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Christiane Taubira, réactif des réacs

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Moi, j’aime beaucoup Christiane Taubira. Enfin, plus exactement, j’ai appris à l’aimer. Je n’avais pas d’avis tranché sur le mariage pour tous, par exemple, mais je l’ai trouvée brillantissime à l’Assemblée et puis surtout j’ai vu ce qu’elle avait fait remonter à la surface. Du coup, je suis tombé tout à fait consciemment dans le panneau de la stratégie gouvernementale sur le sujet : Christiane Taubira devenait un des derniers marqueurs de gauche sur un sujet sociétal, sans doute, mais qui par les passions qu’il a réveillées, a au moins eu le mérite de montrer que la gauche et la droite, ce n’était pas encore (ou toujours) tout à fait la même chose.

Si j’aime beaucoup Christiane Taubira, c’est aussi parce que je n’aime vraiment pas les gens qui la détestent. En quelque sorte, je me suis mis à aimer Christiane Taubira par défaut. Je me dis qu’attirer des haines comme elle a pu les attirer, voire les provoquer, est plutôt bon signe quand on est noire, femme, ministre et qu’on se réclame d’une gauche sans complexe. Cela veut dire qu’on gêne encore, un peu, dans un monde politique totalement uniformisé où ceux qui s’affrontent faussement font en fait partie de la même totalité structurante, vivant sur le mode du « Tiens, on va s’écharper sur le mariage pour tous, le genre, le cannabis, la fin de vie, cela nous évitera  de montrer qu’on est à peu près d’accord sur l’Europe, le libre-échange, l’euro et le démantèlement de l’Etat-providence pour faire plaisir aux agences de notation. »

On me dira que Taubira est une grande sociétaliste, elle aussi. Que finalement, elle ou Najat Vallaud-Belkacem, c’est la même chose. Eh bien non, pas du tout.  Ne serait-ce que par leur situation respective dans le grand prétoire médiatique : NVB est toujours dans la position du procureur, de l’accusation publique quand Taubira est toujours dans la position de l’accusée même si elle a su être d’une rare férocité face à ses adversaires.

NVB attaque sans cesse les vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés tandis que Christiane Taubira, c’est elle qui est attaquée sans cesse par les mêmes vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés. La nuance est d’importance. L’une est en permanence à l’offensive et tient sa ligne de front, l’autre est isolée au sein de son propre gouvernement. C’est sans doute, justement, que Christiane Taubira ne fait pas que du sociétal ou plutôt que le sociétal chez elle ne devrait pas être un joujou pour distraire les enfants assis sur le siège arrière d’une voiture engluée dans les bouchons de la récession et du chômage de masse mais un élément parmi d’autres d’une émancipation globale.

Un exemple simple : alors que la pensée néo-réac sur la délinquance est devenue la nouvelle pensée dominante, alors qu’on a décidé un peu partout de revenir à la vieille confusion entre classes laborieuses et classes dangereuses et d’en finir avec la culture de l’excuse, expression toute faite d’une bonne conscience inversée qui refuse de prendre en compte des corrélations évidentes entre misère et délinquance,  Christine Taubira veut continuer d’incarner l’idée que la répression n’est rien sans la prévention, que le criminel est aussi souvent une victime, bref cette affreuse pensée laxiste qui a été celle de Victor Hugo, ce vieil abruti qui voulait ouvrir des écoles pour fermer des prisons et abolir la peine de mort parce qu’il pensait que la société n’a pas à ajouter la barbarie collective à la barbarie individuelle.

Christine Taubira, en incarnant à ce point-là, physiquement (comme on avait dit pu dire assez bêtement que Juppé incarnait physiquement l’impôt) tout ce qui révulse la droite,  frise l’exploit. En fait, elle agit comme un réactif, diraient les chimistes. C’est très utile un réactif : c’est le composé qui, mis en présence d’un autre composé, le fait réagir de manière tellement caractéristique que cela permet de montrer sa présence, voire d’évaluer sa quantité. Si vous voulez savoir à quel point un homme ou une femme de droite est de droite, ce n’est pas compliqué, mettez-le en présence de Christiane  Taubira. Vous saurez tout de suite à qui vous avez affaire, la nature exacte du composé.

On ne va pas nier l’attitude plutôt maladroite de Taubira face aux attaques de la droite à propos des écoutes de Sarkozy (pas celles de Buisson, n’est-ce pas, mais celles ordonnées par les juges pour soupçon de trafic d’influence). Mais c’est oublier que sa fonction de réactif fonctionne aussi pour  révéler les tropismes droitiers de son propre gouvernement et que les cafouillages de la ministre de la Justice sont la conséquence d’une vieille inimitié avec Valls et l’impossibilité de fait d’organiser une communication claire, ce qui aboutit à une situation délirante où l’UMP arriverait presque à faire oublier que dans l’histoire, c’est tout de même elle qui jusqu’à preuve du contraire a offert l’étonnant spectacle d’une nouvelle affaire par jour la concernant.

Donc, Christiane Taubira, ne lâchez pas l’affaire. Chez ceux d’en face, mais aussi dans votre propre camp, on ne vous rate pas depuis le début. Pour les premiers, vous incarnez l’horreur d’une gauche qui croit en des valeurs de gauche même si elle ne sont pas populaires (vous devez vous souvenir de Mitterrand se prononçant contre la peine de mort devant Elkabbach quelques jours avant le premier tour de 1981) et pour les seconds, vous incarnez leur mauvaise conscience, l’œil qui est dans la tombe des illusions perdues de leur progressisme renié.

Et si vous disparaissiez lors d’un prochain remaniement ou si vous deviez démissionner, cette fois-ci, les quelques traces de gauche qui restaient dans le hollandisme, un peu comme le souvenir de l’eau sur Mars,  auraient vraiment disparu.

 

*Photo :  FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00650816_000009.

Et si la réalité donnait raison aux réactionnaires suisses?

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La gauche est encline à célébrer les bienfaits de l’immigration, même massive, et à encourager la mixité sociale. Les Suisses, souvent plus avertis qu’on ne l’imagine, ont voté récemment à une courte majorité contre l’immigration incontrôlée. Le Temps s’en est ému. Et les socialistes ont fustigé cette initiative populaire. Pendant des semaines, les intellectuels et la presse se sont déchaînés contre l’égoïsme, la xénophobie, voire le fascisme larvé de l’U.D.C. le parti de Christophe Blocher.

Et, soudain, que découvre-t-on à la « une » du Temps, ce lundi 10 mars ? Que certaines écoles lausannoises des quartiers populaires et métissés sont devenues incontrôlables, la loi du plus fort qui est en général celle de celui qui maîtrise le moins le français, se substituant à celle des professeurs, sans compter les élèves musulmans qui refusent les cours de culture religieuse pourtant obligatoires. « Les enseignants avouent leur épuisement, sinon leur impuissance », écrit l’éditorialiste du Temps. Le télescopage des coutumes, des cultures, des stéréotypes culturels trouble même les plus optimistes.

Ce qui est devenu un secret de Polichinelle pour les enseignants ne doit surtout pas être évoqué par les autorités politiques soucieuses de ne stigmatiser aucune communauté et aucun établissement. Bref, on se croirait presque en France : les idéaux d’égalité et de fraternité finissent toujours par se briser contre la dure loi de la réalité quotidienne où l’homme est un loup pour l’homme. Même en maternelle. On peut le déplorer, mais feindre de l’ignorer, c’est précipiter la chute. Plus l’angélisme prévaut, plus dure sera la chute, comme dans le beau film de Mark Robson.

Sommes-nous des grands-parents indignes ?

grands parents indignes

Si vous avez échappé à la pub d’une chaîne d’établissements thermaux du sud de la France proclamant « Après le boom des naissances, le boom des renaissances ! », lancinante ringardise invitant les seniors à se livrer corps et âme à l’aquagym et au parcours santé, vous devez être trappiste ou naufragé sur une île aussi déserte que déconnectée du réseau. N’ayant, personnellement, pas demandé à naître, et étant suffisamment occupé à prouver à mes semblables, proches et lointains, que ma présence fortuite et provisoire dans le monde des vivants n’a pas été totalement inutile, cette injonction d’appuyer sur la touche « reset » de la vie m’est proprement intolérable ! J’appartiens, comme la plupart de mes camarades de génération rassemblés dans la catégorie des « baby-boomers » parvenus à l’âge adulte avant la fin des Trente Glorieuses (1945-1975), à cette mine d’or gris vers laquelle se ruent les marchands de voyages exotiques, les entre- preneurs culturels, les Frankenstein de la beauté inaltérable et du bien-être obligatoire. Ce sont eux qui s’ingénient à nous persuader, plans médias à l’appui, que nous n’en avons jamais fini avec le perfectionnement physique, culturel, et même spirituel, de nous-même. Notre argent les intéresse, et le meilleur moyen de se l’approprier, c’est de créer le manque qui transformera en cigales des gens plutôt enclins à se conduire comme des fourmis. La fameuse formule de Jacques Séguéla (« Celui qui n’a pas pu s’offrir une Rolex avant cinquante ans a raté sa vie ! ») s’impose aujourd’hui à ceux qui pensaient avoir gagné le droit de se contenter du plaisir d’être encore là, sans avoir à se soucier outre mesure de parader à la foire aux vanités sociales. « Si, à 80 ans, tu n’a pas fait, au choix, le Machu Picchu, une croisière en Amazonie, la thalasso à Quiberon, l’acquisition d’un camping-car pour passer l’hiver à Agadir ou encore le triptyque des festivals d’art lyrique Bayreuth-Salzbourg-Vérone, c’est que tu as lamentablement raté ta vie de baby-boomer retraité ! »[access capability= »lire_inedits »]

Nous sommes donc invités à jouir sans autres entraves que celles imposées par l’ampleur de notre revenu disponible qui, si l’on en croit l’Insee, serait en moyenne supérieur à celui dont disposent les actifs de la même catégorie sociale. Viagra pour Monsieur et Botox pour Madame… Elle est pas belle, la vie ?

Et qu’on ne vienne pas nous reprocher notre prétendu égoïsme générationnel : en France, plus que dans d’autres pays comparables, les transferts d’argents intrafamiliaux ont contribué à atténuer les effets de la crise et du chômage. Nous avons stoïquement subi les Tanguy incrustés au domicile familial, tout en assumant les contraintes de l’accès au très grand âge de nos vieux parents, conséquence des progrès de la médecine.

Nous sommes pourtant les détenteurs d’un patrimoine immatériel dont la transmission est aussi utile, sinon plus, aux générations futures, que celle de nos maisons ou plans d’épargne en actions : il est constitué par l’accumulation de nos expériences de vie dans le « monde d’hier », celui de la guerre froide, de la non-mondialisation, du tragique dans l’Histoire. Nos grands-parents à nous, pour autant qu’ils aient survécu aux tourmentes, n’avaient rien d’autre à faire que nous transmettre, avec leurs mots et leur vision du monde, la mémoire d’une époque où ils furent confrontés à des situations dramatiques : le déracinement lié à l’exode rural, les horreurs des deux guerres, l’abandon de sa terre natale pour cause de décolonisation… Ils étaient pauvres, en tout cas plus que leurs enfants montés dans le train des Trente Glorieuses, et n’auraient jamais songé à transformer le soir de leur vie en une fête ininterrompue…

Les parents de nos petits-enfants sont aujourd’hui tout entiers préoccupés par la mise en place de stratégies visant à les préserver du « déclassement » social qui les menace s’ils ne s’engagent pas dans les bonnes filières, ne fréquentent pas les lieux de sociabilité utiles pour leur futur réseau, ou adoptent des comportements déviants.

Ils ont compris que l’École ne les déchargeait pas de la tâche d’armer leur progéniture pour affronter la jungle de la compétition sociale. L’État, d’ailleurs, les incite à préférer une conception utilitariste de la transmission du savoir à une idée plus large de l’éducation culturelle : les frais engagés par une famille pour le soutien scolaire dispensé par des officines privées sont déductibles des impôts, ce qui n’est pas le cas pour les places de théâtre ni pour l’achat de livres…

L’histoire, la géographie, les arts plastiques sont réduits à une portion de plus en plus congrue dans l’enseignement scolaire. Il suffit d’écouter le « spécial jeunes » du célèbre « Jeu des 1000 euros » de France Inter, chaque mercredi, pour se rendre compte de l’ignorance galopante, dans ces domaines, de nos plus brillants sujets pourtant candidats à des mentions TB au bac S.

Restent, pour aider au comblement de ces lacunes, les grands-parents qui, le ciel en soit loué, sont déchargés de la responsabilité du devenir professionnel de leurs petits- enfants. Curieusement, les projets de réforme du droit de la famille qui provoquent aujourd’hui la polémique les ignorent à peu près totalement : ils ne sont mentionnés dans les textes actuellement en vigueur que dans le cas où les conflits intrafamiliaux leur interdiraient l’accès à leur petits-enfants. Le juge peut alors leur accorder un droit de visite du même type que celui concédé à l’un ou l’autre des parents dans les divorces difficiles. Et la jurisprudence en la matière montre qu’en cas de désaccord persistant entre les générations, les requêtes des grands-parents sont rejetées pour épargner à l’enfant d’être pris dans un conflit de loyauté. Comme il n’existe pas, ou pas encore, de generation studies dans les universités américaines animées par des héritiers du mouvement des Panthères grises, ils n’ont aucune chance d’être entendus dans les sphères du pouvoir. En conséquence, ils ne sont pris en considération que comme homo festivus (ou mulier festiva) invités à se vautrer dans les délices des produits récréatifs conçus à leur intention, ou comme porteurs de maux physiques ou mentaux provoqués par le vieillissement plombant les comptes sociaux. Nulle part n’est mis en valeur leur rôle spécifique dans la transmission de la culture et des valeurs qui cimentent la cohésion sociale et nationale. C’est la version soft de la méthode ancienne des Inuits qui abandonnaient dans les solitudes glacées les vieillards devenus incapables de contribuer à la survie alimentaire du groupe : sois indigne et tais-toi.[/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. Soleil

Centrafrique : la guerre de religion n’aura pas lieu

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Des lynchages de musulmans ponctuent régulièrement l’actualité centrafricaine. Depuis le déploiement des forces internationales en décembre, près de 50 000 musulmans se seraient réfugiés au Tchad voisin[1. Article RFI du 7 février 2014.]. Il ne s’agit donc pas d’un fantasme médiatique. Pourtant le déchirement de la Centrafrique va bien au-delà des faux-semblants d’une  prétendue guerre de religion.

Des tensions historiques et des rancœurs plus récentes alimentent la rivalité entre chrétiens et musulmans de Centrafrique[2. Nous manquons de données fiables à propos des appartenances religieuses en Centrafrique. Les croyances animistes, si elles peuvent dans certains cas être une pratique exclusive (peut-être 10% de la population), sont ainsi largement partagées par une grande majorité de la population. Ainsi, on estime que la population centrafricaine est majoritairement chrétienne (entre 60 et 70%), partagée pour moitié entre protestants (surtout les églises évangéliques, en plein essor) et catholiques. Les musulmans représenteraient, grosso modo, un tiers de la population centrafricaine.]. Historiquement l’Islam incarne une menace. Au XIXe siècle, les razzias sont venues du Nord et des sultanats musulmans,  dans le cadre de la traite musulmane en direction de l’Afrique orientale. Des rancœurs plus récentes se sont développées autour du partage de l’activité économique. Les « Tchadiens », toujours plus nombreux depuis l’indépendance, et dont beaucoup constituent déjà la 2e ou 3e génération installée en Centrafrique, tiennent le commerce de gros, la petite quincaillerie, l’extraction de l’or et du diamant.

Sur le marché des principales localités centrafricaines, à Bouar, Berberati, comme à Bangassou ou Bambari, à Nola comme au fameux PK5 de Bangui, c’est eux que l’on retrouve. Identifiables à leurs djellabas et à leurs boutiques étroites et encombrées, ils négocient, ils importent, ils écoulent des mètres de pagne, des kilos de manioc, et des dizaines de motos Wonda, de contrefaçon nigériane ou chinoise. Enfin, la position limitrophe de la Centrafrique face aux pays du Sahel, à majorité musulmane, est depuis longtemps source de méfiance. On jauge l’avancée du « péril musulman ». Bien implanté au Nord et à l’Est du pays depuis maintenant deux siècles, l’Islam sunnite a progressé visiblement, ces vingt dernières années, dans les régions traditionnellement chrétiennes du Sud et de l’Ouest. Par ailleurs, de nouveaux courants musulmans, certes minoritaires mais radicaux, ont fait leur apparition dans les années 2000.

