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De quelle droite suis-je le nom?

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Je suis de droite car je crois à l’unité, à la clarté et au préjugé. L’esprit critique me hérisse, le constructivisme me débecte, la prétention à être un adulte face à Dieu me donne des envies de bûcher. Par tempérament (et quand on est de droite, on est plus sensible au tempérament qu’à la raison), je préfère la table ronde à la table rase, l’abnégation à la révolte, l’ordre injuste au désordre encore plus injuste. J’accepte volontiers le devenir des choses et des êtres mais à la condition sine qua non que l’on n’abolisse jamais l’être. Je suis de droite parce que je pars de l’être et non du devoir ou du vouloir-être. Le seul vouloir qui vaille est le vouloir-vivre. Dieu nous l’a donné en même temps qu’il nous a donné la possibilité de le maîtriser. Dans l’Ancien Testament, Dieu nous donne la vie (avec la cruauté et le plaisir qui vont avec), dans le Nouveau, il nous donne l’amour (avec le pardon, la consolation et le salut qui vont avec). Je suis de droite parce que je préfère le moi à la collectivité mais que je ne prends pas la collectivité pour  moi.

Je suis de droite parce rien ne me paraît plus abjecte que l’ipséité, cette volonté prométhéenne de se construire de soi-même par soi-même– c’est-à-dire à partir de rien. Je suis de droite parce que je raisonne toujours à partir du déjà-là, du passé, de l’inné. Je suis de droite parce que je suis empiriste plus qu’idéaliste. Je peux adhérer au progrès, quoique de manière conjoncturelle, mais je refuse cette croyance contemporaine qui consiste à vouloir liquider le négatif. Le négatif, c’est ce qui permet de vivre et de penser – et accessoirement d’être heureux. Le bonheur consiste à accepter les limites du réel. Et si l’imagination est, comme l’orgasme, un don de Dieu, il ne faut pas prendre son slip pour une tasse à café comme aurait dit Pierre Dac. Dans mon système de valeurs, Prométhée mérite qu’on lui arrache son foie tous les jours et Ulysse est admirable de vouloir rentrer chez lui (et d’y massacrer tous les prétendants étrangers.) Et cela n’est en rien incompatible avec la réconciliation goethéenne de Dieu et du diable – sous condition évidemment que le diable fasse allégeance à Dieu comme la gauche devrait faire allégeance à la droite.

Car, encore une fois, la pensée de droite (ou « réactionnaire », ou « classique », ou « orthodoxe », comme on voudra) ne consiste pas à opposer les dogmes de la vraie religion à la raison, comme s’acharne à le faire la pensée de gauche, mais bien à les accorder. Je suis de droite bonaldienne parce ce que je crois qu’il y a un accord de toute éternité entre les dogmes de la religion et ceux de la raison – et une analogie en toutes choses, intelligibles, sensibles et organiques. Je suis de droite cratylienne car je ne crois pas au métalangage : les mots sont les choses, signifient les choses et non pas ce qu’on veut qu’elles signifient, comme le dit Humpty Dumpty dans Alice, et cité par ce sophiste classieux de Deleuze. Je suis de droite maistrienne parce que la révolution, autre que chrétienne, me semble le mal absolu. Je suis de droite libérale mais libéral modéré et ordonné, façon Pompidou, avec un bon frein colbertiste. Je suis de droite parce que je préfère la lumière des siècles au Siècle des Lumières. Je suis de droite parce que je considère que vont ensemble les Riches heures du duc de Berry, L’Angélus de Millet et L’Origine du monde de Courbet –  soient le soleil, le clocher et ces « moiteurs éternelles » dont parlait Muray. Je suis de droite solaire parce que la photosynthèse me semble être le premier et le dernier mot de la politique réelle, sinon de la vie. La seule politique qui vaille est celle qui entérine la coutume, coupe les branches mortes s’il y en a, nourrit et éclaire les vivantes.

La seule science qui vaille, d’ailleurs plus vitaliste que mécaniste, plus biologique que moléculaire, est celle qui s’agenouille d’abord et avant tout devant la rose sans pourquoi. La seule attitude morale qui vaille est celle qui consiste à ne pas  s’arracher de son histoire par volontarisme dégénéré.  On ne s’arrache pas à l’histoire pas plus que l’on ne s’arrache à son sexe. L’enracinement et la différence sexuelle sont les deux mamelles de la vraie humanité, car contrairement à ce que dit la théorie du genre, ma bête noire, autant que les handicapés qui prétendent qu’elle n’existe pas, on est homme et femme avant d’être être humain. On est de la terre, et de sa terre, avant d’être du monde ou de la planète mars.

Même si évidemment, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, contrairement aux schtroumpfs anorexiques qui viennent de Pandora. « Ciel et terre », « Soleil et lune », « or et argent », « jour et nuit », « yang et ying », « air et terre », « feu et eau », « divinités célestes ou lumineuses et divinités chtoniennes ou nocturnes », « cru et cuit », « chasse et cueillette », « viande et végétal », « droite et gauche », « carré et rond »,  « ligne droite et ligne courbe », « saillant et creux », « dur et souple »,  « intensité et durée », «forme et matière », « transmission et incarnation », « abstrait et concret », « conceptuel et charnel », « activité et passivité », « public et privé », « politique et économie »,  « orientation spatiale et orientation temporelle », « présent comme rappel du passé et présent comme promesse du futur », « culture et nature », « objectivité et subjectivité », « raison et émotion », « pouvoir et puissance », « théorie et pratique », « domination et médiation »,  « conflit et dialogue », « autorité et conciliation », « classicisme et romantisme », « dispersion et sélection », « institution et coutume », « action et parole », « relation aux objets et relation aux êtres », extérieur et intérieur », « extension et concentration », «  transcendance et immanence », « faire devenir et laisser être », « lois et mœurs », « maîtrise et communication », « continu et discontinu », « unité et multiplicité », etc, etc,  sont autant de façons, et comme le rappelle Alain de Benoist, de dire « HOMME ET FEMME » (sinon « mort et vie », ça, c’est de moi.)

Les complications et les inversions existent et elles sont (presque) toutes bandantes. Il faut les reconnaître, les assumer,  les aimer, les vivre, mais ne surtout pas les institutionnaliser. Si la théorie du genre n’était qu’une esthétique, j’en serais avec joie. Le problème est qu’elle se veut une éthique – donc, lance-flammes. On peut dire d’un homme qu’il est féminin et d’une femme qu’elle est masculine à la condition qu’on reconnaisse que « féminin » vient de femme et que « masculin » vient d’homme. Parce que le corps est notre destin, le sol notre salut, la liberté la possibilité accordée par Dieu de comprendre notre nécessité. On ne dit pas « je pense » comme Descartes mais « ça pense en moi » comme Schopenhauer, Nietzsche, Lacan ou Deleuze. Quoiqu’il faut bien se garder de penser avec ce dernier, esprit aussi brillant que boiteux, cette aberration totale que fut « le corps sans organes ». Le corps sans organes, ça n’existe pas. C’est une contradiction comme une roue carrée ou deux plus deux qui feraient cinq. Sur ce point, Deleuze trahit odieusement Nietzsche et son sens de la terre, et en a pour quelques siècles de purgatoire. Je suis de droite parce que je suis plein d’indulgence pour les boiteux mais plein de férocité pour les esprits boiteux. Je suis de droite enfin parce que je ne suis pas idéologique et parce qu’il n’y a pas d’idéologie de droite.

Celui qui ne like pas ce statut est désormais mon ennemi.

 

*Image : Charles Baudelaire (wikicommons).

Bethlehem sans enfants du Bon Dieu

bethlehem israel palestine

Si votre religion est faite sur les causes et les responsabilités dans l’interminable conflit israélo-palestinien, et qu’il vous serait pénible, voire insupportable, de voir vaciller vos convictions, n’allez pas voir Bethlehem, le film écrit et réalisé par Yuval Adler, avec la collaboration, pour le scénario, du journaliste arabe israélien Ali Waked.

Bethlehem, localité palestinienne à un jet de pierre de Jérusalem, sert de titre et de décor à un film haletant, centré sur les rapports intenses, complexes et ambigus entre Razi, un agent du Shabak, la sécurité militaire israélienne, et son informateur Sanfur, un adolescent palestinien entraîné malgré lui dans le cycle tragique de la terreur et  de la contre-terreur pendant la seconde Intifada.

Sanfur, en arabe, est la dénomination des Schtroumpfs, les petits hommes bleus créés par le dessinateur belge Peyo, un sobriquet qui le place dans le monde incertain entre l’enfance et l’âge adulte. En temps de paix, il occuperait tranquillement la place assignée à l’espiègle benjamin des familles nombreuses,  couvé par ses parents et choyé par ses aînés.

Il a été recruté par les services israéliens, car son frère est l’un des dirigeant de la brigade des martyrs d’Al-Aqsa, la branche du Fatah en charge de perpétrer des attentats suicides en Israël. Ce n’est pourtant pas un traître ordinaire, agissant par vengeance ou par vénalité. On apprendra, au cours du film, la raison de son entrée en collaboration avec l’ennemi sioniste, élément supplémentaire de la tragédie, que l’on s’en voudrait de révéler au futur spectateur, pour ne pas gâcher le suspens. Razi, son agent traitant depuis plus de deux ans, a fini par entretenir des rapports quasi-paternels avec lui, au grand dam de son chef qui le met en garde contre l’irruption des sentiments dans le travail : «  Quand une pute commence à jouir, il y a quelque chose qui cloche !», s’inquiète le chef, quand il se rend compte que, pour Razi, Sanfur n’est pas seulement « Esaü» nom de code de l’informateur dans l’ordinateur du Shabak, que l’on exploite sans états d’âmes.

Pour liquider Ibrahim, le frère de Sanfur organisateur d’un attentat suicide meurtrier à Jérusalem,  on met en marche la machine antiterroriste israélienne, implacable et sophistiquée, dont Razi est un rouage essentiel. En face, se trouve le nœud de vipère de la « résistance », où s’affrontent les dirigeants corrompus de l’Autorité palestinienne, les combattants de l’ombre du Fatah, et ceux du Hamas, personne ne faisant de cadeaux à personne, et allant même jusqu’à se disputer la dépouille du « martyr » pour l’annexer à son récit patriotique. C’est cette vision réaliste des opprimés officiels, fondée sur la parfaite connaissance du journaliste Ali Waked des arcanes de la société palestinienne, qui a provoqué une réaction de rejet de ce film par la quasi-totalité de la critique française, à la notable exception d’un journaliste du Monde, Frank Nouchi, dont le compte rendu plutôt élogieux du film fut immédiatement contredit par son collègue Jacques Mandelbaum, ce dernier estimant «  outrageusement négative » la vision donnée par Adler et Waked des acteurs palestiniens de la lutte armée contre Israël. Mandelbaum, qui ne passe pas pour un expert de ce conflit, appuie son exécution du film sur des considérations esthétiques (c’est, selon lui, de la mauvaise télé), pour inciter le public à la bouder. Voilà comment on maquille un parti-pris idéologique en critique prétendument objective.

Ne vous laissez pas leurrer par la cabale des dévots parisiens ! Bethlehem est un film époustouflant, dont personne ne ressort indemne, ni les Israéliens, ni les Palestiniens, ni les spectateurs.

Démocratie en petits comités

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Connaissez-vous la « conférence citoyenne » ? C’est un groupe composé d’illustres inconnus, 18 quidams nommés en toute opacité par le Comité consultatif national d’éthique. En décembre 2013, il a « assumé » l’euthanasie, rencontrant ainsi un succès médiatique bien supérieur à sa légitimité. Ses membres parlent au nom des Français, même s’ils n’ont jamais été élus. Ils sont vos « supercitoyens ». Vous connaissez certainement, en revanche, l’existence, sinon les membres, des « groupes de travail thématiques » invités par Jean-Marc Ayrault à faire des propositions pour refonder la politique de l’intégration. Ces groupes, dont la composition n’a fait l’objet d’aucun débat, comprenaient évidemment des fonctionnaires (réquisitionnés d’office), mais aussi des membres associatifs, des personnalités de la société civile, des citoyens « éclairés ». Ce sont eux qui ont pondu le rapport-choc qui ne proposait rien de moins, sous l’appellation « inclusion », que la remise en cause de deux siècles de modèle républicain.  L’euthanasie, l’intégration : ces deux bombes lâchées dans le débat public ont-elles été concoctées par un groupe parlementaire ? Non. [access capability= »lire_inedits »] Pas non plus par une inspection quelconque issue des grands corps de l’État, un Haut-Conseil ou même une « autorité administrative indépendante », invention déjà fort contestable. Elles sont le fruit d’un « diagnostic partagé » issu de la quatrième génération de machines à produire des rapports : les groupes de « parties prenantes », dernier avatar des « concertations citoyennes ». Une « partie prenante » est un acteur, individuel ou collectif (groupe ou organisation), dont les intérêts peuvent être affectés positivement ou négativement par une décision ou un projet. En clair, ce terme fumeux permet d’ouvrir les portes de la réflexion publique à à peu près n’importe qui se sentant impliqué.

