Accueil Site Page 2415

Tous à poil au Liban, Alzheimer, lancer de nains…

jeu nains lancer

Tous à poil, au Liban aussi

Miracle du monde mondialisé : une skieuse libanaise a défrayé la chronique lors des récents Jeux olympiques d’hiver. Un buzz planétaire que la slalomeuse Jacky Chamoun, 22 ans, ne doit pas uniquement, hélas pour elle, à ses exploits sportifs.

En pleins Jeux de Sotchi, une vidéo a surgi sur la Toile montrant la belle athlète seins nus, dans la station libanaise de Faraya, le spot de neige préféré de la bourgeoisie beyrouthine. Horreur et damnation ! La ravissante Jacky a beau répéter que les images incriminées n’auraient jamais dû quitter la caméra de leur auteur, l’emballement médiatique démarre. Très en pointe du parti des prudes, le ministre libanais des Sports, Fayçal Karamé, crie au scandale et diligente une enquête interne de la Fédération de ski afin, dit-il, d’éviter que soit « entachée » l’image du Liban, et pour « protéger la sportive»… Tartuffe, es-tu là ?

L’affaire suscite une vague d’indignation populaire, mais pas exactement celle qu’attendait le ministre. Un élan de solidarité déferle sur Internet, avec, par exemple, la création d’un groupe Facebook appelé « I’m not naked », pour rigoler de la pudibonderie gouvernementale. On y voit toutes sortes de skieurs amateurs poser en petite tenue, leurs Moon Boots et bonnets ne cachant guère les objets du délit.

Résultat, à défaut de médaille olympique − elle n’a fini qu’à la 47e place du slalom de Sotchi − Jacky a brillamment remporté la bataille de la com’ et finit blanchie de tout soupçon d’activités pornographiques.[access capability= »lire_inedits »] Moins heureux, l’enquiquineur de ministre des Sports a perdu son maroquin à l’issue du dernier remaniement. Comme quoi, tout arrive au Liban, même des miracles, le moindre d’entre eux étant qu’un zigue comme moi se soit intéressé au ski, alors que son balcon du premier étage lui donne le vertige. Et puis surtout, grâce à Jacky, et à la vogue actuelle du fact checking, on peut enfin glisser légitimement dans Causeur une photo de petite femme nue.

 Daoud Boughezala

 

Une Pythie moderne

La maladie d’Alzheimer efface nos souvenirs à la façon d’un aspirateur en partant des plus récents pour atteindre progressivement les plus anciens. On dit que c’est un « triple naufrage », pour le patient, l’entourage et la société. On préfèrera le terme de « voyage », moins dramatique, qui peut contribuer à soulager l’entourage. Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites, qui voulait positiver la maladie, parlait du service que les malades peuvent rendre à ceux qui les soignent en leur révélant des vérités qui les dépassent.

J’ai reçu un jour en consultation une voyante qui était malheureusement atteinte d’une maladie d’Alzheimer avancée. L’oubli du passé n’affectait cependant en aucun cas sa mémoire du futur et ses capacités prédictives demeuraient prodigieuses : sa clientèle n’avait jamais été aussi développée et l’on y relevait nombre de célébrités, artistes ou hommes politiques, inquiets de l’accueil d’une future production ou du résultat de prochaines échéances électorales.

Chacun y trouvait son compte, relevant dans les conseils énigmatiques de la sibylle une réponse à ses désirs et à ses attentes, recréant ses paroles en les répétant avec les mêmes mots, mais transformés par la projection de leur personnalité et de leurs espérances, donnant une cohérence apaisante et salvatrice au chaos dans cette oeuvre ouverte que constitue un oracle.

C’est en ce sens qu’une oeuvre d’art est semblable à une prophétie, une révélation, pour celui qui la contemple et se projette à l’intérieur. C’est aussi dans cette optique que l’on peut parfois considérer la maladie d’Alzheimer non comme une malédiction mais comme une élection, cela étant valable pour d’autres affections neuropsychiatriques.

 Pierre Lemarquis

 

 

Les journalistes, ces grands enfants ? 

Cette fois-ci, nous sommes en mesure de vous l’annoncer : oui, la théorie du genre entre à l’école. De journalisme. C’est l’une des bouleversantes novations du projet de loi sur l’égalité femmes-hommes, adopté le 28 janvier en première lecture à l’Assemblée. Son article 16 bis prévoit en effet que « les formations à la profession de journaliste […] comprennent un enseignement sur l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes. » On respire déjà mieux, non ? On savait que les jeunes cerveaux étaient la priorité des ministres préposés à la fabrication de l’homme nouveau. Pas fous, ils entendent aussi enrôler les journalistes pour modeler les reins et les coeurs. Les enfants et les journalistes, esprits influençables et influents, seraient donc les deux bataillons d’élite de la guerre déclarée contre les vieux stéréotypes fondés sur l’idée que l’on est homme ou femme.

Non, je n’exagère pas. La conscientisation de la profession est l’objectif explicite de Marie-Anne Chapdelaine, la députée PS d’Ille-et-Vilaine à l’origine de ce fameux article 16 bis, qui l’explique de façon limpide : « Il ne s’agit pas de stigmatiser telle ou telle profession : il s’agit au contraire de viser celle dont l’audience donne capacité à former l’opinion et à être prescriptive de représentations publiques, afin qu’elle soit sensibilisée à un degré très élevé. »

Sauf que chercher à endoctriner les journalistes par la loi est un peu périlleux. C’est qu’ils sont susceptibles. S’ils aiment bien donner des leçons, ils détestent en recevoir. D’ailleurs, la Conférence des écoles de journalisme s’est fendue d’un communiqué indigné où elle appelle les sénateurs à supprimer l’article litigieux. Mais surtout, cette censure légale est totalement inutile. Sensibiliser les jeunes journalistes aux dogmes progressistes en vogue, c’est un peu comme donner des cours de judo à Teddy Riner ou apprendre le caté au pape François …

Eugénie Bastié

 

Jeu de nains, jeux de vilains

Dans deux cents ans, les historiens qui se pencheront sur notre siècle retiendront du mois de février 2014 la formidable mobilisation populaire en faveur d’un chaton, nommé Oscar, qui a atteint la notoriété planétaire après avoir été victime d’un internaute « lanceur de chat ». La Justice s’est mobilisée et le tortionnaire a été écartelé en place publique, à moins qu’il ait été empalé en direct sur YouTube, je ne sais plus. Je sais en revanche que ce genre de maltraitance a été une pratique en vogue dans toute l’Europe. Le lancer de renard était fort prisé à la cour de Prusse jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis, il a rejoint le javelot à deux mains et la nage avec obstacles dans la longue liste des sports disparus.

La modernité, elle, a inventé, le lancer de nain. Née aux États-Unis, cette attraction, qui se pratique essentiellement dans les boîtes de nuit genre Macumba Club du Minnesota, consiste à envoyer le plus loin possible un… heu, pardon, une « personne-de-petite-taille » coiffée d’un casque ad hoc.

Ce sport se pratique de manière plus ou moins organisée dans divers pays, notamment anglo-saxons. Les projectiles humains sont bien sûr consentants. Et en redemandent. Heureusement, la France est terre de dignité. Le lancer de nain y a donc été interdit.

Hélas, cette prohibition a gâché la vie de nombreux performeurs. Le quotidien Vosges Matin a récemment publié un portrait intitulé « Petite taille et grande rancoeur». Manuel W., de Sarreguemines, y dit toute son amertume : il se morfond depuis que le Conseil d’État a fait interdire son métier, le lancer de nain, en 1995, pour « atteinte à la dignité humaine ».

La récente décision de cette même haute juridiction au sujet du spectacle de Dieudonné, s’appuyant sur « sa » jurisprudence, n’a fait que rouvrir la plaie. « À raison de trois spectacles par semaine en moyenne, Manuel W. sillonnait alors la France et les hôtels de long en large, drainant, par sa notoriété, la foule de curieux venue le voir se faire projeter contre des matelas avec son 1,18 m et son poids de mouche. » Jadis, explique-t-il, c’était la gloire.

Depuis, c’est l’ennui. On compatit volontiers. Mais quand c’est de dignité humaine qu’il s’agit, est-il bien raisonnable de ramener le problème à sa petite personne ?

 François-Xavier Ajavon

 

Moins d’ouvriers, plus de prolétaires

Dans Le Monde du 15 février, Florence Aubenas nous fait découvrir le « pays des gosses qui font des gosses ». Ça se passe à deux heures de route de Paris, en Thiérache, dans l’Aisne. Dans ce coin autrefois ouvrier surnommé « Chômeurland » par ses propres habitants, de plus en plus de lycéennes voire de collégiennes se lancent dans des maternités précoces. On sent bien que notre consoeur, qui en a pourtant vu d’autres, est interloquée. Même le responsable de la Fédération des centres sociaux de l’Aisne, pourtant natif du coin et vétéran de « missions humanitaires dans des contrées déchirées », est sidéré face à cette abondante gestation adolescente. Le plus étrange étant que les jeunes mères interviewées ont toutes l’air de bien vivre leur situation. L’une d’elles résume son choix de façon limpide : « À une époque, les filles comme nous devaient se cacher, la honte. Aujourd’hui, c’est l’inverse : on compte pour quelque chose quand on a un enfant. »

Ces jeunes filles qui ne croient guère à l’utilité des études et des diplômes, se bricolent des apprentissages plus rudimentaires. Ainsi ces ados-mères se retrouvent chez McDo, où l’on peut échanger entre filles et éduquer les bambins, comme jadis à côté du puits ou du lavoir : « Les mères sérieuses viennent ici, c’est éducatif. Manger un hamburger proprement, ça doit s’apprendre tout petit », soutient l’une d’elles. Et pourquoi pas ?

Quant à la famille, elle est multi-générationnelle : les jeunes mamans envisagent cette institution comme la continuité de l’adolescence, sous le toit de leurs propres parents. Les pères adolescents sont réduits au rôle de géniteurs : bonjour, au revoir et merci !

Pour le lecteur amateur d’histoire, ce reportage en Thiérache est aussi un voyage dans le temps. Dans la République romaine, les citoyens les plus pauvres, exemptés d’impôts et qui n’avaient que leurs enfants (proles, en latin) comme biens à déclarer étaient appelés proletarii, « ceux qui ne possèdent que leurs enfants ». Au milieu du XIXe siècle, Karl Marx a donné une nouvelle signification à ce terme : ses prolétaires à lui ne possèdent que leur force de travail − ce qui ne les empêchera pas de devenir bientôt dictateurs. Le sens de l’Histoire étant volage, aujourd’hui, c’est le retour à l’étymologie originelle, les bras des pauvres n’ayant plus d’autre vocation que tenir un bébé…[/access]

Gil Mihaely

*Photo: DR.

Ukraine : les contorsions de l’Occident

ukraine crimee poutine russie

On ne parle plus que de ça. Depuis un mois, le sort des Tatars de Crimée et la situation des opposants rassemblés place Maïdan à Kiev n’ont plus de secret pour le téléspectateur assidu des chaînes infos hexagonales. L’éviction du président corrompu Ianoukovitch suivie de la libération de l’ancien premier ministre Timochenko, ordonnée par le Parlement, ont gonflé les voiles du romantisme révolutionnaire, sans que les apologètes de la séparation des pouvoirs n’y trouvent à redire. Pourtant, sans même mentionner les nostalgies pro-nazies du tiers des nouveaux ministres, il y a quelque chose de constitutionnellement pourri dans la transition ukrainienne.

Jacques Sapir a magistralement relevé le paradoxe occidental face aux velléités indépendantistes de la Crimée. De deux choses l’une, soit l’on estime que la destitution de Iakounovitch par la Rada ukrainienne le 22 février tient du légitime renversement démocratique, auquel cas l’ordre constitutionnel existant n’a plus cours, ce qui autorise chacune des régions du pays à exercer son droit à l’autodétermination. En ce cas, il n’y a plus d’intégrité territoriale qui tienne. Soit l’on qualifie le changement de pouvoir de coup d’Etat, Iakounovitch ayant été démocratiquement élu en surfant sur le mécontentement populaire qui balaya une Révolution orange tout aussi corrompue que lui-même, auquel cas les diplomaties occidentales n’auraient pas dû reconnaître le nouveau gouvernement ukrainien. Bref, l’indignation face au référendum criméen ou la romance avec les nouvelles autorités de Kiev, il faut choisir.