Aussi réelles soient-elles, ces tensions et ces rancœurs n’avaient pourtant jamais remis en cause, avant le coup d’Etat du 24 mars 2013, le caractère pacifique de la cohabitation entre chrétiens et musulmans en Centrafrique. Ainsi, ceux que l’on appelle les « Tchadiens » n’ont pas quitté la Centrafrique par crainte de leurs voisins chrétiens, mais bien davantage par peur des raids d’anti-balakas. La tolérance mutuelle reste la règle. Au quotidien, les rapports économiques et sociaux sont étroits. Les appels pacifiques lancés ces derniers mois, conjointement par l’imam Kobine, président de la communauté islamique du pays et l’archevêque catholique, Mgr Nzapalainga n’ont rien d’artificiel ou d’incantatoire[3. Interview de l’imam Kobine par Thomas Vampouille, « Centrafrique : « Réconciliez-vous ! », l’appel de l’imam de Bangui », pour Métronews, 3 mars 2014.]. Ils s’inscrivent dans la tradition d’une cohabitation intelligente et pacifiée entre les deux confessions.

Coalition de rebelles insatisfaits du nord de la Centrafrique et de mercenaires tchadiens et soudanais aux méthodes de guerres éprouvées, la Séléka a laissé libre cours à sa violence depuis le coup d’Etat du 24 mars jusqu’à l’intervention des Français, dans le cadre de l’opération Sangaris, le 5 décembre 2013. Premier président musulman de la RCA, Michel Djotodia, politiquement illégitime et impuissant, s’est bien gardé d’y mettre un frein. Les chrétiens ont été les principales victimes de ces exactions. Pourtant, les pillages, les viols, les meurtres, sur lesquels les musulmans de Centrafrique ont cru bon fermer les yeux, se sont davantage apparentés aux débordements d’une armée de mercenaires mal payée et mal commandée qu’au djihad déguisé qu’ont cru y voir les chrétiens de Centrafrique. Pas un imam n’a élevé la voix pour appeler à une quelconque guerre sainte. Les va-t-en-guerre de tout poil, Janjawids soudanais,  Zagawas tchadiens, émules de Baba Ladé, ont reproduit à Bangui et dans tout l’Ouest du pays ce qu’ils pratiquent partout ailleurs, une économie de la rapine et de la terreur.

La thèse d’une guerre religieuse peut également être battue en brèche si l’on considère la réalité des milices anti-balakas dites « chrétiennes ». Difficile de cerner en effet une once de conviction religieuse dans ces troupes « de jeunes désœuvrés analphabètes, de coupeurs de route au chômage, de paysans spoliés, d’anciens militaires des Forces armées nationales (FACAS), de ruraux non scolarisés et de quelques boutefeux »[4. Voir l’étude intéressante produite récemment par Didier Newiadowski, Conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France de Bangui (2008-2012), La République centrafricaine: le naufrage d’un Etat, l’agonie d’une Nation.]. Ces milices acéphales ne sont pas mieux commandées que leurs adversaires de la Séléka, elles coalisent les sans-grades et s’alimentent de la logique simplificatrice du bouc émissaire. L’usurpation d’une identité chrétienne face à l’ennemi musulman leur a permis de radicaliser leur discours et leurs pratiques. Et de légitimer ainsi une violence extrême, mise en scène sous l’œil effaré des caméras occidentales.

La crise qui déchire le pays depuis un an a révélé bien plutôt les insuffisances d’un Etat fantôme face à un peuple centrafricain divisé malgré lui et qui ne place aucun espoir dans la partition du pays. Le redressement politique de la Centrafrique appelle autre chose qu’un schéma théorique séduisant, cristallisé autour de la question religieuse. Il exige une réponse politique.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00676569_000014.

 

La région Rhône-Alpes se prend pour une ONG

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Aux élections régionales de mars 2010, Europe Ecologie-Les Verts (EELV) avait cartonné en Rhône-Alpes, en obtenant presque 20% des suffrages, ce qui lui a permis de monnayer très cher son ralliement au second tour à la liste socialiste et PRG conduite par le président sortant Jean-Jack Queyranne.

Parmi les postes concédés aux Verts dans l’exécutif régional,  on trouve une « vice-présidence à la coopération solidaire », confiée à Véronique Moreira, dont l’activisme tiers-mondiste se moque des frontières, et des règles de bonne gestion des finances publiques. Avec ses amis du Conseil régional, elle avait déjà, en juin 2011, réussi à obtenir un financement par la région de l’opération « un bateau français pour Gaza », une pure opération propagandiste qui se termina comme l’on sait, l’arraisonnement du navire par les gardes-côtes israéliens, et la reconduite, polie mais ferme, de son équipage à l’aéroport Ben-Gurion de Tel Aviv.

Comme il ne s’agissait que de quelques milliers d’euros d’argent public coulé en Méditerranée, on entendit seulement quelques murmures désapprobateurs dans les rangs des socialistes, peu enthousiastes pour aller baiser les babouches des humanistes du Hamas.

Cela n’empêcha pas Mme Moreira et ses amis d’entraîner la région dans une opération bien plus dispendieuse, celle du soutien à un projet international visant à indemniser l’Equateur, petit pays d’Amérique du Sud, pour une renonciation à exploiter des réserves pétrolières décelées en Amazonie, connue sous le nom de projet Yasuni-ITT.

Rafael Correa, président de l’Equateur et disciple de feu Hugo Chavez, avait mis au défi la communauté internationale : il consentait à laisser enfouis dans le sol les hydrocarbures détectés dans ce parc national, si ladite communauté internationale lui assurait des revenus équivalent à la moitié des bénéfices escomptés de leur extraction, soit la coquette somme de 3,5 milliards de dollars. Sur le coup, tout ce que la planète compte de belles âmes environnementales cria au coup de génie : voilà une idée qu’elle est bonne et généreuse ! Mieux que la rente pétrolière, mère de tous les vices, la rente non pétrolière, mère de toutes les vertus ! C’est comme si l’automobiliste français acceptait de passer  régulièrement à la station service pour payer un non plein d’essence avec comme seule satisfaction de contribuer à la diminution des émissions de CO2…

L’ONU se mit de la partie en créant un fond fiduciaire destiné à recevoir les contributions publiques et privées pour faire aboutir cet ambitieux projet. Mme Moreira n’hésita pas à faire un aller-retour Lyon-New York (facturé 2149€) pour plaider cette noble cause devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, qui lui accorda généreusement  une minute et quarante secondes de son précieux temps pour exposer ses arguments. En pointe parmi les collectivités territoriales françaises, la région Rhône-Alpes abonda le fond fiduciaire à hauteur de 150 000 €, auxquels furent ajoutés 100 000 € donnés au chef Humberto, représentant les peuples autochtones dont le mode de vie traditionnel serait, paraît-il, mis en danger par l’arrivée des derricks.

Comme c’était prévisible, l’appel à la générosité internationale fut un bide magistral, ne parvenant même pas à réunir le dixième des sommes nécessaires à amorcer la pompe des compensations. Bien évidemment, Correa n’avait pas cru un seul instant au succès de son opération, conçue dès le départ comme un coup de com’ à la Chavez, propre à lui rallier les Mélenchon et Bové de tous les pays… En juillet 2013, il annonce la reprise de l’exploration et de l’exploitation des champs pétrolifères, avouant que ceux-ci ne toucheraient qu’un millième de la superficie du parc national de Yasuni. La faune, la flore et les populations autochtones n’en seraient donc que marginalement affectées, contrairement au tableau apocalyptique tracé par Mme Moreira et ses amis.

Entre-temps, une association lyonnaise de contribuables avait contesté le bien-fondé des subventions régionales devant le tribunal administratif, qui lui a donné raison, arguant du fait que cet argent dépensé n’avait qu’un lointain rapport avec les missions de la Région. Le fonds fiduciaire onusien a promis de rembourser aux donateurs les sommes inutilisées, sans donner cependant de dates ni préciser le montant des frais de garde de ces sommes dans ses coffres. Quant au chef Humberto, on se perd en conjectures sur l’usage qu’il va faire du papier bleu d’huissier que la région Rhône-Alpes ne va pas manquer de lui faire adresser.

*Photo : le chef Humberto. Dolores Ochoa/AP/SIPA. AP21192935_000007.

Affaire Sarkozy : la justice façon puzzle

juges elisabeth levy daumier

Quel est le citoyen qui parvient à s’y retrouver dans le labyrinthe à la fois politique, judiciaire et médiatique de ces derniers jours ?

Pourtant, les choses n’avaient pas trop mal commencé.

Il y a eu la double page du Monde qui nous informait de l’ouverture, fin février, d’une instruction des chefs de violation du secret et de trafic d’influence susceptibles de concerner Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog son avocat et Gilbert Azibert premier avocat général à la Cour de cassation.

L’ancien président de la République avait été placé sur écoutes en avril 2013 dans une procédure relative à un éventuel financement libyen de sa campagne de 2007. Elles avaient révélé des échanges entre son conseil et lui au sujet de l’affaire Bettencourt et du rôle utile de l’ami de Me Herzog, Gilbert Azibert. Une sinécure à Monaco était évoquée au bénéfice de ce dernier.

Malgré les protestations de nombreux avocats dont certains pénalistes reconnus et la sollicitation du président de la République par le bâtonnier Sur, malgré l’intense soutien médiatique dont ils ont bénéficié – deux avocats du même avis au Grand Journal -, un reflux s’est très rapidement produit qui a fait apparaître leur cause comme une affaire corporatiste toute de solidarité professionnelle et amicale.

On a compris que le secret professionnel n’était pas un barrage hermétique dès lors qu’il était gros de telle ou telle infraction.

D’autant plus que d’autres avocats dont on a moins parlé – comme le célèbre Lev Forster et tel autre choqué par l’acquisition de portables sous de fausses identités – n’ont pas suivi cette ligne qui aurait quasiment assuré une totale impunité au barreau. Il faut saluer sur ce plan la courageuse réaction de la garde des Sceaux qui a énoncé cette évidence salutaire de l’égalité des citoyens devant la loi (TF1). Mediapart et Libération ne sont pas tombés dans le piège tendu et ont su ne pas confondre l’intérêt de la justice avec celui des avocats.

Mais pourquoi donc, en plus, ce mensonge totalement inutile proféré par le ministre de la Justice prétendant n’avoir pas été informée des écoutes de l’ancien président de la République ?

Il me semble percevoir les ressorts de cette dissimulation qui n’était susceptible d’égarer personne tant elle était en contradiction avec la pratique des rapports dans les dossiers signalés – partant du procureur, passant par le procureur général pour aboutir à la Direction des affaires criminelles et des grâces puis au cabinet du garde et évidemment à elle-même – et l’évidente importance de cette procédure où Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute.

On sait maintenant qu’au moins le 26 février, un rapport faisant la synthèse des écoutes avait été adressé au ministère de la Justice et que le Premier ministre en avait été avisé le même jour (Le Canard enchaîné). Et il est inconcevable que dans le même mouvement le président ne l’ait pas été.

Cette chaîne n’a rien d’extraordinaire. Si cette démarche parfaitement normale a été occultée par la garde des Sceaux – le ministre de l’Intérieur, pour sa part, n’aura plus besoin de travestir la réalité – sans doute a-t-elle, quand elle était interviewée sur TF1, cru prudent de ne pas dire la vérité par crainte d’aggraver le contexte intensément politique de ces derniers jours et de devoir subir les assauts d’une droite qui oublie son mépris de l’état de droit lors du quinquennat précédent pour se déchaîner à l’encontre d’une justice qui, ne la servant pas, fomente un complot et, lui complaisant, mérite d’être gratifiée. Pourtant, son mensonge a eu un effet dévastateur : il a fait passer une normalité pour un scandale.

Il était effarant d’entendre à « Mots croisés » Henri Guaino et Rama Yade qui, en moins bien, le copiait, s’en prendre à des magistrats accusés de tous les maux, parler de dossiers qu’ils ne connaissaient pas et, pour le premier, dresser des tableaux psychologiques et apocalyptiques de comportements judiciaires parfaitement valides et légitimes. Avec sa haine de cette justice, il est en train de fantasmer sur une justice de la haine qui n’existe que dans sa bouche et l’exacerbation d’une sensibilité ne tolérant pas qu’on touche Nicolas Sarkozy même du bout de la procédure. Gérard Davet tentait comme il pouvait d’expliquer sa démarche pourtant consubstantielle à une démocratie authentique et Eva Joly, techniquement impeccable, ne parvenait pas, avec sa parole maladroite, à contrer le tonitruant et volubile Guaino.

Il était dramatique d’entendre un élu du peuple, des responsables politiques, en l’occurrence de droite, scier la branche démocratique sur laquelle ils sont assis et ne pas s’imposer une réserve minimale à l’égard des institutions de leur pays.

Le président de la République a répondu à Christophe Régnard qui l’alertait sur la séparation des pouvoirs négligée par le bâtonnier Sur qu’il n’avait aucune intention de s’immiscer dans le cours de cette procédure et qu’il était prêt à recevoir l’un et l’autre. Cette habile manière de procéder clôturait bien la controverse.

Alors que la cause des avocats n’était plus un sujet car on lui avait répliqué de manière convaincante, pourquoi André Vallini, Philippe Houillon et Georges Fenech qui décidément est disponible pour toutes les propositions de lois quelle que soit leur substance, ont-ils résolu, pourtant, d’amplifier encore davantage le secret professionnel de l’avocat ? Autrement dit, de rendre à tout coup la justice impuissante en constituant celui-ci comme un citoyen vraiment à part.

Je ne vois pas la nécessité de ces futures dispositions alors que la loi actuelle protège déjà le secret professionnel comme Harpagon sa cassette. Démagogie, quand tu nous tiens ! Alors que le présent n’impose rien, on flatte pour l’avenir.

Les juges ne politisent pas la justice. Ce sont les politiques qui ne supportent pas sa normalité – à droite, ils en avaient perdu le goût et l’habitude durant cinq ans – et la politisent en portant sur elle un regard alterné, contrasté, critique ou reconnaissant. Depuis le mois de mai 2012, qu’on l’accepte ou non, la justice avance librement et les magistrats en profitent.

Même s’ils ne se battent pas assez pour que leur voix ne soit pas couverte par des gens qui détestent la justice sans la connaître et en ont peur tout en la méprisant, force est d’admettre qu’ils servent mieux la République que ceux qui s’abandonnent à un populisme antijuges de mauvais aloi.

Le citoyen pourrait espérer s’orienter dans ce labyrinthe si les politiques et certains médias n’éteignaient pas chaque jour la lumière.

Pourquoi les fans du bleu et jaune voient-ils le brun en rose?

Il est tout de même drôle qu’en France, où « l’on crie au loup nazi tous les quatre matins », la parole ait été donnée indifféremment aux manifestants extrémistes de Kiev et à leurs alliés démocrates. La main sentencieuse de l’Europe, dans sa précipitation pour condamner à tout prix le gouvernement Ianoukovitch, a laissé flotter dans le même bain tous les canards jaunes de la révolte de Maïdan.

Le parti Svoboda  ne cache pourtant pas son bec SS. Le groupe identitaire, dont les drapeaux ont été filmés allègrement dans la capitale ukrainienne, a un goût particulier pour les cérémonies à la graine nazie. La dernière vidéo très commentée dans les réseaux sociaux russophones[1. La vidéo date de 2013] montre un député du parti, représentant de la région de Lvov, Oleg Pankevitch, assistant officiellement à la cérémonie des funérailles de quelques dizaines de soldats SS de la division ukrainienne « Galicie ». Leurs cercueils ont été déterrés à l’occasion des soixante-dix ans de cette unité militaire. La célébration est haute en couleurs. Entre les uniformes kaki Waffen-SS et les drapeaux jaune et bleu ukrainiens, entre le psaume gréco-latin, le récital du poète du coin, et les ordres de feux hurlés en allemand, le tableau impressionniste paraît brouillé.

Les nationalistes locaux se rappellent que les militaires de la division « Galicie » étaient en guerre contre les Soviétiques, mais ils oublient un peu vite qu’ils ont perdu leurs plumes pour Hitler.

Svoboda, dont le nom signifie « Liberté », refuse catégoriquement l’autonomie de la Crimée et réclame l’abandon de la langue russe comme seconde langue officielle. Leurs cancans ne mériteraient-ils pas d’être écoutés en France avec un peu plus de recul ?

Les héritiers du néant

ecole bac profs

Je suis habitué à entendre toutes sortes d’opinions sur le métier de prof. Avec les années, j’ai eu tendance à penser que mon métier faisait partie des sujets sur lesquels les gens se sentaient naturellement autorisés à confier leur expertise et que, hormis les footballeurs, les journalistes, les flics ou les cheminots, il n’existait pas de catégorie professionnelle plus détestée en France. Outre les sempiternels procès en fainéantise intentés aux enseignants, j’entends souvent dire chez les gens de gauche que l’École n’est pas assez égalitaire et, chez les gens de droite, qu’elle est un bastion de l’idéologie soixante-huitarde et permissive. Les choses me semblent un peu plus compliquées, d’une part, parce que, la démographie aidant, les soixante-huitards ont aujourd’hui massivement déserté les salles des profs et, d’autre part, parce qu’en matière d’égalitarisme, les actuels responsables du système éducatif se sont faits les artisans d’une alliance objective entre une idéologie du nivellement par le bas, supposément antidiscriminante, et une appréhension utilitariste des mécanismes et des enjeux de la transmission du savoir.

