Jordan Bardella et Marion Maréchal se sont rendus en Israël pour une visite officielle. Entre autres sites et monuments, ils ont visité le mémorial du festival Nova. S’agit-il d’une simple opération de comm’ ou d’une véritable page historique qui se tourne ? Pourquoi voyons-nous des politiques de la droite radicale faire le voyage et pas du tout le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon ? Les analyses de Céline Pina.
Le rival principal de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été mis en prison, de même que son avocat. Depuis longtemps, le président turc pratique sa méthode particulière consistant à s’allier avec les uns contre les autres, ensuite à trahir ces alliés pour s’allier avec les ennemis de ces derniers, et ainsi de suite. Ayant lui-même utilisé la mairie d’Istanbul comme tremplin vers le pouvoir suprême en Turquie, il craint qu’Imamoglu ne fasse de même en vue des élections présidentielles de 2028. Explications avec Gil Mihaely.
Derrière la bienveillance de façade de la Commission européenne se profilent une mécanique et une propagande inquiétantes: une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place, voire saper les fondements mêmes de la démocratie, estime notre contributeur. Tribune.
En mars 2025, la Commission européenne a lancé une initiative qui, sous des dehors pragmatiques, soulève des questions troublantes : elle appelle les États membres de l’Union européenne à encourager leurs populations à se doter d’un « kit d’urgence » pour faire face aux crises futures. Officiellement, cette mesure vise à préparer les citoyens à des scénarios catastrophes – guerres, pandémies, catastrophes climatiques – dans un monde jugé de plus en plus instable.
Mais, derrière cette apparente bienveillance se profile une mécanique bien plus inquiétante : une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place et saper les fondements mêmes de la démocratie.
Today, the EU launches its new #Preparedness Strategy.
L’idée que la peur puisse être utilisée comme levier de manipulation de masse n’est pas nouvelle. Dès 1928, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier des relations publiques, posait les bases de cette stratégie dans son ouvrage Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie. Bernays y expliquait comment les gouvernants, en s’appuyant sur les ressorts psychologiques de la foule, pouvaient façonner les perceptions pour imposer des mesures autrement inacceptables. « La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément essentiel dans une société démocratique », écrivait-il, soulignant que la peur, en tant qu’émotion brute, était particulièrement efficace pour court-circuiter la raison.
Plus récemment, le sociologue Frank Furedi, dans son livre Politics of Fear (2005), a analysé comment les démocraties modernes exploitent les « cultures de la peur » pour légitimer leur autorité. Selon lui, les gouvernements amplifient délibérément les menaces – qu’il s’agisse de terrorisme, de pandémies ou de crises environnementales – pour maintenir les populations dans un état de dépendance émotionnelle. Cette dépendance, argue Furedi, conduit les citoyens à céder leurs libertés en échange d’une promesse de sécurité, un troc que Benjamin Franklin avait déjà dénoncé au XVIIIe siècle : « Ceux qui troquent leur liberté en échange d’une sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre. »
Une communication anxiogène : au service du pouvoir ?
L’appel de la Commission européenne à constituer des kits d’urgence s’inscrit dans cette lignée. En surface, il s’agit d’une mesure de précaution qui pourrait sembler rationnelle : quelques vivres, une lampe de poche, une trousse de secours, des objets anodins pour affronter l’imprévu. Mais le sous-texte est clair : les crises futures ne sont pas une hypothèse, elles sont une certitude. Guerres, virus mortels, effondrement climatique, la rhétorique officielle ne précise pas la nature exacte de la menace même si elle est esquissée, laissant ainsi libre cours à l’imagination collective. Cette ambiguïté est une arme puissante : elle transforme une recommandation pratique en un message subliminal de peur diffuse, ancrant l’idée que le danger est imminent et omniprésent.
Cette stratégie n’est pas sans rappeler la gestion de la crise du Covid-19. En 2021, dans un article publié sur The Conversation, le chercheur Maxime Gaborit notait que « la peur, dans ce cas-ci d’un virus inconnu, a été fondamentale » pour faire obéir les populations aux restrictions sanitaires. Les campagnes de communication, saturées d’images de lits d’hôpitaux débordés et de courbes exponentielles, ont joué sur l’émotion plutôt que sur la pédagogie. Le résultat ? Une adhésion massive, mais souvent irrationnelle, à des mesures parfois contestables, comme les confinements prolongés ou les passeports sanitaires. La Commission européenne semble aujourd’hui répliquer ce schéma, élargissant le spectre de la menace pour englober tous les possibles.
Quand la peur dope la popularité du pouvoir
Un aspect crucial de cette manipulation réside dans son effet sur la popularité des gouvernants. Les sondages le montrent depuis des décennies : lorsque les populations se sentent menacées, elles se tournent instinctivement vers le pouvoir en place, perçu comme un rempart contre le chaos. En France, par exemple, le président François Hollande a vu sa cote de popularité bondir après les attentats de 2015, passant de 13 % à 21 % en quelques semaines selon un sondage IFOP. De même, au plus fort de la crise du Covid-19, les dirigeants européens, y compris Emmanuel Macron, ont bénéficié d’un regain de confiance temporaire, malgré des gestions critiquées.
Ce phénomène, que le politologue Corey Robin appelle « la politique de la peur » dans son ouvrage Fear : The History of a Political Idea (2004), repose sur un mécanisme simple : la peur désoriente, fragilise et pousse les citoyens à chercher un sauveur. Les élites politiques, conscientes de cet effet, n’hésitent pas à l’exploiter. L’initiative du kit d’urgence est donc une tentative de maintenir les populations dans cet état de vigilance permanente, où le pouvoir apparaît comme le garant ultime de leur survie. En période de crise, les critiques s’effacent, les oppositions s’affaiblissent, et les mesures autoritaires passent plus facilement. Elle intervient d’ailleurs quelques jours seulement après l’allocution alarmante d’Emmanuel Macron pour préparer les Français à une éventuelle guerre face à la Russie, et qui lui a valu une hausse de popularité dans les sondages s’en suivant. Il ne faut pas voir un quelconque hasard ici.
Une peur fictive de l’extérieur face à une insécurité réelle à l’intérieur
Mais, pourquoi brandir une peur hypothétique venue de l’extérieur alors que l’insécurité au sein même des frontières est déjà une réalité criante ? En France, les statistiques récentes parlent d’elles-mêmes : en 2023, le ministère de l’Intérieur recensait 361 000 coups et blessures volontaires, une hausse de 63 % depuis 2017, tandis que les homicides dépassaient la barre des 1 000, en progression constante depuis 2020. Les violences sexuelles, avec une augmentation de 8 % en 2023, touchent 265 victimes par jour en moyenne, selon les données du SSMSI. Les cambriolages, les vols violents et les dégradations volontaires explosent également, avec des faits divers quotidiens qui alimentent une insécurité palpable. Cette peur-là n’a rien d’irrationnel : elle est ancrée dans le vécu des citoyens, étayée par des chiffres concrets et des drames bien réels. Pourtant, étrangement, cette menace intérieure, bien plus immédiate et tangible qu’une guerre hypothétique, ne bénéficie pas du même traitement alarmiste. Au contraire, elle est souvent minimisée, camouflée derrière des discours lénifiants ou des statistiques interprétées avec prudence, comme si reconnaître son ampleur fragiliserait davantage l’autorité en place. Alors que la peur d’un ennemi extérieur peut être orchestrée pour unir et soumettre, l’insécurité intérieure, elle, révèle les failles d’un système incapable de protéger ses citoyens – une vérité autrement plus dérangeante. Où sont les kits de l’Union européenne pour survivre à une agression ?
Une pratique antidémocratique
Ce recours systématique à la peur est profondément antidémocratique. La démocratie repose sur la délibération rationnelle, sur la capacité des citoyens à évaluer les politiques publiques avec discernement. Or, la peur court-circuite ce processus. Comme le souligne Ryszard Legutko dans Le diable dans la démocratie (2015), les gouvernements qui instrumentalisent les émotions pour asseoir leur légitimité trahissent l’idéal démocratique en remplaçant le débat par la soumission. En agitant des menaces vagues – guerres hypothétiques, virus incertains – sans jamais les contextualiser avec des données objectives, la Commission européenne prive les citoyens de leur libre-arbitre, les réduisant à des sujets passifs, manipulables à volonté.
Prenons l’exemple des discours sur une « guerre imminente ». Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les responsables européens, dont Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, multiplient les mises en garde contre un conflit élargi. Le kit d’urgence s’inscrit dans ce narratif, suggérant que chaque foyer doit se préparer à l’impensable. Pourtant, aucune analyse sérieuse ne corrobore l’idée d’une guerre généralisée en Europe à court terme. Cette surenchère alimente des peurs irrationnelles, détournant l’attention d’autres enjeux – insécurité, immigration, crise sociale au sein même de nos frontières – au profit d’un narratif belliqueux qui renforce le contrôle étatique.
Dépasser le narratif officiel
La Commission européenne présente son initiative comme une réponse responsable à un monde incertain. Mais cette rhétorique cache une volonté de pouvoir. L’appel au kit d’urgence, s’il semble anodin, s’inscrit dans cette dynamique de politique de la peur : il normalise l’idée d’un état d’exception permanent, où les libertés individuelles sont subordonnées à une prétendue « résilience collective » imposée d’en haut.
Les essayistes comme Noam Chomsky, dans ses critiques récurrentes des médias et des gouvernements, nous invitent à interroger cette « fabrication du consentement ». Pourquoi cette insistance sur un hypothétique conflit extérieur alors que la plus forte insécurité perceptible des Français se répand à l’intérieur même de nos frontières sans qu’aucune initiative ne soit prise pour l’endiguer ? Parce que cette peur irrationnelle d’un ennemi commun maintient les citoyens dans un état de docilité, tandis que la raison les pousse à questionner. Le kit d’urgence n’est pas qu’un objet : c’est un symbole de cette soumission déguisée en prudence.
Vers une résistance à la manipulation
L’initiative de la Commission européenne, loin d’être une simple mesure pratique, révèle selon moi une stratégie de manipulation de masse rodée : amplifier les peurs, exploiter les émotions, consolider le pouvoir. En s’appuyant sur les travaux de Bernays, Furedi ou Robin, on comprend que cette « politique de la peur » n’a rien d’accidentelle. Elle détourne l’attention des problèmes concrets qui touchent notre pays pour prospérer sur les angoisses parfois irrationnelles des citoyens afin de mieux contrôler leurs émotions, au mépris des principes démocratiques.
Face à cela, la réponse ne peut être que la vigilance. Refuser de céder à la panique, exiger des explications claires, privilégier la réflexion sur l’émotion : tels sont les antidotes à cette manipulation. Car si la peur peut doper la popularité des gouvernants à court terme, elle finit toujours par se retourner contre eux lorsque les citoyens reprennent leurs esprits. Dans un monde gouverné par la peur, la liberté est la première victime.
En 2024, les Vietnamiens sont devenus le premier contingent d’immigrés clandestins à traverser la Manche, devançant les Syriens et les Afghans. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils ne font guère parler d’eux. Reste à comprendre cette exception vietnamienne.
Ni vu ni connu, les Vietnamiens ont battu au poteau Afghans, Syriens et Iraniens. Avec 3 100 personnes ayant traversé la Manche durant les neuf premiers mois de l’année 2024, les Vietnamiens représentaient 20 % des arrivées par bateau. Un chiffre en forte augmentation puisqu’ils n’étaient que 1 300 durant la même période en 2023. Depuis le drame du camion charnier, en 2019, où 39 Vietnamiens avaient trouvé la mort par asphyxie, les Vietnamiens privilégient la voie maritime.
Cette immigration est atypique. À la différence des autres pays d’origine, le Vietnam est un pays solide qui se porte bien. Économiquement, il est champion du monde de la croissance économique sur les vingt dernières années. En 2024, sa croissance a de nouveau dépassé les 7 %. Tous les clignotants économiques y sont au vert. Socialement, le Vietnam communiste, qui n’a pas copié le modèle de contrôle social orwellien de la Chine de Xi Jinping, laisse à ses concitoyens une large liberté individuelle, à condition toutefois de ne pas remettre en cause le rôle dirigeant du Parti communiste et de ses chefs.
Un migrant discret
Les migrants vietnamiens sont des hommes et femmes plutôt jeunes, sans qualification, des ouvriers mal payés ou criblés de dettes, prêts à tenter l’aventure. Ils sont bouddhistes, parfois catholiques, originaires des provinces du nord et du centre du pays les moins développées. Peu ou pas d’opposants politiques.
Une fois en France, ils se font discrets jusqu’au jour du départ où ils surgissent sur une plage du Dunkerquois pour monter sur un bateau pneumatique, généralement de meilleure qualité, plus sûr et donc plus cher, que la moyenne. Si la traversée échoue ou est empêchée par la police française, ils regagnent leur camp de base sans broncher. « Quand ils échouent à traverser, ils ne cherchent même pas à négocier le prix des taxis pour rentrer vers Dunkerque », déclare une bénévole de l’ONG Osmose 621.
Une fois en Angleterre, rebelote. Les Vietnamiens rejoignent rapidement leur communauté. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils apparaissent rarement sur le radar des autorités qui ont d’autres chats à fouetter. Durs à la peine, ils trouvent rapidement un travail. Car le périple du Vietnam à l’Angleterre coûte environ 50 000 euros et la famille au pays s’est endettée pour financer l’opération.
Quand certains d’entre eux se font prendre par la patrouille pour trafic de drogue de synthèse, contrebande ou travail forcé, le gouvernement vietnamien se montre coopératif et accepte de reprendre ses ressortissants. Le nouvel homme fort à Hanoï connaît bien le sujet. Précédemment ministre de l’Intérieur, M. To Lam, a accepté, il y a déjà plusieurs années, une coopération policière avec plusieurs pays européens, dont la France. Un accord de lutte contre l’immigration clandestine a été signé entre les deux pays en avril 2024, que la ministre de l’Intérieur, Mme Yvette Cooper, nommée trois mois plus tard, a commencé à appliquer sans réserve. Au programme, campagne visant à dissuader les départs, profilage des voyageurs suspects, échange d’information sur les cas identifiés et aide au retour.
Interrogés par les fonctionnaires français qui se demandaient quel sort ils réservaient aux migrants de retour au pays, les policiers vietnamiens ont répondu laconiquement. « Aucun. Sortis de l’aéroport, ils montent dans un bus et retournent dans leur village. » Simple comme bonjour.
Migrant vietnamien, le gendre (sans papiers) idéal ?
Disons-le franchement : en Angleterre comme en France, ce n’est pas aux Vietnamiens que les gens pensent quand ils dénoncent les dérives de l’immigration irrégulière. Outre sa discrétion et sa volonté de se fondre dans la masse, le Vietnamien possède plusieurs traits culturels qui facilitent grandement son intégration. Tout d’abord, il n’est porteur d’aucune culture ou religion à vocation universaliste. Il ne cherchera pas à vous convertir au bouddhisme ou à la pensée d’Hô Chi Minh. Ensuite, formaté par deux mille ans de confucianisme et soixante-dix ans de communisme, le Vietnamien aime l’ordre et respecte le pouvoir en place. Le Vietnamien sans visa ne revendiquera jamais un quelconque droit lié à sa religion ou ses coutumes.
Ce migrant bien sous tous rapports peut donc servir tous les discours politiques. La gauche sans-frontiériste y verra l’illustration que « l’immigration est une chance » et que le communautarisme, ça marche. La droite de la submersion migratoire y verra la confirmation que la frontière doit être entrouverte aux seules populations prêtes à s’intégrer sans réserve et rester fermée aux populations qui, pour des motifs religieux ou culturels, refusent ou sont incapables de s’adapter à nos mœurs et notre culture.