A fortiori si les soupçons émis par le très sérieux Guardian (qui est le quotidien libéral de gauche de référence au Royaume-Uni, pas le journal intime de Thierry Meyssan !) se révélaient fondés : des snipers postés place Maïdan auraient exécuté froidement des dizaines d’opposants pacifiques à la seule fin de provoquer la chute de Ianoukovitch en semant le chaos. Ces agents provocateurs ont-ils été appuyés par l’Union européenne et des ONG américaines « pro-démocratie », comme le laisse entendre une conversation téléphonique entre la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton et son homologue estonien ? Je suis généralement hermétique aux théories du complot mais le silence des principaux intéressés, qui se gardent bien de commenter cette compromettante pièce à conviction, laisse pour le moins songeur…

Dans les esprits de nos gouvernants, la guerre froide n’est jamais loin. Quand bien même le système anti-missiles dirigé contre la Russie se trouve à l’Ouest et les pacifistes à l’Est, le fantasme de l’ogre russe hante les consciences occidentales pavlovisées. Avec trois décennies de retard, on nous rejoue le refrain de l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des nationalistes ukrainiens reprenant le rôle des jihadistes soutenus par l’Occident. C’est oublier que l’Histoire ne repasse jamais les plats. Outre la nature intrinsèquement russe de la Crimée, qu’un oukase de Khrouchtchev rattacha arbitrairement à l’Ukraine en 1954, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devrait convaincre les grands démocrates occidentaux du bien-fondé du souhait de rattachement à la Russie exprimé par 93% des criméens. Que l’immense majorité des habitants de Simferopol, Yalta et Sébastopol préfère fraterniser avec les troupes russes stationnant dans la région plutôt que de miser sur le renouveau démocratique de Kiev devrait nous interpeller. L’une des premières mesures votées par l’assemblée révolutionnaire post-Maïdan fut la reconnaissance de l’ukrainien comme unique langue officielle, au mépris de millions de russophones, et des minorités hongroises qui font la richesse du berceau historique de la Russie. Les Ukrainiens de l’Est, déjà victimes d’une ukrainisation linguistique et culturelle à marche forcée sous les années Ioutchenko, ont parfaitement compris le message : les ultranationalistes jacobins souhaitaient les mettre au pas, sinon les éliminer.

Il y aurait certes beaucoup à dire sur la caste politique qui occupe le Kremlin. Vladimir Poutine a fait la fortune des oligarques, pendant que ses citoyens s’appauvrissaient, l’activité économique stagnant en dehors de Moscou et des zones d’extraction du gaz ou du pétrole. Son modèle de développement ultraproductiviste doit sans doute davantage à l’URSS que sa conception du pouvoir et des relations internationales héritée du XIXe siècle. Si la dictature poutinienne était si insoutenable, laissant toutefois quelques sémillantes journalistes télévisées et des dizaines de milliers de manifestants s’opposer à l’annexion de la Crimée, l’aspiration des Ukrainiens de l’est à rejoindre le grand frère russe n’en serait que plus confondante. À Sébastopol comme à Donetsk, les gens n’en peuvent mais. Ils voient leur salut dans le supposé joug poutinien et rêvent de recouvrer emplois et dignité. Faut-il les en blâmer ?

*Photo : Max Vetrov/AP/SIPA. AP21540919_000155.

Quand Edwy Plenel se prend pour Zorro

43

Je préfère la douce schizophrénie des fumeurs d’opium ou de cannabis à la féroce paranoïa d’un Edwy Plenel qui ne jouit que de voir ses ennemis politiques guillotinés par les médias au nom d’idéaux de justice et de vertu qui le rendent d’emblée suspect à mes yeux : la vertu suprême qu’il bafoue est l’indulgence, voire le seul principe qui permet aux hommes de se supporter : le principe d’indifférence.

Ces justiciers autoproclamés n’existent que dans la traque des puissants, fatalement corrompus. Ce sont des fanatiques comme l’Église catholique en a produit sous l’Inquisition et le communisme au siècle passé dans ses diverses versions. Ils rêvent de convertir au Bien l’humanité en se gardant d’envisager que rarement de bonnes intentions ne causèrent autant de dégâts. Ils ne se doutent même pas que la vertu est un vice comme les autres – et parfois pire que tous les autres.

Quand elle permet à la mégalomanie d’un personnage tel Plenel de se faire applaudir par le public des émissions du samedi soir, sous le regard admiratif d’Aymeric Caron, je ne suis pas loin de penser que quelles que soient les motivations de ces redresseurs de torts, le métier de délateur professionnel, voire de bourreau, leur aurait sans doute procuré autant, sinon plus, de satisfaction. À moins qu’ils ne rêvent, autre hypothèse envisageable, d’un pouvoir absolu, quasi divin, qui les mettrait dans l’obligation constante de séparer le bon grain de l’ivraie.

Je me demande parfois comment on peut avoir été rédacteur en chef d’un journal comme Le Monde pour tomber si bas (il est vrai qu’il avait entraîné ce grand quotidien dans sa déchéance ). Et quand je dis si bas, je veux dire si bas dans le ressentiment haineux et obsessionnel. Enfin posons-nous la question : que reste-t-il de Zorro quand on lui arrache son masque ? Je me garderai bien de répondre : ce serait trop cruel.

Reprise, gare à la méprise!

crise hollande croissance

Ceux qui vivent dans l’instantanéité de l’information en continu ont déjà oublié les fortes paroles prononcées en août 2013 par François Hollande – « La reprise est là » – et Pierre Moscovici – « 2014 sera la première année de forte croissance depuis longtemps ». De deux choses l’une : ou bien les deux intéressés voulaient remonter le moral des Français, de plus en plus atteint, ou bien ils croyaient à leurs prédictions. Leurs propos restent critiquables dans les deux cas. Dans le premier, ils exagèrent le rôle de l’optimisme dans l’essor économique, comme si la confiance suffisait pour que les entreprises investissent et embauchent, pour que les consommateurs achètent plus. Dans le second, ils illustrent l’aveuglement qui n’a cessé d’égarer les politiques, les journalistes et les économistes officiels ces six dernières années. Chose remarquable, l’OCDE a reconnu qu’elle s’était constamment trompée entre 2007 et 2013, ses économistes avouant qu’ils avaient « nettement surestimé l’évolution de la production durant toute la période ». Saluons cette sincérité tardive qui contraste avec l’autosatisfaction du FMI ou de la Commission européenne. Elle laisse cependant entière la question cruciale : d’où vient l’erreur ? Nos lecteurs connaissent notre réponse constante : déflation salariale sous l’effet de la globalisation, excès de dettes privées ou publiques impossibles à résorber, déséquilibre des parités monétaires dont la zone euro est la première victime avec la monnaie la plus surévaluée du monde.

Reste à braquer le projecteur sur la France de ce début 2014, toujours frappée d’asthénie, alors que le contexte mondial est moins médiocre qu’il y a un an. Les États- Unis ont renoué avec la croissance, en prenant de nouveaux risques, comme la baisse des salaires et un regain de dettes. La Chine a échappé au marasme à coup d’investissements massifs dans les infrastructures et les logements. Les grands pays émergents ont ralenti sans basculer vers la récession.[access capability= »lire_inedits »] L’Europe du Sud s’est stabilisée après avoir retrouvé une compétitivité apparente en déprimant sa consommation et son investissement : mais elle ne pèse plus sur l’activité de son grand voisin français comme entre 2010 et 2013. Or, la courbe de la croissance reste plate. Fin 2013, notre production restait inférieure de 1 % à son pic de l’hiver 2008, la production industrielle était en retrait de l’ordre de 15 %, l’emploi s’était réduit de 700 000 postes environ.

La disparition des locomotives L’organisme d’études privé Trendeo donne, dans un document récent, un tableau d’ensemble de l’économie d’où ressort un point central : hormis le secteur aéronautique et spatial et, à un moindre degré, l’agroalimentaire ou l’industrie du luxe, notre économie nationale n’a plus de locomotives. Les succès d’Airbus, d’ATR, d’Eurocopter, d’Arianespace, de Safran s’inscrivent en contrepoint d’une stagnation ou d’un affaissement de presque tous les secteurs : la sidérurgie ou l’automobile, les transports, les banques et même l’informatique ont cessé de contribuer à la croissance quand ils n’ont pas, au contraire, pesé sur l’activité dans son ensemble. Le secteur dit manufacturier, qui représente l’essentiel de la production industrielle, a plongé après une rémission en 2009. Il a, en quatre ans, perdu 150 000 emplois dont le tiers dans le seul domaine automobile. Quatre éléments permettent de comprendre la grisaille française. D’abord, la faiblesse de notre tissu d’entreprises moyennes. Elle est décisive tant pour la production que pour l’emploi et le montant des exportations. Là où l’Allemagne dispose de deux entreprises moyennes performantes, nous n’en avons qu’une. Mais comment se fait-il que cette faiblesse ancienne produise aujourd’hui des effets négatifs que l’on ne ressentait pas auparavant ? C’est que le modèle économique de l’après-guerre est révolu. Après la guerre, partout en Occident, même aux États-Unis, les grandes entreprises donnaient le tempo de la croissance en investissant, en embauchant et en passant commande auprès d’une armée de fournisseurs. Or, nous sommes passés par étapes à un système complexe, où l’action respective des groupes comme Airbus, General Electric ou Toyota se conjugue avec celle des start-up mais aussi de ces entreprises moyennes, situées entre 500 et 5000 salariés, qui ne restent plus cantonnées à leurs activités traditionnelles et innovent autant, sinon plus, que les grandes sociétés. Ensuite, le repli de la construction. La France, qui connaît un taux de fécondité record en Europe et continue d’accueillir un flux d’immigrés croissant tout en détruisant des emplois, construit de moins en moins. Les entreprises du secteur, parmi les plus performantes du monde, réduisent leurs activités. Les professionnels parlent sans détour de « crise immobilière ». Le constat est d’autant plus consternant que la France a échappé à la bulle immobilière qui a ravagé les États-Unis, l’Angleterre ou l’Es- pagne. Nous n’avons pas à écouler plus d’un million de logements invendus comme nos voisins espagnols. Mais nous nous heurtons au gel des terrains constructibles, à la frilosité des banques, à la tentation récurrente d’instaurer un encadrement administratif des loyers, alors qu’il faudrait infléchir la montée des prix du mètre carré pour les stabiliser. Vient ensuite le dégraissage dans les banques. Faut-il en rire ou en pleurer ? Juste à la veille de 2008, les responsables de communication des grandes banques proclamaient que le plus important gisement d’emplois de l’avenir était chez eux. « Oubliez l’industrie du passé, celle des cols bleus, nous sommes la vraie industrie de l’avenir, celle des cols blancs ! » Le slogan résonne désormais ironiquement : les plans sociaux bancaires se multiplient. Enfin, la stagnation du commerce. Ce secteur joue souvent le rôle d’un amortisseur, car l’emploi y est moins sensible à la conjoncture que d’autres. En 2013, cependant, il a pratiquement cessé de créer des emplois, pour la première fois depuis 2009. On craint désormais qu’il en détruise en 2014.

L’aveuglement des « hollandais » Les Français savent désormais que, en dix ans d’opposition, les « hollandais », ainsi qu’on les appelle dans le Landerneau politique, n’ont rien compris ni rien appris. Hollande, Moscovici, Sapin, Le Drian, Bricq nous infligent les schémas, les stéréotypes et les slogans habituels : « Relever les défis et saisir les opportunités de la mondialisation » ; « S’appuyer sur l’euro bouclier » ;  « Innover, c’est la loi et les prophètes ». Ce galimatias ne fait pas une politique économique et financière. En réponse, il faudrait lever le préalable du coût du travail, soit par la baisse cynique des salaires dans le secteur privé, soit par un réajuste- ment de l’euro. Le premier choix, des plus risqués pour la consommation, semble hors de propos. Nous avons le patronat le plus pétochard du monde. Son cynisme, attesté par ses revendications incessantes adressées à un État exsangue, se conjugue avec sa couardise. Tandis que les patrons grecs, portugais et espagnols ont ramené les salaires des entreprises à des niveaux de combat, tandis que les patrons américains et anglais ont profité de la récession pour faire passer une nouvelle érosion des salaires, nous gardons effective- ment le coût du travail le plus élevé au monde, avec le belge et le suédois. Le deuxième choix est interdit par l’Allemagne, qui nous tient bien serrés dans la nasse de l’euro surévalué. La grande chancelière fait le pari que les dirigeants français d’aujourd’hui ou de demain, dévots de l’euro et zélotes de l’entente franco-allemande, n’ose- ront pas défier son autorité. Il suffi- rait pourtant de dire à la Berlinoise, « les yeux dans les yeux », que la France détient deux types d’armes nucléaires : sa force de dissuasion et sa capacité d’initier le démembrement de l’euro. « Toutes les options sont sur la table, Madame la chancelière. Il dépend de vous que l’euro soit ramené à un taux acceptable par les partenaires de l’Allemagne ou jeté dans les oubliettes de l’histoire économique. Où va votre préférence ? » Les « hollandais » ont fait un troisième choix : celui de réduire de façon indiscriminée le coût du travail, dans tous les secteurs, y compris ceux qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Ils projettent de réaliser en trois ans 50 milliards d’euros d’économies pour gager une réduction des charges patronales. Partons alors du principe qu’ils parviendront à les réaliser et que les employeurs bénéficieront de l’avantage corrélatif. Rien ne serait réglé dans le fond. La baisse de charges envisagée ne représenterait guère plus de trois à quatre centimes sur la parité de l’euro. Elle octroierait un profit d’aubaine de plus de 35 milliards d’euros aux entre- prises qui se contentent de répondre à la demande locale. Et le risque est considérable de voir apparaître une brèche irrémédiable dans les comptes publics si l’on ne parvient pas à définir et appliquer les économies projetées.

