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Ce passé qui me fait tenir debout

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.

L’homme cet incongru

gerard depardieu valseuses

« Vive les hommes mous, vive Alain Souchon, vive Pierre Richard ! » Ainsi se termine un récent texte du sémillant Pierre Tevanian, qui entre- prend de partir en croisade contre la « masculinité » du cinéma français des années 1970 en offrant à la vindicte populaire ses pires figures « phallocrates ». Dans De quoi Pierre Richard est-il le nom ?[1. in LMSI.net, janvier 2014.], Tevanian s’en prend violemment aux « masculinités mainstream – bio, blanche, bourgeoise, hétérosexuelle – des années 1970 », qu’il détecte dans les films interprétés par Jean- Pierre Marielle, notamment dans Les Galettes de Pont-Aven qu’il juge d’un « sexisme répugnant ») mais aussi chez Blier (les « faussement rebelles Valseuses », le « pathétique Calmos ») et Bertolucci (Le Dernier Tango à Paris est qualifié d’« abjection »). À ce triomphe de l’« androcentrisme » (sic), l’auteur oppose la figure de Pierre Richard et ses rôles d’éternel « rêveur, gauche, malchanceux, dépressif, voire suicidaire, inadapté en tout cas au monde du travail, de la famille et de la patrie – bref : au patriarcat. »[access capability= »lire_inedits »]

Entendons-nous bien : libre à chacun d’aimer ou pas un film, un acteur, et il est hors de question de reprocher à l’auteur de préférer Pierre Richard (que j’aime souvent beaucoup) à Belmondo (dont la plupart des polars musclés des années 1970 sont extrêmement mauvais). Il s’agit seulement de pointer du doigt une fâcheuse tendance de notre époque à juger les œuvres d’autrefois à l’aune des déplorables idéologies contemporaines, idéologies tenues pour des vérités incontestables. On pourrait se contenter de sourire face au féminisme doucereux et borné de ce texte s’il n’était pas le symptôme d’un mouvement plus ample visant à soumettre les œuvres d’art à des codes de « bonne conduite ». Causeur a récemment évoqué le « label féministe » du cinéma suédois, qui note les films en fonction de leur aptitude à lutter contre les stéréo- types sexistes et promouvoir une autre vision de la femme. Un film véhiculant une image positive de la femme doit avoir : 1- au moins deux personnages féminins ; 2- qui se parlent entre elles ; 3- qui parlent d’autre chose que des hommes.

Cette obstination à nier toute la complexité du réel au profit d’un catéchisme dont les artistes sont sommés de se faire les propagandistes – et qui, pour certains, le font très volontiers – transpire derrière chaque mot du texte de Tevanian.

Passons rapidement sur le fait qu’on ne voit pas en quoi le monde que nous promettent les « féministes » serait radicalement différent de celui que dessine le capitalisme mondialisé. Ou plutôt, laissons sur ce point la parole à la grande Annie Le Brun : « Alors, ce serait peut-être à des féministes moins pressées que celles d’aujourd’hui à confectionner une hagiographie aussi trompeuse qu’édifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu’on se plaît à dire phallocrate pour ne pas y reconnaître l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d’échapper à sa pesanteur. »

En revanche, il faut s’attarder sur la récurrence consternante avec laquelle Tevanian plaque sa lourde lecture idéologique sur certains films de Blier et de Séria, dont la réjouissante verdeur rabelaisienne l’enrage tant qu’il ne voit pas que ces cinéastes ne font preuve d’aucune complaisance vis-à-vis de leurs personnages. Lesquels ont le grave défaut d’être aussi touchants qu’in- supportables, drôles, irritants ou émouvants, bref d’être des humains et non pas des robots réduits à brandir les étendards des idéologies officielles de l’époque.

Il ne faut vraiment rien avoir compris aux Valseuses et au cinéma de Bertrand Blier pour colporter à nouveau cette plate accusation de misogynie. Il suffit de se souvenir de la bouleversante séquence avec Jeanne Moreau pour comprendre ce que peuvent être le désir, la peur de vieillir et le désarroi (aussi bien des femmes que des hommes, plus fragiles que ce qu’ils veulent paraître). Ce que Tevanian est incapable de voir, c’est l’ambiguïté passionnante de films qui surfent sur la vague de la « libération sexuelle », en hument la grisante nouveauté mais en pointent également les limites en pressentant la mutation qu’elle annonce dans les rapports hommes/femmes. Si ces dernières sont parfois malmenées par les personnages masculins (mais depuis quand confond-on personnages et point de vue du cinéaste ?), il est bien évident que les femmes affirment aussi leur force, leur caractère et leurs émotions.

Réduire Jean-Pierre Marielle à un simple « beauf franchouillard et moustachu », c’est nier le génie de cet immense comédien qui parviendra toujours à donner de l’épaisseur et de l’intensité à des personnages beaucoup moins univoques qu’on voudrait nous le faire croire[2. Il est amusant de constater que l’auteur fait un éloge (mérité) de Jean Rochefort en feignant d’ignorer qu’il est le comparse inoubliable de Marielle dans l’inégal mais parfois très drôle Calmos de Blier, farce « hénaurme » sur la « guerre des sexes ».].

De la même manière, rabaisser le somptueux et mortuaire Dernier Tango à Paris à une simple œuvre « machiste » me semble relever de la pure malhonnêteté intellectuelle tant le film prend acte des désillusions engendrées par l’après-68 avec une densité et une profondeur rare.

Entendons-nous bien : aucun film, même ceux que je tiens pour des chefs-d’œuvre, ne peut être soustrait à la critique. Mais quand on demande à l’art de devenir une pub pour les idées Benetton du moment ou d’édifier les masses (ce qui d’ailleurs revient au même), il y a danger.[/access]

La république des parangons : qui ne ment pas, alors?

Alors que s’enchaînent en rafale les révélations sur les écoutes judiciaires, les enregistrements et autres affaires concernant l’ancien Président de la République et son entourage politique, la cacophonie atteint son paroxysme avec, malgré tout, deux messages prédominants.

A droite : il s’agit d’une chasse à l’homme, dirigée contre la seule personnalité politique susceptible, à ce jour, de provoquer l’alternance à la prochaine échéance présidentielle. Que cela parait loin !

À gauche : la justice agit en toute indépendance, selon les règles établies et loin des jeux de la politique politicienne. Promis, juré !

Si tel est effectivement le cas : alors pourquoi ne pas l’assumer sereinement ? Selon les procédures décrites quotidiennement par les spécialistes des affaires juridiques, une affaire de cette importance ne peut être ignorée ni par le Garde des Sceaux, ni pas le Ministère de l’Intérieur et, par voie de conséquence, ni par le Premier Ministre, ni par le Président de la République.

Or dans un premier temps, lundi dernier, Christiane Taubira affirme ne rien savoir de cette affaire. Mardi, « trahie » par son Premier Ministre, il lui revient qu’elle savait un petit peu, mais ignorait tout du contenu précis des écoutes. Mercredi, rattrapée par des accusations de mensonge, elle veut prouver qu’elle n’a pas menti en s’appuyant sur des documents qui… prouvent justement le contraire. Manuel Valls suit le même chemin. Et que dire de François Hollande que son mutisme n’honore pas en l’occurrence ?

Soit le manque de professionnalisme si souvent dénoncé de ce gouvernement atteint des proportions qu’il était jusqu’alors difficile de concevoir. Ce qui en soi n’est pas très rassurant : un Ministre de l’Intérieur qui ne connait pas les agissements de sa police, une Ministre de la Justice qui n’est pas au courant des procédures dont elle a expressément demandée à être informée sont-ils à leur place ?

Soit la justice et l’appareil exécutif fonctionnent correctement et on imagine mal que des affaires aussi sensibles ne remontent pas au plus haut niveau de l’Etat. Sur ce sujet, les spécialistes, toutes couleurs politiques confondues, sont formels. Ce qui veut dire que tous savaient -les preuves surgissent les unes après les autres- et que tous mentent… Outre le fait que cela fait désordre, pourquoi ?

Quand le mensonge est érigé en langage politique, quoi d’étonnant à ce que les français, soupçonnent micmacs,  embrouilles et autres escroqueries d’un bout à l’autre de l’échiquier ? Quoi de surprenant à ce qu’ils mettent en doute la parole publique ?  A ce qu’ils adhèrent au « tous pourris » quitte à donner du poids aux extrêmes, qui ne doivent pas l’être moins…

Les parangons de vertu se prennent les pieds dans le tapis de leurs bobards.

Les politiques se tiennent par la barbichette et se drapent, chacun leur tour, dans leur dignité outragée.

Alors on se prend à rêver au grand soir politique, à la fin de ces institutions dont l’appréciable solidité a aussi l’immense défaut de permettre aux scandales et aux hommes de se succéder en toute impunité.

 

Vivre au temps de la particule fine

POLLUTION AIR PARTICULES

Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit le citoyen en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.

Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures, j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout ,que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car le pic de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

 *Photo : Mathieu Pattier/SIPA. 00679094_000001. 

Irak : pas de pitié pour le croissant sunnite

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irak syrie jihad

Les dernières troupes américaines ne sont pas encore parties que les ministres des affaires étrangères russe et chinois se portent déjà au chevet de l’Irak. Trois jours après son homologue Sergueï Lavrov, Wang Yi a effectué le 23 février la première visite chinoise de ce niveau depuis la chute de Saddam Hussein. Si la Chine a naturellement insisté sur les investissements pétroliers dont elle a besoin, les Irakiens se sont intéressés à l’aide militaire que pourraient éventuellement leur apporter Pékin. Décidément,  après avoir signé un contrat d’armement de 200 millions de dollars avec l’Iran, en violation de la résolution onusienne 1747, le gouvernement irakien compte s’émanciper encore un peu plus de sa tutelle américaine.