Notons enfin qu’à cette immigration clandestine s’ajoute une immigration légale de grande qualité : des étudiants brillants, travailleurs, de familles aisées, que l’on retrouve dans les meilleures écoles d’ingénieurs et universités européennes. Après leurs études, ils restent souvent travailler sur place plusieurs années pour le plus grand bonheur des entreprises locales, avant de rentrer au pays afin que leurs propres enfants connaissent leur pays d’origine ou parce qu’ils ont été chassés par des groupes vietnamiens qui leur font des ponts d’or pour revenir.
Alors, le Vietnamien, un migrant régulier ou irrégulier idéal ? On peut le penser. L’immigré vietnamien est une réincarnation asiatique du « plombier polonais » du début du siècle. Un immigré travailleur, d’intégration facile, originaire d’un pays solide. Il est probable que cette immigration s’asséchera à son tour, au rythme du développement économique du Vietnam. Une bonne nouvelle ? À voir. La fin de l’immigration vietnamienne en France ou au Royaume-Uni témoignera autant de l’émergence économique du Vietnam que de l’appauvrissement de nos deux pays.
Sophie de Menthon comprend les patrons qui envisagent de quitter la France. Selon la présidente du mouvement Ethic (Entreprises de taille humaine, indépendantes, et de croissance), l’incapacité de l’État à se réformer et les gages continus donnés à la gauche sont un obstacle au développement des affaires.
Causeur. Vous venez de porter plainte pour injure publique contre Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, qui, le 31 janvier sur RTL, a comparé les grands patrons à des « rats » qui « quittent le navire ». Pourquoi aller carrément en justice ?
Sophie de Menthon. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! En France, les patrons ont le cuir épais. Ils ont l’habitude de servir de bouc émissaire, d’être critiqués, taxés, traités d’exploiteurs, sans que cela les affecte outre mesure. Mais en s’aventurant sur le terrain malsain de l’insulte, Sophie Binet a dépassé les bornes. Imaginez que je compare les syndicalistes à des rats… Quel scandale ce serait, et à juste titre. Bref, si nous engageons des poursuites, ce n’est pas parce que notre orgueil est blessé, mais pour restaurer au plus vite les conditions d’un dialogue social respectueux. Notre démarche est donc essentiellement symbolique. Nous ne voulons pas de dommages et intérêts. Des excuses suffiront.
Ces temps-ci, les patrons ne se plaignent pas seulement d’être étrillés par les syndicats. Ils se rebiffent aussi face à François Bayrou, qui a repris l’idée de Michel Barnier de surtaxer les entreprises réalisant plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires par an. Avez-vous été surprise que ces deux responsables politiques, crédités d’être plutôt « pro-business », prônent de telles mesures ?
Je n’aime pas le terme « pro-business ». On a l’impression d’un univers de gens qui aiment le fric pour le fric, ce qui ne correspond pas à l’esprit de l’entrepreneuriat. Ensuite sur le fond, il ne m’a pas paru étonnant que François Bayrou s’en prenne aux grands groupes. Pour se maintenir à Matignon, il est obligé de donner des gages à la gauche. C’est désolant, mais c’est ainsi : gouverner la France actuellement nécessite de marchander comme des marchands de tapis ! On ne pense pas à l’intérêt général, on fait des transactions et des arrangements. Cela dit, même si le Premier ministre avait les coudées franches, je ne suis pas sûre que faire payer davantage les entreprises le rebuterait. Comme la plupart des membres du personnel politique, il ne sait pas ce qu’est une entreprise, il n’est donc pas conscient du mal qu’il fait à l’économie quand il crée de nouveaux impôts sur la production. Il ne fait rien non plus pour réduire les prélèvements sur le travail et ne se rend pas compte que le problème du pouvoir d’achat des salariés vient de cette ponction (à nulle autre pareille dans les pays riches), et non de l’avidité fantasmée des patrons.
Comment se fait-il que le Medef, dont Ethic est un mouvement associé, se montre très discret à ce sujet, et que ce soient des grands patrons, comme Bernard Arnault, qui en soient venus à protester publiquement contre la surtaxe ?
Fort heureusement, certains élus du patronat parlent avec beaucoup de franchise, comme Amir Reza-Tofighi, le tout nouveau président de la CPME (et cofondateur du site de covoiturage Heetch, NDLR). Quant au Medef, on peut bien sûr comprendre que son président, Patrick Martin, qui participe à présent au « conclave » sur les retraites, fasse attention à ce qu’il dit, afin de ne pas brusquer les syndicats de travailleurs avec lesquels il échange tous les jours. Mais à force, cela finit par ressembler à de l’entente. Cela ne peut plus durer…
Pourquoi ?
L’enjeu est trop important, les entrepreneurs sont trop inquiets pour continuer à se taire. Ils constatent tous les jours l’incapacité de l’État à se réformer. Beaucoup renoncent à embaucher, à se développer, sans parler de toute une nouvelle génération, de plus en plus tentée de créer des start-up à l’étranger. Je sais bien qu’il y a des gens de qualité dans le gouvernement, mais ils sont impuissants. J’étais en réunion l’autre jour avec Véronique Louwagie, ministre des PME et du Commerce. C’est une femme sincère qui sait écouter et qui pense juste, mais elle n’a aucune marge de manœuvre.
Menacer d’installer son entreprise à l’étranger, est-ce bien patriotique ? N’est-ce pas du « chantage », comme l’a dit Michel-Édouard Leclerc sur LCI le 31 janvier ?
Quand on a dans ses rangs quelqu’un qui parle comme Michel-Édouard Leclerc l’autre jour, pas besoin d’avoir des adversaires ! Accuser Bernard Arnault de « chantage » est la preuve d’une incompréhension inquiétante… Quand vous êtes entrepreneur, vous ne cherchez pas le conflit pour le conflit, vous êtes en permanence en quête de solutions, vous voulez que la machine fonctionne. Ceux qui envisagent vraiment d’aller exercer leurs talents ailleurs le font parce qu’ils n’ont pas le choix, et il faut l’expliquer aux Français… D’ailleurs les Français sont beaucoup plus choqués par le spectacle d’un monde politique qui se complaît dans des luttes intestines pro domo que par des patrons qui essaient de sauver leur boîte, quitte à délocaliser.
Un autre procès qui est fait au monde de l’entreprise, c’est d’avoir succombé à la mode du wokisme…
C’est plutôt la fonction publique qui s’y est engouffrée, poussée par le « camp du bien » politique, inspiré aussi bien par MeToo que par l’inclusif, c’est-à-dire tout et n’importe quoi, au mépris du bon sens.
Pas seulement, il y a aussi des grandes entreprises…
Je vous l’accorde. Leurs DRH ont essayé de s’adapter aux nouvelles contraintes juridiques, aux nouvelles lois antisexistes, à l’inclusion, etc. Parfois en allant trop loin. Mais je crois qu’on est en train de revenir à des pratiques plus classiques.
Quel désaveu pour le macronisme révolutionnaire !
Quelle terrible déception ! Je suis aussi désespérée par le Macron de 2025 que j’ai été emplie d’espoir par celui de 2017 ! Je l’ai connu quand il était secrétaire général adjoint de l’Élysée. Il faisait remonter à François Hollande nos inquiétudes d’entrepreneur, et il a été un petit peu entendu, ce qui a évité des catastrophes à l’époque. Que s’est-il passé entre-temps ? Le désenchantement est immense pour les patrons. Quant à moi, c’est presque comme un chagrin d’amour ! Il va falloir que je trouve un nouvel espoir pour en guérir. Un des seuls qui me séduisent s’appelle David…
Face à l’augmentation des séparations, le régime de Kim Jong-un durcit le ton: humiliation publique des parents de divorcés, sanctions professionnelles et punitions sévères, l’adage « jusqu’à ce que la mort nous sépare » n’a jamais été aussi littéral…
En Corée du Nord, on se passe la bague au doigt assez jeune. Les mariages, souvent arrangés par les familles, se doivent de respecter les rites traditionnels en vigueur. À l’inverse, divorcer dans « le pays du secret » relève d’un véritable parcours du combattant. Selon la loi, la séparation n’est possible qu’avec l’accord des deux conjoints et l’aval express du gouvernement.
Depuis la crise du Covid-19 et les difficultés économiques, les cas de divorce ont explosé. En 2023, Pyongyang a lancé une vaste campagne de sensibilisation prônant « l’élimination totale du divorce » et la promotion d’une famille harmonieuse. Derrière ces formules fleuries se cache un objectif : enrayer la chute libre du taux de natalité. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, la Corée du Nord affichait un taux de 1,8 enfant par femme en 2023, un chiffre certes plus élevé que celui de sa rivale sud-coréenne, mais en constante diminution.
« Valeurs familiales » et irrespect des droits de l’homme
Pour renforcer son action, le régime a fait preuve d’inventivité féroce en instaurant des mesures dissuasives telles que l’humiliation publique des parents de divorcés et des sanctions contre les entreprises affichant un taux élevé de séparation parmi leurs salariés. Malgré ces intimidations, la courbe des divorces ne s’est pas inversée. Face à cette tendance jugée trop progressiste, Kim Jong-un a décidé de durcir la répression sur ce qu’il considère comme un « acte antisocialiste ». Désormais, les couples souhaitant se séparer risquent de lourdes sanctions, pouvant aller jusqu’à six mois de camp de travail, aussi bien pour l’homme que pour la femme. Auparavant, seul le conjoint à l’initiative du divorce était puni, et ce, même en cas de violences conjugales.
Dans un souci affiché de protection des familles, les autorités ont néanmoins consenti à accorder aux mères de jeunes enfants un régime « aménagé » : elles peuvent faire la navette entre le camp de travail et leur domicile afin de s’occuper de leur progéniture, laissée aux bons soins du reste de la famille. Une concession qui, selon le régime, témoigne de son… attachement aux valeurs familiales et au respect des droits de l’homme.
Trois hommes ont été condamnés à huit ans de prison pour l’enlèvement d’Itay Kashti, un producteur de musique israélien vivant à Londres qu’ils ont attiré au Pays de Galles, ligoté à un radiateur et agressé.
Le 7 octobre 2023 restera gravé dans l’esprit d’Itay Kashti, producteur de musique israélo-britannique, comme une date marquée par l’horreur. Ce jour-là, Israël subissait une attaque sans précédent du Hamas, laissant un traumatisme collectif profond. Moins d’un an plus tard, en août 2024, Kashti a vécu son propre « 7 octobre » personnel lorsqu’il a été victime d’un enlèvement et d’une agression brutale au Pays de Galles. Ce crime a été commis par trois hommes, Faiz Shah, Mohammad Comrie et Elijah Ogunnubi-Sime, en raison de son identité juive et de son soutien à Israël. Comme lors des attaques en Israël, il s’est retrouvé pris au piège, ciblé pour ce qu’il est et ce qu’il représente, confronté à une haine implacable et à une violence extrême.
L’attaque avait été soigneusement planifiée : les agresseurs avaient utilisé des identités fictives pour attirer Kashti dans une maison isolée via une fausse location Airbnb à Carmarthenshire. Une fois sur place, il a été battu, menacé de mort et maintenu captif pendant plusieurs heures, avant de réussir à s’échapper, blessé et choqué.
Les motivations des agresseurs allaient au-delà de la simple extorsion. Des messages Telegram entre les trois hommes ont révélé qu’ils cherchaient à exercer une pression psychologique et physique sur Kashti, en le soumettant à des humiliations. Leur antisémitisme était flagrant, justifiant leur violence par des raisons idéologiques liées au soutien de Kashti à Israël. Ils avaient même envisagé de filmer l’agression pour augmenter la souffrance de la victime. Ce crime, marqué par une violence extrême et un discours haineux, a non seulement traumatisé Kashti, mais a aussi soulevé des inquiétudes quant à la montée de l’intolérance et de la haine en Europe.
Ce crime répondait à un double objectif pour ses auteurs : d’un côté, ils cherchaient à obtenir une rançon, exploitant leur victime pour un gain financier ; de l’autre, leur acte était motivé par une haine antisémite explicite, transformant cette agression en un acte de terreur ciblé. Leur obsession pour l’identité juive de Kashti, couplée à leur avidité, illustre un schéma inquiétant où la criminalité se mêle à l’idéologie extrémiste.
Malgré leur planification, les agresseurs ont montré une absence flagrante de préparation. Leur tentative d’évasion en taxi a échoué, révélant leur imprévoyance et leur amateurisme. De plus, ils ont laissé derrière eux de nombreuses preuves, facilitant leur identification et leur arrestation rapide par les autorités. Cette imprécision dans l’exécution de leur crime souligne à la fois leur amateurisme et la nature impulsive de leur passage à l’acte, ancré dans une haine viscérale plus que dans une véritable stratégie criminelle.
La sentence de huit ans de prison prononcée contre les trois hommes a été saluée, mais elle ne suffit pas à effacer le traumatisme psychologique vécu par Kashti. Depuis l’incident, il souffre de troubles anxieux, de paranoïa, et d’une perte de confiance en autrui. Ce crime est symptomatique de la montée des actes de violence motivés par des préjugés raciaux, religieux et politiques, un phénomène inquiétant qui touche de plus en plus les communautés vulnérables, notamment les communautés juives en Europe.
Blanche-Neige 2025 trébuche au box-office avec la grâce d’une pomme pourrie. Disney estime que le franc-parler de l’actrice Rachel Zegler – entre un tweet pro-Palestine et un « fuck Donald Trump » – a fait fuir plus de spectateurs que la méchante sorcière… Causeur est quand même allé voir le film.
Je suis allé voir le dernier Walt Disney : Blanche-Neige, ou plutôt « Snow Woke » comme l’a baptisé le New York Post. Sans surprise, Disney nous a pondu un nouveau navet à la sauce woke sur son lit de cancel culture. Cela fait un moment déjà que cet illustre studio est devenu l’ambassadeur culturel du wokisme, ciblant ainsi les plus jeunes afin de les formater pour ce monde unique dans lequel il n’y a ni frontières, ni différences… On connaît la chanson. Mais cette fois, les producteurs se sont surpassés !
Des mauvaises fées se penchent rapidement sur le film
Tout avait pourtant si mal commencé ! Grève à Hollywood retardant la sortie du film d’un an, incendie sur le tournage emportant une partie du décor… pas besoin d’être cartomancienne pour sentir que le projet allait finir dans le mur… Mais pas de quoi doucher l’enthousiasme des têtes pensantes de Disney qui entendaient bien rentabiliser les 300 millions de dollars investis, habituées qu’elles sont à nous refourguer depuis quelques années leurs plus grands succès, quitte à les dénaturer complètement.
Peu après l’annonce du casting, des fans ont manifesté leur mécontentement. L’actrice Rachel Zegler n’a rien trouvé de mieux que de résumer le chef-d’œuvre de 1937 à quelque chose de « complètement démodé ». Les amoureux de l’œuvre originale n’auront pas mis longtemps à répondre, ce qui amena la comédienne, se disant attaquée sur ses origines colombiennes, à qualifier ses détracteurs de « losers obsédés par la pureté de la lignée des princesses de dessin animé ». Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux sociaux se déchaînent, devenant ainsi le théâtre d’un affrontement direct entre Rachel Zegler et certains conservateurs à qui cette dernière souhaitait de « ne plus jamais trouver la paix » après leur vote pour Donald Trump. Remarque peu appréciée de Megyn Kelly, vedette conservatrice de la télévision américaine, qui a qualifié l’interprète de Blanche-Neige de « pig » en retour.