Observons les observatoires… C’est Tony Blair qui a – sinon inventé – donné de la visibilité au concept avec sa stakeholder society, ou « société de parties prenantes », qui n’est pas sans évoquer la « France des droits et des devoirs » de l’UMP. Seulement, de cet ensemble, le PS n’a conservé que le pouvoir conféré à des acteurs- citoyens en les soustrayant à toute obligation. La « partie prenante » a tous les droits : émission d’idées, représentation, tribune médiatique. Et aucun compte à rendre – aucune accountability pour reprendre un terme britannique. À la différence de l’expert ou du technocrate, bien connus (et honnis comme tels) de la population, la « partie prenante » n’a passé aucun concours, ne justifie d’aucun diplôme et ne procède d’aucune nomination en conseil des ministres.  Cette curieuse méthode d’action politique n’est pas, loin s’en faut, limitée aux deux exemples récents et médiatiques. Sous diverses formes et appellations, la gauche adore lancer ces comités Théodule et autres cercles de réflexion méconnus : rappelez-vous la « Conférence de consensus pour la prévention de la récidive » (sic) de Christiane Taubira, ou encore la « Conférence nationale sur la transition énergétique », qui a accouché d’une « Commission nationale de la transition écologique », forte d’une centaine de « parties prenantes ». Et comme cela ne suffisait pas, telle une macro-bactérie dans une boîte de Petri, cette dernière s’est divisée en « comités de suivi » de différents sous-sujets. Chaque jour, la République inaugure ainsi un nouveau joujou participatif. Alors que le gouverne- ment a commis, il y a moins d’un an, un « Haut-Conseil des finances publiques », sorte de protubérance de la Cour des comptes, François Hollande a annoncé, lors de sa conférence de presse, la création d’un « Conseil stratégique de la dépense publique ». Mentionnons quelques-uns des « observatoires » qui pullulent : Observatoire de la laïcité, de la gestion publique locale (placé auprès du flambant neuf « Haut-Conseil des territoires »), sans oublier le petit dernier, l’Observatoire des « contreparties » (des baisses de charges consenties aux entreprises), « auquel le Parlement sera associé » (Merci !).  Cette obsession de la concertation permanente est le symptôme d’une très grave crise de la démocratie représentative. Car, pendant qu’on multiplie et démultiplie les instances de réflexion illégitimes, que fait le Parlement ? Où est le Parlement ? Nulle part. Lorsque l’on consent à l’« associer », il n’est qu’une « partie prenante » parmi d’autres. Les Français pensent que l’État est partout, mais ces excroissances qui prolifèrent sur un os sans graisse, ne produisant que de la paperasserie et de la bureaucratie, n’ont rien à voir avec l’État.

Bienvenue dans la « post-démocratie », non plus technocratique, mais « néo-associative ».  Les instances de décision légalement élues, progressivement privées de leurs compétences et de leurs moyens, « tournent dans le vide ». C’est le cas des maires, à qui l’on a progressivement ôté tous les pouvoirs municipaux, désormais confiés à des instances supra-communales opaques. C’est le cas des députés, qu’on occupe à longueur de journée avec des colloques, des rapports et des jeux de rôle stériles paralysés par la rigidité des votes partisans, pendant que 80 % de la législation se fait à Bruxelles. C’est le cas du gouvernement, qui mène un État sans moyens.  Dans ces conditions, où se trouve le pouvoir ? Au milieu d’un magma d’instances opaques et para-administratives, ouvertes aux lobbies issus du privé ou du monde associatif. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une régression démocratique. Lorsque le citoyen ne peut plus suivre le cheminement de l’action publique, devenue illisible en se diffractant à travers des centaines de groupes, qui est gagnant ? Tous ceux qui barbotent dans cette gigantesque « mise en réseau » peuvent ainsi, de façon visible ou non, encadrer et orienter le débat. Or, ils sont choisis au sommet, discrétionnaire- ment, voire arbitrairement. Rappelons que le président Hollande a coupé les vivres au Haut-Conseil à l’intégration, partisan d’une laïcité ferme, et changé 22 des 39 membres du Conseil consultatif national d’éthique.  Cette post-démocratie en réseau a son vocabulaire propre, qui permet de sublimer la fin de l’État. Ce sont les « états généraux », préférés aux « Grenelle » (de droite), qui consistent à « mettre tout le monde dans une même salle », mais sans que nul Mirabeau risque d’y faire éclater une révolution. C’est le fameux « pacte », accommodé à toutes les sauces, sauf à celle des droits et devoirs. Qu’un pacte sans engage- ment n’ait aucun sens n’empêche pas la gauche de proposer des « pactes sociaux », des « pactes pour l’emploi », des « pactes de compétitivité ». Ironie sémantique qui croit faire moderne en ressuscitant le terme de Faust.  Ce que les « amis » des « parties prenantes » appellent pudiquement « mise en synergie » consiste à relier horizontalement les intérêts particuliers que l’on a dispersés façon puzzle. Où est l’intérêt général ? Où est la vision ? Où est la démocratie représentative ? Paralysés et volatilisés.  Il est grand temps de reprendre le secret du feu volé par ces usurpateurs. Ce feu couve sous le mot « citoyen », préempté par des officines idéologiques. En son nom, le nouveau clergé de la démocratie participative délivre un message biaisé : le citoyen n’est pas le petit soldat d’un intérêt catégoriel, mais le premier actionnaire de l’intérêt général.  Citoyens, on vous vole vos mots, votre représentation, et votre République : indignez-vous ![/access]

*Photo: Soleil

Ukraine et tutti quanti

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La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy.

Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand mufti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.

Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Khrouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire L’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.

Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme Le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection, encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

 

*Photo : Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21533883_000002.

 

Alain Resnais, un seul film suffit

Ce n’est pas la peine de mentir : nous n’avons jamais été des fans du cinéma d’Alain Resnais. Il aimait Marguerite Duras et Raymond Roussel, ce qui est rédhibitoire surtout pour Roussel, l’écrivain préféré de ceux qui n’aiment pas écrire, ou n’y arrivent pas. Sans compter ses films à succès, qui jouaient sur les deux tableaux de la fausse audace formelle et de la pêche au grand public. Bref, le beurre et l’argent du beurre pour satisfaire ceux que Debord appelaient « les petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces «services» dont le système productif actuel a si impérieusement besoin: gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. » On connaît la chanson, n’est-ce pas, qu’on fume ou pas…

Et pourtant, pourtant, Resnais a réalisé un des films qui figurent très haut dans notre panthéon intime. Il s’agit de Je t’aime, je t’aime. Film un peu maudit qui aurait pu avoir la palme au festival de Cannes en 68 dont on sait que le déroulement fut perturbé par d’autres événements. Il nous semble que le scénario de ce cher Jacques Sternberg y est sans doute pour beaucoup mais enfin, il n’empêche que Je t’aime, je t’aime, film de science-fiction sentimentale, dans sa façon de traiter la perte amoureuse, la violence tendre du temps qui ne se remonte pas mais, à proprement parler, nous remonte pour mieux nous engloutir, reste ce chef d’oeuvre qui nous met les larmes aux yeux, à chaque fois.

Bref, un seul film suffit.

Marine Le Pen à Elbeuf, ville hors du temps

marine le pen elbeuf

Marine Le Pen à Elbeuf, vendredi 28 février, salle de La Rigole, c’est un peu le général commentant l’offensive en direct du champ de bataille. Le Nord-Pas-de-Calais est pris ou en voie de l’être, la Normandie – la Haute puis la Basse – tombera à son tour. Pourquoi attendre plus longtemps, d’ailleurs, la pomme normande est, semble-t-il, arrivée à bonne maturation sociologique pour le pressoir frontiste. « Le département a fait la démonstration de sa capacité d’intégration locale », déclare, en termes moins fruticoles, la présidente du Front national. Le parti frontiste devrait présenter vingt-et-une listes en Seine-Maritime aux élections municipales des 23 et 30 mars prochains, notamment à Elbeuf, une ville de 17 000 habitants aux indicateurs socio-économiques alarmants.

C’est Nicolas Bay, 36 ans et déjà un long engagement nationaliste, mégrétiste repenti, promu porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012, qui, sous les couleurs du Rassemblement Bleu Marine, seul parti d’opposition en lice, en l’absence de l’UMP, défiera le maire sortant, Djoudé Merabet, élu en 2008. Chef-lieu de canton aux mains des socialistes depuis trente ans, Elbeuf est au cœur de la « fabiusie », soit la quatrième circonscription de Seine-Maritime, fief de l’actuel ministre des Affaires étrangères, qui y a été réélu député au premier tour il y a deux ans.

Détresse sociale, soif et faim de dignité : c’est là généralement que le Front national de Marine Le Pen arrive et propose ses solutions pour enrayer les carences de toutes sortes. Les résultats d’Elbeuf dans les derniers scrutins peuvent en effet être perçus comme encourageants par le FN : à la présidentielle de 2012, la candidate frontiste est arrivée deuxième au premier tour avec plus de 18% des voix, très loin cependant derrière François Hollande. De même, Nicolas Bay, dans la 4e circonscription de Seine-Maritime, avait pris la deuxième place aux législatives, obtenant, là également, un peu plus de 18% des voix, devançant nettement le candidat UMP. Première leçon : il y a donc des « territoires » que l’UMP juge définitivement perdus.

« Partout mais pas ici, les jeunes ils vont pas rester tranquilles, oh la la ! », s’agite une habitante du Puchot. « Son programme, c’est pas acceptable. On peut pas dire ce qu’elle dit, c’est quand même eux qui ont fait tout ça », dit-elle en indiquant du bras les immeubles du Puchot plongés dans la pénombre du soir. « Eux », ce sont les immigrés africains et maghrébins. « Le problème, c’est les Sénégalais, renchérit-t-elle. On a démoli des tours, élargi la zone d’habitation, mais on a mis les Sénégalais au même endroit, dans les mêmes immeubles. Ça crée des problèmes. Il aurait fallu les répartir. »

C’est avec un discours bien plus pragmatique que Nicolas Bay se présente. Lors d’une conférence de presse, il a annoncé vouloir alléger la fiscalité locale, armer les policiers municipaux, examiner « au cas par cas toutes les subventions » et diminuer les dépenses de communication de la mairie. Les jeunes de la cité n’ont pas bougé- le déploiement d’une cinquantaine de CRS y est sans doute pour quelque chose. Marc, le gérant d’un bar-tabac-PMU situé rue des Martyrs, la rue centrale d’Elbeuf, en partie incendiée par les Allemands en 1940, reconstruite après la guerre, l’avait prédit deux heures plus tôt : « Avec les jeunes, il ne va rien se passer. »

Marc, c’est l’un des visages d’Elbeuf, en l’occurrence asiatique – cette « apparence » n’est chez lui peut-être déjà plus une « origine », à peine une « visibilité ». Sa femme, blanche, enceinte, travaille dans le café à ses côtés. « Avant j’habitais Paris, explique le cafetier. Je suis venu ici il y a quatre ans. C’est plus tranquille. Si c’était pas tranquille, je ne serais pas resté. Je dirais même qu’on se fait chier, mais dans le bon sens du terme », précise-t-il en souriant.