C’est pourquoi il faut insister sur la charge indue, invisible, constituée par un euro trop fort, dénoncé par les dirigeants du secteur aérospatial qui est pourtant notre secteur d’avant-garde[1. Nous faisons référence au président du Groupement des industries françaises de l’aéronautique et de l’espace et au patron d’Arianespace.]. Nous ne prétendons pas cependant qu’il faudrait s’en tenir à une baisse de la monnaie. Les PME dynamiques se heurtent à la politique de crédit des banques, tout comme le secteur du logement. C’est là un obstacle dont on ne parle pas dans les grands médias. Or, nous avons la faculté de lever ce verrou. Même avec un euro maintenu, la Banque de France aurait encore le pouvoir de créer de la monnaie à ses guichets ! Qui le sait ? Elle dispose, comme toutes les banques nationales de la zone, des « ELF » – pour Emergency Loan Facilities – qui lui permettraient d’offrir quelques dizaines de milliards d’euros à taux très bas, confiés à des banques commerciales sélectionnées au préalable, afin d’irriguer le tissu d’entreprises moyennes et les acteurs de la construction. Mais pour cela, il faudrait que la vue ait été rendue aux aveugles.[/access]

*Image : Soleil.

Crimée : Poutine secoue le grand échiquier européen

crimee russie ukraine

Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum d’hier est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » et un Occident soucieux de la canaliser.

Éditorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups »  diplomatiques et militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre-éclair contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans cet affrontement. De leur côté, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.

De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, estime que les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie. Dans cette optique, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent favoriser l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ».« Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Dès 1997, le géostratège prévoyait : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membres de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »

L’influence de Brzezinski sur l’administration américaine est aujourd’hui sujette à débats. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies vis-à-vis de la Russie. Il y a une dizaine d’années, Brzezinski recommandait d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, – composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»

Loin d’affaiblir son pouvoir, Poutine a rappelé avec la Crimée une idée oubliée en Europe  : les frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe. Or, Poutine a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.

Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèlent surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis… et l’Asie. Plus que jamais, l’UE est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. La récente crise de Crimée donnera-t-elle conscience à l’Europe que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne se définissent pas seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous » ?

 *Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21540919_000145.

Delacomptée, l’art du souvenir

ecrire delacomptee proust

On n’ignorait pas l’art discret déployé par Jean-Michel Delacomptée, depuis quelques décennies, pour faire parler d’éminents personnages du Grand Siècle, Saint-Simon et Bossuet, ou même du précédent, La Boétie et Ambroise Paré, et faire luire à travers eux quelques époques mal connues. Mais on était moins habitué que l’écrivain évoque directement sa propre vie, sans doute parce qu’il appartient à cette catégorie rare qui préfère se dissimuler derrière les autres pour croître sous leur ombre. Ici, dans Écrire pour quelqu’un, c’est donc son père qui, à partir d’une vieille photo jaunie retrouvée où, enfant, dans la rue, il lui tient la main et lui glisse comme un secret à l’oreille penchée, est d’apparence le sujet et le récipiendaire de la narration. D’apparence seulement, parce que derrière la figure de ce père représentant auprès des libraires, de ce père myope et albinos, modeste petit bourgeois doué des qualités qu’un fils prête habituellement à son géniteur, la droiture, la justice et la force tranquille, se dissimulent d’autres personnages qui peut-être sont eux-mêmes aussi les destinataires de ce récit. Écrire pour quelqu’un, certes, mais pour qui ?[access capability= »lire_inedits »]

J.-B. Pontalis au premier chef, dont ce livre constitue le dernier volume, posthume, de la collection qu’il dirigeait, « L’Un et l’autre » ; « Jibé », révéré par l’auteur qui semble lui devoir presque tout de sa destinée d’écrivain et dont la science psychanalytique est convoquée précisément pour cerner la question paternelle. Il y aussi Proust, Marcel plutôt, motif revendiqué dont la Recherche constitue comme le patron gigantesque de ce petit livre, Marcel rappelé dans les salons du Grand Hôtel de Cabourg où l’auteur va gîter pour assister à l’enterrement du père – encore une fois – d’une femme qu’il admira enfant quand, jeune fille, elle était sa voisine.  Ce livre constitue, en réalité, un précis de l’art du souve- nir : on y voit l’auteur se débattre avec la nécessité d’évoquer ce qui a forgé son enfance, cette banlieue qu’il nomme S., années 1950 et 1960, quand la route était encore un chemin de terre, que le peuple qui y habitait n’avait pas encore hérité de cette uniformité qui lui tient aujourd’hui lieu d’identité.

Mais en plongeant dans ce passé, Delacomptée, ou le narrateur de son livre, n’ignore pas quel piège et quelle chausse-trape l’y attendent, ni quelle facilité mélancolique recèle l’évocation d’une autre France, celle d’avant, celle que l’enfance honore et glorifie et que la candeur pare des atours du bonheur virginal. Le livre entier est un combat contre cette tentation de l’hommage facile à un temps révolu, de l’adulation évidente des pères et, en même temps, un refus de ce vertige dont parle Alain Finkielkraut, celui qui nous ferait regarder le passé de haut, avec la bonne conscience des êtres supérieurs qui sont arrivés quelque part. Délicat, subtil équilibre, entre besoin de trouver et de raconter des racines, même banlieusardes, c’est-à-dire peu racinées, comme dirait Péguy, et nécessité de continuer dans le temps présent, Écrire pour quelqu’un ne livre pas le fin mot de l’énigme, à moins que ce quelqu’un soit l’auteur lui-même, qui ait besoin de ce discours pour continuer d’exister.[/access]

Jean-Michel Delacomptée, Ecrire pour quelqu’un, Gallimard.

*Photo : Hammonton Photography.

Name-dropping n°4

authier besson vanity fair

Ondine Millot : Il y aurait trop de livres dans les librairies. Rectifions : trop de mauvais livres, romans calibrés, fast bouques ou traités sur le bonheur. Ils font déborder les piles, nous détournent des pépites qu’ils cachent. Ainsi, l’an dernier, Sylvia Bataille, d’Angie David, flânerie biographique autour de la muse et épouse de Bataille et Lacan, n’a pas eu l’écho mérité. Tout comme L’amour à mort, des textes d’Ondine Millot illustrés par Angel Di Marco. Un volume rouge sang, au plus près des passions mortelles, édité chez Steinkis. L’amour, dans ces histoires vraies, n’est pas enfant de bohème : plutôt un chien de l’enfer. Avec Luc Le Vaillant, Bayon et Eric Dahan, Ondine Millot est une des meilleures plumes de Libération. Et une raison exquise pour souhaiter que le journal du triste Bourmeau, en état critique, ne crève pas.

Patrick Besson : Une année qui commence avec deux recueils d’articles de Patrick Besson, c’est extra. Un roman, Clara Bruti, était également annoncé : « En 2060, atteinte de la maladie d’Alzheimer, l’ex top-modèle et chanteuse Clara B décide d’écrire ses mémoires… » Penser à demander à Patrick, lors d’un prochain déjeuner au Lotus ou au Tournon, ce qu’il en est. En attendant, nous lisons Mes vieux papiers, reprise de Folks, qu’avait jadis édité le regretté Jean-Paul Bertrand. Entre les écrivains chouchous de Besson et ses têtes de Turc, un portrait de Béatrice Dalle nous plonge dans les salles obscures et dans les presque mille pages de Premières séances, intégrale des critiques cinématographiques données par Besson, entre 2000 et 2009, à VSD – alors dirigé par Franck Maubert. Qu’il nous parle des films qu’il a vus, tout comme quand il livrait son Plateau Télé ou quand il n’en fait qu’à sa fête en signant l’éditorial d’un hebdomadaire – Au Point -, Besson tient avant tout le journal de ses jours et de ses nuits. Des nôtres aussi, d’ailleurs. Il est le plus brillant des mémorialistes. Ses chroniques sont notre recherche du temps perdu. On attend la suite.

Virginie Mouzat : Vanity Fair, comme Lui, c’est presque toujours bien. Des photos – Romy ou Kate Moss en couverture – et des mots d’écrivains, notamment ceux de Jean-Jacques Schuhl, qui a offert de ses nouvelles – excellentes – aux deux magazines. On retrouvera « Un dernier amour d’Andy Warhol »,  « Le mannequin dans la vitrine » et « La cravache » dans Obessions, à paraître début avril chez Gallimard. Le seul reproche que l’on pourrait adresser à la publication dirigée par Michel Denisot : Virginie Mouzat n’y écrit pas assez. Elle nous enchantait, dans Le Figaro, avec ses chroniques de mode. Nous n’attendions la fashion week que pour ses mots sur les collections. Ou presque : les parures de Carine Roitfeld étaient un autre plaisir. On en profitait également pour relire, rituel immuable, ses deux romans, parus chez Albin Michel : Une femme sans qualité et La vie adulte. La rareté des mots de Virginie a peut-être une explication : elle est en train de finir sa prochaine fiction. Ce que nous espérons.

Renaud Matignon : C’était notre rendez-vous du jeudi : Renaud Matignon dans Le Figaro littéraire. Qu’il encense ou qu’il dézingue « façon puzzle », que nous soyons d’accord ou pas avec lui, nous attendions son feuilleton. Constance de Bartillat et Charles Ficat ont eu l’excellente idée de rééditer La Liberté de blâmer, sélection des critiques de Matignon. L’ouvrage était épuisé ; il manquait aux fêlés de littérature. A chaque page, on a envie de souligner des formules. Sur Duras ou Nabe, Matignon fait mouche. Son long portrait de Jacques Laurent est un bijou. Il aime Sagan, puis remarque une certaine fatigue chez l’éternel « charmant petit monstre ».  Des fielleux lui reprochaient de n’avoir jamais écrit de « vrai livre ». Achevant notre lecture de La Liberté de blâmer, on repense à une formule de Patrick Besson : « Il me demande comment on écrit un livre. Je lui explique que c’est simple : on découpe les articles qu’on a publiés dans les journaux et on les rassemble à l’aide d’une agrafeuse. » Renaud Matignon, écrivain mort en 1998, nous manque.

Christian Authier : Longtemps, nous avons acheté des journaux pour retrouver les écrivains qui y tenaient salon. Besson écrivait partout ; Bernard Frank avait ses colonnes dans Le Nouvel Observateur ; Beigbeder faisait entrer la littérature dans les pages people de Voici ; Bertrand de Saint-Vincent invitait Berthet au Quotidien de Paris ; on en oublie. Qui lire aujourd’hui, alors que les écrivains ont été chassés de la presse ? Christian Authier, ici et là, dans L’Opinion indépendante surtout. Il vient de publier un roman, Soldat d’Allah, chez Grasset. S’inspirant de la trajectoire des membres du « Gang de Roubaix », Authier signe le tableau très noir d’un Occident en lambeaux et d’une poignée d’hommes qui s’y sont égarés. Les années 90 sont grises et tâchées de sang. Dans le Nord de la France ou sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, les morts se ramassent à la pelle. Les illusions, ce qu’il en reste, se perdent définitivement. Ne quittant jamais le théâtre des opérations, la langue d’Authier, tendue et précise, braconne souvent du côté de la mélancolie. Il touche alors, pleine cible, le cœur de chacun. Son Soldat d’Allah n’est pas prêt de nous lâcher.

