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Naguima

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naguima kazakhstan film

Êtes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce… Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.

Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée ?
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Il se passe tous les jours quelque chose à l’UMP

portrait buisson entretien

La France n’a jamais eu Président et gouvernement plus impopulaires mais c’est pourtant la droite classique qui explose sous nos yeux. En quelques jours, les affaires Copé et Buisson ont en effet mis le feu à l’UMP. Autre bizarrerie : c’est, pour l’essentiel, une presse plutôt classée à droite qui a fait le boulot. Ainsi, il y a une semaine, Le Point publiait une enquête sur les méthodes présumées de Jean-François Copé. Le président de l’UMP aurait favorisé certains de ses proches dans l’organisation d’événements pendant l’élection présidentielle. Jusqu’ici, cela ne casse pas trois pattes à un canard… Mais ces proches auraient surfacturé lesdits meetings, ce qui s’avère un peu plus gênant, d’autant que le Conseil constitutionnel a rejeté les comptes du candidat Sarkozy pour dépassement du plafond de dépenses autorisé. D’autres accusations, plus graves, concernant la vente d’immeubles nationaux à un investisseur qatari lié à des proches de Jean-François Copé alors que ce dernier occupait le ministère du budget, complètent le dossier d’accusation.

En réplique, le président de l’UMP a déposé plainte pour diffamation, expliquant qu’aucune preuve n’avait été apportée par le journal encore dirigé pour quelques jours par Franz-Olivier Giesbert, qu’il accuse d’organiser une chasse anti-Copé. Nous ne pouvons évidemment qu’attendre les décisions de la justice avant de nous prononcer définitivement sur ces affaires. Toutefois, nous observons d’une part que le premier cercle des sarkozystes a soutenu Copé comme la corde le pendu, certains silences, comme celui de la « sarkopéiste » Nadine Morano se révélant assourdissants. D’autre part, la journée de lundi, durant laquelle Copé a annulé au dernier moment un passage sur RMC-BFMTV[1. Il ne faut jamais annuler un passage chez Bourdin au dernier moment. Il déteste ça. Et en mesure de rétorsion, l’intervieweur invite… Franz-Olivier Giesbert.] pour faire une déclaration solennelle avec propositions de loi, mise sous scellés des comptes de l’UMP et tutti quanti. Pour mesurer l’étendue des dégâts, il fallait écouter Alexis Brézet, directeur du Figaro, souligner le ridicule de l’allocution du président de l’UMP. Si cette journée a été pensée par ses amis communicants de Bygmalion, on peut en déduire, au moins pour cette prestation, que la surfacturation est avérée dès le premier euro dépensé par Copé !

Alors que les éditorialistes se demandaient jusqu’à quand Copé pourrait se maintenir à la tête de l’UMP, Le Canard Enchaîné confirmait – pièces à l’appui – un autre scoop du Point, éventé il y a quelques semaines. Contrairement aux dénégations de Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy enregistrait bien des conversations à l’Elysée pendant des réunions auxquelles participait notamment le Président de la République. Et le site Atlantico, lui aussi classé à droite, de mettre en ligne ce matin plusieurs extraits des fameuses conversations enregistrées par le conseiller. Cette fois-ci, le premier cercle sarkozyste a réagi, Brice Hortefeux et Henri Guaino dénonçant « la trahison » et le « viol » du secret présidentiel.

Quoi qu’il en soit, on peut déjà formuler quelques conclusions politiques. Le théoricien de la campagne identitaire de l’ex-président a d’ores et déjà terminé sa carrière de conseiller politique. Au-delà de sa personne, tous ses proches, comme Guillaume Peltier, pourraient subir des dommages collatéraux. Liée à l’affaire Copé, lequel  prêtait parfois son oreille à Buisson, le scandale des enregistrements porte un sacré coup à la stratégie buissonienne. Ses pourfendeurs, de Jean-Pierre Raffarin à NKM en passant par Alain Juppé et François Baroin, auront beau jeu de la disqualifier en brandissant les pratiques de son inspirateur. Et si Sarkozy revient en 2017, il ne pourra pas refaire la même campagne qu’en 2012. Cela tombe bien : depuis quelques temps, on parle d’un retour recentré. Et si, comme Marine Le Pen le prédit, l’ex-président ne revient pas, Alain Juppé pourrait (re)devenir, à 68 ans, le nouveau chef, ce qui ouvrirait un boulevard à droite à la présidente du FN.

Car si la fameuse stratégie de Buisson se trouve médiatiquement disqualifiée, elle reste peut-être la plus efficace pour contenir la poussée mariniste. Resterait alors une carte à jouer pour l’UMP, celle initiée l’automne dernier par François Fillon et moquée par le tout-Paris médiatique.

Fillon a toujours gardé des distances avec Buisson mais avait tenu à faire savoir qu’il était lui-même « beaucoup plus à droite qu’on ne le disait ». L’ancien Premier ministre avait même fait évoluer sa position par rapport au FN, semant le trouble parmi quelques amis. Qui sait si cette stratégie-là n’aura pas été plus habile qu’il n’y paraissait aux yeux des éditorialistes ? En se plaçant au centre de gravité[2. Fillon confirme encore ces derniers jours sa droitisation dans un entretien accordé à La Croix.] de la droite et en misant tout sur des primaires qui demeurent aujourd’hui la seule planche de salut pour que l’UMP accède au second tour dans trois ans, François Fillon n’est-il pas le seul adhérent de l’UMP à sortir vainqueur de cette séquence médiatique ?

Sollers le survivant

philippe sollers portrait

Vous n’aimez pas Philippe Sollers ? Cela arrive. Vous ne seriez pas les premiers. De grands esprits, avant vous, ont été ses ennemis féroces, souvent après des amitiés orageuses : Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier et Philippe Muray pour ne citer que ceux qui furent ses exacts contemporains, ses pairs.

Mais c’était une autre époque, une époque de géants. Les détestations avaient du style. Lisez plutôt. De Roux ? « Parce qu’il exerce une autorité religieuse sur ses milices, Sollers qui a de la morgue s’enfonce applaudi dans le dérisoire et les entrechats comme le général Bokassa dans ses peines d’amour. » Jean-Edern ? « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues – cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. » Muray ? « Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. » Et pourtant, une fois qu’on a laissé faire le temps, on s’aperçoit que ces quatre écrivains nous sont aussi indispensables les uns que les autres. Au fond, ils disent la même chose, ou presque.[access capability= »lire_inedits »]

Tous sont un peu, beaucoup, à la folie, réactionnaires. Tous ont compris que notre époque était détestable parce qu’elle déteste de plus en plus la littérature, la solitude, l’intimité, le secret, l’écart, les paysages choisis, les rencontres amoureuses, bref qu’elle est, cette époque, d’une incroyable lourdeur, pour reprendre les termes de Céline, leur grande admiration commune.

On peut désormais, dans nos bibliothèques, laisser le vivant côtoyer les morts sans crainte de vexer les fantômes des derniers. Sollers, qui aime autant la théologie que les bains de mer dans l’Atlantique, s’amuse peut-être que ces écrivains, qui ont en commun d’avoir joyeusement péché contre l’espérance, ne connaissent ni l’enfer ni même le purgatoire, mais se retrouvent tous au paradis de la postérité. Ce qui prouve que l’histoire littéraire tient aussi de la divine comédie.

Seulement voilà : Sollers, lui, vit encore. Ce n’est pas évident de survivre à ses ennemis, pour un écrivain. Les morts, on peut les relire sereinement alors qu’on ne fait que lire les vivants. Et puis Sollers n’a pas peu contribué à faire disparaître l’écrivain derrière le mondain, le lettré derrière l’intrigant, le subversif derrière le puissant : jamais à l’abri du livre de trop, de la répétition stérile, de l’autopastiche exténué, du dérapage sur les plateaux télé, des querelles de chapelles, des intrigues d’arrière-cuisine éditoriale, des engagements politiques absurdes ou ridicules entre Mao et Balladur.

Et, de fait, c’est sur Sollers, aujourd’hui, que se commet un petit livre acide, drôle et insolent comme le Tyrannicide de Giulio Minghini. Dans Tyrannicide, Minghini – excusez du peu – décide de faire assassiner Sollers par un écrivain frustré qui envoie une longue lettre haineuse à celui qui refuse obstinément de l’éditer. L’écrivain en question, professeur névrosé qui vit seul avec sa mère, n’admet pas que Sollers ait ignoré son roman indéfiniment remanié.

Tyrannicide est délicieusement ambigu. En effet, la folie de son narrateur, sa mégalomanie, ses lectures mal digérées discréditent a priori ses propos sur Sollers, et pourtant on ne peut s’empêcher de rire devant la cruauté du trait, voire de lui trouver parfois une certaine pertinence. « Mandarin égocentrique », « faux agitateur des lettres françaises », « subversif en pantoufles » sont parmi les qualificatifs les plus doux de Tyrannicide qui, au passage, taille aussi au hachoir les penseurs structuralistes qui firent longtemps le miel de Sollers : « Michel Foucault, l’historien pédéraste de la folie, Derrida, l’onaniste syllabique, ainsi que Lacan, bien entendu, le plus abscons et prétentieux des oracles modernes. » À la lecture de cette lettre psychotique, on se dit que seul un grand écrivain, paradoxalement, peut exercer cette fascination négative et s’offrir le luxe d’une haine de cette qualité-là.

On ne sait pas si, par ailleurs, Giulio Minghini lira le dernier roman de Sollers, Médium, mais il devrait. Médium est une réussite insolente après les deux ou trois derniers romans où l’on sentait comme un essoufflement, sinon plus. Peut-être parce que Sollers s’est enfin complètement libéré du souci, certes de plus en plus vague chez lui au cours des années, de raconter une histoire.

D’une certaine manière, mais une manière soyeuse, lumineuse, sensuelle, il renoue avec ses expériences formelles des années 1970, période H ou Lois, et transforme le roman en une suite de variations, ce qui ne surprendra pas chez un homme qui aura passé une bonne partie de sa vie à écouter Bach.

On est, dans Médium, à Venise ou à Versailles. On est dans l’hier de l’enfance ou l’aujourd’hui de la vieillesse qui vient. On vit dans un quartier excentré, on a ses habitudes avec une masseuse complaisante et une Lolita de trattoria. On chante le bonheur d’être au monde et d’avoir, comme le conseille Spinoza, su rendre « son corps apte au plus grand nombre d’actions afin d’avoir un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». Il est beaucoup question de clefs, dans Médium, parce que Sollers cherche et trouve celle du Temps en relisant Saint-Simon, Proust, Voltaire, les poètes chinois.

Oui, on comprend que cela puisse agacer, cette extraordinaire aptitude au plaisir, au pas de côté, au rire, à la virtuosité poétique. Variation, oui, mais illumination aussi, comme chez Rimbaud, cet autre génie tutélaire sollersien. Intelligence de l’éternité, qui est la mer qui s’en va avec le soleil, intelligence du placement comme se place un sniper du sens : « À cet instant, j’ai trente ans, je suis à Venise, cet angle du soleil en sait long sur moi. » Et aptitude, toujours, malgré tout, malgré les cabales et complots de la République des lettres, à la critique du monde tel qu’il ne va pas. L’ennemi de cette joie qui demeure en lui, dans Médium, Sollers l’appelle la folie. Elle est généralisée, protéiforme, totalitaire : « La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. » Il faut donc d’urgence écrire un manuel de « contrefolie » avec des exercices pratiques que le lecteur découvrira et appliquera s’il le souhaite.

Notre préféré ? « Se laisser enfermer le soir, une fois par an, dans la basilique San Marco, à Venise. Dormir dans un coin, en attendant un tout autre matin. »[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA. 00631462_000010

États-Unis, le Grand Satan des manuels scolaires

etats unis drapeau

« Le 11-Septembre, c’est une arnaque ! » À la sortie de ce collège de Noisy-le- Grand, dans le 93, les avis des élèves sont tranchés. À Nice, même son de cloche : « Le World Trade Center, c’est la CIA. » D’où viennent ces atterrantes certitudes ? D’internet évidemment, mais, plus surprenant – et plus inquiétant –, elles se nourrissent aussi des manuels scolaires.[access capability= »lire_inedits »]

Les thèmes, les légendes et les exercices proposés laissent souvent entrevoir une vision politique des événements radicalement critique vis-à-vis des États-Unis, décrits comme une hyperpuissance manipulatrice, menteuse et belliqueuse, prête à tout pour s’emparer des puits de pétrole du Proche-Orient : sans aller tout à fait jusqu’à l’anti- américanisme primaire, les livres conçus pour instruire les élèves laissent une large place au doute, contribuant aux ravages des théories du complot.   Les attentats et leurs conséquences faisant partie du programme surchargé de première – plus de cent cinquante ans d’Histoire ! – ne bénéficient pas du même traitement selon les éditeurs. Dans le manuel Magnard[1. Terminale S, Histoire-Géographie, programme 2012, éditions Magnard »], plutôt discret sur le sujet, « Le 11-Septembre et ses conséquences » est un  sous-chapitre concis d’un vague dossier intitulé « Les États-Unis face à leurs défis contemporains, 1991-2011 », qui insiste sur le caractère symbolique de la cible (les tours jumelles) et la personnalité belliqueuse de George Bush. Message subliminal : les États-Unis l’ont bien cherché ! En revanche, on trouve peu d’éléments sur le régime taliban et sur celui de Saddam Hussein – et pas un mot sur le gazage des Kurdes par ce dernier en 1988 (trois ans avant le début de la période couverte par ce chapitre). Belin consacre, pour sa part, deux doubles pages au sujet[2.« Programme 2012 Histoire Géographie TERM S, éditions Belin », pages 80, 81 82, 83 : « Le 11 septembre 2001 et ses conséquences » ; « La puissance remise en question (1989-2008) ».]. Ici, le récit insiste sur le déclin des États-Unis, tout en critiquant sévèrement l’hégémonie américaine, le 11-Septembre étant présenté comme le point culminant de la contestation de cette hégémonie. Les titres des paragraphes évoquent des tracts altermondialistes : « Répondre au 11-Septembre par la guerre » ; « Les ambitions américaines au Moyen- Orient » ; « Les USA tombent dans le piège » ou « Obama vers une Amérique post-impériale ? ». Les légendes des photos sont également mobilisées pour soutenir ces interprétations :

« Comme Pearl Harbor, qui marque le début de la Seconde Guerre mondiale, les attentats du 11 septembre 2001 doivent être considérés comme le début de la Quatrième Guerre mondiale (la Troisième étant la Guerre froide), peut-on lire sous la reproduction de la « une » de The Economist sur les attentats. « C’est un petit peu provocateur, concède Olivier Caruso, professeur au lycée Marc-Chagall de Reims, qui a participé à la rédaction de ce manuel. Il s’agit de susciter l’intérêt des élèves plutôt que de montrer les méchants islamistes et les gentils Américains. » C’est ce qu’il appelle l’« apprentissage de la complexité ». « Les élèves sont à même de comprendre que l’on retrouve la même dramaturgie que le 7 décembre 1941 [date de l’attaque de Pearl Harbor] », ajoute- t-il. Comprenez : le 11-Septembre fut un prétexte pour entrer en guerre au Proche-Orient.