Cette désastreuse conjonction tient largement à une très mauvaise interprétation des constats proposés par la sociologie depuis un demi-siècle. Que Finkielkraut me pardonne, mais l’analyse de Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron dans Les Héritiers (1964) était assez juste : les chances objectives de réussite scolaire sont en effet déterminées par la possession d’un capital culturel associé à la culture des élites[1. Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude (1964), Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun ».]

Mais cinquante ans ont passé depuis la publication des Héritiers.[access capability= »lire_inedits »]  La réforme Haby du « collège unique » en 1975, puis la politique des « 80 % d’une classe d’âge au bac » ont accéléré la démocratisation massive de l’enseignement. Aujourd’hui, les tenants de la lecture bourdivine, qui forment encore le gros de la troupe des pédagogues, ont transformé l’analyse sociologique en projet politique, érigeant la notion d’« héritier » en véritable dogme. Du diagnostic de Bourdieu, ses disciples ont tiré un programme réformateur qui soumet la complexité du réel à une grille idéologique : puisque le capital culturel est inégalement réparti, donc « discriminant », il convient de réduire son poids dans la réussite scolaire en mettant plutôt l’accent sur les « compétences », terme-gigogne, omniprésent dans le discours officiel. En d’autres termes, puisque tout le monde ne peut pas lire la Pléiade, faisons en sorte que personne n’ait plus à la lire. Ainsi, héritiers et nouveaux venus seront à égalité.

Cette conception aussi généreuse que dangereuse s’accorde à merveille avec des considérations économiques, moins avouables mais plus prégnantes. La dérive actuelle de l’École n’est pas, ou pas seulement, l’héritage en droite ligne de Mai-68, elle est aussi la conséquence d’une adaptation des idéaux pédagogistes de Mai au rationalisme budgétaire et statistique auquel les « soixante-huitards » se sont convertis en masse, la « lutte contre toutes les discriminations » lui donnant opportunément une teinte plus humaniste. Dans ce système, les élèves sont des statistiques de redoublement et d’orientation qui nourrissent la communication du ministère sur les performances respectives des établissements et les sempiternels palmarès des hebdos, attrape-gogos pour parents anxieux. Le parcours scolaire est déterminé par une série d’items et de critères qui prétendent évaluer l’« adaptabilité cognitive », les compétences discursives, la « prédisposition au vivre- ensemble », la qualité d’écoute. Sans oublier les « capacités d’auto-évaluation », ce qui signifie peu ou prou que l’élève ne procède que de lui-même – et que l’École républicaine marche la tête en bas.

Le système éducatif n’a plus grand-chose à voir avec celui que décrivait Bourdieu. Le collège unique et le lycée général accueillent, à chaque rentrée des classes, toujours plus d’élèves, qu’ils proviennent de la classe ouvrière, des classes moyennes ou des populations immigrées, dont il faut assurer tant bien que mal la formation avant de les acheminer vers le baccalauréat, l’université et le marché du travail. Les cas les plus difficiles sont poussés vers la sortie le plus rapidement possible – les redoublements, c’est mauvais pour les statistiques. Mais les filières professionnelles étant toujours autant dénigrées malgré les discours ronflants et récurrents sur ce sujet, beaucoup de collégiens aux résultats médiocres parviennent à être admis en seconde générale. Une proportion non négligeable contribuera à creuser le taux d’échec universitaire, puis les chiffres du chômage. Parfaitement conscients de cet état de fait, les élèves en veulent à l’École de ne pas leur offrir les garanties de la réussite qu’elle ne cesse de leur promettre et méprisent de plus en plus ces « compétences » que la pédagogie moderne leur impose. Mais ils n’en respectent pas plus le savoir qu’on leur offre en portion toujours plus congrue et dans la seule perspective de favoriser un « vivre- ensemble » de plus en plus introuvable. Cette politique produit à la fois des individus moins cultivés mais aussi moins adaptés au marché du travail. Autrement dit, la culture ne se démocratise pas et les inégalités s’aggravent : échec total sur les deux tableaux.

Bien sûr, on ne cessera sans doute jamais de découvrir, au détour d’une copie, que « Jésus-Christ a été fusillé par les Romains » – et de piquer un fou rire qui égaiera un long week-end de correction des copies. En tant que professeur, je suis aux premières loges pour observer la « baisse du niveau » déplorée par certains experts de l’éducation et farouchement niée par d’autres. Après plusieurs années d’expérience, je peux non seulement attester que le niveau baisse bel et bien, mais aussi affirmer que la première source de ce déclin réside dans les instructions officielles qui visent beaucoup moins à améliorer la transmission du savoir qu’à tenir des objectifs bureaucratiques, favorisant ainsi une bonne com’ ministérielle sur la « lutte contre les inégalités ».

Les inspecteurs pédagogiques régionaux (IPR) et les inspecteurs généraux (IG), dont le rôle consiste essentiellement à transmettre la bonne parole, n’ont que deux expressions à la bouche dans les formations collectives qu’ils animent : « développement personnel » et « innovation ». Au cours de ces grand-messes, j’ai entendu, dans le désordre, qu’il fallait chercher à mettre les élèves en autonomie, qu’on ne devait plus apprendre aux collégiens à rédiger de paragraphe argumenté parce que l’exercice était trop technique, qu’il était inutile d’apprendre aux élèves de seconde à rédiger une composition puisqu’une partie d’entre eux serait orientée vers les filières technologiques, que la dissertation en français était condamnée à disparaître un jour, tout comme un certain nombre de matières, pointées également du doigt par les syndicats, telles que les langues anciennes, évidemment discriminantes. J’ai aussi été invité à distribuer les sujets des devoirs sur table à l’avance pour permettre à tous les élèves de réussir, et à accorder le maximum des points quand une copie semblait se conformer à quelques vagues principes méthodologiques, même si elle ne comportait pas la moindre connaissance. Et ne parlons pas de l’orthographe, qu’on m’a presque conseillé d’ignorer.

Du respect de l’autorité et de la nécessaire humilité face au savoir qui est transmis, il n’est plus guère question dans ces « trainings ». Au cours d’une séance de « mise en commun des pratiques », pendant mon année de stage à l’IUFM[2. Les défunts Instituts universitaires de formation des maîtres, remplacés en 2013 par les ESPE, Écoles supérieures du professorat et de l’éducation. ], j’ai entendu une malheureuse enseignante stagiaire confier qu’elle éprouvait toutes les peines du monde à tenir sa classe et qu’un élève particulièrement agité lui avait même lancé sa trousse au visage. Sa voix en tremblait et elle avait presque les larmes aux yeux. La réponse de la formatrice fut onctueuse et sans appel : « Il faut chercher à te mettre à sa place. Cet élève, tu dois comprendre qu’il a peur. » L’autorité de l’enseignant, ce n’est pas très tendance à l’ère des dispositifs d’« accompagnement personnalisé » ou de la « remédiation », oxymore qui prétend obtenir par l’effet miracle du remède les résultats du processus long et ingrat de la médiation. Heureusement, le recours incessant aux merveilleuses technologies de l’information et du numérique garantit l’optimisation de la relation apprenant/ appreneur et assure que la transmission des compétences et des savoirs se fait sous les auspices de la modernité. Et peu importe que ces indispensables outils finissent par devenir des béquilles au point de remettre sérieusement en cause le sens critique ou tout simplement les capacités imaginatives des élèves. Je me rappelle un adolescent qui devait imaginer une espèce animale et la décrire dans le détail : il s’est précipité sur Wikipédia pour lire la fiche de l’animal qu’il venait d’inventer et j’ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’Internet ne pouvait, fort heureusement, pas encore lui fournir de

Résumons le projet, relayé par une masse de textes et de documents du ministère, auquel le professeur est prié de participer : avec son aide et celle de la technologie, l’élève doit apprendre à rationaliser son comporte- ment et à prendre en charge de manière autonome son épanouissement, scolaire et personnel, devenant ainsi « acteur de sa propre réussite ».

« Acteur de sa propre réussite » : au cours de ma carrière d’enseignant, j’ai appris à haïr tout particulièrement cette expression. On m’a initié aux arcanes mystiques de l’« enseignement spiralaire », qui n’a rien à voir avec les derviches tourneurs ; j’ai appris que le « triangle didactique » n’était pas un rite d’initiation maçonnique et que, comme nul ne l’ignore plus, un « référentiel bondissant » était un ballon (et sans doute la running joke la plus brillante des « pédagos » militants). Toutes ces trouvailles de la novlangue éducative m’ont beaucoup amusé, mais l’élève « acteur de sa propre réussite » me fait beaucoup moins rire parce que cette formule apparemment anodine révèle la funeste transposition à l’École de l’idéologie managériale – la responsabilité en moins. Il est fortement déconseillé de faire entendre à l’« acteur de sa propre réussite » qu’il est aussi celui de son échec, et plus encore de lui suggérer que, pour apprendre, il faut travailler, et que travailler ce n’est pas drôle. On préfère l’enfumer par une rhétorique paradoxale, qui prétend bannir la souffrance et la frustration de l’École tout en faisant sans cesse miroiter aux écoliers une réussite obtenue à coups de « contrats éducatifs », d’« objectifs de comportement » et de « livrets de réussite ». Au lieu de propager ces billevesées, les militants bruyants de la « refondation de l’École » devraient se rappeler la maxime stoïcienne : « Il ne faut pas vouloir réussir, il faut vouloir savoir. »

Mais les élèves eux-mêmes s’ingénient à déjouer les stéréotypes dans lesquels on tente, avec trop de bonnes intentions, de les enfermer. On oublie trop facilement la propension des adolescents à se détourner, ou à faire semblant de se détourner, par esprit de contradiction, de l’enseignement imposé par les adultes. Le professeur est souvent glacé par des questions qui reflètent une incom- préhension totale et tendent à démontrer sa désespérante inutilité. Il lui faut alors se rappeler que, dans bien des cas, ce sont des provocations qui n’ont pour autre but que de passer le temps et d’en faire perdre un peu au prof, ou encore d’avoir l’air plus bête qu’on est parce que, selon les cas, ça énerve ou attendrit ces andouilles d’adultes. On déplore constamment que les élèves ne s’intéressent pas au monde dans lequel ils vivent, mais leur capacité à recycler l’actualité peut s’avérer désarmante. Récemment, en évoquant les guerres d’ex-Yougoslavie, j’ai demandé si quelqu’un connaissait la capitale du Kosovo. Du coin de l’œil, j’ai vu un élève se pencher en rigolant vers son cama- rade d’origine serbe : – « Hé, dis, c’est pas “Quenelle” la capitale du Kosovo ? – Ta gueule ! »

Les « grands » manient volontiers l’absurde et le non-sens tandis que la naïveté de certains « petits » leur fait atteindre des sommets de poésie. Dans un cours sur les grands repères géographiques terrestres et les frontières, un élève de sixième m’a demandé comment on pouvait dessiner ces lignes sur les océans et même dans le sable. Je lui ai répondu qu’elles n’existaient pas en réalité mais seulement sur les cartes et, très logiquement, il m’a demandé comment, dans ce cas, on pouvait être sûr qu’elles étaient bien là. Je lui ai alors expliqué que, depuis l’Antiquité, les cartographes utilisaient le ciel, le soleil, les étoiles puis des instruments de mesure toujours plus sophistiqués pour placer correctement les fleuves, les montagnes et les mers sur les cartes, mais que les frontières politiques, en revanche, étaient fabriquées par les cultures, les guerres, les traités, en un mot par l’Histoire. Sa réponse m’a stupéfait et enchanté : « Mais comment sait-on que ces frontières sont les bonnes si on n’a pas d’instruments pour les mesurer ? », a-t-il lâché. Comment est-on sûr que les frontières sont les bonnes ? Comment sait-on que ce qu’elles représentent existe ? Comment démontrer qu’elles sont utiles ? C’est ainsi qu’une question posée par un gamin de 11 ans, dans la tête duquel Régis Debray et Raymond Queneau sont venus se serrer la pince, peut donner toute sa signification au métier d’enseignant. Nos pédagogues l’ignorent, mais tout professeur sait, lui, qu’il a la charge de contribuer à définir, pour ses 30 élèves, les frontières culturelles, religieuses, morales, éthiques, légales, linguistiques, familiales, professionnelles, politiques, sur lesquelles il faut sans cesse buter pour se construire en tant qu’individu. Transformer des adolescents en adultes libres : voilà une mission, certes plus difficile, mais infiniment plus exaltante, que celle qui consiste à leurrer les jeunes en leur faisant croire qu’ils seront, sans faire le moindre effort, les « acteurs de leur propre réussite ».

Mon 11 septembre en ZEP

Contrairement à ce que pensent les bourdivins primaires, les individus peuvent échapper aux déterminismes sociaux et culturels. Le 11 septembre 2001, j’exerçais dans un collège ZEP (Zone d’éducation prioritaire) qui n’était pas de tout repos. Au lendemain d’une soirée de stupeur à contempler sur écran les épaisses colonnes de fumée noire qui surplombaient l’île de Manhattan, je n’oublierai jamais la traversée de la cour de récréation : l’atmosphère survoltée, les petits groupes bruissant de conversations animées, l’air un peu perdu des surveillants, les « Ils leur ont bien niqué leur race aux Ricains ! », « Y-z-ont mangé grave ! ». Dans ma classe, ça braillait, ça s’interpellait. J’essayais d’obtenir le silence, je l’obtenais, le perdais, surnageant dans le chaos, pauvre dommage collatéral de l’événement qui ouvrait brutalement le XXIe siècle. Les mêmes remarques teintées de violence et de ressentiment contre la domination américaine étaient répétées par des élèves venus de pays laissés pour compte du nouvel ordre mondial et citoyens d’une puissance en déclin : la France. La rage enflait dans les gosiers en même temps que la satisfaction et puis, soudain, l’intervention d’un grand type à grande gueule, en survêtement immaculé, qui allait m’en faire baver toute l’année, a laissé tout le monde coi : « Putain, mais vos gueules quoi ! Vous êtes débiles là ! Y’a plein de gens qui sont morts là, fermez vos bouches un peu ! » Son intervention ayant ramené le calme, nous avons pu passer le reste de l’heure à discuter de l’événement pour tenter de déminer les simplifications. À la fin de l’année, en quittant le collège, le grand type en survêtement m’a gratifié d’un cordial « Bonne continuité M’sieur ! ». Je n’ai pas eu le cœur de lui faire remarquer qu’on disait : « Bonne continuation ! » J’espère qu’aujourd’hui, où qu’il soit, ce grand braillard en survêtement blanc est toujours capable de faire preuve d’autant de bon sens qu’il en a montré au lendemain des attentats contre le World Trade Center.[/access]

«Le Collectif Marianne n’a rien à voir avec le GUD»

david masson fn marianne

Daoud Boughezala : Vous venez de créer le Collectif Marianne, pendant étudiant du « collectif Racine », ce groupe de professeurs et d’employés de l’éducation nationale ralliés à Marine Le Pen.  Assumez-vous l’héritage encombrant – et souvent violent –  du GUD et du Rassemblement étudiant, organisations où militèrent nombre d’actuels cadres du FN ?

David Masson-Weyl : Le Collectif Marianne ne se rapproche ni de près ni de loin de ce que furent le GUD et le Rassemblement étudiant. Alors que ces mouvements se présentaient comme des syndicats étudiants certes politisés mais sans lien avec les partis politiques d’alors, Marianne entend être un centre de réflexion et de proposition pour les jeunes et par les jeunes lié au Rassemblement Bleu Marine. Nous ne sommes pas un syndicat et nous n’avons donc pas pour ambition de faire élire des élus étudiants à la légitimité parfois contestable et à l’utilité difficilement quantifiable. Marianne ne peut à la fois être un lieu de débats de fond et cautionner la violence de ces mouvements passés. Notre seule arme, ce sont les mots !

Si vous vous inscrivez  explicitement dans le giron du Rassemblement Bleu Marine, pourquoi avez-vous déclaré à la presse ne pas y être encarté ? Espérez-vous séduire une frange plus large des étudiants en gardant un pied dehors ?

Il ne s’agit pas de prendre en traître les étudiants : nous assumons et nous revendiquons fièrement notre affiliation au RBM, qui représente aujourd’hui le seul mouvement politique souverainiste et patriote d’envergure en France. D’ailleurs, personnellement, je pourrais tout à fait prendre ma carte au RBM. Mais je souhaite montrer à tous ceux qui sont proches de nos positions, à gauche comme à droite, que nous sommes ouverts au rassemblement et leur faire comprendre que, peu importe que vous vous encartiez ou non, vous pouvez exprimer et défendre vos idées au travers de notre collectif.

Sur la question de la sélection, vous tâchez également de ratisser large, sur votre droite comme sur votre gauche. Car si vous critiquez les conséquences de la massification à l’université, vous refusez néanmoins toute sélection à l’entrée de la première année. Craignez-vous de vous mettre à dos la majorité des étudiants ?