Qui connaît Elbeuf ? Coupée des axes autoroutiers et ferroviaires par la Seine, la ville pâtit de son relatif isolement géographique. Les HLM du Puchot, construits dans les années 1960, ont été pour partie détruits, pour l’autre réhabilités de fond en comble durant la décennie écoulée. Si, dans l’ensemble, Elbeuf a une certaine allure, compte une salle de spectacles, le Cirque-théâtre, et un cinéma multiplex, Le Grand Mercure, elle se cherche un avenir économique. Son passé parle encore trop pour elle. Le drap d’Elbeuf était réputé en France et à l’étranger. L’activité de la draperie, aujourd’hui disparue, y avait pris racine au XVe siècle. Le secteur du textile périclita après la Seconde Guerre mondiale, mais entre-temps, Renault à Cléon et Rhône-Poulenc à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf fournirent des dizaines de milliers d’emplois d’ouvriers et de cadres, ce qui permit une timide mixité sociale. Puis les chaînes de production ralentirent et certaines s’arrêtèrent. Depuis, c’est la dèche la plus complète. Le taux de chômage à Elbeuf atteint 21,9% (chiffres Insee, année 2009), le double de la moyenne nationale. La part des foyers fiscaux imposables ne dépasse pas 39%, alors que la moyenne française se situe aux alentours de 53%. Elbeuf ne vit donc que grâce aux aides des pouvoirs publics, au rythme des reclassements précaires, des stages et des formations.

David est une exception. Il a la chance d’avoir un boulot, qui plus est en CDI. Issu d’un milieu ouvrier, ce jeune homme de 29 ans habite Caudebec, à côté d’Elbeuf, et occupe un emploi dans une usine de cartonnage à Saint-Etienne du Rouvray, près de Rouen. Sa compagne attend un enfant. « Je touche 1600 euros nets par mois, dit-il. L’année dernière j’ai payé plus d’impôts que le montant de mon salaire mensuel. Je serais peut-être mieux au RSA. Aujourd’hui, en France, soit il faut être super-riche, soit super-pauvre. » David vote à gauche, or il est « totalement dégoûté ». « Je m’attendais à ce que la vie soit meilleure. » D’après ce qu’il a entendu dire, le gouvernement s’apprêterait à réintroduire la vignette automobile, ce qui entamerait un peu plus encore son maigre pouvoir d’achat. Il a eu l’occasion, dit-il, de lire le programme du Front national. Il y était question de relever le SMIC de 200 euros, croit-il se souvenir. « Ça relève de l’utopie, c’est pas faisable », tranche-t-il.

Les socialistes au pouvoir ont beaucoup « déçu », l’humeur est morose. C’est la pause. Annick, Muriel, Sylvie et Mounira prennent l’air et pour certaines fument une cigarette sous le porche d’un bâtiment administratif, à l’abri de la pluie. Toutes au RSA, elles suivent, depuis le 2 décembre de l’année dernière et jusqu’au 3 avril, une formation dite de « valorisation des capacités seniors », délivrée par le CECOP, le Centre de communication professionnelle. « Ils nous boostent pour qu’on reprenne confiance en nous », résume Annick, 62 ans, mère de trois enfants qu’elle a élevés « toute seule » et qui a travaillé « les trois quarts de [sa] vie », dans la manutention et la restauration, à Elbeuf. « Dans mon temps, se rappelle-t-elle, on passait d’une usine à l’autre sans problème. » Il lui manque 1,5 point pour avoir droit à une retraite décente. Si elle arrêtait tout maintenant, elle toucherait 393 euros par mois. Pas plus. Annick en veut à la mairie, dont elle espérait « un stage » et qui n’a rien pu lui offrir de la sorte. Elle était autrefois impliquée dans la vie locale, avait contribué à créer une antenne des Restos du cœur à Caudebec-Lès-Elbeuf. Elle espérait faire de même à Elbeuf mais « la mairie n’a pas voulu ». « J’ai hâte de partir, confie-t-elle. On n’est pas aidés. Moralement c’est atroce. »

Plus jeune, Muriel était « maquettiste PAO (production assistée par ordinateur) ». « Quand j’ai eu ma fille, il y a vingt-deux ans, j’ai arrêté de travailler. Quand j’ai voulu reprendre, on a dit de moi que j’étais « obsolète », raconte-t-elle. Je me suis retrouvée en usine. J’ai travaillé comme aide à domicile. J’espère rentrer en formation GRETA (Groupements d’établissements) pour être reconnue comme auxiliaire de vie. » Sylvie, elle, a passé dix ans dans la grande distribution, chez Leclerc. Elle a fait ensuite une formation GRETA pour retrouver du travail, dans le domaine de l’aide à la personne. Elle a passé un examen au Grand-Quevilly, lui permettant de faire valoir des compétences dans l’animation. Elle doit prochainement effectuer un stage d’animatrice auprès des jeunes enfants, « juste une semaine », à l’Amicale laïque de Cléon.

« Vas-y, Mounira, c’est à toi », disent les trois femmes à celle qui n’a pas encore parlé : « Je suis d’origine algérienne, explique-t-elle. J’ai travaillé pendant quatorze ans dans le textile, au contrôle qualité, à Biskra. Je me suis aussi occupée de l’encaissement des loyers HLM. En 2004, je suis arrivée en France, à Lille, comme touriste. J’ai rencontré un compagnon. Ça fait dix ans que je n’ai pas travaillé, je suis inscrite au Pôle Emploi depuis 2012. » Du 17 au 22 février, Mounira a effectué un stage d’hôtesse de caisse à Carrefour Market. Un second est prévu, du 17 au 22 mars.

C’est vendredi, jour de grande prière musulmane. Il y a vingt ans encore, l’islam n’y était pas visible. Si, à Elbeuf, on apercevait de temps à autre des femmes d’un certain âge porter le haïk blanc traditionnel algérien et des chibanis en gandoura de laine marron, nulle fille, nulle mère de la deuxième génération ne revêtait le voile et nul fils n’enfilait de kamis, ce vêtement moyen-oriental popularisé au début des années 1990 par le prédicateur vedette du Front islamique du salut, l’Algérien Ali Ben Hadj. Tout cela a bien changé, des commerces de kebabs ont ouvert à Elbeuf, et la référence islamique, elle, connaît un incroyable « revival » chez les « musulmans de naissance » comme chez les convertis.

Portant barbe et djellaba, il sort de la mosquée et ne souhaite pas donner son nom de l’état-civil. Abdelazim est le prénom religieux qu’il s’est choisi lors de sa conversion, il y a quatre ans. « Ma djellaba et les jeunes en kamis que vous voyez, c’est parce que c’est vendredi, le reste de la semaine, eux et moi on s’habille normalement », dit-il. Telles les diatribes de Dieudonné, le discours d’Abdelazim est dirigé contre le « système ». Tout et tous y passent. « Quand on avait un roi, on savait contre qui manifester, maintenant qu’on est en République, contre qui ?, interroge-t-il, cherchant l’approbation de son interlocuteur. Avec la IIIe République, tous les francs-maçons sont passés au pouvoir. Djoudé (le prénom du maire d’Elbeuf), il mange la politique de son parti (le PS). Moi, je viens plutôt de l’extrême gauche. La seule fois où j’ai voté à droite c’était en 2002, pour Chirac et contre Le Pen. Il faut savoir que ceux qui, comme moi, ont voté pour Hollande, ils n’ont pas voté pour le mariage gay ou la théorie du genre. Nous, on sait ce que c’est, un homme et une femme. » L’affaire Dieudonné permet à Abdelazim de ramasser son propos : « Ça prouve bien qu’il y a trois trucs qui gouvernent la France : l’homosexualité, Israël – et pas les juifs, je fais la différence –, les patrons. » Tout cela est dit sur le ton de l’évidence, sans passion aucune.

On avait tort de penser qu’Elbeuf vivotait à l’écart du monde. Elle en partage les mêmes peurs et les mêmes outrances. La même humanité aussi.

 

*Photo : DR.

Ukraine : Une bonne nouvelle pour Poutine

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Nous avons vu les résidences de Ianoukovitch et du procureur général, Chponka, et nous avons pensé à Ceaucescu, ou à je ne sais quel dictateur africain. En fait, il suffit de voir comment un « nouveau Russe » (plus si nouveau que ça) se conduit à Paris, ou comment certains spectateurs invités par la Russie se conduisaient à la première d' »Eugène Onéguine » à Bobigny, pour ne pas être trop étonné. Dégoûté, oui, évidemment, parce qu’on n’arrive pas à s’y faire, mais, étonné — non. Ce n’est pas seulement la corruption qui est dégoûtante, c’est cette espèce de mauvais goût, cette obscénité — j’allais dire « cette obésité » — des lavabos, ou bien du zoo privé. « Je peux, je prends », c’est la méthode, et, cette méthode, c’est la méthode au pouvoir en Ukraine, comme en Russie, puisque Ianoukovitch n’est qu’un sous-fifre, comparé à ses maîtres de Moscou.

Dire que je me réjouis du retour de Timochenko serait pourtant mentir. Qu’on élimine une dictature corrompue ne signifie pas, on l’a vu plus d’une fois dans l’histoire, qu’on instaure une démocratie, même si les gens la veulent, la démocratie. Les documents américains publiés par Mediapart à propos d’elle me paraissent terribles, eux aussi. Mais peut-être qu’ils sont faux, je n’en sais rien. Et puis, il faut que je dise que le régime de Iouchtchenko, puis de Timochenko, a érigé des statues à celui qu’ils ont défini comme « l’idéal de l’esprit ukrainien », Stépan Bandera — un nationaliste qui s’est battu contre les Russes, oui, mais dont les partisans ont, pendant la guerre, participé à des massacres de la population juive, pourtant aussi « ukrainienne ». Et ils ont fait une statue à Roman Choukhévitch, qui, lui, était un vrai nazi. — Et, là encore, ce n’est pas parce que l’oppression stalinienne en Ukraine a été particulièrement atroce qu’il y avait une quelconque excuse à s’allier à Hitler — et c’est vrai que les famines ont provoqué des millions et des millions de morts. Je dis ça… je ne dis rien. Tout nationalisme a besoin de héros morts pour la patrie, parce que, la patrie, elle a toujours bon dos — c’est pour ça qu’elle existe. Mais, je ne sais pas, certains héros donnent la nausée.

Je ne parle pas du fait qu’il y ait des néo-nazis parmi les insurgés qui se sont battus contre les « berkouts » de Ianoukovitch. Il y en a, et, parmi eux, des gens qui considèrent qu’il faudra « soigner » ou mettre en prison tous les Ukrainiens qui refuseraient de parler « leur langue nationale », comme le demande Irina Farion, une députée… Je n’en parle pas davantage, parce que ces gens sont loin d’être majoritaires, et que les groupes fascistes sont, en général, un danger mortel dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est (qu’on pense à la Slovaquie, ou bien à la Hongrie). Le tout est de savoir comment ils seront combattus.

Les gens en Ukraine veulent l’Europe parce qu’on vit mieux chez nous que chez eux. Parce que, entre l’Europe et Loukachenko ou Poutine, le choix est vite fait. L’Europe qu’ils vont avoir (s’ils l’ont), ce ne sera pas seulement une protection contre la dictature, ce sera aussi une réforme économique drastique, une hausse du chômage, une crise financière (déjà en cours), bref — toutes sortes de choses sur lesquelles je ne veux pas me prononcer, parce que j’y connais rien, mais je ne pense pas que ce sera très joyeux. Je ne me fais pas d’illusion sur les bienfaits supposés du libéralisme. Cette Europe libérale, nous, en France, nous avons voté contre, et nous l’avons quand même.

Une dernière chose : les analystes politiques voient dans les événements qui viennent d’avoir lieu à Kiev une défaite de Poutine. Je pense qu’ils ont tort. C’est, au contraire, une grande victoire : d’abord, ce qui s’accélère, visiblement, c’est la partition de l’Ukraine, et, en tout cas, le retour de la Crimée dans la sphère russe (on voit sur youtube des « patriotes » de Crimée appeler aux armes, montrer en public comment on monte et on démonte une kalachnikov (c’est visiblement très facile), et demander « aux vrais hommes» de s’abstenir de boire pour défendre la patrie. Je n’invente pas, vous verrez le lien, si vous comprenez le russe. Les « hommes» se sont organisés en sections de combat. Et les femmes agitent des pancartes avec écrit dessus : « Poutine, aide-nous ! ». Comme ça, tôt ou tard, la Russie va récupérer son port sur la Mer Noire (un port perdu parce que Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine soviétique — je ne me souviens plus pourquoi).