Le 11-Septembre, un prétexte ? Le manuel Nathan[3. « Histoire 1re L,ES,S, programme 2011 éditions Nathan, collection Guillaume Le Quintrec »] joue, lui, à fond sur le « choc des civilisations ». La définition du salafisme donnée dans l’introduction du chapitre sur le 11-Septembre donne le ton : « L’islamisme ou le salafisme est une réaction à la colonisation européenne pour “réveiller la civilisation musulmane”. » S’agit-il de cultiver l’esprit critique des élèves en les invitant à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui est dit par les médias ou les institutions ? Peut-être, mais la pente qui conduit du scepticisme de bon aloi au relativisme obtus, voire au négationnisme délirant, est glissante, et certains n’hésitent pas à s’y engager. Michel Dupuis, professeur d’histoire dans le Nord, aime citer une phrase de l’historien américain Howard Zinn, devenu la vedette malgré lui des révisionnistes du 11-Septembre : « Les versions officielles des événements historiques devraient toujours être remises en question. » Le problème est que cette saine évidence conduit le professeur à asséner sa propre version en reprenant sans précaution l’idée que les attentats ont servi de prétexte à une série d’interventions au Moyen-Orient. Certes, ce point de vue n’est pas en soi illégitime. Encore faut-il qu’il soit présenté comme l’une des interprétations possibles. Faute de quoi, on imagine aisément la conclusion que peuvent en tirer des élèves déjà perméables aux lectures conspirationnistes : si les attentats ont servi de prétexte, n’ont-ils pas été perpétrés par ceux qui y avaient intérêt ?  Ce pas a presque été franchi, en 2013, par un professeur d’histoire au lycée professionnel Maxime- Belbou de Cagnes-sur-Mer, lors d’un cours sur la puissance américaine : « Le 11-Septembre, expliquait-il, est l’œuvre des lobbies de l’armement et de la finance », révélant une curieuse prédilection pour  les « thèses » de Thierry Meyssan. D’autres vont plus loin encore, utilisant leur statut et l’influence qu’il leur donne sur de jeunes esprits pour distiller leurs théories délétères. Aujourd’hui étudiante, Caroline Sue n’a pas oublié les diatribes de son prof d’histoire de terminale, il y a deux ans, au lycée D’Estienne- d’Orves de Nice, dénonçant avec virulence la version prétendument « officielle » du « 11/9 ». Et cette propagande ne se limite pas aux cours d’histoire. Dans le même établissement, poursuit-elle, « dans un cours sur les chutes, un prof de chimie réalisait des expériences miniatures qui contredisaient les hypothèses communément admises sur l’effondrement des tours jumelles. »  Qu’on ne croie pas, cependant, que l’hostilité à l’Amérique ne se manifeste que dans le traitement du 11-Septembre : l’anti- américanisme apparaît souvent comme une quasi-évidence, un point de vue implicite et naturel.  Ainsi, dès le collège, les élèves peuvent lire, dans un manuel de troisième édité par Magnard, que « polluer, c’est bon pour la santé des États-Unis ». En 2007, au cours d’un colloque, des professeurs allemands avaient pointé du doigt l’anti-américanisme des manuels scolaires français. Il est vrai que la résistance à l’hégémonie américaine est l’une des composantes de notre histoire et de notre culture politiques. On peut s’en réjouir ou s’en désoler. Mais quand cette humeur nationale est mobilisée au service de la réécriture de l’Histoire par ceux qui sont chargés de la transmettre, il y a péril en la demeure. L’École devrait enseigner l’art du doute et de la nuance, pas encourager les élèves à avaler tous les bobards susceptibles de les conforter dans leur vision binaire du monde. Ce n’est pas seulement la vérité académique qui est en jeu : en inculquant à nos jeunes la détestation de l’Amérique, on encourage finalement celle de la France.[/access]

*Photo: Oded Balilty/AP/SIPA. AP21084907_000010

Carême : nous ne sommes rien, soyons fous!

Aujourd’hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême. Je sais que tout le monde s’en fout, et que les religions minoritaires dans cette grande République font l’objet au mieux de l’indifférence, au pis des sarcasmes. Je ne doute pas que M. Delanoë, encore maire de Paris pour peu de temps, ne se fendra pas d’un communiqué digne de l’Aïd pour saluer les quelques morts-vivants, les zombies, comme dit plaisamment Emmanuel Todd, qui prient encore la Trinité. Manquerait plus qu’on replante Irminsul sur le Champ de Mars pour complaire aux vieux Saxons ou que Toutatis ait son temple décoré de gui dans la forêt des Carnutes aux frais du contribuable.

Non, rien ne viendra de l’Hôtel de Ville, entre la Tour Saint-Jacques et Saint-Gervais, encore moins de l’Elysée – de toute façon, les cendres, ça ne tient pas sur les casques de scooter. Médiocre humiliation en passant, le Jardin d’acclimatation organise pour ce mercredi de pénitence un Carnaval brésilien : « Alors tous à vos déguisements ! Optez par exemple pour les tenues des joueurs de foot de la « Seleçaõ », pour une tenue de capoeira ou encore une belle robe de samba ! » Sans doute pour respecter le décalage horaire et laisser l’immense communauté brésilienne de France rejoindre par l’esprit ses parents éloignés.

Mais après tout, la faute à qui si Paris ignore le Carême et Mardi gras ? Sans doute à la pusillanimité de son Eglise qui toute à son affaire de déritualisation totale et de modernisation à marche forcée préfère aux chahuts cycliques les réunions néoniques de salles paroissiales. Sans me vanter, pour citer le Président de Koch, il y a des années que je prêche dans le désert bitumineux de la Ville la réinvention d’un carnaval digne de ce nom. Oh non, pas dans le code couleur Manif pour Tous, rose bonbon et bleu ultramarin, non, un carnaval, un vrai, qui ridiculiserait enfin la Gay Pride et son ridicule attelage mi-marchand, mi-militant.

Jugez donc : les catholiques étant presque les derniers à conserver leurs rejetons monstrueux, on ferait défiler dans un chaos général mongoliens, pieds bots, femmes à barbe, hommes serpents, polyomélitiques, myopathes à roulettes et autres siamois squameux au son des chars sans Glorious et dans le fumet entêtant des saucisses gratuites. Une vraie Cocagne. Tout serait permis, de toute façon on aurait quarante jours pour réparer les vitrines des commerces saccagés et éteindre l’incendie des ministères. Nos seigneurs les évêques de Paris seraient décalottés, promenés en chemise nus pieds et la corde au cou. Il y aurait quelques dizaines de noyés dans la Seine et des touristes hollandais pendus au réverbère. La vraie vie, quoi, la bacchanale, la saturnale, la lupercale. Après, on pourrait commencer de prier.

Ukraine : Réalistes et indignés

poutine crimee ukraine merkel hollande

« L’intervention russe en Crimée a des relents de guerre froide ». C’est la remarque qui ouvre une bonne partie des analyses consacrée à la crise de Crimée et je ne dérogerais donc pas à la règle en ouvrant cet article par le même constat. De toute façon, vue d’Europe de l’ouest, la politique russe a toujours un peu des relents de guerre froide, et ce depuis que la guerre froide est finie ! Si on allait chercher plus avant dans le temps, on se rendrait peut-être compte que les relations russo-européenne avaient comme un air de guerre froide avant la guerre froide. D’autres comparent aussi la politique de Poutine aux coups de force hitlériens des années 1930. En somme, pourrait-on remarquer, l’Europe, à force de vouloir croire en son avenir, avait fini par oublier qu’elle avait aussi une histoire ; une histoire qui n’est pas toujours prisonnière des manuels et des documentaires de l’INA mais qui peut aussi à l’occasion lui sauter à nouveau à la gorge et lui causer quelques suffocations. Ce n’était pas arrivé sur le continent depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, et encore nous étions-nous empressés de ranger cette désagréable série de conflits, qui avaient tourné en ridicule la solidarité européenne, sur l’étagère de la fin de l’histoire, entre « turbulents Balkans » et « turbulences post-titistes ». Avec la Crimée, Poutine est venu rappeler aux Européens que la guerre froide a existé, mais aussi la Russie, l’antique conflit pour l’accès à la Mer noire, les rivalités incessantes autour de cet orient russo-européen et tout un tas d’autres choses que l’on croyait définitivement enfermées à double tour dans des placards d’archives poussiéreuses.

Quelle déception ! Alors que l’on craignait que la grande célébration internationale du sport et de l’olympisme soit gâchée par quelques terroristes ou fanatiques que « l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à Sotchi par Vladimir Poutine » n’aurait pas dissuadé de venir se faire sauter en l’air à l’occasion, c’est l’organisateur lui-même, le pays hôte, le gros ours russe mal léché et vraisemblablement pas apprivoisé qui a tout fichu par terre en se servant même, selon toute vraisemblance, de la couverture offerte par ces Jeux Olympiques pour commencer à déployer les forces « pro-russes » qui tiennent aujourd’hui Simféropol. Il suffit de regarder une carte. Par voie de mer, de Sotchi à Sébastopol, il y a à peine un peu plus de 450 kilomètres. Dans le voisinage immédiat d’une des plus grandes bases maritimes russes, il n’a pas dû être très difficile d’acheminer quelques athlètes déterminés jusqu’en Crimée en se livrant à une forme de biathlon un peu plus militaire que sportive, d’autant plus discrètement que l’important dispositif de sécurité déployé à Sotchi permettait à Vladimir Poutine de positionner en toute discrétion les forces militaires qui se sont révélées parfaitement opérationnelles, de part et d’autre de la frontière, dès le début de la crise. C’est rageant mais il est fort possible que les Russes aient profité de la liesse générale pour glisser au nez et à la barbe de tout le monde quelques spetznaz – troupes paramilitaires russes -en Crimée. Pendant que la France réalisait son triplée historique en ski-cross, d’autres s’activaient dans l’ombre à faire tomber d’autres records de vitesse. Quand on pense qu’en janvier dernier, les Etats-Unis proposaient encore de bon cœur à leur nouvel allié de lui prêter un ou deux navires de guerre pour assurer la sécurité en Mer noire. Qu’elle semblait loin la guerre froide alors.

Si l’on s’intéresse d’ailleurs à la manière de procéder, on remarquera d’ailleurs que le surgissement soudain des fameux « soldats sans insignes » est une vieille technique employée par le KGB à chaque fois qu’il a été nécessaire de procéder à une opération de « normalisation » et de faire rentrer un pays frère dans le rang selon les bons principes de la doctrine Brejnev. On trouve notamment des descriptions tout à fait intéressantes de ces manœuvres de subversion, voire de coup d’Etat éclair, dans les fameux dossiers afghans qui, bien avant Bradley Manning et Edward Snowden, avaient permis à l’ex-agent du KGB, Vassili Mitrokhine, de provoquer un peu de remue-ménage dans le monde des services de renseignements[1. The Mitrokhine Archiv. The KGB in Europe and The West, Paris, Fayard,‎ 2000.]  Mitrokhine décrit la manière dont les agents du KGB ou les Forces Spéciales s’infiltraient préventivement dans un pays et recrutaient sur place très rapidement quelques supplétifs motivés pour former au moment idéal des forces « pro-soviétiques » et des manifestants qui interviennent au moment opportun ainsi que des renforts de troupes impossibles à identifier. Evidemment, ce genre de pratique est réprouvée par la convention de Genève but business is business.

La nouvelle « guerre froide » aujourd’hui déclenchée par Vladimir Poutine met au plus mal la cohérence diplomatique des occidentaux. En dépit des déclarations très matamoresques de John Kerry, les Etats-Unis semblent adopter une position plutôt attentiste derrière laquelle on croit discerner un certain embarras. Dans le cadre de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP),  la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont-ils pas signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissaient l’intégrité du pays dans les termes suivants : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Tout va bien puisque les soldats présents en Crimée sont des effectifs « pro-russes ». Tant que personnes ne les reconnaît effectivement comme des militaires russes, l’honneur est sauf. Vladimir Poutine n’a plus qu’à attendre un éventuel référendum sur l’autodétermination de la région de Crimée qui ne contreviendra pas aux traités internationaux et fera rentrer la Crimée dans son froid giron.

Quant à l’Ukraine, si le FMI peut pour le moment voler à son secours, qui peut dire si les Européens accepteront de lui venir en aide après avoir refusé cette aide pendant des mois à la Grèce, pourtant pays membre ? L’Allemagne a semble-t-il déjà marqué sa préférence en accueillant avec beaucoup de générosité l’ancienne dirigeante Ioula Timochenko, pas si injustement accusée de corruption, pour lui permettre de se soigner sur son territoire. Il faut dire qu’au contraire de François Hollande qui s’est montré parfaitement inexistant jusque-là, Angela Merkel a occupé le front diplomatique très tôt pour proposer une médiation à Vladimir Poutine. Le retour de la guerre froide, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire pour tout le monde…

*Photo : Sergei Grits/AP/SIPA. AP21534858_000059.

Corée du nord : L’entrouverture malgré Kim?

kim jong un

Des études en Suisse pas si lointaines – Kim Jong-un avait 28 ans lorsqu’il succéda à son père, en 2011 –, une belle épouse avec laquelle il s’affichait, sa présence à un spectacle de variétés où apparaissaient Mickey et Donald : non, ce garçon ne pouvait être bien méchant.