Nous ne refusons pas d’instaurer toute sélection à l’entrée de la première année à l’université. Cette question mérite d’être posée et débattue. Nul ne peut nier que le nivellement par le bas du niveau des diplômes résulte de la massification de l’enseignement supérieur. Ni que le baccalauréat ne joue plus son rôle de sésame vers l’enseignement supérieur. Par voie de conséquence, les universités ne sont plus dans la capacité d’offrir des conditions de travail optimales pour ses étudiants. Résultat : un bon étudiant devra aller jusqu’en Master 2, voire en faire plusieurs pour être certain de trouver un emploi par la suite. Les étudiants ont conscience de tous ces problèmes, et je suis convaincu qu’ils ne sont pas hostiles à la sélection. Chacun sait qu’il sera sélectionné à un moment ou à un autre. Ce que les étudiants ne supportent pas, c’est l’absence de méritocratie qui ronge notre pays.

Tous les partis politiques en conviennent. Mais, concrètement, que faire pour y remédier ?

Il est urgent de revoir le processus de sélection, qui ne s’effectue aujourd’hui que par l’échec. Il existe par exemple dans certaines universités des parcours différenciés en première année qui permettent aux meilleurs étudiants de suivre des cours supplémentaires et aux plus faibles de bénéficier de cours de soutien. Ces parcours permettent à certains de s’en sortir là où ils auraient normalement échoués. Mais est-ce le rôle de l’université d’effectuer des remises à niveau en grammaire, syntaxe et orthographe, compétences qui devraient être acquises depuis des années ? De même, pourquoi continue-t-on d’accepter sur les bancs des universités, par exemple en droit, des étudiants venus de filières technologique ou professionnelle qui vont au casse-pipe ? C’est profondément malhonnête. Arrêtons de dévaloriser ces filières essentielles dans un pays qui aspire à se réindustrialiser !

Le Front national semble mésestimer la contribution des étudiants étrangers à la puissance et au prestige de la France. En diminuer drastiquement le nombre comme le recommande Marine Le Pen, ne serait-ce pas se tirer une balle dans le pied ?

Je porte un intérêt tout particulier à cette question, ayant moi-même eu la chance de pouvoir étudier un semestre à l’étranger, au Japon, où j’ai pu prendre pleinement conscience de ce que peut apporter un pays aux étudiants étrangers qu’il accueille et inversement. Les universités françaises accueillent un grand nombre d’étudiants qui viennent du monde entier, signe que la France bénéficie toujours d’un prestige à l’international. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais pour que la France rayonne, encore faut-il que ces étudiants rentrent dans leur pays d’origine pour pouvoir faire bénéficier celui-ci de la formation qu’ils ont reçue en France. En outre, il ne faut pas être naïf : il est évident que des problèmes se posent dans certains cas. Je pense à ces étudiants chinois qui ne venaient en France que pour acheter un diplôme dans certaines universités peu regardantes. Il convient donc de tout simplement renforcer la procédure de sélection : seuls les meilleurs ou ceux qui en tireraient le plus grand bénéfice doivent pouvoir étudier en France. C’est la position équilibrée qu’a adoptée le Front national.

Malgré votre fidélité au FN, vous dites refuser une future carrière d’apparatchik. Jurez-vous que jamais au grand jamais on ne vous verra candidat à la moindre élection sous les couleurs lepénistes ?

Je ne jure de rien ! Ce que j’ai voulu dire, c’est que je souhaitais poursuivre et finir mes études en toute sérénité. Si j’ai accepté de présider Marianne, ce que je fais aujourd’hui avec joie, c’est pour constituer une force de proposition politique. Non pas pour être élu ou bénéficier de tel ou tel poste, ce que je considère comme tout à fait louable, mais j’ai encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir prétendre à une hypothétique carrière politique !

On invoquera bientôt un devoir d’ignorance

jean claude milner  Jean-Claude Milner est linguiste et philosophe. Il vient de publier l’universel en éclats (éditions Verdier, février 2014) et, avec Pascal Bacqué, Loi juive, loi civile, loi naturelle. Lettres sur le mariage pour tous et ses effets à venir (Grasset, janvier 2014).

Causeur : Dans notre société, la liberté et l’égalité sont les fins ultimes et indiscutables de l’action collective. Or, d’une part, en donnant aux enfants une langue, une religion, voire un nom particuliers, on les prive d’une certaine  liberté de choix ; d’autre part, en les dotant d’un bagage culturel singulier, on contrevient potentiellement à l’égalité entre tous. Résultat, toute transmission finit par être vécue comme une injustice à l’encontre des générations futures.

Jean-Claude Milner : C’est en effet une représentation assez courante aujourd’hui. Dans la Critique de la raison dialectique, Sartre évoque une « dure vérité » : les parents choisissent toujours, à un moment donné, en lieu et place de leurs enfants. À ses yeux, il fallait partir de cette vérité pour, éventuellement, en corriger les effets. De manière générale, il considérait qu’on devait se rebeller contre les contraintes, mais qu’il fallait d’abord en reconnaître l’existence. Inversement, depuis quelques années, domine l’idée que les contraintes doivent être combattues de manière préventive : en empêchant qu’elles n’apparaissent. Chaque individu, dès le début de sa vie, doit être dans la situation de celui qui conclut un contrat. Placé face à un partenaire, dans une relation de stricte égalité, il est libre d’accepter ou de refuser. Conséquence immédiate : l’enfant doit entrer dans un monde qui ait le moins de passé possible, puisque ce passé est constitué de choix auxquels il n’a pas pris part.

Tout de même, on n’a pas encore le droit de répudier ses parents !

La question a été posée dans les pays scandinaves. Le modèle du « contrat » devrait, en bonne logique, ouvrir cette possibilité. Puisque les parents peuvent divorcer l’un de l’autre, pourquoi un enfant ne pourrait-il pas divorcer de ses parents ? Je ne sais pas, en revanche, comment on aborde la relation inverse : les parents peuvent-ils divorcer de leurs enfants ? Dans le cas de la relation parents/ enfants, le modèle du contrat, qui est égalitaire, s’oppose au modèle de la transmission, qui est inégalitaire. Plus on privilégie le premier modèle, plus le second devient précaire. Seulement, la forme contractuelle ne peut se généraliser que dans un monde sans drames. En 1914, un jeune homme aurait eu du mal à considérer sa mobilisation comme la mise en œuvre d’un contrat. En tout cas, rien n’était négociable à ce moment.

De fait, le modèle de la transmission n’est guère démocratique…

Attention : ne confondez pas contrat et démocratie. [access capability= »lire_inedits »] Le processus démocratique n’est pas nécessairement un processus contractuel. La démocratie ne vise pas nécessairement à supprimer toutes les relations inégalitaires ; elle tente simplement d’empêcher que ces relations inégalitaires ne se transforment en relations de domination sociale. C’est seulement très récemment qu’on a jugé l’inégalité de savoir entre maître et élève comme incompatible avec la démocratie ; pendant longtemps, on l’a au contraire pensée comme un moyen de la démocratie, puisque la transmission cherchait à affranchir l’élève des conséquences sociales de son ignorance. Du reste, à force de dénoncer l’inégalité entre savoir et ignorance, on assiste de plus en plus à la domination de l’ignorant sur celui qui sait.

Dans quelles situations concrètes peut-on observer cette « inversion des valeurs » ?

Depuis qu’on a étudié les phénomènes de foule, on sait qu’une fausse rumeur peut l’emporter sur une information exacte. Aujourd’hui, en Europe et hors d’Europe, la structure de foule a pénétré dans les classes. Cela peut empêcher les professeurs d’aborder certains sujets, tout simple- ment parce que trop d’élèves sont persuadés de détenir d’avance une vérité supérieure à la connaissance. Vérité confessionnelle, souvent, mais aussi, parfois, de purs et simples préjugés. Croyez-vous que l’on puisse aborder en termes strictement factuels la question des religions monothéistes et de l’antériorité éventuelle du judaïsme sur d’autres monothéismes ?

Nous sommes pourtant supposés vivre dans la société du savoir, où chacun doit pouvoir se forger une opinion à partir des milliards d’informations contradictoires mises à sa disposition…

Certes, mais deux éléments jouent contre la connaissance. Premièrement, notre société est régie par la loi du marché, où le plus nombreux l’emporte. La loi de l’offre et de la demande peut favoriser les idées fausses au détriment des idées vraies. Je ne dis pas que ce soit toujours le cas, mais rien n’empêche que cela le soit. Deuxièmement, contrairement à ce que les Européens pensaient au XIXe siècle, l’extension mondiale du marché et le triomphe de la politique éclairée apparaissent comme déconnectés. Comme le montrent l’évolution de la Russie et de la Chine post-communistes, la performance économique et technique peut parfaitement coexister avec le développement des superstitions. Dans l’imaginaire de l’Europe occidentale, le triomphe des opinions vraies sur les opinions fausses et le développement du marché allaient de pair ; ce modèle a été battu en brèche.

De fait, le postulat de la supériorité de l’opinion vraie sur l’opinion fausse est incompatible avec le dogme de l’égalité de toutes les opinions. Or, du « mariage pour tous » au programme « anti-stéréotypes » destiné à conjurer les différences sexuelles à l’école, en passant par l’obsession des inégalités salariales (obsession qui ne les empêche pas de prospérer), jamais, sous nos latitudes occidentales, la notion d’égalité n’a été aussi omniprésente dans les discours. Est-ce parce que l’on confond égalité et absence de différences ?

Il y a deux questions. Premièrement, on tend à faire de l’indifférenciation un moyen de l’égalité, sous prétexte que la différenciation peut être un moyen de l’inégalité. Deuxièmement, on néglige le fait qu’il y a deux types d’égalité : passive et active. Prenons l’exemple de la notation scolaire. Elle fait apparaître des différences ; puisque la note est un nombre, ces différences s’expriment comme une inégalité arithmétique. Si vous adoptez une conception passive de l’égalité, vous supprimerez la notation ; de cette façon, les individus à qui l’on n’aura pas parlé d’inégalité deviendront égaux, passivement, sans que personne n’ait rien à faire. Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’en faisant apparaître la différence comme une inégalité, la note fait apparaître la nécessité de lutter activement contre les processus qui transforment une différence scolaire en inégalité sociale. Il en va de même avec la question du « genre » ; la difficulté n’est pas que les hommes et les femmes se perçoivent comme différents, mais (a) que cette différence soit systématiquement présentée en termes d’inégalité et (b) que, une fois la différence inscrite dans les représentations, elle entraîne une inégalité sociale.

Autrement dit, on croit résoudre le problème de « l’inégalité d’arrivée » (sociale) en s’interdisant d’observer « l’inégalité de départ » (scolaire). N’est-ce pas un choix purement idéologique ?

Supprimer la perception de l’inégalité est censé permettre une forme de vie sociale apaisée. Aujourd’hui, nos poli- tiques considèrent que tel est l’idéal vers lequel doit tendre une démocratie. Personnellement, j’estime au contraire que la démocratie doit permettre au conflit d’apparaître. Un régime démocratique est fondé sur la division, non sur le consensus.

Pourtant, les lecteurs hâtifs de Fukuyama et autres prophètes de la « fin de l’histoire » annoncent ou appellent de leurs vœux un monde pacifié, délivré de toute division. Dans ce monde sans frontières, le passé ne peut plus être perçu que comme une longue litanie de crimes.

Je décris en effet une représentation fondée sur la fin de l’Histoire. Mais cela ne signifie pas que pour moi, l’expression « fin de l’Histoire » ait un sens, ni même le nom Histoire. Les grandes idéologies du siècle dernier s’appuyaient sur l’existence de contraintes contre lesquelles les individus devaient lutter, mais qu’ils ne pouvaient pas nier. De là découlait une représentation du monde fondée sur le conflit. Aujourd’hui, l’idéologie dominante soutient que lutter contre une source de conflit, c’est créer une nouvelle source de conflit. Il ne faut donc pas lutter, mais empêcher que le conflit apparaisse. Et quand on n’y arrive pas, on se contente d’empêcher le conflit de s’exprimer. L’idéologie de la prévention débouche sur une rhétorique. Et comme le XIXe et le XXe siècle étaient fondés sur la conviction inverse, rappeler le passé, c’est rappeler les conflits du passé, donc risquer de les faire resurgir. Contre cette menace, on invoquera bientôt un devoir d’oubli, qui sera largement un devoir d’ignorance. Résultat espéré : il n’y aura plus ni conflits, ni différenciations, ni inégalités. Si ce n’est pas vrai dans les faits, il suffira qu’on ait l’impression que c’est vrai.

Le prix de cette harmonie mirifique et chimérique doit-il être la destruction de la culture ?

C’est une conséquence quasi inévitable. Toute culture qui se distingue de la mise en œuvre mécanique du marché culturel passe par un rappel du passé. Elle est donc traversée de conflits. Histoire, philosophie, enseignement des langues nationales, tout pose un problème à cet égard.

La langue française est-elle trop chrétienne et trop française pour notre époque d’indistinction ?

Oui, mais toutes les langues ont leurs propres difficultés. La logique de l’apaisement voudrait sans doute que l’on supprime l’enseignement des langues nationales, dès les petites classes. La paix sur la Terre passe par le règne du globish.

Puisque notre culture et notre langue sont considérées comme des fauteuses de conflit par beaucoup de nos contemporains, comment peut-on encore défendre notre singularité culturelle, c’est-à-dire notre héritage ?

Nous avançons sur un terrain miné par l’opposition droite/ gauche. Aujourd’hui, en France, quiconque prétend que les références historiques en général et la référence nationale en particulier ne sont pas nécessairement dangereuses est immédiatement catalogué comme « fascisant », c’est-à-dire ennemi de la gauche.

Et alors, c’est grave d’être un « ennemi de la gauche » ?

Cela vous rend inaudible. Être calomnié, ce n’est pas grave ; mais être inaudible, c’est grave. Mais ne vous faites pas d’illusions : dans l’état actuel des choses, les Français craignent les paroles anxiogènes. Quelles qu’elles soient, elles semblent mettre en question le modèle social français, qui se donne comme idéal la prévention des conflits, ou au moins leur atténuation.

Cette hantise du conflit et de la division n’est- elle pas caractéristique de toutes les sociétés démocratiques contemporaines ?

Non, je crois que ce phénomène est propre à la France. Ici, le discours politique pousse très loin la revendication de l’apaisement. Le paradoxe est que, dans les faits, la vie sociale est très conflictuelle. On assiste donc à une vaste entreprise de refoulement.

Plus encore que dans l’Allemagne post-nazie ?

En Allemagne, les choses ont changé. Longtemps, l’Allemagne de l’Ouest a tenu un discours d’apaisement, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’était avant la réunification. Depuis la réunification, la perspective des conflits internes inquiète moins ; quant à sa présence active dans les conflits extérieurs, l’Allemagne est au début du processus de retour. Le néobismarckisme est à l’ordre du jour.

Il est tout de même étrange que nous, Français, redoutions plus nos vieux démons que les Allemands !

Nos deux passés ne sont pas superposables. En Allemagne, la question centrale n’est pas la défaite de 1945, mais ce que, pendant douze ans, l’hitlérisme a fait de ses victoires. En France, la question importante est la défaite de 1940 ; or, elle a été refoulée. À partir de ce moment, la référence nationale en tant que telle est devenue porteuse de mensonges.

Autrement dit, la parenthèse de Vichy (1940-1944) serait encore plus traumatisante que l’exercice de la barbarie nazie (1933-1945) en Allemagne ?

Du point de vue de la référence nationale, oui. Car les émigrés allemands, parmi lesquels on trouvait les plus grands esprits, ont maintenu en exil une référence nationale. Hannah Arendt disait, après la guerre : « À la fin, il ne reste que la langue maternelle. » Mais c’est essentiel !

Hannah Arendt, Adorno, Horkheimer, Fritz Lang et les autres ont donc fait davantage pour la survie de leur culture nationale que de Gaulle et la France libre…

N’oubliez pas que le pétainisme a utilisé toute la thématique républicaine. En employant les thèmes de la nation, de la dignité et de l’honneur, Vichy a pollué quasiment tous les mots de la langue française. Alors que les nazis ont voulu révolutionner la langue et la culture allemandes. Il faut lire Langue du Troisième Reich : carnet d’un philologue, de Viktor Klemperer. En transformant la langue, le national-socialisme a « protégé » la langue allemande d’avant 1933. Il l’a laissée disponible. Lorsque Hélène Weigel, la femme de Brecht, une immense actrice, revint pour la première fois à Berlin après la guerre, celui qui l’accueillait s’écria : « Elle est revenue, la beauté de la langue allemande ! » C’est quelque chose qui n’a pas pu être dit de la même manière en France, parce la beauté de la langue française ne s’était pas refusée à Pétain.

La culture française n’est-elle pas passée à Londres ?

