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Au Mali, Erik Orsenna ne perd pas le Nord !

mali erik orsenna

Octobre 2012. Depuis des mois, fous de Dieu et rebelles touaregs ont pris le contrôle du nord du Mali qu’ils livrent à la barbarie. Nul ne sait encore que la France se prépare à intervenir et que bientôt la légion sautera sur Tombouctou.

Aux grands maux les grands remèdes : pour sauver le pays et bouter les islamistes hors du Sahel, il ne faut pas moins qu’une Jeanne d’Arc africaine. Sous la plume acérée d’Erik Orsenna, Madame Bâ fait son grand retour, au Mali et en librairie. Depuis près de dix ans, cette institutrice à la retraite, surveillante surnuméraire à la cantine de l’école Ferdinand-Buisson de Villiers-le-Bel coulait des jours tranquilles en France où elle était venue sauver son petit-fils Michel, repéré par des agents recruteurs du Paris Saint Germain. N’écoutant que son courage – et son incommensurable orgueil –  Marguerite Bâ prend l’avion pour Bamako. Elle a en effet trouvé une mission à la mesure de son talent : bouter les barbus hors du Mali, libérer les petites filles par l’école et émanciper les femmes en leur apprenant la contraception,  réguler le flot ininterrompu des naissances pour endiguer le fleuve impétueux de la jeunesse et assécher le vivier où puisent islamistes et trafiquants de tout poil !

Accompagné par son neveu Michel, qu’elle rebaptise Ismaël pour en faire le griot chargé de chanter ses exploits, la truculente Madame Bâ, bardée de certitudes et de convictions définitives, se lance  à corps perdu dans de trépidantes aventures qui la conduiront de Bamako à Tombouctou en passant par Dakar via un camp de réfugiés au Niger. C’est que Madame Bâ est un personnage hors du commun ! Les services de renseignements français n’en doutent pas, qui la recrutent pour mettre à profit ses facultés auditives inégalées. N’est-ce pas elle qui, percevant la première les bruits de l’attaque djihadiste sur Konna, avertira son officier traitant pour provoquer la vigoureuse riposte connue sous le nom d’opération Serval ? Elle en sera mal remerciée, François Hollande ayant l’outrecuidance de lui voler la vedette en venant se faire acclamer à Tombouctou le 2 février 2013 ! Le président de la République en sera quitte pour une leçon de géopolitique que lui assénera Madame Bâ dans l’avion qui les ramènera à Bamako…

Dans ce beau livre, Erik Orsenna nous offre  le récit jubilatoire de « la dangereuse et glorieuse campagne de Mme Bâ pour sauver le Mali ». Mais que l’on ne s’y trompe pas. Au-delà de la farce, c’est une formidable analyse de la situation malienne que propose Erik Orsenna dont l’amour et la connaissance du pays transparaissent à chaque page. Certes, l’auteur prend bien soin de s’appliquer à lui-même la règle première du métier de griot : l’effacement. « Celui qui a pour mission de raconter doit apprendre à devenir invisible. A aucun prix il ne doit troubler le cours des choses. »  Mais, convaincu que le Mali a avant tout besoin de vérité, il met en lumière, au moyen d’une série de petites piques, les travers de la société malienne : une armée qui  n’est pas faite pour défendre, encore moins pour attaquer, mais n’est que « le garage, le refuge, le salaire de ceux qui n’ont rien trouvé d’autre à faire ». Une police qui a pour principale occupation de racketter la population : Madame Bâ se voit ainsi sommée de payer une « taxe d’occupation exagérée de la chaussée publique », son derrière étant trop large pour lui permettre de monter sur un deux-roues ! Une croissance démographique galopante – plus de six enfants par femme en moyenne –  qui annihile tout espoir d’offrir un avenir à la jeunesse du pays.

 

La politique africaine de la France n’est pas davantage épargnée. Erik Orsenna rappelle fort à propos que l’intervention militaire en Libye a permis le retour au Mali de centaines de mercenaires touaregs avec armes et bagages : « La France n’avait accompli qu’une partie du travail, la plus facile. Quelques petites leçons de Sahara ne lui auraient pas été inutiles. Ainsi qu’un solide apprentissage de la modestie. Les déserts paraissent simples, parce qu’on les croit vides. Erreur. ». Il rappelle de même des vérités d’évidence que l’on semble ignorer dans les cénacles parisiens. Les Touaregs ne sont guère plus que quatre cent mille au Mali dont ils ne constituent qu’une partie de la population des régions nord. « Il faut que tu comprennes, Madame Bâ, fait-il dire au président déchu Amadou Toumani Touré, que ce sont eux qui font le plus de bruit car se sont eux qui aiment la guerre, le mouvement, les trafics. Mais dans le désert, ils ne sont qu’un sur dix. Les neuf autres sont peuls, songhaïs, maures … »

« Français, pauvres Français ! » se lamente notre héroïne qui estime qu’ils ne comprennent rien à la situation. Les Touaregs, indépendantistes du Mouvement de Libération de l’Azawad (MNLA), ou islamistes d’Ansar Dine, les djihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) ne sont-ils autre chose, nous dit-elle, que les «divers et mouvants accoutrements des mêmes gangsters habités par le même souci de s’enrichir au plus vite, par tous les moyens possible ? » On s’interroge alors à bon droit sur le refus opposé à l’armée malienne de reprendre Kidal et de désarmer les bandits en tout genre qui y prospèrent encore aujourd’hui… « Français, ô Français, pourquoi avez-vous décidé de laisser leurs armes aux voyous, se demande Madame Bâ ? Sauf à considérer que, dans cet immense territoire, seules des milices touarègues pourraient assurer un semblant de sécurité. Mais dites-moi, franchement, Français, ô Français, comment pourrez-vous garantir aux gendarmes un revenu au moins égal à celui que tirent les voleurs de leurs trafics ? »

On le voit, rien n’est encore réglé au Mali, et il est à craindre que Madame Bâ ait encore beaucoup à faire …

 

Mali, ô Mali, Erik Orsenna, Stock.

 

*Photo : STR/AP/SIPA.  AP21365456_000003.

 

Lemmy pour les dames

eddie constantine mignonne

En 2012, la presse n’a eu d’yeux que pour 007. L’anniversaire de Bond, James Bond, a été célébré jusqu’à la lie. On a frôlé le coma éthylique. Les bouchons de Bollinger n’en finissaient plus de sauter. Les James Bond girls défilaient sur les plateaux de télévision dans une ambiance comice agricole. On ravivait la flamme du souvenir à longueurs de colonnes. Les annonceurs étaient aux anges. Ce n’était plus Permis de tuer à l’affiche, mais Permis d’acheter. L’agent secret de sa Majesté avait une sacrée gueule de bois, nous avec. Il avait perdu de sa superbe. Ian Fleming n’aurait pas reconnu son personnage de fiction, jadis espion d’élite, aujourd’hui vendeur de biscuits.

En 2013, on aurait dû fêter une autre icône, un franco-américain, mauvais garçon, tête de pioche du cinéma des années 50/60. C’est en 1953 qu’Eddie Constantine endosse pour la première fois le costume élimé et les manières déplorables de Lemmy Caution, le héros créé par Peter Cheyney. Mais rien, pas un entrefilet, l’anonymat le plus complet. Assourdissant ! À Causeur, nous n’avons pas le devoir de mémoire sélectif. Nous avons aimé Eddie alias Lemmy pour les dames. Quand Bernard Borderie le choisit pour incarner cet incontrôlable agent du FBI dans La Môme vert-de-gris, première aventure d’une longue série qui ravira les baby-boomers en culotte courte, il lance un phénomène. Bonne pioche ! Eddie Constantine a tous les attributs du flic très spécial.

Les gamins de l’Après-guerre veulent du musclé, de l’ébouriffant, de l’insolent qu’un pantouflard commissaire Maigret est bien incapable de leur apporter, surtout à l’heure des premiers émois sexuels. Lemmy n’est pas un flic de bureau, on ne le voit pas taper de soporifiques rapports de police, par contre, il cogne fort sur ses adversaires. Il a même une prédisposition naturelle à se battre, à boire du whisky, à reluquer les jolies pépées, à rembarrer ses supérieurs et à faire rire le public par son sens de la répartie. Dans les cours de récréation, on imite sa façon de parler, cet accent amerloque à couper au couteau, sa façon de marcher aussi, épaules rentrées, dos vouté et puis, cette manière d’enfoncer son chapeau sur l’arrière du crâne d’un coup de pichenette. Il est terrible ce gars-là. Visage buriné, voix grave, sourire persifleur, toujours une blague à décocher, puits sans fond, il ne se sépare jamais de sa bouteille de pur malt, il est un croisement entre Humphrey Bogart et Frank Sinatra comme le définissait son fils, Lemmy Constantine, jazzman manouche de talent.

Eddie Constantine va rencontrer un succès phénoménal. Lui qui vivote comme chanteur dans les cabarets parisiens après avoir tenté sa chance à Hollywood, trouve sa revanche dans ces adaptations comiques de polars US. Il avait misé sur la chanson pour réussir et c’est ce cinéma foutraque qui mélange la comédie à l’action qui le rendra immensément populaire. Il avait coutume de dire que si son personnage de flic bagarreur faisait plaisir au public alors il n’avait aucune intention de devenir un acteur Shakespearien. Ironie du sort, après un passage chez Godard, il connut une renaissance cinématographique aux côtés de Fassbinder et Lars von Trier dans un registre plus « arts et essais » que « séries B ».

On est triste que le nom de cet acteur disparu le 25 février 1993 soit passé aux oubliettes de l’histoire du cinéma. L’éclat surfait d’un James Bond ne vaut pas sa prestation dilettante dans À toi de faire…mignonne, film sorti en 1963. C’était le temps où les coproductions franco-italiennes fleurissaient sur grand écran, ça ronronnait à merveille, dans la rue, les truands conduisaient d’imposantes Cadillac, les chauffeurs de taxi des 403 et 404, on appelait à la rescousse Henri Cogan pour les cascades, Hubert Deschamps et Noël Roquevert pour cet esprit tellement français, on apercevait ce très cher Dominique Zardi dans un énième rôle de barman et puis, il y avait toutes ces actrices en déshabillé de soie (Gaia Germani, Christiane Minazzoli, Elga Andersen, etc…). C’était prude, les jupes s’arrêtaient à mi-cuisse. C’était chouette, Lemmy se moquait de lui, de nous, le scénario tenait de bric et de broc, mais le plaisir était là. Inoubliable…

DVD – À toi de faire…mignonne de Bernard Borderie avec Eddie Constantine – Pathé Classique

Dessine-moi un licenciement

nicolas vial monde hollande

D’accord, ce n’est pas le scandale du siècle. Plutôt un scandale à bas bruit, semblable à ceux dont sont quotidiennement victimes des milliers de salariés, jetés sans ménagements après des décennies de bons et loyaux services. Le genre d’histoire dont la presse s’emparevolontiers pour dénoncer le manque d’humanité des entreprises. Et justement, ça se passe dans un journal, Le Monde en l’occurrence.  Le Monde, Nicolas Vial, dessinateur, peintre et illustrateur, y travaillait depuis 32 ans.[access capability= »lire_inedits »] En 1982, il était encore étudiant aux Beaux- Arts lorsque, tombant par hasard sur un dessin de Topor publié dans l’édition dominicale, il a su qu’il voulait faire ce métier-là, dans ce journal-là. Il a fait le siège du responsable des dessinateurs et l’aventure a commencé. Pigiste- salarié, c’est-à-dire collaborateur régulier, il croyait faire partie d’une famille. Beaucoup d’anciens évoquent avec tendresse ce garçon un peu lunaire qui apportait en vélo ses dessins à l’encre de Chine, où la précision du trait se conjugue avec la profusion des détails. Il a publié des dessins dans nombre de journaux, tout en produisant une œuvre de peinture abondante et saisissante, à défaut d’être très gaie. Peut-être Vial n’a-t-il pas vu que les temps et Le Monde changeaient. Confrontés à un environnement économique incertain, les journaux sont devenus des entreprises comme les autres, avec leurs services, leurs chefs, leur gestion de plus en plus rigoureuse. De nouvelles générations sont arrivées.