Car ladite tutelle n’a pas empêché les combats confessionnels de provoquer près de 370 000 déplacés selon l’ONU pendant que le nombre mensuel de morts doublait en février 2014. Des chiffres qui renvoient au pic de violences de 2007. Il faut très certainement y voir un contrecoup de la guerre en Syrie où la contre-offensive de Bachar Al-Assad piétine. L’avancée de ses troupes se heurte à une résistance inouïe des combattants sunnites. Pendant ce temps-là, à Raqa ou Deir Ez-Zor, dans les zones abandonnées par le régime baathiste, les milices djihadistes « administrent » les territoires occupés depuis de nombreux mois. Le plus souvent par le biais d’une charia très stricte infligée aux minorités religieuses comme aux populations civiles. La situation tactique semblant figée, la guerre civile syrienne s’exporte. Chaque camp cherchant de nouvelles ressources, c’est dans l’Irak sunnite, en particulier le long de la vallée de l’Euphrate, que le vide sécuritaire engendré par le départ des troupes américaines a créé un appel d’air pour les mercenaires d’Allah. Dans le triangle sunnite, à Fallouja, Ramadi et jusque dans la banlieue de Bagdad, les salafistes djihadistes n’ont eu aucune difficulté à exporter la guerre anti-chiite. « Une deuxième génération de militants d’Al-Qaïda est en train de mettre en place un quasi-Etat, à cheval sur l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. » constate amèrement Christophe Ayad dans Le Monde.

Or, les djihadistes venus du monde entier ont besoin de financements: munitions, nourriture ou médicaments. Face aux pays du Golfe qui n’ont jamais caché leur soutien logistique aux filières djihadiste, le premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ne mâche plus ses mots. Il a désigné pour la première fois l’Arabie saoudite et le Qatar comme les ennemis principaux de l’Irak: « Via la Syrie, et de manière directe, ils ont déclaré la guerre à l’Irak. Ces deux pays sont les premiers responsables des violences entre communautés, du terrorisme et de la crise de sécurité en Irak». Jusqu’à présent le pouvoir irakien avait cherché à rester en dehors du conflit syrien. Se relevant à grand peine d’une décennie de troubles, il ménageait à la fois ses alliés occidentaux, le grand frère iranien et les pétromonarchies voisines. Il y a quelque temps, à la demande des Américains, Bagdad s’abstenait à la Ligue arabe sur le dossier syrien tout en faisant mine de contrôler les cargaisons d’armes qui transitaient sur son sol pour passer de Téhéran à Damas.

Mais les successeurs de Saddam ont aujourd’hui changé de posture. Ils sont en état de guerre. Depuis qu’ils cherchent à reprendre le contrôle de pans entiers de leur territoire, la rupture avec le conseil de coopération du Golfe est définitivement consommée. Chemin faisant, sous la houlette des cheikhs saoudiens, du Yémen au Liban et du Pakistan à Bahreïn, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre de religion sunnites/chiites tous azimuts. Depuis le parrainage d’Oussama Ben Laden en Afghanistan dans les années 80, les Saoud ne mesurent pas toujours les conséquences de leur politique étrangère, me confiait dernièrement Fabrice Balanche. En dépit des apparences, les décrets anti-djihadistes pris par Riyad à l’encontre de ses propres citoyens n’ont pas remis en cause sa stratégie de la terre brûlée. Bien malgré eux, l’Arabie a replacé la Russie et la Chine au cœur du Moyen-Orient et désenclavé l’Iran.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21536895_000005

La guerre de 14 nous a fait basculer dans un autre monde

apocalypse guerre mondiale

France 2 diffusera bientôt « Apocalypse, la 1ère guerre mondiale » d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. Ce dernier a bien voulu répondre à quelques questions sur cette déflagration européenne, dont les conséquences n’ont pas cessé de nous hanter.

Avez-vous été étonné par le nombre et la qualité des archives encore jamais vues, relatives à la Première guerre mondiale ?

J’ai été stupéfié,  vous voulez dire ! Isabelle Clarke ni moi-même ne soupçonnions qu’il restait dans les archives 80% de documents inédits ! C’est la même histoire que les premiers Apocalypse : il faut chercher ! Notre producteur, Louis Vaudeville, Barbara Hurel et Fabrice Puchault, de l’Unité documentaires de France 2, nous en ont donné les moyens. Puis, tous les gens qui travaillent avec nous, comme Valérie Combard, savent où aller, où enquêter dans le monde entier. Quant à la qualité des documents, vous savez, il y avait déjà nombre de caméras au format 35 mm, qui donnait d’excellentes images. Les cinémathèques du monde entier conservent fort bien leurs archives : il s’agit de mémoire nationale. Pour le format 35 mm, il y avait un négatif et un positif, nous avons donc pu reprendre les négatifs, et réparer, quand cela était nécessaire, toutes les  petites misères que le temps fait subir aux positifs. Nous poursuivons notre série Apocalypse [1. Apocalyspe, la 2ème guerre mondiale] par la Guerre froide : certains documents sont d’une qualité inférieure, tournés dans des formats de vidéo, qui vieillissent très mal et n’ont pas de négatifs. Nous avons enfin été étonnés du nombre de documents en 35 mm filmés par des amateurs.

Enfin, il faut parler des opérateurs, qui ont travaillé pendant cette guerre. C’est évidemment délicat à dire, compte-tenu de l’horreur de l’événement, mais les opérateurs de la Première guerre mondiale étaient des cinéastes, des artistes ! Leurs images sont souvent belles. Ils travaillaient comme des peintres aux armées, avec, en particulier, un vrai souci du cadre ; or, quand ils disposaient d’un viseur, celui-ci était rudimentaire. C’est impressionnant, vraiment. Et les risques qu’ils prenaient ! Les caméras, souvent, étaient placées sur un pied : ils formaient une belle cible.

Peut-on discerner sur les individus, sur les traits de leurs visages, les effets du temps qui passe, c’est-à-dire du temps de la guerre ?

Nous sommes très attentifs au décryptage des images. Il y a ce que l’on voit immédiatement, puis ce qui transparaît, ce qui se dévoile : en temps de guerre, toute image relève de la propagande, c’est-à-dire l’armée. C’est elle qui paie, c’est elle qui commande. Pour la France, par exemple, vous assistez à une visite d’usine ; il faut montrer que la production d’obus bat son plein, que l’« arrière » travaille pour ceux qui combattent. Tous les hommes sont au front, les femmes sont à l’usine. À y regarder de près, on lit clairement la détresse de ces femmes dans leurs yeux. La propagande peut toujours essayer de montrer une réalité, le regard de ces femmes échappent à la propagande : il dit bien leur tristesse, leurs solitude, leur fatigue aussi. Elles aussi, elles perdaient leur vie ! On constate la même chose chez les soldats : au-delà des défilés impeccables, ou des visites aux tranchées, on surprend, chez nombre de ces hommes, dans leurs yeux, la terrible vérité quotidienne de cette guerre de destruction.

La Première guerre n’a pas besoin, pour survivre dans l’esprit des français, de ce qu’on appelle le « devoir de mémoire ». 

La mémoire, je n’ai fait que la servir. Cette série consacrée à la Grande guerre révèle bien le glissement tragique de civilisation, qui s’est alors opéré. Il nous a fait basculer dans un autre monde. Jusqu’au 1er août 1914, nous étions, en Europe, dans un moment de civilisation très brillant, qui s’est effacé brutalement, et nous sommes alors entrés dans un temps de mort. On se pose souvent la question de ce que pourrait être la vie après la mort, eh bien, il me semble que la fin des hostilités, en 1918, nous donne une réponse, certes pessimiste : après cette déflagration universellement criminelle, tout le monde était mort ! Les manifestations autour de cette guerre -et je ne parle pas seulement de ce centenaire-, qui participent de ce qu’on appelle le « devoir de mémoire », nous disent la même chose. La vie après la mort, c’est la vie après l’Armistice. L’humanité se survit, avec des soubresauts. Nous sommes des fantômes sortis d’un récit de science-fiction, qui s’appelle l’Après-guerre.

À partir du 18 mars à 20h45 sur France 2 : Apocalypse, la 1ère guerre mondiale.

«Nouveaux réacs», Heidegger : le journal d’Alain Finkielkraut

reacs heidegger manif tous

L’éternel retour des « nouveaux réacs »

Le 1er février, à la veille de la nouvelle manif pour tous, le monde annonçait le réveil de la France réactionnaire. Cette semaine, Le Nouvel Obs nous gratifie de la « génération réac ». La mobilisation contre la théorie du genre dessinerait « les contours d’une nouvelle droite conservatrice unie par son refus du progressisme sociétal conjuguée à la xéno- phobie, voire au racisme, même si l’on compte un nombre significatif de musulmans parmi ces nouveaux croisés de l’ordre moral » qui, nous dit-on, mettent la république en danger. Le nouveau cru de l’étude Ipsos sur les fractures françaises nous indique que 78 % des personnes interrogées disent s’inspirer dans leur vie des valeurs du passé et 70 % pensent qu’en France, « c’était mieux avant ». À force d’être fantasmée, cette réaction ne serait-elle pas devenue une réalité ?

Pourquoi donc devrions-nous forger nos propres valeurs ? Il faut une singulière arrogance pour penser qu’en matière de morale, Socrate est périmé, Kant vieux jeu et la Règle d’or ringarde. Devant les listes noires de « nouveaux réacs » qui prolifèrent aujourd’hui, je pense à Camus écrivant au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » Je pense aussi à John Stuart Mill définissant la liberté d’opinion moins comme le droit pour chacun de dire ce qu’il a sur le cœur que comme la possibilité d’être contredit, d’être réfuté par la parole des autres et, grâce à cet échange, d’approcher de la vérité. Êtres incertains et faillibles, nous n’avons pas trouvé mieux que cette liberté pour faire appel de notre finitude. Scinder le monde entre progressistes et réactionnaires, c’est oublier la finitude et perdre toute modestie. Le progressiste n’est pas un homme parmi les hommes. Il ne partage pas la démocratie avec ses adversaires, il l’incarne contre tous ceux qui veulent empêcher ou retarder son accomplissement.[access capability= »lire_inedits »] Notre idée de la démocratie est tiraillée entre la politique et l’histoire : la politique nous dit que nous élaborons le sens en commun ; l’histoire nous dit que l’humanité se réalise dans le temps et ne reconnaît d’autre sens que cette auto-effectuation. Quand l’histoire prend le pas sur la politique, le pluralisme est aboli. On ne discute pas avec des arriérés ou des agonisants, on les pousse dans la tombe. Loin de moi cependant l’idée de nier notre condition historique. Nous ne sommes plus grecs, nous sommes modernes. Mais c’est au moment même où il devient impossible de penser cette histoire en termes de progrès que le progressisme fait rage. C’est quand le changement permanent mène au désastre écologique, éducatif et civilisationnel que nous sommes mis en demeure d’épouser notre temps et de ne voir dans le passé que préjugés et stéréotypes en tous genres. Le mot de « réaction » a fait son grand retour en 1989 dans le livre sur l’École de Charles Baudelot et Roger Establet. Contre les « pleureuses réactionnaires », les deux sociologues apportaient cette bonne nouvelle : le niveau monte. En 2013, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, lançait sur la Toile ce tweet immortel : « Soutien total a Frederic haziza dont les attaques ont des relans abjects d’avant guerre » (sic). Au lecteur de comprendre que ces attaques n’étaient pas celles que le journaliste menait mais celles dont il était victime…  Avec des inventions toutes plus télé les unes que les autres, comme disait déjà Péguy, l’humanité fonce à toute vitesse. Mais qui peut croire sérieusement qu’en avançant ainsi, elle s’élève ?