Non. Il y a eu des écrivains et des artistes résistants, mais c’est autre chose. En 1958, de Gaulle a tenté de réinscrire la culture dans son programme d’indépendance nationale. Malraux était essentiel à sa stratégie. Elle a temporairement réussi, mais le mal était fait. La culture de langue française en est encore à nettoyer la tache de Vichy.[/access]

*Photo: Hannah

Christiane Taubira, réactif des réacs

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taubira najat vallaud belkacem

taubira najat vallaud belkacem

Moi, j’aime beaucoup Christiane Taubira. Enfin, plus exactement, j’ai appris à l’aimer. Je n’avais pas d’avis tranché sur le mariage pour tous, par exemple, mais je l’ai trouvée brillantissime à l’Assemblée et puis surtout j’ai vu ce qu’elle avait fait remonter à la surface. Du coup, je suis tombé tout à fait consciemment dans le panneau de la stratégie gouvernementale sur le sujet : Christiane Taubira devenait un des derniers marqueurs de gauche sur un sujet sociétal, sans doute, mais qui par les passions qu’il a réveillées, a au moins eu le mérite de montrer que la gauche et la droite, ce n’était pas encore (ou toujours) tout à fait la même chose.

Si j’aime beaucoup Christiane Taubira, c’est aussi parce que je n’aime vraiment pas les gens qui la détestent. En quelque sorte, je me suis mis à aimer Christiane Taubira par défaut. Je me dis qu’attirer des haines comme elle a pu les attirer, voire les provoquer, est plutôt bon signe quand on est noire, femme, ministre et qu’on se réclame d’une gauche sans complexe. Cela veut dire qu’on gêne encore, un peu, dans un monde politique totalement uniformisé où ceux qui s’affrontent faussement font en fait partie de la même totalité structurante, vivant sur le mode du « Tiens, on va s’écharper sur le mariage pour tous, le genre, le cannabis, la fin de vie, cela nous évitera  de montrer qu’on est à peu près d’accord sur l’Europe, le libre-échange, l’euro et le démantèlement de l’Etat-providence pour faire plaisir aux agences de notation. »

On me dira que Taubira est une grande sociétaliste, elle aussi. Que finalement, elle ou Najat Vallaud-Belkacem, c’est la même chose. Eh bien non, pas du tout.  Ne serait-ce que par leur situation respective dans le grand prétoire médiatique : NVB est toujours dans la position du procureur, de l’accusation publique quand Taubira est toujours dans la position de l’accusée même si elle a su être d’une rare férocité face à ses adversaires.

NVB attaque sans cesse les vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés tandis que Christiane Taubira, c’est elle qui est attaquée sans cesse par les mêmes vieux réactionnaires hétéros fascistes genrés. La nuance est d’importance. L’une est en permanence à l’offensive et tient sa ligne de front, l’autre est isolée au sein de son propre gouvernement. C’est sans doute, justement, que Christiane Taubira ne fait pas que du sociétal ou plutôt que le sociétal chez elle ne devrait pas être un joujou pour distraire les enfants assis sur le siège arrière d’une voiture engluée dans les bouchons de la récession et du chômage de masse mais un élément parmi d’autres d’une émancipation globale.

Un exemple simple : alors que la pensée néo-réac sur la délinquance est devenue la nouvelle pensée dominante, alors qu’on a décidé un peu partout de revenir à la vieille confusion entre classes laborieuses et classes dangereuses et d’en finir avec la culture de l’excuse, expression toute faite d’une bonne conscience inversée qui refuse de prendre en compte des corrélations évidentes entre misère et délinquance,  Christine Taubira veut continuer d’incarner l’idée que la répression n’est rien sans la prévention, que le criminel est aussi souvent une victime, bref cette affreuse pensée laxiste qui a été celle de Victor Hugo, ce vieil abruti qui voulait ouvrir des écoles pour fermer des prisons et abolir la peine de mort parce qu’il pensait que la société n’a pas à ajouter la barbarie collective à la barbarie individuelle.

Christine Taubira, en incarnant à ce point-là, physiquement (comme on avait dit pu dire assez bêtement que Juppé incarnait physiquement l’impôt) tout ce qui révulse la droite,  frise l’exploit. En fait, elle agit comme un réactif, diraient les chimistes. C’est très utile un réactif : c’est le composé qui, mis en présence d’un autre composé, le fait réagir de manière tellement caractéristique que cela permet de montrer sa présence, voire d’évaluer sa quantité. Si vous voulez savoir à quel point un homme ou une femme de droite est de droite, ce n’est pas compliqué, mettez-le en présence de Christiane  Taubira. Vous saurez tout de suite à qui vous avez affaire, la nature exacte du composé.

On ne va pas nier l’attitude plutôt maladroite de Taubira face aux attaques de la droite à propos des écoutes de Sarkozy (pas celles de Buisson, n’est-ce pas, mais celles ordonnées par les juges pour soupçon de trafic d’influence). Mais c’est oublier que sa fonction de réactif fonctionne aussi pour  révéler les tropismes droitiers de son propre gouvernement et que les cafouillages de la ministre de la Justice sont la conséquence d’une vieille inimitié avec Valls et l’impossibilité de fait d’organiser une communication claire, ce qui aboutit à une situation délirante où l’UMP arriverait presque à faire oublier que dans l’histoire, c’est tout de même elle qui jusqu’à preuve du contraire a offert l’étonnant spectacle d’une nouvelle affaire par jour la concernant.

Donc, Christiane Taubira, ne lâchez pas l’affaire. Chez ceux d’en face, mais aussi dans votre propre camp, on ne vous rate pas depuis le début. Pour les premiers, vous incarnez l’horreur d’une gauche qui croit en des valeurs de gauche même si elle ne sont pas populaires (vous devez vous souvenir de Mitterrand se prononçant contre la peine de mort devant Elkabbach quelques jours avant le premier tour de 1981) et pour les seconds, vous incarnez leur mauvaise conscience, l’œil qui est dans la tombe des illusions perdues de leur progressisme renié.

Et si vous disparaissiez lors d’un prochain remaniement ou si vous deviez démissionner, cette fois-ci, les quelques traces de gauche qui restaient dans le hollandisme, un peu comme le souvenir de l’eau sur Mars,  auraient vraiment disparu.

 

*Photo :  FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00650816_000009.

Et si la réalité donnait raison aux réactionnaires suisses?

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La gauche est encline à célébrer les bienfaits de l’immigration, même massive, et à encourager la mixité sociale. Les Suisses, souvent plus avertis qu’on ne l’imagine, ont voté récemment à une courte majorité contre l’immigration incontrôlée. Le Temps s’en est ému. Et les socialistes ont fustigé cette initiative populaire. Pendant des semaines, les intellectuels et la presse se sont déchaînés contre l’égoïsme, la xénophobie, voire le fascisme larvé de l’U.D.C. le parti de Christophe Blocher.

Et, soudain, que découvre-t-on à la « une » du Temps, ce lundi 10 mars ? Que certaines écoles lausannoises des quartiers populaires et métissés sont devenues incontrôlables, la loi du plus fort qui est en général celle de celui qui maîtrise le moins le français, se substituant à celle des professeurs, sans compter les élèves musulmans qui refusent les cours de culture religieuse pourtant obligatoires. « Les enseignants avouent leur épuisement, sinon leur impuissance », écrit l’éditorialiste du Temps. Le télescopage des coutumes, des cultures, des stéréotypes culturels trouble même les plus optimistes.

Ce qui est devenu un secret de Polichinelle pour les enseignants ne doit surtout pas être évoqué par les autorités politiques soucieuses de ne stigmatiser aucune communauté et aucun établissement. Bref, on se croirait presque en France : les idéaux d’égalité et de fraternité finissent toujours par se briser contre la dure loi de la réalité quotidienne où l’homme est un loup pour l’homme. Même en maternelle. On peut le déplorer, mais feindre de l’ignorer, c’est précipiter la chute. Plus l’angélisme prévaut, plus dure sera la chute, comme dans le beau film de Mark Robson.

Sommes-nous des grands-parents indignes ?

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grands parents indignes

grands parents indignes

Si vous avez échappé à la pub d’une chaîne d’établissements thermaux du sud de la France proclamant « Après le boom des naissances, le boom des renaissances ! », lancinante ringardise invitant les seniors à se livrer corps et âme à l’aquagym et au parcours santé, vous devez être trappiste ou naufragé sur une île aussi déserte que déconnectée du réseau. N’ayant, personnellement, pas demandé à naître, et étant suffisamment occupé à prouver à mes semblables, proches et lointains, que ma présence fortuite et provisoire dans le monde des vivants n’a pas été totalement inutile, cette injonction d’appuyer sur la touche « reset » de la vie m’est proprement intolérable ! J’appartiens, comme la plupart de mes camarades de génération rassemblés dans la catégorie des « baby-boomers » parvenus à l’âge adulte avant la fin des Trente Glorieuses (1945-1975), à cette mine d’or gris vers laquelle se ruent les marchands de voyages exotiques, les entre- preneurs culturels, les Frankenstein de la beauté inaltérable et du bien-être obligatoire. Ce sont eux qui s’ingénient à nous persuader, plans médias à l’appui, que nous n’en avons jamais fini avec le perfectionnement physique, culturel, et même spirituel, de nous-même. Notre argent les intéresse, et le meilleur moyen de se l’approprier, c’est de créer le manque qui transformera en cigales des gens plutôt enclins à se conduire comme des fourmis. La fameuse formule de Jacques Séguéla (« Celui qui n’a pas pu s’offrir une Rolex avant cinquante ans a raté sa vie ! ») s’impose aujourd’hui à ceux qui pensaient avoir gagné le droit de se contenter du plaisir d’être encore là, sans avoir à se soucier outre mesure de parader à la foire aux vanités sociales. « Si, à 80 ans, tu n’a pas fait, au choix, le Machu Picchu, une croisière en Amazonie, la thalasso à Quiberon, l’acquisition d’un camping-car pour passer l’hiver à Agadir ou encore le triptyque des festivals d’art lyrique Bayreuth-Salzbourg-Vérone, c’est que tu as lamentablement raté ta vie de baby-boomer retraité ! »[access capability= »lire_inedits »]

Nous sommes donc invités à jouir sans autres entraves que celles imposées par l’ampleur de notre revenu disponible qui, si l’on en croit l’Insee, serait en moyenne supérieur à celui dont disposent les actifs de la même catégorie sociale. Viagra pour Monsieur et Botox pour Madame… Elle est pas belle, la vie ?

Et qu’on ne vienne pas nous reprocher notre prétendu égoïsme générationnel : en France, plus que dans d’autres pays comparables, les transferts d’argents intrafamiliaux ont contribué à atténuer les effets de la crise et du chômage. Nous avons stoïquement subi les Tanguy incrustés au domicile familial, tout en assumant les contraintes de l’accès au très grand âge de nos vieux parents, conséquence des progrès de la médecine.

Nous sommes pourtant les détenteurs d’un patrimoine immatériel dont la transmission est aussi utile, sinon plus, aux générations futures, que celle de nos maisons ou plans d’épargne en actions : il est constitué par l’accumulation de nos expériences de vie dans le « monde d’hier », celui de la guerre froide, de la non-mondialisation, du tragique dans l’Histoire. Nos grands-parents à nous, pour autant qu’ils aient survécu aux tourmentes, n’avaient rien d’autre à faire que nous transmettre, avec leurs mots et leur vision du monde, la mémoire d’une époque où ils furent confrontés à des situations dramatiques : le déracinement lié à l’exode rural, les horreurs des deux guerres, l’abandon de sa terre natale pour cause de décolonisation… Ils étaient pauvres, en tout cas plus que leurs enfants montés dans le train des Trente Glorieuses, et n’auraient jamais songé à transformer le soir de leur vie en une fête ininterrompue…

Les parents de nos petits-enfants sont aujourd’hui tout entiers préoccupés par la mise en place de stratégies visant à les préserver du « déclassement » social qui les menace s’ils ne s’engagent pas dans les bonnes filières, ne fréquentent pas les lieux de sociabilité utiles pour leur futur réseau, ou adoptent des comportements déviants.

Ils ont compris que l’École ne les déchargeait pas de la tâche d’armer leur progéniture pour affronter la jungle de la compétition sociale. L’État, d’ailleurs, les incite à préférer une conception utilitariste de la transmission du savoir à une idée plus large de l’éducation culturelle : les frais engagés par une famille pour le soutien scolaire dispensé par des officines privées sont déductibles des impôts, ce qui n’est pas le cas pour les places de théâtre ni pour l’achat de livres…

L’histoire, la géographie, les arts plastiques sont réduits à une portion de plus en plus congrue dans l’enseignement scolaire. Il suffit d’écouter le « spécial jeunes » du célèbre « Jeu des 1000 euros » de France Inter, chaque mercredi, pour se rendre compte de l’ignorance galopante, dans ces domaines, de nos plus brillants sujets pourtant candidats à des mentions TB au bac S.

Restent, pour aider au comblement de ces lacunes, les grands-parents qui, le ciel en soit loué, sont déchargés de la responsabilité du devenir professionnel de leurs petits- enfants. Curieusement, les projets de réforme du droit de la famille qui provoquent aujourd’hui la polémique les ignorent à peu près totalement : ils ne sont mentionnés dans les textes actuellement en vigueur que dans le cas où les conflits intrafamiliaux leur interdiraient l’accès à leur petits-enfants. Le juge peut alors leur accorder un droit de visite du même type que celui concédé à l’un ou l’autre des parents dans les divorces difficiles. Et la jurisprudence en la matière montre qu’en cas de désaccord persistant entre les générations, les requêtes des grands-parents sont rejetées pour épargner à l’enfant d’être pris dans un conflit de loyauté. Comme il n’existe pas, ou pas encore, de generation studies dans les universités américaines animées par des héritiers du mouvement des Panthères grises, ils n’ont aucune chance d’être entendus dans les sphères du pouvoir. En conséquence, ils ne sont pris en considération que comme homo festivus (ou mulier festiva) invités à se vautrer dans les délices des produits récréatifs conçus à leur intention, ou comme porteurs de maux physiques ou mentaux provoqués par le vieillissement plombant les comptes sociaux. Nulle part n’est mis en valeur leur rôle spécifique dans la transmission de la culture et des valeurs qui cimentent la cohésion sociale et nationale. C’est la version soft de la méthode ancienne des Inuits qui abandonnaient dans les solitudes glacées les vieillards devenus incapables de contribuer à la survie alimentaire du groupe : sois indigne et tais-toi.[/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. Soleil

Centrafrique : la guerre de religion n’aura pas lieu

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centrafrque chretiens seleka islam

centrafrque chretiens seleka islam

Des lynchages de musulmans ponctuent régulièrement l’actualité centrafricaine. Depuis le déploiement des forces internationales en décembre, près de 50 000 musulmans se seraient réfugiés au Tchad voisin[1. Article RFI du 7 février 2014.]. Il ne s’agit donc pas d’un fantasme médiatique. Pourtant le déchirement de la Centrafrique va bien au-delà des faux-semblants d’une  prétendue guerre de religion.

Des tensions historiques et des rancœurs plus récentes alimentent la rivalité entre chrétiens et musulmans de Centrafrique[2. Nous manquons de données fiables à propos des appartenances religieuses en Centrafrique. Les croyances animistes, si elles peuvent dans certains cas être une pratique exclusive (peut-être 10% de la population), sont ainsi largement partagées par une grande majorité de la population. Ainsi, on estime que la population centrafricaine est majoritairement chrétienne (entre 60 et 70%), partagée pour moitié entre protestants (surtout les églises évangéliques, en plein essor) et catholiques. Les musulmans représenteraient, grosso modo, un tiers de la population centrafricaine.]. Historiquement l’Islam incarne une menace. Au XIXe siècle, les razzias sont venues du Nord et des sultanats musulmans,  dans le cadre de la traite musulmane en direction de l’Afrique orientale. Des rancœurs plus récentes se sont développées autour du partage de l’activité économique. Les « Tchadiens », toujours plus nombreux depuis l’indépendance, et dont beaucoup constituent déjà la 2e ou 3e génération installée en Centrafrique, tiennent le commerce de gros, la petite quincaillerie, l’extraction de l’or et du diamant.

Sur le marché des principales localités centrafricaines, à Bouar, Berberati, comme à Bangassou ou Bambari, à Nola comme au fameux PK5 de Bangui, c’est eux que l’on retrouve. Identifiables à leurs djellabas et à leurs boutiques étroites et encombrées, ils négocient, ils importent, ils écoulent des mètres de pagne, des kilos de manioc, et des dizaines de motos Wonda, de contrefaçon nigériane ou chinoise. Enfin, la position limitrophe de la Centrafrique face aux pays du Sahel, à majorité musulmane, est depuis longtemps source de méfiance. On jauge l’avancée du « péril musulman ». Bien implanté au Nord et à l’Est du pays depuis maintenant deux siècles, l’Islam sunnite a progressé visiblement, ces vingt dernières années, dans les régions traditionnellement chrétiennes du Sud et de l’Ouest. Par ailleurs, de nouveaux courants musulmans, certes minoritaires mais radicaux, ont fait leur apparition dans les années 2000.

