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Candeloro et Monfort : un mauvais procès

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« Ah la la la la, je crois qu’il a pris le ballon dans les bijoux de famille, mon cher Jean-Michel ». « Ouh, oui, Thierry, nous ne voudrions pas être à sa place ». « Aaaah, il se relève, plus de peur que de mal, on peut rassurer son épouse ».

On ne sait si cet échange, cent fois renouvelé par les célèbres Thierry Roland et Jean-Michel Larqué ferait aujourd’hui l’objet d’une mise en garde du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. C’est vrai, quoi, laisser croire qu’une épouse serait fortement inquiète de l’état des organes reproducteurs de son mari, n’est-ce pas sexiste ? Réduire un être humain masculin à sa seule fonction reproductrice, c’est faire preuve d’une misandrie évidente.

Pourquoi cette interrogation ? Parce que le CSA vient d’adresser une ferme mise en garde à France Télévisions pour des propos tenus par Nelson Monfort et Philippe Candeloro qui commentaient les compétitions de patinage artistique des Jeux Olympiques de Sotchi. Le CSA estime « que les propos tenus par ces commentateurs, par leur teneur et leur caractère graveleux portant en particulier sur l’aspect physique de sportives, étaient extrêmement déplacés et que certains d’entre eux étaient même de nature à refléter des préjugés sexistes. ». Que certains commentaires de la part du sémillant Candeloro puissent être estimés graveleux, nous n’en disconviendrons pas. Evoquer ainsi le postérieur et la poitrine de ces dames a davantage sa place aux « Grosses Têtes » de RTL que dans le commentaire sportif. Naguère, alors que Philippe Candeloro ne commentait pas à ses côtés, Monfort savait très bien parler de la plastique avantageuse des patineuses sans forcément tomber dans le graveleux. Mais en quoi évoquer le physique des sportives -dans une compétition où la grâce et l’élégance entrent évidemment en ligne de compte dans le vote des juges- serait « de nature à refléter des préjugés sexistes » ? C’est là que nous rentrons de plain-pied dans ce foutu XXIe siècle où même le Président des Etats-Unis est sommé de s’excuser pour avoir complimenté une dame sur son allure avantageuse. Aujourd’hui, il est donc devenu suspect de dire à une femme -ou d’une femme- qu’elle est désirable. Au pire, cela peut être considéré comme du harcèlement sexuel, au mieux pour de la misogynie et du sexisme. Comme si complimenter ainsi une dame induirait forcément qu’on la réduit aux atouts de ses atours, oubliant qu’elle est aussi un être doté d’un cerveau potentiellement aussi rempli que le nôtre…

On me rétorquera que ce genre de commentaires est réservé aux femmes. Mon œil ! Il suffit de rappeler ce qu’on dit d’Obama, « vachement bien gaulé », les sondages sur les ministres masculins que les françaises aimeraient avoir dans leur lit, ou encore le sort réservé à Laurent Delahousse, journaliste réduit à sa plastique avantageuse aussi bien sur Twitter que dans les sketches de Nicolas Canteloup. Le procès en sexisme intenté à Candeloro et Monfort est donc totalement infondé. La seule chose qu’on puisse leur reprocher, en tant que commentateurs sur les chaînes du service public, serait de manquer de subtilité. Au passage, s’il n’y a plus de blagues lourdaudes, comment les dames apprécieront les évocations subtiles et poétiques ? En tout cas, s’il veut chasser le lourdingue, le CSA va avoir du boulot, et pas seulement dans le commentaire sportif. Avec une échelle des peines cohérente, Jean-Marie Bigard devrait être déféré d’urgence au Tribunal Pénal International pour avoir commis le célèbre « lâcher de salopes ».

Cette mise en garde du CSA est un des symptômes d’un monde médiatique où il est devenu un sport national de demander la tête d’un confrère. En plus de voir du sexisme là où il n’y a que blague potache ou lourdaude, certains petits procureurs au petit pied, souvent aigris, se sont fait une spécialité d’en appeler chaque jour ou presque au CSA, une fois contre Taddéï, une autre contre les réacs censés surpeupler l’espace médiatique, traquant ici et là le « dérapage ». On a beaucoup de mal à s’y habituer mais c’est bel et bien dans ce monde que nous vivons aujourd’hui.

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00671757_000039.

Ukraine : ce qu’on vous cache à la télé, c’est chez Olivier Berruyer

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Les amateurs de bonnes choses savaient déjà que l’économiste Olivier Berruyer s’était fait une spécialité de la déconstruction des euromythes du moment. Son site les-crises.fr est un enchantement permanent pour internaute critique, nous déconseillons donc formellement sa fréquentation à Jean Quatremer, Laurence Parisot ou Pascal Lamy.

Le truc de Berruyer, ou disons-le plus clairement, le truc qu’il a et que je n’ai pas, c’est qu’il est une sorte de dinamitero archiviste. Là où j’ai trop souvent tendance à vouloir régler le débat à la kalach argumentaire, Berruyer, lui, sort son petit sourire, ses fiches, et ses photos. Une méthode redoutable qu’il a décidé de ne plus appliquer seulement aux questions stricto sensu économiques, mais aussi à la grande question du moment : l’Ukraine.

Voilà ce que ça donnait par exemple lundi dernier sur la chaîne économique BFM-Business dans le débat matinal animé par Nicolas Doze, qu’on félicitera chaudement au passage, car il est un ultralibéral conséquent : il invite régulièrement des experts avec lesquels il est en ultra-désaccord.

Des photos comme celles du leader de Svoboda, on en trouve des dizaines sur le site, à la rubrique Ukraine : on a oublié de vous montrer…

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Outre ces bien belles photos, on trouvera des dizaines de docs dont on ne sait si on doit les juger accablants ou amusants, à l’instar de cette résolution adoptée à Strasbourg le 13 décembre 2012 où le Parlement Européen «s’inquiète de la montée du sentiment nationaliste en Ukraine, qui s’est traduit par le soutien apporté au parti « Svoboda », lequel se trouve ainsi être l’un des deux nouveaux partis à faire son entrée à la Verkhovna Rada (NB : le Parlement ukrainien) ; rappelle que les opinions racistes, antisémites et xénophobes sont contraires aux valeurs et principes fondamentaux de l’Union européenne et, par conséquent, invite les partis démocratiques siégeant à la Verkhovna Rada à ne pas s’associer avec ce parti, ni à approuver ou former de coalition avec ce dernier. »

Documenté, qu’on vous dit…

ABCD de l’égalité : La France va-t-elle changer de genre ?