En réalité, ces personnages de bande dessinée venus tout droit d’Amérique ne prouvaient pas que la Corée du Nord s’ouvrait à l’Occident, mais plutôt que Kim Jong-un était le chef incontesté du pays et qu’il ne verrait pas, lui, sa carrière mise en cause pour des futilités comme son frère aîné, écarté du pouvoir pour s’être fait bêtement reconnaître, quelque temps avant, à Tokyo où il comptait justement visiter Disneyland. Pourquoi alors se priver d’un pied de nez à ce frère qui, d’ailleurs, entre deux soirées dans les casinos de Macao, se moque ouvertement de la direction nord-coréenne ?[access capability= »lire_inedits »]

Le jeune espoir, en même temps qu’il manifestait son sens aigu de la famille en faisant bientôt exécuter un oncle, dont la lignée familiale n’était pas aussi brillante que celle de sa femme, soeur de Kim Jong-il, s’avérait un fidèle continuateur d’une tradition déjà ancienne, notamment illustrée par le coup de piolet enfoncé dans le crâne de Trotski sur ordre de Staline, ou les humiliations et l’enfermement de Liu Shaoqi par Mao. La Corée du Nord est issue du monde communiste et en a gardé les traits les plus significatifs : les purges, par exemple.

Au cas où nous l’aurions déjà oubliée, l’incroyable escalade de menaces proférées, au printemps 2013, par le petit prince récemment promu contre les États voisins, les bases américaines, le territoire même des États-Unis, nous rappelle – tout comme la récente exécution de son oncle, faux régent respecté et vraie scorie de la société, nous dit-on à Pyongyang – la violence endémique de l’État nord-coréen.

On peut même parler de barbarie. En novembre 2013, à Wusan, un port de la côte ouest de la Corée du Nord, dans un stade plein comme un oeuf, 80 et quelques personnes ont été publiquement exécutées. Leurs crimes ? La police avait trouvé sur elles ou dans leur appartement des DVD, des CD, des clefs USB contenant des images venues de Chine et de Corée du Sud. Violent, barbare, l’État n’est pas insensé pour autant. Il sait que les échos du monde extérieur, qui circulent de plus en plus sous le manteau en Corée du Nord, représentent un grand danger : celui de voir la population cesser de croire à la propagande officielle et d’adhérer au salmigondis communisto-nationaliste, l’idéologie du « juche[1. « Juche » ou « djoutché » : mot coréen qui renvoie à l’idée d’identité, de souveraineté, voire d’autosuffisance. Cette idéologie du « juche », imposée du temps de Kim Il-sung, au milieu des années 1970, allie le communisme et la mystique nationaliste dont le leader incarne la synthèse. Les autorités de Pyongyang ont fait de 1912, année de la naissance de Kim Il-sung, premier dirigeant de l’État, le début de « l’ère du juche ». Nous sommes donc en l’an 102 de cette heureuse ère nouvelle…]» qui a remplacé le marxisme-léninisme. L’unité idéologique vaut bien quelques exécutions…

La fermeture des frontières, une presse écrite aux mains du Parti unique, des postes de radio bloqués sur les seules stations autorisées, des gamins chantant dès leur plus jeune âge des éloges dithyrambiques du « Leader », 35 000 statues des Kim, père et fils : tout cela visait à convaincre une population captive qu’elle était au paradis et que le monde entier lui enviait ses magnifiques dirigeants. Mais aujourd’hui, les murs de la prison se fissurent. On peut comparer, et la comparaison est rarement à l’avantage de la Corée du Nord.

Pour comprendre cette timide « entrouverture », il faut remonter à la fin des années 1990. Un phénomène inouï advint alors en Corée du Nord : sans guerre, sans campagne délirante lancée par l’un de ses dirigeants – dans le genre du « Grand Bond en avant » en Chine, en 1962 –, le pays s’enfonça lentement mais sûrement dans la pire famine de la fin du xxe siècle. Elle provoqua au moins 500 000 morts, et peut-être bien plus. Malgré les efforts du Programme alimentaire mondial de l’ONU, malgré l’aide des « impérialistes » et de leurs « valets » de Séoul, les autorités furent dépassées. Le système de distribution rationnée de la nourriture s’effondra. Il ne restait plus à la population qu’à compter sur elle-même pour survivre.

C’est ce qu’elle fit, passant en contrebande vers la Chine des antiquités, des pièces de métal retirées des usines (la moitié ne fonctionnant plus, la chose était facile), des herbes médicinales, des vêtements coupés et cousus à la maison et bien d’autres choses encore. On vendait aussi sa force de travail, et on revenait après quelques mois avec de l’argent chinois (largement accepté en Corée du Nord depuis) ou du riz pour nourrir sa famille – et aussi avec des souvenirs éblouis sur le niveau de vie et même la liberté dont jouissait la Chine.

On cultivait aussi des légumes en douce, en dehors des fermes collectives, et malgré la pauvreté des sols et l’absence de moyens techniques, on en vint rapidement à produire de quoi alimenter des réseaux souterrains vers la Chine ou des vendeurs sur les marchés qui surgissaient ici ou là dans les villes coréennes. Sans doute, tout cela était illégal. Une couturière à domicile, un vendeur sur un marché non autorisé, a fortiori un contrebandier, risquaient gros. Mais la vie était dure aussi pour les policiers, les soldats ou les contrôleurs dans les trains. Aussi acceptaient-ils de fermer les yeux moyennant bakchich.

Les années ont passé. Les trafics ont continué. Ils se sont même amplifiés. Le petit capital amassé peut aujourd’hui servir à ouvrir un restaurant – officiellement d’État, bien sûr, en fait une entreprise privée – une société d’import-export de tissus ou de transport, voire d’extraction de minerais. Que font les fonctionnaires de l’État ? Rien, bien souvent : ils continuent de fermer les yeux tout en prélevant leur dîme au passage – et tout le monde est content. Le socialisme nord-coréen est préservé. La croissance reprend, faiblement, mais elle reprend. L’État touche finalement bien plus que ce qu’il toucherait si le système était respecté car la production et les bénéfices à ponctionner seraient moindres. Petit à petit, une élite « économique » s’est constituée, qui verrait d’un bon oeil l’abolition de la planification et de la collectivisation ainsi que l’officialisation du statut privé des entreprises qu’elle dirige de facto.

 L’avenir du pays n’est plus aux seules mains de l’État. La population n’est plus ce qu’elle était. Sa foi dans ses dirigeants et leur idéologie s’est beaucoup érodée. Même la peur a un peu reculé. Être appréhendé lors d’une tentative de franchissement de la frontière ne conduit plus en général à la mort ni au camp pour des années. Et si 85 malheureux ont payé cher, devant une foule invitée à crier sa haine, le regard qu’ils ont jeté sur la vie qu’on mène ailleurs, de nombreux témoignages révèlent que des gens se sont tirés de bien mauvais draps grâce à un cadeau glissé dans la main d’un agent de la Sécurité, lors d’un contrôle à domicile, par exemple.

Cependant, l’élite économique a de quoi être partagée sur l’ouverture qu’elle appelle de ses voeux. Qu’aurait-elle à gagner si – comme c’est probable en cas d’effondrement du Nord – la Corée du Sud organisait l’unité de la péninsule sous son égide ? Les patrons marginaux et mal armés du Nord pourraient-ils alors résister à la concurrence d’entreprises modernes et dynamiques ? Un autre facteur joue contre les perspectives de changement : la Chine veut bien d’une stabilisation de la péninsule coréenne, mais pas d’un effondrement du Nord, car elle ne tient guère à voir une Corée réunifiée et pro-américaine à ses frontières.

Les dirigeants actuels de la Corée du Nord restent partisans du statu quo qu’ils peuvent imposer grâce à un appareil de contrôle, de surveillance et de répression de premier ordre. Doté de moyens modernes – informatiques notamment – pourvoyeur de camps et de prisons (le nombre des premiers a baissé, mais celui des prisons a beaucoup augmenté), cet appareil répressif reste redoutable face à une population encore très dispersée, très atomisée par soixante ans de régime totalitaire. Il est capable de rappeler brutalement, comme il l’a fait à Wusan, qu’il tient encore les rênes. Ne rêvons pas : l’effondrement du régime nord-coréen n’est pas pour demain…[/access]

* Photo: Yonhap News/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31272588_000001

 

Pologne : Un passé qui ne passe pas

ida pologne film

Ida, qui vient de sortir sur les écrans, a été couronné au London Film Festival 2013. Pawel Pawlikowski,  réalisateur d’origine polonaise qui vit entre Londres et Paris, réalise avec Ida son premier long métrage sur sa terre natale qu’il a quittée en 1971. Ayant glané de nombreux prix en tant que documentariste, il s’est signalé par ses précédents longs métrages, Transit Palace/Last Resort (1998), My Summer of Love (2004), La Femme du Ve (2011), qui ont révélé au grand public des actrices jusque-là inconnues. Le teint translucide, le regard immobile dans un visage triangulaire, fossette au menton, Agata Trzebuchowska, qui interprète le rôle principal d‘Ida, donne une grâce émouvante à ce voyage sinistre dans la Pologne transie et misérable de 1962, avec ses plaines glacées et ses murs lézardés. Et son silence de mort.

Tourné dans un cadrage presque carré, Ida est une symphonie de gris sur le mutisme d’une génération au lendemain de la guerre et sur les crimes dont la Pologne a été le théâtre, confondant dans un même silence toutes les atrocités, celles de la guerre et celles du communisme. Certes, c’est un film sur le passé de la Pologne mais qui passe pratiquement sous silence l’antisémitisme polonais traditionnel, largement entretenu par l’Eglise comme chacun sait, dont le prestige paraît intact en ces années soixante. Or les deux personnages principaux sont juifs : Ida, une jeune novice de 18 ans, et sa tante Wanda la Rouge, redoutable procureur des sombres années staliniennes, dont le réalisme cynique illustre toute une époque. L’ange et le démon, les deux faces d’une même pièce. Autant dire qu’elles n’ont rien de juif à part la naissance et leur famille assassinée. Ce sont donc deux femmes qui nient ou ignorent leur identité et qui symbolisent, malgré tout, la population juive polonaise martyrisée par les Allemands et les Polonais (jusqu’en juillet 1946, le pogrom de Kielce).

Sœur Anna est une orpheline élevée au couvent. Quelques jours avant qu’elle ne prononce ses vœux, la mère supérieure intime à la jeune fille de rendre visite à sa tante Wanda, dont elle ignorait l’existence : « C’est ta seule famille. » Anna découvre alors Wanda (Agata Kulesza), ancien procureur communiste déchu, un personnage odieux qui connaît tous les secrets et sait faire parler les menteurs. Vodka, clopes et aventures sans lendemain, Wanda révèle à sa nièce sa véritable identité : « Ton vrai nom est Ida Lebenstein. Les sœurs ne te l’ont jamais dit ? Tu es donc une nonne juive ! »

Wanda décide d’accompagner la jeune fille qui veut dire une prière sur la tombe de ses parents assassinés dans les bois, derrière leur village. Pas si simple. Il n’y a pas de tombe et le voyage sera long avant qu’elles puissent enfouir les restes de leurs proches dans un cimetière juif visiblement à l’abandon. Face à l’horreur, Ida reprend le chemin du couvent, et on comprend sans peine qu’elle ne donne pas cher des plaisirs d’ici-bas. Désormais rattrapée par son terrible secret, Wanda s’effondre. Elle serre sa nièce dans ses bras avant de la déposer devant son couvent, son refuge : « Ta mère aurait aimé ce que tu es devenue. »

Étrange réflexion. C’est oublier un peu vite le comportement du Vatican après la guerre. En effet, l’histoire d’Ida paraît s’inspirer des nombreux témoignages sur les enfants cachés dans des institutions catholiques polonaises ou chez des particuliers par leurs parents ou des associations. Il est impossible d’en évaluer le nombre et de savoir combien ont survécu. Dans certains cas, l’Eglise a refusé de les rendre aux familles ou prétendait qu’ils étaient morts ou avaient disparu. Le refus était d’autant plus ferme si les enfants avaient été baptisés (on se souvient de l’affaire Finaly en France). Après leur avoir sauvé la vie, l’Eglise entendait sauver leur âme. Kidnapping, dirait-on aujourd’hui.

Loin de faire un film sur la mauvaise conscience de la Pologne des années soixante, Pawel Pawlikowski parle de l’impossible oubli, de la mémoire têtue, et de la mesquinerie humaine : la vengeance, la peur, la faim. Et des effets pervers d’une idéologie athée qui a dépouillé la commissaire au peuple de tout sentiment d’humanité, et de toute espérance de pardon et de rachat. Wanda n’oublie pas ses crimes commis légalement au nom du peuple — mais ce qui la torture, c’est la mort de son enfant assassiné. L’assassin qui se livre à un marchandage minable (« je vous dis où sont les corps mais je garde la maison »), souhaite seulement qu’on fiche la paix à son père agonisant. Et finalement, le film renvoie dos à dos les assassins des Juifs pendant la guerre et ceux qui ont trempé après la guerre dans les crimes staliniens.

« Les Juifs ont profité du communisme, » claironne-t-on dans certains milieux. Il y a eu des communistes parmi eux, certes, comme le rappelle Pawel Pawlikowski, car le communisme leur octroyait enfin les mêmes libertés qu’aux autres citoyens. Mais au regard du petit nombre de survivants juifs polonais après la guerre, la présence de ce procureur aux mains sanglantes paraît lourde de sens. Encore une fois, ce choix permet de renvoyer dos à dos victimes et bourreaux — thème aujourd’hui très en vogue quand il s’agit des Juifs.