La polémique Heidegger

Élisabeth Lévy. Heidegger fut le professeur, l’ami et plus sans doute de votre chère Hannah Arendt. On sait qu’il a été très tardivement membre du parti nazi. Mais j’ai appris, en écoutant sur France culture votre émission « Répliques », que la publication de carnets noirs inédits jusqu’à aujourd’hui révélaient un antisémitisme idéologique et pas seulement opportuniste. Hadrien France-Lanord, auteur de l’entrée « antisémitisme » du Dictionnaire Martin Heidegger paraissant ces jours-ci également, a commencé par la phrase suivante : « il n’y a, dans toute l’œuvre de Heidegger publiée à ce jour, pas une seule phrase antisémite. » il n’a pas caché sa tristesse lors de l’émission « répliques ». Et Nicolas Weill en a conclu dans le monde que l’antisémitisme n’était pas, chez Heidegger, un regrettable accident de parcours, mais le cœur de sa pensée. Il s’en prend donc aux heideggériens français tel que vous. Qu’avez-vous appris dans ces carnets noirs ?

Alain Finkielkraut. On savait que, succombant à la mégalomanie qui est la tentation permanente des grands penseurs, Heidegger avait projeté sa philosophie sur le national- socialisme et qu’il avait cru temporairement que l’Allemagne réveillée allait arracher l’Europe à l’étau de l’Amérique et de la Russie, deux versions, selon lui, de « la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé. » On savait que, revenu assez vite de cette illusion délirante, il s’était remis à son travail philosophique. On savait également qu’il avait été incapable de faire une place à l’horreur singulière de l’hitlérisme dans sa pensée. Michel Haar, admirable philosophe heideggérien, parle de « la blessure, ou du malaise que nous inflige la critique radicale de tous les systèmes politiques contemporains », nazisme inclus.  Mais ce que l’on croyait savoir aussi, c’est qu’il n’y avait dans son œuvre aucune phrase antijuive. La publication prochaine de ses carnets dément cette rassurante certitude. On jugera bientôt sur pièces et on sera très vraisemblable- ment accablé par la persistance du préjugé antijuif jusqu’au cœur de la nuit du monde chez un philosophe de cette dimension. Mais Nicolas Weill n’est pas accablé : il se frotte les mains. Journaliste d’idées, il ne s’intéresse absolument pas aux idées. Peu lui importe que tous les grands penseurs juifs du XXe siècle, de Levinas à Hans Jonas, aient une dette à l’égard d’Heidegger et l’aient reconnue, peu importe que la dissidence tchèque, Havel, Kunder, Patocka – mort à la suite d’un interrogatoire policier –, soit profondément heideggérienne. Le philosophe de la Forêt noire est nazi. Point barre. Il a même introduit le nazisme dans la philosophie.  Il faut donc avoir perdu le sens commun, comme Sylviane Agacinski ou moi-même, pour penser que « sa condamnation de la technique demeure actuelle ». Voir la vie de la pensée régie par de tels petits maîtres est supplice ; on a envie de jeter l’éponge. Je ne le ferai pas, car je voudrais répondre par-delà Nicolas Weill et ses incessantes listes de suspects à ceux qui s’étonnent sincèrement que l’on puisse continuer d’admirer un penseur que le nazisme n’a pas révolté dès la première seconde et qui, semble-t-il, considérait que le judaïsme avait sa part de responsabilité dans la mauvaise pente qu’aurait pris le monde occidental. D’abord, « il ne condamne pas la technique », cette phrase est d’un ignorant.  Mais à quoi bon lire un penseur hitlérien, on risquerait d’être conta- miné. Heidegger dit, il répète souvent cette phrase étrange : « L’essence de la technique n’est rien de technique. » Cela veut dire que la technique n’est pas simplement un ensemble de machines, d’engins, d’appareils sophistiqués. C’est la manière dont le monde se dévoile à nous, c’est un rapport à la réalité dans sa totalité.  Sous le règne de la technique, « la réalité se présente comme fonds disponible ». Il n’y a plus rien dont l’homme, devenu planétaire pour la première fois de son histoire, ne puisse passer commande. Ce diagnostic est confirmé par les thuriféraires les plus enthousiastes des temps les plus postmodernes. Deux exemples. Pierre Lévy, dans World Philosophie :

« Nous voici. Nous. Les planétaires. Nous conduisons les mêmes voitures, nous prenons les mêmes avions, nous descendons dans les mêmes hôtels, nous avons les mêmes maisons, les mêmes télévisions, les mêmes téléphones […]. Nous nous informons dans la chambre d’écho des médias mondialisés. […] Nous écoutons des musiques de tous les coins du monde : raï, rap, reggae, samba, jazz, pop, sons de l’Afrique et de l’Inde, du Brésil ou des Antilles, musique celtique et musique arabe, studios de Nashville ou de Bristol… Nous dansons comme des fous au rythme de la techno mondiale […] Nous mangeons à la table universelle, vanille et kiwi, coriandre et chocolat, cuisine chinoise et cuisine indienne […], le monde est arrivé à notre main. » Gilles Lipovetsky, dans L’Ère du vide : « Aujourd’hui, même l’identité nationale, tout comme celle des femmes, devient négociable. L’identité comme telle entre dans l’ère du choix et des combinaisons libres. » La technique se veut en effet émancipée de ce qui exige du respect pour sa différence. Elle rend toutes les identités équivalentes et interchangeables. Elle n’admet aucun sol originaire, aucune différence antérieure à l’action humaine. Et les mêmes qui font de Heidegger un philosophe intégralement nazi laissent la technique façonner leur antiracisme. Sous le nom de métissage ou de créolité, ils célèbrent la malléabilité, la flexibilité, l’échangeabilité des identités humaines. L’humanité devient liquide, elle n’est, selon Edwy Plenel, que « vagues et embruns, flux et reflux, mélanges et brassages ». Dans ce nouvel élément, rien n’est irréductible, tout peut se combiner avec tout.  Mais nous devrons un jour ou l’autre nous confronter aux deux grandes questions que pose Heidegger : qu’arrivera-t-il à l’homme s’il devient lui aussi totalement disponible pour toute espèce de manipulation, s’il entre dans l’ère de la fabricabilité ? Qu’adviendra-t-il de la beauté du monde et des ressources de la Terre si nous ne retrouvons pas le sens de l’indisponible, si nous continuons d’obéir à cette injonction d’exploiter la réalité sans réserve ?[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674864_000065.

Sur Youtube, Philippe Bilger interviewe Elisabeth Lévy

Philippe Bilger a récidivé. Après Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, ou Edwy Plenel – pour ne citer que les plus célèbres de ses interlocuteurs, voilà notre chère Elisabeth Lévy passée à la question de l’ancien avocat général dans les locaux de Causeur. Quarante minutes d’entretien disponibles sur Youtube en cliquant sur la petite pastille ci-dessous.

Au cours de cette interview au long cours, notre directrice de la rédaction expose sa conception du journalisme d’opinions, au pluriel, confessant que« la matière (qu’elle) aime bien, ce sont les idées ». Mais pas question pour autant de céder au piège de l’anticonformisme systématique, qui n’est que le reflet inversé de la doxa médiatique : la cheftaine de Causeur « essaie de ne pas avoir une grille de lecture préconçue », ajoutant que « le politiquement incorrect ne doit pas être une boussole pour la pensée » même si, nous autres pauvres mortels de Causeur « n’échappons pas complètement au confort que nous dénonçons chez nos adversaires ».

Interrogée avec dextérité par notre ami ancien magistrat, Elisabeth reconnaît la dette intellectuelle qu’elle doit aux regrettés Philippe Muray et Philippe Cohen, avec un clin d’œil admiratif à Alain Finkielkraut, « l’une des personnes les plus drôles (qu’elle) connaisse » et une œillade pour Jean-Claude Michéa. Mais je ne vous dirai pas tout : une vidéo entière d’écoutes vous tend les bras!

Affaires : Par pitié, n’en jetez plus!

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Les Français, paraît-il, sont dégoûtés de la politique. On se demande bien pourquoi. Admettez que nos gouvernants ne ménagent pas leur peine pour nous divertir. Péripéties, rebondissements, coups de théâtre, cabales et intrigues : ces jours-ci, le journal de 20 heures vaut toutes les séries télé.