Marli Renfro : Le destin des starlettes, souvent, est tragique. Célébrité subite, comme une petite mort. Les exemples ne manquent pas. Nous pensons à Lindsay Lohan, à l’affiche de The Canyons, avec sa robe noire, son bikini rouge, ses escarpins et sa voix de fumeuse sensuelle. Pour retrouver une starlette, lire La fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith, publié par Denoël. Graysmith nous dit tout sur Marli Renfro, mannequin assassinée en 1986. Sans le savoir, chacun connaît Marli. Elle a servi de doublure à Janet Leigh dans la scène de la douche de Psychose. Elle a également tourné pour Coppola, été une des « Bunnies » de Hugh Heffner. Son meurtrier s’appelait Sonny Busch. Il ressemblait à Anthony Perkins. Graysmith, qui avait déjà enquêté sur le « tueur du Zodiaque », offre à Marli Renfro le plus beau des tombeaux. Ses rêves de jeune fille le méritaient.

Benoît Sourty : Nous avions failli manquer Angie David et Ondine Millot, il ne faudrait pas passer à côté d’un mince premier roman : Crache les cuisses, de Benoît Sourty. C’est chez Fayard et c’est une histoire qui, selon les moments, nous enlace et nous cogne. Sourty maîtrise les faux-semblants du récit, nous ramenant sans cesse au plus près de son héroïne. Dans la tête de la jeune femme, on devine une fêlure. Elle reçoit des mèles mystérieux. Une romance virtuelle est-elle en train de naître ? Rien n’est sûr. Il s’agit d’être attentif à ses éclats d’âme. Crache les cuisses est un texte à vif. Un avertissement : Prendre garde aux brûlures. Il y a des flammes, parfois, qu’il est précieux de ne pas connaître.

 *Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30050376_000010.

L’étrange destin du docteur Kelley

11

goring nazi kelley

1. De Berkeley à Nuremberg.

Rien ne prédisposait le docteur Kelley à devenir le psychiatre de Göring et des criminels nazis jugés à Nuremberg. Il avait reçu son affectation le 4 août 1945 et n’avait aucune expérience en la matière. C’est à l’université de Berkeley que Douglas Kelley entreprend ses études de médecine qu’il achèvera à l’université de Columbia. Ce jeune psychiatre se distingue de ses confrères par une forme de curiosité excentrique qui l’amène à s’intéresser à des sujets aussi insolites que l’effet de la pleine lune sur les malades mentaux, la sensibilité à la consommation d’alcool et les tours de magie comme forme de thérapie pour redonner confiance à ses patients. En 1942, il publie un ouvrage, La Technique du Rorschach, où il compare les données issues du célèbre test au découpage d’une part de tarte : « Comme le sait tout mangeur de tarte, une fine tranche donne une bonne idée de ce que vaut la totalité de la tarte. » Il est également fasciné par la sémantique générale de Korzybiski, auteur de l’aphorisme « La carte n’est pas le territoire », qu’il veut adapter à la psychiatrie. Avec des dons aussi variés et un humour raffiné, Douglas Kelley ne pouvait que séduire une riche héritière américaine, ce qu’il ne manqua pas de faire.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire aurait pu s’arrêter là, s’il n’avait été envoyé en Europe avec le grade de capitaine. Son efficacité et sa bonne humeur l’amenèrent à exercer des responsabilités de plus en plus en plus importantes jusqu’à celle qui allait lui valoir la célébrité : évaluer les conditions mentales des 22 criminels nazis prisonniers à Nuremberg. C’était à ses yeux une mission en or et le docteur Kelley voulut à tout prix découvrir s’il existait ou non une « personnalité nazie ».

2.      Hermann Göring, un charmeur mégalomane.

Un historien américain, Jack El-Hai, a retracé les investigations du docteur Kelley à Nuremberg d’après des archives inédites. Il en a tiré un livre : Le Nazi et le Psychiatre (éd. Les Arènes). Les rapports entre Douglas Kelley et Hermann Göring, alors âgé de 52 ans, apparaissent teintés d’une forte ambivalence. Le nazi, qui parlait couramment l’anglais et accueillait chaque jour Kelley avec un large sourire, faisait preuve d’une exceptionnelle assurance et multipliait les blagues sur les dignitaires du Reich, Hitler compris. Un jour, Kelley lui demanda ce qu’il pensait de la théorie sur l’infériorité des non-aryens. « Personne ne croit à ces balivernes », lui répondit-il. Lorsque Kelley lui fit observer que ces balivernes avaient causé la mort de près de 6 millions d’êtres humains, Göring lui rétorqua : « Eh bien, c’est que c’était de la bonne propagande politique… »  Autant Kelley est impressionné et troublé par Göring, autant il est abasourdi par la médiocrité et la lâcheté des théoriciens du nazisme. Alfred Rosenberg, le philosophe officiel, est un monomaniaque capable de faire dévier n’importe quelle conversation vers une apologie de la pureté raciale, sans avoir la moindre conscience des limites et des falsifications de sa pensée. Quant à Julius Streicher, même les autres prisonniers refusent de partager sa table, considérant qu’une Allemagne sensée l’aurait depuis long- temps envoyé à l’asile psychiatrique. Bien sûr, ni Rosenberg ni Streicher – contrairement à ce qu’ils affirmaient – n’étaient capables de reconnaître un juif d’un aryen. Parmi les autres détenus, seul  l’amiral Karl Dönitz donne l’impression d’un homme parfaitement normal. Kelley se trouve dans une situation singulière : à l’aide d’une batterie de tests psychologiques, il est seul en mesure d’évaluer le psychisme et les capa- cités intellectuelles des anciens maîtres du Reich, mais sans trop savoir pour qui il travaille – pour les prisonniers ou pour les juges. Chacun s’accorde à reconnaître qu’il exerce sa mission avec précision et diligence, mais dans le flou le plus total. Pour un psychiatre, dira-t-il plus tard, la prison de Nuremberg était le meilleur des terrains de jeu. Il déchantera vite : contrairement à son hypo- thèse de départ, Kelley s’aperçoit qu’il n’existe pas de « virus nazi », commun à tous les accusés. Aucun des grands dignitaires du Troisième Reich ne présente de symptômes de maladie mentale ni de troubles psychiques avérés. Ce ne sont ni des monstres ni des automates dépourvus d’âme et de sentiments et, plus troublant encore, leur quotient intellectuel s’avère nettement supérieur à la moyenne. Dans leur cellule, ils lisent Goethe et les romantiques allemands, à la grande surprise de la bibliothécaire américaine.  À regret, Kelley arrive à la conclusion que des individus sensés et sensibles sont capables de se transformer en criminels de guerre. Il ne distingue que deux traits de personnalité communs à tous les accusés de Nuremberg. Le premier, c’est l’énorme énergie qu’ils ont déployée : tous étaient des bourreaux de travail, avant de devenir des bourreaux tout court. Le second est qu’ils se concentraient sur les résultats de leurs efforts sans se soucier des moyens à employer. Autre surprise : ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux et, lorsque c’était le cas, ne s’appréciaient guère. Là où Kelley imaginait une clique soudée, il a plutôt l’impression d’avoir affaire aux différents directeurs d’une grande entreprise, orphelins de leur PDG unanimement regretté.  Ce qui distingue Kelley d’Hannah Arendt et de ses analyses sur la « banalité du mal » développées lors du procès d’Eichmann, c’est que, pour lui, les dirigeants nazis ne faisaient pas qu’obéir aux ordres venus d’en haut. Ils tenaient pour extraordinaire le rôle qu’ils avaient joué. Ce qui était en jeu, à leurs yeux, s’inscrivait dans le cours même de l’évolution humaine. Ils étaient seulement en avance sur l’inéluctable : l’instauration universelle d’une biocratie, seule en mesure de répondre aux aspirations de l’humanité. Le docteur Douglas Kelley, en bon démocrate américain, n’avait jamais soupçonné qu’il y a dans toute vie, comme dans toute société, un moment où l’injustifiable l’emporte et où l’irrationnel réclame son dû.

3.      La course à la mort.

De retour aux États-Unis, Kelley juge naïve toute forme d’optimisme et se convainc que, dans l’Amérique d’aujourd’hui, « il n’y a pas grand- chose qui pourrait s’opposer à l’établissement d’un régime nazi ». Certes, il connaît la gloire avec son ouvrage 22 Cellules à Nuremberg. Certes, il multi- plie les conférences et les émissions de télévision. Certes, il est sollicité par Hollywood et collabore avec Nicholas Ray. Certes, il enseigne la criminologie dans plusieurs universités prestigieuses. Certes, il est entouré par sa famille. Certes, il lutte contre les dérives totalitaires aux États-Unis, proposant même de refuser l’entrée du territoire américain aux visiteurs étrangers susceptibles de propager des idéologies extrémistes. Mais il n’est plus le même : alcoolique, coléreux, tourmenté, tyran- nique avec son entourage, c’est un être torturé qui se suicidera dans une mise en scène sordide sous les yeux de ses enfants le jour de l’an 1958, en fin d’après-midi, à côté de l’arbre de Noël. Alors même qu’il disposait d’armes à feu, il absorbe du cyanure, comme l’avait fait Göring, ce qui entraîne l’une des pires agonies que le corps humain peut subir. Un chroniqueur rappellera cyniquement, à sa mort, l’une de ses déclarations : « La vie professionnelle d’un psychiatre dure environ quinze ans. Ensuite, soit il devient fou, soit il se suicide. » Le concernant, le pronostic s’est peut-être avéré doublement exact.[/access]

*Photo : Hermann Göring (wiki commons).

Ce passé qui me fait tenir debout

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.

Tous à poil au Liban, Alzheimer, lancer de nains…

7
jeu nains lancer

jeu nains lancer

Tous à poil, au Liban aussi

Miracle du monde mondialisé : une skieuse libanaise a défrayé la chronique lors des récents Jeux olympiques d’hiver. Un buzz planétaire que la slalomeuse Jacky Chamoun, 22 ans, ne doit pas uniquement, hélas pour elle, à ses exploits sportifs.

En pleins Jeux de Sotchi, une vidéo a surgi sur la Toile montrant la belle athlète seins nus, dans la station libanaise de Faraya, le spot de neige préféré de la bourgeoisie beyrouthine. Horreur et damnation ! La ravissante Jacky a beau répéter que les images incriminées n’auraient jamais dû quitter la caméra de leur auteur, l’emballement médiatique démarre. Très en pointe du parti des prudes, le ministre libanais des Sports, Fayçal Karamé, crie au scandale et diligente une enquête interne de la Fédération de ski afin, dit-il, d’éviter que soit « entachée » l’image du Liban, et pour « protéger la sportive»… Tartuffe, es-tu là ?

L’affaire suscite une vague d’indignation populaire, mais pas exactement celle qu’attendait le ministre. Un élan de solidarité déferle sur Internet, avec, par exemple, la création d’un groupe Facebook appelé « I’m not naked », pour rigoler de la pudibonderie gouvernementale. On y voit toutes sortes de skieurs amateurs poser en petite tenue, leurs Moon Boots et bonnets ne cachant guère les objets du délit.

Résultat, à défaut de médaille olympique − elle n’a fini qu’à la 47e place du slalom de Sotchi − Jacky a brillamment remporté la bataille de la com’ et finit blanchie de tout soupçon d’activités pornographiques.[access capability= »lire_inedits »] Moins heureux, l’enquiquineur de ministre des Sports a perdu son maroquin à l’issue du dernier remaniement. Comme quoi, tout arrive au Liban, même des miracles, le moindre d’entre eux étant qu’un zigue comme moi se soit intéressé au ski, alors que son balcon du premier étage lui donne le vertige. Et puis surtout, grâce à Jacky, et à la vogue actuelle du fact checking, on peut enfin glisser légitimement dans Causeur une photo de petite femme nue.

 Daoud Boughezala

 

Une Pythie moderne

La maladie d’Alzheimer efface nos souvenirs à la façon d’un aspirateur en partant des plus récents pour atteindre progressivement les plus anciens. On dit que c’est un « triple naufrage », pour le patient, l’entourage et la société. On préfèrera le terme de « voyage », moins dramatique, qui peut contribuer à soulager l’entourage. Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites, qui voulait positiver la maladie, parlait du service que les malades peuvent rendre à ceux qui les soignent en leur révélant des vérités qui les dépassent.

J’ai reçu un jour en consultation une voyante qui était malheureusement atteinte d’une maladie d’Alzheimer avancée. L’oubli du passé n’affectait cependant en aucun cas sa mémoire du futur et ses capacités prédictives demeuraient prodigieuses : sa clientèle n’avait jamais été aussi développée et l’on y relevait nombre de célébrités, artistes ou hommes politiques, inquiets de l’accueil d’une future production ou du résultat de prochaines échéances électorales.