Depuis cinq ans, Vial  illustrait chaque semaine la double page de la rubrique « Débats Opinions », aujourd’hui dirigée par Nicolas Truong. Celui-ci n’ayant pas jugé utile de répondre, fût-ce par un refus, à plusieurs sollicitations, on ne pourra donner sa version de la rupture. D’après le dessinateur, leurs relations se sont tendues après la publication, en avril et mai 2013, de deux dessins plutôt vachards sur François Hollande. « Truong ne voulait pas de vagues », dit-il. Difficile de savoir si cette interprétation est juste. En tout cas, l’affaire était suffisamment sensible pour que David Kessler, conseiller du Président de la République, accepte de le recevoir et de s’intéresser à son cas. Vial affirme avoir été ensuite congédié de la rubrique par un simple coup de fil de la direction artistique. Après une collaboration chaotique avec d’autres rubriques, il a cessé de recevoir des commandes (et d’être payé) en octobre. Sans avoir reçu la moindre lettre ni obtenu le rendez-vous qu’il demandait à la direction. Laquelle s’est contentée de nous faire savoir, dans un mail lapidaire, que Vial n’avait pas été licencié. Peut-être, mais c’était bien imité.

On comprend que Natalie Nougayrède, qui venait d’être nommée à la tête du quotidien, ait eu d’autres chats à fouetter, d’autant qu’elle ne portait aucune responsabilité dans le conflit. Mais qu’un collaborateur d’aussi longue date soit remercié sans que qui que ce soit, en particulier son supérieur hiérarchique direct, prenne la peine de l’en informer ou de le recevoir témoigne d’une gestion humaine pour le moins cavalière. Il est probable que le Conseil des prud’hommes, qui a examiné l’affaire le 30 janvier, donnera raison au dessinateur. Reste un homme blessé, qui encaisse mal d’avoir été traité par le mépris. Et un journal qui a eu grand tort de se priver d’un tel talent.[/access]

Une semaine au royaume farfelu

morano pakistan australie

Nous venons de passer une semaine incroyable, au royaume farfelu – un monde où règne le n’importe-quoi et son corollaire le baroque moderne.

Au Pakistan, un ministre a avancé une solution novatrice pour pacifier le pays gangréné par le terrorisme : organiser une partie du cricket entre le gouvernement et les terroristes talibans. « Selon mes informations, les talibans adorent le cricket… Nous pourrions donc faire un match avec eux qui pourrait même être plus concluant que les pourparlers », a déclaré à la presse locale le ministre de l’Intérieur, Chaudhry Nisar ; avant d’ajouter que le cricket est « un sport qui propage la paix et l’harmonie ». Avec le plus grand sérieux du monde le porte-parole officiel des talibans, Shahidullah Shahid a rétorqué : « Le gouvernement veut détourner nos jeunes du jihad et de l’enseignement islamique par le cricket. Nous sommes vraiment contre le cricket, nous n’aimons pas ce sport ». Pour mémoire le cricket est un sport collectif d’origine britannique qui se joue avec une batte, servant à frapper une balle. (A ne pas confondre avec le croquet, qui se joue avec un maillet et une boule). Ne rions pas trop de la proposition pakistanaise ; les autorités n’ont pas précisé comment se jouerait ce match… les terroristes pourraient bien succomber à coups de battes sur la tête ! Ce qui ferait des images fascinantes pour la télévision…

Etats-Unis. Sans transition, nous apprenons que George Walker Bush  – le président que vous avez adoré détester – est devenu un… artiste peintre. Parfois le talent se transmet de génération en génération… parfois non. C’est exactement ce qui s’est passé chez les Bush. Comment un chef d’État dilettante a réussi à devenir un peintre amateur tout à fait médiocre (allez-vous demander)? Et bien c’est très simple : à cause de l’ennui. Les œuvres de l’ex-président républicain seront présentées prochainement à Dallas lors d’une exposition intitulée « L’art du leadership: la diplomatie personnelle d’un président ». Dans le même temps, la chaîne de télévision NBC diffuse des images de Bush devant certains de ses chefs d’œuvres picturaux. Essentiellement des portraits de caniches. Vivement qu’il donne au monde sa « Nature morte au bretzel », tant attendue. A suivre…

L’Australie est un immense pays entouré d’eau, qui a donné à l’humanité le chat marsupial à queue tachetée, le wombat commun et Nicole Kidman. L’Australie est aussi une terre riche en aventures époustouflantes. Ainsi nous apprenons cette semaine qu’une sculpture géante en forme de mangue (un monument de dix mètres de haut et de sept tonnes) a fait l’objet d’un vol absolument dantesque, à l’aide de grues et d’engins de chantiers, à Bowen – connue pour être la « capitale de la mangue », dans l’Etat du Queensland. Finalement « Big mango » a été retrouvée par les autorités. Le méfait farfelu était malheureusement l’œuvre d’une chaîne de fast-food en mal de publicité. On aurait préféré une bande d’étudiants un peu éméchés…

Toujours dans le domaine de l’art, nous apprenons qu’un individu audacieux a tenté de voler une œuvre de Bansky en attaquant au marteau-piqueur le mur d’un commerce de la Nouvelle-Orléans sur lequel elle se trouvait. Interpellé par des passants le larron a prétendu, avant d’être mis en fuite, avoir été commissionné par un musée pour récupérer ce pochoir du célèbre et mystérieux street-artist dont les œuvres atteignent déjà des prix astronomiques. Depuis le mur est gardé par un policier. C’est un peu normal. La tentation est grande d’investir dans la pierre…

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Un clown ça va. C’est quand il y en a beaucoup qye ça pose des problèmes. Méditons cet adage populaire. Savez-vous que des « clowns activistes »© grenouillent parmi la population des opposants-punks-à-chiens qui militent à plein temps contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ? C’est à l’occasion de la récente et ravageuse manif nantaise que les clowns sont sortis du bois. Dans un article fascinant le site Reporterre nous apprend que « Parmi les nombreuses composantes de la lutte, la BAC, Brigade activiste des clowns, joue sa partition ». Impressionnant. Les clowns pratiquent des activités, des « ateliers basés sur l’évocation d’émotions », ils portent des nez rouges, et sont profondément sinistres… « ‘Pour moi, c’est un état d’être’, résume Marion, 28 ans, pour qui le clown activisme a été vecteur vers l’engagement politique. »  Et tout cela est du plus grand sérieux. On ne badine pas avec le rire… « Armé de sa bienveillance le clown se donne notamment un rôle de médiateur auprès du public en le faisant interagir » Le clown tend à l’agent d’ambiance, à l’animateur citoyen, au grand frère, au médiateur du tri sélectif. « Cette force subversive de désobéissance – souligne Reporterre – permet de remettre en question l’autorité de façon conviviale. » J’aime à imaginer les éclats de rire sonores des promoteurs du projet, vraisemblablement terrifiés par cette révolution festive… L’article se termine par l’évocation d’une scène rituelle hallucinante, entre culte païen et quincaillerie raëlienne. « (dans la forêt) une grappe de clowns en cercle profite d’une éclaircie pour faire une session de percussion corporelle. Rejoints par d’autres, ils sont une vingtaine à psalmodier des séries de syllabes en se frappant le torse en rythme. » Secte. Secte. Secte. Secte.

Dans le même temps, l’immense Nadine Morano – espoir de l’UMP depuis… toujours – s’est distinguée en écrivant imprudemment sur les réseaux sociaux : « François Hollande aura mis deux ans à faire voter la loi Florange qui restera dans les anales (sic) de l’inutilité !« . C’est cul-cul. Voilà un message qui restera, lui, dans les annales.

 

Ukraine : Crimée châtiment

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UKRAINE UE CRIMEE

« Hypothèse envisageable » il y a vingt-quatre heures, la sécession de la Crimée est en train de devenir une réalité. Reste à savoir si cela aurait quelques chances d’amener l’Europe au seuil d’une nouvelle guerre de Crimée : une hypothèse incertaine qui redevient envisageable.

La Crimée semble sur la voie d’une russification accélérée et la Russie pourrait bien emprunter le sentier de la guerre. Pas celui d’une nouvelle guerre de Crimée, on l’espère, ou alors, cent ans après le début de la guerre de 1914-1918, les rivalités à l’est de l’Europe nous vaudraient un conflit d’envergure continentale. Non, c’est plutôt le chemin d’une nouvelle crise à la géorgienne que pourrait être tentée de prendre la Russie. La Crimée, après tout, faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie avant d’être intégrée, en 1954, dans le giron de la République socialiste soviétique d’Ukraine ; en 1991, elle est restée rattachée à l’Ukraine indépendante, tout en étant en majorité russophone, mais avec le statut de république autonome. La Crimée, c’est Sébastopol bien sûr, le plus grand port de guerre de la flotte russe sur la Mer noire. Un de ces accès maritimes dont la défense farouche guide la politique russe depuis bien avant la guerre froide, comme la dernière guerre de Crimée l’avait montré. La Crimée c’est aussi Yalta, le symbole de l’ordre soviétique établi en Europe de l’est par Staline. Il n’est pas sûr que les Russes regardent tout cela s’en aller vers la radieuse maison Europe avec la bénédiction des Etats-Unis. Pour Vladimir Poutine, ce serait un camouflet politique qui pourrait bien lui coûter sa place.

Au lieu de rester inactif, Poutine peut au contraire s’appuyer, comme dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, sur des minorités russophones et pro-russes, qui se disent prêtes à en découdre « avec les fascistes de Kiev ». Il peut également compter sur la présence de forces militaires russes sur le pied de guerre, en Crimée et à la frontière ukrainienne. En dépit des avertissements de Washington à l’adresse de Poutine, il n’est pas sûr que les Etats-Unis prennent le risque de s’immiscer dans un conflit entre la Russie et l’un de ses anciens satellites, dont l’état des finances publiques lui fait réclamer 35 milliards d’aide d’urgence au FMI. Comme cela a été le cas pour la Géorgie en 2008, Vladimir Poutine peut tout simplement mettre en avant, très cyniquement et très ironiquement, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pour soutenir la sécession de la Crimée. Et, comme en 2008, les occidentaux seront peut-être être condamnés à rester spectateur d’un conflit dans lequel il serait inconscient d’intervenir.

Il faut s’arrêter un moment sur l’illusion européenne selon laquelle les sacro-saints principes du droit-de-l’hommistes conduisent les relations internationales. Il fut un temps où l’on vantait la vertu des cœurs purs combattant pour la Révolution orange, avant de s’apercevoir qu’ils prenaient la porte quelques années plus tard, non pas tant chassés par le pouvoir russe que par les Ukrainiens, lassés de la corruption de ses nouveaux dirigeants. Il fut un temps où un intellectuel de renom expliquait à la télévision : «It will be very difficult now to make blowjobs to dictators » et parait de vertus une intervention qui avait pour résultat de déstabiliser durablement toute une région du monde. Aujourd’hui, les mêmes ont cru bon de réduire la crise politique ukrainienne à une opposition simple entre un pouvoir répressif d’un côté, et de vaillants combattants de la liberté de l’autre, avant peut-être, de s’apercevoir que les réalités géopolitiques ont la vie plus dure que les grands principes aussi généreux que schématiques.

Décidément, la réalité est complexe. Nul ne sait quelle sera la position du gouvernement urkrainien face aux menaces séparatistes en Crimée. Si l’Ukraine, avec ses 603 000 km2, ses 45 millions d’habitants et son million de réservistes, n’est pas la Géorgie, il est néanmoins douteux que Kiev choisisse la voie militaire en cas de séparation effective de la Crimée. Le nouveau pouvoir ukrainien est encore incertain et confronté à une situation économique qui lui donne peu de marges de manœuvre.