Mlle Zegler, décidément férue de politique et avide de se faire de nouveaux amis, a depuis jugé bon de remercier ses followers en ajoutant « Free Palestine » à la fin d’un message relatif à la bande-annonce du film. L’activiste, pardon l’actrice, a aussi continué de politiser la sortie du film en appelant à la « fin de l’occupation de la Palestine ». On se demande bien ce que ça venait faire là… Et tout ceci est d’autant plus douteux que des groupes de soutien à la cause palestinienne avaient auparavant appelé à boycotter le film en raison de la présence de Gal Gadot au casting. L’actrice israélienne n’a pas apprécié les interventions de celle qui joue sa belle-fille dans le nouveau chef-d’œuvre, et le studio vient de la placer sous protection renforcée après des menaces de mort lors de la promotion du film. La semaine dernière, la manifestation en l’honneur de son étoile sur le « Walk of Fame » a été perturbée par des activistes…
Disney croque sa propre pomme empoisonnée
Le reste du casting est par ailleurs un modèle d’équilibrisme woke. Toutes les minorités sont représentées à parts rigoureusement égales. Toutes, sauf les nains. Disney ayant en effet décidé d’avoir recours à des nains en images de synthèse pour jouer les « créatures magiques »… Pas du goût de la communauté concernée qui, par la voix de Peter Dinklage, connu notamment pour son rôle dans la série Game of Thrones, a fustigé un progressisme à deux vitesses et une formidable occasion de briller ratée pour les acteurs atteints de nanisme. Je vous livre là une version littéraire d’un tweet beaucoup moins courtois de l’acteur.
On a bien sûr droit à une Blanche Neige héroïne féministe élevée pour être une « leadeuse ». Cela semble convenir à Rachel Zegler qui estimait de toute façon que la princesse aspirait à « devenir la leadeuse qu’elle savait pouvoir devenir » plutôt qu’au « grand amour ». Disney a bien compris le message, et a tout bonnement décidé de se passer du prince, le remplaçant par un fade bandit pas bien finaud…
Rassurez-vous, les habituels messages bien-pensants sont évidemment de la partie. La « bienveillance » est évoquée une bonne demi-douzaine de fois dans le métrage, tout comme le besoin de s’unir en permanence pour tout et n’importe quoi et de toujours mettre ses forces en commun pour combattre les méchants peu importe nos différences, etc…
En revanche, on a au moins la chance d’échapper au traditionnel matraquage sur la théorie du genre – ce n’est déjà pas si mal – alors qu’on aurait été en droit de s’attendre à un nain de synthèse transsexuel ou à une tortue non binaire.
Tout cela est donc un beau gâchis. À trop vouloir déconstruire notre patrimoine culturel, Disney finit par détruire ses propres mythes. C’est un sentiment que semble partager le public puisque le film n’a rapporté que 43 millions de dollars aux États-Unis lors de sa première semaine en salle, soit le pire départ pour un remake Disney. Et le National Review s’amuse déjà à parler du film comme un « nain du box-office »…
Angelo Debarre est aujourd’hui l’un des plus grands guitaristes manouches. Selon lui, lorsqu’on est né dans la communauté des gens du voyage, la musique est une chose qui va de soi, c’est un miracle quasi divin, et Django Reinhardt, inventeur du « swing manouche », demeure une figure solaire
Un soir de décembre dernier, je marche dans la rue des Lombards. Devant l’un des trois clubs de jazz de la rue, j’aperçois sur l’affiche à l’entrée un nom : Angelo Debarre. Quels souvenirs ! Je devais avoir 16 ans lorsque je l’ai vu en concert. J’en ai gardé un souvenir magique, mystérieux, enveloppé d’un voile de brume tzigane. Manouche de mes rêves ! J’avais été ébloui par la classe de ce ténébreux guitariste. Et bouleversé par la beauté de sa musique. Debarre est l’un des plus grands maîtres de la musique manouche. Ses guitares ont parcouru le monde et fait résonner l’âme de son peuple aux quatre coins de la planète. Il suffit de le regarder jouer quelques secondes pour comprendre qu’il est un virtuose absolu. Angelo Debarre mêle en son jeu une technique époustouflante, un lyrisme envoûtant, un swing à couper le souffle et une humanité déchirante de douleur et de joie, tellement manouche. Ce soir de décembre, je me décide donc à entrer au Sunset, l’écouter, vingt ans après. Le club est bourré. Angelo est assis, sa guitare entre les mains, entouré d’un contrebassiste et d’un autre guitariste. Il fait des merveilles. La salle est ensorcelée. Pas un bruit. Les esprits manouches, tziganes, sinté* ont pris possession du lieu. Debarre, lui, est habité par la musique, par la poésie. Quand il joue, il ne bouge pas.
C’est un tragédien solennel. Il en a d’ailleurs le visage. Sa gueule magnifique semble coupée au couteau ou taillée dans le marbre. Les vers des rois de Racine pourraient sortir de sa bouche. Mais il est né chez les manouches, dans une caravane, et ce sont les notes de la guitare qui éclatent – divinement ! – sous ses doigts de sorcier et forment les poèmes des gens du voyage. Et quel swing ! Ça « transmet » comme on dit dans le monde de la tauromachie. Les quelques jeunes entassés au fond du club ne peuvent s’empêcher de danser. Angelo Debarre, lui, officie tranquille, serein. Pour lui, ça roule. Je l’attends à la fin du concert. Il salue le public, dédicace quelques albums, et sort s’en griller une. Je me présente, le félicite, lui témoigne mon admiration, et lui propose une interview dans Causeur. « Si tu veux. Mais c’est pas moi qui viendrai à Paris ! Si tu veux qu’on fasse ça, tu viens chez moi, à Samois. » Samois-sur-Seine. La ville où Django s’était sédentarisé. Celle aussi où il fut enterré en 1953.
Un lieu de pèlerinage. Sa tombe est toujours plus ou moins jonchée de médiators – ce petit outil triangulaire dont les musiciens se servent pour gratter les cordes de la guitare – que viennent déposer les guitaristes en son souvenir. D’autres musiciens sont enterrés avec lui : son frère Joseph (qui l’accompagnait à la guitare), ainsi que ses fils Lousson et Babik, guitaristes aussi. Chaque année, en juin, c’est dans ce village que se déroule le Festival Django Reinhardt, festival de jazz faisant la part belle à la musique de Django : le « jazz manouche ». C’est dans cette ville qu’Angelo a lui aussi décidé d’abandonner sa caravane et la vie de voyageur. D’autres guitaristes s’y sont installés, comme Romane, David Reinhardt (petit-fils de Django) ou encore Mathieu Chatelain. Ce village d’à peine plus de 2 000 habitants semble suspendu dans le temps. En cet hiver, les rues y sont presque désertes. Sa beauté est intacte, douce et paisible. Une impression de rêve. Depuis le quai de la République – non loin de la petite maison dans laquelle Django a fini ses jours et sur la façade de laquelle trône une plaque en sa mémoire –, on se croirait sur une île. C’est là, au Aum Caffè, où il a ses habitudes, qu’Angelo Debarre nous a donné rendez-vous.
Causeur. Quelle a été la place de la musique dans votre enfance ?
Angelo Debarre. Je suis né dans une famille de musiciens. Chez nous, les manouches, on aime beaucoup la fête. Et il n’y a pas de fête sans musique. Ma mère chantait, et elle s’accompagnait à la guitare. Ce n’était pas son métier, c’était pour son plaisir, comme chez beaucoup de manouches. C’est elle qui m’a appris mes premiers accords. J’ai commencé à jouer vers 7 ans.
Donc votre révélation pour la musique, vous l’avez eue par la famille, par le mode de vie manouche ?
On peut dire ça, car la musique va de soi chez nous. Enfin, c’est comme ça que ça a commencé en tout cas. Mais ma grande révélation pour la musique c’est lorsque, jeune encore, j’ai écouté Django Reinhardt. La musique de Django, c’était un peu plus jazz et swing que ce qu’on jouait chez nous. Lorsque j’ai entendu sa musique pour la première fois… j’ai été foudroyé. C’était la révélation.
En famille, on ne jouait pas la musique de Django, celle qu’on appelle aujourd’hui le « jazz manouche » ?
Déjà pour commencer, je n’aime pas ce terme de « jazz manouche ». Surtout aujourd’hui. Maintenant « jazz », ça ne veut plus rien dire. On appelle tout jazz. Lorsque j’écoute des émissions de jazz, je me dis : ça, c’est du jazz ? Ils te passent des trucs, et tu te dis : quel rapport avec le jazz ? Ça ne swingue même pas ! Donc plutôt que « jazz manouche », je préfère « swing manouche ». Pour en revenir à votre question, la musique qu’on jouait dans mon enfance, c’était principalement du folklore de chez nous, de la musique tzigane. Et puis de la variété swing des années cinquante. Également la chanson française.
Pensez-vous que, chez les gens du voyage, la musique tienne une place plus importante que dans le reste de la population ?
Oui, c’est évident. La musique, c’est la joie et la liberté. Chez les manouches, ces deux choses sont essentielles. Chez nous, la vie n’est pas toujours facile, et autrefois encore moins. Vous imaginez ce qu’a pu être la vie des gens du voyage il y a cent ans ? Donc, nous avons besoin de cette joie intense que procure la musique. Elle nous soigne, elle nous apaise. Elle nous libère. Avec la musique, même dure, la vie vaut d’être vécue. C’est aussi pour cela que notre musique est à la fois si joyeuse et si poignante. Si intense ! C’est parce qu’elle est le fruit de notre histoire parfois douloureuse. C’est un peu l’équivalent du blues pour les Noirs américains.
La musique qui swingue, dans le jazz américain, est tombée en désuétude. Le jazz à la mode aujourd’hui, comme vous l’avez d’ailleurs dit, ne swingue plus. Alors que le swing manouche reste, lui, assez en vogue. On compte de nombreux musiciens dans ce style, aujourd’hui encore, faisant des carrières importantes, comme vous, Biréli Lagrène ou encore Stochelo Rosenberg. Sans compter la nouvelle génération ! Si cette musique reste si vivante, ne serait-ce pas dû au fait que plus qu’une musique, elle est une culture ?
Évidemment. Le swing manouche fait partie de notre mode de vie. Il nous rassemble. Le jazz américain, lui, n’a cessé d’évoluer, jusqu’à se perdre. Nous, notre swing, c’est un art et une tradition que l’on a perpétués dans le respect de celui qui l’a créé : Django. Le swing manouche n’a pas vraiment connu d’évolution. Chacun le joue en y apportant sa personnalité, mais dans un respect scrupuleux de ce style.
Les gens du voyage sont donc un peu conservateurs ?
Et comment ! Heureusement ! Sans cela, on serait complètement dilués dans la population. On ne serait plus nous-mêmes. Qu’est-ce qui est beau dans le monde ? C’est la différence ! Et pour qu’il y ait des différences, il faut que chacun reste soi-même. La mondialisation, ce n’est pas notre truc. C’est à cause de cette uniformisation que le monde va vers sa mort. Mais nous, on résiste !
Les jeunes manouches pratiquent toujours autant la musique tzigane et celle de Django ?
Oui. Bien qu’ils jouent aussi la musique de leur époque à eux. C’est normal. Mais chez nous, je peux vous dire que tous les jeunes, je dis bien tous, savent qui est Django Reinhardt et ce qu’il représente. C’est leur histoire, celle de leur peuple, et ils le savent.
Cette musique, le swing manouche, existait-elle avant Django ?
Non, ce style, c’est lui qui l’a créé. Avant lui, on jouait notre folklore, la valse musette aussi, les chants traditionnels… Django était un musicien qui jouait tout cela. Mais lorsqu’il a découvert le jazz américain, et donc le swing, il a tout de suite été séduit. Il l’a mêlé à la musique de sa communauté. Et le swing manouche est né ! Et grâce à cela… il a révélé notre peuple. Django reste le grand manouche de l’histoire ! D’ailleurs, dans la société actuelle encore, les manouches sont tolérés et respectés uniquement s’ils sont musiciens. Sinon, pour les gens, nous restons des « voleurs de poules ».
Pour vous, qu’y a-t-il d’important à dire sur Django Reinhardt ?
L’importance de Django ne se dit pas, elle s’écoute. Il est plus qu’un musicien, plus qu’un guitariste. C’est un génie. Les musiciens le savent tous. Il est l’un des plus grands maîtres de son instrument. Il y a plein de grands guitaristes, mais Django à cette puissance, ce mystère inexplicable, qui fait qu’il est supérieur. Mozart ne s’explique pas, Django non plus. Ce sont des gens envoyés par le Ciel. Je ne dis pas ça en l’air, je le pense sincèrement. Ce ne sont pas des gens normaux. Ils sont habités par la grâce.
Il y a le génie, bien sûr… mais le travail dans tout cela ? Dans votre cas, lorsqu’on vous voit jouer, votre vélocité, votre virtuosité et votre technique époustouflent. Cela demande un gros travail ?
Eh bien non… (rires) je n’ai jamais été un grand courageux. Je n’ai jamais bossé comme un malade. Franchement, ce n’est pas pour m’en vanter, mais je ne suis pas un gros travailleur. J’ai fait ma petite école en jouant, en improvisant, en écoutant les autres… voilà. Il y a eu un petit peu de travail évidemment. Mais j’ai surtout toujours compté sur la magie. Moi je suis croyant. Et pour moi la musique, c’est un cadeau de Dieu. Ça descend comme un miracle. Parfois il m’arrive de jouer sans que le miracle ne se produise. On joue bien, mais sans plus. Et puis parfois, on a l’impression que Dieu pose sa main sur nous, et tout s’envole. Quand on commence à swinguer, il y a quelque chose de miraculeux, d’inexplicable.
À ceux qui ne connaissent pas Django Reinhardt, que conseilleriez-vous d’écouter?
Les enregistrements entre 1939 et 1948 pour entendre la couleur, le style qui ont révélé Django. Puis le dernier enregistrement de 1953 beaucoup plus jazz, qui est un chef-d’œuvre. Il y a enregistré ses compositions, comme le magnifique Nuages, mais aussi quelques classiques du jazz américain. Et cette fois pas avec la formation traditionnelle de swing manouche pour l’accompagner, mais avec un trio piano, contrebasse, batterie. Il faut absolument écouter cela.
C’est pour être plus près de Django que vous vous êtes sédentarisé à Samois ?
Pas vraiment. Mais sans lui, je n’aurai probablement pas connu cette ville. C’est arrivé en 2009. Je suis venu ici passer quatre jours pour le Festival Django Reinhardt, avec un cousin à moi qui m’avait accompagné avec sa caravane. On s’était installé avec plein de manouches. C’était merveilleux cette ambiance. Et puis, le festival s’est terminé, mais on est resté encore un peu. Ensuite, j’ai loué un emplacement de caravane dans le camping de la ville. Et puis, avec ma femme, on s’est vachement bien plu ici. On a décidé de louer un appartement dans le centre-ville, puis une maison. Et finalement, j’ai acheté un terrain et j’ai construit ma maison. J’ai quitté le groupe avec lequel on vivait et voyageait. Voilà, ça s’est fait comme ça. J’ai même repris et tenu le restaurant sur les quais, Chez Fernand, pendant un an et demi. Je dois dire que la vie de voyageur, avec la musique, c’était difficile. Je partais en voyage pour jouer, en tournée, et quand je revenais au camp, il fallait reprendre le volant pour voyager encore. Je passais donc ma vie sur les routes et dans les aéroports. Pour organiser les tournées, c’était un casse-tête. Et puis, vous savez, pour les gens du voyage de manière générale, c’est de toute façon de plus en plus compliqué. Autrefois, quand on trouvait un joli terrain près d’une rivière ou sur les rives d’un fleuve, on s’y installait comme ça, quelques jours, puis on repartait. C’était poétique, simple, naturel. Maintenant, c’est devenu un enfer. Tout est clôturé de partout, tout est interdit, tout est réglementé. Des terrains « libres » comme avant, ça n’existe plus. Mais ici, à Samois, je suis heureux. Je ne regrette pas mon choix… et je comprends celui de Django !