Ensuite, va savoir ce que les gens penseront de l’Europe, aux prochaines élections — pas celles qui vont se tenir là, mais les suivantes. Les Ukrainiens ne sont pas sortis de l’auberge. Mais bon. Nous, notre démocratie non plus, n’est-ce pas, elle n’est pas arrivée par décret… Et nous, ici, nous sommes avec eux, quoiqu’on dise. Dans le même monde, et c’est maintenant qu’ils ont besoin que nous soyons présents.

 Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation d’André Markowicz. Veuillez le retrouver sur sa page Facebook.

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21533795_000032.

Le kulturkampf des Identitaires

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On les dirait bourrins, ils se réclament pourtant de l’esthétique. Les Identitaires ont le vent en poupe, et cela, l’extrême gauche l’a compris. Cette dernière ayant laissé vacant le champ de la création contre-culturelle et du combat social, oublié largement la sémantique révolutionnaire trop « vieux jeu », le réseau identitaire s’est emparé de cette place en or.

Pour une fois, c’est un des leurs qui le reconnaît. L’essai que vient de signer Emmanuel Casajus, jeune sociologue  proche de l’extrême gauche, est doublement précieux : il analyse très strictement son objet d’étude tout en évitant le procès version Fourest, en même temps qu’il aborde la question sous l’angle le plus judicieux qui soit.  Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires : on pourrait croire l’approche anecdotique, elle analyse pourtant les fondements du phénomène identitaire.

Pour cette extrême droite, « les images sont des points de références qui précédent et ordonnent l’action ». L’auteur a jalonné son essai de toutes les photographies savamment conçues par ces « fascistes 2.0 », des photos travaillées du code couleur (jaune et noir, toujours) jusqu’au titre qui les surmonte, le tout circulant dans la joyeuse liberté d’internet. Et en terme de création,  il y en a pour tous les goûts ; du détournement, du graphiquement génial, du vintage. Ce n’est plus Paris Plage mais « Paris rage ». C’est un cuir et des gants noirs titré « turn your revolt into style ».  L’auteur a passé plus d’un an en immersion dans ces images.

Un gimmick ? L’allure, forcément l’allure. Comme si leur pensée se devait d’être forcément sublime et pas seulement présentable. Le résultat : un mélange étrange de postures situs et de futurisme italien. Esprit de contestation, de subversion, volonté de réenclencher une contre-culture à un moment de l’histoire où les années 70 sont au musée. Les Identitaires  viendraient  après «  le  moment dialectique » de cette époque pour réaliser leur synthèse.

Oui mais. S’ils sont « fascinés par le concept d’avant-garde culturelle », ils n’en sont pas moins profondément réactionnaires. Leur création culturelle archéo-futuriste a quelque chose de bidon, puisque par essence elle ne peut s’installer dans la continuité de l’avant-gardisme à la Duchamp. De là leur effort pour se réapproprier le rock, la B.D, le graff, pratiques culturellement de gauche. Ils savent que la culture populaire les devancera toujours d’une main, d’une idée, « les jeunes de l’extrême droite actuelle créent donc de nouveaux codes, récupérant et négociants les codes anciens, exemple ; la croix celtique est représentée façon graffiti, légèrement inclinée ».

Les Identitaires se conçoivent comme le peuple abandonné, et c’est aux Apaches qu’ils s’identifient le plus souvent.  Comme eux, ils ont été décimés, arrachés à leur culture et remplacés par l’autre, ce maudit. Ils subissent trois attaques : celle du libertarien soixante-huitard, du capitaliste américain, et bien sûr, du musulman. Là encore, l’imagerie pour représenter l’ennemi est foisonnante et se rejoint dans un tout unifié ; le musulman « mange un kébab », soutenu par un « xénophile bobo écoutant du reggae », justifié par « un cadre trentenaire généralement divorcé ».  Le tout est de leur opposer leur propre idéal, « l’âme française et  européenne » que l’auteur considère ici comme « mythifiée », gonflée à la force d’une imagination nostalgique.

Ils s’abusent, ils décrètent qu’après quelques années passées au clan, il y a déjà de l‘histoire, du mythe. Ils entretiennent cette légende de l’homme blanc, carré dans sa vieille Aston Martin les cheveux  aux vents et  filant sur une route de campagne – le héros romantique nazi d’après-guerre. Et la baston, me direz-vous ? Pour Fight club, on attendra. L’auteur l’intègre bien évidemment au corpus culturel animant la sphère mais n’agite jamais le drapeau brun et ne parle pas d’éventuels pogroms. L’essentiel est ici : « les Identitaires croient au pouvoir performatif des images ». Le simple fait de les produire incline l’opinion, bouscule le politique, chasse l’ennemi. C’est comme écouter du Wagner après une dispute, essayez voir. C’est comme parler d’identité en temps de crise identitaire, cela peut très vite devenir moins esthétique… que bourrin !

Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, Emmanuel Casajus, L’Harmattan.

*Photo : KHANH RENAUD/SIPA. 00646939_000015.

Dans l’intimité de Rousseau et de Voltaire

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1. JAMES BOSWELL À MÔTIERS.

Empruntons l’identité de James Boswell pour observer les deux « monstres sacrés » du XVIIIe siècle : Rousseau et Voltaire. Boswell, fils d’un gentilhomme écossais, n’avait alors que 24 ans et, bien que balbutiant le français, il avait une espérance : celle d’être reçu par l’auteur de La Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau, condamné pour ses ouvrages et expulsé de Genève, s’était réfugié à Môtiers, dans le Val-de-Travers. Il avait, quand Boswell lui rendit visite en décembre 1764, 52 ans, souffrait d’un rétrécissement de l’urètre qui exigeait de pénibles sondages et vivait avec sa concubine, Thérèse Le Vasseur. Il jouissait de la nature alpestre, se promenait vêtu d’un éternel cafetan arménien et fuyait les importuns. Grâce à Boswell, qui notait toute conversation dès son retour à l’auberge, nous possédons une image très intime de Rousseau. Ce qui avait plaidé en sa faveur, c’était qu’il fût gentilhomme écossais. « Monsieur, lui dit Rousseau, votre pays est fait pour la liberté. J’aime vos coutumes.[access capability= »lire_inedits »] Nous nous sentons libres ensemble, vous et moi, en flânant ici sans parler. Mais deux Français ne peuvent faire cela. La France est d’ailleurs une nation méprisable. L’humanité me dégoûte. Je suis de bien meilleure humeur les jours où je suis resté seul que ceux où j’ai eu des visites. »  Les rencontres entre le jeune Boswell et Rousseau offraient un curieux spectacle. Rousseau, en proie à de violentes douleurs, avait hâte de se sonder. Aussi mesurait-il le temps dès l’arrivée de cet encombrant disciple : « Un quart d’heure !  », « Vingt minutes ! », suppliait Boswell qui, dès que Rousseau disait une phrase particulièrement émouvante, lui prenait les deux mains. Boswell s’enhardit jusqu’à demander à Rousseau de devenir son directeur de conscience. « Je ne le puis, lui répondit Rousseau, je ne peux répondre que de moi… et encore. Je souffre. J’ai besoin d’un pot de chambre à chaque instant. » Néanmoins, avant son départ, Rousseau invita Boswell pour un dîner frugal. Boswell en donne le menu, qui n’est pas si frugal : une soupe, deux viandes, un poisson, un dessert. Mais les propos furent dignes du philosophe : dès que Boswell devenait cérémonieux, Rousseau le rappelait à l’ordre. « Puis-je reprendre de ce plat ? » demandait Boswell. « N’avez-vous pas le bras assez long ? répondait Rousseau. Jouer le rôle de l’hôte est signe de vanité. Je veux que chacun soit son maître et que personne ne reçoive. » Tant de simplicité enchanta Boswell. Il s’attendait, dit-il, à trouver le grand Rousseau « sur un trône ». Au moment de se séparer, Rousseau prit Boswell dans ses bras et l’embrassa avec une évidente cordialité. « Vous m’avez montré beaucoup de bonté, dit Boswell. Mais je la méritais. » Excellent mot de la fin pour cette aimable comédie qui avait enchanté André Maurois

2. CETTE JOLIE PETITE CHOSE APPELÉE « ÂME ».

À Ferney, chez Voltaire, le décor était totalement différent. Un château, des valets de pied, des courtisans et, parfois, à l’improviste, Voltaire sortant de ses appartements en robe de chambre bleue ardoise et perruque à trois nœuds. Il accueillit le jeune Écossais avec une politesse toute mondaine et, lorsque ce dernier demanda à Voltaire s’il parlait encore anglais, il répondit : « Non, pour parler anglais, il faut mettre la langue entre ses dents et je n’ai plus de dents. » Aucune affinité de part et d’autre. Boswell se serait sans doute ennuyé si le père Adam, jésuite ami de Voltaire, n’avait détendu l’atmosphère. Le père Adam était le partenaire privilégié de Voltaire aux échecs. Et tous les jours, Boswell avait droit au même spectacle : l’affrontement entre le philosophe des Lumières et l’abbé qui célébrait la messe. Or, Voltaire ne supportait pas de perdre et le père Adam gagnait sans cesse. Voltaire se mettait à fredonner un affreux « tourloutoutou » et bombardait le jésuite avec les pièces du jeu qui s’ac- crochaient à la perruque de l’abbé, qui se réfugiait dans un placard. Voltaire hurlait alors : « Adam, ubi es ? » jusqu’à ce que le jésuite réapparaisse.  Quand on en vint à parler religion, sous l’œil malicieux du père Adam, le ton changea du tout au tout : Boswell et Voltaire s’affrontèrent. Le vieillard s’agita jusqu’à en trembler, puis cria : « Oh ! Je suis malade ; ma tête tourne… » Le père Adam, qui n’était pas dupe, détendit l’atmosphère en chantant les louanges de son ami, homme de bien, qui vénérait l’Être suprême même s’il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme. Voltaire, à nouveau enjoué, précisa qu’il ne savait pas ce qu’était cette jolie chose appelée « âme », mais que, quoi qu’il en fût, son âme avait la plus haute considération pour celle de Boswell. Il ajouta que son esprit était en paix totale. Boswell fut ému par l’évidente sincérité de ce vieillard tout proche de la mort. Il songea, en quittant Voltaire pour retourner à Londres, qu’il n’était qu’un jeune homme et qu’il lui fallait trou- ver un destin. Boswell le trouva grâce à l’illustre docteur Johnson. C’est à lui qu’il dut de passer à la postérité avec sa Vie de Samuel Johnson, considérée comme le chef-d’œuvre de la biographie anglaise.

3. LE DICTATEUR DES LETTRES

C’est dans l’arrière-boutique d’un libraire de Great Russell Street que James Boswell fit la connaissance de l’illustre Samuel Johnson, auteur d’un Dictionnaire de la langue anglaise et, sans doute, la figure la plus curieuse du XVIIIe siècle anglais. « Johnson, écrit-il, fut sous des cieux anglais et puritains le Boileau et le de Maistre de son temps. » Il le décrit comme porté à la mélancolie qu’il combattait par l’étude, la prière et les conversations de taverne. Il guillotinait intellec- tuellement tous ses adversaires. James Boswell trouva en lui tout à la fois son Voltaire et son Rousseau. Pendant plus de vingt ans, il prit soin de relever fidèlement ses propos, ses anecdotes et ses jugements volontiers para- doxaux. Et c’est ainsi qu’il fit de ce dictateur des lettres un mythe. Adepte des tavernes, qui lui faisaient oublier ses accès de mélancolie, son indolence, sa misère et les quatre malheureuses femmes qu’il entre- tenait, Samuel Johnson avait trouvé, comme Sherlock Holmes, son docteur Watson. Dix ans après sa mort, en 1784, son jeune ami James Boswell lui offrit une part d’éternité. Son œuvre accomplie, le gentleman écossais mourut à son tour à l’âge de 55 ans, tué, comme il se plaisait à le dire, par la violence de ses plaisirs et son goût gargantuesque pour les actrices frelatées. Avec Samuel Johnson, il ne cachait pas que leur sport favori était de faire « ce qu’on voulait » avec des « Vénus de carrefour » dans les rues et les parcs de Londres. L’ambition de James Boswell était que son livre révélât plus complètement Samuel Johnson que ne l’avait jamais été aucun homme. Défi relevé et, jusqu’à présent, inégalé.[/access]

De quelle droite suis-je le nom?