À défaut de laisser parler les grands principes ou les armes, c’est plutôt le chéquier qui aura le dernier mot. Impuissants à intervenir, Américains et Européens pourraient s’employer à colmater les brèches du navire économique ukrainien en prenant acte de la stratégie sécessionniste russe. Les Occidentaux tenteraient alors de convaincre le nouveau pouvoir ukrainien que la Crimée, ce n’est pas si bien que ça et que les plages de Yalta sont finalement très surfaites ! Cela permettrait au moins d’assurer un statu quo plus ou moins satisfaisant pour tout le monde en évitant de prendre le chemin d’une nouvelle guerre de Crimée. On n’est plus au XIXe siècle après tout.

*Photo :  Polehenko Oleksandr /ENPO/SIPA. 00677225_000003.

Éloge du travailleur détaché

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travailleur detache retraite

Les socialistes continuent de mentir. Alors que l’actualité internationale se révèle particulièrement chargée avec l’Ukraine et son désordre nouveau, les députés soutenant la politique de Jean-Marc Ayrault ont encore une fois prouvé leur conservatisme frileux en matière de progrès social. Presque en catimini, le 25 février, ils ont fait passer une loi renforçant la réglementation sur les travailleurs détachés au grand dam de Bruxelles et de la Commission européenne, ces grands amis de la liberté.

Vraiment, nous ne les comprenons pas, ces prétendus sociaux-libéraux qui ont fait mine d’applaudir au virage de François Hollande et à son pacte de responsabilité. Ou nous ne comprenons plutôt que trop leur l’hypocrisie qui est devenue un vrai mode de fonctionnement. Sous le prétexte fallacieux de lutter contre un imaginaire dumping social, ils compliquent de réglementations oiseuses un statut qui annonçait pourtant un âge nouveau. Disons-le tout net, nous sommes à fond pour les travailleurs détachés. Nous voudrions en voir partout, tout le temps. Le travail détaché, c’est la santé, la liberté et osons cette idée un peu démodée, c’est l’émancipation. Pour un rien, nous suggérerions à ces pionniers un nouveau mot d’ordre internationaliste : Travailleurs détachés de tous les pays, unissez-vous !

Ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce qu’un travailleur détaché ? Le contraire d’un travailleur attaché. L’archétype du travailleur attaché, à moins que les choses ne veuillent plus rien dire, c’est l’esclave. D’ailleurs, le symbole du travail attaché, n’est-ce pas le travail à la chaîne ? Encore une fois, les mots eux, comme la terre, ne mentent pas. De fait, le travailleur attaché n’est pas libre de ses mouvements, il est entravé et à la merci d’un maître qui l’empêche d’aller voir ailleurs, voire qui l’empêche de ne plus travailler du tout et de se promener les mains dans les poches en sifflotant avec le sourire narquois et agaçant de celui qui touche des indemnités somptuaires à ne rien faire. D’ailleurs, les syndicats le reconnaissent eux-mêmes et comme on le sait de toute éternité dans ces milieux-là, le travailleur attaché ne peut plus compter que sur la CFDT car seule la CFDT a toujours accepté, justement, de négocier le poids des chaînes. C’est dire son malheur, au travailleur attaché.
Plus généralement, en détachant le travailleur, on lui apprend le plaisir aristocratique du dilettantisme, de l’intermittence, du nomadisme, du cosmopolitisme élégant. Le travailleur détaché, c’est un genre de Paul Morand avec un bleu de travail qui parlerait le français avec un accent roumain ou portugais. Et le travailleur détaché apprend l’ouverture à l’autre dans ce qu’il a de meilleur, comme les grands chantiers du BTP plus mélangés et colorés qu’une réception d’ambassade.

Être travailleur détaché, c’est un vrai bonheur car on cesse de confondre son travail avec la vie, on entretient avec lui une distance heureuse, on est capable de comprendre enfin l’éloge de la paresse de Paul Lafargue : « Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Le travailleur détaché, s’il poursuit cette ascèse de détachement, arrivera en effet à un stade supérieur de compréhension du monde. Ce n’est pas lui qui se suicidera pour cause de management par la terreur dans une grande entreprise de télécommunication, dans un technocentre de l’industrie automobile ou qui s’immolera par le feu devant Pôle Emploi sous prétexte qu’on ne trouve rien à lui faire faire. Quelle vulgarité, quand on y songe, quel manque d’imagination ! Le travailleur détaché est au-dessus de ces contingences, il travaille quand il veut, comme il veut, avec le contrat de travail qu’il veut et dans la législation du pays qu’il veut.

Contrairement au travailleur attaché, et donc attaché démesurément à son travail, le travailleur détaché ne sombrera jamais dans l’excès du workalcoholism. L’histoire nous enseigne que les pires workalcoholics furent les nazis. C’étaient de vrais bourreaux de travail qui finissaient par perdre le contact avec la réalité, symptôme bien connu chez tous les dictateurs qui n’ont plus de vie en dehors du bureau et de la réalisation de leurs objectifs chiffrés. S’ensuivent chez ces gens-là, on le sait, de terribles crises de burn out qui se traduisent par des conduites irrationnelles dangereuses pour eux-mêmes et leur entourage : toxicomanie, guerre mondiale, massacre de masse, etc.

Non seulement le travail détaché est une nécessité économique mais c’est surtout une nécessité démocratique et éthique. Le modèle ultime du travailleur détaché, c’est le retraité. Il est définitivement détaché, même, le retraité. Mais comme il est désormais impossible de financer les retraites, il reste le travail détaché qui permettra aux jeunes générations de goûter cette liberté totale et cette merveilleuse disponibilité au monde qui fit le bonheur de leurs grands-parents. Ce qui ne sera que justice.

*Photo : WEBER ANITA/SIPA.00122281_000001.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État fossoyeur des libertés

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conseil etat dieudonne

Avec les trois ordonnances « Dieudonné » rendues les 9, 10 et 11 janvier, le juge des référés du Conseil d’État a fait preuve d’une célérité inhabituelle – et bienvenue. Que le juge administratif imite le référé d’heure à heure du juge judiciaire, rien à redire. Ces ordonnances, d’autre part, ont été, soit saluées comme si elles avaient sauvé la République menacée par un « comique », soit dénoncées aux cris de « C’est Voltaire qu’on assassine ! ». Peut- être a-t-on, dans ce climat enfiévré, oublié des questions pourtant fondamentales. Est-il légitime qu’un homme seul, aussi éminente soit sa fonction et insoupçonnable sa probité, puisse trancher dans l’urgence un litige touchant à une liberté publique fondamentale ? La procédure a-t-elle été conforme à l’esprit de notre droit en vertu duquel tout litige, même dans l’urgence, est soumis à un double degré de juridiction et à un examen au fond, plus serein, en formation collégiale ?[access capability= »lire_inedits »]

Le juge judiciaire des référés, qui statue seul en règle générale, est le juge de l’évidence, du provisoire, de l’absence de contestation sérieuse. Il ne tranche rien sur le fond. Son ordonnance est susceptible d’appel devant le premier président de la cour d’appel, lequel peut être à son tour censuré par la Cour de cassation. Les ordonnances Dieudonné ont révélé le régime particulier de la justice administrative. Le « référé-liberté », comme le « référé-suspension» du tribunal administratif ne sont susceptibles de recours que devant le Conseil d’État, équivalent, pour l’ordre administratif, de la Cour de cassation pour l’ordre judiciaire, ce qui revient à court-circuiter la cour administrative d’appel. De plus, le recours est examiné par un juge unique du Conseil d’État, et non par un collège de neuf juges. Et ce juge peut être soit le président de la section du contentieux (en l’espèce, Bernard Stirn), soit un conseiller d’État délégué par lui.

Dans le cas Dieudonné, le président Stirn s’est auto- saisi des deux premières ordonnances (Nantes, puis Tours) puis a désigné son adjoint, le président Arrighi de Casanova, pour la troisième (Orléans). En somme, une affaire hautement sensible est tranchée, dans l’urgence par les deux personnages placés au sommet de la hiérarchie du contentieux administratif français ! Ne trouverait-on pas incongru qu’un référé du tribunal d’instance de Guéret soit directement porté devant le premier président de la Cour de cassation ?

En réalité, cette procédure, légale mais baroque et dévoyée, met à mal le jeu des recours sereins au fond, transformant une question d’évidence en jurisprudence définitive, s’imposant à toutes les juridictions inférieures. On imagine mal, en effet, les juges du fond qui auront à examiner l’affaire censurer les deux plus hauts juges du Conseil d’État !

Or, ces trois ordonnances opèrent une nette inflexion de la jurisprudence sur les atteintes à la liberté d’expression au nom de l’ordre public, dite « jurisprudence Benjamin » (1933). La motivation de l’interdiction, par le fait que le spectacle menacerait à titre préventif l’ordre public par sa mise en cause de la « dignité humaine » et de la « cohésion nationale », est suffisamment inhabituelle pour mériter d’être débattue. Il est d’autant plus urgent d’y réfléchir que la République n’est pas menacée seulement par des saltimbanques. Lorsqu’un ministre, en l’occurrence, Najat Vallaud-Belkacem, déclare que « toutes les tentatives de remise en cause se heurteront à la poigne de l’État de droit », on se demande sous quelle latitude se trouve ce régime musclé.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA.00526757_000024

«Sarkozy ? Pour moi, c’est l’idéal !»

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marine pen sarkozy

Marine Le Pen était donc de passage à Montbéliard mercredi en fin d’après-midi pour soutenir la liste du FN aux élections municipales. Dans cette ville « caricaturale de l’UMPS », elle y a tenu  une conférence de presse à laquelle j’ai participé.

« La Franche-Comté, c’est la sœur jumelle de ma région », a-t-elle expliqué à la presse et aux militants, énumérant quelques points communs avec le Nord-Pas-de-Calais. On pourrait ajouter que la tête de liste locale et patronne du FN franc-comtois,Sophie Montel, ressemble à Marine Le Pen comme une sœur jumelle. Grande, blonde, d’un an sa cadette, elle partage son verbe offensif, à la diction près.

Il se pourrait bien que les électeurs de Montbéliard créent la surprise le 30 mars prochain alors que la presse nationale ne cite jamais leur ville parmi les possibles prises de guerre du parti frontiste, pointant plutôt des villes du Sud-Est, du Pas-de-Calais voire Forbach, guignée par Florian Philippot. Des municipalités, Marine Le Pen souhaite en prendre quelques-unes, « pressée de montrer aux Français que le FN peut faire ses preuves », et aspire à faire élire de nombreux conseillers municipaux d’opposition parmi les 500 listes qu’elle espère bien déposer avant le 6 mars prochain. Son modèle, le bassin minier du Pas-de-Calais, n’étonnera personne : « Au début, il n’y avait qu’une liste : Hénin-Beaumont. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule ville du bassin minier où nous n’avons pas de liste ». L’objectif qu’elle fixe à son parti est d’accomplir les mêmes progrès dans dix ans, cette fois-ci à l’échelle de tout le pays.

Marine Le Pen n’a pas pour autant oublié les élections européennes du 25 mai prochain. Dans le Grand Est, son stratège Philippot conduira une liste dont les autres candidats ne seront désignés qu’après les élections municipales, histoire de recaser les perdants. La présidente du FN espère bien arriver en tête dans la circonscription Est mais aussi sur le plan national. Ambition qui m’a inspiré une question : « une première place de votre parti aux européennes ne vous nuirait-elle pas en précipitant le retour de Nicolas Sarkozy ? ». Je ne résiste pas au plaisir de reproduire le verbatim complet de sa réponse : « Je l’attends !  Ses espérances de retour ne sont pas si considérables que ça ! Pour quelqu’un qui a été président de la République, il y a 60% des sympathisants de son propre mouvement qui souhaitent qu’il soit candidat ; ce n’est pas énorme ! Moi, j’ai toujours pensé qu’il ne reviendrait pas. J’ai parié quelques bouteilles, je vais peut-être les perdre (rires), c’est le principe du pari. Mais je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il revienne ».