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« Rumeur », « paranoïa », « hystérie ». « La théorie du genre n’existe pas », c’est Vincent Peillon qui le dit. Fermez le ban ! La guerre du genre n’a pas eu lieu, sinon dans quelques cerveaux fascistoïdes. Il est vrai qu’entre les affabulations des uns et les dénégations des autres, je me suis demandé si je n’avais pas aussi pris des vagins pour des lanternes et, finalement, exagéré une initiative gouvernementale somme toute bien raisonnable. N’en déplaise à Vincent Peillon, la théorie du genre existe bel et bien. Mais ce qui est à l’œuvre, c’est plutôt l’idéologie du genre que l’on définira comme la promotion délibérée de l’indifférenciation sexuelle – toute différence sexuelle étant considérée comme une discrimination socialement organisée. Depuis l’arrivée de Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes, cette idéologie a gagné les plus hautes sphères. Les revendications du lobby LGBT et de syndicats d’enseignants – notamment le très avant-gardiste SNUIPP- FSU, majoritaire, dont les rapports fournissent la majorité des « livres recommandés » qui ont hystérisé le débat – sont devenues l’objet d’une planification d’État.

On ne s’attardera pas sur le premier front, qui n’est peut-être pas le plus dangereux mais assurément le plus énervant : celui du langage, qu’il faut expurger de ses structures sexistes, reliquats fascistes de l’hétéro-patriarcat. La novlangue bêtasse des combattant(e)s de la grammaire est désormais omniprésente dans les documents officiels : « Restez informé-e ! » lit-on par exemple sur le site de la ministre, qui cautionne ainsi la défiguration de notre langue.[access capability= »lire_inedits »]

Mais l’enjeu de la mère de toutes les batailles, ce sont les jeunes cerveaux. La stratégie a été énoncée par le ministre lui-même : « Le gouvernement s’est engagé à “s’appuyer sur la jeunesse, pour changer les mentalités”, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », écrivait-il en janvier 2013 dans une lettre aux rectrices-et-recteurs (on appréciera les guillemets). En mai 2013, cette feuille de route est développée dans un « Programme d’actions gouvernementales contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre ». Pour changer la société, il faut changer les enfants.

Cependant, on ne renonce pas complètement à rééduquer les parents. En janvier 2014, le Commissariat général à la stratégie et à la prospective publie à son tour un rapport inti- tulé « lutter contre les stéréotypes de genre » (qui deviendra « lutter contre les stéréotypes garçons-filles » après la polémique), où le mot « genre » est utilisé à pas moins de 300 reprises. Il préconise notamment le « rééquilibrage du partage du care (sic) entre hommes et femmes dans la sphère familiale » et la « montée en mixité des métiers de la petite enfance ». Traduction : promouvoir les nounous barbues et les papas-pampers pour lutter efficacement contre les inégalités hommes-femmes, oups, pardon, « femmes-hommes », selon la terminologie officielle.

Quant aux fameux ABCD de l’égalité, ils sont lancés officiellement fin janvier 2014, même si l’« expérimentation » avait commencé à la rentrée dans 600 classes réparties dans 10 académies. Sur le site du Centre national de documentation pédagogique, on peut avoir accès aux délicieux outils pédagogiques mis à disposition des enseignants, censés « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ». On y trouve, pêle-mêle : une fiche technique redéfinissant les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une égalité réelle avec interdiction d’éliminer les perdants, la description de la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » où il faut inciter les filles à se déguiser en loups et les garçons en chaperons, la déconstruction du stéréotype de la princesse dans les contes de fées, et la présentation du malheureux Louis XIV en drag-queen puisqu’il portait des talons et des rubans. Sans oublier cette tautologie érigée en règle de vie pour les adolescents : « Soyez comme vous êtes ». Dans le néomonde, l’école n’est même plus vouée à l’apprentissage de l’autre (ne parlons pas de transmission du savoir), mais doit être un terrain d’épanouissement illimité du moi, le lieu de l’être, dans toutes ses formes également encouragées.

On ne sait plus si on doit rire ou pleurer face à l’intrusion de la bêtise pédago-bureaucratique dans les jeux d’enfants. Certes, il n’y a rien de « totalitaire » à apprendre aux petites filles qu’elles ne devraient pas avoir pour seul rêve de devenir princesses, et aux petits garçons que jouer au foot ne fait pas de vous un homme. À ce titre, les pancartes de la Manif pour tous du 2 février qui affichaient une petite princesse et un petit Zorro sous le titre « Touche pas à mes stéréotypes ! » sont aussi niaises que contre-productives. Il est aussi idiot de se glorifier des stéréotypes que dangereux de vouloir les abolir, ceux-ci existant pour être dépassés, contredits, subvertis. La planification rationnelle et méthodique, par le haut, de leur destruction n’en est pas moins inquiétante.

En réalité, dans cette affaire, tout le monde prend l’insignifiant pour le signifié ou, à l’inverse, le significatif pour le dérisoire.

Il est vrai que l’on ignore combien de professeurs utilisent des ouvrages et autre matériels pédagogiques qui ne figurent pas dans les programmes officiels mais dans des recommandations formulées par les syndicats ou des associations plus ou moins mandatées par l’État – dans quelles conditions, on aimerait le savoir.

Difficile aussi, de connaître l’impact réel du lobbying intense de ces associations, impact qui dépend du niveau de militantisme des enseignants. Or, à l’évidence, beaucoup suivent. Un professeur de biologie, catholique esseulé au milieu de ses collègues soixante-huitards, me confie « le pire, c’est que ça marche ! Pour la première fois cette année en cours de bio sur la reproduction, alors que je parlais des effets de la puberté sur l’attirance pour le sexe opposé, un élève m’a demandé : « pourquoi “sexe opposé” ? »

On ne dira pas que la bataille du genre a été menée intelligemment. À cet égard l’intervention de Jean-François Copé sur le livre Tous à Poil – ainsi érigé en pain au chocolat du genre – a été franchement grand-guignolesque. De peur d’être frappé de l’anathème « homophobe », le président de l’UMP s’est bien gardé de s’en prendre aux nombreux livres faisant la promotion de l’homoparentalité (Tango a deux papas) ou de l’indifférenciation (Papa porte une robe), pour dénoncer un livre, certes désolant, mais jusque-là confidentiel, qui met en évidence l’altérité irréductible de l’entre-jambes. Résultat : Tous à Poil a trouvé la place qu’il mérite dans le top 3 d’Amazon, entre Cinquante nuances de Grey et La femme parfaite est une connasse, deux chefs-d’œuvre de vulgarité.

N’empêche, en mêlant de pures inventions à des fragments de vérité, les opposants ont remporté une victoire sémantique et idéologique : sémantique, en imposant le terme dans le débat, idéologique en obligeant Peillon et Vallaud-Belkacem à cacher leurs intentions véritables. L’embarras a changé de camp. Il ne reste plus que quelques féministes agitées pour défendre fièrement la cause : « Il y a une bataille culturelle, idéologique, philosophique à mener sur l’égalité de genre. C’est normal que ça résiste, on est en train de changer la société ! », a ainsi avoué candidement Caroline de Haas, ancienne présidente de Osez le féminisme, alors que les ministres suaient sang et eau, de démentis en reniements, pour noyer le poisson.