En tout cas, ça pulse. En quinze jours, on a eu l’affaire Copé, l’affaire Buisson, deux ou trois affaires Sarkozy, l’affaire Taubira, plus quelques intrigues secondaires. Je résume : Un grand parti déchiré par les guerres entre clans rivaux ; un conseiller qui espionne le Prince se fait voler ses enregistrements qui se baladent dans la nature ; un ancien président placé sur écoute ; un magistrat qui tente de se suicider ; une Garde des sceaux qui ment face caméra avec une assurance de fer. Et pour finir, un ancien Premier ministre, en l’occurrence Dominique de Villepin qui, à en croire un journal anglais, aurait amélioré sa petite retraite de 100.000 euros en revenant travailler une journée au Quai d’Orsay. Une opération légale grâce, paraît-il, à un coup de pouce de Laurent Fabius, il faut bien s’entraider. D’accord, 100.000 euros d’argent public pour une journée de boulot, peut-être qu’on le ferait tous si on pouvait, mais justement si on a élu les meilleurs d’entre nous, c’est pour qu’ils prennent en charge l’intérêt général. D’ailleurs, ils le disent tout le temps, la seule chose qui les intéresse, qui les obsède même, c’est de régler nos problèmes. Seulement, ils n’ont pas le temps les pauvres avec toutes ces cabales à monter et ces complots à déjouer. Pour un peu, il faudrait les consoler de leur propre impuissance. Parce que nous, on a fini par s’y habituer.

Cependant, l’impuissance ne suppose pas forcément la déliquescence. Si le festival de mauvais coups auxquels nous sommes quotidiennement conviés se déroulait dans une série-télé, elle pourrait s’appeler « Pouvoir, corruption et trahison » ou « La loi du mensonge ». Ou peut-être « Le bal des Tartuffes ». Les spécialistes feraient la moue, jugeant le scénario trop loufoque ou trop tordu pour être crédible. N’empêche, on serait scotchés devant nos écrans.

Il faut croire que nous manquons d’humour, ou de distance, parce que nous sommes nombreux à trouver le spectacle lassant. Le plus grave n’est pas qu’on nous mente, comme l’ont martelé les ténors de la droite avec des airs de mère supérieure pinçant une nonne devant un film porno – il est vrai qu’eux ne mentent pas. Gouverner c’est mentir. Aimer, travailler, parler aussi. Vivre, c’est mentir.

Le plus énervant, c’est d’être pris pour des crétins. Quand Christiane Taubira prétend n’avoir jamais entendu parler des écoutes de Sarkozy, ce n’est pas un mensonge, c’est du foutage de gueule. Du reste, si elle n’avait pas été informée des écoutes de Nicolas Sarkozy, c’est sur le champ qu’il aurait fallu la virer, parce que cela aurait prouvé que la République est encore plus mal tenue que ce que nous croyons. Mais quand, prise la main dans le sac à bobards, elle s’enlise dans ses dénégations, l’histoire vire à la grosse farce ou à la cour de récré. On ne s’étonnera pas qu’elle risque le Conseil de discipline, voire l’exclusion définitive.

Quoi qu’il en soit, quand les affaires prennent le pas sur les affaires communes, selon une formule d’Alain Finkielkraut, et que la réalité ressemble à la télé, le citoyen a quelques raisons d’être grincheux. D’autant que, sur le plan esthétique, on est plus proche de la cour du roi Pétaud que de la Florence des Médicis.  En deux semaines, nous sommes passés de Shakespeare aux « Pieds nickelés font de la politique ». Trop forts les scénaristes. Non, vraiment, on ne voit pas pourquoi tant de gens veulent en changer. Les ingrats.

 *Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21539638_000001.

Ukraine : L’Allemagne paiera… la facture énergétique

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Dans la crise ukrainienne, l’Allemagne n’est pas aux avant-postes des va-t-en-guerre. Et ce, pour une simple et bonne raison : la montée des tensions entre les Occidentaux et Moscou, le climat de guerre froide qui s’installe, vont à l’encontre de ses intérêts géostratégiques.

L’Allemagne a un talon d’Achille : sa politique énergétique. Gerhard Schröder avait choisi l’alliance avec la Russie, en privilégiant les importations de gaz. Il a été la cheville ouvrière, au côté de Gazprom, du nouveau gazoduc Nord Stream, qui double les gazoducs existants qui traversent l’Ukraine.

Le quart de la production de Gazprom est acheté par l’Allemagne. Le gaz russe représente 30 % de la consommation d’énergie allemande. Des achats plus que compensés par les ventes de matériels allemands à la Russie. On ne compte pas moins de 6 000 sociétés allemandes actives sur le marché russe. Mais ce n’est pas tout.

La Chine, la Russie, le Kazakhstan et l’Allemagne ont réactivé la route de la soie pour le transport des marchandises, par chemin de fer, entre la Chine et l’Europe. Un redéploiement géostratégique pour la Chine qui souhaite que son commerce avec l’Europe ne dépende plus seulement de la voie maritime, au moment où les tensions avec le Japon et les Etats-Unis se font plus vives. En même temps, Pékin se rapproche de Moscou et du Kazakhstan, en devenant progressivement un de ses acheteurs privilégiés de gaz, de pétrole et de matières premières. Quant à l’Allemagne, ses industriels peuvent poursuivre leurs relations privilégiées avec la Chine en équipant les nouvelles voies de chemin de fer.

Angela Merkel n’a pas la même russophilie que Gerhard Schröder et le SPD. Elle n’est pas loin de détester Vladimir Poutine, qu’elle connaît bien. Mais les liens entre l’industrie allemande et la Russie sont tels qu’il n’est pas possible de rebasculer d’un coup toute la géopolitique allemande et sa politique énergétique. Merkel, en bonne mercantiliste, veut être bien avec ses principaux clients : les Etats-Unis, où l’Allemagne fait de remarquables excédents, et la Chine qui représente à terme un marché considérable. Quant à la Russie, elle est un mal nécessaire. L’Allemagne a encore besoin de son gaz et ne doit pas se fâcher avec elle, car une partie de son commerce avec la Chine va transiter par son territoire.

Consciente de la dépendance énergétique de son pays, Angela Merkel a tenté un pari : se passer rapidement de l’électricité d’origine nucléaire et s’extraire peu à peu de sa dépendance à l’égard du gaz russe. Comment ? En misant sur les énergies renouvelables. Un choix qui s’est révélé un fiasco financier. Alors, comment se sortir de ce squeeze énergétique ? En remettant au goût du jour le bon vieux charbon. En l’important des Etats-Unis et en réactivant les mines sur le sol allemand. Tant pis pour les émissions de CO2. Second joker : le gaz américain. Pour le moment, les Etats-Unis n’envisagent pas d’exporter ces gaz de schiste qui ont fait chuter les coûts de l’énergie outre-Atlantique.

Un avantage compétitif que les groupes américains ne veulent pas abandonner en exportant ce gaz. Sauf à obtenir des Européens des concessions très importantes sur d’autres secteurs, dans le cadre du futur traité Transatlantique. Voilà pourquoi Angela Merkel pousse depuis le début à ce traité. Il lui permet à terme de basculer progressivement ses achats de gaz de la Russie vers les Etats-Unis, en payant moins cher.

Vladimir Poutine, conscient des arrière-pensées allemandes et des risques de voir le marché européen ne plus être un eldorado pour Gazprom, a engagé, son redéploiement sur la Chine. Mais tout cela prend du temps. La crise ukrainienne a pris tout le monde de court. Elle exacerbe des tensions latentes que ni la Russie ni – encore moins – l’Allemagne n’avaient intérêt à aviver.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21451447_000008.

Ce passé qui me fait tenir debout

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maurice genevoix ferveur

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.

L’homme cet incongru

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gerard depardieu valseuses

gerard depardieu valseuses

« Vive les hommes mous, vive Alain Souchon, vive Pierre Richard ! » Ainsi se termine un récent texte du sémillant Pierre Tevanian, qui entre- prend de partir en croisade contre la « masculinité » du cinéma français des années 1970 en offrant à la vindicte populaire ses pires figures « phallocrates ». Dans De quoi Pierre Richard est-il le nom ?[1. in LMSI.net, janvier 2014.], Tevanian s’en prend violemment aux « masculinités mainstream – bio, blanche, bourgeoise, hétérosexuelle – des années 1970 », qu’il détecte dans les films interprétés par Jean- Pierre Marielle, notamment dans Les Galettes de Pont-Aven qu’il juge d’un « sexisme répugnant ») mais aussi chez Blier (les « faussement rebelles Valseuses », le « pathétique Calmos ») et Bertolucci (Le Dernier Tango à Paris est qualifié d’« abjection »). À ce triomphe de l’« androcentrisme » (sic), l’auteur oppose la figure de Pierre Richard et ses rôles d’éternel « rêveur, gauche, malchanceux, dépressif, voire suicidaire, inadapté en tout cas au monde du travail, de la famille et de la patrie – bref : au patriarcat. »[access capability= »lire_inedits »]

Entendons-nous bien : libre à chacun d’aimer ou pas un film, un acteur, et il est hors de question de reprocher à l’auteur de préférer Pierre Richard (que j’aime souvent beaucoup) à Belmondo (dont la plupart des polars musclés des années 1970 sont extrêmement mauvais). Il s’agit seulement de pointer du doigt une fâcheuse tendance de notre époque à juger les œuvres d’autrefois à l’aune des déplorables idéologies contemporaines, idéologies tenues pour des vérités incontestables. On pourrait se contenter de sourire face au féminisme doucereux et borné de ce texte s’il n’était pas le symptôme d’un mouvement plus ample visant à soumettre les œuvres d’art à des codes de « bonne conduite ». Causeur a récemment évoqué le « label féministe » du cinéma suédois, qui note les films en fonction de leur aptitude à lutter contre les stéréo- types sexistes et promouvoir une autre vision de la femme. Un film véhiculant une image positive de la femme doit avoir : 1- au moins deux personnages féminins ; 2- qui se parlent entre elles ; 3- qui parlent d’autre chose que des hommes.

Cette obstination à nier toute la complexité du réel au profit d’un catéchisme dont les artistes sont sommés de se faire les propagandistes – et qui, pour certains, le font très volontiers – transpire derrière chaque mot du texte de Tevanian.