Je me permets alors d’insister :  « vous ne préféreriez pas Juppé ? Cela vous donnerait davantage d’espace ! ». En guise de réponse, elle en rajoute une couche :  « Non, non, le meilleur candidat pour moi, c’est Nicolas Sarkozy. D’abord, parce qu’entre 2007 et 2012, c’est quand même grâce à lui que nous avons pu renaître de nos cendres, tel le Sphinx. Donc, je suis très contente de le revoir. En plus, à chaque fois que je le revois, je retrouve tous ses défauts que les Français ont dû oublier parce qu’il a la sympathie des morts. Les types, ils sont morts et on les trouve vachement sympas. Et puis en fait, quand on le revoit on se souvient pourquoi on ne pouvait plus, pourquoi on n’y arrivait plus. Quand j’ai vu le reportage de D8[1. Diffusé le 5 novembre 2013], je me disais : je me souviens pourquoi je ne supportais plus. Et je pense que les Français auront la même démarche. Il a vraiment cette manière de faire, ces défauts qui sont insupportables et d’autant plus insupportables que la crise s’est aggravée. Nicolas Sarkozy qui revient, avec la personnalité qui est la sienne, avec toute la liste ses conférences à 100 000 euros, pour moi c’est l’idéal. Si j’en avais un à choisir, je choisirais celui-là. Mais je ne suis pas sûre que ce soit moi qui décide. »

Marine Le Pen bluffe-t-elle ? Je n’en ai pas eu l’impression, tant sa sortie m’a paru spontanée. Se trompe-t-elle ? Oui et non. Les arguments sur la personnalité de Nicolas Sarkozy ne manquent évidemment pas de force. Les défauts personnels de l’ancien président ont incontestablement joué dans une France plus conservatrice que le résultat du second tour de l’élection présidentielle ne le laisse entrevoir. Mais, malgré tous ses défauts, l’ex-président était parvenu à inquiéter François Hollande jusqu’au dernier jour de la campagne, réalisant in fine un score supérieur aux prédictions des sondeurs. Bilan des courses : si certains traits de caractère peuvent déplaire, le vote tient généralement du réflexe politique, peu importe la sympathie ou l’antipathie qu’inspire le candidat. Qu’on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy reste un combattant beaucoup plus aguerri que François Fillon et Alain Juppé. Tout dépend  aussi du positionnement qu’adopterait l’ex-président en cas de  nouvelle candidature. Sur la même ligne droitière qu’en 2012 ou plus centriste comme les gazettes s’en font l’écho ces dernières semaines ? Cette donnée aurait une grande influence sur l’espace laissé à la candidate du FN.

Reste que les propos de Marine Le Pen, dont les yeux pétillaient lorsqu’elle évoquait Sarkozy, m’ ont convaincu d’une chose : si cette confrontation a lieu, on ne risque pas de s’ennuyer.

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00635578_000035.

Ukraine/ Centrafrique : l’UE impuissante

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Dans l’euphorie des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin en 1989, les opinions publiques occidentales se sont prises à rêver non seulement à un monde sans Pacte de Varsovie, mais également sans OTAN. La réponse cependant assez rapidement apportée par la montée en puissance de nouvelles menaces et par les guerres d’ex-Yougoslovie fut un « NON » sans équivoque. Dans l’Europe de l’après-guerre froide, l’OTAN était de toute façon appelé à continuer à jouer un grand rôle, puisque les Européens se révélaient toujours incapables de jouer le leur. La mise en place de la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC), relancée par la signature du traité de Maastricht en 1992, eut néanmoins pour charge d’effacer cette fâcheuse impression. L’initiative franco-britannique du sommet de Saint-Malo en 1998, symbolisant l’effort collectif pour doter l’Europe d’une capacité de défense commune, peut être considérée comme l’acte de naissance de la PESC, devenue Politique Européenne de Défense et de Sécurité Commune (PeSDC) avec le traité de Lisbonne en 2007. La réalité politique et le contexte stratégique condamnaient cependant une fois de plus cette Europe de la défense à un rôle de second plan, ou à l’exercice d’un « soft power » diplomatique, symbolisé notamment par la mise en place de la Politique Européenne de Voisinage à partir de 2004, ou aux opérations de police et de lutte anti-terroriste auxquelles semble condamné cet embryon de défense européenne.

Les deux récentes crises centrafricaine et ukrainienne illustrent parfaitement cette répartition des rôles. À l’occasion de la crise violente qui a éclaté en République Centrafricaine, la France a pris l’initiative de démarrer, en décembre 2013, l’opération Sangaris. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis seraient très admiratifs de l’action française en République Centrafricaine, également saluée au Royaume-Uni. Cela n’enlève rien à l’isolement des Français sur le plan militaire dans cette affaire. Comme au temps de l’opération au Mali, les Français ont reçu de vagues et belles promesses de soutien logistique qui tardent à se concrétiser, et ce n’est pas l’envoi de six officiers hongrois qui risque pour le moment de beaucoup peser dans la balance. Ces difficultés à déterminer une politique de défense véritablement européenne peuvent cependant s’expliquer par le fait que, même si la PESDC a pour tâche d’établir un cadre d’action collectif et de définir des moyens concrets – 60000 hommes placés sous commandement européen – elle ne parvient pas malheureusement à outrepasser les divergences des systèmes politiques qui déterminent l’emploi des forces armées. L’envoi de militaires allemands à l’étranger est ainsi tout à la fois du ressort du ministère de la défense et du Bundestag tandis que le premier ministre britannique doit obtenir l’accord de la chambre des communes pour expédier des soldats britanniques sur le sol étranger. En réalité, au sein de ses partenaires européens, la France fait figure d’exception en remettant, sur le plan militaire, tout pouvoir de décision au président et à lui seul. Sous certaines conditions, les Italiens peuvent procéder de même, mais cette manière de faire est tellement tombée en désuétude que la décision finale revient en réalité toujours au parlement.

Ceci explique que la France puisse être destinée à jouer les « gendarmes de l’Afrique » dans des opérations dite de « basse intensité », comme c’est le cas en Centrafrique et comme ce fut le cas au Mali. A l’heure actuelle, l’armée française est déployée dans le cadre de près d’une vingtaine d’opérations à travers le monde, tandis que le Royaume-Uni, qui possède théoriquement autant de moyens de projection, participe à trois fois moins d’opérations.  Le problème pour la France étant que les opérations de « basse intensité » peuvent se transformer en terribles guêpiers quand il s’agit de participer au maintien de l’ordre dans un pays tel que la Centrafrique en proie à des troubles que certains observateurs qualifient même, à tort ou à raison, de « pré-génocidaires ». Un scénario à la rwandaise est une idée que l’Etat-Major français souhaiterait ne même pas avoir à considérer…

La crise ukrainienne illustre un autre degré d’opérabilité de l’Union Européenne qui découle directement de la mission de « soft power » assignée par tradition diplomatique à la politique de défense européenne qui devient de fait politique d’arbitrage. En la matière, la dépendance de l’UE vis-à-vis de l’OTAN explique bien évidemment la nervosité des Russes qui savent pertinemment que, depuis les années 1990 et les premières vagues d’adhésion des anciens « pays satellites », les processus d’intégration à l’Union Européenne sont étroitement liés à l’intégration dans l’OTAN. Le cas de la Géorgie a montré d’ailleurs que la Russie était prête à défendre jalousement son pré carré vis-à-vis des ambitions occidentales et européennes. Dans le cas de l’Ukraine, l’issue de la crise actuelle fait planer la menace d’une scission de la Crimée, à soixante pour cent russophone, qui serait largement encouragée par la Russie. Si ces craintes devaient s’avérer fondées et si l’Ukraine devait se trouver confrontée aux menaces de sécession de l’est du pays, ce qui n’a évidemment rien de certain mais ce qui reste malgré tout une hypothèse envisageable, cela entraînerait une crise grave aux frontières de l’Union Européenne qui, dans le pire des cas, ne pourrait que s’en remettre aux capacité de dissuasion de l’OTAN, dont les instances dirigeantes seraient d’ailleurs sans doute bien embarrassées d’intervenir dans un contexte aussi périlleux.

La relative impuissance de l’UE à la fois raillée dans les termes que l’on connaît par Victoria Nuland et illustrée sur le continent africain par le rôle encore assez solitaire de la France met une fois de plus cruellement en lumière le déficit de représentativité des institutions européennes. Démocratie sans « demos », sans peuple, tout autant que sans « kratè », sans pouvoir, l’Union Européenne, sur le plan diplomatique et politique, « règne mais ne gouverne pas », pour plagier le mot de Paul Valéry[1. Paul Valéry. Mauvaises pensées et autres. Gallimard. 1943.] . « Si l’Etat est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous périssons », écrivait-il par ailleurs dans Regard sur le monde actuel. Ce cruel aphorisme illustre aujourd’hui plus que jamais  la situation de cette Europe, empire sans volonté et puissance sans moyens.

 *Photo : HARTMANN CHRISTIAN/SIPA. 00507845_000006.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État garde-fou des libertés

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Au début du XXe siècle, le pétomane de la salle Gangloff, rue de la Gaîté, un dénommé Laurent, natif de Beaucaire, drainait à ses spectacles des foules assez considérables qui s’amusaient de l’usage inhabituel qu’il faisait de lui-même. Il faut imaginer la surprise de son public s’il s’était mis, entre deux vents, à débiter les Protocoles des sages de Sion et à vouer divers journalistes au pogrom. Nous en sommes là.

L’ordonnance par laquelle le président de la section du contentieux a, le 10 janvier 2014, annulé le jugement du tribunal administratif de Nantes annulant l’arrêté du préfet interdisant au « comique » Dieudonné de se produire le soir même dans cette ville a suscité un certain émoi chez les juristes. Je tiens cet émoi pour injustifié, quant à la procédure et au fond. On a pu s’étonner d’abord qu’une question aussi importante, relative à la liberté d’expression, ait été jugée si vite
et selon la procédure du référé. Mais avant que celle-ci n’existe, le spectacle aurait été interdit, aucune procédure ne permettant de paralyser en temps utile l’arrêté préfectoral.

Sur le fond, l’ordonnance s’inscrit pleinement dans la tradition française, attestée par une jurisprudence ancienne selon laquelle la liberté d’expression n’est ni générale ni absolue. Elle peut être limitée en cas de désordres possibles (c’est l’atteinte « matérielle » à l’ordre public de la célèbre « décision Benjamin » du 19 mai 1933) ou lorsque la dignité de la personne humaine paraît compromise (c’est l’atteinte « immatérielle » à l’ordre public relevée par la « décision commune de Morsang » du 27 octobre 1995 dans l’affaire du lancer de nains). L’essentiel est ici affaire d’appréciation. On a pu lire qu’il n’était pas sûr que Dieudonné allait reproduire ses propos antisémites. Mais outre qu’il était raison- nable de le craindre, comme le relève l’ordonnance, sur la base des condamnations pénales antérieures, rien dans la jurisprudence n’imposait ici le caractère de certitude, qui d’ailleurs n’existe jamais dans les atteintes à l’ordre public « matériel », puisqu’une échauffourée non plus ne peut pas être réputée certaine avant qu’elle ne se produise.

Au-delà de l’appréciation raisonnable à laquelle le juge s’est livré, on doit lui reconnaître une conscience aiguë des enjeux du droit. Celui-ci n’est pas une forme vide. Ce n’est pas seulement que les libertés qu’il garantit soient limitées par les grands principes, comme on le croit trop souvent. C’est qu’elles sont ordonnées à une fin supérieure que le juge a pour mission de faire respecter, et qui a trait au progrès politique et moral sans l’espoir au moins duquel il n’est pas d’institutions. C’est la raison pour laquelle la référence que fait l’ordonnance au préambule de 1946 est hautement significative, désignant l’origine du système de droit tout entier et justifiant la volonté qu’il soit, sur cette question de l’unité de la nature humaine sans distinction d’origine, effectif. Je ne suis pas si sûr que la Cour européenne des droits de l’homme, si elle est saisie, en jugera différemment, et pour les mêmes raisons.

*Photo : JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Au Mali, Erik Orsenna ne perd pas le Nord !