Cette opposition souvent caricaturale a même réussi à faire reculer nos gouvernants, comme en témoigne une micro-anecdote concernant la ligne Azur. Ce site internet intégralement financé par l’État et autorisé à communiquer dans les collèges et lycées se présente comme « un dispositif de soutien et d’information pour toute personne qui se pose des questions sur son orientation sexuelle et/ ou son identité de genre ». Sa méthode pour lutter contre l’homo-lesbo-bi-trans-phobie, c’est la « sensibilisation aux questions de genre ». On y trouve, entre autres merveilles, un ABCD allant d’« Androgyne » à « Sexe social » en passant par « Pansexualité », et des affiches représentant une roulette sous le slogan « Homo-bi-hétéro : qui suis-je ? » suggérant que l’orientation sexuelle est aussi aléatoire que le casino. Rassurez-vous, on ne sait pas qui est vainqueur(e), sans préciser bien sûr qui gagne.

En pleine polémique, et alors que le site avait été attaqué à plusieurs reprises suite aux déclarations de Zemmour[1. Qui s’était indigné de l’existence du site sur I-télé.], un changement microscopique mais significatif y est intervenu. Au chapitre « identité de genre » définie comme « le sentiment d’être homme ou femme », on pouvait lire cette phrase : « Pour certains, le sexe biologique coïncide avec ce ressenti. » Désormais, il est affirmé que « très souvent, le sexe biologique coïncide avec ce ressenti. » Deux mots qui résument la défaite idéologique, certes mineure mais tout de même, des promoteurs de l’indifférenciation. Certes, il n’est pas question de reconnaître la différence sexuelle comme une norme, mais on admet qu’elle correspond à la façon dont la majorité des gens se définit (qu’ils soient homos ou hétéros). Que Béatrice Bourges, Civitas et Farida Belghoul se le tiennent pour dit, on ne reviendra pas à l’idée que le sexe biologique coïncide « toujours » avec le « ressenti ». Mais « très souvent », c’est déjà une victoire du bon sens.[/access]

*Photo: BERNARD BISSON/JDD/SIPA.00678350_000018.

Chasse au sexisme à la télé : Il va y avoir du sport…

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Daniel Bilalian est un chic type. Dans « On refait le Monde », l’émission de RTL où nous nous croisons régulièrement, le chef du service des sports de France 2 appartient à la catégorie « bons camarades ». Il a dû subir pas mal de pressions pour désavouer Nelson Montfort et Philippe Candeloro, pointés du doigt pour leurs commentaires jugés sexistes lors des JO d’hiver de Sotchi. Bilalian a tenu bon, à la grande fureur du CSA qui s’est fendu lundi d’une mise en garde à la chaîne publique. Une mise en garde, les dirigeants de France 2 doivent trembler, à peu près autant qu’un ado à qui un juge inflige un rappel à la loi parce qu’il s’est fait pincer à voler un DVD ou fumer un joint. Le mal-nommé gendarme du PAF est colère : il estime que « les propos tenus par ces commentateurs, par leur teneur et leur caractère graveleux portant en particulier sur l’aspect physique de sportives, étaient extrêmement déplacés et que certains d’entre eux étaient même de nature à refléter des préjugés sexistes ». Et pour faire bonne mesure, le CSA « regrette vivement que la direction responsable des sports s’en soit tenue à une attitude de dénégation ». On admettra que les commentaires de Candeloro n’étaient pas des plus distingués. Sa fameuse sortie sur l’anaconda qui serait bien allé embêter une Cléopâtre canadienne était même un brin salon du camion. Mais enfin, il n’y a pas eu mort d’homme, ni de femme, et à l’évidence, un peu de grivoiserie n’a pas nui à l’audience, comme l’a laissé entendre Bilalian en assurant qu’il conservait toute sa confiance à son chroniqueur.

En tout cas, en couvrant ses subordonnés, Bilalian se comporte en chef. Pas comme une certaine Christiane Taubira qui prétend nous faire avaler – et qui y parvient avec un certain nombre de confrères d’ailleurs – que sa directrice de cabinet ne l’avait pas informée des écoutes de Sarkozy pendant 12 jours. La bonne blague. Mais je m’égare.
En revanche Bilalian charrie grave quand, pour dédouaner ses commentateurs, il attaque l’émission de M6 les Reines du shopping. Invité de la Médiasphère, émission médias de LCI, il a fait cette sortie : « Quand je vois une émission sur le shopping où on voit des jeunes femmes qui ont l’air d’avoir un pois chiche à la place du cerveau, en train de déambuler dans les rues, je pense que c’est largement aussi sexiste qu’une réflexion comme celle de Candeloro. Même plus.»

Non, cher Daniel Bilalian, des filles s’adonnant avec gourmandise à la fièvre acheteuse, ce n’est pas une représentation sexiste, c’est la réalité comme on l’aime. Eh oui, d’après un sondage de mon cru, 93 % des femmes peuvent avoir des gros cerveaux, diriger des entreprises, faire voler des avions et trembler des hommes, elles sont prêtes à se damner pour une fanfreluche ou des jolis souliers. Mais que Bilalian se rassure, nous ne sommes pas plus dupes de notre frénésie que Candeloro de ses blagues de macho. Nous avons conquis le droit de jouer avec les stéréotypes : nul ne s’offusque de voir un homme parler chiffons ou une femme hurler devant un match de foot en buvant une bière, tant mieux. Alors que Daniel Bilalian nous laisse jouer aux filles en faisant les magasins avec nos copines et qu’il s’occupe des fesses de Candeloro[1. Bien entendu, si le CSA ne m’engueule pas pour cette chute violemment sexiste, cela prouvera son propre sexisme].

Ukraine : les Chapi et Chapo de l’indignation

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On apprend que dimanche après-midi, Herman Van Rompuy, l’homme aux haïkus, président du conseil européen et José Manuel Barroso, le Mao[1. Sa belle jeunesse au moment de la révolution des Œillets.] libéral de la Commission ont déclaré, avant même la fermeture des bureaux de vote, que le referendum en Crimée était « illégal et illégitime » et que ses résultats ne seraient pas reconnus. On est étonné qu’il n’y ait pas de déclaration de Catherine Ashton. Elle est normalement à la tête du ministère des Affaires étrangères de l’Union européenne. On ne la connaît pas, c’est vrai. Ou quand on parle d’elle, on sait surtout qu’elle est à la tête d’une une administration pléthorique de hauts fonctionnaires bénéficiant d’un statut qui ferait rêver même un cheminot cégétiste d’avant la libéralisation, c’est dire…

D’ailleurs, ce n’est pas pour continuer dans les rapprochements désobligeants, mais quand on voit que ce genre d’amuseurs inutiles nous coûtent un bras, on se demande comment peuvent réagir le malade grec à la recherche d’un hôpital disparu, le retraité portugais qui fouille dans les poubelles une fois qu’il a regardé le montant de sa pension ou le milleurista espagnol qui s’aperçoit qu’il a quarante-deux ans et qu’il vit toujours avec sa femme chez ses vieux parents.