Un euro trop fort dans une Europe trop faible

mario draghi bce

L’année européenne 2014 a commencé par une controverse entre deux de nos seigneurs, Manuel Barroso et Mario Draghi. Au premier, qui avait  proclamé que la crise de la zone euro appartenait au passé, le second a rétorqué que la crise persistait au vu de la faible activité économique dans la zone. Il faut tenter d’élucider ce désaccord entre deux personnalités dévouées à la survie de la monnaie unique et au maintien de l’intégrité de la zone monétaire. Ce faisant, on expliquera comment l’euro a survécu. Barroso[1. Dont on omet de rappeler les responsabilités dans la conduite du Portugal avant qu’il n’accède, avec l’appui de Washington, à la présidence de la Commission européenne.][access capability= »lire_inedits »] prenait acte des conditions favorables du retour de l’Irlande sur le marché des emprunts publics. C’était la fin du bail out, la procédure de sauvetage qui avait maintenu le pays en survie grâce au concours massif – 68 milliards d’euros pour un pays de 4,5 millions d’habitants – des partenaires européens. Cette opération couronnée de succès s’était accompagnée d’une nouvelle amélioration des conditions d’emprunt de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal. Une nouvelle étape décisive semblait franchie dans le retour à la « confiance des marchés ». Cependant, si quelqu’un comprend le rôle des marchés dans les institutions européennes, c’est bien Mario Draghi, praticien formé chez Goldman Sachs[2. Mario Draghi a présidé Goldman Sachs Europe et a, à ce titre, organisé la première falsification des comptes grecs qui a permis l’entrée d’Athènes dans l’euro], et non Manuel Barroso, doctrinaire et propagandiste en chef du système européen. Il sait que la confiance est réversible – comme l’a révélé la crise de la zone euro – et que tout est suspendu à la reprise économique. Il sait par-dessus tout comment la zone euro a été maintenue, par des politiques dont il a été le grand décisionnaire.

Mario Draghi, chef du SAMU financier Quand il s’installe à la tête de la BCE, fin 2011, la situation semble sans remède. Le séisme de 2008 a révélé les écarts de capacité économique qui séparaient les pays de la zone, écarts que leur inclusion dans une monnaie unique avait eu pour effet de masquer. Les prêteurs internationaux et les agences de notation massacraient la cotation des emprunts publics et privés de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, les trois premiers ne pouvant plus emprunter, sauf à des taux prohibitifs. Tous s’en- fonçaient dans une récession profonde, assortie d’un chômage de masse. La priorité consistait à rétablir un financement minimal des États et des banques des pays en détresse en agissant à l’échelon de la Banque centrale puisque les marchés s’y refusaient. Mario Draghi s’y est employé suivant deux méthodes complémentaires. Il a d’abord, en deux adjudications, fin décembre 2011 et fin février 2012, octroyé 1000 milliards d’argent frais et quasiment gratuit aux banques de la zone, les banques des pays en détresse étant approvisionnées de la façon la plus massive[3. Quelque 400 banques sont venues aux guichets de Francfort.] . Chacun a relevé l’importance sans précédent de cette mesure. Mais la durée du crédit était, elle aussi, sans précédent. Trois ans ! Chose ignorée du profane, les banques centrales prêtent toujours à court terme : au plus quelques mois, sinon quelques semaines, quelques jours voire quelques heures. Cette pratique signifie qu’elles agissent sur la trésorerie du système de banques commerciales pour leur permettre de jouer leur rôle de financeurs de la sphère productive, mais en les contraignant en permanence à rechercher les bons emprunteurs et les bonnes affaires. Ce délai hors normes a été choisi par Mario Draghi sur la base d’un diagnostic simple et décisif : il faudra à peu près trois ans pour qu’apparaisse une vraie reprise en zone euro, avec le concours d’une Amérique convalescente et de pays émergents poursuivant leur rattrapage historique. Alors, les banques mises en difficulté par la défaillance d’in- nombrables emprunteurs pourront rentrer dans les fonds qu’elles ont prêtés, tandis qu’un climat de confiance s’établira, chez les consommateurs et les chefs d’entreprise, qui stimulera la demande globale. Mais le président de la BCE a aussi pris des mesures qui ont échappé à l’attention de nos distingués économistes. Il a certes racheté quelques centaines de milliards d’euros des dettes dont le marché ne voulait plus. Mais là n’est pas l’essentiel. Au-delà de l’opération massive de la fin 2011 et du début 2012, il a prodigué de nouveaux fonds aux banques des pays du Sud à l’occasion des adjudications hebdomadaires de la BCE. Autant la procédure est normale, voire banale, autant l’affectation de ces sommes s’écarte de la normalité. Mario Draghi s’est entendu avec les banquiers du Sud, spécialement les Italiens et les Espagnols, pour qu’ils souscrivent les emprunts nouveaux de leurs Trésors publics avec l’argent qu’il leur apportait. Il a ainsi organisé ainsi une décrue progressive des taux exigés par les États, donnant l’illusion d’une confiance apparente des « marchés » représentés en l’occurrence par Unicredit, Banco Popular, et leurs homologues d’Italie et d’Espagne ! Le joueur Draghi a gagné son premier pari, financier : celui d’empêcher la faillite des plus grands pays du Sud. Reste à savoir s’il gagnera son second pari, économique, celui de la reprise de l’activité et de l’emploi. Deux facteurs vont en décider.

La déflation des salaires au risque de la déflation des prix Les médias commis au réarmement moral des Européens ébranlés par la crise de la zone euro annoncent le redressement des pays les plus concernés, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, voire l’Italie, mais pas encore la Grèce. Le chômage amorce un repli, de premiers signes de croissance se font jour. Et, par- dessus tout, ces pays rétablissent leurs comptes extérieurs. L’Irlande réconforte surtout par la baisse du chômage depuis plus d’un an, l’Espagne suscite l’admiration par le rétablissement de son commerce extérieur, alors qu’elle affichait, au plus haut de son boom économique, un déficit de 9 % du PIB (soit 180 milliards d’euros à l’échelon d’un pays comme la France).  Manquent cependant, dans ce tableau relativement encourageant, des éléments déterminants pour conclure à une amélioration d’ensemble.  Le premier concerne l’évolution du chômage. Les chiffres moins défavorables dissimulent ce fait qui atteste du fiasco en profondeur de l’expérience : les Grecs, les Irlandais, les Portugais, les Espagnols et même les Italiens émigrent. En 2012, seule année pour laquelle nous disposons de chiffres, 206 000 résidents espagnols, 120 000 portugais, 75 000 irlandais auraient quitté les pays où ils vivaient et, le plus souvent, travaillaient. Pour la France, cela correspondrait respectivement à 280 000, 700 000 et 1 million de départs. Gageons que le mouvement s’est poursuivi en 2013. Les pays du Sud accomplissent, à la faveur de la crise, un grand bond en arrière qui les fait renouer avec leur tradition d’émigration du XIXe siècle et du début du XXe.  Le deuxième a trait à la baisse des salaires. La déflation salariale a été le principal vecteur du rétablissement des comptes extérieurs. Elle a fait s’effondrer la consommation et, conjuguée à l’affaissement de l’investissement des entreprises, réduit la demande globale de biens d’importation. En même temps, elle a redonné aux entreprises la compétitivité en termes de prix qu’on leur a interdit de retrouver par la voie de la dévaluation monétaire. Les dévots du néolibéralisme s’en réjouissent, omettant de poser la question corollaire : comment repartira la consommation ? Car il est exclu que les baisses de salaires, allant de 12 % en Espagne à 25 % en Grèce, puissent laisser place à des augmentations dans l’avenir immédiat.

Le troisième est représenté par la situation des finances publiques. À l’exception de l’Italie, tous les pays du Sud subissent encore un déficit important qui gonfle mécaniquement le montant de leur dette[4. Hors zone euro, l’Angleterre vient de terminer son exercice budgétaire avec un déficit de près de 7 % du PIB.]. Et à moins que la reprise économique dépasse toutes les attentes, on ne voit guère de perspective de rééquilibrage. À ce stade, les deux points clés sont les évolutions futures des investissements des entreprises et des prix à la consommation. Il conviendrait que les entreprises s’équipent, qu’elles dépensent en recherche et en formation pour donner à la compétitivité des bases plus fermes que celles procurées par le massacre des salaires. Et il conviendrait que les prix ne baissent pas, dans le sillage de la déflation salariale. Pourquoi ? La déflation des prix pèse à la fois sur la profitabilité des entreprises et sur les comptes publics. La première s’amoindrit quand le chiffre d’affaires est comprimé par de faibles prix de vente, alors qu’il faut amortir les dépenses d’équipement antérieures et payer les intérêts dus. Les comptes publics, qui subissent une réduction mécanique des recettes de TVA et de l’impôt acquitté sur les bénéfices, sont sous l’objet d’une nouvelle menace : la remontée mécanique du montant de la dette publique et des intérêts dus dans le sillage de la déflation des prix. L’année 2014 sera décisive, dans un sens ou dans un autre, selon que la déflation salariale s’accompagnera ou non de la déflation des prix.

C’est le facteur le plus discret et le moins évoqué par les commentateurs. Entre 2000 et 2013, le Français a continué de consommer de façon presque régulière, y compris durant la période critique de crise. Il consomme aujourd’hui un quart de plus qu’à l’orée du nouveau siècle. Et il est le seul en Europe. Cette autre exception française est un phénomène multifactoriel : maintien des salaires à tout le moins, distribution sociale la plus généreuse du monde, taux de fécondité important et, sans doute, refus d’admettre que les temps ont changé et illusion que les séismes américain et européen vont être surmontés sans dommages irréversibles pour notre système national.

Quoi qu’il en soit, la consommation française contraste avec celle des autres grands pays de la zone : stagnation en Allemagne, baisse profonde en Italie, effondrement en Espagne à partir de 2007 après l’éclatement de la bulle locale. Et, de ce fait, elle a constitué le cran d’arrêt à l’extension de la spirale récessive au sein de la zone euro. Si pour une raison quel- conque – compression de la dépense sociale, pourtant prohibitive, réduction des salaires privés pour aligner notre compétitivité en termes de coût du travail, accentuation de l’épargne de précaution –, cette consommation s’était affaissée, l’activité de la zone euro aurait poursuivi sa chute au lieu de connaître une stabilisation[5. Nous tenons là aussi une part de l’explication du creusement du déficit commercial depuis 2003, dernier exercice équilibré de nos échanges].La grande menace. Il reste cependant difficile de croire à la renaissance économique, sociale et financière du système euro, quand bien même nous échapperions à la déflation et à une récidive de la crise du crédit, pour une raison qui devrait s’imposer à chacun. La monnaie unique est la monnaie la plus surévaluée au monde depuis que le franc suisse a été stabilisé et que le yen japonais a subi une dévaluation de l’ordre de 30 %. Lorsque l’euro frise la parité de 1,4 dollar, même les entreprises allemandes cessent de gagner de l’argent par leurs exportations en zone dollar. Que dire de leurs homologues de la zone monétaire, handicapées par cette surévaluation qui se maintient en dépit du bon sens. Comment se fait-il que l’euro soit à ce point surcoté alors que la zone reste dans un état de marasme ? Il n’y guère d’autre explication que le pari fait par les marchés financiers sur une germanisation de la zone. Soit à partir de l’hypothèse que le modèle allemand sera recopié au-delà des frontières de la République fédérale, soit à partir de celle d’une mutualisation des dettes publiques européennes sous sa garantie. Leur improbabilité n’empêche pas les marchés de continuer à les nourrir. Il faudrait, quoi qu’il en soit, une action délibérée de la BCE, analogue à celles conduites par ses homologues de Suisse et du Japon, pour ramener la monnaie unique vers une parité moins handicapante, de l’ordre de 1 euro pour 1,1 dollar. Il faut donc se demander pourquoi Mario Draghi, si zélé et si inventif pour sauver le crédit des économies de la zone, n’agit pas sur la parité monétaire. À Bruxelles comme à Francfort, on connaît la réponse. Angela Merkel a interdit au président de la BCE de mener une action correctrice sur le marché des changes. Dès lors, une autre question se pose. Que cherche Angela Merkel, que cherche la nouvelle Allemagne qui trône en majesté au sommet de l’édifice branlant de la zone euro ?[/access]

*Photo: Michael Probst/AP/SIPA.AP21519716_000001

Nougaro, dix ans déjà…

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Disparu le 4 mars 2004, le géant rose de Toulouse continue d’enchanter ses fans. Et ils sont chaque jour plus nombreux car il suffit d’avoir entendu une seule fois dans sa vie, le brésilien d’Arcole, le Don Quichotte des Skylines, le petit taureau agile matraquer les mots pour être à jamais conquis. La langue française explosait dans sa bouche. Il la triturait pour en extraire cette pulpe sanguine, ce swing entêtant, cette prose phosphorescente. Ecouter Nougaro, c’est retrouver ce compagnon de désespoir. De la pointe de son Bic, il noircissait nos nuits blanches. Vous n’oublierez pas de sitôt son écho féérique. Car ce pourfendeur d’humeurs, bête de scène, incarnait la Grande chanson française. Percussion du texte, tempo obsédant, recomposition des mots. La phrase de Nougaro se nourrissait d’elle-même. Elle filait sur les rives du Canal du Midi.

Elle était riche, nostalgique, vibrante, addictive. Il mettait KO son public, victime consentante. Il boxait le Littré, il cognait le Larousse, il secouait Le Petit Robert avec gourmandise. Faire sonner le français, le déhancher, lui inoculer cette note jazz et cette frénésie samba était un exploit que peu de chanteurs français ont réussi depuis. Ne parlons pas ici de la nouvelle scène qui à l’indigence des textes ajoute l’incurie musicale. Nougaro surclassait, tabassait ces faussaires. Dire que certains osent encore monter sur scène, on conseille à ces inconscients qui encombrent la bande FM de réécouter ou revoir Nougaro. Ne serait-ce que pour la leçon de diction, la présence théâtrale et cet art de la narration hérité de la chanson de geste.

Pour les dix ans de sa disparition, ce jongleur téméraire a droit à de nombreux témoignages d’amour, celui de son épouse, de sa fille, mais également celui de Christian Laborde, castagneur en chef, magnifique poète d’Oc et d’or. Laborde, frère d’esprit de Nougaro nous fait découvrir le parcours de l’artiste dans une déambulation jubilatoire. Tu verras, tu verras, ce Nougaro faisait chanter le français.

À lire, à entendre…

Claude Nougaro : le parcours du cœur battant  par Christian Laborde – Hors Collection

Claude Nougaro par Hélène Nougaro – Flammarion

J’entends encore l’écho de la voix de papaTémoignage de Théa Nougaro – Flammarion

Claude Nougaro : les mots de la vie par Marc Lemonier – City Editions

« L’amour sorcier » – coffret de 29 CD – Edition limitée – Mercury Records

 

Naguima

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naguima kazakhstan film

naguima kazakhstan film

Êtes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce… Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.

Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée ?
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Il se passe tous les jours quelque chose à l’UMP

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portrait buisson entretien

portrait buisson entretien

La France n’a jamais eu Président et gouvernement plus impopulaires mais c’est pourtant la droite classique qui explose sous nos yeux. En quelques jours, les affaires Copé et Buisson ont en effet mis le feu à l’UMP. Autre bizarrerie : c’est, pour l’essentiel, une presse plutôt classée à droite qui a fait le boulot. Ainsi, il y a une semaine, Le Point publiait une enquête sur les méthodes présumées de Jean-François Copé. Le président de l’UMP aurait favorisé certains de ses proches dans l’organisation d’événements pendant l’élection présidentielle. Jusqu’ici, cela ne casse pas trois pattes à un canard… Mais ces proches auraient surfacturé lesdits meetings, ce qui s’avère un peu plus gênant, d’autant que le Conseil constitutionnel a rejeté les comptes du candidat Sarkozy pour dépassement du plafond de dépenses autorisé. D’autres accusations, plus graves, concernant la vente d’immeubles nationaux à un investisseur qatari lié à des proches de Jean-François Copé alors que ce dernier occupait le ministère du budget, complètent le dossier d’accusation.

En réplique, le président de l’UMP a déposé plainte pour diffamation, expliquant qu’aucune preuve n’avait été apportée par le journal encore dirigé pour quelques jours par Franz-Olivier Giesbert, qu’il accuse d’organiser une chasse anti-Copé. Nous ne pouvons évidemment qu’attendre les décisions de la justice avant de nous prononcer définitivement sur ces affaires. Toutefois, nous observons d’une part que le premier cercle des sarkozystes a soutenu Copé comme la corde le pendu, certains silences, comme celui de la « sarkopéiste » Nadine Morano se révélant assourdissants. D’autre part, la journée de lundi, durant laquelle Copé a annulé au dernier moment un passage sur RMC-BFMTV[1. Il ne faut jamais annuler un passage chez Bourdin au dernier moment. Il déteste ça. Et en mesure de rétorsion, l’intervieweur invite… Franz-Olivier Giesbert.] pour faire une déclaration solennelle avec propositions de loi, mise sous scellés des comptes de l’UMP et tutti quanti. Pour mesurer l’étendue des dégâts, il fallait écouter Alexis Brézet, directeur du Figaro, souligner le ridicule de l’allocution du président de l’UMP. Si cette journée a été pensée par ses amis communicants de Bygmalion, on peut en déduire, au moins pour cette prestation, que la surfacturation est avérée dès le premier euro dépensé par Copé !

Alors que les éditorialistes se demandaient jusqu’à quand Copé pourrait se maintenir à la tête de l’UMP, Le Canard Enchaîné confirmait – pièces à l’appui – un autre scoop du Point, éventé il y a quelques semaines. Contrairement aux dénégations de Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy enregistrait bien des conversations à l’Elysée pendant des réunions auxquelles participait notamment le Président de la République. Et le site Atlantico, lui aussi classé à droite, de mettre en ligne ce matin plusieurs extraits des fameuses conversations enregistrées par le conseiller. Cette fois-ci, le premier cercle sarkozyste a réagi, Brice Hortefeux et Henri Guaino dénonçant « la trahison » et le « viol » du secret présidentiel.

Quoi qu’il en soit, on peut déjà formuler quelques conclusions politiques. Le théoricien de la campagne identitaire de l’ex-président a d’ores et déjà terminé sa carrière de conseiller politique. Au-delà de sa personne, tous ses proches, comme Guillaume Peltier, pourraient subir des dommages collatéraux. Liée à l’affaire Copé, lequel  prêtait parfois son oreille à Buisson, le scandale des enregistrements porte un sacré coup à la stratégie buissonienne. Ses pourfendeurs, de Jean-Pierre Raffarin à NKM en passant par Alain Juppé et François Baroin, auront beau jeu de la disqualifier en brandissant les pratiques de son inspirateur. Et si Sarkozy revient en 2017, il ne pourra pas refaire la même campagne qu’en 2012. Cela tombe bien : depuis quelques temps, on parle d’un retour recentré. Et si, comme Marine Le Pen le prédit, l’ex-président ne revient pas, Alain Juppé pourrait (re)devenir, à 68 ans, le nouveau chef, ce qui ouvrirait un boulevard à droite à la présidente du FN.

Car si la fameuse stratégie de Buisson se trouve médiatiquement disqualifiée, elle reste peut-être la plus efficace pour contenir la poussée mariniste. Resterait alors une carte à jouer pour l’UMP, celle initiée l’automne dernier par François Fillon et moquée par le tout-Paris médiatique.

Fillon a toujours gardé des distances avec Buisson mais avait tenu à faire savoir qu’il était lui-même « beaucoup plus à droite qu’on ne le disait ». L’ancien Premier ministre avait même fait évoluer sa position par rapport au FN, semant le trouble parmi quelques amis. Qui sait si cette stratégie-là n’aura pas été plus habile qu’il n’y paraissait aux yeux des éditorialistes ? En se plaçant au centre de gravité[2. Fillon confirme encore ces derniers jours sa droitisation dans un entretien accordé à La Croix.] de la droite et en misant tout sur des primaires qui demeurent aujourd’hui la seule planche de salut pour que l’UMP accède au second tour dans trois ans, François Fillon n’est-il pas le seul adhérent de l’UMP à sortir vainqueur de cette séquence médiatique ?

Sollers le survivant

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philippe sollers portrait

philippe sollers portrait

Vous n’aimez pas Philippe Sollers ? Cela arrive. Vous ne seriez pas les premiers. De grands esprits, avant vous, ont été ses ennemis féroces, souvent après des amitiés orageuses : Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier et Philippe Muray pour ne citer que ceux qui furent ses exacts contemporains, ses pairs.

Mais c’était une autre époque, une époque de géants. Les détestations avaient du style. Lisez plutôt. De Roux ? « Parce qu’il exerce une autorité religieuse sur ses milices, Sollers qui a de la morgue s’enfonce applaudi dans le dérisoire et les entrechats comme le général Bokassa dans ses peines d’amour. » Jean-Edern ? « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues – cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. » Muray ? « Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. » Et pourtant, une fois qu’on a laissé faire le temps, on s’aperçoit que ces quatre écrivains nous sont aussi indispensables les uns que les autres. Au fond, ils disent la même chose, ou presque.[access capability= »lire_inedits »]

Tous sont un peu, beaucoup, à la folie, réactionnaires. Tous ont compris que notre époque était détestable parce qu’elle déteste de plus en plus la littérature, la solitude, l’intimité, le secret, l’écart, les paysages choisis, les rencontres amoureuses, bref qu’elle est, cette époque, d’une incroyable lourdeur, pour reprendre les termes de Céline, leur grande admiration commune.

On peut désormais, dans nos bibliothèques, laisser le vivant côtoyer les morts sans crainte de vexer les fantômes des derniers. Sollers, qui aime autant la théologie que les bains de mer dans l’Atlantique, s’amuse peut-être que ces écrivains, qui ont en commun d’avoir joyeusement péché contre l’espérance, ne connaissent ni l’enfer ni même le purgatoire, mais se retrouvent tous au paradis de la postérité. Ce qui prouve que l’histoire littéraire tient aussi de la divine comédie.

Seulement voilà : Sollers, lui, vit encore. Ce n’est pas évident de survivre à ses ennemis, pour un écrivain. Les morts, on peut les relire sereinement alors qu’on ne fait que lire les vivants. Et puis Sollers n’a pas peu contribué à faire disparaître l’écrivain derrière le mondain, le lettré derrière l’intrigant, le subversif derrière le puissant : jamais à l’abri du livre de trop, de la répétition stérile, de l’autopastiche exténué, du dérapage sur les plateaux télé, des querelles de chapelles, des intrigues d’arrière-cuisine éditoriale, des engagements politiques absurdes ou ridicules entre Mao et Balladur.

Et, de fait, c’est sur Sollers, aujourd’hui, que se commet un petit livre acide, drôle et insolent comme le Tyrannicide de Giulio Minghini. Dans Tyrannicide, Minghini – excusez du peu – décide de faire assassiner Sollers par un écrivain frustré qui envoie une longue lettre haineuse à celui qui refuse obstinément de l’éditer. L’écrivain en question, professeur névrosé qui vit seul avec sa mère, n’admet pas que Sollers ait ignoré son roman indéfiniment remanié.

Tyrannicide est délicieusement ambigu. En effet, la folie de son narrateur, sa mégalomanie, ses lectures mal digérées discréditent a priori ses propos sur Sollers, et pourtant on ne peut s’empêcher de rire devant la cruauté du trait, voire de lui trouver parfois une certaine pertinence. « Mandarin égocentrique », « faux agitateur des lettres françaises », « subversif en pantoufles » sont parmi les qualificatifs les plus doux de Tyrannicide qui, au passage, taille aussi au hachoir les penseurs structuralistes qui firent longtemps le miel de Sollers : « Michel Foucault, l’historien pédéraste de la folie, Derrida, l’onaniste syllabique, ainsi que Lacan, bien entendu, le plus abscons et prétentieux des oracles modernes. » À la lecture de cette lettre psychotique, on se dit que seul un grand écrivain, paradoxalement, peut exercer cette fascination négative et s’offrir le luxe d’une haine de cette qualité-là.

On ne sait pas si, par ailleurs, Giulio Minghini lira le dernier roman de Sollers, Médium, mais il devrait. Médium est une réussite insolente après les deux ou trois derniers romans où l’on sentait comme un essoufflement, sinon plus. Peut-être parce que Sollers s’est enfin complètement libéré du souci, certes de plus en plus vague chez lui au cours des années, de raconter une histoire.

D’une certaine manière, mais une manière soyeuse, lumineuse, sensuelle, il renoue avec ses expériences formelles des années 1970, période H ou Lois, et transforme le roman en une suite de variations, ce qui ne surprendra pas chez un homme qui aura passé une bonne partie de sa vie à écouter Bach.

On est, dans Médium, à Venise ou à Versailles. On est dans l’hier de l’enfance ou l’aujourd’hui de la vieillesse qui vient. On vit dans un quartier excentré, on a ses habitudes avec une masseuse complaisante et une Lolita de trattoria. On chante le bonheur d’être au monde et d’avoir, comme le conseille Spinoza, su rendre « son corps apte au plus grand nombre d’actions afin d’avoir un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». Il est beaucoup question de clefs, dans Médium, parce que Sollers cherche et trouve celle du Temps en relisant Saint-Simon, Proust, Voltaire, les poètes chinois.

Oui, on comprend que cela puisse agacer, cette extraordinaire aptitude au plaisir, au pas de côté, au rire, à la virtuosité poétique. Variation, oui, mais illumination aussi, comme chez Rimbaud, cet autre génie tutélaire sollersien. Intelligence de l’éternité, qui est la mer qui s’en va avec le soleil, intelligence du placement comme se place un sniper du sens : « À cet instant, j’ai trente ans, je suis à Venise, cet angle du soleil en sait long sur moi. » Et aptitude, toujours, malgré tout, malgré les cabales et complots de la République des lettres, à la critique du monde tel qu’il ne va pas. L’ennemi de cette joie qui demeure en lui, dans Médium, Sollers l’appelle la folie. Elle est généralisée, protéiforme, totalitaire : « La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. » Il faut donc d’urgence écrire un manuel de « contrefolie » avec des exercices pratiques que le lecteur découvrira et appliquera s’il le souhaite.

Notre préféré ? « Se laisser enfermer le soir, une fois par an, dans la basilique San Marco, à Venise. Dormir dans un coin, en attendant un tout autre matin. »[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA. 00631462_000010

États-Unis, le Grand Satan des manuels scolaires

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etats unis drapeau

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« Le 11-Septembre, c’est une arnaque ! » À la sortie de ce collège de Noisy-le- Grand, dans le 93, les avis des élèves sont tranchés. À Nice, même son de cloche : « Le World Trade Center, c’est la CIA. » D’où viennent ces atterrantes certitudes ? D’internet évidemment, mais, plus surprenant – et plus inquiétant –, elles se nourrissent aussi des manuels scolaires.[access capability= »lire_inedits »]

Les thèmes, les légendes et les exercices proposés laissent souvent entrevoir une vision politique des événements radicalement critique vis-à-vis des États-Unis, décrits comme une hyperpuissance manipulatrice, menteuse et belliqueuse, prête à tout pour s’emparer des puits de pétrole du Proche-Orient : sans aller tout à fait jusqu’à l’anti- américanisme primaire, les livres conçus pour instruire les élèves laissent une large place au doute, contribuant aux ravages des théories du complot.   Les attentats et leurs conséquences faisant partie du programme surchargé de première – plus de cent cinquante ans d’Histoire ! – ne bénéficient pas du même traitement selon les éditeurs. Dans le manuel Magnard[1. Terminale S, Histoire-Géographie, programme 2012, éditions Magnard »], plutôt discret sur le sujet, « Le 11-Septembre et ses conséquences » est un  sous-chapitre concis d’un vague dossier intitulé « Les États-Unis face à leurs défis contemporains, 1991-2011 », qui insiste sur le caractère symbolique de la cible (les tours jumelles) et la personnalité belliqueuse de George Bush. Message subliminal : les États-Unis l’ont bien cherché ! En revanche, on trouve peu d’éléments sur le régime taliban et sur celui de Saddam Hussein – et pas un mot sur le gazage des Kurdes par ce dernier en 1988 (trois ans avant le début de la période couverte par ce chapitre). Belin consacre, pour sa part, deux doubles pages au sujet[2.« Programme 2012 Histoire Géographie TERM S, éditions Belin », pages 80, 81 82, 83 : « Le 11 septembre 2001 et ses conséquences » ; « La puissance remise en question (1989-2008) ».]. Ici, le récit insiste sur le déclin des États-Unis, tout en critiquant sévèrement l’hégémonie américaine, le 11-Septembre étant présenté comme le point culminant de la contestation de cette hégémonie. Les titres des paragraphes évoquent des tracts altermondialistes : « Répondre au 11-Septembre par la guerre » ; « Les ambitions américaines au Moyen- Orient » ; « Les USA tombent dans le piège » ou « Obama vers une Amérique post-impériale ? ». Les légendes des photos sont également mobilisées pour soutenir ces interprétations :

« Comme Pearl Harbor, qui marque le début de la Seconde Guerre mondiale, les attentats du 11 septembre 2001 doivent être considérés comme le début de la Quatrième Guerre mondiale (la Troisième étant la Guerre froide), peut-on lire sous la reproduction de la « une » de The Economist sur les attentats. « C’est un petit peu provocateur, concède Olivier Caruso, professeur au lycée Marc-Chagall de Reims, qui a participé à la rédaction de ce manuel. Il s’agit de susciter l’intérêt des élèves plutôt que de montrer les méchants islamistes et les gentils Américains. » C’est ce qu’il appelle l’« apprentissage de la complexité ». « Les élèves sont à même de comprendre que l’on retrouve la même dramaturgie que le 7 décembre 1941 [date de l’attaque de Pearl Harbor] », ajoute- t-il. Comprenez : le 11-Septembre fut un prétexte pour entrer en guerre au Proche-Orient.