Emmanuel Macron réunit à Parisune trentaine de pays alliés de Kiev pour envisager la fin de la guerre en Ukraine et l’après. Emmanuel Macron et Keir Starmer, les deux chefs des armées les plus puissantes du continent, divergent toutefois sur la sécurité à proposer à l’Ukraine: M. Macron préconise une force de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU sur le sol ukrainien, tandis que M. Starmer privilégie une protection aérienne et maritime sans troupes au sol. Les deux hommes s’opposent aussi sur un éventuel partenariat de défense entre le Royaume-Uni et l’UE, avec des Européens, notamment la France, conditionnant l’accord à des concessions sur des points liés au Brexit, comme la pêche et la mobilité des jeunes… Analyse.
Aujourd’hui, les représentants de 31 pays se réunissent à l’Élysée à l’invitation d’Emmanuel Macron. Leur but ? Discuter des garanties de sécurité que ces pays sont prêts à proposer à l’Ukraine en cas d’une cessation des hostilités entre cette dernière et la Russie. Il sera question aussi d’un traité de paix élaboré par la France, le Royaume Uni et l’Ukraine qui devrait être soumis par la suite au jugement des États-Unis. La liste des invités comprend les États-membres de l’Union européenne et certains membres de l’OTAN comme le Royaume Uni, la Norvège et le Canada. L’objectif ultime consiste à montrer au monde, et surtout aux Américains et aux Russes, que l’Europe et ses alliés sont capables de constituer une force de dissuasion militaire digne du nom et apte dans une certaine mesure à remplacer les États-Unis dans leur rôle de gendarme international. Après des années d’inertie, d’indécision et de désaccords, la tâche que s’est fixée l’Europe sera extrêmement ardue. Emmanuel Macron et ses convives seront-ils à la hauteur ?
RS
Vivre d’industrie
Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe en tant que continent a trop souvent contemplé les conflits armés dans le monde comme une spectatrice ou comme une actrice mineure. Il est vrai que certains pays – surtout la France et le Royaume Uni – ont participé à des interventions occidentales au Moyen Orient, en Afghanistan ou en Afrique de l’Ouest, mais ces opérations n’étaient pas nombreuses et ne constituaient pas des entreprises européennes, initiées et réalisées par l’Europe. Il était peut-être naturel que, après les deux guerres mondiales et les tensions de la guerre froide (surtout celles inspirées par la course aux armements nucléaires), l’Europe préfère regarder ailleurs plutôt que de faire face à toutes ses responsabilités en matière de défense et de sécurité. Le problème, c’est qu’elle a voulu incarner les valeurs de démocratie, de droits de l’homme et de commerce libre sans se doter des moyens de défendre ces valeurs seule par la menace dissuasive ou, si nécessaire, sur le champ de bataille.
Pendant des années – et à l’époque où le Royaume Uni était encore membre de l’UE – trop de temps et d’efforts ont été gaspillés dans la poursuite d’un feu follet : une armée européenne. Au-delà du fait évident qu’il était chimérique de vouloir créer une force unique à partir des éléments disparates qu’étaient les armées des États-membres, chacune ayant une culture militaire différente et parlant une langue différente, on a négligé une condition préalable essentielle : la coordination d’une industrie de la défense européenne. Et cette condition préalable elle-même avait une condition préalable : une vision stratégique des conflits de l’avenir qui permette de déterminer quelles armes et quels systèmes de défense il valait mieux construire.
A cet égard, on s’est trompé aussi dans une certaine mesure. Les deux pays qui possèdent des armées professionnelles aguerries et l’arme nucléaire – la France et le Royaume Uni – ont eu tendance à se focaliser sur la création de forces d’intervention rapides et mobiles, souvent aéroportées, capables de réaliser des opérations antiterroristes, de sauvetage ou de maintien de la paix un peu partout dans le monde. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a montré qu’une guerre de haute intensité et se passant sur le sol européen représentait toujours un risque important. C’est ainsi que, à l’heure actuelle, nous sommes condamnés à improviser notre réponse à la situation créée par Poutine et Trump. Nous devons développer une vision stratégique commune, servie par une coordination précise de nos forces armées qui seront équipées du matériel nécessaire à l’exécution d’objets communs clairement définis. Et on doit le faire en un temps record !
A l’Ouest, quelque chose de nouveau
Il y a quelques bonnes nouvelles. Les dirigeants des deux pays possédant les armées les mieux préparées au combat – Emmanuel Macron pour la France, et sir Keir Starmer pour le Royaume Uni – ont compris l’urgence de la situation et ont pris les devants. D’abord, en se rapprochant l’un de l’autre ; ensuite, en réunissant les partenaires potentiels d’une « coalition des volontaires » (traduction de l’anglais, « coalition of the willing »). La réunion d’aujourd’hui a été précédée par deux sommets à Londres, les 2 et 15 mars. Une autre réunion, décisive, est prévue pour le mois de mai. En vérité, cela fait longtemps qu’Emmanuel Macron appelle à galvaniser l’industrie de la défense en Europe et à acheter des armements « made in Europe », bien qu’avec un succès mitigé. Car les Européens ont dû faire face à un paradoxe du type « la poule et l’œuf » : pour stimuler l’industrie de la défense, il faut lui donner des commandes ; mais pour que l’industrie ait la capacité d’y répondre rapidement, il faut qu’elle ait déjà grandi suffisamment. Par conséquent, des États-membres comme l’Allemagne ou la Pologne ont préféré acheter du matériel américain. Le président français a pu prendre d’autres initiatives allant dans le bon sens, comme la création en 2018 de l’Initiative européenne d’intervention, une structure rassemblant certains États-membres et le Royaume Uni en vue de la création d’une culture stratégique commune.
A la différence d’Emmanuel Macron, Keir Starmer est un converti récent à la nécessité de dynamiser notre défense commune. Mais si sa conversion – provoquée par Donald Trump – est récente, Starmer fait preuve de tout le zèle des nouveaux convertis. Tandis que la France se donne très peu de marge de manœuvre financière, Starmer, tout socialiste qu’il est, parle de coupes budgétaires même dans la provision des services sociaux afin d’augmenter les dépenses militaires. En France, on voit rarement un tel courage.
L’autre nouvelle plutôt positive, c’est que l’UE, dans son livre blanc sur la défense, publiée le 19 mars, a pris toute la mesure des difficultés auxquelles l’Europe doit faire face. D’abord, il n’y est nullement question d’une armée européenne, chaque État-membre étant responsable de ses propres forces armées, de leur doctrine, de leur déploiement et de la définition de leurs besoins. Le livre blanc reconnaît aussi que l’industrie de la défense n’est pas encore en état de subvenir à tous les besoins de l’Europe. Parmi d’autres mesures, la Commission va emprunter 150 milliards d’euros sur les marchés de capitaux afin d’accorder des prêts aux États-membres désireux d’investir dans leur défense. Cet instrument s’appellera SAFE (« Security Action for Europe ») et obligera les emprunteurs à acheter auprès des entreprises de l’UE. Des exceptions peuvent être faites dans le cas de pays candidats à l’adhésion à l’Europe et de pays ayant signé un « Partenariat de défense et de sécurité » avec l’UE. Autre mesure financière, la Commission va accorder une souplesse budgétaire aux États-membres concernant leurs dépenses sur la défense, ce qui pourrait leur permettre collectivement d’investir jusqu’à 650 milliards d’euros de plus. Enfin, il est question aussi de libéraliser le marché de l’épargne pour que jusqu’à 1000 milliards d’euros d’économies de citoyens européens, économies qui « languissent » actuellement dans des comptes bancaires, puissent être investies dans l’industrie de la défense.
L’Union européenne a la pêche enfin ?
En dépit de ces bonnes nouvelles, il y a quand même des grains de sable qui gâchent l’unité retrouvée et l’enthousiasme martial des partenaires européens. D’abord, il y a des divergences sur le dispositif de sécurité à proposer à l’Ukraine après un accord de paix éventuel. Emmanuel Macron parle d’une force de maintien de la paix à installer sur le territoire ukrainien sous l’égide des Nations Unies. Keir Starmer est plus réticent par rapport à l’idée de troupes européennes et autres au sol et évoque plutôt la protection de l’espace aérien et des eaux territoriales de l’Ukraine par des armées de l’air et des marines étrangères.
Plus grave, il y a un différend quant au marché des armements. Si l’instrument financier SAFE permet à certains partenaires d’avoir accès au marché européen, il serait logique que le Royaume Uni, quatrième exportateur d’armements après l’Allemagne, la France et l’Italie, mais dont BAE Systems est le plus grand fabricant en Europe, puisse conclure un Partenariat de défense et de sécurité avec l’UE. Mais c’est ici que les rancunes léguées par le départ britannique de l’UE remontent à la surface. Car du côté européen, négocier un tel partenariat se révèle une bonne opportunité pour renégocier les termes du Brexit. Des voix se sont élevées exigeant qu’un partenariat soit conditionné à une révision de la politique frontalière à Gibraltar, la création d’un nouveau programme de mobilité pour les jeunes, et un plus grand accès pour les États-membres de l’UE aux eaux de pêche du Royaume Uni. C’est notamment la France qui insiste sur cette dernière concession, comme si améliorer le plat de poisson devant lequel le citoyen moyen s’attable était plus urgent pour les Européens que de se faire respecter sur la scène internationale à un moment de crise aiguë.
Nous verrons quelles seront les conclusions du sommet d’aujourd’hui, ainsi que les annonces du mois de mai. Pourtant, le plus grand ennemi de l’Europe, à savoir la discorde entre ses partenaires, semble nous menacer encore une fois. L’objectif de tous est censé être de prendre au sérieux enfin les questions de défense et de sécurité. Allons-nous montrer au monde que la rivalité entre dirigeants et les chamailleries entre pays sont tout ce dont nous sommes capables ?
Annulé en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la Cour suprême. Coup d’État des juges ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Éléments de réponse.
Coup de tonnerre à Bucarest. Le 11 mars, on apprenait que la Cour constitutionnelle roumaine refusait définitivement au candidat populiste Calin Georgescu le droit de se présenter aux prochaines présidentielles. Trois mois plus tôt, ce dernier était arrivé en tête du premier tour de l’élection, mais avait vu son résultat invalidé en raison de soupçons d’activités numériques anormales à son bénéfice. En mai prochain se tiendra donc un nouveau scrutin, auquel le favori ne pourra donc pas participer.
Surprise
Avec près de 23% des votes exprimés lors du premier tour avorté, le succès de Calin Georgescu a constitué une immense surprise. Mais pour comprendre ce score, il convient de ne pas calquer la bipolarisation droite-gauche traditionnelle, ou les tensions entre l’Occident et la Russie, sur la vie politique roumaine. Depuis la chute du régime de Nicolae Ceausescu en 1989, la vie publique et institutionnelle du pays s’apparente plutôt à un jeu de chaises musicales, sans débat d’idées ni clivage géopolitique.
Dans ce quasi-néant, une seule conviction fait consensus : l’adhésion des Roumains au projet européen. Elle se comprend facilement si l’on s’avise que, depuis son entrée en 2007 dans l’Union, le pays a vu son salaire minimum mensuel passer de 114 € à 814 € (4050 RON) par la magie des réglementations bruxelloises.
Idem pour la circulation libre sur le Vieux Continent, rendue possible grâce au traité de Schengen et dont la population ne voit pas les problèmes « entrants », mais uniquement les avantages « sortants ». Après des décennies de tyrannie marxiste pendant laquelle voyager à l’étranger était une gageure quasiment insurmontable, s’envoler de l’aéroport Henri-Coanda les mains dans les poches sans passer par la case police constitue un indicible plaisir.
Contrairement à ce qui a été raconté par une partie de la presse occidentale, ce n’est donc pas dans un hypothétique rejet de Bruxelles qu’il faut chercher les racines du succès de Calin Georgescu. Un député européen proche de ce dernier, Serban-Dimitrie Sturdza du parti AUR (Alliance pour l’unité des Roumains) nous a confirmé cette position : « Prétendre que nous serions anti-européens ou anti-OTAN est une escroquerie intellectuelle. Notre motivation, c’est le respect dû au peuple roumain et la promotion de nos valeurs, c’est tout. »
Compte tenue de la lassitude des Roumains vis-à-vis d’une classe politique corrompue, sans envergure, et, ainsi que nous l’évoquions plus haut, sans colonne vertébrale politique, Georgescu avait, avec ses positions traditionnelles en matière morale et religieuse et son style populiste, un boulevard devant lui, dans un pays où, au moins dans les campagnes, c’est le prêtre qui pointe ses ouailles vers le « bon » bulletin de vote les dimanches d’élections.
Un candidat antisémite ?
Reste que le personnage est sulfureux. En 2020, il déclare par exemple dans un clip publié sur Facebook que Corneliu Codreanu, le fondateur, en 1927, de la Légion de l’archange Michel, est un héros « à travers lequel parle et a parlé l’histoire nationale, et non à travers les laquais de service des puissances globalistes qui dirigent temporairement la Roumanie aujourd’hui ». Or, la Légion de l’archange Michel n’était pas une vague organisation nationaliste, mais bien un groupe ouvertement nazi, coupable de crimes via sa branche armée, la Garde de fer, entre autres contre des Juifs de Roumanie dans les années 30 et 40.
Les déclarations pseudo-scientifiques de Georgescu ont aussi fait les choux gras de la presse roumaine : « Nous ne savons pas ce qu’est l’eau. (…) L’eau a une mémoire, et par la pollution, nous détruisons son âme. (…) Elle nous envoie des messages, mais nous ne savons pas les écouter. (…) C’est l’énergie subtile qui relie l’esprit à la matière. (…) H2O ne signifie rien. » Venant de la part d’un ingénieur agronome dûment diplômé d’un doctorat universitaire, ces déclarations ont évidemment de quoi surprendre… Mais aussi délirantes ces élucubrations soient être, elles n’ont évidemment pas servi de justification à la cour constitutionnelle pour interdire à leur auteur l’accès au suffrage universel.
Si Georgescu est privé d’élection, c’est à cause de la troublante campagne de soutien dont il a bénéficié sur le réseau social TikTok. D’après un rapport des services roumains du renseignement intérieur et du renseignement extérieur, celle-ci a été nécessairement possible grâce à l’intervention d’une structure étatique étrangère, probablement russe.
Pourquoi les enquêteurs ont-ils attendu la fin du premier tour de l’élection pour faire état de leurs soupçons sur cette campagne numérique ? Interrogé par nos soins, un membre du service de sécurité intérieure réfute l’idée d’un fiasco : « Que pouvions-nous faire en amont de l’élection ? Comment légalement empêcher une candidature qui a été validée par les instances électorales ? »
Le paysage politique roumain évolue rapidement. Chaque jour vient avec son lot de surprises. Il faudra sans aucun doute observer attentivement le résultat de George Simion, le président de l’AUR qui a repris le flambeau de Georgescu dans la course à la présidence. En réponse au Financial Times, qui lui a demandé comment il se positionne face au désir du peuple roumain de renouveler sa classe politique, Simion a affirmé : « Je suis un jeune leader, je fais partie de ce changement. »
Jordan Bardella et Marion Maréchal se sont rendus en Israël pour une visite officielle. Entre autres sites et monuments, ils ont visité le mémorial du festival Nova. S’agit-il d’une simple opération de comm’ ou d’une véritable page historique qui se tourne ? Pourquoi voyons-nous des politiques de la droite radicale faire le voyage et pas du tout le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon ? Les analyses de Céline Pina.