Et encore si ces intelligences diplomatiques servaient à quelque chose.. Mais vous l’avez vous vu où, vous la politique étrangère de l’UE ? Demandez à nos pioupious engagés en Centrafrique ou au Mali, ce qu’ils en pensent de la politique étrangère européenne, et de sa Défense, d’ailleurs. Ça,  pour convoquer François Hollande parce qu’il reste encore une dizaine de fonctionnaire en activité dans le pays ou que nos travailleurs osent partir avant 75 piges, il y a toujours du monde. Mais pour aller nous filer un coup de main contre des fous furieux islamistes, éviter un génocide  ou même, pourquoi pas, mettre la main à la fouille pour nous nous remercier d’être le parapluie nucléaire du continent, là, il n’y a plus personne.

Donc, les Abbott et Costello de la pseudo-gouvernance européenne ont décidé de faire les gros yeux  aux Criméens parce que les Criméens ,qui sont quand même très russophones, auraient plutôt envie de rester avec les Russes de Russie depuis que l’Ukraine est tellement devenue ukrainienne que sa première mesure a été d’interdire le russe. On comprend un peu la nervosité des  Criméens, en fait, ils ont tout de même été russes longtemps, avant que l’enthousiasme  déstalinisateur du camarade Khrouchtchev donne la Crimée à l’Ukraine, un peu comme le gars qui vient de faire sauter la banque et qui balance une plaque en annonçant : « Personnel ! »

Moi, je serais criméen et russophone, on aurait beau m’expliquer que je vote sous la botte soviétique, je serais tout de même content de rejoindre un pays où je pourrais parler ma langue. Parce que figurez-vous que ça ne se passe pas toujours trop bien pour ces pieds-rouges d’un nouveau genre que sont les minorités russophones dans les ex-républiques. Les droits de ces minorités sont par exemple régulièrement bafoués dans les républiques baltes qui, sauf erreur de ma part, appartiennent à ce merveilleux espace de démocratie qu’est l’UE.

Il y a sûrement des raisons historiques mais enfin, de là à avoir un ministre pro-SS dans un gouvernement, il y a une marge. Ah, mais non, je ne fais pas un abus de langage ou un procès d’intention au gouvernement ukrainien, là. Ce n’est pas parce qu’on a fait tomber un gouvernement élu à l’aide de milices d’extrême droite qu’on est forcément d’extrême droite, même si bon, il faut quand même faire attention quand il y a des pommes pourries dans la corbeille à fruits. Non, non, je parlais du ministre  letton de l’environnement letton Einars Cilinskis. Enfin, ex-ministre. On a quand même fini par le limoger. Figurez-vous qu’il voulait vendredi matin vouloir participer « en tant que patriote letton » au défilé en hommage aux anciens Waffen SS qui ont combattu de 1941 à 1945 sur le front de l’Est. Lors des années précédentes, ce défilé autorisé réunissait dans les rues de Riga des centaines de vétérans lettons  et autres admirateurs qui avaient combattu dans les rangs de la Waffen-SS contre l’armée soviétique .

Le défilé letton a eu lieu dimanche, c’est-à-dire pendant que les Criméens votaient. Je ne sais pas ce qui doit m’étonner le plus. Qu’il y ait un ministre d’un gouvernement de l’UE qui veuille participer à un défilé SS ou que ce même pays autorise un défilé SS sur le territoire de l’Union. Les russophones du coin, qui sont quand même 44% mais dont une bonne partie n’a même pas le droit de vote, ils doivent s’inquiéter, non ? Voire regarder la Crimée avec des yeux rêveurs.

Parce que ce dimanche-là, si  Chapi et Chapo, quitte à monter sur leurs grands chevaux droitdelhommistes, avaient dû trouver quelque chose « d’illégal et d’illégitime » en Europe, plutôt qu’un référendum d’autodétermination dans un pays qui n’est pas membre de leur club de plateformes commerciales, n’auraient-il pas mieux fait de s’indigner d’une manif vintage pour le IIIème Reich qui passait sous leur fenêtre ?

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21541829_000001.

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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Les Romains croyaient que les fortes chaleurs estivales étaient causées par l’apparition de la « petite chienne » (canicula), autre nom de Sirius, l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Ils pensaient même que durant cette période de l’année, les chiens étaient plus susceptibles de contracter la rage. Aujourd’hui, l’explication journalistique des épisodes caniculaires, comme d’ailleurs celle des étés maussades, n’est guère plus scientifique.

Mon précédent post portait sur les « prophéties » médiatiques (au sujet du Brexit). Je vais continuer sur ce thème avec un sujet d’actualité : la canicule, et donc le réchauffement climatique. Le « et donc » établit ici un rapport de contiguïté étroite en ces deux notions, qui ne va de soi que dans le discours médiatique. En effet, si, par définition, toute canicule constitue un réchauffement, les médias, quant à eux, vont plus loin (plus loin même que les spécialistes à qui ils tendent le micro) : la canicule est un argument en faveur d’une thèse, celle du Réchauffement. The Réchauffement, celui dont on ne parle qu’en tremblant car ce seul mot fait frémir les mortels et annonce la fin des temps.

  • Le journaliste, militant réchauffiste

Evidemment, quand il fait chaud, c’est facile. On peut même risquer, comme l’Obs il y a quelques jours, un article intitulé « Canicule : à Paris aussi, on meurt du réchauffement climatique ». Objectivement, c’est la canicule qui tue, mais présenter la chose ainsi permet, comme on dit, de « sensibiliser » fortement la population au drame du réchauffement climatique. Si on en meurt, c’est qu’il existe.

En revanche, là où il faut être admiratif, c’est quand on réécoute cette émission d’RTL datée de juin dernier (vous vous souvenez ? quand on portait tous des moufles et une capuche), consacrée à la météo d’alors, et que l’on entend ce passage hallucinant, pour ne pas dire ovniesque [à partir de 02 :03] : « Alors justement, cette situation-là, on l’explique comment, Sophie ? Cela peut-il être lié, par exemple, au réchauffement climatique ? » La journaliste vient de rappeler que le temps est atroce depuis deux mois, qu’il fait gris et froid et que cela ne semble pas près de s’arrêter, et soudain elle se demande (enfin, elle demande à Yves Calvi de lui demander), non point si ce climat invalide la thèse du Réchauffement (quitte à répondre que non, bien au contraire, elle la confirme) mais si ce refroidissement ne serait pas « lié » au réchauffement, comme si c’était une évidence de supposer a priori cette relation logique !

La journaliste a cité plusieurs experts pour répondre aux précédentes questions. Là, elle ne cite personne mais, du haut de ses connaissances climatologiques, elle répond : « Alors, le réchauffement climatique s’apprécie sur une longue période. Là, on est plus dans la variabilité classique du climat. D’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud en juin. Mais on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve, que des phénomènes lointains liés au réchauffement climatique – hausse des températures dans l’Arctique et dans les océans – aient leur part de responsabilité dans ces épisodes météorologiques atypiques. » J’aime beaucoup le « on est plus dans » dont on appréciera l’extrême rigueur scientifique (imaginez : là, madame, on est plus dans un cancer…). Le petit rappel « d’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud au mois de juin » dont on ne voit pas trop l’intérêt (certes, aujourd’hui, vous allez mal, mais rappelez-vous, il y a trois jours, vous alliez très bien). Enfin, on notera que la charge de la preuve (« on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve ») incombe selon la journaliste d’RTL à ceux qui penseraient, de manière finalement assez logique, qu’un refroidissement plaide contre la thèse d’un réchauffement… et non à ceux qui postulent l’inverse !