Le 11-Septembre, un prétexte ? Le manuel Nathan[3. « Histoire 1re L,ES,S, programme 2011 éditions Nathan, collection Guillaume Le Quintrec »] joue, lui, à fond sur le « choc des civilisations ». La définition du salafisme donnée dans l’introduction du chapitre sur le 11-Septembre donne le ton : « L’islamisme ou le salafisme est une réaction à la colonisation européenne pour “réveiller la civilisation musulmane”. » S’agit-il de cultiver l’esprit critique des élèves en les invitant à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui est dit par les médias ou les institutions ? Peut-être, mais la pente qui conduit du scepticisme de bon aloi au relativisme obtus, voire au négationnisme délirant, est glissante, et certains n’hésitent pas à s’y engager. Michel Dupuis, professeur d’histoire dans le Nord, aime citer une phrase de l’historien américain Howard Zinn, devenu la vedette malgré lui des révisionnistes du 11-Septembre : « Les versions officielles des événements historiques devraient toujours être remises en question. » Le problème est que cette saine évidence conduit le professeur à asséner sa propre version en reprenant sans précaution l’idée que les attentats ont servi de prétexte à une série d’interventions au Moyen-Orient. Certes, ce point de vue n’est pas en soi illégitime. Encore faut-il qu’il soit présenté comme l’une des interprétations possibles. Faute de quoi, on imagine aisément la conclusion que peuvent en tirer des élèves déjà perméables aux lectures conspirationnistes : si les attentats ont servi de prétexte, n’ont-ils pas été perpétrés par ceux qui y avaient intérêt ?  Ce pas a presque été franchi, en 2013, par un professeur d’histoire au lycée professionnel Maxime- Belbou de Cagnes-sur-Mer, lors d’un cours sur la puissance américaine : « Le 11-Septembre, expliquait-il, est l’œuvre des lobbies de l’armement et de la finance », révélant une curieuse prédilection pour  les « thèses » de Thierry Meyssan. D’autres vont plus loin encore, utilisant leur statut et l’influence qu’il leur donne sur de jeunes esprits pour distiller leurs théories délétères. Aujourd’hui étudiante, Caroline Sue n’a pas oublié les diatribes de son prof d’histoire de terminale, il y a deux ans, au lycée D’Estienne- d’Orves de Nice, dénonçant avec virulence la version prétendument « officielle » du « 11/9 ». Et cette propagande ne se limite pas aux cours d’histoire. Dans le même établissement, poursuit-elle, « dans un cours sur les chutes, un prof de chimie réalisait des expériences miniatures qui contredisaient les hypothèses communément admises sur l’effondrement des tours jumelles. »  Qu’on ne croie pas, cependant, que l’hostilité à l’Amérique ne se manifeste que dans le traitement du 11-Septembre : l’anti- américanisme apparaît souvent comme une quasi-évidence, un point de vue implicite et naturel.  Ainsi, dès le collège, les élèves peuvent lire, dans un manuel de troisième édité par Magnard, que « polluer, c’est bon pour la santé des États-Unis ». En 2007, au cours d’un colloque, des professeurs allemands avaient pointé du doigt l’anti-américanisme des manuels scolaires français. Il est vrai que la résistance à l’hégémonie américaine est l’une des composantes de notre histoire et de notre culture politiques. On peut s’en réjouir ou s’en désoler. Mais quand cette humeur nationale est mobilisée au service de la réécriture de l’Histoire par ceux qui sont chargés de la transmettre, il y a péril en la demeure. L’École devrait enseigner l’art du doute et de la nuance, pas encourager les élèves à avaler tous les bobards susceptibles de les conforter dans leur vision binaire du monde. Ce n’est pas seulement la vérité académique qui est en jeu : en inculquant à nos jeunes la détestation de l’Amérique, on encourage finalement celle de la France.[/access]

*Photo: Oded Balilty/AP/SIPA. AP21084907_000010

Carême : nous ne sommes rien, soyons fous!

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Aujourd’hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême. Je sais que tout le monde s’en fout, et que les religions minoritaires dans cette grande République font l’objet au mieux de l’indifférence, au pis des sarcasmes. Je ne doute pas que M. Delanoë, encore maire de Paris pour peu de temps, ne se fendra pas d’un communiqué digne de l’Aïd pour saluer les quelques morts-vivants, les zombies, comme dit plaisamment Emmanuel Todd, qui prient encore la Trinité. Manquerait plus qu’on replante Irminsul sur le Champ de Mars pour complaire aux vieux Saxons ou que Toutatis ait son temple décoré de gui dans la forêt des Carnutes aux frais du contribuable.

Non, rien ne viendra de l’Hôtel de Ville, entre la Tour Saint-Jacques et Saint-Gervais, encore moins de l’Elysée – de toute façon, les cendres, ça ne tient pas sur les casques de scooter. Médiocre humiliation en passant, le Jardin d’acclimatation organise pour ce mercredi de pénitence un Carnaval brésilien : « Alors tous à vos déguisements ! Optez par exemple pour les tenues des joueurs de foot de la « Seleçaõ », pour une tenue de capoeira ou encore une belle robe de samba ! » Sans doute pour respecter le décalage horaire et laisser l’immense communauté brésilienne de France rejoindre par l’esprit ses parents éloignés.

Mais après tout, la faute à qui si Paris ignore le Carême et Mardi gras ? Sans doute à la pusillanimité de son Eglise qui toute à son affaire de déritualisation totale et de modernisation à marche forcée préfère aux chahuts cycliques les réunions néoniques de salles paroissiales. Sans me vanter, pour citer le Président de Koch, il y a des années que je prêche dans le désert bitumineux de la Ville la réinvention d’un carnaval digne de ce nom. Oh non, pas dans le code couleur Manif pour Tous, rose bonbon et bleu ultramarin, non, un carnaval, un vrai, qui ridiculiserait enfin la Gay Pride et son ridicule attelage mi-marchand, mi-militant.

Jugez donc : les catholiques étant presque les derniers à conserver leurs rejetons monstrueux, on ferait défiler dans un chaos général mongoliens, pieds bots, femmes à barbe, hommes serpents, polyomélitiques, myopathes à roulettes et autres siamois squameux au son des chars sans Glorious et dans le fumet entêtant des saucisses gratuites. Une vraie Cocagne. Tout serait permis, de toute façon on aurait quarante jours pour réparer les vitrines des commerces saccagés et éteindre l’incendie des ministères. Nos seigneurs les évêques de Paris seraient décalottés, promenés en chemise nus pieds et la corde au cou. Il y aurait quelques dizaines de noyés dans la Seine et des touristes hollandais pendus au réverbère. La vraie vie, quoi, la bacchanale, la saturnale, la lupercale. Après, on pourrait commencer de prier.

Ukraine : Réalistes et indignés

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poutine crimee ukraine merkel hollande

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« L’intervention russe en Crimée a des relents de guerre froide ». C’est la remarque qui ouvre une bonne partie des analyses consacrée à la crise de Crimée et je ne dérogerais donc pas à la règle en ouvrant cet article par le même constat. De toute façon, vue d’Europe de l’ouest, la politique russe a toujours un peu des relents de guerre froide, et ce depuis que la guerre froide est finie ! Si on allait chercher plus avant dans le temps, on se rendrait peut-être compte que les relations russo-européenne avaient comme un air de guerre froide avant la guerre froide. D’autres comparent aussi la politique de Poutine aux coups de force hitlériens des années 1930. En somme, pourrait-on remarquer, l’Europe, à force de vouloir croire en son avenir, avait fini par oublier qu’elle avait aussi une histoire ; une histoire qui n’est pas toujours prisonnière des manuels et des documentaires de l’INA mais qui peut aussi à l’occasion lui sauter à nouveau à la gorge et lui causer quelques suffocations. Ce n’était pas arrivé sur le continent depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, et encore nous étions-nous empressés de ranger cette désagréable série de conflits, qui avaient tourné en ridicule la solidarité européenne, sur l’étagère de la fin de l’histoire, entre « turbulents Balkans » et « turbulences post-titistes ». Avec la Crimée, Poutine est venu rappeler aux Européens que la guerre froide a existé, mais aussi la Russie, l’antique conflit pour l’accès à la Mer noire, les rivalités incessantes autour de cet orient russo-européen et tout un tas d’autres choses que l’on croyait définitivement enfermées à double tour dans des placards d’archives poussiéreuses.

Quelle déception ! Alors que l’on craignait que la grande célébration internationale du sport et de l’olympisme soit gâchée par quelques terroristes ou fanatiques que « l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à Sotchi par Vladimir Poutine » n’aurait pas dissuadé de venir se faire sauter en l’air à l’occasion, c’est l’organisateur lui-même, le pays hôte, le gros ours russe mal léché et vraisemblablement pas apprivoisé qui a tout fichu par terre en se servant même, selon toute vraisemblance, de la couverture offerte par ces Jeux Olympiques pour commencer à déployer les forces « pro-russes » qui tiennent aujourd’hui Simféropol. Il suffit de regarder une carte. Par voie de mer, de Sotchi à Sébastopol, il y a à peine un peu plus de 450 kilomètres. Dans le voisinage immédiat d’une des plus grandes bases maritimes russes, il n’a pas dû être très difficile d’acheminer quelques athlètes déterminés jusqu’en Crimée en se livrant à une forme de biathlon un peu plus militaire que sportive, d’autant plus discrètement que l’important dispositif de sécurité déployé à Sotchi permettait à Vladimir Poutine de positionner en toute discrétion les forces militaires qui se sont révélées parfaitement opérationnelles, de part et d’autre de la frontière, dès le début de la crise. C’est rageant mais il est fort possible que les Russes aient profité de la liesse générale pour glisser au nez et à la barbe de tout le monde quelques spetznaz – troupes paramilitaires russes -en Crimée. Pendant que la France réalisait son triplée historique en ski-cross, d’autres s’activaient dans l’ombre à faire tomber d’autres records de vitesse. Quand on pense qu’en janvier dernier, les Etats-Unis proposaient encore de bon cœur à leur nouvel allié de lui prêter un ou deux navires de guerre pour assurer la sécurité en Mer noire. Qu’elle semblait loin la guerre froide alors.

Si l’on s’intéresse d’ailleurs à la manière de procéder, on remarquera d’ailleurs que le surgissement soudain des fameux « soldats sans insignes » est une vieille technique employée par le KGB à chaque fois qu’il a été nécessaire de procéder à une opération de « normalisation » et de faire rentrer un pays frère dans le rang selon les bons principes de la doctrine Brejnev. On trouve notamment des descriptions tout à fait intéressantes de ces manœuvres de subversion, voire de coup d’Etat éclair, dans les fameux dossiers afghans qui, bien avant Bradley Manning et Edward Snowden, avaient permis à l’ex-agent du KGB, Vassili Mitrokhine, de provoquer un peu de remue-ménage dans le monde des services de renseignements[1. The Mitrokhine Archiv. The KGB in Europe and The West, Paris, Fayard,‎ 2000.]  Mitrokhine décrit la manière dont les agents du KGB ou les Forces Spéciales s’infiltraient préventivement dans un pays et recrutaient sur place très rapidement quelques supplétifs motivés pour former au moment idéal des forces « pro-soviétiques » et des manifestants qui interviennent au moment opportun ainsi que des renforts de troupes impossibles à identifier. Evidemment, ce genre de pratique est réprouvée par la convention de Genève but business is business.

La nouvelle « guerre froide » aujourd’hui déclenchée par Vladimir Poutine met au plus mal la cohérence diplomatique des occidentaux. En dépit des déclarations très matamoresques de John Kerry, les Etats-Unis semblent adopter une position plutôt attentiste derrière laquelle on croit discerner un certain embarras. Dans le cadre de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP),  la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont-ils pas signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissaient l’intégrité du pays dans les termes suivants : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Tout va bien puisque les soldats présents en Crimée sont des effectifs « pro-russes ». Tant que personnes ne les reconnaît effectivement comme des militaires russes, l’honneur est sauf. Vladimir Poutine n’a plus qu’à attendre un éventuel référendum sur l’autodétermination de la région de Crimée qui ne contreviendra pas aux traités internationaux et fera rentrer la Crimée dans son froid giron.

Quant à l’Ukraine, si le FMI peut pour le moment voler à son secours, qui peut dire si les Européens accepteront de lui venir en aide après avoir refusé cette aide pendant des mois à la Grèce, pourtant pays membre ? L’Allemagne a semble-t-il déjà marqué sa préférence en accueillant avec beaucoup de générosité l’ancienne dirigeante Ioula Timochenko, pas si injustement accusée de corruption, pour lui permettre de se soigner sur son territoire. Il faut dire qu’au contraire de François Hollande qui s’est montré parfaitement inexistant jusque-là, Angela Merkel a occupé le front diplomatique très tôt pour proposer une médiation à Vladimir Poutine. Le retour de la guerre froide, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire pour tout le monde…

*Photo : Sergei Grits/AP/SIPA. AP21534858_000059.

Corée du nord : L’entrouverture malgré Kim?

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kim jong un

kim jong un

Des études en Suisse pas si lointaines – Kim Jong-un avait 28 ans lorsqu’il succéda à son père, en 2011 –, une belle épouse avec laquelle il s’affichait, sa présence à un spectacle de variétés où apparaissaient Mickey et Donald : non, ce garçon ne pouvait être bien méchant.