Le rival principal de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été mis en prison, de même que son avocat. Depuis longtemps, le président turc pratique sa méthode particulière consistant à s’allier avec les uns contre les autres, ensuite à trahir ces alliés pour s’allier avec les ennemis de ces derniers, et ainsi de suite. Ayant lui-même utilisé la mairie d’Istanbul comme tremplin vers le pouvoir suprême en Turquie, il craint qu’Imamoglu ne fasse de même en vue des élections présidentielles de 2028. Explications avec Gil Mihaely.
La Belge Hadja Lahbib, Commissaire européen, recommande un kit de survie de 72 heures pour chaque Européen. 26 mars 2025. Capture YouTube.
Derrière la bienveillance de façade de la Commission européenne se profilent une mécanique et une propagande inquiétantes: une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place, voire saper les fondements mêmes de la démocratie, estime notre contributeur. Tribune.
En mars 2025, la Commission européenne a lancé une initiative qui, sous des dehors pragmatiques, soulève des questions troublantes : elle appelle les États membres de l’Union européenne à encourager leurs populations à se doter d’un « kit d’urgence » pour faire face aux crises futures. Officiellement, cette mesure vise à préparer les citoyens à des scénarios catastrophes – guerres, pandémies, catastrophes climatiques – dans un monde jugé de plus en plus instable.
Mais, derrière cette apparente bienveillance se profile une mécanique bien plus inquiétante : une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place et saper les fondements mêmes de la démocratie.
Today, the EU launches its new #Preparedness Strategy.
L’idée que la peur puisse être utilisée comme levier de manipulation de masse n’est pas nouvelle. Dès 1928, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier des relations publiques, posait les bases de cette stratégie dans son ouvrage Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie. Bernays y expliquait comment les gouvernants, en s’appuyant sur les ressorts psychologiques de la foule, pouvaient façonner les perceptions pour imposer des mesures autrement inacceptables. « La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément essentiel dans une société démocratique », écrivait-il, soulignant que la peur, en tant qu’émotion brute, était particulièrement efficace pour court-circuiter la raison.
Plus récemment, le sociologue Frank Furedi, dans son livre Politics of Fear (2005), a analysé comment les démocraties modernes exploitent les « cultures de la peur » pour légitimer leur autorité. Selon lui, les gouvernements amplifient délibérément les menaces – qu’il s’agisse de terrorisme, de pandémies ou de crises environnementales – pour maintenir les populations dans un état de dépendance émotionnelle. Cette dépendance, argue Furedi, conduit les citoyens à céder leurs libertés en échange d’une promesse de sécurité, un troc que Benjamin Franklin avait déjà dénoncé au XVIIIe siècle : « Ceux qui troquent leur liberté en échange d’une sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre. »
Une communication anxiogène : au service du pouvoir ?
L’appel de la Commission européenne à constituer des kits d’urgence s’inscrit dans cette lignée. En surface, il s’agit d’une mesure de précaution qui pourrait sembler rationnelle : quelques vivres, une lampe de poche, une trousse de secours, des objets anodins pour affronter l’imprévu. Mais le sous-texte est clair : les crises futures ne sont pas une hypothèse, elles sont une certitude. Guerres, virus mortels, effondrement climatique, la rhétorique officielle ne précise pas la nature exacte de la menace même si elle est esquissée, laissant ainsi libre cours à l’imagination collective. Cette ambiguïté est une arme puissante : elle transforme une recommandation pratique en un message subliminal de peur diffuse, ancrant l’idée que le danger est imminent et omniprésent.
Cette stratégie n’est pas sans rappeler la gestion de la crise du Covid-19. En 2021, dans un article publié sur The Conversation, le chercheur Maxime Gaborit notait que « la peur, dans ce cas-ci d’un virus inconnu, a été fondamentale » pour faire obéir les populations aux restrictions sanitaires. Les campagnes de communication, saturées d’images de lits d’hôpitaux débordés et de courbes exponentielles, ont joué sur l’émotion plutôt que sur la pédagogie. Le résultat ? Une adhésion massive, mais souvent irrationnelle, à des mesures parfois contestables, comme les confinements prolongés ou les passeports sanitaires. La Commission européenne semble aujourd’hui répliquer ce schéma, élargissant le spectre de la menace pour englober tous les possibles.
Quand la peur dope la popularité du pouvoir
Un aspect crucial de cette manipulation réside dans son effet sur la popularité des gouvernants. Les sondages le montrent depuis des décennies : lorsque les populations se sentent menacées, elles se tournent instinctivement vers le pouvoir en place, perçu comme un rempart contre le chaos. En France, par exemple, le président François Hollande a vu sa cote de popularité bondir après les attentats de 2015, passant de 13 % à 21 % en quelques semaines selon un sondage IFOP. De même, au plus fort de la crise du Covid-19, les dirigeants européens, y compris Emmanuel Macron, ont bénéficié d’un regain de confiance temporaire, malgré des gestions critiquées.
Ce phénomène, que le politologue Corey Robin appelle « la politique de la peur » dans son ouvrage Fear : The History of a Political Idea (2004), repose sur un mécanisme simple : la peur désoriente, fragilise et pousse les citoyens à chercher un sauveur. Les élites politiques, conscientes de cet effet, n’hésitent pas à l’exploiter. L’initiative du kit d’urgence est donc une tentative de maintenir les populations dans cet état de vigilance permanente, où le pouvoir apparaît comme le garant ultime de leur survie. En période de crise, les critiques s’effacent, les oppositions s’affaiblissent, et les mesures autoritaires passent plus facilement. Elle intervient d’ailleurs quelques jours seulement après l’allocution alarmante d’Emmanuel Macron pour préparer les Français à une éventuelle guerre face à la Russie, et qui lui a valu une hausse de popularité dans les sondages s’en suivant. Il ne faut pas voir un quelconque hasard ici.
Une peur fictive de l’extérieur face à une insécurité réelle à l’intérieur
Mais, pourquoi brandir une peur hypothétique venue de l’extérieur alors que l’insécurité au sein même des frontières est déjà une réalité criante ? En France, les statistiques récentes parlent d’elles-mêmes : en 2023, le ministère de l’Intérieur recensait 361 000 coups et blessures volontaires, une hausse de 63 % depuis 2017, tandis que les homicides dépassaient la barre des 1 000, en progression constante depuis 2020. Les violences sexuelles, avec une augmentation de 8 % en 2023, touchent 265 victimes par jour en moyenne, selon les données du SSMSI. Les cambriolages, les vols violents et les dégradations volontaires explosent également, avec des faits divers quotidiens qui alimentent une insécurité palpable. Cette peur-là n’a rien d’irrationnel : elle est ancrée dans le vécu des citoyens, étayée par des chiffres concrets et des drames bien réels. Pourtant, étrangement, cette menace intérieure, bien plus immédiate et tangible qu’une guerre hypothétique, ne bénéficie pas du même traitement alarmiste. Au contraire, elle est souvent minimisée, camouflée derrière des discours lénifiants ou des statistiques interprétées avec prudence, comme si reconnaître son ampleur fragiliserait davantage l’autorité en place. Alors que la peur d’un ennemi extérieur peut être orchestrée pour unir et soumettre, l’insécurité intérieure, elle, révèle les failles d’un système incapable de protéger ses citoyens – une vérité autrement plus dérangeante. Où sont les kits de l’Union européenne pour survivre à une agression ?
Une pratique antidémocratique
Ce recours systématique à la peur est profondément antidémocratique. La démocratie repose sur la délibération rationnelle, sur la capacité des citoyens à évaluer les politiques publiques avec discernement. Or, la peur court-circuite ce processus. Comme le souligne Ryszard Legutko dans Le diable dans la démocratie (2015), les gouvernements qui instrumentalisent les émotions pour asseoir leur légitimité trahissent l’idéal démocratique en remplaçant le débat par la soumission. En agitant des menaces vagues – guerres hypothétiques, virus incertains – sans jamais les contextualiser avec des données objectives, la Commission européenne prive les citoyens de leur libre-arbitre, les réduisant à des sujets passifs, manipulables à volonté.
Prenons l’exemple des discours sur une « guerre imminente ». Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les responsables européens, dont Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, multiplient les mises en garde contre un conflit élargi. Le kit d’urgence s’inscrit dans ce narratif, suggérant que chaque foyer doit se préparer à l’impensable. Pourtant, aucune analyse sérieuse ne corrobore l’idée d’une guerre généralisée en Europe à court terme. Cette surenchère alimente des peurs irrationnelles, détournant l’attention d’autres enjeux – insécurité, immigration, crise sociale au sein même de nos frontières – au profit d’un narratif belliqueux qui renforce le contrôle étatique.
Dépasser le narratif officiel
La Commission européenne présente son initiative comme une réponse responsable à un monde incertain. Mais cette rhétorique cache une volonté de pouvoir. L’appel au kit d’urgence, s’il semble anodin, s’inscrit dans cette dynamique de politique de la peur : il normalise l’idée d’un état d’exception permanent, où les libertés individuelles sont subordonnées à une prétendue « résilience collective » imposée d’en haut.
Les essayistes comme Noam Chomsky, dans ses critiques récurrentes des médias et des gouvernements, nous invitent à interroger cette « fabrication du consentement ». Pourquoi cette insistance sur un hypothétique conflit extérieur alors que la plus forte insécurité perceptible des Français se répand à l’intérieur même de nos frontières sans qu’aucune initiative ne soit prise pour l’endiguer ? Parce que cette peur irrationnelle d’un ennemi commun maintient les citoyens dans un état de docilité, tandis que la raison les pousse à questionner. Le kit d’urgence n’est pas qu’un objet : c’est un symbole de cette soumission déguisée en prudence.
Vers une résistance à la manipulation
L’initiative de la Commission européenne, loin d’être une simple mesure pratique, révèle selon moi une stratégie de manipulation de masse rodée : amplifier les peurs, exploiter les émotions, consolider le pouvoir. En s’appuyant sur les travaux de Bernays, Furedi ou Robin, on comprend que cette « politique de la peur » n’a rien d’accidentelle. Elle détourne l’attention des problèmes concrets qui touchent notre pays pour prospérer sur les angoisses parfois irrationnelles des citoyens afin de mieux contrôler leurs émotions, au mépris des principes démocratiques.
Face à cela, la réponse ne peut être que la vigilance. Refuser de céder à la panique, exiger des explications claires, privilégier la réflexion sur l’émotion : tels sont les antidotes à cette manipulation. Car si la peur peut doper la popularité des gouvernants à court terme, elle finit toujours par se retourner contre eux lorsque les citoyens reprennent leurs esprits. Dans un monde gouverné par la peur, la liberté est la première victime.
En 2024, les Vietnamiens sont devenus le premier contingent d’immigrés clandestins à traverser la Manche, devançant les Syriens et les Afghans. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils ne font guère parler d’eux. Reste à comprendre cette exception vietnamienne.
Ni vu ni connu, les Vietnamiens ont battu au poteau Afghans, Syriens et Iraniens. Avec 3 100 personnes ayant traversé la Manche durant les neuf premiers mois de l’année 2024, les Vietnamiens représentaient 20 % des arrivées par bateau. Un chiffre en forte augmentation puisqu’ils n’étaient que 1 300 durant la même période en 2023. Depuis le drame du camion charnier, en 2019, où 39 Vietnamiens avaient trouvé la mort par asphyxie, les Vietnamiens privilégient la voie maritime.
Cette immigration est atypique. À la différence des autres pays d’origine, le Vietnam est un pays solide qui se porte bien. Économiquement, il est champion du monde de la croissance économique sur les vingt dernières années. En 2024, sa croissance a de nouveau dépassé les 7 %. Tous les clignotants économiques y sont au vert. Socialement, le Vietnam communiste, qui n’a pas copié le modèle de contrôle social orwellien de la Chine de Xi Jinping, laisse à ses concitoyens une large liberté individuelle, à condition toutefois de ne pas remettre en cause le rôle dirigeant du Parti communiste et de ses chefs.
Un migrant discret
Les migrants vietnamiens sont des hommes et femmes plutôt jeunes, sans qualification, des ouvriers mal payés ou criblés de dettes, prêts à tenter l’aventure. Ils sont bouddhistes, parfois catholiques, originaires des provinces du nord et du centre du pays les moins développées. Peu ou pas d’opposants politiques.
Une fois en France, ils se font discrets jusqu’au jour du départ où ils surgissent sur une plage du Dunkerquois pour monter sur un bateau pneumatique, généralement de meilleure qualité, plus sûr et donc plus cher, que la moyenne. Si la traversée échoue ou est empêchée par la police française, ils regagnent leur camp de base sans broncher. « Quand ils échouent à traverser, ils ne cherchent même pas à négocier le prix des taxis pour rentrer vers Dunkerque », déclare une bénévole de l’ONG Osmose 621.
Une fois en Angleterre, rebelote. Les Vietnamiens rejoignent rapidement leur communauté. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils apparaissent rarement sur le radar des autorités qui ont d’autres chats à fouetter. Durs à la peine, ils trouvent rapidement un travail. Car le périple du Vietnam à l’Angleterre coûte environ 50 000 euros et la famille au pays s’est endettée pour financer l’opération.
Quand certains d’entre eux se font prendre par la patrouille pour trafic de drogue de synthèse, contrebande ou travail forcé, le gouvernement vietnamien se montre coopératif et accepte de reprendre ses ressortissants. Le nouvel homme fort à Hanoï connaît bien le sujet. Précédemment ministre de l’Intérieur, M. To Lam, a accepté, il y a déjà plusieurs années, une coopération policière avec plusieurs pays européens, dont la France. Un accord de lutte contre l’immigration clandestine a été signé entre les deux pays en avril 2024, que la ministre de l’Intérieur, Mme Yvette Cooper, nommée trois mois plus tard, a commencé à appliquer sans réserve. Au programme, campagne visant à dissuader les départs, profilage des voyageurs suspects, échange d’information sur les cas identifiés et aide au retour.
Interrogés par les fonctionnaires français qui se demandaient quel sort ils réservaient aux migrants de retour au pays, les policiers vietnamiens ont répondu laconiquement. « Aucun. Sortis de l’aéroport, ils montent dans un bus et retournent dans leur village. » Simple comme bonjour.
Migrant vietnamien, le gendre (sans papiers) idéal ?
Disons-le franchement : en Angleterre comme en France, ce n’est pas aux Vietnamiens que les gens pensent quand ils dénoncent les dérives de l’immigration irrégulière. Outre sa discrétion et sa volonté de se fondre dans la masse, le Vietnamien possède plusieurs traits culturels qui facilitent grandement son intégration. Tout d’abord, il n’est porteur d’aucune culture ou religion à vocation universaliste. Il ne cherchera pas à vous convertir au bouddhisme ou à la pensée d’Hô Chi Minh. Ensuite, formaté par deux mille ans de confucianisme et soixante-dix ans de communisme, le Vietnamien aime l’ordre et respecte le pouvoir en place. Le Vietnamien sans visa ne revendiquera jamais un quelconque droit lié à sa religion ou ses coutumes.
Ce migrant bien sous tous rapports peut donc servir tous les discours politiques. La gauche sans-frontiériste y verra l’illustration que « l’immigration est une chance » et que le communautarisme, ça marche. La droite de la submersion migratoire y verra la confirmation que la frontière doit être entrouverte aux seules populations prêtes à s’intégrer sans réserve et rester fermée aux populations qui, pour des motifs religieux ou culturels, refusent ou sont incapables de s’adapter à nos mœurs et notre culture.