Aussi réelles soient-elles, ces tensions et ces rancœurs n’avaient pourtant jamais remis en cause, avant le coup d’Etat du 24 mars 2013, le caractère pacifique de la cohabitation entre chrétiens et musulmans en Centrafrique. Ainsi, ceux que l’on appelle les « Tchadiens » n’ont pas quitté la Centrafrique par crainte de leurs voisins chrétiens, mais bien davantage par peur des raids d’anti-balakas. La tolérance mutuelle reste la règle. Au quotidien, les rapports économiques et sociaux sont étroits. Les appels pacifiques lancés ces derniers mois, conjointement par l’imam Kobine, président de la communauté islamique du pays et l’archevêque catholique, Mgr Nzapalainga n’ont rien d’artificiel ou d’incantatoire[3. Interview de l’imam Kobine par Thomas Vampouille, « Centrafrique : « Réconciliez-vous ! », l’appel de l’imam de Bangui », pour Métronews, 3 mars 2014.]. Ils s’inscrivent dans la tradition d’une cohabitation intelligente et pacifiée entre les deux confessions.

Coalition de rebelles insatisfaits du nord de la Centrafrique et de mercenaires tchadiens et soudanais aux méthodes de guerres éprouvées, la Séléka a laissé libre cours à sa violence depuis le coup d’Etat du 24 mars jusqu’à l’intervention des Français, dans le cadre de l’opération Sangaris, le 5 décembre 2013. Premier président musulman de la RCA, Michel Djotodia, politiquement illégitime et impuissant, s’est bien gardé d’y mettre un frein. Les chrétiens ont été les principales victimes de ces exactions. Pourtant, les pillages, les viols, les meurtres, sur lesquels les musulmans de Centrafrique ont cru bon fermer les yeux, se sont davantage apparentés aux débordements d’une armée de mercenaires mal payée et mal commandée qu’au djihad déguisé qu’ont cru y voir les chrétiens de Centrafrique. Pas un imam n’a élevé la voix pour appeler à une quelconque guerre sainte. Les va-t-en-guerre de tout poil, Janjawids soudanais,  Zagawas tchadiens, émules de Baba Ladé, ont reproduit à Bangui et dans tout l’Ouest du pays ce qu’ils pratiquent partout ailleurs, une économie de la rapine et de la terreur.

La thèse d’une guerre religieuse peut également être battue en brèche si l’on considère la réalité des milices anti-balakas dites « chrétiennes ». Difficile de cerner en effet une once de conviction religieuse dans ces troupes « de jeunes désœuvrés analphabètes, de coupeurs de route au chômage, de paysans spoliés, d’anciens militaires des Forces armées nationales (FACAS), de ruraux non scolarisés et de quelques boutefeux »[4. Voir l’étude intéressante produite récemment par Didier Newiadowski, Conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France de Bangui (2008-2012), La République centrafricaine: le naufrage d’un Etat, l’agonie d’une Nation.]. Ces milices acéphales ne sont pas mieux commandées que leurs adversaires de la Séléka, elles coalisent les sans-grades et s’alimentent de la logique simplificatrice du bouc émissaire. L’usurpation d’une identité chrétienne face à l’ennemi musulman leur a permis de radicaliser leur discours et leurs pratiques. Et de légitimer ainsi une violence extrême, mise en scène sous l’œil effaré des caméras occidentales.

La crise qui déchire le pays depuis un an a révélé bien plutôt les insuffisances d’un Etat fantôme face à un peuple centrafricain divisé malgré lui et qui ne place aucun espoir dans la partition du pays. Le redressement politique de la Centrafrique appelle autre chose qu’un schéma théorique séduisant, cristallisé autour de la question religieuse. Il exige une réponse politique.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00676569_000014.

 

La région Rhône-Alpes se prend pour une ONG

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verts equateur humberto

verts equateur humberto

Aux élections régionales de mars 2010, Europe Ecologie-Les Verts (EELV) avait cartonné en Rhône-Alpes, en obtenant presque 20% des suffrages, ce qui lui a permis de monnayer très cher son ralliement au second tour à la liste socialiste et PRG conduite par le président sortant Jean-Jack Queyranne.

Parmi les postes concédés aux Verts dans l’exécutif régional,  on trouve une « vice-présidence à la coopération solidaire », confiée à Véronique Moreira, dont l’activisme tiers-mondiste se moque des frontières, et des règles de bonne gestion des finances publiques. Avec ses amis du Conseil régional, elle avait déjà, en juin 2011, réussi à obtenir un financement par la région de l’opération « un bateau français pour Gaza », une pure opération propagandiste qui se termina comme l’on sait, l’arraisonnement du navire par les gardes-côtes israéliens, et la reconduite, polie mais ferme, de son équipage à l’aéroport Ben-Gurion de Tel Aviv.

Comme il ne s’agissait que de quelques milliers d’euros d’argent public coulé en Méditerranée, on entendit seulement quelques murmures désapprobateurs dans les rangs des socialistes, peu enthousiastes pour aller baiser les babouches des humanistes du Hamas.

Cela n’empêcha pas Mme Moreira et ses amis d’entraîner la région dans une opération bien plus dispendieuse, celle du soutien à un projet international visant à indemniser l’Equateur, petit pays d’Amérique du Sud, pour une renonciation à exploiter des réserves pétrolières décelées en Amazonie, connue sous le nom de projet Yasuni-ITT.

Rafael Correa, président de l’Equateur et disciple de feu Hugo Chavez, avait mis au défi la communauté internationale : il consentait à laisser enfouis dans le sol les hydrocarbures détectés dans ce parc national, si ladite communauté internationale lui assurait des revenus équivalent à la moitié des bénéfices escomptés de leur extraction, soit la coquette somme de 3,5 milliards de dollars. Sur le coup, tout ce que la planète compte de belles âmes environnementales cria au coup de génie : voilà une idée qu’elle est bonne et généreuse ! Mieux que la rente pétrolière, mère de tous les vices, la rente non pétrolière, mère de toutes les vertus ! C’est comme si l’automobiliste français acceptait de passer  régulièrement à la station service pour payer un non plein d’essence avec comme seule satisfaction de contribuer à la diminution des émissions de CO2…

L’ONU se mit de la partie en créant un fond fiduciaire destiné à recevoir les contributions publiques et privées pour faire aboutir cet ambitieux projet. Mme Moreira n’hésita pas à faire un aller-retour Lyon-New York (facturé 2149€) pour plaider cette noble cause devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, qui lui accorda généreusement  une minute et quarante secondes de son précieux temps pour exposer ses arguments. En pointe parmi les collectivités territoriales françaises, la région Rhône-Alpes abonda le fond fiduciaire à hauteur de 150 000 €, auxquels furent ajoutés 100 000 € donnés au chef Humberto, représentant les peuples autochtones dont le mode de vie traditionnel serait, paraît-il, mis en danger par l’arrivée des derricks.

Comme c’était prévisible, l’appel à la générosité internationale fut un bide magistral, ne parvenant même pas à réunir le dixième des sommes nécessaires à amorcer la pompe des compensations. Bien évidemment, Correa n’avait pas cru un seul instant au succès de son opération, conçue dès le départ comme un coup de com’ à la Chavez, propre à lui rallier les Mélenchon et Bové de tous les pays… En juillet 2013, il annonce la reprise de l’exploration et de l’exploitation des champs pétrolifères, avouant que ceux-ci ne toucheraient qu’un millième de la superficie du parc national de Yasuni. La faune, la flore et les populations autochtones n’en seraient donc que marginalement affectées, contrairement au tableau apocalyptique tracé par Mme Moreira et ses amis.

Entre-temps, une association lyonnaise de contribuables avait contesté le bien-fondé des subventions régionales devant le tribunal administratif, qui lui a donné raison, arguant du fait que cet argent dépensé n’avait qu’un lointain rapport avec les missions de la Région. Le fonds fiduciaire onusien a promis de rembourser aux donateurs les sommes inutilisées, sans donner cependant de dates ni préciser le montant des frais de garde de ces sommes dans ses coffres. Quant au chef Humberto, on se perd en conjectures sur l’usage qu’il va faire du papier bleu d’huissier que la région Rhône-Alpes ne va pas manquer de lui faire adresser.

*Photo : le chef Humberto. Dolores Ochoa/AP/SIPA. AP21192935_000007.

Affaire Sarkozy : la justice façon puzzle

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juges elisabeth levy daumier

juges elisabeth levy daumier

Quel est le citoyen qui parvient à s’y retrouver dans le labyrinthe à la fois politique, judiciaire et médiatique de ces derniers jours ?

Pourtant, les choses n’avaient pas trop mal commencé.

Il y a eu la double page du Monde qui nous informait de l’ouverture, fin février, d’une instruction des chefs de violation du secret et de trafic d’influence susceptibles de concerner Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog son avocat et Gilbert Azibert premier avocat général à la Cour de cassation.

L’ancien président de la République avait été placé sur écoutes en avril 2013 dans une procédure relative à un éventuel financement libyen de sa campagne de 2007. Elles avaient révélé des échanges entre son conseil et lui au sujet de l’affaire Bettencourt et du rôle utile de l’ami de Me Herzog, Gilbert Azibert. Une sinécure à Monaco était évoquée au bénéfice de ce dernier.

Malgré les protestations de nombreux avocats dont certains pénalistes reconnus et la sollicitation du président de la République par le bâtonnier Sur, malgré l’intense soutien médiatique dont ils ont bénéficié – deux avocats du même avis au Grand Journal -, un reflux s’est très rapidement produit qui a fait apparaître leur cause comme une affaire corporatiste toute de solidarité professionnelle et amicale.

On a compris que le secret professionnel n’était pas un barrage hermétique dès lors qu’il était gros de telle ou telle infraction.

D’autant plus que d’autres avocats dont on a moins parlé – comme le célèbre Lev Forster et tel autre choqué par l’acquisition de portables sous de fausses identités – n’ont pas suivi cette ligne qui aurait quasiment assuré une totale impunité au barreau. Il faut saluer sur ce plan la courageuse réaction de la garde des Sceaux qui a énoncé cette évidence salutaire de l’égalité des citoyens devant la loi (TF1). Mediapart et Libération ne sont pas tombés dans le piège tendu et ont su ne pas confondre l’intérêt de la justice avec celui des avocats.

Mais pourquoi donc, en plus, ce mensonge totalement inutile proféré par le ministre de la Justice prétendant n’avoir pas été informée des écoutes de l’ancien président de la République ?

Il me semble percevoir les ressorts de cette dissimulation qui n’était susceptible d’égarer personne tant elle était en contradiction avec la pratique des rapports dans les dossiers signalés – partant du procureur, passant par le procureur général pour aboutir à la Direction des affaires criminelles et des grâces puis au cabinet du garde et évidemment à elle-même – et l’évidente importance de cette procédure où Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute.

On sait maintenant qu’au moins le 26 février, un rapport faisant la synthèse des écoutes avait été adressé au ministère de la Justice et que le Premier ministre en avait été avisé le même jour (Le Canard enchaîné). Et il est inconcevable que dans le même mouvement le président ne l’ait pas été.

Cette chaîne n’a rien d’extraordinaire. Si cette démarche parfaitement normale a été occultée par la garde des Sceaux – le ministre de l’Intérieur, pour sa part, n’aura plus besoin de travestir la réalité – sans doute a-t-elle, quand elle était interviewée sur TF1, cru prudent de ne pas dire la vérité par crainte d’aggraver le contexte intensément politique de ces derniers jours et de devoir subir les assauts d’une droite qui oublie son mépris de l’état de droit lors du quinquennat précédent pour se déchaîner à l’encontre d’une justice qui, ne la servant pas, fomente un complot et, lui complaisant, mérite d’être gratifiée. Pourtant, son mensonge a eu un effet dévastateur : il a fait passer une normalité pour un scandale.

Il était effarant d’entendre à « Mots croisés » Henri Guaino et Rama Yade qui, en moins bien, le copiait, s’en prendre à des magistrats accusés de tous les maux, parler de dossiers qu’ils ne connaissaient pas et, pour le premier, dresser des tableaux psychologiques et apocalyptiques de comportements judiciaires parfaitement valides et légitimes. Avec sa haine de cette justice, il est en train de fantasmer sur une justice de la haine qui n’existe que dans sa bouche et l’exacerbation d’une sensibilité ne tolérant pas qu’on touche Nicolas Sarkozy même du bout de la procédure. Gérard Davet tentait comme il pouvait d’expliquer sa démarche pourtant consubstantielle à une démocratie authentique et Eva Joly, techniquement impeccable, ne parvenait pas, avec sa parole maladroite, à contrer le tonitruant et volubile Guaino.

Il était dramatique d’entendre un élu du peuple, des responsables politiques, en l’occurrence de droite, scier la branche démocratique sur laquelle ils sont assis et ne pas s’imposer une réserve minimale à l’égard des institutions de leur pays.

Le président de la République a répondu à Christophe Régnard qui l’alertait sur la séparation des pouvoirs négligée par le bâtonnier Sur qu’il n’avait aucune intention de s’immiscer dans le cours de cette procédure et qu’il était prêt à recevoir l’un et l’autre. Cette habile manière de procéder clôturait bien la controverse.

Alors que la cause des avocats n’était plus un sujet car on lui avait répliqué de manière convaincante, pourquoi André Vallini, Philippe Houillon et Georges Fenech qui décidément est disponible pour toutes les propositions de lois quelle que soit leur substance, ont-ils résolu, pourtant, d’amplifier encore davantage le secret professionnel de l’avocat ? Autrement dit, de rendre à tout coup la justice impuissante en constituant celui-ci comme un citoyen vraiment à part.

Je ne vois pas la nécessité de ces futures dispositions alors que la loi actuelle protège déjà le secret professionnel comme Harpagon sa cassette. Démagogie, quand tu nous tiens ! Alors que le présent n’impose rien, on flatte pour l’avenir.

Les juges ne politisent pas la justice. Ce sont les politiques qui ne supportent pas sa normalité – à droite, ils en avaient perdu le goût et l’habitude durant cinq ans – et la politisent en portant sur elle un regard alterné, contrasté, critique ou reconnaissant. Depuis le mois de mai 2012, qu’on l’accepte ou non, la justice avance librement et les magistrats en profitent.

Même s’ils ne se battent pas assez pour que leur voix ne soit pas couverte par des gens qui détestent la justice sans la connaître et en ont peur tout en la méprisant, force est d’admettre qu’ils servent mieux la République que ceux qui s’abandonnent à un populisme antijuges de mauvais aloi.

Le citoyen pourrait espérer s’orienter dans ce labyrinthe si les politiques et certains médias n’éteignaient pas chaque jour la lumière.

Pourquoi les fans du bleu et jaune voient-ils le brun en rose?

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Il est tout de même drôle qu’en France, où « l’on crie au loup nazi tous les quatre matins », la parole ait été donnée indifféremment aux manifestants extrémistes de Kiev et à leurs alliés démocrates. La main sentencieuse de l’Europe, dans sa précipitation pour condamner à tout prix le gouvernement Ianoukovitch, a laissé flotter dans le même bain tous les canards jaunes de la révolte de Maïdan.

Le parti Svoboda  ne cache pourtant pas son bec SS. Le groupe identitaire, dont les drapeaux ont été filmés allègrement dans la capitale ukrainienne, a un goût particulier pour les cérémonies à la graine nazie. La dernière vidéo très commentée dans les réseaux sociaux russophones[1. La vidéo date de 2013] montre un député du parti, représentant de la région de Lvov, Oleg Pankevitch, assistant officiellement à la cérémonie des funérailles de quelques dizaines de soldats SS de la division ukrainienne « Galicie ». Leurs cercueils ont été déterrés à l’occasion des soixante-dix ans de cette unité militaire. La célébration est haute en couleurs. Entre les uniformes kaki Waffen-SS et les drapeaux jaune et bleu ukrainiens, entre le psaume gréco-latin, le récital du poète du coin, et les ordres de feux hurlés en allemand, le tableau impressionniste paraît brouillé.

Les nationalistes locaux se rappellent que les militaires de la division « Galicie » étaient en guerre contre les Soviétiques, mais ils oublient un peu vite qu’ils ont perdu leurs plumes pour Hitler.

Svoboda, dont le nom signifie « Liberté », refuse catégoriquement l’autonomie de la Crimée et réclame l’abandon de la langue russe comme seconde langue officielle. Leurs cancans ne mériteraient-ils pas d’être écoutés en France avec un peu plus de recul ?

Les héritiers du néant

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ecole bac profs

ecole bac profs

Je suis habitué à entendre toutes sortes d’opinions sur le métier de prof. Avec les années, j’ai eu tendance à penser que mon métier faisait partie des sujets sur lesquels les gens se sentaient naturellement autorisés à confier leur expertise et que, hormis les footballeurs, les journalistes, les flics ou les cheminots, il n’existait pas de catégorie professionnelle plus détestée en France. Outre les sempiternels procès en fainéantise intentés aux enseignants, j’entends souvent dire chez les gens de gauche que l’École n’est pas assez égalitaire et, chez les gens de droite, qu’elle est un bastion de l’idéologie soixante-huitarde et permissive. Les choses me semblent un peu plus compliquées, d’une part, parce que, la démographie aidant, les soixante-huitards ont aujourd’hui massivement déserté les salles des profs et, d’autre part, parce qu’en matière d’égalitarisme, les actuels responsables du système éducatif se sont faits les artisans d’une alliance objective entre une idéologie du nivellement par le bas, supposément antidiscriminante, et une appréhension utilitariste des mécanismes et des enjeux de la transmission du savoir.