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droite gauche baudelaire

droite gauche baudelaire

Je suis de droite car je crois à l’unité, à la clarté et au préjugé. L’esprit critique me hérisse, le constructivisme me débecte, la prétention à être un adulte face à Dieu me donne des envies de bûcher. Par tempérament (et quand on est de droite, on est plus sensible au tempérament qu’à la raison), je préfère la table ronde à la table rase, l’abnégation à la révolte, l’ordre injuste au désordre encore plus injuste. J’accepte volontiers le devenir des choses et des êtres mais à la condition sine qua non que l’on n’abolisse jamais l’être. Je suis de droite parce que je pars de l’être et non du devoir ou du vouloir-être. Le seul vouloir qui vaille est le vouloir-vivre. Dieu nous l’a donné en même temps qu’il nous a donné la possibilité de le maîtriser. Dans l’Ancien Testament, Dieu nous donne la vie (avec la cruauté et le plaisir qui vont avec), dans le Nouveau, il nous donne l’amour (avec le pardon, la consolation et le salut qui vont avec). Je suis de droite parce que je préfère le moi à la collectivité mais que je ne prends pas la collectivité pour  moi.

Je suis de droite parce rien ne me paraît plus abjecte que l’ipséité, cette volonté prométhéenne de se construire de soi-même par soi-même– c’est-à-dire à partir de rien. Je suis de droite parce que je raisonne toujours à partir du déjà-là, du passé, de l’inné. Je suis de droite parce que je suis empiriste plus qu’idéaliste. Je peux adhérer au progrès, quoique de manière conjoncturelle, mais je refuse cette croyance contemporaine qui consiste à vouloir liquider le négatif. Le négatif, c’est ce qui permet de vivre et de penser – et accessoirement d’être heureux. Le bonheur consiste à accepter les limites du réel. Et si l’imagination est, comme l’orgasme, un don de Dieu, il ne faut pas prendre son slip pour une tasse à café comme aurait dit Pierre Dac. Dans mon système de valeurs, Prométhée mérite qu’on lui arrache son foie tous les jours et Ulysse est admirable de vouloir rentrer chez lui (et d’y massacrer tous les prétendants étrangers.) Et cela n’est en rien incompatible avec la réconciliation goethéenne de Dieu et du diable – sous condition évidemment que le diable fasse allégeance à Dieu comme la gauche devrait faire allégeance à la droite.

Car, encore une fois, la pensée de droite (ou « réactionnaire », ou « classique », ou « orthodoxe », comme on voudra) ne consiste pas à opposer les dogmes de la vraie religion à la raison, comme s’acharne à le faire la pensée de gauche, mais bien à les accorder. Je suis de droite bonaldienne parce ce que je crois qu’il y a un accord de toute éternité entre les dogmes de la religion et ceux de la raison – et une analogie en toutes choses, intelligibles, sensibles et organiques. Je suis de droite cratylienne car je ne crois pas au métalangage : les mots sont les choses, signifient les choses et non pas ce qu’on veut qu’elles signifient, comme le dit Humpty Dumpty dans Alice, et cité par ce sophiste classieux de Deleuze. Je suis de droite maistrienne parce que la révolution, autre que chrétienne, me semble le mal absolu. Je suis de droite libérale mais libéral modéré et ordonné, façon Pompidou, avec un bon frein colbertiste. Je suis de droite parce que je préfère la lumière des siècles au Siècle des Lumières. Je suis de droite parce que je considère que vont ensemble les Riches heures du duc de Berry, L’Angélus de Millet et L’Origine du monde de Courbet –  soient le soleil, le clocher et ces « moiteurs éternelles » dont parlait Muray. Je suis de droite solaire parce que la photosynthèse me semble être le premier et le dernier mot de la politique réelle, sinon de la vie. La seule politique qui vaille est celle qui entérine la coutume, coupe les branches mortes s’il y en a, nourrit et éclaire les vivantes.

La seule science qui vaille, d’ailleurs plus vitaliste que mécaniste, plus biologique que moléculaire, est celle qui s’agenouille d’abord et avant tout devant la rose sans pourquoi. La seule attitude morale qui vaille est celle qui consiste à ne pas  s’arracher de son histoire par volontarisme dégénéré.  On ne s’arrache pas à l’histoire pas plus que l’on ne s’arrache à son sexe. L’enracinement et la différence sexuelle sont les deux mamelles de la vraie humanité, car contrairement à ce que dit la théorie du genre, ma bête noire, autant que les handicapés qui prétendent qu’elle n’existe pas, on est homme et femme avant d’être être humain. On est de la terre, et de sa terre, avant d’être du monde ou de la planète mars.

Même si évidemment, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, contrairement aux schtroumpfs anorexiques qui viennent de Pandora. « Ciel et terre », « Soleil et lune », « or et argent », « jour et nuit », « yang et ying », « air et terre », « feu et eau », « divinités célestes ou lumineuses et divinités chtoniennes ou nocturnes », « cru et cuit », « chasse et cueillette », « viande et végétal », « droite et gauche », « carré et rond »,  « ligne droite et ligne courbe », « saillant et creux », « dur et souple »,  « intensité et durée », «forme et matière », « transmission et incarnation », « abstrait et concret », « conceptuel et charnel », « activité et passivité », « public et privé », « politique et économie »,  « orientation spatiale et orientation temporelle », « présent comme rappel du passé et présent comme promesse du futur », « culture et nature », « objectivité et subjectivité », « raison et émotion », « pouvoir et puissance », « théorie et pratique », « domination et médiation »,  « conflit et dialogue », « autorité et conciliation », « classicisme et romantisme », « dispersion et sélection », « institution et coutume », « action et parole », « relation aux objets et relation aux êtres », extérieur et intérieur », « extension et concentration », «  transcendance et immanence », « faire devenir et laisser être », « lois et mœurs », « maîtrise et communication », « continu et discontinu », « unité et multiplicité », etc, etc,  sont autant de façons, et comme le rappelle Alain de Benoist, de dire « HOMME ET FEMME » (sinon « mort et vie », ça, c’est de moi.)

Les complications et les inversions existent et elles sont (presque) toutes bandantes. Il faut les reconnaître, les assumer,  les aimer, les vivre, mais ne surtout pas les institutionnaliser. Si la théorie du genre n’était qu’une esthétique, j’en serais avec joie. Le problème est qu’elle se veut une éthique – donc, lance-flammes. On peut dire d’un homme qu’il est féminin et d’une femme qu’elle est masculine à la condition qu’on reconnaisse que « féminin » vient de femme et que « masculin » vient d’homme. Parce que le corps est notre destin, le sol notre salut, la liberté la possibilité accordée par Dieu de comprendre notre nécessité. On ne dit pas « je pense » comme Descartes mais « ça pense en moi » comme Schopenhauer, Nietzsche, Lacan ou Deleuze. Quoiqu’il faut bien se garder de penser avec ce dernier, esprit aussi brillant que boiteux, cette aberration totale que fut « le corps sans organes ». Le corps sans organes, ça n’existe pas. C’est une contradiction comme une roue carrée ou deux plus deux qui feraient cinq. Sur ce point, Deleuze trahit odieusement Nietzsche et son sens de la terre, et en a pour quelques siècles de purgatoire. Je suis de droite parce que je suis plein d’indulgence pour les boiteux mais plein de férocité pour les esprits boiteux. Je suis de droite enfin parce que je ne suis pas idéologique et parce qu’il n’y a pas d’idéologie de droite.

Celui qui ne like pas ce statut est désormais mon ennemi.

 

*Image : Charles Baudelaire (wikicommons).

Bethlehem sans enfants du Bon Dieu

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bethlehem israel palestine

bethlehem israel palestine

Si votre religion est faite sur les causes et les responsabilités dans l’interminable conflit israélo-palestinien, et qu’il vous serait pénible, voire insupportable, de voir vaciller vos convictions, n’allez pas voir Bethlehem, le film écrit et réalisé par Yuval Adler, avec la collaboration, pour le scénario, du journaliste arabe israélien Ali Waked.

Bethlehem, localité palestinienne à un jet de pierre de Jérusalem, sert de titre et de décor à un film haletant, centré sur les rapports intenses, complexes et ambigus entre Razi, un agent du Shabak, la sécurité militaire israélienne, et son informateur Sanfur, un adolescent palestinien entraîné malgré lui dans le cycle tragique de la terreur et  de la contre-terreur pendant la seconde Intifada.

Sanfur, en arabe, est la dénomination des Schtroumpfs, les petits hommes bleus créés par le dessinateur belge Peyo, un sobriquet qui le place dans le monde incertain entre l’enfance et l’âge adulte. En temps de paix, il occuperait tranquillement la place assignée à l’espiègle benjamin des familles nombreuses,  couvé par ses parents et choyé par ses aînés.

Il a été recruté par les services israéliens, car son frère est l’un des dirigeant de la brigade des martyrs d’Al-Aqsa, la branche du Fatah en charge de perpétrer des attentats suicides en Israël. Ce n’est pourtant pas un traître ordinaire, agissant par vengeance ou par vénalité. On apprendra, au cours du film, la raison de son entrée en collaboration avec l’ennemi sioniste, élément supplémentaire de la tragédie, que l’on s’en voudrait de révéler au futur spectateur, pour ne pas gâcher le suspens. Razi, son agent traitant depuis plus de deux ans, a fini par entretenir des rapports quasi-paternels avec lui, au grand dam de son chef qui le met en garde contre l’irruption des sentiments dans le travail : «  Quand une pute commence à jouir, il y a quelque chose qui cloche !», s’inquiète le chef, quand il se rend compte que, pour Razi, Sanfur n’est pas seulement « Esaü» nom de code de l’informateur dans l’ordinateur du Shabak, que l’on exploite sans états d’âmes.

Pour liquider Ibrahim, le frère de Sanfur organisateur d’un attentat suicide meurtrier à Jérusalem,  on met en marche la machine antiterroriste israélienne, implacable et sophistiquée, dont Razi est un rouage essentiel. En face, se trouve le nœud de vipère de la « résistance », où s’affrontent les dirigeants corrompus de l’Autorité palestinienne, les combattants de l’ombre du Fatah, et ceux du Hamas, personne ne faisant de cadeaux à personne, et allant même jusqu’à se disputer la dépouille du « martyr » pour l’annexer à son récit patriotique. C’est cette vision réaliste des opprimés officiels, fondée sur la parfaite connaissance du journaliste Ali Waked des arcanes de la société palestinienne, qui a provoqué une réaction de rejet de ce film par la quasi-totalité de la critique française, à la notable exception d’un journaliste du Monde, Frank Nouchi, dont le compte rendu plutôt élogieux du film fut immédiatement contredit par son collègue Jacques Mandelbaum, ce dernier estimant «  outrageusement négative » la vision donnée par Adler et Waked des acteurs palestiniens de la lutte armée contre Israël. Mandelbaum, qui ne passe pas pour un expert de ce conflit, appuie son exécution du film sur des considérations esthétiques (c’est, selon lui, de la mauvaise télé), pour inciter le public à la bouder. Voilà comment on maquille un parti-pris idéologique en critique prétendument objective.

Ne vous laissez pas leurrer par la cabale des dévots parisiens ! Bethlehem est un film époustouflant, dont personne ne ressort indemne, ni les Israéliens, ni les Palestiniens, ni les spectateurs.

Démocratie en petits comités

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comite democratie aubert

comite democratie aubert

Connaissez-vous la « conférence citoyenne » ? C’est un groupe composé d’illustres inconnus, 18 quidams nommés en toute opacité par le Comité consultatif national d’éthique. En décembre 2013, il a « assumé » l’euthanasie, rencontrant ainsi un succès médiatique bien supérieur à sa légitimité. Ses membres parlent au nom des Français, même s’ils n’ont jamais été élus. Ils sont vos « supercitoyens ». Vous connaissez certainement, en revanche, l’existence, sinon les membres, des « groupes de travail thématiques » invités par Jean-Marc Ayrault à faire des propositions pour refonder la politique de l’intégration. Ces groupes, dont la composition n’a fait l’objet d’aucun débat, comprenaient évidemment des fonctionnaires (réquisitionnés d’office), mais aussi des membres associatifs, des personnalités de la société civile, des citoyens « éclairés ». Ce sont eux qui ont pondu le rapport-choc qui ne proposait rien de moins, sous l’appellation « inclusion », que la remise en cause de deux siècles de modèle républicain.  L’euthanasie, l’intégration : ces deux bombes lâchées dans le débat public ont-elles été concoctées par un groupe parlementaire ? Non. [access capability= »lire_inedits »] Pas non plus par une inspection quelconque issue des grands corps de l’État, un Haut-Conseil ou même une « autorité administrative indépendante », invention déjà fort contestable. Elles sont le fruit d’un « diagnostic partagé » issu de la quatrième génération de machines à produire des rapports : les groupes de « parties prenantes », dernier avatar des « concertations citoyennes ». Une « partie prenante » est un acteur, individuel ou collectif (groupe ou organisation), dont les intérêts peuvent être affectés positivement ou négativement par une décision ou un projet. En clair, ce terme fumeux permet d’ouvrir les portes de la réflexion publique à à peu près n’importe qui se sentant impliqué.