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mali erik orsenna

mali erik orsenna

Octobre 2012. Depuis des mois, fous de Dieu et rebelles touaregs ont pris le contrôle du nord du Mali qu’ils livrent à la barbarie. Nul ne sait encore que la France se prépare à intervenir et que bientôt la légion sautera sur Tombouctou.

Aux grands maux les grands remèdes : pour sauver le pays et bouter les islamistes hors du Sahel, il ne faut pas moins qu’une Jeanne d’Arc africaine. Sous la plume acérée d’Erik Orsenna, Madame Bâ fait son grand retour, au Mali et en librairie. Depuis près de dix ans, cette institutrice à la retraite, surveillante surnuméraire à la cantine de l’école Ferdinand-Buisson de Villiers-le-Bel coulait des jours tranquilles en France où elle était venue sauver son petit-fils Michel, repéré par des agents recruteurs du Paris Saint Germain. N’écoutant que son courage – et son incommensurable orgueil –  Marguerite Bâ prend l’avion pour Bamako. Elle a en effet trouvé une mission à la mesure de son talent : bouter les barbus hors du Mali, libérer les petites filles par l’école et émanciper les femmes en leur apprenant la contraception,  réguler le flot ininterrompu des naissances pour endiguer le fleuve impétueux de la jeunesse et assécher le vivier où puisent islamistes et trafiquants de tout poil !

Accompagné par son neveu Michel, qu’elle rebaptise Ismaël pour en faire le griot chargé de chanter ses exploits, la truculente Madame Bâ, bardée de certitudes et de convictions définitives, se lance  à corps perdu dans de trépidantes aventures qui la conduiront de Bamako à Tombouctou en passant par Dakar via un camp de réfugiés au Niger. C’est que Madame Bâ est un personnage hors du commun ! Les services de renseignements français n’en doutent pas, qui la recrutent pour mettre à profit ses facultés auditives inégalées. N’est-ce pas elle qui, percevant la première les bruits de l’attaque djihadiste sur Konna, avertira son officier traitant pour provoquer la vigoureuse riposte connue sous le nom d’opération Serval ? Elle en sera mal remerciée, François Hollande ayant l’outrecuidance de lui voler la vedette en venant se faire acclamer à Tombouctou le 2 février 2013 ! Le président de la République en sera quitte pour une leçon de géopolitique que lui assénera Madame Bâ dans l’avion qui les ramènera à Bamako…

Dans ce beau livre, Erik Orsenna nous offre  le récit jubilatoire de « la dangereuse et glorieuse campagne de Mme Bâ pour sauver le Mali ». Mais que l’on ne s’y trompe pas. Au-delà de la farce, c’est une formidable analyse de la situation malienne que propose Erik Orsenna dont l’amour et la connaissance du pays transparaissent à chaque page. Certes, l’auteur prend bien soin de s’appliquer à lui-même la règle première du métier de griot : l’effacement. « Celui qui a pour mission de raconter doit apprendre à devenir invisible. A aucun prix il ne doit troubler le cours des choses. »  Mais, convaincu que le Mali a avant tout besoin de vérité, il met en lumière, au moyen d’une série de petites piques, les travers de la société malienne : une armée qui  n’est pas faite pour défendre, encore moins pour attaquer, mais n’est que « le garage, le refuge, le salaire de ceux qui n’ont rien trouvé d’autre à faire ». Une police qui a pour principale occupation de racketter la population : Madame Bâ se voit ainsi sommée de payer une « taxe d’occupation exagérée de la chaussée publique », son derrière étant trop large pour lui permettre de monter sur un deux-roues ! Une croissance démographique galopante – plus de six enfants par femme en moyenne –  qui annihile tout espoir d’offrir un avenir à la jeunesse du pays.

 

La politique africaine de la France n’est pas davantage épargnée. Erik Orsenna rappelle fort à propos que l’intervention militaire en Libye a permis le retour au Mali de centaines de mercenaires touaregs avec armes et bagages : « La France n’avait accompli qu’une partie du travail, la plus facile. Quelques petites leçons de Sahara ne lui auraient pas été inutiles. Ainsi qu’un solide apprentissage de la modestie. Les déserts paraissent simples, parce qu’on les croit vides. Erreur. ». Il rappelle de même des vérités d’évidence que l’on semble ignorer dans les cénacles parisiens. Les Touaregs ne sont guère plus que quatre cent mille au Mali dont ils ne constituent qu’une partie de la population des régions nord. « Il faut que tu comprennes, Madame Bâ, fait-il dire au président déchu Amadou Toumani Touré, que ce sont eux qui font le plus de bruit car se sont eux qui aiment la guerre, le mouvement, les trafics. Mais dans le désert, ils ne sont qu’un sur dix. Les neuf autres sont peuls, songhaïs, maures … »

« Français, pauvres Français ! » se lamente notre héroïne qui estime qu’ils ne comprennent rien à la situation. Les Touaregs, indépendantistes du Mouvement de Libération de l’Azawad (MNLA), ou islamistes d’Ansar Dine, les djihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) ne sont-ils autre chose, nous dit-elle, que les «divers et mouvants accoutrements des mêmes gangsters habités par le même souci de s’enrichir au plus vite, par tous les moyens possible ? » On s’interroge alors à bon droit sur le refus opposé à l’armée malienne de reprendre Kidal et de désarmer les bandits en tout genre qui y prospèrent encore aujourd’hui… « Français, ô Français, pourquoi avez-vous décidé de laisser leurs armes aux voyous, se demande Madame Bâ ? Sauf à considérer que, dans cet immense territoire, seules des milices touarègues pourraient assurer un semblant de sécurité. Mais dites-moi, franchement, Français, ô Français, comment pourrez-vous garantir aux gendarmes un revenu au moins égal à celui que tirent les voleurs de leurs trafics ? »

On le voit, rien n’est encore réglé au Mali, et il est à craindre que Madame Bâ ait encore beaucoup à faire …

 

Mali, ô Mali, Erik Orsenna, Stock.

 

*Photo : STR/AP/SIPA.  AP21365456_000003.

 

Lemmy pour les dames

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eddie constantine mignonne

eddie constantine mignonne

En 2012, la presse n’a eu d’yeux que pour 007. L’anniversaire de Bond, James Bond, a été célébré jusqu’à la lie. On a frôlé le coma éthylique. Les bouchons de Bollinger n’en finissaient plus de sauter. Les James Bond girls défilaient sur les plateaux de télévision dans une ambiance comice agricole. On ravivait la flamme du souvenir à longueurs de colonnes. Les annonceurs étaient aux anges. Ce n’était plus Permis de tuer à l’affiche, mais Permis d’acheter. L’agent secret de sa Majesté avait une sacrée gueule de bois, nous avec. Il avait perdu de sa superbe. Ian Fleming n’aurait pas reconnu son personnage de fiction, jadis espion d’élite, aujourd’hui vendeur de biscuits.

En 2013, on aurait dû fêter une autre icône, un franco-américain, mauvais garçon, tête de pioche du cinéma des années 50/60. C’est en 1953 qu’Eddie Constantine endosse pour la première fois le costume élimé et les manières déplorables de Lemmy Caution, le héros créé par Peter Cheyney. Mais rien, pas un entrefilet, l’anonymat le plus complet. Assourdissant ! À Causeur, nous n’avons pas le devoir de mémoire sélectif. Nous avons aimé Eddie alias Lemmy pour les dames. Quand Bernard Borderie le choisit pour incarner cet incontrôlable agent du FBI dans La Môme vert-de-gris, première aventure d’une longue série qui ravira les baby-boomers en culotte courte, il lance un phénomène. Bonne pioche ! Eddie Constantine a tous les attributs du flic très spécial.

Les gamins de l’Après-guerre veulent du musclé, de l’ébouriffant, de l’insolent qu’un pantouflard commissaire Maigret est bien incapable de leur apporter, surtout à l’heure des premiers émois sexuels. Lemmy n’est pas un flic de bureau, on ne le voit pas taper de soporifiques rapports de police, par contre, il cogne fort sur ses adversaires. Il a même une prédisposition naturelle à se battre, à boire du whisky, à reluquer les jolies pépées, à rembarrer ses supérieurs et à faire rire le public par son sens de la répartie. Dans les cours de récréation, on imite sa façon de parler, cet accent amerloque à couper au couteau, sa façon de marcher aussi, épaules rentrées, dos vouté et puis, cette manière d’enfoncer son chapeau sur l’arrière du crâne d’un coup de pichenette. Il est terrible ce gars-là. Visage buriné, voix grave, sourire persifleur, toujours une blague à décocher, puits sans fond, il ne se sépare jamais de sa bouteille de pur malt, il est un croisement entre Humphrey Bogart et Frank Sinatra comme le définissait son fils, Lemmy Constantine, jazzman manouche de talent.

Eddie Constantine va rencontrer un succès phénoménal. Lui qui vivote comme chanteur dans les cabarets parisiens après avoir tenté sa chance à Hollywood, trouve sa revanche dans ces adaptations comiques de polars US. Il avait misé sur la chanson pour réussir et c’est ce cinéma foutraque qui mélange la comédie à l’action qui le rendra immensément populaire. Il avait coutume de dire que si son personnage de flic bagarreur faisait plaisir au public alors il n’avait aucune intention de devenir un acteur Shakespearien. Ironie du sort, après un passage chez Godard, il connut une renaissance cinématographique aux côtés de Fassbinder et Lars von Trier dans un registre plus « arts et essais » que « séries B ».

On est triste que le nom de cet acteur disparu le 25 février 1993 soit passé aux oubliettes de l’histoire du cinéma. L’éclat surfait d’un James Bond ne vaut pas sa prestation dilettante dans À toi de faire…mignonne, film sorti en 1963. C’était le temps où les coproductions franco-italiennes fleurissaient sur grand écran, ça ronronnait à merveille, dans la rue, les truands conduisaient d’imposantes Cadillac, les chauffeurs de taxi des 403 et 404, on appelait à la rescousse Henri Cogan pour les cascades, Hubert Deschamps et Noël Roquevert pour cet esprit tellement français, on apercevait ce très cher Dominique Zardi dans un énième rôle de barman et puis, il y avait toutes ces actrices en déshabillé de soie (Gaia Germani, Christiane Minazzoli, Elga Andersen, etc…). C’était prude, les jupes s’arrêtaient à mi-cuisse. C’était chouette, Lemmy se moquait de lui, de nous, le scénario tenait de bric et de broc, mais le plaisir était là. Inoubliable…

DVD – À toi de faire…mignonne de Bernard Borderie avec Eddie Constantine – Pathé Classique

Dessine-moi un licenciement

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nicolas vial monde hollande

nicolas vial monde hollande

D’accord, ce n’est pas le scandale du siècle. Plutôt un scandale à bas bruit, semblable à ceux dont sont quotidiennement victimes des milliers de salariés, jetés sans ménagements après des décennies de bons et loyaux services. Le genre d’histoire dont la presse s’emparevolontiers pour dénoncer le manque d’humanité des entreprises. Et justement, ça se passe dans un journal, Le Monde en l’occurrence.  Le Monde, Nicolas Vial, dessinateur, peintre et illustrateur, y travaillait depuis 32 ans.[access capability= »lire_inedits »] En 1982, il était encore étudiant aux Beaux- Arts lorsque, tombant par hasard sur un dessin de Topor publié dans l’édition dominicale, il a su qu’il voulait faire ce métier-là, dans ce journal-là. Il a fait le siège du responsable des dessinateurs et l’aventure a commencé. Pigiste- salarié, c’est-à-dire collaborateur régulier, il croyait faire partie d’une famille. Beaucoup d’anciens évoquent avec tendresse ce garçon un peu lunaire qui apportait en vélo ses dessins à l’encre de Chine, où la précision du trait se conjugue avec la profusion des détails. Il a publié des dessins dans nombre de journaux, tout en produisant une œuvre de peinture abondante et saisissante, à défaut d’être très gaie. Peut-être Vial n’a-t-il pas vu que les temps et Le Monde changeaient. Confrontés à un environnement économique incertain, les journaux sont devenus des entreprises comme les autres, avec leurs services, leurs chefs, leur gestion de plus en plus rigoureuse. De nouvelles générations sont arrivées.