Chacun y trouvait son compte, relevant dans les conseils énigmatiques de la sibylle une réponse à ses désirs et à ses attentes, recréant ses paroles en les répétant avec les mêmes mots, mais transformés par la projection de leur personnalité et de leurs espérances, donnant une cohérence apaisante et salvatrice au chaos dans cette oeuvre ouverte que constitue un oracle.

C’est en ce sens qu’une oeuvre d’art est semblable à une prophétie, une révélation, pour celui qui la contemple et se projette à l’intérieur. C’est aussi dans cette optique que l’on peut parfois considérer la maladie d’Alzheimer non comme une malédiction mais comme une élection, cela étant valable pour d’autres affections neuropsychiatriques.

 Pierre Lemarquis

 

 

Les journalistes, ces grands enfants ? 

Cette fois-ci, nous sommes en mesure de vous l’annoncer : oui, la théorie du genre entre à l’école. De journalisme. C’est l’une des bouleversantes novations du projet de loi sur l’égalité femmes-hommes, adopté le 28 janvier en première lecture à l’Assemblée. Son article 16 bis prévoit en effet que « les formations à la profession de journaliste […] comprennent un enseignement sur l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les stéréotypes, les préjugés sexistes. » On respire déjà mieux, non ? On savait que les jeunes cerveaux étaient la priorité des ministres préposés à la fabrication de l’homme nouveau. Pas fous, ils entendent aussi enrôler les journalistes pour modeler les reins et les coeurs. Les enfants et les journalistes, esprits influençables et influents, seraient donc les deux bataillons d’élite de la guerre déclarée contre les vieux stéréotypes fondés sur l’idée que l’on est homme ou femme.

Non, je n’exagère pas. La conscientisation de la profession est l’objectif explicite de Marie-Anne Chapdelaine, la députée PS d’Ille-et-Vilaine à l’origine de ce fameux article 16 bis, qui l’explique de façon limpide : « Il ne s’agit pas de stigmatiser telle ou telle profession : il s’agit au contraire de viser celle dont l’audience donne capacité à former l’opinion et à être prescriptive de représentations publiques, afin qu’elle soit sensibilisée à un degré très élevé. »

Sauf que chercher à endoctriner les journalistes par la loi est un peu périlleux. C’est qu’ils sont susceptibles. S’ils aiment bien donner des leçons, ils détestent en recevoir. D’ailleurs, la Conférence des écoles de journalisme s’est fendue d’un communiqué indigné où elle appelle les sénateurs à supprimer l’article litigieux. Mais surtout, cette censure légale est totalement inutile. Sensibiliser les jeunes journalistes aux dogmes progressistes en vogue, c’est un peu comme donner des cours de judo à Teddy Riner ou apprendre le caté au pape François …

Eugénie Bastié

 

Jeu de nains, jeux de vilains

Dans deux cents ans, les historiens qui se pencheront sur notre siècle retiendront du mois de février 2014 la formidable mobilisation populaire en faveur d’un chaton, nommé Oscar, qui a atteint la notoriété planétaire après avoir été victime d’un internaute « lanceur de chat ». La Justice s’est mobilisée et le tortionnaire a été écartelé en place publique, à moins qu’il ait été empalé en direct sur YouTube, je ne sais plus. Je sais en revanche que ce genre de maltraitance a été une pratique en vogue dans toute l’Europe. Le lancer de renard était fort prisé à la cour de Prusse jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis, il a rejoint le javelot à deux mains et la nage avec obstacles dans la longue liste des sports disparus.

La modernité, elle, a inventé, le lancer de nain. Née aux États-Unis, cette attraction, qui se pratique essentiellement dans les boîtes de nuit genre Macumba Club du Minnesota, consiste à envoyer le plus loin possible un… heu, pardon, une « personne-de-petite-taille » coiffée d’un casque ad hoc.

Ce sport se pratique de manière plus ou moins organisée dans divers pays, notamment anglo-saxons. Les projectiles humains sont bien sûr consentants. Et en redemandent. Heureusement, la France est terre de dignité. Le lancer de nain y a donc été interdit.

Hélas, cette prohibition a gâché la vie de nombreux performeurs. Le quotidien Vosges Matin a récemment publié un portrait intitulé « Petite taille et grande rancoeur». Manuel W., de Sarreguemines, y dit toute son amertume : il se morfond depuis que le Conseil d’État a fait interdire son métier, le lancer de nain, en 1995, pour « atteinte à la dignité humaine ».

La récente décision de cette même haute juridiction au sujet du spectacle de Dieudonné, s’appuyant sur « sa » jurisprudence, n’a fait que rouvrir la plaie. « À raison de trois spectacles par semaine en moyenne, Manuel W. sillonnait alors la France et les hôtels de long en large, drainant, par sa notoriété, la foule de curieux venue le voir se faire projeter contre des matelas avec son 1,18 m et son poids de mouche. » Jadis, explique-t-il, c’était la gloire.

Depuis, c’est l’ennui. On compatit volontiers. Mais quand c’est de dignité humaine qu’il s’agit, est-il bien raisonnable de ramener le problème à sa petite personne ?

 François-Xavier Ajavon

 

Moins d’ouvriers, plus de prolétaires

Dans Le Monde du 15 février, Florence Aubenas nous fait découvrir le « pays des gosses qui font des gosses ». Ça se passe à deux heures de route de Paris, en Thiérache, dans l’Aisne. Dans ce coin autrefois ouvrier surnommé « Chômeurland » par ses propres habitants, de plus en plus de lycéennes voire de collégiennes se lancent dans des maternités précoces. On sent bien que notre consoeur, qui en a pourtant vu d’autres, est interloquée. Même le responsable de la Fédération des centres sociaux de l’Aisne, pourtant natif du coin et vétéran de « missions humanitaires dans des contrées déchirées », est sidéré face à cette abondante gestation adolescente. Le plus étrange étant que les jeunes mères interviewées ont toutes l’air de bien vivre leur situation. L’une d’elles résume son choix de façon limpide : « À une époque, les filles comme nous devaient se cacher, la honte. Aujourd’hui, c’est l’inverse : on compte pour quelque chose quand on a un enfant. »

Ces jeunes filles qui ne croient guère à l’utilité des études et des diplômes, se bricolent des apprentissages plus rudimentaires. Ainsi ces ados-mères se retrouvent chez McDo, où l’on peut échanger entre filles et éduquer les bambins, comme jadis à côté du puits ou du lavoir : « Les mères sérieuses viennent ici, c’est éducatif. Manger un hamburger proprement, ça doit s’apprendre tout petit », soutient l’une d’elles. Et pourquoi pas ?

Quant à la famille, elle est multi-générationnelle : les jeunes mamans envisagent cette institution comme la continuité de l’adolescence, sous le toit de leurs propres parents. Les pères adolescents sont réduits au rôle de géniteurs : bonjour, au revoir et merci !

Pour le lecteur amateur d’histoire, ce reportage en Thiérache est aussi un voyage dans le temps. Dans la République romaine, les citoyens les plus pauvres, exemptés d’impôts et qui n’avaient que leurs enfants (proles, en latin) comme biens à déclarer étaient appelés proletarii, « ceux qui ne possèdent que leurs enfants ». Au milieu du XIXe siècle, Karl Marx a donné une nouvelle signification à ce terme : ses prolétaires à lui ne possèdent que leur force de travail − ce qui ne les empêchera pas de devenir bientôt dictateurs. Le sens de l’Histoire étant volage, aujourd’hui, c’est le retour à l’étymologie originelle, les bras des pauvres n’ayant plus d’autre vocation que tenir un bébé…[/access]

Gil Mihaely

*Photo: DR.

Ukraine : les contorsions de l’Occident

268
ukraine crimee poutine russie

ukraine crimee poutine russie

On ne parle plus que de ça. Depuis un mois, le sort des Tatars de Crimée et la situation des opposants rassemblés place Maïdan à Kiev n’ont plus de secret pour le téléspectateur assidu des chaînes infos hexagonales. L’éviction du président corrompu Ianoukovitch suivie de la libération de l’ancien premier ministre Timochenko, ordonnée par le Parlement, ont gonflé les voiles du romantisme révolutionnaire, sans que les apologètes de la séparation des pouvoirs n’y trouvent à redire. Pourtant, sans même mentionner les nostalgies pro-nazies du tiers des nouveaux ministres, il y a quelque chose de constitutionnellement pourri dans la transition ukrainienne.

Jacques Sapir a magistralement relevé le paradoxe occidental face aux velléités indépendantistes de la Crimée. De deux choses l’une, soit l’on estime que la destitution de Iakounovitch par la Rada ukrainienne le 22 février tient du légitime renversement démocratique, auquel cas l’ordre constitutionnel existant n’a plus cours, ce qui autorise chacune des régions du pays à exercer son droit à l’autodétermination. En ce cas, il n’y a plus d’intégrité territoriale qui tienne. Soit l’on qualifie le changement de pouvoir de coup d’Etat, Iakounovitch ayant été démocratiquement élu en surfant sur le mécontentement populaire qui balaya une Révolution orange tout aussi corrompue que lui-même, auquel cas les diplomaties occidentales n’auraient pas dû reconnaître le nouveau gouvernement ukrainien. Bref, l’indignation face au référendum criméen ou la romance avec les nouvelles autorités de Kiev, il faut choisir.

A fortiori si les soupçons émis par le très sérieux Guardian (qui est le quotidien libéral de gauche de référence au Royaume-Uni, pas le journal intime de Thierry Meyssan !) se révélaient fondés : des snipers postés place Maïdan auraient exécuté froidement des dizaines d’opposants pacifiques à la seule fin de provoquer la chute de Ianoukovitch en semant le chaos. Ces agents provocateurs ont-ils été appuyés par l’Union européenne et des ONG américaines « pro-démocratie », comme le laisse entendre une conversation téléphonique entre la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton et son homologue estonien ? Je suis généralement hermétique aux théories du complot mais le silence des principaux intéressés, qui se gardent bien de commenter cette compromettante pièce à conviction, laisse pour le moins songeur…

Dans les esprits de nos gouvernants, la guerre froide n’est jamais loin. Quand bien même le système anti-missiles dirigé contre la Russie se trouve à l’Ouest et les pacifistes à l’Est, le fantasme de l’ogre russe hante les consciences occidentales pavlovisées. Avec trois décennies de retard, on nous rejoue le refrain de l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des nationalistes ukrainiens reprenant le rôle des jihadistes soutenus par l’Occident. C’est oublier que l’Histoire ne repasse jamais les plats. Outre la nature intrinsèquement russe de la Crimée, qu’un oukase de Khrouchtchev rattacha arbitrairement à l’Ukraine en 1954, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devrait convaincre les grands démocrates occidentaux du bien-fondé du souhait de rattachement à la Russie exprimé par 93% des criméens. Que l’immense majorité des habitants de Simferopol, Yalta et Sébastopol préfère fraterniser avec les troupes russes stationnant dans la région plutôt que de miser sur le renouveau démocratique de Kiev devrait nous interpeller. L’une des premières mesures votées par l’assemblée révolutionnaire post-Maïdan fut la reconnaissance de l’ukrainien comme unique langue officielle, au mépris de millions de russophones, et des minorités hongroises qui font la richesse du berceau historique de la Russie. Les Ukrainiens de l’Est, déjà victimes d’une ukrainisation linguistique et culturelle à marche forcée sous les années Ioutchenko, ont parfaitement compris le message : les ultranationalistes jacobins souhaitaient les mettre au pas, sinon les éliminer.

Il y aurait certes beaucoup à dire sur la caste politique qui occupe le Kremlin. Vladimir Poutine a fait la fortune des oligarques, pendant que ses citoyens s’appauvrissaient, l’activité économique stagnant en dehors de Moscou et des zones d’extraction du gaz ou du pétrole. Son modèle de développement ultraproductiviste doit sans doute davantage à l’URSS que sa conception du pouvoir et des relations internationales héritée du XIXe siècle. Si la dictature poutinienne était si insoutenable, laissant toutefois quelques sémillantes journalistes télévisées et des dizaines de milliers de manifestants s’opposer à l’annexion de la Crimée, l’aspiration des Ukrainiens de l’est à rejoindre le grand frère russe n’en serait que plus confondante. À Sébastopol comme à Donetsk, les gens n’en peuvent mais. Ils voient leur salut dans le supposé joug poutinien et rêvent de recouvrer emplois et dignité. Faut-il les en blâmer ?