Notons enfin qu’à cette immigration clandestine s’ajoute une immigration légale de grande qualité : des étudiants brillants, travailleurs, de familles aisées, que l’on retrouve dans les meilleures écoles d’ingénieurs et universités européennes. Après leurs études, ils restent souvent travailler sur place plusieurs années pour le plus grand bonheur des entreprises locales, avant de rentrer au pays afin que leurs propres enfants connaissent leur pays d’origine ou parce qu’ils ont été chassés par des groupes vietnamiens qui leur font des ponts d’or pour revenir.
Alors, le Vietnamien, un migrant régulier ou irrégulier idéal ? On peut le penser. L’immigré vietnamien est une réincarnation asiatique du « plombier polonais » du début du siècle. Un immigré travailleur, d’intégration facile, originaire d’un pays solide. Il est probable que cette immigration s’asséchera à son tour, au rythme du développement économique du Vietnam. Une bonne nouvelle ? À voir. La fin de l’immigration vietnamienne en France ou au Royaume-Uni témoignera autant de l’émergence économique du Vietnam que de l’appauvrissement de nos deux pays.
Sophie de Menthon comprend les patrons qui envisagent de quitter la France. Selon la présidente du mouvement Ethic (Entreprises de taille humaine, indépendantes, et de croissance), l’incapacité de l’État à se réformer et les gages continus donnés à la gauche sont un obstacle au développement des affaires.
Causeur. Vous venez de porter plainte pour injure publique contre Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, qui, le 31 janvier sur RTL, a comparé les grands patrons à des « rats » qui « quittent le navire ». Pourquoi aller carrément en justice ?
Sophie de Menthon. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! En France, les patrons ont le cuir épais. Ils ont l’habitude de servir de bouc émissaire, d’être critiqués, taxés, traités d’exploiteurs, sans que cela les affecte outre mesure. Mais en s’aventurant sur le terrain malsain de l’insulte, Sophie Binet a dépassé les bornes. Imaginez que je compare les syndicalistes à des rats… Quel scandale ce serait, et à juste titre. Bref, si nous engageons des poursuites, ce n’est pas parce que notre orgueil est blessé, mais pour restaurer au plus vite les conditions d’un dialogue social respectueux. Notre démarche est donc essentiellement symbolique. Nous ne voulons pas de dommages et intérêts. Des excuses suffiront.
Ces temps-ci, les patrons ne se plaignent pas seulement d’être étrillés par les syndicats. Ils se rebiffent aussi face à François Bayrou, qui a repris l’idée de Michel Barnier de surtaxer les entreprises réalisant plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires par an. Avez-vous été surprise que ces deux responsables politiques, crédités d’être plutôt « pro-business », prônent de telles mesures ?
Je n’aime pas le terme « pro-business ». On a l’impression d’un univers de gens qui aiment le fric pour le fric, ce qui ne correspond pas à l’esprit de l’entrepreneuriat. Ensuite sur le fond, il ne m’a pas paru étonnant que François Bayrou s’en prenne aux grands groupes. Pour se maintenir à Matignon, il est obligé de donner des gages à la gauche. C’est désolant, mais c’est ainsi : gouverner la France actuellement nécessite de marchander comme des marchands de tapis ! On ne pense pas à l’intérêt général, on fait des transactions et des arrangements. Cela dit, même si le Premier ministre avait les coudées franches, je ne suis pas sûre que faire payer davantage les entreprises le rebuterait. Comme la plupart des membres du personnel politique, il ne sait pas ce qu’est une entreprise, il n’est donc pas conscient du mal qu’il fait à l’économie quand il crée de nouveaux impôts sur la production. Il ne fait rien non plus pour réduire les prélèvements sur le travail et ne se rend pas compte que le problème du pouvoir d’achat des salariés vient de cette ponction (à nulle autre pareille dans les pays riches), et non de l’avidité fantasmée des patrons.
Comment se fait-il que le Medef, dont Ethic est un mouvement associé, se montre très discret à ce sujet, et que ce soient des grands patrons, comme Bernard Arnault, qui en soient venus à protester publiquement contre la surtaxe ?
Fort heureusement, certains élus du patronat parlent avec beaucoup de franchise, comme Amir Reza-Tofighi, le tout nouveau président de la CPME (et cofondateur du site de covoiturage Heetch, NDLR). Quant au Medef, on peut bien sûr comprendre que son président, Patrick Martin, qui participe à présent au « conclave » sur les retraites, fasse attention à ce qu’il dit, afin de ne pas brusquer les syndicats de travailleurs avec lesquels il échange tous les jours. Mais à force, cela finit par ressembler à de l’entente. Cela ne peut plus durer…
Pourquoi ?
L’enjeu est trop important, les entrepreneurs sont trop inquiets pour continuer à se taire. Ils constatent tous les jours l’incapacité de l’État à se réformer. Beaucoup renoncent à embaucher, à se développer, sans parler de toute une nouvelle génération, de plus en plus tentée de créer des start-up à l’étranger. Je sais bien qu’il y a des gens de qualité dans le gouvernement, mais ils sont impuissants. J’étais en réunion l’autre jour avec Véronique Louwagie, ministre des PME et du Commerce. C’est une femme sincère qui sait écouter et qui pense juste, mais elle n’a aucune marge de manœuvre.
Menacer d’installer son entreprise à l’étranger, est-ce bien patriotique ? N’est-ce pas du « chantage », comme l’a dit Michel-Édouard Leclerc sur LCI le 31 janvier ?
Quand on a dans ses rangs quelqu’un qui parle comme Michel-Édouard Leclerc l’autre jour, pas besoin d’avoir des adversaires ! Accuser Bernard Arnault de « chantage » est la preuve d’une incompréhension inquiétante… Quand vous êtes entrepreneur, vous ne cherchez pas le conflit pour le conflit, vous êtes en permanence en quête de solutions, vous voulez que la machine fonctionne. Ceux qui envisagent vraiment d’aller exercer leurs talents ailleurs le font parce qu’ils n’ont pas le choix, et il faut l’expliquer aux Français… D’ailleurs les Français sont beaucoup plus choqués par le spectacle d’un monde politique qui se complaît dans des luttes intestines pro domo que par des patrons qui essaient de sauver leur boîte, quitte à délocaliser.
Un autre procès qui est fait au monde de l’entreprise, c’est d’avoir succombé à la mode du wokisme…
C’est plutôt la fonction publique qui s’y est engouffrée, poussée par le « camp du bien » politique, inspiré aussi bien par MeToo que par l’inclusif, c’est-à-dire tout et n’importe quoi, au mépris du bon sens.
Pas seulement, il y a aussi des grandes entreprises…
Je vous l’accorde. Leurs DRH ont essayé de s’adapter aux nouvelles contraintes juridiques, aux nouvelles lois antisexistes, à l’inclusion, etc. Parfois en allant trop loin. Mais je crois qu’on est en train de revenir à des pratiques plus classiques.
Quel désaveu pour le macronisme révolutionnaire !
Quelle terrible déception ! Je suis aussi désespérée par le Macron de 2025 que j’ai été emplie d’espoir par celui de 2017 ! Je l’ai connu quand il était secrétaire général adjoint de l’Élysée. Il faisait remonter à François Hollande nos inquiétudes d’entrepreneur, et il a été un petit peu entendu, ce qui a évité des catastrophes à l’époque. Que s’est-il passé entre-temps ? Le désenchantement est immense pour les patrons. Quant à moi, c’est presque comme un chagrin d’amour ! Il va falloir que je trouve un nouvel espoir pour en guérir. Un des seuls qui me séduisent s’appelle David…
Face à l’augmentation des séparations, le régime de Kim Jong-un durcit le ton: humiliation publique des parents de divorcés, sanctions professionnelles et punitions sévères, l’adage « jusqu’à ce que la mort nous sépare » n’a jamais été aussi littéral…
En Corée du Nord, on se passe la bague au doigt assez jeune. Les mariages, souvent arrangés par les familles, se doivent de respecter les rites traditionnels en vigueur. À l’inverse, divorcer dans « le pays du secret » relève d’un véritable parcours du combattant. Selon la loi, la séparation n’est possible qu’avec l’accord des deux conjoints et l’aval express du gouvernement.
Depuis la crise du Covid-19 et les difficultés économiques, les cas de divorce ont explosé. En 2023, Pyongyang a lancé une vaste campagne de sensibilisation prônant « l’élimination totale du divorce » et la promotion d’une famille harmonieuse. Derrière ces formules fleuries se cache un objectif : enrayer la chute libre du taux de natalité. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, la Corée du Nord affichait un taux de 1,8 enfant par femme en 2023, un chiffre certes plus élevé que celui de sa rivale sud-coréenne, mais en constante diminution.
« Valeurs familiales » et irrespect des droits de l’homme
Pour renforcer son action, le régime a fait preuve d’inventivité féroce en instaurant des mesures dissuasives telles que l’humiliation publique des parents de divorcés et des sanctions contre les entreprises affichant un taux élevé de séparation parmi leurs salariés. Malgré ces intimidations, la courbe des divorces ne s’est pas inversée. Face à cette tendance jugée trop progressiste, Kim Jong-un a décidé de durcir la répression sur ce qu’il considère comme un « acte antisocialiste ». Désormais, les couples souhaitant se séparer risquent de lourdes sanctions, pouvant aller jusqu’à six mois de camp de travail, aussi bien pour l’homme que pour la femme. Auparavant, seul le conjoint à l’initiative du divorce était puni, et ce, même en cas de violences conjugales.
Dans un souci affiché de protection des familles, les autorités ont néanmoins consenti à accorder aux mères de jeunes enfants un régime « aménagé » : elles peuvent faire la navette entre le camp de travail et leur domicile afin de s’occuper de leur progéniture, laissée aux bons soins du reste de la famille. Une concession qui, selon le régime, témoigne de son… attachement aux valeurs familiales et au respect des droits de l’homme.
Trois hommes ont été condamnés à huit ans de prison pour l’enlèvement d’Itay Kashti, un producteur de musique israélien vivant à Londres qu’ils ont attiré au Pays de Galles, ligoté à un radiateur et agressé.
Le 7 octobre 2023 restera gravé dans l’esprit d’Itay Kashti, producteur de musique israélo-britannique, comme une date marquée par l’horreur. Ce jour-là, Israël subissait une attaque sans précédent du Hamas, laissant un traumatisme collectif profond. Moins d’un an plus tard, en août 2024, Kashti a vécu son propre « 7 octobre » personnel lorsqu’il a été victime d’un enlèvement et d’une agression brutale au Pays de Galles. Ce crime a été commis par trois hommes, Faiz Shah, Mohammad Comrie et Elijah Ogunnubi-Sime, en raison de son identité juive et de son soutien à Israël. Comme lors des attaques en Israël, il s’est retrouvé pris au piège, ciblé pour ce qu’il est et ce qu’il représente, confronté à une haine implacable et à une violence extrême.
L’attaque avait été soigneusement planifiée : les agresseurs avaient utilisé des identités fictives pour attirer Kashti dans une maison isolée via une fausse location Airbnb à Carmarthenshire. Une fois sur place, il a été battu, menacé de mort et maintenu captif pendant plusieurs heures, avant de réussir à s’échapper, blessé et choqué.
Les motivations des agresseurs allaient au-delà de la simple extorsion. Des messages Telegram entre les trois hommes ont révélé qu’ils cherchaient à exercer une pression psychologique et physique sur Kashti, en le soumettant à des humiliations. Leur antisémitisme était flagrant, justifiant leur violence par des raisons idéologiques liées au soutien de Kashti à Israël. Ils avaient même envisagé de filmer l’agression pour augmenter la souffrance de la victime. Ce crime, marqué par une violence extrême et un discours haineux, a non seulement traumatisé Kashti, mais a aussi soulevé des inquiétudes quant à la montée de l’intolérance et de la haine en Europe.
Ce crime répondait à un double objectif pour ses auteurs : d’un côté, ils cherchaient à obtenir une rançon, exploitant leur victime pour un gain financier ; de l’autre, leur acte était motivé par une haine antisémite explicite, transformant cette agression en un acte de terreur ciblé. Leur obsession pour l’identité juive de Kashti, couplée à leur avidité, illustre un schéma inquiétant où la criminalité se mêle à l’idéologie extrémiste.
Malgré leur planification, les agresseurs ont montré une absence flagrante de préparation. Leur tentative d’évasion en taxi a échoué, révélant leur imprévoyance et leur amateurisme. De plus, ils ont laissé derrière eux de nombreuses preuves, facilitant leur identification et leur arrestation rapide par les autorités. Cette imprécision dans l’exécution de leur crime souligne à la fois leur amateurisme et la nature impulsive de leur passage à l’acte, ancré dans une haine viscérale plus que dans une véritable stratégie criminelle.
La sentence de huit ans de prison prononcée contre les trois hommes a été saluée, mais elle ne suffit pas à effacer le traumatisme psychologique vécu par Kashti. Depuis l’incident, il souffre de troubles anxieux, de paranoïa, et d’une perte de confiance en autrui. Ce crime est symptomatique de la montée des actes de violence motivés par des préjugés raciaux, religieux et politiques, un phénomène inquiétant qui touche de plus en plus les communautés vulnérables, notamment les communautés juives en Europe.
Blanche-Neige 2025 trébuche au box-office avec la grâce d’une pomme pourrie. Disney estime que le franc-parler de l’actrice Rachel Zegler – entre un tweet pro-Palestine et un « fuck Donald Trump » – a fait fuir plus de spectateurs que la méchante sorcière… Causeur est quand même allé voir le film.
Je suis allé voir le dernier Walt Disney : Blanche-Neige, ou plutôt « Snow Woke » comme l’a baptisé le New York Post. Sans surprise, Disney nous a pondu un nouveau navet à la sauce woke sur son lit de cancel culture. Cela fait un moment déjà que cet illustre studio est devenu l’ambassadeur culturel du wokisme, ciblant ainsi les plus jeunes afin de les formater pour ce monde unique dans lequel il n’y a ni frontières, ni différences… On connaît la chanson. Mais cette fois, les producteurs se sont surpassés !
Des mauvaises fées se penchent rapidement sur le film
Tout avait pourtant si mal commencé ! Grève à Hollywood retardant la sortie du film d’un an, incendie sur le tournage emportant une partie du décor… pas besoin d’être cartomancienne pour sentir que le projet allait finir dans le mur… Mais pas de quoi doucher l’enthousiasme des têtes pensantes de Disney qui entendaient bien rentabiliser les 300 millions de dollars investis, habituées qu’elles sont à nous refourguer depuis quelques années leurs plus grands succès, quitte à les dénaturer complètement.
Peu après l’annonce du casting, des fans ont manifesté leur mécontentement. L’actrice Rachel Zegler n’a rien trouvé de mieux que de résumer le chef-d’œuvre de 1937 à quelque chose de « complètement démodé ». Les amoureux de l’œuvre originale n’auront pas mis longtemps à répondre, ce qui amena la comédienne, se disant attaquée sur ses origines colombiennes, à qualifier ses détracteurs de « losers obsédés par la pureté de la lignée des princesses de dessin animé ». Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux sociaux se déchaînent, devenant ainsi le théâtre d’un affrontement direct entre Rachel Zegler et certains conservateurs à qui cette dernière souhaitait de « ne plus jamais trouver la paix » après leur vote pour Donald Trump. Remarque peu appréciée de Megyn Kelly, vedette conservatrice de la télévision américaine, qui a qualifié l’interprète de Blanche-Neige de « pig » en retour.