Donc, si on a bien compris, quand il fait trop chaud, cela prouve la réalité du Réchauffement. Et quand il fait trop froid, c’est la « variabilité classique du climat », donc cela ne prouve rien contre le Réchauffement. De la climatologie comme ça, moi aussi je peux en faire. Le problème, c’est que cela n’a plus rien d’une science, c’est une croyance. Un certain Popper, je crois, expliquait que la différence entre une thèse scientifique et un dogme religieux réside dans le fait qu’on peut éventuellement parvenir à prouver que la première est fausse, alors que le second se nourrit de sa propre contestation : rien ne peut le fragiliser, tout concourt forcément à le renforcer.  De fait, pour les journalistes, tout phénomène météorologique « atypique » ne peut plus être compris que par rapport à la thèse du Réchauffement : canicule mais aussi refroidissement. Et ils sont si convaincus qu’ils se montrent plus zélés que les experts.

  • Les journalistes et la parole des experts

Témoin cet article qui s’intitule : « La canicule, un signe du réchauffement climatique ». Il s’agit d’un texte AFP mis en ligne sur le site de 20 Minutes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce qui est intéressant dans la pratique du bâtonnage, c’est la manière dont le site qui utilise la dépêche AFP engage sa propre responsabilité, même si cette liberté se réduit au choix du titre. Ainsi, le même texte apparaît sur d’autres sites avec d’autres titres : « Pour les experts, la canicule ne prouve pas le réchauffement » (TF1.fr), « La canicule ne prouve pas le réchauffement climatique mais c’est un signe » (Magazine Goodplanet Info), « la canicule prouve-t-elle le réchauffement climatique ? » (Le Point).

Il paraît, et je suis prête à le croire, que 80% des internautes (et 70% des utilisateurs de Facebook) ne lisent que le titre des articles. Le titre choisi par le Point, sous forme de question,  a l’avantage d’attirer l’attention de ceux qui pourraient considérer le rapport entre canicule et Réchauffement comme allant de soi ; en ce sens, il est une incitation à lire l’article : c’est bien joué. Celui qu’a retenu TF1 rend compte fidèlement de la position des experts cités dans le texte. Goodplanet Info et 20 Minutes font apparaître le mot « signe », lequel a ceci d’amusant qu’il renvoie bien plus au domaine des arts divinatoires qu’à celui de la recherche scientifique… Mais il y a une grosse différence entre les deux titres, au regard de l’éthique journalistique : quand on lit le titre de Goodplanet, on comprend d’emblée que « signe » est plus faible que « preuve ». En revanche, le titre choisi par 20 Minutes confère une force immédiate au mot « signe » : la canicule est un signe du Réchauffement, c’est-à-dire qu’elle accrédite cette thèse.

Maintenant, lisons-le, cet article. On découvre que, si la canicule peut être considérée comme un signe du Réchauffement, c’est précisément parce qu’elle ne peut pas en constituer une preuve. Elle n’est donc rien de plus qu’un signe. Ou plutôt, elle pourrait en devenir un signe, à condition que les épisodes caniculaires augmentent en intensité et en fréquence. Les experts cités dans l’article tiennent d’ailleurs des propos très mesurés.

«Si on prend l’événement en lui-même, on ne peut pas l’attribuer à 100% au réchauffement climatique», note le prévisionniste de Météo-France Jérôme Lecou, qui rappelle que «de très forts phénomènes de chaleur ont eu lieu dans le passé», alors que le réchauffement n’avait pas commencé. […] «il est vrai qu’à moyen ou long terme, l’augmentation de la fréquence des canicules sera une des manifestations les plus visibles du réchauffement climatique» [« sera », donc elle ne l’est pas encore] […] «Je ne sais pas si la statistique est si claire que ça», tempère Jean Jouzel [le climatologue qui « tempère », c’est une belle trouvaille !] […] Jérôme Lecou imagine lui qu’on pourrait connaître dans le futur «plusieurs épisodes de canicule au cours de l’été». [il « imagine » qu’on « pourrait »…]

Au total, à vue de nez, je dirais qu’à peine un quart des citations et des données scientifiques avancées dans le corps de l’article vont dans le sens, alarmiste, du titre.

  • Étés pourris, étés trop chauds : de la question du temps à la maîtrise du temps

L’article AFP que je viens de citer date d’un épisode caniculaire de 2012. Sur le site de 20 Minutes, il a fait l’objet d’une « mise à jour » deux ans plus tard. Il ne s’agit sans doute que d’une modification de mise en page parce que le texte, vérification faite, n’a pas été changé d’un iota. Mais ce qui est intéressant c’est que cette révision de l’article a eu lieu en septembre 2014, soit au sortir d’un été pluvieux et froid, absolument exécrable. Ceci pose la question du traitement différencié des épisodes de trop chaud par rapport aux épisodes de trop froid. On a vu comment RTL traitait le rapport entre mois de juin pourri et Réchauffement climatique, n’hésitant pas à suggérer un rapport logique entre l’un et l’autre. J’ai aussi noté combien il est étrange de faire référence au « mois de juin dernier » pour nous rappeler qu’il était chaud, quand l’actualité surprenante était, en l’occurrence, le « mois de juin actuel », froid. En fait, étrangement, qu’il s’agisse de froid ou de chaud, les articles n’ont pas le même rapport… au temps (passé/avenir) :

Rappel d’épisodes précédents de même nature Annonce d’épisodes à venir de même nature Effet obtenu
Été (ou mois d’été) caniculaire Oui, avec beaucoup d’insistance Oui avec beaucoup d’assurance. Des articles entiers intégralement rédigés au futur ! Impression d’accélération et d’aggravation d’un phénomène global.
Été (ou mois d’été) pourri Non, presque jamais ou alors :

  1. Soit contrebalancé par un rappel des épisodes caniculaires
  2. Soit expliqués par le réchauffement climatique
Jamais Impression que l’épisode est exceptionnel.

Comme dans le cas du Brexit, je tiens à souligner mon absence totale de compétence sur la question de l’avenir climatique de la planète. Mais je ne pense pas que les journalistes, nos gentils « chiens de garde » (Serge Halimi), aient un avis plus valable que le mien à ce sujet. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils se sentent investis d’une mission d’évangélisation réchauffiste. Alors que moi, réchauffement ou pas, cela ne me fait ni chaud ni froid.  

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

edwy plenel hessel caron

Il était là samedi soir sur le plateau d’« On n’est pas couché », vêtu de son impérissable veste en velours noir et de sa sempiternelle moustache sombre. Les yeux plissés d’un Bouddha attentif et rieur, il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Natacha Polony et d’Aymeric Caron, qui avait le regard béat et servile du chien qui a enfin trouvé son maître.