Cette désastreuse conjonction tient largement à une très mauvaise interprétation des constats proposés par la sociologie depuis un demi-siècle. Que Finkielkraut me pardonne, mais l’analyse de Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron dans Les Héritiers (1964) était assez juste : les chances objectives de réussite scolaire sont en effet déterminées par la possession d’un capital culturel associé à la culture des élites[1. Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude (1964), Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun ».]

Mais cinquante ans ont passé depuis la publication des Héritiers.[access capability= »lire_inedits »]  La réforme Haby du « collège unique » en 1975, puis la politique des « 80 % d’une classe d’âge au bac » ont accéléré la démocratisation massive de l’enseignement. Aujourd’hui, les tenants de la lecture bourdivine, qui forment encore le gros de la troupe des pédagogues, ont transformé l’analyse sociologique en projet politique, érigeant la notion d’« héritier » en véritable dogme. Du diagnostic de Bourdieu, ses disciples ont tiré un programme réformateur qui soumet la complexité du réel à une grille idéologique : puisque le capital culturel est inégalement réparti, donc « discriminant », il convient de réduire son poids dans la réussite scolaire en mettant plutôt l’accent sur les « compétences », terme-gigogne, omniprésent dans le discours officiel. En d’autres termes, puisque tout le monde ne peut pas lire la Pléiade, faisons en sorte que personne n’ait plus à la lire. Ainsi, héritiers et nouveaux venus seront à égalité.

Cette conception aussi généreuse que dangereuse s’accorde à merveille avec des considérations économiques, moins avouables mais plus prégnantes. La dérive actuelle de l’École n’est pas, ou pas seulement, l’héritage en droite ligne de Mai-68, elle est aussi la conséquence d’une adaptation des idéaux pédagogistes de Mai au rationalisme budgétaire et statistique auquel les « soixante-huitards » se sont convertis en masse, la « lutte contre toutes les discriminations » lui donnant opportunément une teinte plus humaniste. Dans ce système, les élèves sont des statistiques de redoublement et d’orientation qui nourrissent la communication du ministère sur les performances respectives des établissements et les sempiternels palmarès des hebdos, attrape-gogos pour parents anxieux. Le parcours scolaire est déterminé par une série d’items et de critères qui prétendent évaluer l’« adaptabilité cognitive », les compétences discursives, la « prédisposition au vivre- ensemble », la qualité d’écoute. Sans oublier les « capacités d’auto-évaluation », ce qui signifie peu ou prou que l’élève ne procède que de lui-même – et que l’École républicaine marche la tête en bas.

Le système éducatif n’a plus grand-chose à voir avec celui que décrivait Bourdieu. Le collège unique et le lycée général accueillent, à chaque rentrée des classes, toujours plus d’élèves, qu’ils proviennent de la classe ouvrière, des classes moyennes ou des populations immigrées, dont il faut assurer tant bien que mal la formation avant de les acheminer vers le baccalauréat, l’université et le marché du travail. Les cas les plus difficiles sont poussés vers la sortie le plus rapidement possible – les redoublements, c’est mauvais pour les statistiques. Mais les filières professionnelles étant toujours autant dénigrées malgré les discours ronflants et récurrents sur ce sujet, beaucoup de collégiens aux résultats médiocres parviennent à être admis en seconde générale. Une proportion non négligeable contribuera à creuser le taux d’échec universitaire, puis les chiffres du chômage. Parfaitement conscients de cet état de fait, les élèves en veulent à l’École de ne pas leur offrir les garanties de la réussite qu’elle ne cesse de leur promettre et méprisent de plus en plus ces « compétences » que la pédagogie moderne leur impose. Mais ils n’en respectent pas plus le savoir qu’on leur offre en portion toujours plus congrue et dans la seule perspective de favoriser un « vivre- ensemble » de plus en plus introuvable. Cette politique produit à la fois des individus moins cultivés mais aussi moins adaptés au marché du travail. Autrement dit, la culture ne se démocratise pas et les inégalités s’aggravent : échec total sur les deux tableaux.

Bien sûr, on ne cessera sans doute jamais de découvrir, au détour d’une copie, que « Jésus-Christ a été fusillé par les Romains » – et de piquer un fou rire qui égaiera un long week-end de correction des copies. En tant que professeur, je suis aux premières loges pour observer la « baisse du niveau » déplorée par certains experts de l’éducation et farouchement niée par d’autres. Après plusieurs années d’expérience, je peux non seulement attester que le niveau baisse bel et bien, mais aussi affirmer que la première source de ce déclin réside dans les instructions officielles qui visent beaucoup moins à améliorer la transmission du savoir qu’à tenir des objectifs bureaucratiques, favorisant ainsi une bonne com’ ministérielle sur la « lutte contre les inégalités ».

Les inspecteurs pédagogiques régionaux (IPR) et les inspecteurs généraux (IG), dont le rôle consiste essentiellement à transmettre la bonne parole, n’ont que deux expressions à la bouche dans les formations collectives qu’ils animent : « développement personnel » et « innovation ». Au cours de ces grand-messes, j’ai entendu, dans le désordre, qu’il fallait chercher à mettre les élèves en autonomie, qu’on ne devait plus apprendre aux collégiens à rédiger de paragraphe argumenté parce que l’exercice était trop technique, qu’il était inutile d’apprendre aux élèves de seconde à rédiger une composition puisqu’une partie d’entre eux serait orientée vers les filières technologiques, que la dissertation en français était condamnée à disparaître un jour, tout comme un certain nombre de matières, pointées également du doigt par les syndicats, telles que les langues anciennes, évidemment discriminantes. J’ai aussi été invité à distribuer les sujets des devoirs sur table à l’avance pour permettre à tous les élèves de réussir, et à accorder le maximum des points quand une copie semblait se conformer à quelques vagues principes méthodologiques, même si elle ne comportait pas la moindre connaissance. Et ne parlons pas de l’orthographe, qu’on m’a presque conseillé d’ignorer.

Du respect de l’autorité et de la nécessaire humilité face au savoir qui est transmis, il n’est plus guère question dans ces « trainings ». Au cours d’une séance de « mise en commun des pratiques », pendant mon année de stage à l’IUFM[2. Les défunts Instituts universitaires de formation des maîtres, remplacés en 2013 par les ESPE, Écoles supérieures du professorat et de l’éducation. ], j’ai entendu une malheureuse enseignante stagiaire confier qu’elle éprouvait toutes les peines du monde à tenir sa classe et qu’un élève particulièrement agité lui avait même lancé sa trousse au visage. Sa voix en tremblait et elle avait presque les larmes aux yeux. La réponse de la formatrice fut onctueuse et sans appel : « Il faut chercher à te mettre à sa place. Cet élève, tu dois comprendre qu’il a peur. » L’autorité de l’enseignant, ce n’est pas très tendance à l’ère des dispositifs d’« accompagnement personnalisé » ou de la « remédiation », oxymore qui prétend obtenir par l’effet miracle du remède les résultats du processus long et ingrat de la médiation. Heureusement, le recours incessant aux merveilleuses technologies de l’information et du numérique garantit l’optimisation de la relation apprenant/ appreneur et assure que la transmission des compétences et des savoirs se fait sous les auspices de la modernité. Et peu importe que ces indispensables outils finissent par devenir des béquilles au point de remettre sérieusement en cause le sens critique ou tout simplement les capacités imaginatives des élèves. Je me rappelle un adolescent qui devait imaginer une espèce animale et la décrire dans le détail : il s’est précipité sur Wikipédia pour lire la fiche de l’animal qu’il venait d’inventer et j’ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’Internet ne pouvait, fort heureusement, pas encore lui fournir de

Résumons le projet, relayé par une masse de textes et de documents du ministère, auquel le professeur est prié de participer : avec son aide et celle de la technologie, l’élève doit apprendre à rationaliser son comporte- ment et à prendre en charge de manière autonome son épanouissement, scolaire et personnel, devenant ainsi « acteur de sa propre réussite ».

« Acteur de sa propre réussite » : au cours de ma carrière d’enseignant, j’ai appris à haïr tout particulièrement cette expression. On m’a initié aux arcanes mystiques de l’« enseignement spiralaire », qui n’a rien à voir avec les derviches tourneurs ; j’ai appris que le « triangle didactique » n’était pas un rite d’initiation maçonnique et que, comme nul ne l’ignore plus, un « référentiel bondissant » était un ballon (et sans doute la running joke la plus brillante des « pédagos » militants). Toutes ces trouvailles de la novlangue éducative m’ont beaucoup amusé, mais l’élève « acteur de sa propre réussite » me fait beaucoup moins rire parce que cette formule apparemment anodine révèle la funeste transposition à l’École de l’idéologie managériale – la responsabilité en moins. Il est fortement déconseillé de faire entendre à l’« acteur de sa propre réussite » qu’il est aussi celui de son échec, et plus encore de lui suggérer que, pour apprendre, il faut travailler, et que travailler ce n’est pas drôle. On préfère l’enfumer par une rhétorique paradoxale, qui prétend bannir la souffrance et la frustration de l’École tout en faisant sans cesse miroiter aux écoliers une réussite obtenue à coups de « contrats éducatifs », d’« objectifs de comportement » et de « livrets de réussite ». Au lieu de propager ces billevesées, les militants bruyants de la « refondation de l’École » devraient se rappeler la maxime stoïcienne : « Il ne faut pas vouloir réussir, il faut vouloir savoir. »

Mais les élèves eux-mêmes s’ingénient à déjouer les stéréotypes dans lesquels on tente, avec trop de bonnes intentions, de les enfermer. On oublie trop facilement la propension des adolescents à se détourner, ou à faire semblant de se détourner, par esprit de contradiction, de l’enseignement imposé par les adultes. Le professeur est souvent glacé par des questions qui reflètent une incom- préhension totale et tendent à démontrer sa désespérante inutilité. Il lui faut alors se rappeler que, dans bien des cas, ce sont des provocations qui n’ont pour autre but que de passer le temps et d’en faire perdre un peu au prof, ou encore d’avoir l’air plus bête qu’on est parce que, selon les cas, ça énerve ou attendrit ces andouilles d’adultes. On déplore constamment que les élèves ne s’intéressent pas au monde dans lequel ils vivent, mais leur capacité à recycler l’actualité peut s’avérer désarmante. Récemment, en évoquant les guerres d’ex-Yougoslavie, j’ai demandé si quelqu’un connaissait la capitale du Kosovo. Du coin de l’œil, j’ai vu un élève se pencher en rigolant vers son cama- rade d’origine serbe : – « Hé, dis, c’est pas “Quenelle” la capitale du Kosovo ? – Ta gueule ! »

Les « grands » manient volontiers l’absurde et le non-sens tandis que la naïveté de certains « petits » leur fait atteindre des sommets de poésie. Dans un cours sur les grands repères géographiques terrestres et les frontières, un élève de sixième m’a demandé comment on pouvait dessiner ces lignes sur les océans et même dans le sable. Je lui ai répondu qu’elles n’existaient pas en réalité mais seulement sur les cartes et, très logiquement, il m’a demandé comment, dans ce cas, on pouvait être sûr qu’elles étaient bien là. Je lui ai alors expliqué que, depuis l’Antiquité, les cartographes utilisaient le ciel, le soleil, les étoiles puis des instruments de mesure toujours plus sophistiqués pour placer correctement les fleuves, les montagnes et les mers sur les cartes, mais que les frontières politiques, en revanche, étaient fabriquées par les cultures, les guerres, les traités, en un mot par l’Histoire. Sa réponse m’a stupéfait et enchanté : « Mais comment sait-on que ces frontières sont les bonnes si on n’a pas d’instruments pour les mesurer ? », a-t-il lâché. Comment est-on sûr que les frontières sont les bonnes ? Comment sait-on que ce qu’elles représentent existe ? Comment démontrer qu’elles sont utiles ? C’est ainsi qu’une question posée par un gamin de 11 ans, dans la tête duquel Régis Debray et Raymond Queneau sont venus se serrer la pince, peut donner toute sa signification au métier d’enseignant. Nos pédagogues l’ignorent, mais tout professeur sait, lui, qu’il a la charge de contribuer à définir, pour ses 30 élèves, les frontières culturelles, religieuses, morales, éthiques, légales, linguistiques, familiales, professionnelles, politiques, sur lesquelles il faut sans cesse buter pour se construire en tant qu’individu. Transformer des adolescents en adultes libres : voilà une mission, certes plus difficile, mais infiniment plus exaltante, que celle qui consiste à leurrer les jeunes en leur faisant croire qu’ils seront, sans faire le moindre effort, les « acteurs de leur propre réussite ».

Mon 11 septembre en ZEP

Contrairement à ce que pensent les bourdivins primaires, les individus peuvent échapper aux déterminismes sociaux et culturels. Le 11 septembre 2001, j’exerçais dans un collège ZEP (Zone d’éducation prioritaire) qui n’était pas de tout repos. Au lendemain d’une soirée de stupeur à contempler sur écran les épaisses colonnes de fumée noire qui surplombaient l’île de Manhattan, je n’oublierai jamais la traversée de la cour de récréation : l’atmosphère survoltée, les petits groupes bruissant de conversations animées, l’air un peu perdu des surveillants, les « Ils leur ont bien niqué leur race aux Ricains ! », « Y-z-ont mangé grave ! ». Dans ma classe, ça braillait, ça s’interpellait. J’essayais d’obtenir le silence, je l’obtenais, le perdais, surnageant dans le chaos, pauvre dommage collatéral de l’événement qui ouvrait brutalement le XXIe siècle. Les mêmes remarques teintées de violence et de ressentiment contre la domination américaine étaient répétées par des élèves venus de pays laissés pour compte du nouvel ordre mondial et citoyens d’une puissance en déclin : la France. La rage enflait dans les gosiers en même temps que la satisfaction et puis, soudain, l’intervention d’un grand type à grande gueule, en survêtement immaculé, qui allait m’en faire baver toute l’année, a laissé tout le monde coi : « Putain, mais vos gueules quoi ! Vous êtes débiles là ! Y’a plein de gens qui sont morts là, fermez vos bouches un peu ! » Son intervention ayant ramené le calme, nous avons pu passer le reste de l’heure à discuter de l’événement pour tenter de déminer les simplifications. À la fin de l’année, en quittant le collège, le grand type en survêtement m’a gratifié d’un cordial « Bonne continuité M’sieur ! ». Je n’ai pas eu le cœur de lui faire remarquer qu’on disait : « Bonne continuation ! » J’espère qu’aujourd’hui, où qu’il soit, ce grand braillard en survêtement blanc est toujours capable de faire preuve d’autant de bon sens qu’il en a montré au lendemain des attentats contre le World Trade Center.[/access]

«Le Collectif Marianne n’a rien à voir avec le GUD»

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david masson fn marianne

david masson fn marianne

Daoud Boughezala : Vous venez de créer le Collectif Marianne, pendant étudiant du « collectif Racine », ce groupe de professeurs et d’employés de l’éducation nationale ralliés à Marine Le Pen.  Assumez-vous l’héritage encombrant – et souvent violent –  du GUD et du Rassemblement étudiant, organisations où militèrent nombre d’actuels cadres du FN ?

David Masson-Weyl : Le Collectif Marianne ne se rapproche ni de près ni de loin de ce que furent le GUD et le Rassemblement étudiant. Alors que ces mouvements se présentaient comme des syndicats étudiants certes politisés mais sans lien avec les partis politiques d’alors, Marianne entend être un centre de réflexion et de proposition pour les jeunes et par les jeunes lié au Rassemblement Bleu Marine. Nous ne sommes pas un syndicat et nous n’avons donc pas pour ambition de faire élire des élus étudiants à la légitimité parfois contestable et à l’utilité difficilement quantifiable. Marianne ne peut à la fois être un lieu de débats de fond et cautionner la violence de ces mouvements passés. Notre seule arme, ce sont les mots !

Si vous vous inscrivez  explicitement dans le giron du Rassemblement Bleu Marine, pourquoi avez-vous déclaré à la presse ne pas y être encarté ? Espérez-vous séduire une frange plus large des étudiants en gardant un pied dehors ?

Il ne s’agit pas de prendre en traître les étudiants : nous assumons et nous revendiquons fièrement notre affiliation au RBM, qui représente aujourd’hui le seul mouvement politique souverainiste et patriote d’envergure en France. D’ailleurs, personnellement, je pourrais tout à fait prendre ma carte au RBM. Mais je souhaite montrer à tous ceux qui sont proches de nos positions, à gauche comme à droite, que nous sommes ouverts au rassemblement et leur faire comprendre que, peu importe que vous vous encartiez ou non, vous pouvez exprimer et défendre vos idées au travers de notre collectif.

Sur la question de la sélection, vous tâchez également de ratisser large, sur votre droite comme sur votre gauche. Car si vous critiquez les conséquences de la massification à l’université, vous refusez néanmoins toute sélection à l’entrée de la première année. Craignez-vous de vous mettre à dos la majorité des étudiants ?