Passons rapidement sur le fait qu’on ne voit pas en quoi le monde que nous promettent les « féministes » serait radicalement différent de celui que dessine le capitalisme mondialisé. Ou plutôt, laissons sur ce point la parole à la grande Annie Le Brun : « Alors, ce serait peut-être à des féministes moins pressées que celles d’aujourd’hui à confectionner une hagiographie aussi trompeuse qu’édifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicité féminine a toujours bénéficié une répression qu’on se plaît à dire phallocrate pour ne pas y reconnaître l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d’échapper à sa pesanteur. »

En revanche, il faut s’attarder sur la récurrence consternante avec laquelle Tevanian plaque sa lourde lecture idéologique sur certains films de Blier et de Séria, dont la réjouissante verdeur rabelaisienne l’enrage tant qu’il ne voit pas que ces cinéastes ne font preuve d’aucune complaisance vis-à-vis de leurs personnages. Lesquels ont le grave défaut d’être aussi touchants qu’in- supportables, drôles, irritants ou émouvants, bref d’être des humains et non pas des robots réduits à brandir les étendards des idéologies officielles de l’époque.

Il ne faut vraiment rien avoir compris aux Valseuses et au cinéma de Bertrand Blier pour colporter à nouveau cette plate accusation de misogynie. Il suffit de se souvenir de la bouleversante séquence avec Jeanne Moreau pour comprendre ce que peuvent être le désir, la peur de vieillir et le désarroi (aussi bien des femmes que des hommes, plus fragiles que ce qu’ils veulent paraître). Ce que Tevanian est incapable de voir, c’est l’ambiguïté passionnante de films qui surfent sur la vague de la « libération sexuelle », en hument la grisante nouveauté mais en pointent également les limites en pressentant la mutation qu’elle annonce dans les rapports hommes/femmes. Si ces dernières sont parfois malmenées par les personnages masculins (mais depuis quand confond-on personnages et point de vue du cinéaste ?), il est bien évident que les femmes affirment aussi leur force, leur caractère et leurs émotions.

Réduire Jean-Pierre Marielle à un simple « beauf franchouillard et moustachu », c’est nier le génie de cet immense comédien qui parviendra toujours à donner de l’épaisseur et de l’intensité à des personnages beaucoup moins univoques qu’on voudrait nous le faire croire[2. Il est amusant de constater que l’auteur fait un éloge (mérité) de Jean Rochefort en feignant d’ignorer qu’il est le comparse inoubliable de Marielle dans l’inégal mais parfois très drôle Calmos de Blier, farce « hénaurme » sur la « guerre des sexes ».].

De la même manière, rabaisser le somptueux et mortuaire Dernier Tango à Paris à une simple œuvre « machiste » me semble relever de la pure malhonnêteté intellectuelle tant le film prend acte des désillusions engendrées par l’après-68 avec une densité et une profondeur rare.

Entendons-nous bien : aucun film, même ceux que je tiens pour des chefs-d’œuvre, ne peut être soustrait à la critique. Mais quand on demande à l’art de devenir une pub pour les idées Benetton du moment ou d’édifier les masses (ce qui d’ailleurs revient au même), il y a danger.[/access]

La république des parangons : qui ne ment pas, alors?

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Alors que s’enchaînent en rafale les révélations sur les écoutes judiciaires, les enregistrements et autres affaires concernant l’ancien Président de la République et son entourage politique, la cacophonie atteint son paroxysme avec, malgré tout, deux messages prédominants.

A droite : il s’agit d’une chasse à l’homme, dirigée contre la seule personnalité politique susceptible, à ce jour, de provoquer l’alternance à la prochaine échéance présidentielle. Que cela parait loin !

À gauche : la justice agit en toute indépendance, selon les règles établies et loin des jeux de la politique politicienne. Promis, juré !

Si tel est effectivement le cas : alors pourquoi ne pas l’assumer sereinement ? Selon les procédures décrites quotidiennement par les spécialistes des affaires juridiques, une affaire de cette importance ne peut être ignorée ni par le Garde des Sceaux, ni pas le Ministère de l’Intérieur et, par voie de conséquence, ni par le Premier Ministre, ni par le Président de la République.

Or dans un premier temps, lundi dernier, Christiane Taubira affirme ne rien savoir de cette affaire. Mardi, « trahie » par son Premier Ministre, il lui revient qu’elle savait un petit peu, mais ignorait tout du contenu précis des écoutes. Mercredi, rattrapée par des accusations de mensonge, elle veut prouver qu’elle n’a pas menti en s’appuyant sur des documents qui… prouvent justement le contraire. Manuel Valls suit le même chemin. Et que dire de François Hollande que son mutisme n’honore pas en l’occurrence ?

Soit le manque de professionnalisme si souvent dénoncé de ce gouvernement atteint des proportions qu’il était jusqu’alors difficile de concevoir. Ce qui en soi n’est pas très rassurant : un Ministre de l’Intérieur qui ne connait pas les agissements de sa police, une Ministre de la Justice qui n’est pas au courant des procédures dont elle a expressément demandée à être informée sont-ils à leur place ?

Soit la justice et l’appareil exécutif fonctionnent correctement et on imagine mal que des affaires aussi sensibles ne remontent pas au plus haut niveau de l’Etat. Sur ce sujet, les spécialistes, toutes couleurs politiques confondues, sont formels. Ce qui veut dire que tous savaient -les preuves surgissent les unes après les autres- et que tous mentent… Outre le fait que cela fait désordre, pourquoi ?

Quand le mensonge est érigé en langage politique, quoi d’étonnant à ce que les français, soupçonnent micmacs,  embrouilles et autres escroqueries d’un bout à l’autre de l’échiquier ? Quoi de surprenant à ce qu’ils mettent en doute la parole publique ?  A ce qu’ils adhèrent au « tous pourris » quitte à donner du poids aux extrêmes, qui ne doivent pas l’être moins…

Les parangons de vertu se prennent les pieds dans le tapis de leurs bobards.

Les politiques se tiennent par la barbichette et se drapent, chacun leur tour, dans leur dignité outragée.

Alors on se prend à rêver au grand soir politique, à la fin de ces institutions dont l’appréciable solidité a aussi l’immense défaut de permettre aux scandales et aux hommes de se succéder en toute impunité.

 

Vivre au temps de la particule fine

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POLLUTION AIR PARTICULES

POLLUTION AIR PARTICULES

Ce n’est pas parce que nous avons brillamment passé, depuis quelques temps déjà,  le cap du 21 décembre  2012 que la fin du monde n’aura pas lieu. Il y a même des semaines comme celles que nous venons de traverser où il est difficile de ne pas avoir l’impression de vivre dans un de ces romans pré-apocalyptiques des années 70 qui parlaient, déjà, de la pollution, des risques nucléaires et de la désorganisation complète de l’économie mondiale sur fond d’émeutes ethniques, de guerres de religions, de folies sectaires, de manipulations génétiques, de redéfinitions publicitaires ou autoritaires de la sexualité humaine, j’en passe et des pires. Allez voir ou revoir par exemple du côté de John Brunner et de ses éminemment prophétiques Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle. Vous sentirez dans ces romans comme un air de famille, sinistre, avec le temps présent.

Puisqu’on parle d’air, celui qu’on respire n’est pas terrible du tout. Il a seulement fallu quelques jours anormalement chauds pour la saison et le voilà devenu d’une qualité tellement détestable que l’on commence à s’inquiéter au plus haut niveau. Des experts expertisent sur les plateaux avec des cartes de France couvertes d’un rouge affolant, le présentateur météo devient le personnage central du journal reléguant aux oubliettes le spécialiste de la Crimée ou le commentateur politique.

Hypothèse paranoïaque et complotiste : on divertit le citoyen en l’inquiétant pour sa santé : comme ça il pensera moins à se venger du spectacle lamentable de la vie politique lors des prochaines élections municipales. Hypothèse ni paranoïaque, ni complotiste mais paradoxalement beaucoup moins rassurante: il y a vraiment un problème et le gouvernement n’aimerait pas trop que les asthmatiques, les cardiaques, les enfants en bas âge, les pleurétiques et les joggers urbains tombent soudain comme des mouches. Le précédent de la canicule de 2003 et sa gestion calamiteuse est encore dans tous les esprits.

Des mesures que l’on sent dictées par une certaine fébrilité sont donc annoncées avec un sérieux imperturbable. Outre la classique diminution de la vitesse des voitures, j’aime bien l’idée du vélib gratuit. Il est certain que faire du vélo et bien s’ouvrir les alvéoles dans un nuage de particules fines va beaucoup aider la santé publique.

« Particules fines », arrêtons-nous un instant sur le terme. Il est intéressant. Il s’impose comme un refrain, un gimmick, un mantra qu’on utilise pour mettre un nom sur ce qui fait peur comme si nommer ce qui nous tuait allait moins nous tuer et, accessoirement, nous rassurer. Moi, « particule fine », pour tout vous dire, ça ne me rassure pas. Je trouve même le côté redondant, pléonastique de l’expression particulièrement inquiétant. Une particule, ce n’est déjà pas bien grand mais une particule fine, pour le coup, ça devient franchement méchant, indétectable, capable de franchir n’importe quelle barrière textile. Faudra-t-il, comme chez John Brunner évoqué plus haut, installer des distributeurs d’oxygène dans nos rues ? Et ces distributeurs, seront-ils publics ou privés ? Les communes vont-elles les confier à de grandes entreprises privées comme certaines l’ont fait pour la gestion de l’eau, au risque de voir exploser les factures ? Ce serait un comble, tout de même, car quelque chose nous dit, malgré tout ,que le capitalisme et le mode de production qui va avec n’est pas tout à fait pour rien dans ce qui passe. Les particules fines, par exemple, ça ne doit pas spécialement faire diminuer leur nombre quand on fait venir des melons du Sénégal, des fruits de la passion du Mexique, des avocats du Pérou et des I-Phone de Chine. Cette Chine qui allie les joies du stalinisme et celles de la libre entreprise dans un hybride qui pourrait bien être notre avenir commun, est d’ailleurs la championne de la particule fine.  Au point, nous apprend Le Monde, que cela devient un sujet de tension avec le Japon qui en a assez de voir son voisin détesté envoyer régulièrement ses pics de pollution. Car le pic de pollution, comme les marchandises dans une économie mondialisée, ne connaissent pas de frontières. Il faut dire que les Japonais sont légèrement crispés en matière environnementale étant donné qu’ils célèbrent ces jours-ci le troisième anniversaire de Fukushima, autre bel exemple de catastrophe dont on voudrait se persuader qu’elle est la faute à pas de chance et que ni le réchauffement climatique, ni les dangers intrinsèques du nucléaire, ni  la gestion désastreuse du parc des centrales par un opérateur privé n’y sont pour quoi que ce soit.