Mardi dernier, il défendait au « Grand Journal » de Canal + sa vocation d’enquêteur et d’auxiliaire de police : « Nous (à Médiapart) on travaille en amont, on lance les affaires dont la justice s’empare après (…) contrairement à un journalisme un peu facile qui consiste à attendre les PV des juges». Si on regarde les choses de près, c’est bien cet homme qui est à l’origine de l’affaires des écoutes de Sarkozy : c’est bien Médiapart qui a lancé l’hypothèse d’un financement libyen de la campagne de 2007, qui a ensuite conduit à la mise sur écoutes de l’ancien Président de la République.

Mais samedi, c’est en tant qu’indigné professionnel qu’il est venu évangéliser les téléspectateurs de France 2 au sujet de son livre Dire non, un appel au sursaut dédicacé à son mentor spirituel Stéphane Hessel. Là où ce dernier appelait à « s’indigner », Edwy, lui, appelle à sursauter. Les yeux humides et la voix tremblante d’accents malruciens, il nous a exhorté à être, comme lui, comme eux, comme Médiapart, de bons citoyens.

Car Edwy ne débat pas. Il prêche. Edwy ne fait pas de journalisme. Il combat des « monstres ». Dans l’évangile selon Saint Plenel, le monde se divise entre d’un côté les « 20 000 monstres descendus dans la rue pour Jour de Colère » et de l’autre « Madame Taubira, qui illustre la France telle qu’elle est » et qui a retrouvé « le beau langage de la politique », deux pôles irréductibles du combat universel entre le Bien et le Mal, les gentils et les méchants, les partisans de l’inégalité et les hérauts de l’égalité. Et tant pis pour ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre, ils seront, au mieux des « complices », au pire des collabos.

Dans Dire non, qu’Aymeric Caron qualifie de « salutaire bouffée d’air frais », Edwy se révolte tous azimuts contre une « politique qui a fait le lit des monstres », comprendre les racistes, homophobes, antisémites, frontistes et autres bilieux qui mène la France, tel le « Titanic » droit vers l’iceberg de la haine. Il y défend une certaine idée de la France :  une France « urbaine, diverse, mélée, inventive et dynamique », opposée  à la Rance rurale, unie, blanche, bref à la masse stagnante. Il nous encourage à « dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui ». Amen.

C’est qu’il est comme ça Edwy. Un coup procureur, un coup prophète, un coup Fouquier-Tinville, un coup Dalaï-Lama. Le matin Savonarole inquisiteur et étendard de la démocratie pourfendant les élites corrompues, le soir, vénérable sage et divin sermonneur.

C’est là toute l’ambiguïté dangereuse de maître Edwy qui voudrait avoir les instruments du procureur et le prestige du martyr. Celui qui a dirigé pendant dix ans le « journal de référence » qui dictait la pensée unique fustige désormais les « médias dominants ». Chez Médiapart, où l’investigation est au service de la morale. Si le site se réclame d’un journalisme d’enquête, fondé sur le « fact-checking » et la transparence au service de la démocratie, il relève en réalité par son militantisme du journalisme d’opinion.

Sous couvert de chasse ouverte aux corrompus, le journal pratique en réalité un journalisme d’investigation à géométrie variable, avec ses obsessions (Nicolas Sarkozy) et ses omissions. Ainsi, comme l’a justement remarqué Natacha Polony, l’inspecteur Labavure qui traque à longueur de journée les odieux caciques politiques se garde bien d’enquêter sur son ami intime Dominique de Villepin, dont on vient pourtant de révéler qu’il aurait touché 100.000 euros pour une journée de travail.

Que veut au juste Edwy Plenel ? Il cite dans son livre cette phrase de La Boétie : « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître dont on ne peut jamais assurer qu’il soit bon ».  Voilà ce que veut Edwy : rendre le pouvoir bon. L’épurer de ses turpitudes et de ses bassesses, faire de la politique une poétique, scanner les âmes, sonder les cœurs et les comptes en Suisse, passer son grand radar de la transparence sur le cadavre putride de la démocratie. Machiavel aux ambitions d’un bisounours, pour lui une fin si noble justifie tous les moyens. Il n’y a donc aucun problème à utiliser des enregistrements volés par un majordome, aucun remord à dénoncer une milliardaire, un ministre, ou un ancien président, puisque ces gens sont puissants, donc méchants.

Cette volonté prophylactique et obsessionnelle d’assainir une Vème République, qui serait propice à la gabegie du fait de la concentration des pouvoirs qu’elle induit,  a des relents totalitaires. Caron rendant hommage à Plenel rendant hommage à Hessel : samedi soir la trinité des indignés avait de quoi faire pâlir les plus irréprochables d’entre nous.

Ce n’est vraiment pas la fête des pairs

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On apprend que la circulation alternée n’est pas reconduite ce mardi. Si nous avons bien compris, lundi qui était un 17 mars, seul les véhicules impairs pouvaient rouler. Ils pourront donc rouler aussi aujourd’hui. C’est tout de même très injuste pour ceux qui ont des voitures avec des numéros pairs.

Comme la mesure a été annoncée en catastrophe pendant le week-end, eux n’ont pas pu rouler lundi et ont dû trouver des solutions de rechange au dernier moment. Le covoiturage ? En admettant qu’on ait un voisin ou un copain impair. Ce qui n’est pas évident. C’est comme à la roulette. Il y a des fois ou le pair sort quatre ou cinq fois de suite. Et à la fin, on n’a plus de quoi miser. Les pairs, me direz-vous, pouvaient aussi se replier sur les transports en commun. Mais les transports en communs franciliens ont fait preuve lundi de leur capacité à prendre le relais écologique des décisions gouvernementales puisque la circulation des trains sur la ligne du RER C a été fortement perturbée à la suite d’un incident technique à la station Saint-Michel Notre-Dame lundi matin et que ces problèmes ont  également touché le RER D, dont le trafic a été ralenti. La gratuité était pourtant au rendez-vous mais des trains gratuits qui ne roulent pas, par la force des choses, ça ne va pas nous amener bien loin.

Par pur souci de justice, le gouvernement aurait dû donc maintenir la circulation alternée un jour de plus même si le taux de pollution avait baissé. Histoire que la frustration, la colère, la rage et la vengeance des pairs sur les impairs puissent s’exprimer. Doit-on rappeler que l’écologie, c’est avant tout de l’équilibre et de l’harmonie ?

Encore une fois, on le voit, le gouvernement a commis un impair.

 

Hollande n’est pas assez exigeant sur le Traité transatlantique

xavier bertrand transatlantique

Ancien ministre de la Santé et du Travail, Xavier Bertrand est député-maire UMP de Saint- Quentin (Aisne).

Causeur. La France doit négocier, sous la houlette de l’Union européenne, le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement destiné à jeter les bases d’une vaste zone de libre-échange. De Washington, François Hollande a récemment appelé à accélérer les discussions puisque « dès lors que les principes sont fixés, que les mandats sont donnés, que les intérêts sont connus, aller vite n’est pas un problème, c’est une solution ». Pensez- vous que les deux rives de l’atlantique s’accordent ne serait-ce que sur la définition du libre-échange ?