Mlle Zegler, décidément férue de politique et avide de se faire de nouveaux amis, a depuis jugé bon de remercier ses followers en ajoutant « Free Palestine » à la fin d’un message relatif à la bande-annonce du film. L’activiste, pardon l’actrice, a aussi continué de politiser la sortie du film en appelant à la « fin de l’occupation de la Palestine ». On se demande bien ce que ça venait faire là… Et tout ceci est d’autant plus douteux que des groupes de soutien à la cause palestinienne avaient auparavant appelé à boycotter le film en raison de la présence de Gal Gadot au casting. L’actrice israélienne n’a pas apprécié les interventions de celle qui joue sa belle-fille dans le nouveau chef-d’œuvre, et le studio vient de la placer sous protection renforcée après des menaces de mort lors de la promotion du film. La semaine dernière, la manifestation en l’honneur de son étoile sur le « Walk of Fame » a été perturbée par des activistes…
Disney croque sa propre pomme empoisonnée
Le reste du casting est par ailleurs un modèle d’équilibrisme woke. Toutes les minorités sont représentées à parts rigoureusement égales. Toutes, sauf les nains. Disney ayant en effet décidé d’avoir recours à des nains en images de synthèse pour jouer les « créatures magiques »… Pas du goût de la communauté concernée qui, par la voix de Peter Dinklage, connu notamment pour son rôle dans la série Game of Thrones, a fustigé un progressisme à deux vitesses et une formidable occasion de briller ratée pour les acteurs atteints de nanisme. Je vous livre là une version littéraire d’un tweet beaucoup moins courtois de l’acteur.
On a bien sûr droit à une Blanche Neige héroïne féministe élevée pour être une « leadeuse ». Cela semble convenir à Rachel Zegler qui estimait de toute façon que la princesse aspirait à « devenir la leadeuse qu’elle savait pouvoir devenir » plutôt qu’au « grand amour ». Disney a bien compris le message, et a tout bonnement décidé de se passer du prince, le remplaçant par un fade bandit pas bien finaud…
Rassurez-vous, les habituels messages bien-pensants sont évidemment de la partie. La « bienveillance » est évoquée une bonne demi-douzaine de fois dans le métrage, tout comme le besoin de s’unir en permanence pour tout et n’importe quoi et de toujours mettre ses forces en commun pour combattre les méchants peu importe nos différences, etc…
En revanche, on a au moins la chance d’échapper au traditionnel matraquage sur la théorie du genre – ce n’est déjà pas si mal – alors qu’on aurait été en droit de s’attendre à un nain de synthèse transsexuel ou à une tortue non binaire.
Tout cela est donc un beau gâchis. À trop vouloir déconstruire notre patrimoine culturel, Disney finit par détruire ses propres mythes. C’est un sentiment que semble partager le public puisque le film n’a rapporté que 43 millions de dollars aux États-Unis lors de sa première semaine en salle, soit le pire départ pour un remake Disney. Et le National Review s’amuse déjà à parler du film comme un « nain du box-office »…
Angelo Debarre est aujourd’hui l’un des plus grands guitaristes manouches. Selon lui, lorsqu’on est né dans la communauté des gens du voyage, la musique est une chose qui va de soi, c’est un miracle quasi divin, et Django Reinhardt, inventeur du « swing manouche », demeure une figure solaire
Un soir de décembre dernier, je marche dans la rue des Lombards. Devant l’un des trois clubs de jazz de la rue, j’aperçois sur l’affiche à l’entrée un nom : Angelo Debarre. Quels souvenirs ! Je devais avoir 16 ans lorsque je l’ai vu en concert. J’en ai gardé un souvenir magique, mystérieux, enveloppé d’un voile de brume tzigane. Manouche de mes rêves ! J’avais été ébloui par la classe de ce ténébreux guitariste. Et bouleversé par la beauté de sa musique. Debarre est l’un des plus grands maîtres de la musique manouche. Ses guitares ont parcouru le monde et fait résonner l’âme de son peuple aux quatre coins de la planète. Il suffit de le regarder jouer quelques secondes pour comprendre qu’il est un virtuose absolu. Angelo Debarre mêle en son jeu une technique époustouflante, un lyrisme envoûtant, un swing à couper le souffle et une humanité déchirante de douleur et de joie, tellement manouche. Ce soir de décembre, je me décide donc à entrer au Sunset, l’écouter, vingt ans après. Le club est bourré. Angelo est assis, sa guitare entre les mains, entouré d’un contrebassiste et d’un autre guitariste. Il fait des merveilles. La salle est ensorcelée. Pas un bruit. Les esprits manouches, tziganes, sinté* ont pris possession du lieu. Debarre, lui, est habité par la musique, par la poésie. Quand il joue, il ne bouge pas.
C’est un tragédien solennel. Il en a d’ailleurs le visage. Sa gueule magnifique semble coupée au couteau ou taillée dans le marbre. Les vers des rois de Racine pourraient sortir de sa bouche. Mais il est né chez les manouches, dans une caravane, et ce sont les notes de la guitare qui éclatent – divinement ! – sous ses doigts de sorcier et forment les poèmes des gens du voyage. Et quel swing ! Ça « transmet » comme on dit dans le monde de la tauromachie. Les quelques jeunes entassés au fond du club ne peuvent s’empêcher de danser. Angelo Debarre, lui, officie tranquille, serein. Pour lui, ça roule. Je l’attends à la fin du concert. Il salue le public, dédicace quelques albums, et sort s’en griller une. Je me présente, le félicite, lui témoigne mon admiration, et lui propose une interview dans Causeur. « Si tu veux. Mais c’est pas moi qui viendrai à Paris ! Si tu veux qu’on fasse ça, tu viens chez moi, à Samois. » Samois-sur-Seine. La ville où Django s’était sédentarisé. Celle aussi où il fut enterré en 1953.
Un lieu de pèlerinage. Sa tombe est toujours plus ou moins jonchée de médiators – ce petit outil triangulaire dont les musiciens se servent pour gratter les cordes de la guitare – que viennent déposer les guitaristes en son souvenir. D’autres musiciens sont enterrés avec lui : son frère Joseph (qui l’accompagnait à la guitare), ainsi que ses fils Lousson et Babik, guitaristes aussi. Chaque année, en juin, c’est dans ce village que se déroule le Festival Django Reinhardt, festival de jazz faisant la part belle à la musique de Django : le « jazz manouche ». C’est dans cette ville qu’Angelo a lui aussi décidé d’abandonner sa caravane et la vie de voyageur. D’autres guitaristes s’y sont installés, comme Romane, David Reinhardt (petit-fils de Django) ou encore Mathieu Chatelain. Ce village d’à peine plus de 2 000 habitants semble suspendu dans le temps. En cet hiver, les rues y sont presque désertes. Sa beauté est intacte, douce et paisible. Une impression de rêve. Depuis le quai de la République – non loin de la petite maison dans laquelle Django a fini ses jours et sur la façade de laquelle trône une plaque en sa mémoire –, on se croirait sur une île. C’est là, au Aum Caffè, où il a ses habitudes, qu’Angelo Debarre nous a donné rendez-vous.
Causeur. Quelle a été la place de la musique dans votre enfance ?
Angelo Debarre. Je suis né dans une famille de musiciens. Chez nous, les manouches, on aime beaucoup la fête. Et il n’y a pas de fête sans musique. Ma mère chantait, et elle s’accompagnait à la guitare. Ce n’était pas son métier, c’était pour son plaisir, comme chez beaucoup de manouches. C’est elle qui m’a appris mes premiers accords. J’ai commencé à jouer vers 7 ans.
Donc votre révélation pour la musique, vous l’avez eue par la famille, par le mode de vie manouche ?
On peut dire ça, car la musique va de soi chez nous. Enfin, c’est comme ça que ça a commencé en tout cas. Mais ma grande révélation pour la musique c’est lorsque, jeune encore, j’ai écouté Django Reinhardt. La musique de Django, c’était un peu plus jazz et swing que ce qu’on jouait chez nous. Lorsque j’ai entendu sa musique pour la première fois… j’ai été foudroyé. C’était la révélation.
En famille, on ne jouait pas la musique de Django, celle qu’on appelle aujourd’hui le « jazz manouche » ?
Déjà pour commencer, je n’aime pas ce terme de « jazz manouche ». Surtout aujourd’hui. Maintenant « jazz », ça ne veut plus rien dire. On appelle tout jazz. Lorsque j’écoute des émissions de jazz, je me dis : ça, c’est du jazz ? Ils te passent des trucs, et tu te dis : quel rapport avec le jazz ? Ça ne swingue même pas ! Donc plutôt que « jazz manouche », je préfère « swing manouche ». Pour en revenir à votre question, la musique qu’on jouait dans mon enfance, c’était principalement du folklore de chez nous, de la musique tzigane. Et puis de la variété swing des années cinquante. Également la chanson française.
Pensez-vous que, chez les gens du voyage, la musique tienne une place plus importante que dans le reste de la population ?
Oui, c’est évident. La musique, c’est la joie et la liberté. Chez les manouches, ces deux choses sont essentielles. Chez nous, la vie n’est pas toujours facile, et autrefois encore moins. Vous imaginez ce qu’a pu être la vie des gens du voyage il y a cent ans ? Donc, nous avons besoin de cette joie intense que procure la musique. Elle nous soigne, elle nous apaise. Elle nous libère. Avec la musique, même dure, la vie vaut d’être vécue. C’est aussi pour cela que notre musique est à la fois si joyeuse et si poignante. Si intense ! C’est parce qu’elle est le fruit de notre histoire parfois douloureuse. C’est un peu l’équivalent du blues pour les Noirs américains.
La musique qui swingue, dans le jazz américain, est tombée en désuétude. Le jazz à la mode aujourd’hui, comme vous l’avez d’ailleurs dit, ne swingue plus. Alors que le swing manouche reste, lui, assez en vogue. On compte de nombreux musiciens dans ce style, aujourd’hui encore, faisant des carrières importantes, comme vous, Biréli Lagrène ou encore Stochelo Rosenberg. Sans compter la nouvelle génération ! Si cette musique reste si vivante, ne serait-ce pas dû au fait que plus qu’une musique, elle est une culture ?
Évidemment. Le swing manouche fait partie de notre mode de vie. Il nous rassemble. Le jazz américain, lui, n’a cessé d’évoluer, jusqu’à se perdre. Nous, notre swing, c’est un art et une tradition que l’on a perpétués dans le respect de celui qui l’a créé : Django. Le swing manouche n’a pas vraiment connu d’évolution. Chacun le joue en y apportant sa personnalité, mais dans un respect scrupuleux de ce style.
Les gens du voyage sont donc un peu conservateurs ?
Et comment ! Heureusement ! Sans cela, on serait complètement dilués dans la population. On ne serait plus nous-mêmes. Qu’est-ce qui est beau dans le monde ? C’est la différence ! Et pour qu’il y ait des différences, il faut que chacun reste soi-même. La mondialisation, ce n’est pas notre truc. C’est à cause de cette uniformisation que le monde va vers sa mort. Mais nous, on résiste !
Les jeunes manouches pratiquent toujours autant la musique tzigane et celle de Django ?
Oui. Bien qu’ils jouent aussi la musique de leur époque à eux. C’est normal. Mais chez nous, je peux vous dire que tous les jeunes, je dis bien tous, savent qui est Django Reinhardt et ce qu’il représente. C’est leur histoire, celle de leur peuple, et ils le savent.
Cette musique, le swing manouche, existait-elle avant Django ?
Non, ce style, c’est lui qui l’a créé. Avant lui, on jouait notre folklore, la valse musette aussi, les chants traditionnels… Django était un musicien qui jouait tout cela. Mais lorsqu’il a découvert le jazz américain, et donc le swing, il a tout de suite été séduit. Il l’a mêlé à la musique de sa communauté. Et le swing manouche est né ! Et grâce à cela… il a révélé notre peuple. Django reste le grand manouche de l’histoire ! D’ailleurs, dans la société actuelle encore, les manouches sont tolérés et respectés uniquement s’ils sont musiciens. Sinon, pour les gens, nous restons des « voleurs de poules ».
Pour vous, qu’y a-t-il d’important à dire sur Django Reinhardt ?
L’importance de Django ne se dit pas, elle s’écoute. Il est plus qu’un musicien, plus qu’un guitariste. C’est un génie. Les musiciens le savent tous. Il est l’un des plus grands maîtres de son instrument. Il y a plein de grands guitaristes, mais Django à cette puissance, ce mystère inexplicable, qui fait qu’il est supérieur. Mozart ne s’explique pas, Django non plus. Ce sont des gens envoyés par le Ciel. Je ne dis pas ça en l’air, je le pense sincèrement. Ce ne sont pas des gens normaux. Ils sont habités par la grâce.
Il y a le génie, bien sûr… mais le travail dans tout cela ? Dans votre cas, lorsqu’on vous voit jouer, votre vélocité, votre virtuosité et votre technique époustouflent. Cela demande un gros travail ?
Eh bien non… (rires) je n’ai jamais été un grand courageux. Je n’ai jamais bossé comme un malade. Franchement, ce n’est pas pour m’en vanter, mais je ne suis pas un gros travailleur. J’ai fait ma petite école en jouant, en improvisant, en écoutant les autres… voilà. Il y a eu un petit peu de travail évidemment. Mais j’ai surtout toujours compté sur la magie. Moi je suis croyant. Et pour moi la musique, c’est un cadeau de Dieu. Ça descend comme un miracle. Parfois il m’arrive de jouer sans que le miracle ne se produise. On joue bien, mais sans plus. Et puis parfois, on a l’impression que Dieu pose sa main sur nous, et tout s’envole. Quand on commence à swinguer, il y a quelque chose de miraculeux, d’inexplicable.
À ceux qui ne connaissent pas Django Reinhardt, que conseilleriez-vous d’écouter?
Les enregistrements entre 1939 et 1948 pour entendre la couleur, le style qui ont révélé Django. Puis le dernier enregistrement de 1953 beaucoup plus jazz, qui est un chef-d’œuvre. Il y a enregistré ses compositions, comme le magnifique Nuages, mais aussi quelques classiques du jazz américain. Et cette fois pas avec la formation traditionnelle de swing manouche pour l’accompagner, mais avec un trio piano, contrebasse, batterie. Il faut absolument écouter cela.
C’est pour être plus près de Django que vous vous êtes sédentarisé à Samois ?
Pas vraiment. Mais sans lui, je n’aurai probablement pas connu cette ville. C’est arrivé en 2009. Je suis venu ici passer quatre jours pour le Festival Django Reinhardt, avec un cousin à moi qui m’avait accompagné avec sa caravane. On s’était installé avec plein de manouches. C’était merveilleux cette ambiance. Et puis, le festival s’est terminé, mais on est resté encore un peu. Ensuite, j’ai loué un emplacement de caravane dans le camping de la ville. Et puis, avec ma femme, on s’est vachement bien plu ici. On a décidé de louer un appartement dans le centre-ville, puis une maison. Et finalement, j’ai acheté un terrain et j’ai construit ma maison. J’ai quitté le groupe avec lequel on vivait et voyageait. Voilà, ça s’est fait comme ça. J’ai même repris et tenu le restaurant sur les quais, Chez Fernand, pendant un an et demi. Je dois dire que la vie de voyageur, avec la musique, c’était difficile. Je partais en voyage pour jouer, en tournée, et quand je revenais au camp, il fallait reprendre le volant pour voyager encore. Je passais donc ma vie sur les routes et dans les aéroports. Pour organiser les tournées, c’était un casse-tête. Et puis, vous savez, pour les gens du voyage de manière générale, c’est de toute façon de plus en plus compliqué. Autrefois, quand on trouvait un joli terrain près d’une rivière ou sur les rives d’un fleuve, on s’y installait comme ça, quelques jours, puis on repartait. C’était poétique, simple, naturel. Maintenant, c’est devenu un enfer. Tout est clôturé de partout, tout est interdit, tout est réglementé. Des terrains « libres » comme avant, ça n’existe plus. Mais ici, à Samois, je suis heureux. Je ne regrette pas mon choix… et je comprends celui de Django !