Observons les observatoires… C’est Tony Blair qui a – sinon inventé – donné de la visibilité au concept avec sa stakeholder society, ou « société de parties prenantes », qui n’est pas sans évoquer la « France des droits et des devoirs » de l’UMP. Seulement, de cet ensemble, le PS n’a conservé que le pouvoir conféré à des acteurs- citoyens en les soustrayant à toute obligation. La « partie prenante » a tous les droits : émission d’idées, représentation, tribune médiatique. Et aucun compte à rendre – aucune accountability pour reprendre un terme britannique. À la différence de l’expert ou du technocrate, bien connus (et honnis comme tels) de la population, la « partie prenante » n’a passé aucun concours, ne justifie d’aucun diplôme et ne procède d’aucune nomination en conseil des ministres.  Cette curieuse méthode d’action politique n’est pas, loin s’en faut, limitée aux deux exemples récents et médiatiques. Sous diverses formes et appellations, la gauche adore lancer ces comités Théodule et autres cercles de réflexion méconnus : rappelez-vous la « Conférence de consensus pour la prévention de la récidive » (sic) de Christiane Taubira, ou encore la « Conférence nationale sur la transition énergétique », qui a accouché d’une « Commission nationale de la transition écologique », forte d’une centaine de « parties prenantes ». Et comme cela ne suffisait pas, telle une macro-bactérie dans une boîte de Petri, cette dernière s’est divisée en « comités de suivi » de différents sous-sujets. Chaque jour, la République inaugure ainsi un nouveau joujou participatif. Alors que le gouverne- ment a commis, il y a moins d’un an, un « Haut-Conseil des finances publiques », sorte de protubérance de la Cour des comptes, François Hollande a annoncé, lors de sa conférence de presse, la création d’un « Conseil stratégique de la dépense publique ». Mentionnons quelques-uns des « observatoires » qui pullulent : Observatoire de la laïcité, de la gestion publique locale (placé auprès du flambant neuf « Haut-Conseil des territoires »), sans oublier le petit dernier, l’Observatoire des « contreparties » (des baisses de charges consenties aux entreprises), « auquel le Parlement sera associé » (Merci !).  Cette obsession de la concertation permanente est le symptôme d’une très grave crise de la démocratie représentative. Car, pendant qu’on multiplie et démultiplie les instances de réflexion illégitimes, que fait le Parlement ? Où est le Parlement ? Nulle part. Lorsque l’on consent à l’« associer », il n’est qu’une « partie prenante » parmi d’autres. Les Français pensent que l’État est partout, mais ces excroissances qui prolifèrent sur un os sans graisse, ne produisant que de la paperasserie et de la bureaucratie, n’ont rien à voir avec l’État.

Bienvenue dans la « post-démocratie », non plus technocratique, mais « néo-associative ».  Les instances de décision légalement élues, progressivement privées de leurs compétences et de leurs moyens, « tournent dans le vide ». C’est le cas des maires, à qui l’on a progressivement ôté tous les pouvoirs municipaux, désormais confiés à des instances supra-communales opaques. C’est le cas des députés, qu’on occupe à longueur de journée avec des colloques, des rapports et des jeux de rôle stériles paralysés par la rigidité des votes partisans, pendant que 80 % de la législation se fait à Bruxelles. C’est le cas du gouvernement, qui mène un État sans moyens.  Dans ces conditions, où se trouve le pouvoir ? Au milieu d’un magma d’instances opaques et para-administratives, ouvertes aux lobbies issus du privé ou du monde associatif. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une régression démocratique. Lorsque le citoyen ne peut plus suivre le cheminement de l’action publique, devenue illisible en se diffractant à travers des centaines de groupes, qui est gagnant ? Tous ceux qui barbotent dans cette gigantesque « mise en réseau » peuvent ainsi, de façon visible ou non, encadrer et orienter le débat. Or, ils sont choisis au sommet, discrétionnaire- ment, voire arbitrairement. Rappelons que le président Hollande a coupé les vivres au Haut-Conseil à l’intégration, partisan d’une laïcité ferme, et changé 22 des 39 membres du Conseil consultatif national d’éthique.  Cette post-démocratie en réseau a son vocabulaire propre, qui permet de sublimer la fin de l’État. Ce sont les « états généraux », préférés aux « Grenelle » (de droite), qui consistent à « mettre tout le monde dans une même salle », mais sans que nul Mirabeau risque d’y faire éclater une révolution. C’est le fameux « pacte », accommodé à toutes les sauces, sauf à celle des droits et devoirs. Qu’un pacte sans engage- ment n’ait aucun sens n’empêche pas la gauche de proposer des « pactes sociaux », des « pactes pour l’emploi », des « pactes de compétitivité ». Ironie sémantique qui croit faire moderne en ressuscitant le terme de Faust.  Ce que les « amis » des « parties prenantes » appellent pudiquement « mise en synergie » consiste à relier horizontalement les intérêts particuliers que l’on a dispersés façon puzzle. Où est l’intérêt général ? Où est la vision ? Où est la démocratie représentative ? Paralysés et volatilisés.  Il est grand temps de reprendre le secret du feu volé par ces usurpateurs. Ce feu couve sous le mot « citoyen », préempté par des officines idéologiques. En son nom, le nouveau clergé de la démocratie participative délivre un message biaisé : le citoyen n’est pas le petit soldat d’un intérêt catégoriel, mais le premier actionnaire de l’intérêt général.  Citoyens, on vous vole vos mots, votre représentation, et votre République : indignez-vous ![/access]

*Photo: Soleil

Ukraine et tutti quanti

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ukraine revolution europe

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La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy.

Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand mufti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.

Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Khrouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire L’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.

Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme Le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection, encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

 

*Photo : Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21533883_000002.

 

Alain Resnais, un seul film suffit

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Ce n’est pas la peine de mentir : nous n’avons jamais été des fans du cinéma d’Alain Resnais. Il aimait Marguerite Duras et Raymond Roussel, ce qui est rédhibitoire surtout pour Roussel, l’écrivain préféré de ceux qui n’aiment pas écrire, ou n’y arrivent pas. Sans compter ses films à succès, qui jouaient sur les deux tableaux de la fausse audace formelle et de la pêche au grand public. Bref, le beurre et l’argent du beurre pour satisfaire ceux que Debord appelaient « les petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces «services» dont le système productif actuel a si impérieusement besoin: gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. » On connaît la chanson, n’est-ce pas, qu’on fume ou pas…

Et pourtant, pourtant, Resnais a réalisé un des films qui figurent très haut dans notre panthéon intime. Il s’agit de Je t’aime, je t’aime. Film un peu maudit qui aurait pu avoir la palme au festival de Cannes en 68 dont on sait que le déroulement fut perturbé par d’autres événements. Il nous semble que le scénario de ce cher Jacques Sternberg y est sans doute pour beaucoup mais enfin, il n’empêche que Je t’aime, je t’aime, film de science-fiction sentimentale, dans sa façon de traiter la perte amoureuse, la violence tendre du temps qui ne se remonte pas mais, à proprement parler, nous remonte pour mieux nous engloutir, reste ce chef d’oeuvre qui nous met les larmes aux yeux, à chaque fois.

Bref, un seul film suffit.

Marine Le Pen à Elbeuf, ville hors du temps

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marine le pen elbeuf

marine le pen elbeuf

Marine Le Pen à Elbeuf, vendredi 28 février, salle de La Rigole, c’est un peu le général commentant l’offensive en direct du champ de bataille. Le Nord-Pas-de-Calais est pris ou en voie de l’être, la Normandie – la Haute puis la Basse – tombera à son tour. Pourquoi attendre plus longtemps, d’ailleurs, la pomme normande est, semble-t-il, arrivée à bonne maturation sociologique pour le pressoir frontiste. « Le département a fait la démonstration de sa capacité d’intégration locale », déclare, en termes moins fruticoles, la présidente du Front national. Le parti frontiste devrait présenter vingt-et-une listes en Seine-Maritime aux élections municipales des 23 et 30 mars prochains, notamment à Elbeuf, une ville de 17 000 habitants aux indicateurs socio-économiques alarmants.

C’est Nicolas Bay, 36 ans et déjà un long engagement nationaliste, mégrétiste repenti, promu porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012, qui, sous les couleurs du Rassemblement Bleu Marine, seul parti d’opposition en lice, en l’absence de l’UMP, défiera le maire sortant, Djoudé Merabet, élu en 2008. Chef-lieu de canton aux mains des socialistes depuis trente ans, Elbeuf est au cœur de la « fabiusie », soit la quatrième circonscription de Seine-Maritime, fief de l’actuel ministre des Affaires étrangères, qui y a été réélu député au premier tour il y a deux ans.

Détresse sociale, soif et faim de dignité : c’est là généralement que le Front national de Marine Le Pen arrive et propose ses solutions pour enrayer les carences de toutes sortes. Les résultats d’Elbeuf dans les derniers scrutins peuvent en effet être perçus comme encourageants par le FN : à la présidentielle de 2012, la candidate frontiste est arrivée deuxième au premier tour avec plus de 18% des voix, très loin cependant derrière François Hollande. De même, Nicolas Bay, dans la 4e circonscription de Seine-Maritime, avait pris la deuxième place aux législatives, obtenant, là également, un peu plus de 18% des voix, devançant nettement le candidat UMP. Première leçon : il y a donc des « territoires » que l’UMP juge définitivement perdus.

« Partout mais pas ici, les jeunes ils vont pas rester tranquilles, oh la la ! », s’agite une habitante du Puchot. « Son programme, c’est pas acceptable. On peut pas dire ce qu’elle dit, c’est quand même eux qui ont fait tout ça », dit-elle en indiquant du bras les immeubles du Puchot plongés dans la pénombre du soir. « Eux », ce sont les immigrés africains et maghrébins. « Le problème, c’est les Sénégalais, renchérit-t-elle. On a démoli des tours, élargi la zone d’habitation, mais on a mis les Sénégalais au même endroit, dans les mêmes immeubles. Ça crée des problèmes. Il aurait fallu les répartir. »

C’est avec un discours bien plus pragmatique que Nicolas Bay se présente. Lors d’une conférence de presse, il a annoncé vouloir alléger la fiscalité locale, armer les policiers municipaux, examiner « au cas par cas toutes les subventions » et diminuer les dépenses de communication de la mairie. Les jeunes de la cité n’ont pas bougé- le déploiement d’une cinquantaine de CRS y est sans doute pour quelque chose. Marc, le gérant d’un bar-tabac-PMU situé rue des Martyrs, la rue centrale d’Elbeuf, en partie incendiée par les Allemands en 1940, reconstruite après la guerre, l’avait prédit deux heures plus tôt : « Avec les jeunes, il ne va rien se passer. »

Marc, c’est l’un des visages d’Elbeuf, en l’occurrence asiatique – cette « apparence » n’est chez lui peut-être déjà plus une « origine », à peine une « visibilité ». Sa femme, blanche, enceinte, travaille dans le café à ses côtés. « Avant j’habitais Paris, explique le cafetier. Je suis venu ici il y a quatre ans. C’est plus tranquille. Si c’était pas tranquille, je ne serais pas resté. Je dirais même qu’on se fait chier, mais dans le bon sens du terme », précise-t-il en souriant.