En réalité, ces personnages de bande dessinée venus tout droit d’Amérique ne prouvaient pas que la Corée du Nord s’ouvrait à l’Occident, mais plutôt que Kim Jong-un était le chef incontesté du pays et qu’il ne verrait pas, lui, sa carrière mise en cause pour des futilités comme son frère aîné, écarté du pouvoir pour s’être fait bêtement reconnaître, quelque temps avant, à Tokyo où il comptait justement visiter Disneyland. Pourquoi alors se priver d’un pied de nez à ce frère qui, d’ailleurs, entre deux soirées dans les casinos de Macao, se moque ouvertement de la direction nord-coréenne ?[access capability= »lire_inedits »]

Le jeune espoir, en même temps qu’il manifestait son sens aigu de la famille en faisant bientôt exécuter un oncle, dont la lignée familiale n’était pas aussi brillante que celle de sa femme, soeur de Kim Jong-il, s’avérait un fidèle continuateur d’une tradition déjà ancienne, notamment illustrée par le coup de piolet enfoncé dans le crâne de Trotski sur ordre de Staline, ou les humiliations et l’enfermement de Liu Shaoqi par Mao. La Corée du Nord est issue du monde communiste et en a gardé les traits les plus significatifs : les purges, par exemple.

Au cas où nous l’aurions déjà oubliée, l’incroyable escalade de menaces proférées, au printemps 2013, par le petit prince récemment promu contre les États voisins, les bases américaines, le territoire même des États-Unis, nous rappelle – tout comme la récente exécution de son oncle, faux régent respecté et vraie scorie de la société, nous dit-on à Pyongyang – la violence endémique de l’État nord-coréen.

On peut même parler de barbarie. En novembre 2013, à Wusan, un port de la côte ouest de la Corée du Nord, dans un stade plein comme un oeuf, 80 et quelques personnes ont été publiquement exécutées. Leurs crimes ? La police avait trouvé sur elles ou dans leur appartement des DVD, des CD, des clefs USB contenant des images venues de Chine et de Corée du Sud. Violent, barbare, l’État n’est pas insensé pour autant. Il sait que les échos du monde extérieur, qui circulent de plus en plus sous le manteau en Corée du Nord, représentent un grand danger : celui de voir la population cesser de croire à la propagande officielle et d’adhérer au salmigondis communisto-nationaliste, l’idéologie du « juche[1. « Juche » ou « djoutché » : mot coréen qui renvoie à l’idée d’identité, de souveraineté, voire d’autosuffisance. Cette idéologie du « juche », imposée du temps de Kim Il-sung, au milieu des années 1970, allie le communisme et la mystique nationaliste dont le leader incarne la synthèse. Les autorités de Pyongyang ont fait de 1912, année de la naissance de Kim Il-sung, premier dirigeant de l’État, le début de « l’ère du juche ». Nous sommes donc en l’an 102 de cette heureuse ère nouvelle…]» qui a remplacé le marxisme-léninisme. L’unité idéologique vaut bien quelques exécutions…

La fermeture des frontières, une presse écrite aux mains du Parti unique, des postes de radio bloqués sur les seules stations autorisées, des gamins chantant dès leur plus jeune âge des éloges dithyrambiques du « Leader », 35 000 statues des Kim, père et fils : tout cela visait à convaincre une population captive qu’elle était au paradis et que le monde entier lui enviait ses magnifiques dirigeants. Mais aujourd’hui, les murs de la prison se fissurent. On peut comparer, et la comparaison est rarement à l’avantage de la Corée du Nord.

Pour comprendre cette timide « entrouverture », il faut remonter à la fin des années 1990. Un phénomène inouï advint alors en Corée du Nord : sans guerre, sans campagne délirante lancée par l’un de ses dirigeants – dans le genre du « Grand Bond en avant » en Chine, en 1962 –, le pays s’enfonça lentement mais sûrement dans la pire famine de la fin du xxe siècle. Elle provoqua au moins 500 000 morts, et peut-être bien plus. Malgré les efforts du Programme alimentaire mondial de l’ONU, malgré l’aide des « impérialistes » et de leurs « valets » de Séoul, les autorités furent dépassées. Le système de distribution rationnée de la nourriture s’effondra. Il ne restait plus à la population qu’à compter sur elle-même pour survivre.

C’est ce qu’elle fit, passant en contrebande vers la Chine des antiquités, des pièces de métal retirées des usines (la moitié ne fonctionnant plus, la chose était facile), des herbes médicinales, des vêtements coupés et cousus à la maison et bien d’autres choses encore. On vendait aussi sa force de travail, et on revenait après quelques mois avec de l’argent chinois (largement accepté en Corée du Nord depuis) ou du riz pour nourrir sa famille – et aussi avec des souvenirs éblouis sur le niveau de vie et même la liberté dont jouissait la Chine.

On cultivait aussi des légumes en douce, en dehors des fermes collectives, et malgré la pauvreté des sols et l’absence de moyens techniques, on en vint rapidement à produire de quoi alimenter des réseaux souterrains vers la Chine ou des vendeurs sur les marchés qui surgissaient ici ou là dans les villes coréennes. Sans doute, tout cela était illégal. Une couturière à domicile, un vendeur sur un marché non autorisé, a fortiori un contrebandier, risquaient gros. Mais la vie était dure aussi pour les policiers, les soldats ou les contrôleurs dans les trains. Aussi acceptaient-ils de fermer les yeux moyennant bakchich.

Les années ont passé. Les trafics ont continué. Ils se sont même amplifiés. Le petit capital amassé peut aujourd’hui servir à ouvrir un restaurant – officiellement d’État, bien sûr, en fait une entreprise privée – une société d’import-export de tissus ou de transport, voire d’extraction de minerais. Que font les fonctionnaires de l’État ? Rien, bien souvent : ils continuent de fermer les yeux tout en prélevant leur dîme au passage – et tout le monde est content. Le socialisme nord-coréen est préservé. La croissance reprend, faiblement, mais elle reprend. L’État touche finalement bien plus que ce qu’il toucherait si le système était respecté car la production et les bénéfices à ponctionner seraient moindres. Petit à petit, une élite « économique » s’est constituée, qui verrait d’un bon oeil l’abolition de la planification et de la collectivisation ainsi que l’officialisation du statut privé des entreprises qu’elle dirige de facto.

 L’avenir du pays n’est plus aux seules mains de l’État. La population n’est plus ce qu’elle était. Sa foi dans ses dirigeants et leur idéologie s’est beaucoup érodée. Même la peur a un peu reculé. Être appréhendé lors d’une tentative de franchissement de la frontière ne conduit plus en général à la mort ni au camp pour des années. Et si 85 malheureux ont payé cher, devant une foule invitée à crier sa haine, le regard qu’ils ont jeté sur la vie qu’on mène ailleurs, de nombreux témoignages révèlent que des gens se sont tirés de bien mauvais draps grâce à un cadeau glissé dans la main d’un agent de la Sécurité, lors d’un contrôle à domicile, par exemple.

Cependant, l’élite économique a de quoi être partagée sur l’ouverture qu’elle appelle de ses voeux. Qu’aurait-elle à gagner si – comme c’est probable en cas d’effondrement du Nord – la Corée du Sud organisait l’unité de la péninsule sous son égide ? Les patrons marginaux et mal armés du Nord pourraient-ils alors résister à la concurrence d’entreprises modernes et dynamiques ? Un autre facteur joue contre les perspectives de changement : la Chine veut bien d’une stabilisation de la péninsule coréenne, mais pas d’un effondrement du Nord, car elle ne tient guère à voir une Corée réunifiée et pro-américaine à ses frontières.

Les dirigeants actuels de la Corée du Nord restent partisans du statu quo qu’ils peuvent imposer grâce à un appareil de contrôle, de surveillance et de répression de premier ordre. Doté de moyens modernes – informatiques notamment – pourvoyeur de camps et de prisons (le nombre des premiers a baissé, mais celui des prisons a beaucoup augmenté), cet appareil répressif reste redoutable face à une population encore très dispersée, très atomisée par soixante ans de régime totalitaire. Il est capable de rappeler brutalement, comme il l’a fait à Wusan, qu’il tient encore les rênes. Ne rêvons pas : l’effondrement du régime nord-coréen n’est pas pour demain…[/access]

* Photo: Yonhap News/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31272588_000001

 

Pologne : Un passé qui ne passe pas

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ida pologne film

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Ida, qui vient de sortir sur les écrans, a été couronné au London Film Festival 2013. Pawel Pawlikowski,  réalisateur d’origine polonaise qui vit entre Londres et Paris, réalise avec Ida son premier long métrage sur sa terre natale qu’il a quittée en 1971. Ayant glané de nombreux prix en tant que documentariste, il s’est signalé par ses précédents longs métrages, Transit Palace/Last Resort (1998), My Summer of Love (2004), La Femme du Ve (2011), qui ont révélé au grand public des actrices jusque-là inconnues. Le teint translucide, le regard immobile dans un visage triangulaire, fossette au menton, Agata Trzebuchowska, qui interprète le rôle principal d‘Ida, donne une grâce émouvante à ce voyage sinistre dans la Pologne transie et misérable de 1962, avec ses plaines glacées et ses murs lézardés. Et son silence de mort.

Tourné dans un cadrage presque carré, Ida est une symphonie de gris sur le mutisme d’une génération au lendemain de la guerre et sur les crimes dont la Pologne a été le théâtre, confondant dans un même silence toutes les atrocités, celles de la guerre et celles du communisme. Certes, c’est un film sur le passé de la Pologne mais qui passe pratiquement sous silence l’antisémitisme polonais traditionnel, largement entretenu par l’Eglise comme chacun sait, dont le prestige paraît intact en ces années soixante. Or les deux personnages principaux sont juifs : Ida, une jeune novice de 18 ans, et sa tante Wanda la Rouge, redoutable procureur des sombres années staliniennes, dont le réalisme cynique illustre toute une époque. L’ange et le démon, les deux faces d’une même pièce. Autant dire qu’elles n’ont rien de juif à part la naissance et leur famille assassinée. Ce sont donc deux femmes qui nient ou ignorent leur identité et qui symbolisent, malgré tout, la population juive polonaise martyrisée par les Allemands et les Polonais (jusqu’en juillet 1946, le pogrom de Kielce).

Sœur Anna est une orpheline élevée au couvent. Quelques jours avant qu’elle ne prononce ses vœux, la mère supérieure intime à la jeune fille de rendre visite à sa tante Wanda, dont elle ignorait l’existence : « C’est ta seule famille. » Anna découvre alors Wanda (Agata Kulesza), ancien procureur communiste déchu, un personnage odieux qui connaît tous les secrets et sait faire parler les menteurs. Vodka, clopes et aventures sans lendemain, Wanda révèle à sa nièce sa véritable identité : « Ton vrai nom est Ida Lebenstein. Les sœurs ne te l’ont jamais dit ? Tu es donc une nonne juive ! »

Wanda décide d’accompagner la jeune fille qui veut dire une prière sur la tombe de ses parents assassinés dans les bois, derrière leur village. Pas si simple. Il n’y a pas de tombe et le voyage sera long avant qu’elles puissent enfouir les restes de leurs proches dans un cimetière juif visiblement à l’abandon. Face à l’horreur, Ida reprend le chemin du couvent, et on comprend sans peine qu’elle ne donne pas cher des plaisirs d’ici-bas. Désormais rattrapée par son terrible secret, Wanda s’effondre. Elle serre sa nièce dans ses bras avant de la déposer devant son couvent, son refuge : « Ta mère aurait aimé ce que tu es devenue. »

Étrange réflexion. C’est oublier un peu vite le comportement du Vatican après la guerre. En effet, l’histoire d’Ida paraît s’inspirer des nombreux témoignages sur les enfants cachés dans des institutions catholiques polonaises ou chez des particuliers par leurs parents ou des associations. Il est impossible d’en évaluer le nombre et de savoir combien ont survécu. Dans certains cas, l’Eglise a refusé de les rendre aux familles ou prétendait qu’ils étaient morts ou avaient disparu. Le refus était d’autant plus ferme si les enfants avaient été baptisés (on se souvient de l’affaire Finaly en France). Après leur avoir sauvé la vie, l’Eglise entendait sauver leur âme. Kidnapping, dirait-on aujourd’hui.

Loin de faire un film sur la mauvaise conscience de la Pologne des années soixante, Pawel Pawlikowski parle de l’impossible oubli, de la mémoire têtue, et de la mesquinerie humaine : la vengeance, la peur, la faim. Et des effets pervers d’une idéologie athée qui a dépouillé la commissaire au peuple de tout sentiment d’humanité, et de toute espérance de pardon et de rachat. Wanda n’oublie pas ses crimes commis légalement au nom du peuple — mais ce qui la torture, c’est la mort de son enfant assassiné. L’assassin qui se livre à un marchandage minable (« je vous dis où sont les corps mais je garde la maison »), souhaite seulement qu’on fiche la paix à son père agonisant. Et finalement, le film renvoie dos à dos les assassins des Juifs pendant la guerre et ceux qui ont trempé après la guerre dans les crimes staliniens.

« Les Juifs ont profité du communisme, » claironne-t-on dans certains milieux. Il y a eu des communistes parmi eux, certes, comme le rappelle Pawel Pawlikowski, car le communisme leur octroyait enfin les mêmes libertés qu’aux autres citoyens. Mais au regard du petit nombre de survivants juifs polonais après la guerre, la présence de ce procureur aux mains sanglantes paraît lourde de sens. Encore une fois, ce choix permet de renvoyer dos à dos victimes et bourreaux — thème aujourd’hui très en vogue quand il s’agit des Juifs.

