directeur de L’Express qui, dans son arrogance, la croit universelle. Et si moi, ça me chante de rire de tout ? Et avec tout le monde par-dessus le marché ? Et si je n’ai pas envie d’être rééduqué ?

L’un des rares à avoir été cohérent dans cette affaire est Alain Jakubowicz. Dans le fameux reportage d’« Envoyé spécial » diffusé fin décembre 2013, à l’origine de la curée, le président de la Licra laissait en effet entendre qu’il demanderait aujourd’hui l’interdiction du spectacle de Desproges sur les juifs, dont est tirée la sale blague ci-dessus, tout en reconnaissant avec tout le monde que Desproges n’est pas antisémite. Une telle position a au moins le mérite de poser la seule question à l’origine de cette affaire, au-delà du prétexte Dieudonné : peut-on encore rire des juifs dans ce pays ? Pour M. Jakubowicz, mais aussi, plus gênant, pour le ministre de l’Intérieur, la réponse est désormais « non ». Or, c’est là que le bât blesse.

L’art contemporain, les médias, les intellectuels, nous rappellent tous les jours que l’on peut (doit) rire de tout, se libérer de tout, ne rien respecter, enfoncer les tabous.

« L’art contemporain est un scandale permanent », clame régulièrement Télérama, qui renvoie à sa ringardise le public choqué par le crucifix d’Andres Serrano baignant dans le sang et l’urine. Une Femen mime-t-elle l’avortement du Christ sur l’autel d’une église ? Bah, le blasphème n’est-il pas un droit ? Les immigrés musulmans, nous dit-on également, doivent s’adapter à nos mœurs libérales, et c’est bien le moins en effet : Charlie Hebdo est là pour le leur rappeler. Le même Christophe Barbier ne clamait-il pas lors de l’affaire des caricatures de Mahomet « qu’il ne [pouvait] pas y avoir de limites à la liberté d’ex- pression » ? Nous sommes ainsi tous sommés d’accepter de voir ce que nous avons de plus sacré traîné dans la boue, en vertu de la souveraineté de l’art et de la liberté d’expression, celle-ci comprenant évidemment le fameux « droit au blasphème ». Mais quand le bouffon s’en prend au « sacré » que constitue la Shoah, la comédie s’arrête ! Quand il fait monter sur scène le diable Faurisson pour le faire danser sur un air détourné d’Annie Cordy, provocation suprême, blasphème total, art contemporain chimiquement pur, performance qu’au-delà de la morale, on peut aisément qualifier de « dada », on quitte soudain l’art et le spectacle pour l’ignominie nauséabonde ! Ah non, pas d’accord ! En la matière, c’est tout ou rien ! Respectons tout ou ne respectons vraiment rien ! Notre société a choisi la deuxième voie ; en cours de partie, la voilà qui brandit soudain une règle d’exception. Dans le langage du peuple, on appelle cela de la triche.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.