C’est vrai, à la fin : pourquoi vouloir mettre de l’idéologie partout ? Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Il risque d’ailleurs d’être  plus court que prévu, ce mauvais moment puisque peu de temps avant que cette fin d’hiver ne se dérègle, un rapport commandé par l’Institut de veille sanitaire (Invs) indiquait l’air de rien que les gens de trente ans avaient déjà une espérance de vie en baisse de six mois pour cause de pollution atmosphérique.

Mais enfin, on ne va pas s’arrêter à ces détails. La particule fine ne va pas empêcher notre merveilleux mode de vie de perdurer. On trouvera toujours des solutions, nous disent les progressistes prométhéens des deux rives pour qui, par exemple, le gaz de schiste est l’avenir. Ce sont les mêmes qui expliquent d’ailleurs que la gratuité des transports en commun est une proposition irréaliste et démagogique de la gauche de la gauche à ces municipales mais qui trouvent tout de même le moyen de la mettre en œuvre dès qu’il y a le feu à la maison…

Sinon, pour conclure, on nous autorisera un autre conseil de lecture. Ce n’est pas un auteur de science-fiction, cette fois-ci, mais un biologiste. Il s’appelle Jared Diamond et a publié il y a quelques années Effondrement (Gallimard). Il montrait une chose simple : il est déjà arrivé, au cours de l’histoire, par un attachement délirant et suicidaire à un mode de vie, par le refus de repenser l’ensemble de leur système, que des civilisations disparaissent purement et simplement. À lire ou relire donc, entre deux quintes de toux.

 *Photo : Mathieu Pattier/SIPA. 00679094_000001. 

Irak : pas de pitié pour le croissant sunnite

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irak syrie jihad

irak syrie jihad

Les dernières troupes américaines ne sont pas encore parties que les ministres des affaires étrangères russe et chinois se portent déjà au chevet de l’Irak. Trois jours après son homologue Sergueï Lavrov, Wang Yi a effectué le 23 février la première visite chinoise de ce niveau depuis la chute de Saddam Hussein. Si la Chine a naturellement insisté sur les investissements pétroliers dont elle a besoin, les Irakiens se sont intéressés à l’aide militaire que pourraient éventuellement leur apporter Pékin. Décidément,  après avoir signé un contrat d’armement de 200 millions de dollars avec l’Iran, en violation de la résolution onusienne 1747, le gouvernement irakien compte s’émanciper encore un peu plus de sa tutelle américaine.

Car ladite tutelle n’a pas empêché les combats confessionnels de provoquer près de 370 000 déplacés selon l’ONU pendant que le nombre mensuel de morts doublait en février 2014. Des chiffres qui renvoient au pic de violences de 2007. Il faut très certainement y voir un contrecoup de la guerre en Syrie où la contre-offensive de Bachar Al-Assad piétine. L’avancée de ses troupes se heurte à une résistance inouïe des combattants sunnites. Pendant ce temps-là, à Raqa ou Deir Ez-Zor, dans les zones abandonnées par le régime baathiste, les milices djihadistes « administrent » les territoires occupés depuis de nombreux mois. Le plus souvent par le biais d’une charia très stricte infligée aux minorités religieuses comme aux populations civiles. La situation tactique semblant figée, la guerre civile syrienne s’exporte. Chaque camp cherchant de nouvelles ressources, c’est dans l’Irak sunnite, en particulier le long de la vallée de l’Euphrate, que le vide sécuritaire engendré par le départ des troupes américaines a créé un appel d’air pour les mercenaires d’Allah. Dans le triangle sunnite, à Fallouja, Ramadi et jusque dans la banlieue de Bagdad, les salafistes djihadistes n’ont eu aucune difficulté à exporter la guerre anti-chiite. « Une deuxième génération de militants d’Al-Qaïda est en train de mettre en place un quasi-Etat, à cheval sur l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. » constate amèrement Christophe Ayad dans Le Monde.

Or, les djihadistes venus du monde entier ont besoin de financements: munitions, nourriture ou médicaments. Face aux pays du Golfe qui n’ont jamais caché leur soutien logistique aux filières djihadiste, le premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ne mâche plus ses mots. Il a désigné pour la première fois l’Arabie saoudite et le Qatar comme les ennemis principaux de l’Irak: « Via la Syrie, et de manière directe, ils ont déclaré la guerre à l’Irak. Ces deux pays sont les premiers responsables des violences entre communautés, du terrorisme et de la crise de sécurité en Irak». Jusqu’à présent le pouvoir irakien avait cherché à rester en dehors du conflit syrien. Se relevant à grand peine d’une décennie de troubles, il ménageait à la fois ses alliés occidentaux, le grand frère iranien et les pétromonarchies voisines. Il y a quelque temps, à la demande des Américains, Bagdad s’abstenait à la Ligue arabe sur le dossier syrien tout en faisant mine de contrôler les cargaisons d’armes qui transitaient sur son sol pour passer de Téhéran à Damas.

Mais les successeurs de Saddam ont aujourd’hui changé de posture. Ils sont en état de guerre. Depuis qu’ils cherchent à reprendre le contrôle de pans entiers de leur territoire, la rupture avec le conseil de coopération du Golfe est définitivement consommée. Chemin faisant, sous la houlette des cheikhs saoudiens, du Yémen au Liban et du Pakistan à Bahreïn, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre de religion sunnites/chiites tous azimuts. Depuis le parrainage d’Oussama Ben Laden en Afghanistan dans les années 80, les Saoud ne mesurent pas toujours les conséquences de leur politique étrangère, me confiait dernièrement Fabrice Balanche. En dépit des apparences, les décrets anti-djihadistes pris par Riyad à l’encontre de ses propres citoyens n’ont pas remis en cause sa stratégie de la terre brûlée. Bien malgré eux, l’Arabie a replacé la Russie et la Chine au cœur du Moyen-Orient et désenclavé l’Iran.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21536895_000005

La guerre de 14 nous a fait basculer dans un autre monde

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apocalypse guerre mondiale

apocalypse guerre mondiale

France 2 diffusera bientôt « Apocalypse, la 1ère guerre mondiale » d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. Ce dernier a bien voulu répondre à quelques questions sur cette déflagration européenne, dont les conséquences n’ont pas cessé de nous hanter.

Avez-vous été étonné par le nombre et la qualité des archives encore jamais vues, relatives à la Première guerre mondiale ?

J’ai été stupéfié,  vous voulez dire ! Isabelle Clarke ni moi-même ne soupçonnions qu’il restait dans les archives 80% de documents inédits ! C’est la même histoire que les premiers Apocalypse : il faut chercher ! Notre producteur, Louis Vaudeville, Barbara Hurel et Fabrice Puchault, de l’Unité documentaires de France 2, nous en ont donné les moyens. Puis, tous les gens qui travaillent avec nous, comme Valérie Combard, savent où aller, où enquêter dans le monde entier. Quant à la qualité des documents, vous savez, il y avait déjà nombre de caméras au format 35 mm, qui donnait d’excellentes images. Les cinémathèques du monde entier conservent fort bien leurs archives : il s’agit de mémoire nationale. Pour le format 35 mm, il y avait un négatif et un positif, nous avons donc pu reprendre les négatifs, et réparer, quand cela était nécessaire, toutes les  petites misères que le temps fait subir aux positifs. Nous poursuivons notre série Apocalypse [1. Apocalyspe, la 2ème guerre mondiale] par la Guerre froide : certains documents sont d’une qualité inférieure, tournés dans des formats de vidéo, qui vieillissent très mal et n’ont pas de négatifs. Nous avons enfin été étonnés du nombre de documents en 35 mm filmés par des amateurs.

Enfin, il faut parler des opérateurs, qui ont travaillé pendant cette guerre. C’est évidemment délicat à dire, compte-tenu de l’horreur de l’événement, mais les opérateurs de la Première guerre mondiale étaient des cinéastes, des artistes ! Leurs images sont souvent belles. Ils travaillaient comme des peintres aux armées, avec, en particulier, un vrai souci du cadre ; or, quand ils disposaient d’un viseur, celui-ci était rudimentaire. C’est impressionnant, vraiment. Et les risques qu’ils prenaient ! Les caméras, souvent, étaient placées sur un pied : ils formaient une belle cible.

Peut-on discerner sur les individus, sur les traits de leurs visages, les effets du temps qui passe, c’est-à-dire du temps de la guerre ?

Nous sommes très attentifs au décryptage des images. Il y a ce que l’on voit immédiatement, puis ce qui transparaît, ce qui se dévoile : en temps de guerre, toute image relève de la propagande, c’est-à-dire l’armée. C’est elle qui paie, c’est elle qui commande. Pour la France, par exemple, vous assistez à une visite d’usine ; il faut montrer que la production d’obus bat son plein, que l’« arrière » travaille pour ceux qui combattent. Tous les hommes sont au front, les femmes sont à l’usine. À y regarder de près, on lit clairement la détresse de ces femmes dans leurs yeux. La propagande peut toujours essayer de montrer une réalité, le regard de ces femmes échappent à la propagande : il dit bien leur tristesse, leurs solitude, leur fatigue aussi. Elles aussi, elles perdaient leur vie ! On constate la même chose chez les soldats : au-delà des défilés impeccables, ou des visites aux tranchées, on surprend, chez nombre de ces hommes, dans leurs yeux, la terrible vérité quotidienne de cette guerre de destruction.

La Première guerre n’a pas besoin, pour survivre dans l’esprit des français, de ce qu’on appelle le « devoir de mémoire ». 