Un euro trop fort dans une Europe trop faible

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mario draghi bce

mario draghi bce

L’année européenne 2014 a commencé par une controverse entre deux de nos seigneurs, Manuel Barroso et Mario Draghi. Au premier, qui avait  proclamé que la crise de la zone euro appartenait au passé, le second a rétorqué que la crise persistait au vu de la faible activité économique dans la zone. Il faut tenter d’élucider ce désaccord entre deux personnalités dévouées à la survie de la monnaie unique et au maintien de l’intégrité de la zone monétaire. Ce faisant, on expliquera comment l’euro a survécu. Barroso[1. Dont on omet de rappeler les responsabilités dans la conduite du Portugal avant qu’il n’accède, avec l’appui de Washington, à la présidence de la Commission européenne.][access capability= »lire_inedits »] prenait acte des conditions favorables du retour de l’Irlande sur le marché des emprunts publics. C’était la fin du bail out, la procédure de sauvetage qui avait maintenu le pays en survie grâce au concours massif – 68 milliards d’euros pour un pays de 4,5 millions d’habitants – des partenaires européens. Cette opération couronnée de succès s’était accompagnée d’une nouvelle amélioration des conditions d’emprunt de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal. Une nouvelle étape décisive semblait franchie dans le retour à la « confiance des marchés ». Cependant, si quelqu’un comprend le rôle des marchés dans les institutions européennes, c’est bien Mario Draghi, praticien formé chez Goldman Sachs[2. Mario Draghi a présidé Goldman Sachs Europe et a, à ce titre, organisé la première falsification des comptes grecs qui a permis l’entrée d’Athènes dans l’euro], et non Manuel Barroso, doctrinaire et propagandiste en chef du système européen. Il sait que la confiance est réversible – comme l’a révélé la crise de la zone euro – et que tout est suspendu à la reprise économique. Il sait par-dessus tout comment la zone euro a été maintenue, par des politiques dont il a été le grand décisionnaire.

Mario Draghi, chef du SAMU financier Quand il s’installe à la tête de la BCE, fin 2011, la situation semble sans remède. Le séisme de 2008 a révélé les écarts de capacité économique qui séparaient les pays de la zone, écarts que leur inclusion dans une monnaie unique avait eu pour effet de masquer. Les prêteurs internationaux et les agences de notation massacraient la cotation des emprunts publics et privés de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, les trois premiers ne pouvant plus emprunter, sauf à des taux prohibitifs. Tous s’en- fonçaient dans une récession profonde, assortie d’un chômage de masse. La priorité consistait à rétablir un financement minimal des États et des banques des pays en détresse en agissant à l’échelon de la Banque centrale puisque les marchés s’y refusaient. Mario Draghi s’y est employé suivant deux méthodes complémentaires. Il a d’abord, en deux adjudications, fin décembre 2011 et fin février 2012, octroyé 1000 milliards d’argent frais et quasiment gratuit aux banques de la zone, les banques des pays en détresse étant approvisionnées de la façon la plus massive[3. Quelque 400 banques sont venues aux guichets de Francfort.] . Chacun a relevé l’importance sans précédent de cette mesure. Mais la durée du crédit était, elle aussi, sans précédent. Trois ans ! Chose ignorée du profane, les banques centrales prêtent toujours à court terme : au plus quelques mois, sinon quelques semaines, quelques jours voire quelques heures. Cette pratique signifie qu’elles agissent sur la trésorerie du système de banques commerciales pour leur permettre de jouer leur rôle de financeurs de la sphère productive, mais en les contraignant en permanence à rechercher les bons emprunteurs et les bonnes affaires. Ce délai hors normes a été choisi par Mario Draghi sur la base d’un diagnostic simple et décisif : il faudra à peu près trois ans pour qu’apparaisse une vraie reprise en zone euro, avec le concours d’une Amérique convalescente et de pays émergents poursuivant leur rattrapage historique. Alors, les banques mises en difficulté par la défaillance d’in- nombrables emprunteurs pourront rentrer dans les fonds qu’elles ont prêtés, tandis qu’un climat de confiance s’établira, chez les consommateurs et les chefs d’entreprise, qui stimulera la demande globale. Mais le président de la BCE a aussi pris des mesures qui ont échappé à l’attention de nos distingués économistes. Il a certes racheté quelques centaines de milliards d’euros des dettes dont le marché ne voulait plus. Mais là n’est pas l’essentiel. Au-delà de l’opération massive de la fin 2011 et du début 2012, il a prodigué de nouveaux fonds aux banques des pays du Sud à l’occasion des adjudications hebdomadaires de la BCE. Autant la procédure est normale, voire banale, autant l’affectation de ces sommes s’écarte de la normalité. Mario Draghi s’est entendu avec les banquiers du Sud, spécialement les Italiens et les Espagnols, pour qu’ils souscrivent les emprunts nouveaux de leurs Trésors publics avec l’argent qu’il leur apportait. Il a ainsi organisé ainsi une décrue progressive des taux exigés par les États, donnant l’illusion d’une confiance apparente des « marchés » représentés en l’occurrence par Unicredit, Banco Popular, et leurs homologues d’Italie et d’Espagne ! Le joueur Draghi a gagné son premier pari, financier : celui d’empêcher la faillite des plus grands pays du Sud. Reste à savoir s’il gagnera son second pari, économique, celui de la reprise de l’activité et de l’emploi. Deux facteurs vont en décider.

La déflation des salaires au risque de la déflation des prix Les médias commis au réarmement moral des Européens ébranlés par la crise de la zone euro annoncent le redressement des pays les plus concernés, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, voire l’Italie, mais pas encore la Grèce. Le chômage amorce un repli, de premiers signes de croissance se font jour. Et, par- dessus tout, ces pays rétablissent leurs comptes extérieurs. L’Irlande réconforte surtout par la baisse du chômage depuis plus d’un an, l’Espagne suscite l’admiration par le rétablissement de son commerce extérieur, alors qu’elle affichait, au plus haut de son boom économique, un déficit de 9 % du PIB (soit 180 milliards d’euros à l’échelon d’un pays comme la France).  Manquent cependant, dans ce tableau relativement encourageant, des éléments déterminants pour conclure à une amélioration d’ensemble.  Le premier concerne l’évolution du chômage. Les chiffres moins défavorables dissimulent ce fait qui atteste du fiasco en profondeur de l’expérience : les Grecs, les Irlandais, les Portugais, les Espagnols et même les Italiens émigrent. En 2012, seule année pour laquelle nous disposons de chiffres, 206 000 résidents espagnols, 120 000 portugais, 75 000 irlandais auraient quitté les pays où ils vivaient et, le plus souvent, travaillaient. Pour la France, cela correspondrait respectivement à 280 000, 700 000 et 1 million de départs. Gageons que le mouvement s’est poursuivi en 2013. Les pays du Sud accomplissent, à la faveur de la crise, un grand bond en arrière qui les fait renouer avec leur tradition d’émigration du XIXe siècle et du début du XXe.  Le deuxième a trait à la baisse des salaires. La déflation salariale a été le principal vecteur du rétablissement des comptes extérieurs. Elle a fait s’effondrer la consommation et, conjuguée à l’affaissement de l’investissement des entreprises, réduit la demande globale de biens d’importation. En même temps, elle a redonné aux entreprises la compétitivité en termes de prix qu’on leur a interdit de retrouver par la voie de la dévaluation monétaire. Les dévots du néolibéralisme s’en réjouissent, omettant de poser la question corollaire : comment repartira la consommation ? Car il est exclu que les baisses de salaires, allant de 12 % en Espagne à 25 % en Grèce, puissent laisser place à des augmentations dans l’avenir immédiat.

Le troisième est représenté par la situation des finances publiques. À l’exception de l’Italie, tous les pays du Sud subissent encore un déficit important qui gonfle mécaniquement le montant de leur dette[4. Hors zone euro, l’Angleterre vient de terminer son exercice budgétaire avec un déficit de près de 7 % du PIB.]. Et à moins que la reprise économique dépasse toutes les attentes, on ne voit guère de perspective de rééquilibrage. À ce stade, les deux points clés sont les évolutions futures des investissements des entreprises et des prix à la consommation. Il conviendrait que les entreprises s’équipent, qu’elles dépensent en recherche et en formation pour donner à la compétitivité des bases plus fermes que celles procurées par le massacre des salaires. Et il conviendrait que les prix ne baissent pas, dans le sillage de la déflation salariale. Pourquoi ? La déflation des prix pèse à la fois sur la profitabilité des entreprises et sur les comptes publics. La première s’amoindrit quand le chiffre d’affaires est comprimé par de faibles prix de vente, alors qu’il faut amortir les dépenses d’équipement antérieures et payer les intérêts dus. Les comptes publics, qui subissent une réduction mécanique des recettes de TVA et de l’impôt acquitté sur les bénéfices, sont sous l’objet d’une nouvelle menace : la remontée mécanique du montant de la dette publique et des intérêts dus dans le sillage de la déflation des prix. L’année 2014 sera décisive, dans un sens ou dans un autre, selon que la déflation salariale s’accompagnera ou non de la déflation des prix.

C’est le facteur le plus discret et le moins évoqué par les commentateurs. Entre 2000 et 2013, le Français a continué de consommer de façon presque régulière, y compris durant la période critique de crise. Il consomme aujourd’hui un quart de plus qu’à l’orée du nouveau siècle. Et il est le seul en Europe. Cette autre exception française est un phénomène multifactoriel : maintien des salaires à tout le moins, distribution sociale la plus généreuse du monde, taux de fécondité important et, sans doute, refus d’admettre que les temps ont changé et illusion que les séismes américain et européen vont être surmontés sans dommages irréversibles pour notre système national.

Quoi qu’il en soit, la consommation française contraste avec celle des autres grands pays de la zone : stagnation en Allemagne, baisse profonde en Italie, effondrement en Espagne à partir de 2007 après l’éclatement de la bulle locale. Et, de ce fait, elle a constitué le cran d’arrêt à l’extension de la spirale récessive au sein de la zone euro. Si pour une raison quel- conque – compression de la dépense sociale, pourtant prohibitive, réduction des salaires privés pour aligner notre compétitivité en termes de coût du travail, accentuation de l’épargne de précaution –, cette consommation s’était affaissée, l’activité de la zone euro aurait poursuivi sa chute au lieu de connaître une stabilisation[5. Nous tenons là aussi une part de l’explication du creusement du déficit commercial depuis 2003, dernier exercice équilibré de nos échanges].La grande menace. Il reste cependant difficile de croire à la renaissance économique, sociale et financière du système euro, quand bien même nous échapperions à la déflation et à une récidive de la crise du crédit, pour une raison qui devrait s’imposer à chacun. La monnaie unique est la monnaie la plus surévaluée au monde depuis que le franc suisse a été stabilisé et que le yen japonais a subi une dévaluation de l’ordre de 30 %. Lorsque l’euro frise la parité de 1,4 dollar, même les entreprises allemandes cessent de gagner de l’argent par leurs exportations en zone dollar. Que dire de leurs homologues de la zone monétaire, handicapées par cette surévaluation qui se maintient en dépit du bon sens. Comment se fait-il que l’euro soit à ce point surcoté alors que la zone reste dans un état de marasme ? Il n’y guère d’autre explication que le pari fait par les marchés financiers sur une germanisation de la zone. Soit à partir de l’hypothèse que le modèle allemand sera recopié au-delà des frontières de la République fédérale, soit à partir de celle d’une mutualisation des dettes publiques européennes sous sa garantie. Leur improbabilité n’empêche pas les marchés de continuer à les nourrir. Il faudrait, quoi qu’il en soit, une action délibérée de la BCE, analogue à celles conduites par ses homologues de Suisse et du Japon, pour ramener la monnaie unique vers une parité moins handicapante, de l’ordre de 1 euro pour 1,1 dollar. Il faut donc se demander pourquoi Mario Draghi, si zélé et si inventif pour sauver le crédit des économies de la zone, n’agit pas sur la parité monétaire. À Bruxelles comme à Francfort, on connaît la réponse. Angela Merkel a interdit au président de la BCE de mener une action correctrice sur le marché des changes. Dès lors, une autre question se pose. Que cherche Angela Merkel, que cherche la nouvelle Allemagne qui trône en majesté au sommet de l’édifice branlant de la zone euro ?[/access]

*Photo: Michael Probst/AP/SIPA.AP21519716_000001

Nougaro, dix ans déjà…

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Disparu le 4 mars 2004, le géant rose de Toulouse continue d’enchanter ses fans. Et ils sont chaque jour plus nombreux car il suffit d’avoir entendu une seule fois dans sa vie, le brésilien d’Arcole, le Don Quichotte des Skylines, le petit taureau agile matraquer les mots pour être à jamais conquis. La langue française explosait dans sa bouche. Il la triturait pour en extraire cette pulpe sanguine, ce swing entêtant, cette prose phosphorescente. Ecouter Nougaro, c’est retrouver ce compagnon de désespoir. De la pointe de son Bic, il noircissait nos nuits blanches. Vous n’oublierez pas de sitôt son écho féérique. Car ce pourfendeur d’humeurs, bête de scène, incarnait la Grande chanson française. Percussion du texte, tempo obsédant, recomposition des mots. La phrase de Nougaro se nourrissait d’elle-même. Elle filait sur les rives du Canal du Midi.

Elle était riche, nostalgique, vibrante, addictive. Il mettait KO son public, victime consentante. Il boxait le Littré, il cognait le Larousse, il secouait Le Petit Robert avec gourmandise. Faire sonner le français, le déhancher, lui inoculer cette note jazz et cette frénésie samba était un exploit que peu de chanteurs français ont réussi depuis. Ne parlons pas ici de la nouvelle scène qui à l’indigence des textes ajoute l’incurie musicale. Nougaro surclassait, tabassait ces faussaires. Dire que certains osent encore monter sur scène, on conseille à ces inconscients qui encombrent la bande FM de réécouter ou revoir Nougaro. Ne serait-ce que pour la leçon de diction, la présence théâtrale et cet art de la narration hérité de la chanson de geste.

Pour les dix ans de sa disparition, ce jongleur téméraire a droit à de nombreux témoignages d’amour, celui de son épouse, de sa fille, mais également celui de Christian Laborde, castagneur en chef, magnifique poète d’Oc et d’or. Laborde, frère d’esprit de Nougaro nous fait découvrir le parcours de l’artiste dans une déambulation jubilatoire. Tu verras, tu verras, ce Nougaro faisait chanter le français.

À lire, à entendre…

Claude Nougaro : le parcours du cœur battant  par Christian Laborde – Hors Collection

Claude Nougaro par Hélène Nougaro – Flammarion

J’entends encore l’écho de la voix de papaTémoignage de Théa Nougaro – Flammarion

Claude Nougaro : les mots de la vie par Marc Lemonier – City Editions

« L’amour sorcier » – coffret de 29 CD – Edition limitée – Mercury Records