*Photo : Max Vetrov/AP/SIPA. AP21540919_000155.

Quand Edwy Plenel se prend pour Zorro

43

Je préfère la douce schizophrénie des fumeurs d’opium ou de cannabis à la féroce paranoïa d’un Edwy Plenel qui ne jouit que de voir ses ennemis politiques guillotinés par les médias au nom d’idéaux de justice et de vertu qui le rendent d’emblée suspect à mes yeux : la vertu suprême qu’il bafoue est l’indulgence, voire le seul principe qui permet aux hommes de se supporter : le principe d’indifférence.

Ces justiciers autoproclamés n’existent que dans la traque des puissants, fatalement corrompus. Ce sont des fanatiques comme l’Église catholique en a produit sous l’Inquisition et le communisme au siècle passé dans ses diverses versions. Ils rêvent de convertir au Bien l’humanité en se gardant d’envisager que rarement de bonnes intentions ne causèrent autant de dégâts. Ils ne se doutent même pas que la vertu est un vice comme les autres – et parfois pire que tous les autres.

Quand elle permet à la mégalomanie d’un personnage tel Plenel de se faire applaudir par le public des émissions du samedi soir, sous le regard admiratif d’Aymeric Caron, je ne suis pas loin de penser que quelles que soient les motivations de ces redresseurs de torts, le métier de délateur professionnel, voire de bourreau, leur aurait sans doute procuré autant, sinon plus, de satisfaction. À moins qu’ils ne rêvent, autre hypothèse envisageable, d’un pouvoir absolu, quasi divin, qui les mettrait dans l’obligation constante de séparer le bon grain de l’ivraie.

Je me demande parfois comment on peut avoir été rédacteur en chef d’un journal comme Le Monde pour tomber si bas (il est vrai qu’il avait entraîné ce grand quotidien dans sa déchéance ). Et quand je dis si bas, je veux dire si bas dans le ressentiment haineux et obsessionnel. Enfin posons-nous la question : que reste-t-il de Zorro quand on lui arrache son masque ? Je me garderai bien de répondre : ce serait trop cruel.

Reprise, gare à la méprise!

1
crise hollande croissance

crise hollande croissance

Ceux qui vivent dans l’instantanéité de l’information en continu ont déjà oublié les fortes paroles prononcées en août 2013 par François Hollande – « La reprise est là » – et Pierre Moscovici – « 2014 sera la première année de forte croissance depuis longtemps ». De deux choses l’une : ou bien les deux intéressés voulaient remonter le moral des Français, de plus en plus atteint, ou bien ils croyaient à leurs prédictions. Leurs propos restent critiquables dans les deux cas. Dans le premier, ils exagèrent le rôle de l’optimisme dans l’essor économique, comme si la confiance suffisait pour que les entreprises investissent et embauchent, pour que les consommateurs achètent plus. Dans le second, ils illustrent l’aveuglement qui n’a cessé d’égarer les politiques, les journalistes et les économistes officiels ces six dernières années. Chose remarquable, l’OCDE a reconnu qu’elle s’était constamment trompée entre 2007 et 2013, ses économistes avouant qu’ils avaient « nettement surestimé l’évolution de la production durant toute la période ». Saluons cette sincérité tardive qui contraste avec l’autosatisfaction du FMI ou de la Commission européenne. Elle laisse cependant entière la question cruciale : d’où vient l’erreur ? Nos lecteurs connaissent notre réponse constante : déflation salariale sous l’effet de la globalisation, excès de dettes privées ou publiques impossibles à résorber, déséquilibre des parités monétaires dont la zone euro est la première victime avec la monnaie la plus surévaluée du monde.

Reste à braquer le projecteur sur la France de ce début 2014, toujours frappée d’asthénie, alors que le contexte mondial est moins médiocre qu’il y a un an. Les États- Unis ont renoué avec la croissance, en prenant de nouveaux risques, comme la baisse des salaires et un regain de dettes. La Chine a échappé au marasme à coup d’investissements massifs dans les infrastructures et les logements. Les grands pays émergents ont ralenti sans basculer vers la récession.[access capability= »lire_inedits »] L’Europe du Sud s’est stabilisée après avoir retrouvé une compétitivité apparente en déprimant sa consommation et son investissement : mais elle ne pèse plus sur l’activité de son grand voisin français comme entre 2010 et 2013. Or, la courbe de la croissance reste plate. Fin 2013, notre production restait inférieure de 1 % à son pic de l’hiver 2008, la production industrielle était en retrait de l’ordre de 15 %, l’emploi s’était réduit de 700 000 postes environ.

La disparition des locomotives L’organisme d’études privé Trendeo donne, dans un document récent, un tableau d’ensemble de l’économie d’où ressort un point central : hormis le secteur aéronautique et spatial et, à un moindre degré, l’agroalimentaire ou l’industrie du luxe, notre économie nationale n’a plus de locomotives. Les succès d’Airbus, d’ATR, d’Eurocopter, d’Arianespace, de Safran s’inscrivent en contrepoint d’une stagnation ou d’un affaissement de presque tous les secteurs : la sidérurgie ou l’automobile, les transports, les banques et même l’informatique ont cessé de contribuer à la croissance quand ils n’ont pas, au contraire, pesé sur l’activité dans son ensemble. Le secteur dit manufacturier, qui représente l’essentiel de la production industrielle, a plongé après une rémission en 2009. Il a, en quatre ans, perdu 150 000 emplois dont le tiers dans le seul domaine automobile. Quatre éléments permettent de comprendre la grisaille française. D’abord, la faiblesse de notre tissu d’entreprises moyennes. Elle est décisive tant pour la production que pour l’emploi et le montant des exportations. Là où l’Allemagne dispose de deux entreprises moyennes performantes, nous n’en avons qu’une. Mais comment se fait-il que cette faiblesse ancienne produise aujourd’hui des effets négatifs que l’on ne ressentait pas auparavant ? C’est que le modèle économique de l’après-guerre est révolu. Après la guerre, partout en Occident, même aux États-Unis, les grandes entreprises donnaient le tempo de la croissance en investissant, en embauchant et en passant commande auprès d’une armée de fournisseurs. Or, nous sommes passés par étapes à un système complexe, où l’action respective des groupes comme Airbus, General Electric ou Toyota se conjugue avec celle des start-up mais aussi de ces entreprises moyennes, situées entre 500 et 5000 salariés, qui ne restent plus cantonnées à leurs activités traditionnelles et innovent autant, sinon plus, que les grandes sociétés. Ensuite, le repli de la construction. La France, qui connaît un taux de fécondité record en Europe et continue d’accueillir un flux d’immigrés croissant tout en détruisant des emplois, construit de moins en moins. Les entreprises du secteur, parmi les plus performantes du monde, réduisent leurs activités. Les professionnels parlent sans détour de « crise immobilière ». Le constat est d’autant plus consternant que la France a échappé à la bulle immobilière qui a ravagé les États-Unis, l’Angleterre ou l’Es- pagne. Nous n’avons pas à écouler plus d’un million de logements invendus comme nos voisins espagnols. Mais nous nous heurtons au gel des terrains constructibles, à la frilosité des banques, à la tentation récurrente d’instaurer un encadrement administratif des loyers, alors qu’il faudrait infléchir la montée des prix du mètre carré pour les stabiliser. Vient ensuite le dégraissage dans les banques. Faut-il en rire ou en pleurer ? Juste à la veille de 2008, les responsables de communication des grandes banques proclamaient que le plus important gisement d’emplois de l’avenir était chez eux. « Oubliez l’industrie du passé, celle des cols bleus, nous sommes la vraie industrie de l’avenir, celle des cols blancs ! » Le slogan résonne désormais ironiquement : les plans sociaux bancaires se multiplient. Enfin, la stagnation du commerce. Ce secteur joue souvent le rôle d’un amortisseur, car l’emploi y est moins sensible à la conjoncture que d’autres. En 2013, cependant, il a pratiquement cessé de créer des emplois, pour la première fois depuis 2009. On craint désormais qu’il en détruise en 2014.

L’aveuglement des « hollandais » Les Français savent désormais que, en dix ans d’opposition, les « hollandais », ainsi qu’on les appelle dans le Landerneau politique, n’ont rien compris ni rien appris. Hollande, Moscovici, Sapin, Le Drian, Bricq nous infligent les schémas, les stéréotypes et les slogans habituels : « Relever les défis et saisir les opportunités de la mondialisation » ; « S’appuyer sur l’euro bouclier » ;  « Innover, c’est la loi et les prophètes ». Ce galimatias ne fait pas une politique économique et financière. En réponse, il faudrait lever le préalable du coût du travail, soit par la baisse cynique des salaires dans le secteur privé, soit par un réajuste- ment de l’euro. Le premier choix, des plus risqués pour la consommation, semble hors de propos. Nous avons le patronat le plus pétochard du monde. Son cynisme, attesté par ses revendications incessantes adressées à un État exsangue, se conjugue avec sa couardise. Tandis que les patrons grecs, portugais et espagnols ont ramené les salaires des entreprises à des niveaux de combat, tandis que les patrons américains et anglais ont profité de la récession pour faire passer une nouvelle érosion des salaires, nous gardons effective- ment le coût du travail le plus élevé au monde, avec le belge et le suédois. Le deuxième choix est interdit par l’Allemagne, qui nous tient bien serrés dans la nasse de l’euro surévalué. La grande chancelière fait le pari que les dirigeants français d’aujourd’hui ou de demain, dévots de l’euro et zélotes de l’entente franco-allemande, n’ose- ront pas défier son autorité. Il suffi- rait pourtant de dire à la Berlinoise, « les yeux dans les yeux », que la France détient deux types d’armes nucléaires : sa force de dissuasion et sa capacité d’initier le démembrement de l’euro. « Toutes les options sont sur la table, Madame la chancelière. Il dépend de vous que l’euro soit ramené à un taux acceptable par les partenaires de l’Allemagne ou jeté dans les oubliettes de l’histoire économique. Où va votre préférence ? » Les « hollandais » ont fait un troisième choix : celui de réduire de façon indiscriminée le coût du travail, dans tous les secteurs, y compris ceux qui ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Ils projettent de réaliser en trois ans 50 milliards d’euros d’économies pour gager une réduction des charges patronales. Partons alors du principe qu’ils parviendront à les réaliser et que les employeurs bénéficieront de l’avantage corrélatif. Rien ne serait réglé dans le fond. La baisse de charges envisagée ne représenterait guère plus de trois à quatre centimes sur la parité de l’euro. Elle octroierait un profit d’aubaine de plus de 35 milliards d’euros aux entre- prises qui se contentent de répondre à la demande locale. Et le risque est considérable de voir apparaître une brèche irrémédiable dans les comptes publics si l’on ne parvient pas à définir et appliquer les économies projetées.

C’est pourquoi il faut insister sur la charge indue, invisible, constituée par un euro trop fort, dénoncé par les dirigeants du secteur aérospatial qui est pourtant notre secteur d’avant-garde[1. Nous faisons référence au président du Groupement des industries françaises de l’aéronautique et de l’espace et au patron d’Arianespace.]. Nous ne prétendons pas cependant qu’il faudrait s’en tenir à une baisse de la monnaie. Les PME dynamiques se heurtent à la politique de crédit des banques, tout comme le secteur du logement. C’est là un obstacle dont on ne parle pas dans les grands médias. Or, nous avons la faculté de lever ce verrou. Même avec un euro maintenu, la Banque de France aurait encore le pouvoir de créer de la monnaie à ses guichets ! Qui le sait ? Elle dispose, comme toutes les banques nationales de la zone, des « ELF » – pour Emergency Loan Facilities – qui lui permettraient d’offrir quelques dizaines de milliards d’euros à taux très bas, confiés à des banques commerciales sélectionnées au préalable, afin d’irriguer le tissu d’entreprises moyennes et les acteurs de la construction. Mais pour cela, il faudrait que la vue ait été rendue aux aveugles.[/access]

*Image : Soleil.

Crimée : Poutine secoue le grand échiquier européen

77
crimee russie ukraine

crimee russie ukraine

Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum d’hier est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » et un Occident soucieux de la canaliser.

Éditorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups »  diplomatiques et militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre-éclair contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans cet affrontement. De leur côté, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.

De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, estime que les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie. Dans cette optique, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent favoriser l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ».« Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Dès 1997, le géostratège prévoyait : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membres de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »

L’influence de Brzezinski sur l’administration américaine est aujourd’hui sujette à débats. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies vis-à-vis de la Russie. Il y a une dizaine d’années, Brzezinski recommandait d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, – composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»

Loin d’affaiblir son pouvoir, Poutine a rappelé avec la Crimée une idée oubliée en Europe  : les frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe. Or, Poutine a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.

Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèlent surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis… et l’Asie. Plus que jamais, l’UE est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. La récente crise de Crimée donnera-t-elle conscience à l’Europe que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne se définissent pas seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous » ?

 *Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21540919_000145.

Delacomptée, l’art du souvenir

1
ecrire delacomptee proust

ecrire delacomptee proust

On n’ignorait pas l’art discret déployé par Jean-Michel Delacomptée, depuis quelques décennies, pour faire parler d’éminents personnages du Grand Siècle, Saint-Simon et Bossuet, ou même du précédent, La Boétie et Ambroise Paré, et faire luire à travers eux quelques époques mal connues. Mais on était moins habitué que l’écrivain évoque directement sa propre vie, sans doute parce qu’il appartient à cette catégorie rare qui préfère se dissimuler derrière les autres pour croître sous leur ombre. Ici, dans Écrire pour quelqu’un, c’est donc son père qui, à partir d’une vieille photo jaunie retrouvée où, enfant, dans la rue, il lui tient la main et lui glisse comme un secret à l’oreille penchée, est d’apparence le sujet et le récipiendaire de la narration. D’apparence seulement, parce que derrière la figure de ce père représentant auprès des libraires, de ce père myope et albinos, modeste petit bourgeois doué des qualités qu’un fils prête habituellement à son géniteur, la droiture, la justice et la force tranquille, se dissimulent d’autres personnages qui peut-être sont eux-mêmes aussi les destinataires de ce récit. Écrire pour quelqu’un, certes, mais pour qui ?[access capability= »lire_inedits »]

J.-B. Pontalis au premier chef, dont ce livre constitue le dernier volume, posthume, de la collection qu’il dirigeait, « L’Un et l’autre » ; « Jibé », révéré par l’auteur qui semble lui devoir presque tout de sa destinée d’écrivain et dont la science psychanalytique est convoquée précisément pour cerner la question paternelle. Il y aussi Proust, Marcel plutôt, motif revendiqué dont la Recherche constitue comme le patron gigantesque de ce petit livre, Marcel rappelé dans les salons du Grand Hôtel de Cabourg où l’auteur va gîter pour assister à l’enterrement du père – encore une fois – d’une femme qu’il admira enfant quand, jeune fille, elle était sa voisine.  Ce livre constitue, en réalité, un précis de l’art du souve- nir : on y voit l’auteur se débattre avec la nécessité d’évoquer ce qui a forgé son enfance, cette banlieue qu’il nomme S., années 1950 et 1960, quand la route était encore un chemin de terre, que le peuple qui y habitait n’avait pas encore hérité de cette uniformité qui lui tient aujourd’hui lieu d’identité.

Mais en plongeant dans ce passé, Delacomptée, ou le narrateur de son livre, n’ignore pas quel piège et quelle chausse-trape l’y attendent, ni quelle facilité mélancolique recèle l’évocation d’une autre France, celle d’avant, celle que l’enfance honore et glorifie et que la candeur pare des atours du bonheur virginal. Le livre entier est un combat contre cette tentation de l’hommage facile à un temps révolu, de l’adulation évidente des pères et, en même temps, un refus de ce vertige dont parle Alain Finkielkraut, celui qui nous ferait regarder le passé de haut, avec la bonne conscience des êtres supérieurs qui sont arrivés quelque part. Délicat, subtil équilibre, entre besoin de trouver et de raconter des racines, même banlieusardes, c’est-à-dire peu racinées, comme dirait Péguy, et nécessité de continuer dans le temps présent, Écrire pour quelqu’un ne livre pas le fin mot de l’énigme, à moins que ce quelqu’un soit l’auteur lui-même, qui ait besoin de ce discours pour continuer d’exister.[/access]

Jean-Michel Delacomptée, Ecrire pour quelqu’un, Gallimard.

*Photo : Hammonton Photography.

Name-dropping n°4

1
authier besson vanity fair

authier besson vanity fair

Ondine Millot : Il y aurait trop de livres dans les librairies. Rectifions : trop de mauvais livres, romans calibrés, fast bouques ou traités sur le bonheur. Ils font déborder les piles, nous détournent des pépites qu’ils cachent. Ainsi, l’an dernier, Sylvia Bataille, d’Angie David, flânerie biographique autour de la muse et épouse de Bataille et Lacan, n’a pas eu l’écho mérité. Tout comme L’amour à mort, des textes d’Ondine Millot illustrés par Angel Di Marco. Un volume rouge sang, au plus près des passions mortelles, édité chez Steinkis. L’amour, dans ces histoires vraies, n’est pas enfant de bohème : plutôt un chien de l’enfer. Avec Luc Le Vaillant, Bayon et Eric Dahan, Ondine Millot est une des meilleures plumes de Libération. Et une raison exquise pour souhaiter que le journal du triste Bourmeau, en état critique, ne crève pas.

Patrick Besson : Une année qui commence avec deux recueils d’articles de Patrick Besson, c’est extra. Un roman, Clara Bruti, était également annoncé : « En 2060, atteinte de la maladie d’Alzheimer, l’ex top-modèle et chanteuse Clara B décide d’écrire ses mémoires… » Penser à demander à Patrick, lors d’un prochain déjeuner au Lotus ou au Tournon, ce qu’il en est. En attendant, nous lisons Mes vieux papiers, reprise de Folks, qu’avait jadis édité le regretté Jean-Paul Bertrand. Entre les écrivains chouchous de Besson et ses têtes de Turc, un portrait de Béatrice Dalle nous plonge dans les salles obscures et dans les presque mille pages de Premières séances, intégrale des critiques cinématographiques données par Besson, entre 2000 et 2009, à VSD – alors dirigé par Franck Maubert. Qu’il nous parle des films qu’il a vus, tout comme quand il livrait son Plateau Télé ou quand il n’en fait qu’à sa fête en signant l’éditorial d’un hebdomadaire – Au Point -, Besson tient avant tout le journal de ses jours et de ses nuits. Des nôtres aussi, d’ailleurs. Il est le plus brillant des mémorialistes. Ses chroniques sont notre recherche du temps perdu. On attend la suite.

Virginie Mouzat : Vanity Fair, comme Lui, c’est presque toujours bien. Des photos – Romy ou Kate Moss en couverture – et des mots d’écrivains, notamment ceux de Jean-Jacques Schuhl, qui a offert de ses nouvelles – excellentes – aux deux magazines. On retrouvera « Un dernier amour d’Andy Warhol »,  « Le mannequin dans la vitrine » et « La cravache » dans Obessions, à paraître début avril chez Gallimard. Le seul reproche que l’on pourrait adresser à la publication dirigée par Michel Denisot : Virginie Mouzat n’y écrit pas assez. Elle nous enchantait, dans Le Figaro, avec ses chroniques de mode. Nous n’attendions la fashion week que pour ses mots sur les collections. Ou presque : les parures de Carine Roitfeld étaient un autre plaisir. On en profitait également pour relire, rituel immuable, ses deux romans, parus chez Albin Michel : Une femme sans qualité et La vie adulte. La rareté des mots de Virginie a peut-être une explication : elle est en train de finir sa prochaine fiction. Ce que nous espérons.

Renaud Matignon : C’était notre rendez-vous du jeudi : Renaud Matignon dans Le Figaro littéraire. Qu’il encense ou qu’il dézingue « façon puzzle », que nous soyons d’accord ou pas avec lui, nous attendions son feuilleton. Constance de Bartillat et Charles Ficat ont eu l’excellente idée de rééditer La Liberté de blâmer, sélection des critiques de Matignon. L’ouvrage était épuisé ; il manquait aux fêlés de littérature. A chaque page, on a envie de souligner des formules. Sur Duras ou Nabe, Matignon fait mouche. Son long portrait de Jacques Laurent est un bijou. Il aime Sagan, puis remarque une certaine fatigue chez l’éternel « charmant petit monstre ».  Des fielleux lui reprochaient de n’avoir jamais écrit de « vrai livre ». Achevant notre lecture de La Liberté de blâmer, on repense à une formule de Patrick Besson : « Il me demande comment on écrit un livre. Je lui explique que c’est simple : on découpe les articles qu’on a publiés dans les journaux et on les rassemble à l’aide d’une agrafeuse. » Renaud Matignon, écrivain mort en 1998, nous manque.

Christian Authier : Longtemps, nous avons acheté des journaux pour retrouver les écrivains qui y tenaient salon. Besson écrivait partout ; Bernard Frank avait ses colonnes dans Le Nouvel Observateur ; Beigbeder faisait entrer la littérature dans les pages people de Voici ; Bertrand de Saint-Vincent invitait Berthet au Quotidien de Paris ; on en oublie. Qui lire aujourd’hui, alors que les écrivains ont été chassés de la presse ? Christian Authier, ici et là, dans L’Opinion indépendante surtout. Il vient de publier un roman, Soldat d’Allah, chez Grasset. S’inspirant de la trajectoire des membres du « Gang de Roubaix », Authier signe le tableau très noir d’un Occident en lambeaux et d’une poignée d’hommes qui s’y sont égarés. Les années 90 sont grises et tâchées de sang. Dans le Nord de la France ou sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, les morts se ramassent à la pelle. Les illusions, ce qu’il en reste, se perdent définitivement. Ne quittant jamais le théâtre des opérations, la langue d’Authier, tendue et précise, braconne souvent du côté de la mélancolie. Il touche alors, pleine cible, le cœur de chacun. Son Soldat d’Allah n’est pas prêt de nous lâcher.

Marli Renfro : Le destin des starlettes, souvent, est tragique. Célébrité subite, comme une petite mort. Les exemples ne manquent pas. Nous pensons à Lindsay Lohan, à l’affiche de The Canyons, avec sa robe noire, son bikini rouge, ses escarpins et sa voix de fumeuse sensuelle. Pour retrouver une starlette, lire La fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith, publié par Denoël. Graysmith nous dit tout sur Marli Renfro, mannequin assassinée en 1986. Sans le savoir, chacun connaît Marli. Elle a servi de doublure à Janet Leigh dans la scène de la douche de Psychose. Elle a également tourné pour Coppola, été une des « Bunnies » de Hugh Heffner. Son meurtrier s’appelait Sonny Busch. Il ressemblait à Anthony Perkins. Graysmith, qui avait déjà enquêté sur le « tueur du Zodiaque », offre à Marli Renfro le plus beau des tombeaux. Ses rêves de jeune fille le méritaient.

Benoît Sourty : Nous avions failli manquer Angie David et Ondine Millot, il ne faudrait pas passer à côté d’un mince premier roman : Crache les cuisses, de Benoît Sourty. C’est chez Fayard et c’est une histoire qui, selon les moments, nous enlace et nous cogne. Sourty maîtrise les faux-semblants du récit, nous ramenant sans cesse au plus près de son héroïne. Dans la tête de la jeune femme, on devine une fêlure. Elle reçoit des mèles mystérieux. Une romance virtuelle est-elle en train de naître ? Rien n’est sûr. Il s’agit d’être attentif à ses éclats d’âme. Crache les cuisses est un texte à vif. Un avertissement : Prendre garde aux brûlures. Il y a des flammes, parfois, qu’il est précieux de ne pas connaître.

 *Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30050376_000010.

L’étrange destin du docteur Kelley

11
goring nazi kelley

goring nazi kelley

1. De Berkeley à Nuremberg.

Rien ne prédisposait le docteur Kelley à devenir le psychiatre de Göring et des criminels nazis jugés à Nuremberg. Il avait reçu son affectation le 4 août 1945 et n’avait aucune expérience en la matière. C’est à l’université de Berkeley que Douglas Kelley entreprend ses études de médecine qu’il achèvera à l’université de Columbia. Ce jeune psychiatre se distingue de ses confrères par une forme de curiosité excentrique qui l’amène à s’intéresser à des sujets aussi insolites que l’effet de la pleine lune sur les malades mentaux, la sensibilité à la consommation d’alcool et les tours de magie comme forme de thérapie pour redonner confiance à ses patients. En 1942, il publie un ouvrage, La Technique du Rorschach, où il compare les données issues du célèbre test au découpage d’une part de tarte : « Comme le sait tout mangeur de tarte, une fine tranche donne une bonne idée de ce que vaut la totalité de la tarte. » Il est également fasciné par la sémantique générale de Korzybiski, auteur de l’aphorisme « La carte n’est pas le territoire », qu’il veut adapter à la psychiatrie. Avec des dons aussi variés et un humour raffiné, Douglas Kelley ne pouvait que séduire une riche héritière américaine, ce qu’il ne manqua pas de faire.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire aurait pu s’arrêter là, s’il n’avait été envoyé en Europe avec le grade de capitaine. Son efficacité et sa bonne humeur l’amenèrent à exercer des responsabilités de plus en plus en plus importantes jusqu’à celle qui allait lui valoir la célébrité : évaluer les conditions mentales des 22 criminels nazis prisonniers à Nuremberg. C’était à ses yeux une mission en or et le docteur Kelley voulut à tout prix découvrir s’il existait ou non une « personnalité nazie ».