Depuis cinq ans, Vial  illustrait chaque semaine la double page de la rubrique « Débats Opinions », aujourd’hui dirigée par Nicolas Truong. Celui-ci n’ayant pas jugé utile de répondre, fût-ce par un refus, à plusieurs sollicitations, on ne pourra donner sa version de la rupture. D’après le dessinateur, leurs relations se sont tendues après la publication, en avril et mai 2013, de deux dessins plutôt vachards sur François Hollande. « Truong ne voulait pas de vagues », dit-il. Difficile de savoir si cette interprétation est juste. En tout cas, l’affaire était suffisamment sensible pour que David Kessler, conseiller du Président de la République, accepte de le recevoir et de s’intéresser à son cas. Vial affirme avoir été ensuite congédié de la rubrique par un simple coup de fil de la direction artistique. Après une collaboration chaotique avec d’autres rubriques, il a cessé de recevoir des commandes (et d’être payé) en octobre. Sans avoir reçu la moindre lettre ni obtenu le rendez-vous qu’il demandait à la direction. Laquelle s’est contentée de nous faire savoir, dans un mail lapidaire, que Vial n’avait pas été licencié. Peut-être, mais c’était bien imité.

On comprend que Natalie Nougayrède, qui venait d’être nommée à la tête du quotidien, ait eu d’autres chats à fouetter, d’autant qu’elle ne portait aucune responsabilité dans le conflit. Mais qu’un collaborateur d’aussi longue date soit remercié sans que qui que ce soit, en particulier son supérieur hiérarchique direct, prenne la peine de l’en informer ou de le recevoir témoigne d’une gestion humaine pour le moins cavalière. Il est probable que le Conseil des prud’hommes, qui a examiné l’affaire le 30 janvier, donnera raison au dessinateur. Reste un homme blessé, qui encaisse mal d’avoir été traité par le mépris. Et un journal qui a eu grand tort de se priver d’un tel talent.[/access]

Une semaine au royaume farfelu

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morano pakistan australie

morano pakistan australie

Nous venons de passer une semaine incroyable, au royaume farfelu – un monde où règne le n’importe-quoi et son corollaire le baroque moderne.

Au Pakistan, un ministre a avancé une solution novatrice pour pacifier le pays gangréné par le terrorisme : organiser une partie du cricket entre le gouvernement et les terroristes talibans. « Selon mes informations, les talibans adorent le cricket… Nous pourrions donc faire un match avec eux qui pourrait même être plus concluant que les pourparlers », a déclaré à la presse locale le ministre de l’Intérieur, Chaudhry Nisar ; avant d’ajouter que le cricket est « un sport qui propage la paix et l’harmonie ». Avec le plus grand sérieux du monde le porte-parole officiel des talibans, Shahidullah Shahid a rétorqué : « Le gouvernement veut détourner nos jeunes du jihad et de l’enseignement islamique par le cricket. Nous sommes vraiment contre le cricket, nous n’aimons pas ce sport ». Pour mémoire le cricket est un sport collectif d’origine britannique qui se joue avec une batte, servant à frapper une balle. (A ne pas confondre avec le croquet, qui se joue avec un maillet et une boule). Ne rions pas trop de la proposition pakistanaise ; les autorités n’ont pas précisé comment se jouerait ce match… les terroristes pourraient bien succomber à coups de battes sur la tête ! Ce qui ferait des images fascinantes pour la télévision…

Etats-Unis. Sans transition, nous apprenons que George Walker Bush  – le président que vous avez adoré détester – est devenu un… artiste peintre. Parfois le talent se transmet de génération en génération… parfois non. C’est exactement ce qui s’est passé chez les Bush. Comment un chef d’État dilettante a réussi à devenir un peintre amateur tout à fait médiocre (allez-vous demander)? Et bien c’est très simple : à cause de l’ennui. Les œuvres de l’ex-président républicain seront présentées prochainement à Dallas lors d’une exposition intitulée « L’art du leadership: la diplomatie personnelle d’un président ». Dans le même temps, la chaîne de télévision NBC diffuse des images de Bush devant certains de ses chefs d’œuvres picturaux. Essentiellement des portraits de caniches. Vivement qu’il donne au monde sa « Nature morte au bretzel », tant attendue. A suivre…

L’Australie est un immense pays entouré d’eau, qui a donné à l’humanité le chat marsupial à queue tachetée, le wombat commun et Nicole Kidman. L’Australie est aussi une terre riche en aventures époustouflantes. Ainsi nous apprenons cette semaine qu’une sculpture géante en forme de mangue (un monument de dix mètres de haut et de sept tonnes) a fait l’objet d’un vol absolument dantesque, à l’aide de grues et d’engins de chantiers, à Bowen – connue pour être la « capitale de la mangue », dans l’Etat du Queensland. Finalement « Big mango » a été retrouvée par les autorités. Le méfait farfelu était malheureusement l’œuvre d’une chaîne de fast-food en mal de publicité. On aurait préféré une bande d’étudiants un peu éméchés…

Toujours dans le domaine de l’art, nous apprenons qu’un individu audacieux a tenté de voler une œuvre de Bansky en attaquant au marteau-piqueur le mur d’un commerce de la Nouvelle-Orléans sur lequel elle se trouvait. Interpellé par des passants le larron a prétendu, avant d’être mis en fuite, avoir été commissionné par un musée pour récupérer ce pochoir du célèbre et mystérieux street-artist dont les œuvres atteignent déjà des prix astronomiques. Depuis le mur est gardé par un policier. C’est un peu normal. La tentation est grande d’investir dans la pierre…

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Un clown ça va. C’est quand il y en a beaucoup qye ça pose des problèmes. Méditons cet adage populaire. Savez-vous que des « clowns activistes »© grenouillent parmi la population des opposants-punks-à-chiens qui militent à plein temps contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ? C’est à l’occasion de la récente et ravageuse manif nantaise que les clowns sont sortis du bois. Dans un article fascinant le site Reporterre nous apprend que « Parmi les nombreuses composantes de la lutte, la BAC, Brigade activiste des clowns, joue sa partition ». Impressionnant. Les clowns pratiquent des activités, des « ateliers basés sur l’évocation d’émotions », ils portent des nez rouges, et sont profondément sinistres… « ‘Pour moi, c’est un état d’être’, résume Marion, 28 ans, pour qui le clown activisme a été vecteur vers l’engagement politique. »  Et tout cela est du plus grand sérieux. On ne badine pas avec le rire… « Armé de sa bienveillance le clown se donne notamment un rôle de médiateur auprès du public en le faisant interagir » Le clown tend à l’agent d’ambiance, à l’animateur citoyen, au grand frère, au médiateur du tri sélectif. « Cette force subversive de désobéissance – souligne Reporterre – permet de remettre en question l’autorité de façon conviviale. » J’aime à imaginer les éclats de rire sonores des promoteurs du projet, vraisemblablement terrifiés par cette révolution festive… L’article se termine par l’évocation d’une scène rituelle hallucinante, entre culte païen et quincaillerie raëlienne. « (dans la forêt) une grappe de clowns en cercle profite d’une éclaircie pour faire une session de percussion corporelle. Rejoints par d’autres, ils sont une vingtaine à psalmodier des séries de syllabes en se frappant le torse en rythme. » Secte. Secte. Secte. Secte.

Dans le même temps, l’immense Nadine Morano – espoir de l’UMP depuis… toujours – s’est distinguée en écrivant imprudemment sur les réseaux sociaux : « François Hollande aura mis deux ans à faire voter la loi Florange qui restera dans les anales (sic) de l’inutilité !« . C’est cul-cul. Voilà un message qui restera, lui, dans les annales.

 

Ukraine : Crimée châtiment

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UKRAINE UE CRIMEE

UKRAINE UE CRIMEE

« Hypothèse envisageable » il y a vingt-quatre heures, la sécession de la Crimée est en train de devenir une réalité. Reste à savoir si cela aurait quelques chances d’amener l’Europe au seuil d’une nouvelle guerre de Crimée : une hypothèse incertaine qui redevient envisageable.

La Crimée semble sur la voie d’une russification accélérée et la Russie pourrait bien emprunter le sentier de la guerre. Pas celui d’une nouvelle guerre de Crimée, on l’espère, ou alors, cent ans après le début de la guerre de 1914-1918, les rivalités à l’est de l’Europe nous vaudraient un conflit d’envergure continentale. Non, c’est plutôt le chemin d’une nouvelle crise à la géorgienne que pourrait être tentée de prendre la Russie. La Crimée, après tout, faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie avant d’être intégrée, en 1954, dans le giron de la République socialiste soviétique d’Ukraine ; en 1991, elle est restée rattachée à l’Ukraine indépendante, tout en étant en majorité russophone, mais avec le statut de république autonome. La Crimée, c’est Sébastopol bien sûr, le plus grand port de guerre de la flotte russe sur la Mer noire. Un de ces accès maritimes dont la défense farouche guide la politique russe depuis bien avant la guerre froide, comme la dernière guerre de Crimée l’avait montré. La Crimée c’est aussi Yalta, le symbole de l’ordre soviétique établi en Europe de l’est par Staline. Il n’est pas sûr que les Russes regardent tout cela s’en aller vers la radieuse maison Europe avec la bénédiction des Etats-Unis. Pour Vladimir Poutine, ce serait un camouflet politique qui pourrait bien lui coûter sa place.

Au lieu de rester inactif, Poutine peut au contraire s’appuyer, comme dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, sur des minorités russophones et pro-russes, qui se disent prêtes à en découdre « avec les fascistes de Kiev ». Il peut également compter sur la présence de forces militaires russes sur le pied de guerre, en Crimée et à la frontière ukrainienne. En dépit des avertissements de Washington à l’adresse de Poutine, il n’est pas sûr que les Etats-Unis prennent le risque de s’immiscer dans un conflit entre la Russie et l’un de ses anciens satellites, dont l’état des finances publiques lui fait réclamer 35 milliards d’aide d’urgence au FMI. Comme cela a été le cas pour la Géorgie en 2008, Vladimir Poutine peut tout simplement mettre en avant, très cyniquement et très ironiquement, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pour soutenir la sécession de la Crimée. Et, comme en 2008, les occidentaux seront peut-être être condamnés à rester spectateur d’un conflit dans lequel il serait inconscient d’intervenir.

Il faut s’arrêter un moment sur l’illusion européenne selon laquelle les sacro-saints principes du droit-de-l’hommistes conduisent les relations internationales. Il fut un temps où l’on vantait la vertu des cœurs purs combattant pour la Révolution orange, avant de s’apercevoir qu’ils prenaient la porte quelques années plus tard, non pas tant chassés par le pouvoir russe que par les Ukrainiens, lassés de la corruption de ses nouveaux dirigeants. Il fut un temps où un intellectuel de renom expliquait à la télévision : «It will be very difficult now to make blowjobs to dictators » et parait de vertus une intervention qui avait pour résultat de déstabiliser durablement toute une région du monde. Aujourd’hui, les mêmes ont cru bon de réduire la crise politique ukrainienne à une opposition simple entre un pouvoir répressif d’un côté, et de vaillants combattants de la liberté de l’autre, avant peut-être, de s’apercevoir que les réalités géopolitiques ont la vie plus dure que les grands principes aussi généreux que schématiques.

Décidément, la réalité est complexe. Nul ne sait quelle sera la position du gouvernement urkrainien face aux menaces séparatistes en Crimée. Si l’Ukraine, avec ses 603 000 km2, ses 45 millions d’habitants et son million de réservistes, n’est pas la Géorgie, il est néanmoins douteux que Kiev choisisse la voie militaire en cas de séparation effective de la Crimée. Le nouveau pouvoir ukrainien est encore incertain et confronté à une situation économique qui lui donne peu de marges de manœuvre.