Xavier Bertrand. Non, elles ne s’accordent ni sur la définition ni sur la mise en œuvre. Pour les anglo-saxons, le libre-échange est avant tout la suppression de barrières tarifaires. Pour une partie de l’Europe continentale, c’est l’établissement de règles communes, et c’est aujourd’hui loin d’être le cas ! C’est pourquoi j’ai dénoncé la préparation de cet accord.

Pour quelles raisons ?

D’abord, parce que nous ne discutons pas à armes égales avec les américains, qui se sont dotés d’une législation  protectionniste avec le « Buy American act » alors que l’Europe attend toujours son « Buy European act ». Et puis, la partie américaine pratique allègrement toutes les formes de dumping : monétaire avec un dollar très dévalué par rapport à l’euro, social en l’absence de salaire minimum fédéral, environnemental en s’étant tenu à l’écart du protocole de Kyoto, et même fiscal, certains états fédérés étant de véritables paradis fiscaux. Comment, sérieusement, envisager une zone de libre-échange transatlantique dans ces conditions ? En outre, pourquoi négocier dans un cadre bilatéral alors qu’existe une institution comme l’Organisation Mondiale du Commerce ?

Peut-être parce que nous avons plusieurs contentieux commerciaux à régler avec les Etats-Unis ?

C’est le moins qu’on puisse dire ![access capability= »lire_inedits »] Mais c’est la partie américaine qui cherche à se soustraire aux règles de l’OMC et aux condamnations récurrentes. L’intérêt des européens n’est pas de régler ces contentieux dans un cadre bilatéral où nous serons en position de faiblesse, alors que dans l’enceinte multilatérale, ce sont les Etats-Unis qui sont le plus souvent condamnés. L’expérience récente est édifiante. Dans le cadre d’un gros contrat de défense, les américains ont préféré Boeing à EADS, qui avait pourtant remporté l’appel d’offres. C’est impensable en Europe. D’une manière générale, les Etats-Unis sont beaucoup moins ouverts au libre-échange qu’ils ne le prétendent. Cela pose la question de la finalité de l’accord transatlantique : le président Obama a déclaré qu’un accord négocié avec l’Europe serait très favorable aux usines et aux ouvriers américains. En France, on s’est contenté de débattre de « l’exception culturelle », au mépris de domaines stratégiques comme l’agriculture ou l’aéronautique.

Vous sous-entendez que le gouvernement français n’a pas pris la mesure de l’enjeu…

Jugez plutôt : alors qu’Obama, Merkel et Cameron se sont personnellement investis dans la pré-négociation en exprimant en amont leurs priorités et leurs « lignes rouges » y compris devant leurs parlements respectifs. En France, c’est la ministre du Commerce extérieur qui est chargée du suivi de la négociation depuis huit mois. Il est inouï que la première prise de parole du Président de la République sur ce dossier essentiel soit intervenue seulement la semaine dernière, et depuis l’étranger.

Mais les membres de la Commission européenne sont d’anciens – ou de futurs – acteurs politiques nationaux !

À ma grande surprise, le jour où ces anciens politiques deviennent commissaires européens, la plupart d’entre eux se transforment en purs technocrates. Or, négocier exige de prendre en compte les opinions publiques et de définir des objectifs politiques, ce dont cette commission en fin de parcours est malheureusement incapable. Et je reste très inquiet sur la façon dont les choses évoluent.

Si la Commission peine à dégager un intérêt général européen, notamment en matière commerciale, n’est-ce pas tout simplement parce qu’il n’existe pas ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Les intérêts français et européens convergent sur la question des normes commerciales et de l’accès de nos entreprises au marché américain. En revanche, ce n’est pas toujours le cas pour l’aéronautique, la Défense et surtout l’énergie et l’agriculture, autant de domaines où les intérêts français sont parfois bien spécifiques comme le montrent les polémiques récentes sur les OGM. Nous devons l’assumer, et parfois privilégier nos intérêts sur ceux de l’Europe, chose que l’Allemagne sait remarquablement faire. Quand il y a des négociations sur la pollution automobile, Mme Merkel pense d’abord à l’industrie allemande. À sa place, je ferais la même chose !

Si les égoïsmes nationaux mènent la danse, comment pouvez-vous croire au « couple franco-allemand » ?

Il ne s’agit pas d’égoïsmes nationaux mais d’emplois européens ! Et de savoir si nous sommes capables de définir une stratégie européenne pour la défense de nos industries, y compris dans le cadre de grandes négociations commerciales comme celle-ci. Quant au dogme du « couple franco- allemand », il doit être repensé. Un accord entre l’Allemagne et la France est parfois utile à l’Europe, mais pas sur tous les dossiers. Dans l’énergie, par exemple, l’Allemagne sort du nucléaire à marche forcée alors qu’une vision commune du dossier serait indispensable pour sécuriser les approvisionnements et éviter que les tarifs de l’électricité explosent. Dans ce domaine, je vois davantage une convergence entre la France, la Grande-Bretagne et la Pologne qu’entre la France et l’Allemagne.

Entre les membres de l’union, le nucléaire n’est pas le seul sujet qui fâche. Il y a aussi l’exploitation des gaz de schiste, proscrite en France mais acceptée en Pologne. Quelle est votre position sur ce sujet si sensible ?

Sans être la pierre philosophale dont certains rêvent, le gaz de schiste pourrait, comme le déclarait le rapport Gallois, dégager un véritable gain de compétitivité pour l’économie française. Il existe des techniques nouvelles qui méritent d’être évaluées. En tout cas, je trouve stupide et regrettable de laisser les verts bloquer la situation malgré leur faible poids politique. Appliquons la loi de 2011 qui met en place une commission chargée de préparer le débat sur le gaz de schiste. Sur ce sujet, l’Europe est beaucoup moins dogmatique que la France.

Dans l’énergie comme dans bien d’autres domaines, les politiques divergentes des différents Etats-nations qui la composent ne révèlent- elles cependant pas la crise, et peut-être la faillite, de l’idée européenne ?

Certainement. Mais ce qui est grave, ce n’est pas d’avoir des divergences, c’est d’être incapables de les surmonter au nom du bien commun. Seule une dynamique de projets peut répondre à cela. Or, quel est l’ordre du jour européen ? On ne sait pas. Adopte-t-on une politique monétaire de soutien à l’emploi ? Dans ce cas, il faudrait changer les statuts de la banque centrale européenne pour y inscrire comme objectifs la croissance et l’emploi.

Que préconisez-vous de faire pour changer la donne européenne ?

Il est impératif de stabiliser les frontières de l’UE. Je refuse tout nouvel élargissement. Disons clairement que la Turquie n’entrera jamais dans l’union européenne ! Dire la vérité est  la meilleure façon d’établir des partenariats de confiance avec nos grands voisins, stratégiques pour nous, y compris sur des questions essentielles comme le contrôle migratoire, l’énergie, les alliances militaires ou les luttes contre les trafics. La convergence fiscale et sociale sera notre second grand chantier. Mais, comme le disait le général de Gaulle, la question principale est celle des institutions : il faut remettre la Commission européenne à sa place et lui retirer le monopole d’initiative sur les directives.