Emmanuel Macron réunit à Parisune trentaine de pays alliés de Kiev pour envisager la fin de la guerre en Ukraine et l’après. Emmanuel Macron et Keir Starmer, les deux chefs des armées les plus puissantes du continent, divergent toutefois sur la sécurité à proposer à l’Ukraine: M. Macron préconise une force de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU sur le sol ukrainien, tandis que M. Starmer privilégie une protection aérienne et maritime sans troupes au sol. Les deux hommes s’opposent aussi sur un éventuel partenariat de défense entre le Royaume-Uni et l’UE, avec des Européens, notamment la France, conditionnant l’accord à des concessions sur des points liés au Brexit, comme la pêche et la mobilité des jeunes… Analyse.
Aujourd’hui, les représentants de 31 pays se réunissent à l’Élysée à l’invitation d’Emmanuel Macron. Leur but ? Discuter des garanties de sécurité que ces pays sont prêts à proposer à l’Ukraine en cas d’une cessation des hostilités entre cette dernière et la Russie. Il sera question aussi d’un traité de paix élaboré par la France, le Royaume Uni et l’Ukraine qui devrait être soumis par la suite au jugement des États-Unis. La liste des invités comprend les États-membres de l’Union européenne et certains membres de l’OTAN comme le Royaume Uni, la Norvège et le Canada. L’objectif ultime consiste à montrer au monde, et surtout aux Américains et aux Russes, que l’Europe et ses alliés sont capables de constituer une force de dissuasion militaire digne du nom et apte dans une certaine mesure à remplacer les États-Unis dans leur rôle de gendarme international. Après des années d’inertie, d’indécision et de désaccords, la tâche que s’est fixée l’Europe sera extrêmement ardue. Emmanuel Macron et ses convives seront-ils à la hauteur ?
RS
Vivre d’industrie
Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe en tant que continent a trop souvent contemplé les conflits armés dans le monde comme une spectatrice ou comme une actrice mineure. Il est vrai que certains pays – surtout la France et le Royaume Uni – ont participé à des interventions occidentales au Moyen Orient, en Afghanistan ou en Afrique de l’Ouest, mais ces opérations n’étaient pas nombreuses et ne constituaient pas des entreprises européennes, initiées et réalisées par l’Europe. Il était peut-être naturel que, après les deux guerres mondiales et les tensions de la guerre froide (surtout celles inspirées par la course aux armements nucléaires), l’Europe préfère regarder ailleurs plutôt que de faire face à toutes ses responsabilités en matière de défense et de sécurité. Le problème, c’est qu’elle a voulu incarner les valeurs de démocratie, de droits de l’homme et de commerce libre sans se doter des moyens de défendre ces valeurs seule par la menace dissuasive ou, si nécessaire, sur le champ de bataille.
Pendant des années – et à l’époque où le Royaume Uni était encore membre de l’UE – trop de temps et d’efforts ont été gaspillés dans la poursuite d’un feu follet : une armée européenne. Au-delà du fait évident qu’il était chimérique de vouloir créer une force unique à partir des éléments disparates qu’étaient les armées des États-membres, chacune ayant une culture militaire différente et parlant une langue différente, on a négligé une condition préalable essentielle : la coordination d’une industrie de la défense européenne. Et cette condition préalable elle-même avait une condition préalable : une vision stratégique des conflits de l’avenir qui permette de déterminer quelles armes et quels systèmes de défense il valait mieux construire.
A cet égard, on s’est trompé aussi dans une certaine mesure. Les deux pays qui possèdent des armées professionnelles aguerries et l’arme nucléaire – la France et le Royaume Uni – ont eu tendance à se focaliser sur la création de forces d’intervention rapides et mobiles, souvent aéroportées, capables de réaliser des opérations antiterroristes, de sauvetage ou de maintien de la paix un peu partout dans le monde. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a montré qu’une guerre de haute intensité et se passant sur le sol européen représentait toujours un risque important. C’est ainsi que, à l’heure actuelle, nous sommes condamnés à improviser notre réponse à la situation créée par Poutine et Trump. Nous devons développer une vision stratégique commune, servie par une coordination précise de nos forces armées qui seront équipées du matériel nécessaire à l’exécution d’objets communs clairement définis. Et on doit le faire en un temps record !
A l’Ouest, quelque chose de nouveau
Il y a quelques bonnes nouvelles. Les dirigeants des deux pays possédant les armées les mieux préparées au combat – Emmanuel Macron pour la France, et sir Keir Starmer pour le Royaume Uni – ont compris l’urgence de la situation et ont pris les devants. D’abord, en se rapprochant l’un de l’autre ; ensuite, en réunissant les partenaires potentiels d’une « coalition des volontaires » (traduction de l’anglais, « coalition of the willing »). La réunion d’aujourd’hui a été précédée par deux sommets à Londres, les 2 et 15 mars. Une autre réunion, décisive, est prévue pour le mois de mai. En vérité, cela fait longtemps qu’Emmanuel Macron appelle à galvaniser l’industrie de la défense en Europe et à acheter des armements « made in Europe », bien qu’avec un succès mitigé. Car les Européens ont dû faire face à un paradoxe du type « la poule et l’œuf » : pour stimuler l’industrie de la défense, il faut lui donner des commandes ; mais pour que l’industrie ait la capacité d’y répondre rapidement, il faut qu’elle ait déjà grandi suffisamment. Par conséquent, des États-membres comme l’Allemagne ou la Pologne ont préféré acheter du matériel américain. Le président français a pu prendre d’autres initiatives allant dans le bon sens, comme la création en 2018 de l’Initiative européenne d’intervention, une structure rassemblant certains États-membres et le Royaume Uni en vue de la création d’une culture stratégique commune.
A la différence d’Emmanuel Macron, Keir Starmer est un converti récent à la nécessité de dynamiser notre défense commune. Mais si sa conversion – provoquée par Donald Trump – est récente, Starmer fait preuve de tout le zèle des nouveaux convertis. Tandis que la France se donne très peu de marge de manœuvre financière, Starmer, tout socialiste qu’il est, parle de coupes budgétaires même dans la provision des services sociaux afin d’augmenter les dépenses militaires. En France, on voit rarement un tel courage.
L’autre nouvelle plutôt positive, c’est que l’UE, dans son livre blanc sur la défense, publiée le 19 mars, a pris toute la mesure des difficultés auxquelles l’Europe doit faire face. D’abord, il n’y est nullement question d’une armée européenne, chaque État-membre étant responsable de ses propres forces armées, de leur doctrine, de leur déploiement et de la définition de leurs besoins. Le livre blanc reconnaît aussi que l’industrie de la défense n’est pas encore en état de subvenir à tous les besoins de l’Europe. Parmi d’autres mesures, la Commission va emprunter 150 milliards d’euros sur les marchés de capitaux afin d’accorder des prêts aux États-membres désireux d’investir dans leur défense. Cet instrument s’appellera SAFE (« Security Action for Europe ») et obligera les emprunteurs à acheter auprès des entreprises de l’UE. Des exceptions peuvent être faites dans le cas de pays candidats à l’adhésion à l’Europe et de pays ayant signé un « Partenariat de défense et de sécurité » avec l’UE. Autre mesure financière, la Commission va accorder une souplesse budgétaire aux États-membres concernant leurs dépenses sur la défense, ce qui pourrait leur permettre collectivement d’investir jusqu’à 650 milliards d’euros de plus. Enfin, il est question aussi de libéraliser le marché de l’épargne pour que jusqu’à 1000 milliards d’euros d’économies de citoyens européens, économies qui « languissent » actuellement dans des comptes bancaires, puissent être investies dans l’industrie de la défense.
L’Union européenne a la pêche enfin ?
En dépit de ces bonnes nouvelles, il y a quand même des grains de sable qui gâchent l’unité retrouvée et l’enthousiasme martial des partenaires européens. D’abord, il y a des divergences sur le dispositif de sécurité à proposer à l’Ukraine après un accord de paix éventuel. Emmanuel Macron parle d’une force de maintien de la paix à installer sur le territoire ukrainien sous l’égide des Nations Unies. Keir Starmer est plus réticent par rapport à l’idée de troupes européennes et autres au sol et évoque plutôt la protection de l’espace aérien et des eaux territoriales de l’Ukraine par des armées de l’air et des marines étrangères.
Plus grave, il y a un différend quant au marché des armements. Si l’instrument financier SAFE permet à certains partenaires d’avoir accès au marché européen, il serait logique que le Royaume Uni, quatrième exportateur d’armements après l’Allemagne, la France et l’Italie, mais dont BAE Systems est le plus grand fabricant en Europe, puisse conclure un Partenariat de défense et de sécurité avec l’UE. Mais c’est ici que les rancunes léguées par le départ britannique de l’UE remontent à la surface. Car du côté européen, négocier un tel partenariat se révèle une bonne opportunité pour renégocier les termes du Brexit. Des voix se sont élevées exigeant qu’un partenariat soit conditionné à une révision de la politique frontalière à Gibraltar, la création d’un nouveau programme de mobilité pour les jeunes, et un plus grand accès pour les États-membres de l’UE aux eaux de pêche du Royaume Uni. C’est notamment la France qui insiste sur cette dernière concession, comme si améliorer le plat de poisson devant lequel le citoyen moyen s’attable était plus urgent pour les Européens que de se faire respecter sur la scène internationale à un moment de crise aiguë.
Nous verrons quelles seront les conclusions du sommet d’aujourd’hui, ainsi que les annonces du mois de mai. Pourtant, le plus grand ennemi de l’Europe, à savoir la discorde entre ses partenaires, semble nous menacer encore une fois. L’objectif de tous est censé être de prendre au sérieux enfin les questions de défense et de sécurité. Allons-nous montrer au monde que la rivalité entre dirigeants et les chamailleries entre pays sont tout ce dont nous sommes capables ?
Annulé en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la Cour suprême. Coup d’État des juges ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Éléments de réponse.
Coup de tonnerre à Bucarest. Le 11 mars, on apprenait que la Cour constitutionnelle roumaine refusait définitivement au candidat populiste Calin Georgescu le droit de se présenter aux prochaines présidentielles. Trois mois plus tôt, ce dernier était arrivé en tête du premier tour de l’élection, mais avait vu son résultat invalidé en raison de soupçons d’activités numériques anormales à son bénéfice. En mai prochain se tiendra donc un nouveau scrutin, auquel le favori ne pourra donc pas participer.
Surprise
Avec près de 23% des votes exprimés lors du premier tour avorté, le succès de Calin Georgescu a constitué une immense surprise. Mais pour comprendre ce score, il convient de ne pas calquer la bipolarisation droite-gauche traditionnelle, ou les tensions entre l’Occident et la Russie, sur la vie politique roumaine. Depuis la chute du régime de Nicolae Ceausescu en 1989, la vie publique et institutionnelle du pays s’apparente plutôt à un jeu de chaises musicales, sans débat d’idées ni clivage géopolitique.
Dans ce quasi-néant, une seule conviction fait consensus : l’adhésion des Roumains au projet européen. Elle se comprend facilement si l’on s’avise que, depuis son entrée en 2007 dans l’Union, le pays a vu son salaire minimum mensuel passer de 114 € à 814 € (4050 RON) par la magie des réglementations bruxelloises.
Idem pour la circulation libre sur le Vieux Continent, rendue possible grâce au traité de Schengen et dont la population ne voit pas les problèmes « entrants », mais uniquement les avantages « sortants ». Après des décennies de tyrannie marxiste pendant laquelle voyager à l’étranger était une gageure quasiment insurmontable, s’envoler de l’aéroport Henri-Coanda les mains dans les poches sans passer par la case police constitue un indicible plaisir.
Contrairement à ce qui a été raconté par une partie de la presse occidentale, ce n’est donc pas dans un hypothétique rejet de Bruxelles qu’il faut chercher les racines du succès de Calin Georgescu. Un député européen proche de ce dernier, Serban-Dimitrie Sturdza du parti AUR (Alliance pour l’unité des Roumains) nous a confirmé cette position : « Prétendre que nous serions anti-européens ou anti-OTAN est une escroquerie intellectuelle. Notre motivation, c’est le respect dû au peuple roumain et la promotion de nos valeurs, c’est tout. »
Compte tenue de la lassitude des Roumains vis-à-vis d’une classe politique corrompue, sans envergure, et, ainsi que nous l’évoquions plus haut, sans colonne vertébrale politique, Georgescu avait, avec ses positions traditionnelles en matière morale et religieuse et son style populiste, un boulevard devant lui, dans un pays où, au moins dans les campagnes, c’est le prêtre qui pointe ses ouailles vers le « bon » bulletin de vote les dimanches d’élections.
Un candidat antisémite ?
Reste que le personnage est sulfureux. En 2020, il déclare par exemple dans un clip publié sur Facebook que Corneliu Codreanu, le fondateur, en 1927, de la Légion de l’archange Michel, est un héros « à travers lequel parle et a parlé l’histoire nationale, et non à travers les laquais de service des puissances globalistes qui dirigent temporairement la Roumanie aujourd’hui ». Or, la Légion de l’archange Michel n’était pas une vague organisation nationaliste, mais bien un groupe ouvertement nazi, coupable de crimes via sa branche armée, la Garde de fer, entre autres contre des Juifs de Roumanie dans les années 30 et 40.
Les déclarations pseudo-scientifiques de Georgescu ont aussi fait les choux gras de la presse roumaine : « Nous ne savons pas ce qu’est l’eau. (…) L’eau a une mémoire, et par la pollution, nous détruisons son âme. (…) Elle nous envoie des messages, mais nous ne savons pas les écouter. (…) C’est l’énergie subtile qui relie l’esprit à la matière. (…) H2O ne signifie rien. » Venant de la part d’un ingénieur agronome dûment diplômé d’un doctorat universitaire, ces déclarations ont évidemment de quoi surprendre… Mais aussi délirantes ces élucubrations soient être, elles n’ont évidemment pas servi de justification à la cour constitutionnelle pour interdire à leur auteur l’accès au suffrage universel.
Si Georgescu est privé d’élection, c’est à cause de la troublante campagne de soutien dont il a bénéficié sur le réseau social TikTok. D’après un rapport des services roumains du renseignement intérieur et du renseignement extérieur, celle-ci a été nécessairement possible grâce à l’intervention d’une structure étatique étrangère, probablement russe.
Pourquoi les enquêteurs ont-ils attendu la fin du premier tour de l’élection pour faire état de leurs soupçons sur cette campagne numérique ? Interrogé par nos soins, un membre du service de sécurité intérieure réfute l’idée d’un fiasco : « Que pouvions-nous faire en amont de l’élection ? Comment légalement empêcher une candidature qui a été validée par les instances électorales ? »
Le paysage politique roumain évolue rapidement. Chaque jour vient avec son lot de surprises. Il faudra sans aucun doute observer attentivement le résultat de George Simion, le président de l’AUR qui a repris le flambeau de Georgescu dans la course à la présidence. En réponse au Financial Times, qui lui a demandé comment il se positionne face au désir du peuple roumain de renouveler sa classe politique, Simion a affirmé : « Je suis un jeune leader, je fais partie de ce changement. »