À défaut de laisser parler les grands principes ou les armes, c’est plutôt le chéquier qui aura le dernier mot. Impuissants à intervenir, Américains et Européens pourraient s’employer à colmater les brèches du navire économique ukrainien en prenant acte de la stratégie sécessionniste russe. Les Occidentaux tenteraient alors de convaincre le nouveau pouvoir ukrainien que la Crimée, ce n’est pas si bien que ça et que les plages de Yalta sont finalement très surfaites ! Cela permettrait au moins d’assurer un statu quo plus ou moins satisfaisant pour tout le monde en évitant de prendre le chemin d’une nouvelle guerre de Crimée. On n’est plus au XIXe siècle après tout.

*Photo :  Polehenko Oleksandr /ENPO/SIPA. 00677225_000003.

Éloge du travailleur détaché

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travailleur detache retraite

travailleur detache retraite

Les socialistes continuent de mentir. Alors que l’actualité internationale se révèle particulièrement chargée avec l’Ukraine et son désordre nouveau, les députés soutenant la politique de Jean-Marc Ayrault ont encore une fois prouvé leur conservatisme frileux en matière de progrès social. Presque en catimini, le 25 février, ils ont fait passer une loi renforçant la réglementation sur les travailleurs détachés au grand dam de Bruxelles et de la Commission européenne, ces grands amis de la liberté.

Vraiment, nous ne les comprenons pas, ces prétendus sociaux-libéraux qui ont fait mine d’applaudir au virage de François Hollande et à son pacte de responsabilité. Ou nous ne comprenons plutôt que trop leur l’hypocrisie qui est devenue un vrai mode de fonctionnement. Sous le prétexte fallacieux de lutter contre un imaginaire dumping social, ils compliquent de réglementations oiseuses un statut qui annonçait pourtant un âge nouveau. Disons-le tout net, nous sommes à fond pour les travailleurs détachés. Nous voudrions en voir partout, tout le temps. Le travail détaché, c’est la santé, la liberté et osons cette idée un peu démodée, c’est l’émancipation. Pour un rien, nous suggérerions à ces pionniers un nouveau mot d’ordre internationaliste : Travailleurs détachés de tous les pays, unissez-vous !

Ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce qu’un travailleur détaché ? Le contraire d’un travailleur attaché. L’archétype du travailleur attaché, à moins que les choses ne veuillent plus rien dire, c’est l’esclave. D’ailleurs, le symbole du travail attaché, n’est-ce pas le travail à la chaîne ? Encore une fois, les mots eux, comme la terre, ne mentent pas. De fait, le travailleur attaché n’est pas libre de ses mouvements, il est entravé et à la merci d’un maître qui l’empêche d’aller voir ailleurs, voire qui l’empêche de ne plus travailler du tout et de se promener les mains dans les poches en sifflotant avec le sourire narquois et agaçant de celui qui touche des indemnités somptuaires à ne rien faire. D’ailleurs, les syndicats le reconnaissent eux-mêmes et comme on le sait de toute éternité dans ces milieux-là, le travailleur attaché ne peut plus compter que sur la CFDT car seule la CFDT a toujours accepté, justement, de négocier le poids des chaînes. C’est dire son malheur, au travailleur attaché.
Plus généralement, en détachant le travailleur, on lui apprend le plaisir aristocratique du dilettantisme, de l’intermittence, du nomadisme, du cosmopolitisme élégant. Le travailleur détaché, c’est un genre de Paul Morand avec un bleu de travail qui parlerait le français avec un accent roumain ou portugais. Et le travailleur détaché apprend l’ouverture à l’autre dans ce qu’il a de meilleur, comme les grands chantiers du BTP plus mélangés et colorés qu’une réception d’ambassade.

Être travailleur détaché, c’est un vrai bonheur car on cesse de confondre son travail avec la vie, on entretient avec lui une distance heureuse, on est capable de comprendre enfin l’éloge de la paresse de Paul Lafargue : « Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Le travailleur détaché, s’il poursuit cette ascèse de détachement, arrivera en effet à un stade supérieur de compréhension du monde. Ce n’est pas lui qui se suicidera pour cause de management par la terreur dans une grande entreprise de télécommunication, dans un technocentre de l’industrie automobile ou qui s’immolera par le feu devant Pôle Emploi sous prétexte qu’on ne trouve rien à lui faire faire. Quelle vulgarité, quand on y songe, quel manque d’imagination ! Le travailleur détaché est au-dessus de ces contingences, il travaille quand il veut, comme il veut, avec le contrat de travail qu’il veut et dans la législation du pays qu’il veut.

Contrairement au travailleur attaché, et donc attaché démesurément à son travail, le travailleur détaché ne sombrera jamais dans l’excès du workalcoholism. L’histoire nous enseigne que les pires workalcoholics furent les nazis. C’étaient de vrais bourreaux de travail qui finissaient par perdre le contact avec la réalité, symptôme bien connu chez tous les dictateurs qui n’ont plus de vie en dehors du bureau et de la réalisation de leurs objectifs chiffrés. S’ensuivent chez ces gens-là, on le sait, de terribles crises de burn out qui se traduisent par des conduites irrationnelles dangereuses pour eux-mêmes et leur entourage : toxicomanie, guerre mondiale, massacre de masse, etc.

Non seulement le travail détaché est une nécessité économique mais c’est surtout une nécessité démocratique et éthique. Le modèle ultime du travailleur détaché, c’est le retraité. Il est définitivement détaché, même, le retraité. Mais comme il est désormais impossible de financer les retraites, il reste le travail détaché qui permettra aux jeunes générations de goûter cette liberté totale et cette merveilleuse disponibilité au monde qui fit le bonheur de leurs grands-parents. Ce qui ne sera que justice.

*Photo : WEBER ANITA/SIPA.00122281_000001.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État fossoyeur des libertés

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conseil etat dieudonne

conseil etat dieudonne

Avec les trois ordonnances « Dieudonné » rendues les 9, 10 et 11 janvier, le juge des référés du Conseil d’État a fait preuve d’une célérité inhabituelle – et bienvenue. Que le juge administratif imite le référé d’heure à heure du juge judiciaire, rien à redire. Ces ordonnances, d’autre part, ont été, soit saluées comme si elles avaient sauvé la République menacée par un « comique », soit dénoncées aux cris de « C’est Voltaire qu’on assassine ! ». Peut- être a-t-on, dans ce climat enfiévré, oublié des questions pourtant fondamentales. Est-il légitime qu’un homme seul, aussi éminente soit sa fonction et insoupçonnable sa probité, puisse trancher dans l’urgence un litige touchant à une liberté publique fondamentale ? La procédure a-t-elle été conforme à l’esprit de notre droit en vertu duquel tout litige, même dans l’urgence, est soumis à un double degré de juridiction et à un examen au fond, plus serein, en formation collégiale ?[access capability= »lire_inedits »]

Le juge judiciaire des référés, qui statue seul en règle générale, est le juge de l’évidence, du provisoire, de l’absence de contestation sérieuse. Il ne tranche rien sur le fond. Son ordonnance est susceptible d’appel devant le premier président de la cour d’appel, lequel peut être à son tour censuré par la Cour de cassation. Les ordonnances Dieudonné ont révélé le régime particulier de la justice administrative. Le « référé-liberté », comme le « référé-suspension» du tribunal administratif ne sont susceptibles de recours que devant le Conseil d’État, équivalent, pour l’ordre administratif, de la Cour de cassation pour l’ordre judiciaire, ce qui revient à court-circuiter la cour administrative d’appel. De plus, le recours est examiné par un juge unique du Conseil d’État, et non par un collège de neuf juges. Et ce juge peut être soit le président de la section du contentieux (en l’espèce, Bernard Stirn), soit un conseiller d’État délégué par lui.

Dans le cas Dieudonné, le président Stirn s’est auto- saisi des deux premières ordonnances (Nantes, puis Tours) puis a désigné son adjoint, le président Arrighi de Casanova, pour la troisième (Orléans). En somme, une affaire hautement sensible est tranchée, dans l’urgence par les deux personnages placés au sommet de la hiérarchie du contentieux administratif français ! Ne trouverait-on pas incongru qu’un référé du tribunal d’instance de Guéret soit directement porté devant le premier président de la Cour de cassation ?

En réalité, cette procédure, légale mais baroque et dévoyée, met à mal le jeu des recours sereins au fond, transformant une question d’évidence en jurisprudence définitive, s’imposant à toutes les juridictions inférieures. On imagine mal, en effet, les juges du fond qui auront à examiner l’affaire censurer les deux plus hauts juges du Conseil d’État !

Or, ces trois ordonnances opèrent une nette inflexion de la jurisprudence sur les atteintes à la liberté d’expression au nom de l’ordre public, dite « jurisprudence Benjamin » (1933). La motivation de l’interdiction, par le fait que le spectacle menacerait à titre préventif l’ordre public par sa mise en cause de la « dignité humaine » et de la « cohésion nationale », est suffisamment inhabituelle pour mériter d’être débattue. Il est d’autant plus urgent d’y réfléchir que la République n’est pas menacée seulement par des saltimbanques. Lorsqu’un ministre, en l’occurrence, Najat Vallaud-Belkacem, déclare que « toutes les tentatives de remise en cause se heurteront à la poigne de l’État de droit », on se demande sous quelle latitude se trouve ce régime musclé.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA.00526757_000024

«Sarkozy ? Pour moi, c’est l’idéal !»

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marine pen sarkozy

marine pen sarkozy

Marine Le Pen était donc de passage à Montbéliard mercredi en fin d’après-midi pour soutenir la liste du FN aux élections municipales. Dans cette ville « caricaturale de l’UMPS », elle y a tenu  une conférence de presse à laquelle j’ai participé.

« La Franche-Comté, c’est la sœur jumelle de ma région », a-t-elle expliqué à la presse et aux militants, énumérant quelques points communs avec le Nord-Pas-de-Calais. On pourrait ajouter que la tête de liste locale et patronne du FN franc-comtois,Sophie Montel, ressemble à Marine Le Pen comme une sœur jumelle. Grande, blonde, d’un an sa cadette, elle partage son verbe offensif, à la diction près.

Il se pourrait bien que les électeurs de Montbéliard créent la surprise le 30 mars prochain alors que la presse nationale ne cite jamais leur ville parmi les possibles prises de guerre du parti frontiste, pointant plutôt des villes du Sud-Est, du Pas-de-Calais voire Forbach, guignée par Florian Philippot. Des municipalités, Marine Le Pen souhaite en prendre quelques-unes, « pressée de montrer aux Français que le FN peut faire ses preuves », et aspire à faire élire de nombreux conseillers municipaux d’opposition parmi les 500 listes qu’elle espère bien déposer avant le 6 mars prochain. Son modèle, le bassin minier du Pas-de-Calais, n’étonnera personne : « Au début, il n’y avait qu’une liste : Hénin-Beaumont. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule ville du bassin minier où nous n’avons pas de liste ». L’objectif qu’elle fixe à son parti est d’accomplir les mêmes progrès dans dix ans, cette fois-ci à l’échelle de tout le pays.

Marine Le Pen n’a pas pour autant oublié les élections européennes du 25 mai prochain. Dans le Grand Est, son stratège Philippot conduira une liste dont les autres candidats ne seront désignés qu’après les élections municipales, histoire de recaser les perdants. La présidente du FN espère bien arriver en tête dans la circonscription Est mais aussi sur le plan national. Ambition qui m’a inspiré une question : « une première place de votre parti aux européennes ne vous nuirait-elle pas en précipitant le retour de Nicolas Sarkozy ? ». Je ne résiste pas au plaisir de reproduire le verbatim complet de sa réponse : « Je l’attends !  Ses espérances de retour ne sont pas si considérables que ça ! Pour quelqu’un qui a été président de la République, il y a 60% des sympathisants de son propre mouvement qui souhaitent qu’il soit candidat ; ce n’est pas énorme ! Moi, j’ai toujours pensé qu’il ne reviendrait pas. J’ai parié quelques bouteilles, je vais peut-être les perdre (rires), c’est le principe du pari. Mais je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il revienne ».