2.      Hermann Göring, un charmeur mégalomane.

Un historien américain, Jack El-Hai, a retracé les investigations du docteur Kelley à Nuremberg d’après des archives inédites. Il en a tiré un livre : Le Nazi et le Psychiatre (éd. Les Arènes). Les rapports entre Douglas Kelley et Hermann Göring, alors âgé de 52 ans, apparaissent teintés d’une forte ambivalence. Le nazi, qui parlait couramment l’anglais et accueillait chaque jour Kelley avec un large sourire, faisait preuve d’une exceptionnelle assurance et multipliait les blagues sur les dignitaires du Reich, Hitler compris. Un jour, Kelley lui demanda ce qu’il pensait de la théorie sur l’infériorité des non-aryens. « Personne ne croit à ces balivernes », lui répondit-il. Lorsque Kelley lui fit observer que ces balivernes avaient causé la mort de près de 6 millions d’êtres humains, Göring lui rétorqua : « Eh bien, c’est que c’était de la bonne propagande politique… »  Autant Kelley est impressionné et troublé par Göring, autant il est abasourdi par la médiocrité et la lâcheté des théoriciens du nazisme. Alfred Rosenberg, le philosophe officiel, est un monomaniaque capable de faire dévier n’importe quelle conversation vers une apologie de la pureté raciale, sans avoir la moindre conscience des limites et des falsifications de sa pensée. Quant à Julius Streicher, même les autres prisonniers refusent de partager sa table, considérant qu’une Allemagne sensée l’aurait depuis long- temps envoyé à l’asile psychiatrique. Bien sûr, ni Rosenberg ni Streicher – contrairement à ce qu’ils affirmaient – n’étaient capables de reconnaître un juif d’un aryen. Parmi les autres détenus, seul  l’amiral Karl Dönitz donne l’impression d’un homme parfaitement normal. Kelley se trouve dans une situation singulière : à l’aide d’une batterie de tests psychologiques, il est seul en mesure d’évaluer le psychisme et les capa- cités intellectuelles des anciens maîtres du Reich, mais sans trop savoir pour qui il travaille – pour les prisonniers ou pour les juges. Chacun s’accorde à reconnaître qu’il exerce sa mission avec précision et diligence, mais dans le flou le plus total. Pour un psychiatre, dira-t-il plus tard, la prison de Nuremberg était le meilleur des terrains de jeu. Il déchantera vite : contrairement à son hypo- thèse de départ, Kelley s’aperçoit qu’il n’existe pas de « virus nazi », commun à tous les accusés. Aucun des grands dignitaires du Troisième Reich ne présente de symptômes de maladie mentale ni de troubles psychiques avérés. Ce ne sont ni des monstres ni des automates dépourvus d’âme et de sentiments et, plus troublant encore, leur quotient intellectuel s’avère nettement supérieur à la moyenne. Dans leur cellule, ils lisent Goethe et les romantiques allemands, à la grande surprise de la bibliothécaire américaine.  À regret, Kelley arrive à la conclusion que des individus sensés et sensibles sont capables de se transformer en criminels de guerre. Il ne distingue que deux traits de personnalité communs à tous les accusés de Nuremberg. Le premier, c’est l’énorme énergie qu’ils ont déployée : tous étaient des bourreaux de travail, avant de devenir des bourreaux tout court. Le second est qu’ils se concentraient sur les résultats de leurs efforts sans se soucier des moyens à employer. Autre surprise : ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux et, lorsque c’était le cas, ne s’appréciaient guère. Là où Kelley imaginait une clique soudée, il a plutôt l’impression d’avoir affaire aux différents directeurs d’une grande entreprise, orphelins de leur PDG unanimement regretté.  Ce qui distingue Kelley d’Hannah Arendt et de ses analyses sur la « banalité du mal » développées lors du procès d’Eichmann, c’est que, pour lui, les dirigeants nazis ne faisaient pas qu’obéir aux ordres venus d’en haut. Ils tenaient pour extraordinaire le rôle qu’ils avaient joué. Ce qui était en jeu, à leurs yeux, s’inscrivait dans le cours même de l’évolution humaine. Ils étaient seulement en avance sur l’inéluctable : l’instauration universelle d’une biocratie, seule en mesure de répondre aux aspirations de l’humanité. Le docteur Douglas Kelley, en bon démocrate américain, n’avait jamais soupçonné qu’il y a dans toute vie, comme dans toute société, un moment où l’injustifiable l’emporte et où l’irrationnel réclame son dû.

3.      La course à la mort.

De retour aux États-Unis, Kelley juge naïve toute forme d’optimisme et se convainc que, dans l’Amérique d’aujourd’hui, « il n’y a pas grand- chose qui pourrait s’opposer à l’établissement d’un régime nazi ». Certes, il connaît la gloire avec son ouvrage 22 Cellules à Nuremberg. Certes, il multi- plie les conférences et les émissions de télévision. Certes, il est sollicité par Hollywood et collabore avec Nicholas Ray. Certes, il enseigne la criminologie dans plusieurs universités prestigieuses. Certes, il est entouré par sa famille. Certes, il lutte contre les dérives totalitaires aux États-Unis, proposant même de refuser l’entrée du territoire américain aux visiteurs étrangers susceptibles de propager des idéologies extrémistes. Mais il n’est plus le même : alcoolique, coléreux, tourmenté, tyran- nique avec son entourage, c’est un être torturé qui se suicidera dans une mise en scène sordide sous les yeux de ses enfants le jour de l’an 1958, en fin d’après-midi, à côté de l’arbre de Noël. Alors même qu’il disposait d’armes à feu, il absorbe du cyanure, comme l’avait fait Göring, ce qui entraîne l’une des pires agonies que le corps humain peut subir. Un chroniqueur rappellera cyniquement, à sa mort, l’une de ses déclarations : « La vie professionnelle d’un psychiatre dure environ quinze ans. Ensuite, soit il devient fou, soit il se suicide. » Le concernant, le pronostic s’est peut-être avéré doublement exact.[/access]

*Photo : Hermann Göring (wiki commons).

Ce passé qui me fait tenir debout

18
maurice genevoix ferveur

maurice genevoix ferveur

Il sourit dans mon coeur comme il pleut sur Amiens. Quelle est cette langueur souriante qui traverse mon coeur ? Et pourtant… Cette pluie glacée qui fouette mon visage alors que je me rends au journal. Ces visages fermés de Picards frileux ; ces rideaux métalliques des commerces qui s’ouvrent dans un fracas épouvantable. Et, dans quelques minutes, la confrontation inéluctable avec ce nouveau système de mise en page si compliqué pour un réfractaire, comme moi, à l’informatique et aux nouvelles technologies. Tout cela devrait concourir à m’abandonner à une humeur morose. Une humeur de dogue. Ou de hyène, puisqu’aujourd’hui il faut faire genre. Et respecter la parité, fût-elle animale et fort mal lunée.

Alors, lecteur, tu te demanderas ce qui me met presque en joie, et qui procure le sourire à la langueur qui, depuis janvier 1956, m’habite ? La contemplation, l’effleurement, puis la dégustation légère d’un livre : La ferveur du souvenir, de Maurice Genevoix, qu’a réédité à l’automne dernier La Table Ronde. Genevoix y évoque la Grande Guerre. C’est affreux, la Grande Guerre. Pourtant, dans ce magma de violence, de terreur, de pourriture, quelques phrases révèlent l’éclat, non pas d’obus, mais de pépites d’espoir.

Certains passages m’émeuvent au plus haut point. Page 21. Il se souvient d’un de ces copains, foudroyé. Une balle. Il s’agissait du sous-lieutenant Benoist, 25 ans, du 24e bataillon alpin des chasseurs à pied, tombé au cours de l’attaque du Braunkopf, des 47e et 66e divisions. Genevoix raconte qu’il a revu sa petite maison, ses parents qui l’avaient attendu et « qui maintenant ne l’attendaient plus. J’ai voulu aller vers eux pour qu’ils sachent que d’autres cœurs souffraient humblement de leur désespoir, et pour garder en moi, pieusement, un peu de cette détresse plus grande que toutes les détresses »

Ils le font entrer dans la chambre que le jeune homme aimait. Il voit son dernier portrait, en chasseur alpin, avec sa croix de guerre épinglée au cadre. « C’était lui, grand, solide, campé en vigueur, crâne soldat. Mais il avait dans ses yeux comme un regret triste, et qui était navrant, à présent. Un demi-jour terne filtrait au travers des persiennes closes, et faisait recueillies les choses familières qui avaient gardé l’empreinte de son être vivant. Il avait respiré là, travaillé là, pensé là. Son père et sa mère pleuraient. Et lui était entre eux. »

Et soudain, Genevoix se révolte; il pense que tout ça est stupide et cruel, que c’est trop injuste, « que cette vie parmi les meilleures eût été prise, alors que tant d’autres seraient sauvées, qui devaient être à jamais inutiles. » Ils referment la porte de la chambre. Et le père dit, comme à lui-même : « Pauvre grand; la vie ne lui a pas été lourde. Au moins nous avons fait tout ce que nous avons pu. »

En allant au journal, je me disais que la pluie qui fouettait mon visage était bien insignifiante au regard de la douleur de ce père, à la fois digne et résigné, et de celle de cette mère effondrée. « Ce système de mise en page qui me paraît barbare au fond, n’est rien » pensais-je. Dans un siècle, on ne parlera plus de ce maudit système de mise en page venu de Scandinavie et qu’on nous impose, à nous, journalistes à l’ancienne, perdus dans cette foutue mondialisation, cette fichue et ridicule modernité qui veut faire de nous des geeks, nous qui ne demandions qu’à écrire, qu’à enquêter, qu’à rencontrer des gens, qu’à dire, qu’à raconter. On ne raconte plus rien aujourd’hui. On met en page. On se bat contre des machines qui ne cessent de jouer de vilains tours. On stresse; on transpire. On recommence. Une bataille. On est bien plus crevé que lorsqu’on restait jusqu’à 22 heures aux audiences du tribunal de grande instance ou aux sessions d’assises. Mais ces batailles, que sont-elles par rapport à la souffrance endurée par les parents du sous-lieutenant Benoist?

Oui, je me disais tout ça en me rendant au journal, sous la pluie picarde. Je repensais à mon arrière-grand-mère qui avait perdu son fils de vingt ans, en 1916. Ma mère me racontait que la pauvre ne s’en était jamais remise. Jamais. Elle vivait chichement dans sa petite maison de Silly-le-Long, dans l’Oise, portait une manière de béret, un tablier gris, faisait son jardin, élevait ses lapins. Attendait que  Paul, son autre fils revînt du café Marin, près de la mare où les charretiers venaient faire boire leurs chevaux. C’était dans le Valois profond. Paul travaillait comme ouvrier agricole. Il avait échappé à la Grande Guerre. Son frère Guy, non. Une balle en pleine tête, près de Suippes.

Elle riait de temps en temps, mon arrière-grand-mère. Elle ne demandait rien à personne. Elle disait qu’elle n’aimait pas trop les Boches. On est en droit de la comprendre. Mais elle n’avait pas de haine, non. Juste une sorte de résignation paisible et, tout au fond des yeux, cette petite lueur de tristesse qui devait briller, également, dans les pupilles des parents du sous-lieutenant Benoist.

Alors, je suis rentré au journal. Je dégoulinais de partout. La pluie picarde est impitoyable. J’ai allumé mon ordinateur. J’ai regardé l’écran droit dans les yeux. J’ai pensé : « A nous deux, salopard de système scandinave! Ce n’est pas toi qui vas m’abattre! »

Et j’ai compris que ce qui me faisait tenir debout, c’était le passé, la mémoire, Genevoix, Paupaul, mon arrière-grand-mère. Et la littérature.

Je suis un homme d’un temps ancien.

 

La ferveur du souvenir, Maurice Genevoix, La Table Ronde.

*Photo : wikimedia.