Qui connaît Elbeuf ? Coupée des axes autoroutiers et ferroviaires par la Seine, la ville pâtit de son relatif isolement géographique. Les HLM du Puchot, construits dans les années 1960, ont été pour partie détruits, pour l’autre réhabilités de fond en comble durant la décennie écoulée. Si, dans l’ensemble, Elbeuf a une certaine allure, compte une salle de spectacles, le Cirque-théâtre, et un cinéma multiplex, Le Grand Mercure, elle se cherche un avenir économique. Son passé parle encore trop pour elle. Le drap d’Elbeuf était réputé en France et à l’étranger. L’activité de la draperie, aujourd’hui disparue, y avait pris racine au XVe siècle. Le secteur du textile périclita après la Seconde Guerre mondiale, mais entre-temps, Renault à Cléon et Rhône-Poulenc à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf fournirent des dizaines de milliers d’emplois d’ouvriers et de cadres, ce qui permit une timide mixité sociale. Puis les chaînes de production ralentirent et certaines s’arrêtèrent. Depuis, c’est la dèche la plus complète. Le taux de chômage à Elbeuf atteint 21,9% (chiffres Insee, année 2009), le double de la moyenne nationale. La part des foyers fiscaux imposables ne dépasse pas 39%, alors que la moyenne française se situe aux alentours de 53%. Elbeuf ne vit donc que grâce aux aides des pouvoirs publics, au rythme des reclassements précaires, des stages et des formations.

David est une exception. Il a la chance d’avoir un boulot, qui plus est en CDI. Issu d’un milieu ouvrier, ce jeune homme de 29 ans habite Caudebec, à côté d’Elbeuf, et occupe un emploi dans une usine de cartonnage à Saint-Etienne du Rouvray, près de Rouen. Sa compagne attend un enfant. « Je touche 1600 euros nets par mois, dit-il. L’année dernière j’ai payé plus d’impôts que le montant de mon salaire mensuel. Je serais peut-être mieux au RSA. Aujourd’hui, en France, soit il faut être super-riche, soit super-pauvre. » David vote à gauche, or il est « totalement dégoûté ». « Je m’attendais à ce que la vie soit meilleure. » D’après ce qu’il a entendu dire, le gouvernement s’apprêterait à réintroduire la vignette automobile, ce qui entamerait un peu plus encore son maigre pouvoir d’achat. Il a eu l’occasion, dit-il, de lire le programme du Front national. Il y était question de relever le SMIC de 200 euros, croit-il se souvenir. « Ça relève de l’utopie, c’est pas faisable », tranche-t-il.

Les socialistes au pouvoir ont beaucoup « déçu », l’humeur est morose. C’est la pause. Annick, Muriel, Sylvie et Mounira prennent l’air et pour certaines fument une cigarette sous le porche d’un bâtiment administratif, à l’abri de la pluie. Toutes au RSA, elles suivent, depuis le 2 décembre de l’année dernière et jusqu’au 3 avril, une formation dite de « valorisation des capacités seniors », délivrée par le CECOP, le Centre de communication professionnelle. « Ils nous boostent pour qu’on reprenne confiance en nous », résume Annick, 62 ans, mère de trois enfants qu’elle a élevés « toute seule » et qui a travaillé « les trois quarts de [sa] vie », dans la manutention et la restauration, à Elbeuf. « Dans mon temps, se rappelle-t-elle, on passait d’une usine à l’autre sans problème. » Il lui manque 1,5 point pour avoir droit à une retraite décente. Si elle arrêtait tout maintenant, elle toucherait 393 euros par mois. Pas plus. Annick en veut à la mairie, dont elle espérait « un stage » et qui n’a rien pu lui offrir de la sorte. Elle était autrefois impliquée dans la vie locale, avait contribué à créer une antenne des Restos du cœur à Caudebec-Lès-Elbeuf. Elle espérait faire de même à Elbeuf mais « la mairie n’a pas voulu ». « J’ai hâte de partir, confie-t-elle. On n’est pas aidés. Moralement c’est atroce. »

Plus jeune, Muriel était « maquettiste PAO (production assistée par ordinateur) ». « Quand j’ai eu ma fille, il y a vingt-deux ans, j’ai arrêté de travailler. Quand j’ai voulu reprendre, on a dit de moi que j’étais « obsolète », raconte-t-elle. Je me suis retrouvée en usine. J’ai travaillé comme aide à domicile. J’espère rentrer en formation GRETA (Groupements d’établissements) pour être reconnue comme auxiliaire de vie. » Sylvie, elle, a passé dix ans dans la grande distribution, chez Leclerc. Elle a fait ensuite une formation GRETA pour retrouver du travail, dans le domaine de l’aide à la personne. Elle a passé un examen au Grand-Quevilly, lui permettant de faire valoir des compétences dans l’animation. Elle doit prochainement effectuer un stage d’animatrice auprès des jeunes enfants, « juste une semaine », à l’Amicale laïque de Cléon.

« Vas-y, Mounira, c’est à toi », disent les trois femmes à celle qui n’a pas encore parlé : « Je suis d’origine algérienne, explique-t-elle. J’ai travaillé pendant quatorze ans dans le textile, au contrôle qualité, à Biskra. Je me suis aussi occupée de l’encaissement des loyers HLM. En 2004, je suis arrivée en France, à Lille, comme touriste. J’ai rencontré un compagnon. Ça fait dix ans que je n’ai pas travaillé, je suis inscrite au Pôle Emploi depuis 2012. » Du 17 au 22 février, Mounira a effectué un stage d’hôtesse de caisse à Carrefour Market. Un second est prévu, du 17 au 22 mars.

C’est vendredi, jour de grande prière musulmane. Il y a vingt ans encore, l’islam n’y était pas visible. Si, à Elbeuf, on apercevait de temps à autre des femmes d’un certain âge porter le haïk blanc traditionnel algérien et des chibanis en gandoura de laine marron, nulle fille, nulle mère de la deuxième génération ne revêtait le voile et nul fils n’enfilait de kamis, ce vêtement moyen-oriental popularisé au début des années 1990 par le prédicateur vedette du Front islamique du salut, l’Algérien Ali Ben Hadj. Tout cela a bien changé, des commerces de kebabs ont ouvert à Elbeuf, et la référence islamique, elle, connaît un incroyable « revival » chez les « musulmans de naissance » comme chez les convertis.

Portant barbe et djellaba, il sort de la mosquée et ne souhaite pas donner son nom de l’état-civil. Abdelazim est le prénom religieux qu’il s’est choisi lors de sa conversion, il y a quatre ans. « Ma djellaba et les jeunes en kamis que vous voyez, c’est parce que c’est vendredi, le reste de la semaine, eux et moi on s’habille normalement », dit-il. Telles les diatribes de Dieudonné, le discours d’Abdelazim est dirigé contre le « système ». Tout et tous y passent. « Quand on avait un roi, on savait contre qui manifester, maintenant qu’on est en République, contre qui ?, interroge-t-il, cherchant l’approbation de son interlocuteur. Avec la IIIe République, tous les francs-maçons sont passés au pouvoir. Djoudé (le prénom du maire d’Elbeuf), il mange la politique de son parti (le PS). Moi, je viens plutôt de l’extrême gauche. La seule fois où j’ai voté à droite c’était en 2002, pour Chirac et contre Le Pen. Il faut savoir que ceux qui, comme moi, ont voté pour Hollande, ils n’ont pas voté pour le mariage gay ou la théorie du genre. Nous, on sait ce que c’est, un homme et une femme. » L’affaire Dieudonné permet à Abdelazim de ramasser son propos : « Ça prouve bien qu’il y a trois trucs qui gouvernent la France : l’homosexualité, Israël – et pas les juifs, je fais la différence –, les patrons. » Tout cela est dit sur le ton de l’évidence, sans passion aucune.

On avait tort de penser qu’Elbeuf vivotait à l’écart du monde. Elle en partage les mêmes peurs et les mêmes outrances. La même humanité aussi.

 

*Photo : DR.

Ukraine : Une bonne nouvelle pour Poutine

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ukraine poutine russie crimee

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Nous avons vu les résidences de Ianoukovitch et du procureur général, Chponka, et nous avons pensé à Ceaucescu, ou à je ne sais quel dictateur africain. En fait, il suffit de voir comment un « nouveau Russe » (plus si nouveau que ça) se conduit à Paris, ou comment certains spectateurs invités par la Russie se conduisaient à la première d' »Eugène Onéguine » à Bobigny, pour ne pas être trop étonné. Dégoûté, oui, évidemment, parce qu’on n’arrive pas à s’y faire, mais, étonné — non. Ce n’est pas seulement la corruption qui est dégoûtante, c’est cette espèce de mauvais goût, cette obscénité — j’allais dire « cette obésité » — des lavabos, ou bien du zoo privé. « Je peux, je prends », c’est la méthode, et, cette méthode, c’est la méthode au pouvoir en Ukraine, comme en Russie, puisque Ianoukovitch n’est qu’un sous-fifre, comparé à ses maîtres de Moscou.

Dire que je me réjouis du retour de Timochenko serait pourtant mentir. Qu’on élimine une dictature corrompue ne signifie pas, on l’a vu plus d’une fois dans l’histoire, qu’on instaure une démocratie, même si les gens la veulent, la démocratie. Les documents américains publiés par Mediapart à propos d’elle me paraissent terribles, eux aussi. Mais peut-être qu’ils sont faux, je n’en sais rien. Et puis, il faut que je dise que le régime de Iouchtchenko, puis de Timochenko, a érigé des statues à celui qu’ils ont défini comme « l’idéal de l’esprit ukrainien », Stépan Bandera — un nationaliste qui s’est battu contre les Russes, oui, mais dont les partisans ont, pendant la guerre, participé à des massacres de la population juive, pourtant aussi « ukrainienne ». Et ils ont fait une statue à Roman Choukhévitch, qui, lui, était un vrai nazi. — Et, là encore, ce n’est pas parce que l’oppression stalinienne en Ukraine a été particulièrement atroce qu’il y avait une quelconque excuse à s’allier à Hitler — et c’est vrai que les famines ont provoqué des millions et des millions de morts. Je dis ça… je ne dis rien. Tout nationalisme a besoin de héros morts pour la patrie, parce que, la patrie, elle a toujours bon dos — c’est pour ça qu’elle existe. Mais, je ne sais pas, certains héros donnent la nausée.

Je ne parle pas du fait qu’il y ait des néo-nazis parmi les insurgés qui se sont battus contre les « berkouts » de Ianoukovitch. Il y en a, et, parmi eux, des gens qui considèrent qu’il faudra « soigner » ou mettre en prison tous les Ukrainiens qui refuseraient de parler « leur langue nationale », comme le demande Irina Farion, une députée… Je n’en parle pas davantage, parce que ces gens sont loin d’être majoritaires, et que les groupes fascistes sont, en général, un danger mortel dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est (qu’on pense à la Slovaquie, ou bien à la Hongrie). Le tout est de savoir comment ils seront combattus.

Les gens en Ukraine veulent l’Europe parce qu’on vit mieux chez nous que chez eux. Parce que, entre l’Europe et Loukachenko ou Poutine, le choix est vite fait. L’Europe qu’ils vont avoir (s’ils l’ont), ce ne sera pas seulement une protection contre la dictature, ce sera aussi une réforme économique drastique, une hausse du chômage, une crise financière (déjà en cours), bref — toutes sortes de choses sur lesquelles je ne veux pas me prononcer, parce que j’y connais rien, mais je ne pense pas que ce sera très joyeux. Je ne me fais pas d’illusion sur les bienfaits supposés du libéralisme. Cette Europe libérale, nous, en France, nous avons voté contre, et nous l’avons quand même.

Une dernière chose : les analystes politiques voient dans les événements qui viennent d’avoir lieu à Kiev une défaite de Poutine. Je pense qu’ils ont tort. C’est, au contraire, une grande victoire : d’abord, ce qui s’accélère, visiblement, c’est la partition de l’Ukraine, et, en tout cas, le retour de la Crimée dans la sphère russe (on voit sur youtube des « patriotes » de Crimée appeler aux armes, montrer en public comment on monte et on démonte une kalachnikov (c’est visiblement très facile), et demander « aux vrais hommes» de s’abstenir de boire pour défendre la patrie. Je n’invente pas, vous verrez le lien, si vous comprenez le russe. Les « hommes» se sont organisés en sections de combat. Et les femmes agitent des pancartes avec écrit dessus : « Poutine, aide-nous ! ». Comme ça, tôt ou tard, la Russie va récupérer son port sur la Mer Noire (un port perdu parce que Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine soviétique — je ne me souviens plus pourquoi).