Je me permets alors d’insister :  « vous ne préféreriez pas Juppé ? Cela vous donnerait davantage d’espace ! ». En guise de réponse, elle en rajoute une couche :  « Non, non, le meilleur candidat pour moi, c’est Nicolas Sarkozy. D’abord, parce qu’entre 2007 et 2012, c’est quand même grâce à lui que nous avons pu renaître de nos cendres, tel le Sphinx. Donc, je suis très contente de le revoir. En plus, à chaque fois que je le revois, je retrouve tous ses défauts que les Français ont dû oublier parce qu’il a la sympathie des morts. Les types, ils sont morts et on les trouve vachement sympas. Et puis en fait, quand on le revoit on se souvient pourquoi on ne pouvait plus, pourquoi on n’y arrivait plus. Quand j’ai vu le reportage de D8[1. Diffusé le 5 novembre 2013], je me disais : je me souviens pourquoi je ne supportais plus. Et je pense que les Français auront la même démarche. Il a vraiment cette manière de faire, ces défauts qui sont insupportables et d’autant plus insupportables que la crise s’est aggravée. Nicolas Sarkozy qui revient, avec la personnalité qui est la sienne, avec toute la liste ses conférences à 100 000 euros, pour moi c’est l’idéal. Si j’en avais un à choisir, je choisirais celui-là. Mais je ne suis pas sûre que ce soit moi qui décide. »

Marine Le Pen bluffe-t-elle ? Je n’en ai pas eu l’impression, tant sa sortie m’a paru spontanée. Se trompe-t-elle ? Oui et non. Les arguments sur la personnalité de Nicolas Sarkozy ne manquent évidemment pas de force. Les défauts personnels de l’ancien président ont incontestablement joué dans une France plus conservatrice que le résultat du second tour de l’élection présidentielle ne le laisse entrevoir. Mais, malgré tous ses défauts, l’ex-président était parvenu à inquiéter François Hollande jusqu’au dernier jour de la campagne, réalisant in fine un score supérieur aux prédictions des sondeurs. Bilan des courses : si certains traits de caractère peuvent déplaire, le vote tient généralement du réflexe politique, peu importe la sympathie ou l’antipathie qu’inspire le candidat. Qu’on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy reste un combattant beaucoup plus aguerri que François Fillon et Alain Juppé. Tout dépend  aussi du positionnement qu’adopterait l’ex-président en cas de  nouvelle candidature. Sur la même ligne droitière qu’en 2012 ou plus centriste comme les gazettes s’en font l’écho ces dernières semaines ? Cette donnée aurait une grande influence sur l’espace laissé à la candidate du FN.

Reste que les propos de Marine Le Pen, dont les yeux pétillaient lorsqu’elle évoquait Sarkozy, m’ ont convaincu d’une chose : si cette confrontation a lieu, on ne risque pas de s’ennuyer.

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00635578_000035.

Ukraine/ Centrafrique : l’UE impuissante

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ukraine ue centrafrique

ukraine ue centrafrique

Dans l’euphorie des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin en 1989, les opinions publiques occidentales se sont prises à rêver non seulement à un monde sans Pacte de Varsovie, mais également sans OTAN. La réponse cependant assez rapidement apportée par la montée en puissance de nouvelles menaces et par les guerres d’ex-Yougoslovie fut un « NON » sans équivoque. Dans l’Europe de l’après-guerre froide, l’OTAN était de toute façon appelé à continuer à jouer un grand rôle, puisque les Européens se révélaient toujours incapables de jouer le leur. La mise en place de la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC), relancée par la signature du traité de Maastricht en 1992, eut néanmoins pour charge d’effacer cette fâcheuse impression. L’initiative franco-britannique du sommet de Saint-Malo en 1998, symbolisant l’effort collectif pour doter l’Europe d’une capacité de défense commune, peut être considérée comme l’acte de naissance de la PESC, devenue Politique Européenne de Défense et de Sécurité Commune (PeSDC) avec le traité de Lisbonne en 2007. La réalité politique et le contexte stratégique condamnaient cependant une fois de plus cette Europe de la défense à un rôle de second plan, ou à l’exercice d’un « soft power » diplomatique, symbolisé notamment par la mise en place de la Politique Européenne de Voisinage à partir de 2004, ou aux opérations de police et de lutte anti-terroriste auxquelles semble condamné cet embryon de défense européenne.

Les deux récentes crises centrafricaine et ukrainienne illustrent parfaitement cette répartition des rôles. À l’occasion de la crise violente qui a éclaté en République Centrafricaine, la France a pris l’initiative de démarrer, en décembre 2013, l’opération Sangaris. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis seraient très admiratifs de l’action française en République Centrafricaine, également saluée au Royaume-Uni. Cela n’enlève rien à l’isolement des Français sur le plan militaire dans cette affaire. Comme au temps de l’opération au Mali, les Français ont reçu de vagues et belles promesses de soutien logistique qui tardent à se concrétiser, et ce n’est pas l’envoi de six officiers hongrois qui risque pour le moment de beaucoup peser dans la balance. Ces difficultés à déterminer une politique de défense véritablement européenne peuvent cependant s’expliquer par le fait que, même si la PESDC a pour tâche d’établir un cadre d’action collectif et de définir des moyens concrets – 60000 hommes placés sous commandement européen – elle ne parvient pas malheureusement à outrepasser les divergences des systèmes politiques qui déterminent l’emploi des forces armées. L’envoi de militaires allemands à l’étranger est ainsi tout à la fois du ressort du ministère de la défense et du Bundestag tandis que le premier ministre britannique doit obtenir l’accord de la chambre des communes pour expédier des soldats britanniques sur le sol étranger. En réalité, au sein de ses partenaires européens, la France fait figure d’exception en remettant, sur le plan militaire, tout pouvoir de décision au président et à lui seul. Sous certaines conditions, les Italiens peuvent procéder de même, mais cette manière de faire est tellement tombée en désuétude que la décision finale revient en réalité toujours au parlement.

Ceci explique que la France puisse être destinée à jouer les « gendarmes de l’Afrique » dans des opérations dite de « basse intensité », comme c’est le cas en Centrafrique et comme ce fut le cas au Mali. A l’heure actuelle, l’armée française est déployée dans le cadre de près d’une vingtaine d’opérations à travers le monde, tandis que le Royaume-Uni, qui possède théoriquement autant de moyens de projection, participe à trois fois moins d’opérations.  Le problème pour la France étant que les opérations de « basse intensité » peuvent se transformer en terribles guêpiers quand il s’agit de participer au maintien de l’ordre dans un pays tel que la Centrafrique en proie à des troubles que certains observateurs qualifient même, à tort ou à raison, de « pré-génocidaires ». Un scénario à la rwandaise est une idée que l’Etat-Major français souhaiterait ne même pas avoir à considérer…

La crise ukrainienne illustre un autre degré d’opérabilité de l’Union Européenne qui découle directement de la mission de « soft power » assignée par tradition diplomatique à la politique de défense européenne qui devient de fait politique d’arbitrage. En la matière, la dépendance de l’UE vis-à-vis de l’OTAN explique bien évidemment la nervosité des Russes qui savent pertinemment que, depuis les années 1990 et les premières vagues d’adhésion des anciens « pays satellites », les processus d’intégration à l’Union Européenne sont étroitement liés à l’intégration dans l’OTAN. Le cas de la Géorgie a montré d’ailleurs que la Russie était prête à défendre jalousement son pré carré vis-à-vis des ambitions occidentales et européennes. Dans le cas de l’Ukraine, l’issue de la crise actuelle fait planer la menace d’une scission de la Crimée, à soixante pour cent russophone, qui serait largement encouragée par la Russie. Si ces craintes devaient s’avérer fondées et si l’Ukraine devait se trouver confrontée aux menaces de sécession de l’est du pays, ce qui n’a évidemment rien de certain mais ce qui reste malgré tout une hypothèse envisageable, cela entraînerait une crise grave aux frontières de l’Union Européenne qui, dans le pire des cas, ne pourrait que s’en remettre aux capacité de dissuasion de l’OTAN, dont les instances dirigeantes seraient d’ailleurs sans doute bien embarrassées d’intervenir dans un contexte aussi périlleux.

La relative impuissance de l’UE à la fois raillée dans les termes que l’on connaît par Victoria Nuland et illustrée sur le continent africain par le rôle encore assez solitaire de la France met une fois de plus cruellement en lumière le déficit de représentativité des institutions européennes. Démocratie sans « demos », sans peuple, tout autant que sans « kratè », sans pouvoir, l’Union Européenne, sur le plan diplomatique et politique, « règne mais ne gouverne pas », pour plagier le mot de Paul Valéry[1. Paul Valéry. Mauvaises pensées et autres. Gallimard. 1943.] . « Si l’Etat est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous périssons », écrivait-il par ailleurs dans Regard sur le monde actuel. Ce cruel aphorisme illustre aujourd’hui plus que jamais  la situation de cette Europe, empire sans volonté et puissance sans moyens.

 *Photo : HARTMANN CHRISTIAN/SIPA. 00507845_000006.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État garde-fou des libertés

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dieudonne conseil etat

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Au début du XXe siècle, le pétomane de la salle Gangloff, rue de la Gaîté, un dénommé Laurent, natif de Beaucaire, drainait à ses spectacles des foules assez considérables qui s’amusaient de l’usage inhabituel qu’il faisait de lui-même. Il faut imaginer la surprise de son public s’il s’était mis, entre deux vents, à débiter les Protocoles des sages de Sion et à vouer divers journalistes au pogrom. Nous en sommes là.

L’ordonnance par laquelle le président de la section du contentieux a, le 10 janvier 2014, annulé le jugement du tribunal administratif de Nantes annulant l’arrêté du préfet interdisant au « comique » Dieudonné de se produire le soir même dans cette ville a suscité un certain émoi chez les juristes. Je tiens cet émoi pour injustifié, quant à la procédure et au fond. On a pu s’étonner d’abord qu’une question aussi importante, relative à la liberté d’expression, ait été jugée si vite
et selon la procédure du référé. Mais avant que celle-ci n’existe, le spectacle aurait été interdit, aucune procédure ne permettant de paralyser en temps utile l’arrêté préfectoral.

Sur le fond, l’ordonnance s’inscrit pleinement dans la tradition française, attestée par une jurisprudence ancienne selon laquelle la liberté d’expression n’est ni générale ni absolue. Elle peut être limitée en cas de désordres possibles (c’est l’atteinte « matérielle » à l’ordre public de la célèbre « décision Benjamin » du 19 mai 1933) ou lorsque la dignité de la personne humaine paraît compromise (c’est l’atteinte « immatérielle » à l’ordre public relevée par la « décision commune de Morsang » du 27 octobre 1995 dans l’affaire du lancer de nains). L’essentiel est ici affaire d’appréciation. On a pu lire qu’il n’était pas sûr que Dieudonné allait reproduire ses propos antisémites. Mais outre qu’il était raison- nable de le craindre, comme le relève l’ordonnance, sur la base des condamnations pénales antérieures, rien dans la jurisprudence n’imposait ici le caractère de certitude, qui d’ailleurs n’existe jamais dans les atteintes à l’ordre public « matériel », puisqu’une échauffourée non plus ne peut pas être réputée certaine avant qu’elle ne se produise.

Au-delà de l’appréciation raisonnable à laquelle le juge s’est livré, on doit lui reconnaître une conscience aiguë des enjeux du droit. Celui-ci n’est pas une forme vide. Ce n’est pas seulement que les libertés qu’il garantit soient limitées par les grands principes, comme on le croit trop souvent. C’est qu’elles sont ordonnées à une fin supérieure que le juge a pour mission de faire respecter, et qui a trait au progrès politique et moral sans l’espoir au moins duquel il n’est pas d’institutions. C’est la raison pour laquelle la référence que fait l’ordonnance au préambule de 1946 est hautement significative, désignant l’origine du système de droit tout entier et justifiant la volonté qu’il soit, sur cette question de l’unité de la nature humaine sans distinction d’origine, effectif. Je ne suis pas si sûr que la Cour européenne des droits de l’homme, si elle est saisie, en jugera différemment, et pour les mêmes raisons.

*Photo : JPDN/SIPA. 00583638_000004.