Nous ne refusons pas d’instaurer toute sélection à l’entrée de la première année à l’université. Cette question mérite d’être posée et débattue. Nul ne peut nier que le nivellement par le bas du niveau des diplômes résulte de la massification de l’enseignement supérieur. Ni que le baccalauréat ne joue plus son rôle de sésame vers l’enseignement supérieur. Par voie de conséquence, les universités ne sont plus dans la capacité d’offrir des conditions de travail optimales pour ses étudiants. Résultat : un bon étudiant devra aller jusqu’en Master 2, voire en faire plusieurs pour être certain de trouver un emploi par la suite. Les étudiants ont conscience de tous ces problèmes, et je suis convaincu qu’ils ne sont pas hostiles à la sélection. Chacun sait qu’il sera sélectionné à un moment ou à un autre. Ce que les étudiants ne supportent pas, c’est l’absence de méritocratie qui ronge notre pays.

Tous les partis politiques en conviennent. Mais, concrètement, que faire pour y remédier ?

Il est urgent de revoir le processus de sélection, qui ne s’effectue aujourd’hui que par l’échec. Il existe par exemple dans certaines universités des parcours différenciés en première année qui permettent aux meilleurs étudiants de suivre des cours supplémentaires et aux plus faibles de bénéficier de cours de soutien. Ces parcours permettent à certains de s’en sortir là où ils auraient normalement échoués. Mais est-ce le rôle de l’université d’effectuer des remises à niveau en grammaire, syntaxe et orthographe, compétences qui devraient être acquises depuis des années ? De même, pourquoi continue-t-on d’accepter sur les bancs des universités, par exemple en droit, des étudiants venus de filières technologique ou professionnelle qui vont au casse-pipe ? C’est profondément malhonnête. Arrêtons de dévaloriser ces filières essentielles dans un pays qui aspire à se réindustrialiser !

Le Front national semble mésestimer la contribution des étudiants étrangers à la puissance et au prestige de la France. En diminuer drastiquement le nombre comme le recommande Marine Le Pen, ne serait-ce pas se tirer une balle dans le pied ?

Je porte un intérêt tout particulier à cette question, ayant moi-même eu la chance de pouvoir étudier un semestre à l’étranger, au Japon, où j’ai pu prendre pleinement conscience de ce que peut apporter un pays aux étudiants étrangers qu’il accueille et inversement. Les universités françaises accueillent un grand nombre d’étudiants qui viennent du monde entier, signe que la France bénéficie toujours d’un prestige à l’international. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais pour que la France rayonne, encore faut-il que ces étudiants rentrent dans leur pays d’origine pour pouvoir faire bénéficier celui-ci de la formation qu’ils ont reçue en France. En outre, il ne faut pas être naïf : il est évident que des problèmes se posent dans certains cas. Je pense à ces étudiants chinois qui ne venaient en France que pour acheter un diplôme dans certaines universités peu regardantes. Il convient donc de tout simplement renforcer la procédure de sélection : seuls les meilleurs ou ceux qui en tireraient le plus grand bénéfice doivent pouvoir étudier en France. C’est la position équilibrée qu’a adoptée le Front national.

Malgré votre fidélité au FN, vous dites refuser une future carrière d’apparatchik. Jurez-vous que jamais au grand jamais on ne vous verra candidat à la moindre élection sous les couleurs lepénistes ?

Je ne jure de rien ! Ce que j’ai voulu dire, c’est que je souhaitais poursuivre et finir mes études en toute sérénité. Si j’ai accepté de présider Marianne, ce que je fais aujourd’hui avec joie, c’est pour constituer une force de proposition politique. Non pas pour être élu ou bénéficier de tel ou tel poste, ce que je considère comme tout à fait louable, mais j’ai encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir prétendre à une hypothétique carrière politique !

On invoquera bientôt un devoir d’ignorance

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jean claude milner

jean claude milner  Jean-Claude Milner est linguiste et philosophe. Il vient de publier l’universel en éclats (éditions Verdier, février 2014) et, avec Pascal Bacqué, Loi juive, loi civile, loi naturelle. Lettres sur le mariage pour tous et ses effets à venir (Grasset, janvier 2014).

Causeur : Dans notre société, la liberté et l’égalité sont les fins ultimes et indiscutables de l’action collective. Or, d’une part, en donnant aux enfants une langue, une religion, voire un nom particuliers, on les prive d’une certaine  liberté de choix ; d’autre part, en les dotant d’un bagage culturel singulier, on contrevient potentiellement à l’égalité entre tous. Résultat, toute transmission finit par être vécue comme une injustice à l’encontre des générations futures.

Jean-Claude Milner : C’est en effet une représentation assez courante aujourd’hui. Dans la Critique de la raison dialectique, Sartre évoque une « dure vérité » : les parents choisissent toujours, à un moment donné, en lieu et place de leurs enfants. À ses yeux, il fallait partir de cette vérité pour, éventuellement, en corriger les effets. De manière générale, il considérait qu’on devait se rebeller contre les contraintes, mais qu’il fallait d’abord en reconnaître l’existence. Inversement, depuis quelques années, domine l’idée que les contraintes doivent être combattues de manière préventive : en empêchant qu’elles n’apparaissent. Chaque individu, dès le début de sa vie, doit être dans la situation de celui qui conclut un contrat. Placé face à un partenaire, dans une relation de stricte égalité, il est libre d’accepter ou de refuser. Conséquence immédiate : l’enfant doit entrer dans un monde qui ait le moins de passé possible, puisque ce passé est constitué de choix auxquels il n’a pas pris part.

Tout de même, on n’a pas encore le droit de répudier ses parents !

La question a été posée dans les pays scandinaves. Le modèle du « contrat » devrait, en bonne logique, ouvrir cette possibilité. Puisque les parents peuvent divorcer l’un de l’autre, pourquoi un enfant ne pourrait-il pas divorcer de ses parents ? Je ne sais pas, en revanche, comment on aborde la relation inverse : les parents peuvent-ils divorcer de leurs enfants ? Dans le cas de la relation parents/ enfants, le modèle du contrat, qui est égalitaire, s’oppose au modèle de la transmission, qui est inégalitaire. Plus on privilégie le premier modèle, plus le second devient précaire. Seulement, la forme contractuelle ne peut se généraliser que dans un monde sans drames. En 1914, un jeune homme aurait eu du mal à considérer sa mobilisation comme la mise en œuvre d’un contrat. En tout cas, rien n’était négociable à ce moment.

De fait, le modèle de la transmission n’est guère démocratique…

Attention : ne confondez pas contrat et démocratie. [access capability= »lire_inedits »] Le processus démocratique n’est pas nécessairement un processus contractuel. La démocratie ne vise pas nécessairement à supprimer toutes les relations inégalitaires ; elle tente simplement d’empêcher que ces relations inégalitaires ne se transforment en relations de domination sociale. C’est seulement très récemment qu’on a jugé l’inégalité de savoir entre maître et élève comme incompatible avec la démocratie ; pendant longtemps, on l’a au contraire pensée comme un moyen de la démocratie, puisque la transmission cherchait à affranchir l’élève des conséquences sociales de son ignorance. Du reste, à force de dénoncer l’inégalité entre savoir et ignorance, on assiste de plus en plus à la domination de l’ignorant sur celui qui sait.

Dans quelles situations concrètes peut-on observer cette « inversion des valeurs » ?

Depuis qu’on a étudié les phénomènes de foule, on sait qu’une fausse rumeur peut l’emporter sur une information exacte. Aujourd’hui, en Europe et hors d’Europe, la structure de foule a pénétré dans les classes. Cela peut empêcher les professeurs d’aborder certains sujets, tout simple- ment parce que trop d’élèves sont persuadés de détenir d’avance une vérité supérieure à la connaissance. Vérité confessionnelle, souvent, mais aussi, parfois, de purs et simples préjugés. Croyez-vous que l’on puisse aborder en termes strictement factuels la question des religions monothéistes et de l’antériorité éventuelle du judaïsme sur d’autres monothéismes ?

Nous sommes pourtant supposés vivre dans la société du savoir, où chacun doit pouvoir se forger une opinion à partir des milliards d’informations contradictoires mises à sa disposition…

Certes, mais deux éléments jouent contre la connaissance. Premièrement, notre société est régie par la loi du marché, où le plus nombreux l’emporte. La loi de l’offre et de la demande peut favoriser les idées fausses au détriment des idées vraies. Je ne dis pas que ce soit toujours le cas, mais rien n’empêche que cela le soit. Deuxièmement, contrairement à ce que les Européens pensaient au XIXe siècle, l’extension mondiale du marché et le triomphe de la politique éclairée apparaissent comme déconnectés. Comme le montrent l’évolution de la Russie et de la Chine post-communistes, la performance économique et technique peut parfaitement coexister avec le développement des superstitions. Dans l’imaginaire de l’Europe occidentale, le triomphe des opinions vraies sur les opinions fausses et le développement du marché allaient de pair ; ce modèle a été battu en brèche.

De fait, le postulat de la supériorité de l’opinion vraie sur l’opinion fausse est incompatible avec le dogme de l’égalité de toutes les opinions. Or, du « mariage pour tous » au programme « anti-stéréotypes » destiné à conjurer les différences sexuelles à l’école, en passant par l’obsession des inégalités salariales (obsession qui ne les empêche pas de prospérer), jamais, sous nos latitudes occidentales, la notion d’égalité n’a été aussi omniprésente dans les discours. Est-ce parce que l’on confond égalité et absence de différences ?

Il y a deux questions. Premièrement, on tend à faire de l’indifférenciation un moyen de l’égalité, sous prétexte que la différenciation peut être un moyen de l’inégalité. Deuxièmement, on néglige le fait qu’il y a deux types d’égalité : passive et active. Prenons l’exemple de la notation scolaire. Elle fait apparaître des différences ; puisque la note est un nombre, ces différences s’expriment comme une inégalité arithmétique. Si vous adoptez une conception passive de l’égalité, vous supprimerez la notation ; de cette façon, les individus à qui l’on n’aura pas parlé d’inégalité deviendront égaux, passivement, sans que personne n’ait rien à faire. Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’en faisant apparaître la différence comme une inégalité, la note fait apparaître la nécessité de lutter activement contre les processus qui transforment une différence scolaire en inégalité sociale. Il en va de même avec la question du « genre » ; la difficulté n’est pas que les hommes et les femmes se perçoivent comme différents, mais (a) que cette différence soit systématiquement présentée en termes d’inégalité et (b) que, une fois la différence inscrite dans les représentations, elle entraîne une inégalité sociale.

Autrement dit, on croit résoudre le problème de « l’inégalité d’arrivée » (sociale) en s’interdisant d’observer « l’inégalité de départ » (scolaire). N’est-ce pas un choix purement idéologique ?

Supprimer la perception de l’inégalité est censé permettre une forme de vie sociale apaisée. Aujourd’hui, nos poli- tiques considèrent que tel est l’idéal vers lequel doit tendre une démocratie. Personnellement, j’estime au contraire que la démocratie doit permettre au conflit d’apparaître. Un régime démocratique est fondé sur la division, non sur le consensus.

Pourtant, les lecteurs hâtifs de Fukuyama et autres prophètes de la « fin de l’histoire » annoncent ou appellent de leurs vœux un monde pacifié, délivré de toute division. Dans ce monde sans frontières, le passé ne peut plus être perçu que comme une longue litanie de crimes.

Je décris en effet une représentation fondée sur la fin de l’Histoire. Mais cela ne signifie pas que pour moi, l’expression « fin de l’Histoire » ait un sens, ni même le nom Histoire. Les grandes idéologies du siècle dernier s’appuyaient sur l’existence de contraintes contre lesquelles les individus devaient lutter, mais qu’ils ne pouvaient pas nier. De là découlait une représentation du monde fondée sur le conflit. Aujourd’hui, l’idéologie dominante soutient que lutter contre une source de conflit, c’est créer une nouvelle source de conflit. Il ne faut donc pas lutter, mais empêcher que le conflit apparaisse. Et quand on n’y arrive pas, on se contente d’empêcher le conflit de s’exprimer. L’idéologie de la prévention débouche sur une rhétorique. Et comme le XIXe et le XXe siècle étaient fondés sur la conviction inverse, rappeler le passé, c’est rappeler les conflits du passé, donc risquer de les faire resurgir. Contre cette menace, on invoquera bientôt un devoir d’oubli, qui sera largement un devoir d’ignorance. Résultat espéré : il n’y aura plus ni conflits, ni différenciations, ni inégalités. Si ce n’est pas vrai dans les faits, il suffira qu’on ait l’impression que c’est vrai.

Le prix de cette harmonie mirifique et chimérique doit-il être la destruction de la culture ?

C’est une conséquence quasi inévitable. Toute culture qui se distingue de la mise en œuvre mécanique du marché culturel passe par un rappel du passé. Elle est donc traversée de conflits. Histoire, philosophie, enseignement des langues nationales, tout pose un problème à cet égard.

La langue française est-elle trop chrétienne et trop française pour notre époque d’indistinction ?

Oui, mais toutes les langues ont leurs propres difficultés. La logique de l’apaisement voudrait sans doute que l’on supprime l’enseignement des langues nationales, dès les petites classes. La paix sur la Terre passe par le règne du globish.

Puisque notre culture et notre langue sont considérées comme des fauteuses de conflit par beaucoup de nos contemporains, comment peut-on encore défendre notre singularité culturelle, c’est-à-dire notre héritage ?

Nous avançons sur un terrain miné par l’opposition droite/ gauche. Aujourd’hui, en France, quiconque prétend que les références historiques en général et la référence nationale en particulier ne sont pas nécessairement dangereuses est immédiatement catalogué comme « fascisant », c’est-à-dire ennemi de la gauche.

Et alors, c’est grave d’être un « ennemi de la gauche » ?

Cela vous rend inaudible. Être calomnié, ce n’est pas grave ; mais être inaudible, c’est grave. Mais ne vous faites pas d’illusions : dans l’état actuel des choses, les Français craignent les paroles anxiogènes. Quelles qu’elles soient, elles semblent mettre en question le modèle social français, qui se donne comme idéal la prévention des conflits, ou au moins leur atténuation.

Cette hantise du conflit et de la division n’est- elle pas caractéristique de toutes les sociétés démocratiques contemporaines ?

Non, je crois que ce phénomène est propre à la France. Ici, le discours politique pousse très loin la revendication de l’apaisement. Le paradoxe est que, dans les faits, la vie sociale est très conflictuelle. On assiste donc à une vaste entreprise de refoulement.

Plus encore que dans l’Allemagne post-nazie ?

En Allemagne, les choses ont changé. Longtemps, l’Allemagne de l’Ouest a tenu un discours d’apaisement, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’était avant la réunification. Depuis la réunification, la perspective des conflits internes inquiète moins ; quant à sa présence active dans les conflits extérieurs, l’Allemagne est au début du processus de retour. Le néobismarckisme est à l’ordre du jour.

Il est tout de même étrange que nous, Français, redoutions plus nos vieux démons que les Allemands !

Nos deux passés ne sont pas superposables. En Allemagne, la question centrale n’est pas la défaite de 1945, mais ce que, pendant douze ans, l’hitlérisme a fait de ses victoires. En France, la question importante est la défaite de 1940 ; or, elle a été refoulée. À partir de ce moment, la référence nationale en tant que telle est devenue porteuse de mensonges.

Autrement dit, la parenthèse de Vichy (1940-1944) serait encore plus traumatisante que l’exercice de la barbarie nazie (1933-1945) en Allemagne ?

Du point de vue de la référence nationale, oui. Car les émigrés allemands, parmi lesquels on trouvait les plus grands esprits, ont maintenu en exil une référence nationale. Hannah Arendt disait, après la guerre : « À la fin, il ne reste que la langue maternelle. » Mais c’est essentiel !

Hannah Arendt, Adorno, Horkheimer, Fritz Lang et les autres ont donc fait davantage pour la survie de leur culture nationale que de Gaulle et la France libre…

N’oubliez pas que le pétainisme a utilisé toute la thématique républicaine. En employant les thèmes de la nation, de la dignité et de l’honneur, Vichy a pollué quasiment tous les mots de la langue française. Alors que les nazis ont voulu révolutionner la langue et la culture allemandes. Il faut lire Langue du Troisième Reich : carnet d’un philologue, de Viktor Klemperer. En transformant la langue, le national-socialisme a « protégé » la langue allemande d’avant 1933. Il l’a laissée disponible. Lorsque Hélène Weigel, la femme de Brecht, une immense actrice, revint pour la première fois à Berlin après la guerre, celui qui l’accueillait s’écria : « Elle est revenue, la beauté de la langue allemande ! » C’est quelque chose qui n’a pas pu être dit de la même manière en France, parce la beauté de la langue française ne s’était pas refusée à Pétain.

La culture française n’est-elle pas passée à Londres ?

Non. Il y a eu des écrivains et des artistes résistants, mais c’est autre chose. En 1958, de Gaulle a tenté de réinscrire la culture dans son programme d’indépendance nationale. Malraux était essentiel à sa stratégie. Elle a temporairement réussi, mais le mal était fait. La culture de langue française en est encore à nettoyer la tache de Vichy.[/access]

*Photo: Hannah