La mémoire, je n’ai fait que la servir. Cette série consacrée à la Grande guerre révèle bien le glissement tragique de civilisation, qui s’est alors opéré. Il nous a fait basculer dans un autre monde. Jusqu’au 1er août 1914, nous étions, en Europe, dans un moment de civilisation très brillant, qui s’est effacé brutalement, et nous sommes alors entrés dans un temps de mort. On se pose souvent la question de ce que pourrait être la vie après la mort, eh bien, il me semble que la fin des hostilités, en 1918, nous donne une réponse, certes pessimiste : après cette déflagration universellement criminelle, tout le monde était mort ! Les manifestations autour de cette guerre -et je ne parle pas seulement de ce centenaire-, qui participent de ce qu’on appelle le « devoir de mémoire », nous disent la même chose. La vie après la mort, c’est la vie après l’Armistice. L’humanité se survit, avec des soubresauts. Nous sommes des fantômes sortis d’un récit de science-fiction, qui s’appelle l’Après-guerre.

À partir du 18 mars à 20h45 sur France 2 : Apocalypse, la 1ère guerre mondiale.

«Nouveaux réacs», Heidegger : le journal d’Alain Finkielkraut

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reacs heidegger manif tous

reacs heidegger manif tous

L’éternel retour des « nouveaux réacs »

Le 1er février, à la veille de la nouvelle manif pour tous, le monde annonçait le réveil de la France réactionnaire. Cette semaine, Le Nouvel Obs nous gratifie de la « génération réac ». La mobilisation contre la théorie du genre dessinerait « les contours d’une nouvelle droite conservatrice unie par son refus du progressisme sociétal conjuguée à la xéno- phobie, voire au racisme, même si l’on compte un nombre significatif de musulmans parmi ces nouveaux croisés de l’ordre moral » qui, nous dit-on, mettent la république en danger. Le nouveau cru de l’étude Ipsos sur les fractures françaises nous indique que 78 % des personnes interrogées disent s’inspirer dans leur vie des valeurs du passé et 70 % pensent qu’en France, « c’était mieux avant ». À force d’être fantasmée, cette réaction ne serait-elle pas devenue une réalité ?

Pourquoi donc devrions-nous forger nos propres valeurs ? Il faut une singulière arrogance pour penser qu’en matière de morale, Socrate est périmé, Kant vieux jeu et la Règle d’or ringarde. Devant les listes noires de « nouveaux réacs » qui prolifèrent aujourd’hui, je pense à Camus écrivant au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » Je pense aussi à John Stuart Mill définissant la liberté d’opinion moins comme le droit pour chacun de dire ce qu’il a sur le cœur que comme la possibilité d’être contredit, d’être réfuté par la parole des autres et, grâce à cet échange, d’approcher de la vérité. Êtres incertains et faillibles, nous n’avons pas trouvé mieux que cette liberté pour faire appel de notre finitude. Scinder le monde entre progressistes et réactionnaires, c’est oublier la finitude et perdre toute modestie. Le progressiste n’est pas un homme parmi les hommes. Il ne partage pas la démocratie avec ses adversaires, il l’incarne contre tous ceux qui veulent empêcher ou retarder son accomplissement.[access capability= »lire_inedits »] Notre idée de la démocratie est tiraillée entre la politique et l’histoire : la politique nous dit que nous élaborons le sens en commun ; l’histoire nous dit que l’humanité se réalise dans le temps et ne reconnaît d’autre sens que cette auto-effectuation. Quand l’histoire prend le pas sur la politique, le pluralisme est aboli. On ne discute pas avec des arriérés ou des agonisants, on les pousse dans la tombe. Loin de moi cependant l’idée de nier notre condition historique. Nous ne sommes plus grecs, nous sommes modernes. Mais c’est au moment même où il devient impossible de penser cette histoire en termes de progrès que le progressisme fait rage. C’est quand le changement permanent mène au désastre écologique, éducatif et civilisationnel que nous sommes mis en demeure d’épouser notre temps et de ne voir dans le passé que préjugés et stéréotypes en tous genres. Le mot de « réaction » a fait son grand retour en 1989 dans le livre sur l’École de Charles Baudelot et Roger Establet. Contre les « pleureuses réactionnaires », les deux sociologues apportaient cette bonne nouvelle : le niveau monte. En 2013, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, lançait sur la Toile ce tweet immortel : « Soutien total a Frederic haziza dont les attaques ont des relans abjects d’avant guerre » (sic). Au lecteur de comprendre que ces attaques n’étaient pas celles que le journaliste menait mais celles dont il était victime…  Avec des inventions toutes plus télé les unes que les autres, comme disait déjà Péguy, l’humanité fonce à toute vitesse. Mais qui peut croire sérieusement qu’en avançant ainsi, elle s’élève ?

La polémique Heidegger

Élisabeth Lévy. Heidegger fut le professeur, l’ami et plus sans doute de votre chère Hannah Arendt. On sait qu’il a été très tardivement membre du parti nazi. Mais j’ai appris, en écoutant sur France culture votre émission « Répliques », que la publication de carnets noirs inédits jusqu’à aujourd’hui révélaient un antisémitisme idéologique et pas seulement opportuniste. Hadrien France-Lanord, auteur de l’entrée « antisémitisme » du Dictionnaire Martin Heidegger paraissant ces jours-ci également, a commencé par la phrase suivante : « il n’y a, dans toute l’œuvre de Heidegger publiée à ce jour, pas une seule phrase antisémite. » il n’a pas caché sa tristesse lors de l’émission « répliques ». Et Nicolas Weill en a conclu dans le monde que l’antisémitisme n’était pas, chez Heidegger, un regrettable accident de parcours, mais le cœur de sa pensée. Il s’en prend donc aux heideggériens français tel que vous. Qu’avez-vous appris dans ces carnets noirs ?

Alain Finkielkraut. On savait que, succombant à la mégalomanie qui est la tentation permanente des grands penseurs, Heidegger avait projeté sa philosophie sur le national- socialisme et qu’il avait cru temporairement que l’Allemagne réveillée allait arracher l’Europe à l’étau de l’Amérique et de la Russie, deux versions, selon lui, de « la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé. » On savait que, revenu assez vite de cette illusion délirante, il s’était remis à son travail philosophique. On savait également qu’il avait été incapable de faire une place à l’horreur singulière de l’hitlérisme dans sa pensée. Michel Haar, admirable philosophe heideggérien, parle de « la blessure, ou du malaise que nous inflige la critique radicale de tous les systèmes politiques contemporains », nazisme inclus.  Mais ce que l’on croyait savoir aussi, c’est qu’il n’y avait dans son œuvre aucune phrase antijuive. La publication prochaine de ses carnets dément cette rassurante certitude. On jugera bientôt sur pièces et on sera très vraisemblable- ment accablé par la persistance du préjugé antijuif jusqu’au cœur de la nuit du monde chez un philosophe de cette dimension. Mais Nicolas Weill n’est pas accablé : il se frotte les mains. Journaliste d’idées, il ne s’intéresse absolument pas aux idées. Peu lui importe que tous les grands penseurs juifs du XXe siècle, de Levinas à Hans Jonas, aient une dette à l’égard d’Heidegger et l’aient reconnue, peu importe que la dissidence tchèque, Havel, Kunder, Patocka – mort à la suite d’un interrogatoire policier –, soit profondément heideggérienne. Le philosophe de la Forêt noire est nazi. Point barre. Il a même introduit le nazisme dans la philosophie.  Il faut donc avoir perdu le sens commun, comme Sylviane Agacinski ou moi-même, pour penser que « sa condamnation de la technique demeure actuelle ». Voir la vie de la pensée régie par de tels petits maîtres est supplice ; on a envie de jeter l’éponge. Je ne le ferai pas, car je voudrais répondre par-delà Nicolas Weill et ses incessantes listes de suspects à ceux qui s’étonnent sincèrement que l’on puisse continuer d’admirer un penseur que le nazisme n’a pas révolté dès la première seconde et qui, semble-t-il, considérait que le judaïsme avait sa part de responsabilité dans la mauvaise pente qu’aurait pris le monde occidental. D’abord, « il ne condamne pas la technique », cette phrase est d’un ignorant.  Mais à quoi bon lire un penseur hitlérien, on risquerait d’être conta- miné. Heidegger dit, il répète souvent cette phrase étrange : « L’essence de la technique n’est rien de technique. » Cela veut dire que la technique n’est pas simplement un ensemble de machines, d’engins, d’appareils sophistiqués. C’est la manière dont le monde se dévoile à nous, c’est un rapport à la réalité dans sa totalité.  Sous le règne de la technique, « la réalité se présente comme fonds disponible ». Il n’y a plus rien dont l’homme, devenu planétaire pour la première fois de son histoire, ne puisse passer commande. Ce diagnostic est confirmé par les thuriféraires les plus enthousiastes des temps les plus postmodernes. Deux exemples. Pierre Lévy, dans World Philosophie :

« Nous voici. Nous. Les planétaires. Nous conduisons les mêmes voitures, nous prenons les mêmes avions, nous descendons dans les mêmes hôtels, nous avons les mêmes maisons, les mêmes télévisions, les mêmes téléphones […]. Nous nous informons dans la chambre d’écho des médias mondialisés. […] Nous écoutons des musiques de tous les coins du monde : raï, rap, reggae, samba, jazz, pop, sons de l’Afrique et de l’Inde, du Brésil ou des Antilles, musique celtique et musique arabe, studios de Nashville ou de Bristol… Nous dansons comme des fous au rythme de la techno mondiale […] Nous mangeons à la table universelle, vanille et kiwi, coriandre et chocolat, cuisine chinoise et cuisine indienne […], le monde est arrivé à notre main. » Gilles Lipovetsky, dans L’Ère du vide : « Aujourd’hui, même l’identité nationale, tout comme celle des femmes, devient négociable. L’identité comme telle entre dans l’ère du choix et des combinaisons libres. » La technique se veut en effet émancipée de ce qui exige du respect pour sa différence. Elle rend toutes les identités équivalentes et interchangeables. Elle n’admet aucun sol originaire, aucune différence antérieure à l’action humaine. Et les mêmes qui font de Heidegger un philosophe intégralement nazi laissent la technique façonner leur antiracisme. Sous le nom de métissage ou de créolité, ils célèbrent la malléabilité, la flexibilité, l’échangeabilité des identités humaines. L’humanité devient liquide, elle n’est, selon Edwy Plenel, que « vagues et embruns, flux et reflux, mélanges et brassages ». Dans ce nouvel élément, rien n’est irréductible, tout peut se combiner avec tout.  Mais nous devrons un jour ou l’autre nous confronter aux deux grandes questions que pose Heidegger : qu’arrivera-t-il à l’homme s’il devient lui aussi totalement disponible pour toute espèce de manipulation, s’il entre dans l’ère de la fabricabilité ? Qu’adviendra-t-il de la beauté du monde et des ressources de la Terre si nous ne retrouvons pas le sens de l’indisponible, si nous continuons d’obéir à cette injonction d’exploiter la réalité sans réserve ?[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674864_000065.