Ensuite, va savoir ce que les gens penseront de l’Europe, aux prochaines élections — pas celles qui vont se tenir là, mais les suivantes. Les Ukrainiens ne sont pas sortis de l’auberge. Mais bon. Nous, notre démocratie non plus, n’est-ce pas, elle n’est pas arrivée par décret… Et nous, ici, nous sommes avec eux, quoiqu’on dise. Dans le même monde, et c’est maintenant qu’ils ont besoin que nous soyons présents.

 Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation d’André Markowicz. Veuillez le retrouver sur sa page Facebook.

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21533795_000032.

Le kulturkampf des Identitaires

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bloc identitaire casajus

bloc identitaire casajus

On les dirait bourrins, ils se réclament pourtant de l’esthétique. Les Identitaires ont le vent en poupe, et cela, l’extrême gauche l’a compris. Cette dernière ayant laissé vacant le champ de la création contre-culturelle et du combat social, oublié largement la sémantique révolutionnaire trop « vieux jeu », le réseau identitaire s’est emparé de cette place en or.

Pour une fois, c’est un des leurs qui le reconnaît. L’essai que vient de signer Emmanuel Casajus, jeune sociologue  proche de l’extrême gauche, est doublement précieux : il analyse très strictement son objet d’étude tout en évitant le procès version Fourest, en même temps qu’il aborde la question sous l’angle le plus judicieux qui soit.  Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires : on pourrait croire l’approche anecdotique, elle analyse pourtant les fondements du phénomène identitaire.

Pour cette extrême droite, « les images sont des points de références qui précédent et ordonnent l’action ». L’auteur a jalonné son essai de toutes les photographies savamment conçues par ces « fascistes 2.0 », des photos travaillées du code couleur (jaune et noir, toujours) jusqu’au titre qui les surmonte, le tout circulant dans la joyeuse liberté d’internet. Et en terme de création,  il y en a pour tous les goûts ; du détournement, du graphiquement génial, du vintage. Ce n’est plus Paris Plage mais « Paris rage ». C’est un cuir et des gants noirs titré « turn your revolt into style ».  L’auteur a passé plus d’un an en immersion dans ces images.

Un gimmick ? L’allure, forcément l’allure. Comme si leur pensée se devait d’être forcément sublime et pas seulement présentable. Le résultat : un mélange étrange de postures situs et de futurisme italien. Esprit de contestation, de subversion, volonté de réenclencher une contre-culture à un moment de l’histoire où les années 70 sont au musée. Les Identitaires  viendraient  après «  le  moment dialectique » de cette époque pour réaliser leur synthèse.

Oui mais. S’ils sont « fascinés par le concept d’avant-garde culturelle », ils n’en sont pas moins profondément réactionnaires. Leur création culturelle archéo-futuriste a quelque chose de bidon, puisque par essence elle ne peut s’installer dans la continuité de l’avant-gardisme à la Duchamp. De là leur effort pour se réapproprier le rock, la B.D, le graff, pratiques culturellement de gauche. Ils savent que la culture populaire les devancera toujours d’une main, d’une idée, « les jeunes de l’extrême droite actuelle créent donc de nouveaux codes, récupérant et négociants les codes anciens, exemple ; la croix celtique est représentée façon graffiti, légèrement inclinée ».

Les Identitaires se conçoivent comme le peuple abandonné, et c’est aux Apaches qu’ils s’identifient le plus souvent.  Comme eux, ils ont été décimés, arrachés à leur culture et remplacés par l’autre, ce maudit. Ils subissent trois attaques : celle du libertarien soixante-huitard, du capitaliste américain, et bien sûr, du musulman. Là encore, l’imagerie pour représenter l’ennemi est foisonnante et se rejoint dans un tout unifié ; le musulman « mange un kébab », soutenu par un « xénophile bobo écoutant du reggae », justifié par « un cadre trentenaire généralement divorcé ».  Le tout est de leur opposer leur propre idéal, « l’âme française et  européenne » que l’auteur considère ici comme « mythifiée », gonflée à la force d’une imagination nostalgique.

Ils s’abusent, ils décrètent qu’après quelques années passées au clan, il y a déjà de l‘histoire, du mythe. Ils entretiennent cette légende de l’homme blanc, carré dans sa vieille Aston Martin les cheveux  aux vents et  filant sur une route de campagne – le héros romantique nazi d’après-guerre. Et la baston, me direz-vous ? Pour Fight club, on attendra. L’auteur l’intègre bien évidemment au corpus culturel animant la sphère mais n’agite jamais le drapeau brun et ne parle pas d’éventuels pogroms. L’essentiel est ici : « les Identitaires croient au pouvoir performatif des images ». Le simple fait de les produire incline l’opinion, bouscule le politique, chasse l’ennemi. C’est comme écouter du Wagner après une dispute, essayez voir. C’est comme parler d’identité en temps de crise identitaire, cela peut très vite devenir moins esthétique… que bourrin !

Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, Emmanuel Casajus, L’Harmattan.

*Photo : KHANH RENAUD/SIPA. 00646939_000015.

Dans l’intimité de Rousseau et de Voltaire

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rousseau voltaire jaccard

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1. JAMES BOSWELL À MÔTIERS.

Empruntons l’identité de James Boswell pour observer les deux « monstres sacrés » du XVIIIe siècle : Rousseau et Voltaire. Boswell, fils d’un gentilhomme écossais, n’avait alors que 24 ans et, bien que balbutiant le français, il avait une espérance : celle d’être reçu par l’auteur de La Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau, condamné pour ses ouvrages et expulsé de Genève, s’était réfugié à Môtiers, dans le Val-de-Travers. Il avait, quand Boswell lui rendit visite en décembre 1764, 52 ans, souffrait d’un rétrécissement de l’urètre qui exigeait de pénibles sondages et vivait avec sa concubine, Thérèse Le Vasseur. Il jouissait de la nature alpestre, se promenait vêtu d’un éternel cafetan arménien et fuyait les importuns. Grâce à Boswell, qui notait toute conversation dès son retour à l’auberge, nous possédons une image très intime de Rousseau. Ce qui avait plaidé en sa faveur, c’était qu’il fût gentilhomme écossais. « Monsieur, lui dit Rousseau, votre pays est fait pour la liberté. J’aime vos coutumes.[access capability= »lire_inedits »] Nous nous sentons libres ensemble, vous et moi, en flânant ici sans parler. Mais deux Français ne peuvent faire cela. La France est d’ailleurs une nation méprisable. L’humanité me dégoûte. Je suis de bien meilleure humeur les jours où je suis resté seul que ceux où j’ai eu des visites. »  Les rencontres entre le jeune Boswell et Rousseau offraient un curieux spectacle. Rousseau, en proie à de violentes douleurs, avait hâte de se sonder. Aussi mesurait-il le temps dès l’arrivée de cet encombrant disciple : « Un quart d’heure !  », « Vingt minutes ! », suppliait Boswell qui, dès que Rousseau disait une phrase particulièrement émouvante, lui prenait les deux mains. Boswell s’enhardit jusqu’à demander à Rousseau de devenir son directeur de conscience. « Je ne le puis, lui répondit Rousseau, je ne peux répondre que de moi… et encore. Je souffre. J’ai besoin d’un pot de chambre à chaque instant. » Néanmoins, avant son départ, Rousseau invita Boswell pour un dîner frugal. Boswell en donne le menu, qui n’est pas si frugal : une soupe, deux viandes, un poisson, un dessert. Mais les propos furent dignes du philosophe : dès que Boswell devenait cérémonieux, Rousseau le rappelait à l’ordre. « Puis-je reprendre de ce plat ? » demandait Boswell. « N’avez-vous pas le bras assez long ? répondait Rousseau. Jouer le rôle de l’hôte est signe de vanité. Je veux que chacun soit son maître et que personne ne reçoive. » Tant de simplicité enchanta Boswell. Il s’attendait, dit-il, à trouver le grand Rousseau « sur un trône ». Au moment de se séparer, Rousseau prit Boswell dans ses bras et l’embrassa avec une évidente cordialité. « Vous m’avez montré beaucoup de bonté, dit Boswell. Mais je la méritais. » Excellent mot de la fin pour cette aimable comédie qui avait enchanté André Maurois

2. CETTE JOLIE PETITE CHOSE APPELÉE « ÂME ».

À Ferney, chez Voltaire, le décor était totalement différent. Un château, des valets de pied, des courtisans et, parfois, à l’improviste, Voltaire sortant de ses appartements en robe de chambre bleue ardoise et perruque à trois nœuds. Il accueillit le jeune Écossais avec une politesse toute mondaine et, lorsque ce dernier demanda à Voltaire s’il parlait encore anglais, il répondit : « Non, pour parler anglais, il faut mettre la langue entre ses dents et je n’ai plus de dents. » Aucune affinité de part et d’autre. Boswell se serait sans doute ennuyé si le père Adam, jésuite ami de Voltaire, n’avait détendu l’atmosphère. Le père Adam était le partenaire privilégié de Voltaire aux échecs. Et tous les jours, Boswell avait droit au même spectacle : l’affrontement entre le philosophe des Lumières et l’abbé qui célébrait la messe. Or, Voltaire ne supportait pas de perdre et le père Adam gagnait sans cesse. Voltaire se mettait à fredonner un affreux « tourloutoutou » et bombardait le jésuite avec les pièces du jeu qui s’ac- crochaient à la perruque de l’abbé, qui se réfugiait dans un placard. Voltaire hurlait alors : « Adam, ubi es ? » jusqu’à ce que le jésuite réapparaisse.  Quand on en vint à parler religion, sous l’œil malicieux du père Adam, le ton changea du tout au tout : Boswell et Voltaire s’affrontèrent. Le vieillard s’agita jusqu’à en trembler, puis cria : « Oh ! Je suis malade ; ma tête tourne… » Le père Adam, qui n’était pas dupe, détendit l’atmosphère en chantant les louanges de son ami, homme de bien, qui vénérait l’Être suprême même s’il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme. Voltaire, à nouveau enjoué, précisa qu’il ne savait pas ce qu’était cette jolie chose appelée « âme », mais que, quoi qu’il en fût, son âme avait la plus haute considération pour celle de Boswell. Il ajouta que son esprit était en paix totale. Boswell fut ému par l’évidente sincérité de ce vieillard tout proche de la mort. Il songea, en quittant Voltaire pour retourner à Londres, qu’il n’était qu’un jeune homme et qu’il lui fallait trou- ver un destin. Boswell le trouva grâce à l’illustre docteur Johnson. C’est à lui qu’il dut de passer à la postérité avec sa Vie de Samuel Johnson, considérée comme le chef-d’œuvre de la biographie anglaise.

3. LE DICTATEUR DES LETTRES

C’est dans l’arrière-boutique d’un libraire de Great Russell Street que James Boswell fit la connaissance de l’illustre Samuel Johnson, auteur d’un Dictionnaire de la langue anglaise et, sans doute, la figure la plus curieuse du XVIIIe siècle anglais. « Johnson, écrit-il, fut sous des cieux anglais et puritains le Boileau et le de Maistre de son temps. » Il le décrit comme porté à la mélancolie qu’il combattait par l’étude, la prière et les conversations de taverne. Il guillotinait intellec- tuellement tous ses adversaires. James Boswell trouva en lui tout à la fois son Voltaire et son Rousseau. Pendant plus de vingt ans, il prit soin de relever fidèlement ses propos, ses anecdotes et ses jugements volontiers para- doxaux. Et c’est ainsi qu’il fit de ce dictateur des lettres un mythe. Adepte des tavernes, qui lui faisaient oublier ses accès de mélancolie, son indolence, sa misère et les quatre malheureuses femmes qu’il entre- tenait, Samuel Johnson avait trouvé, comme Sherlock Holmes, son docteur Watson. Dix ans après sa mort, en 1784, son jeune ami James Boswell lui offrit une part d’éternité. Son œuvre accomplie, le gentleman écossais mourut à son tour à l’âge de 55 ans, tué, comme il se plaisait à le dire, par la violence de ses plaisirs et son goût gargantuesque pour les actrices frelatées. Avec Samuel Johnson, il ne cachait pas que leur sport favori était de faire « ce qu’on voulait » avec des « Vénus de carrefour » dans les rues et les parcs de Londres. L’ambition de James Boswell était que son livre révélât plus complètement Samuel Johnson que ne l’avait jamais été aucun homme. Défi relevé et, jusqu’à présent, inégalé.[/access]