Sur Youtube, Philippe Bilger interviewe Elisabeth Lévy

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Philippe Bilger a récidivé. Après Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, ou Edwy Plenel – pour ne citer que les plus célèbres de ses interlocuteurs, voilà notre chère Elisabeth Lévy passée à la question de l’ancien avocat général dans les locaux de Causeur. Quarante minutes d’entretien disponibles sur Youtube en cliquant sur la petite pastille ci-dessous.

Au cours de cette interview au long cours, notre directrice de la rédaction expose sa conception du journalisme d’opinions, au pluriel, confessant que« la matière (qu’elle) aime bien, ce sont les idées ». Mais pas question pour autant de céder au piège de l’anticonformisme systématique, qui n’est que le reflet inversé de la doxa médiatique : la cheftaine de Causeur « essaie de ne pas avoir une grille de lecture préconçue », ajoutant que « le politiquement incorrect ne doit pas être une boussole pour la pensée » même si, nous autres pauvres mortels de Causeur « n’échappons pas complètement au confort que nous dénonçons chez nos adversaires ».

Interrogée avec dextérité par notre ami ancien magistrat, Elisabeth reconnaît la dette intellectuelle qu’elle doit aux regrettés Philippe Muray et Philippe Cohen, avec un clin d’œil admiratif à Alain Finkielkraut, « l’une des personnes les plus drôles (qu’elle) connaisse » et une œillade pour Jean-Claude Michéa. Mais je ne vous dirai pas tout : une vidéo entière d’écoutes vous tend les bras!

Affaires : Par pitié, n’en jetez plus!

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taubira ecoutes sarkozy

taubira ecoutes sarkozy

Les Français, paraît-il, sont dégoûtés de la politique. On se demande bien pourquoi. Admettez que nos gouvernants ne ménagent pas leur peine pour nous divertir. Péripéties, rebondissements, coups de théâtre, cabales et intrigues : ces jours-ci, le journal de 20 heures vaut toutes les séries télé.

En tout cas, ça pulse. En quinze jours, on a eu l’affaire Copé, l’affaire Buisson, deux ou trois affaires Sarkozy, l’affaire Taubira, plus quelques intrigues secondaires. Je résume : Un grand parti déchiré par les guerres entre clans rivaux ; un conseiller qui espionne le Prince se fait voler ses enregistrements qui se baladent dans la nature ; un ancien président placé sur écoute ; un magistrat qui tente de se suicider ; une Garde des sceaux qui ment face caméra avec une assurance de fer. Et pour finir, un ancien Premier ministre, en l’occurrence Dominique de Villepin qui, à en croire un journal anglais, aurait amélioré sa petite retraite de 100.000 euros en revenant travailler une journée au Quai d’Orsay. Une opération légale grâce, paraît-il, à un coup de pouce de Laurent Fabius, il faut bien s’entraider. D’accord, 100.000 euros d’argent public pour une journée de boulot, peut-être qu’on le ferait tous si on pouvait, mais justement si on a élu les meilleurs d’entre nous, c’est pour qu’ils prennent en charge l’intérêt général. D’ailleurs, ils le disent tout le temps, la seule chose qui les intéresse, qui les obsède même, c’est de régler nos problèmes. Seulement, ils n’ont pas le temps les pauvres avec toutes ces cabales à monter et ces complots à déjouer. Pour un peu, il faudrait les consoler de leur propre impuissance. Parce que nous, on a fini par s’y habituer.

Cependant, l’impuissance ne suppose pas forcément la déliquescence. Si le festival de mauvais coups auxquels nous sommes quotidiennement conviés se déroulait dans une série-télé, elle pourrait s’appeler « Pouvoir, corruption et trahison » ou « La loi du mensonge ». Ou peut-être « Le bal des Tartuffes ». Les spécialistes feraient la moue, jugeant le scénario trop loufoque ou trop tordu pour être crédible. N’empêche, on serait scotchés devant nos écrans.

Il faut croire que nous manquons d’humour, ou de distance, parce que nous sommes nombreux à trouver le spectacle lassant. Le plus grave n’est pas qu’on nous mente, comme l’ont martelé les ténors de la droite avec des airs de mère supérieure pinçant une nonne devant un film porno – il est vrai qu’eux ne mentent pas. Gouverner c’est mentir. Aimer, travailler, parler aussi. Vivre, c’est mentir.

Le plus énervant, c’est d’être pris pour des crétins. Quand Christiane Taubira prétend n’avoir jamais entendu parler des écoutes de Sarkozy, ce n’est pas un mensonge, c’est du foutage de gueule. Du reste, si elle n’avait pas été informée des écoutes de Nicolas Sarkozy, c’est sur le champ qu’il aurait fallu la virer, parce que cela aurait prouvé que la République est encore plus mal tenue que ce que nous croyons. Mais quand, prise la main dans le sac à bobards, elle s’enlise dans ses dénégations, l’histoire vire à la grosse farce ou à la cour de récré. On ne s’étonnera pas qu’elle risque le Conseil de discipline, voire l’exclusion définitive.

Quoi qu’il en soit, quand les affaires prennent le pas sur les affaires communes, selon une formule d’Alain Finkielkraut, et que la réalité ressemble à la télé, le citoyen a quelques raisons d’être grincheux. D’autant que, sur le plan esthétique, on est plus proche de la cour du roi Pétaud que de la Florence des Médicis.  En deux semaines, nous sommes passés de Shakespeare aux « Pieds nickelés font de la politique ». Trop forts les scénaristes. Non, vraiment, on ne voit pas pourquoi tant de gens veulent en changer. Les ingrats.

 *Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21539638_000001.

Ukraine : L’Allemagne paiera… la facture énergétique

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poutine merkel gaz ukraine

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Dans la crise ukrainienne, l’Allemagne n’est pas aux avant-postes des va-t-en-guerre. Et ce, pour une simple et bonne raison : la montée des tensions entre les Occidentaux et Moscou, le climat de guerre froide qui s’installe, vont à l’encontre de ses intérêts géostratégiques.

L’Allemagne a un talon d’Achille : sa politique énergétique. Gerhard Schröder avait choisi l’alliance avec la Russie, en privilégiant les importations de gaz. Il a été la cheville ouvrière, au côté de Gazprom, du nouveau gazoduc Nord Stream, qui double les gazoducs existants qui traversent l’Ukraine.

Le quart de la production de Gazprom est acheté par l’Allemagne. Le gaz russe représente 30 % de la consommation d’énergie allemande. Des achats plus que compensés par les ventes de matériels allemands à la Russie. On ne compte pas moins de 6 000 sociétés allemandes actives sur le marché russe. Mais ce n’est pas tout.

La Chine, la Russie, le Kazakhstan et l’Allemagne ont réactivé la route de la soie pour le transport des marchandises, par chemin de fer, entre la Chine et l’Europe. Un redéploiement géostratégique pour la Chine qui souhaite que son commerce avec l’Europe ne dépende plus seulement de la voie maritime, au moment où les tensions avec le Japon et les Etats-Unis se font plus vives. En même temps, Pékin se rapproche de Moscou et du Kazakhstan, en devenant progressivement un de ses acheteurs privilégiés de gaz, de pétrole et de matières premières. Quant à l’Allemagne, ses industriels peuvent poursuivre leurs relations privilégiées avec la Chine en équipant les nouvelles voies de chemin de fer.

Angela Merkel n’a pas la même russophilie que Gerhard Schröder et le SPD. Elle n’est pas loin de détester Vladimir Poutine, qu’elle connaît bien. Mais les liens entre l’industrie allemande et la Russie sont tels qu’il n’est pas possible de rebasculer d’un coup toute la géopolitique allemande et sa politique énergétique. Merkel, en bonne mercantiliste, veut être bien avec ses principaux clients : les Etats-Unis, où l’Allemagne fait de remarquables excédents, et la Chine qui représente à terme un marché considérable. Quant à la Russie, elle est un mal nécessaire. L’Allemagne a encore besoin de son gaz et ne doit pas se fâcher avec elle, car une partie de son commerce avec la Chine va transiter par son territoire.

Consciente de la dépendance énergétique de son pays, Angela Merkel a tenté un pari : se passer rapidement de l’électricité d’origine nucléaire et s’extraire peu à peu de sa dépendance à l’égard du gaz russe. Comment ? En misant sur les énergies renouvelables. Un choix qui s’est révélé un fiasco financier. Alors, comment se sortir de ce squeeze énergétique ? En remettant au goût du jour le bon vieux charbon. En l’important des Etats-Unis et en réactivant les mines sur le sol allemand. Tant pis pour les émissions de CO2. Second joker : le gaz américain. Pour le moment, les Etats-Unis n’envisagent pas d’exporter ces gaz de schiste qui ont fait chuter les coûts de l’énergie outre-Atlantique.

Un avantage compétitif que les groupes américains ne veulent pas abandonner en exportant ce gaz. Sauf à obtenir des Européens des concessions très importantes sur d’autres secteurs, dans le cadre du futur traité Transatlantique. Voilà pourquoi Angela Merkel pousse depuis le début à ce traité. Il lui permet à terme de basculer progressivement ses achats de gaz de la Russie vers les Etats-Unis, en payant moins cher.

Vladimir Poutine, conscient des arrière-pensées allemandes et des risques de voir le marché européen ne plus être un eldorado pour Gazprom, a engagé, son redéploiement sur la Chine. Mais tout cela prend du temps. La crise ukrainienne a pris tout le monde de court. Elle exacerbe des tensions latentes que ni la Russie ni – encore moins – l’Allemagne n’avaient intérêt à aviver.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21451447_000008.