L’Allemagne accepterait-elle cette petite révolution ?

Si la France l’exige, qui pourrait s’y opposer ? Comment espérer des avancées sur nos priorités institutionnelles si nous refusons tout dialogue avec nos grands partenaires, de peur d’avoir à affronter leurs demandes ? J’ajoute que l’Europe, ce n’est pas seulement l’Allemagne. On pourrait construire des alliances ponctuelles et thématiques : avec certains pays de l’est sur l’agriculture, le Royaume-Uni autour du nucléaire, etc. Bref, relançons la diplomatie européenne de la France !

De telles alliances à la carte risquent d’éloigner à tout jamais l’Europe politique…

C’est peut-être parce que nous nous sommes éloignés de l’idée de départ que nous avons perdu la confiance des européens. On a mis la char- rue avant les bœufs en créant l’euro avant de faire converger nos poli- tiques économiques, fiscales, sociales. L’euro aurait dû être le couronnement d’un processus de convergences économiques, pas le point de départ. C’est pourquoi j’avais voté non à Maastricht en 1992, suivant ainsi Philippe Séguin. Nous devons revenir à cette idée des projets concrets qui existait avant le tournant de Maastricht. Ne serait-ce qu’au niveau de la fiscalité, on peut déjà commencer par une réduction des disparités en harmonisant les définitions des impôts et en faisant converger progressivement les taux.

Quel intérêt un Etat aurait-il à renoncer à un tel avantage compétitif ?

Invoquer la déesse Europe ne résout rien… ne craignons pas l’épreuve de force lorsque l’essentiel est en cause. Je n’hésiterais pas à poser la question de confiance : un état peut-il rester dans l’union quand il n’applique pas une politique voulue par l’Europe ? Par exemple, si la Roumanie ne prend pas à bras-le-corps le dramatique problème des Roms, il faudra revoir les aides dont elle bénéficie. N’oublions pas que la France garde des atouts majeurs !

Lesquels ?

Nous sommes incontournables. Sur le plan institutionnel, la France est, avec l’Allemagne, la première délégation en droits de vote au conseil des ministres et la deuxième délégation du parlement européen avec 74 députés. Sur le plan budgétaire, nous sommes un contributeur net, ce qui nous donne des droits sur l’utilisation des fonds communautaires. Sur le plan géopolitique, la France occupe l’un des deux sièges européens des membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, statut assorti du droit de veto. Enfin, la France est une industrie puissante et innovante dans les secteurs énergétique et de défense, à l’aube de révolutions majeures qui feront de nos capacités industrielles des ressources indispensables pour nos partenaires. C’est d’autant plus important qu’à long terme, je pense que les américains risquent de se désengager de l’OTAN et donc de l’Europe.

Vous rêvez du retour de la « grande nation »… qui inquiète ou irrite nos partenaires.

Aujourd’hui, nous avons 28 Etats-nations en Europe qui doivent être préservés et traités de façon égale au sein de l’union européenne. Mais en 2014, après six années de crise, c’est moins la vision d’une « grande nation » qu’attendent nos concitoyens et nos partenaires qu’une France unie et mobilisée autour d’un agenda de profondes réformes structurelles, sans précédent depuis 1958. Dans ma famille politique, on me dit parfois qu’il faut appliquer le modèle allemand. Or, ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouveau modèle français.

Quelle serait donc la voie typiquement française des réformes ?

Il faut renouer avec une société du travail, sortir du chômage de masse qui s’inscrit de façon insupportable dans la durée. Cela passe par une baisse importante des charges sociales et une modification en profondeur du marché du travail. Le pacte de responsabilité porté par François Hollande est totalement insuffisant. Le gouvernement devrait s’attaquer à nos dépenses publiques trop élevées pour les ramener vers la moyenne européenne.

N’est-ce pas dans les gènes de la France d’avoir un niveau de dépenses publiques plus élevé que ses partenaires ?

Non, le niveau trop élevé de dépenses publiques est la dérive naturelle de tous les états qui refusent les réformes. Il n’y a pas de fatalité « génétique » qui nous condamnerait à suivre un modèle économique et social défaillant. On doit y remédier. L’état serait bien inspiré de redéfinir ses missions régaliennes pour mieux les remplir. Aujourd’hui, à force de vouloir tout faire, on est en train de tout mal faire… il y a une autre voie.[/access]

Circulation alternée : les journalistes, hussards verts de la République

circulation alternee presse

« Les journalistes sont les instituteurs de la démocratie » : il y a quelques semaines, Edwy Plenel faisait cette confidence à une animatrice de Canal + qui ne contenait pas son ravissement. Elle aurait été fort surprise d’apprendre qu’on pouvait refuser cette proposition. Si ça se trouve, le peuple ne veut pas qu’on lui donne de leçons de démocratie, et si ça se trouve, il veut encore moins des journalistes comme professeurs. Cette hypothèse n’a pas traversé l’esprit des duettistes. Le peuple se trompe, ça ne date pas d’hier. Un prof ne doute pas de son savoir parce que des élèves le contestent.

Quand la République est menacée et qu’il faut remettre les masses sur le droit chemin idéologique, le genre policier, procureur ou juge – voire les trois à la fois –, fait toujours son effet ; mais ce registre dramatique est réservé à l’élite de la profession et aux grandes occasions. Quand il s’agit de sauver la planète, les journalistes jouent volontiers les profs. Ils nous apprennent la citoyenneté. Sur la circulation alternée, ils s’en sont donnés à cœur joie, en particulier sur les chaînes info. Tout le week-end, Philippe Martin, dont on sait désormais, qu’il est ministre de l’Ecologie, a été invité à tancer le gouvernement auquel il appartient : « Tout de même, vous ne trouvez pas que cette décision arrive bien tard », lui demandait avec insistance l’intervieweur. Sur nos écrans, les journalistes étaient en mission : de vrais hussards verts de la République. Deux jours durant, ils ont diffusé la bonne parole gouvernementale, expliquant et réexpliquant patiemment comment cette mesure révolutionnaire allait s’appliquer (il faut dire que pair et impair, c’est dur), recensant les sanctions (trop clémentes) encourues par les éventuels récalcitrants. Cours sur les particules fines et leurs méfaits, comparaisons internationales (« exemples chez nos voisins très en avance sur nous »), initiation pratique à l’alternance (« Rubrique mode d’emploi »), rien n’a été oublié pour nous convaincre. Bien entendu, à aucun moment, ils n’ont envisagé que l’on puisse s’opposer à une mesure si moderne.

Lundi, tous se sont abondamment extasiés sur la fluidité de la circulation dans la capitale. À raison d’ailleurs. Bon, il y a un peu triche : en raison du nombre très réduit de livraisons, Paris roule toujours bien le lundi. Mais hier, il était vraiment délicieux de marcher dans les rues. Pour nous informer, les chaînes-info étaient sur tous les fronts, à la porte de Saint-Cloud, dans le métro, gare du Nord. Place du Châtelet, un reporter, planté à quelques encablures des policiers, se félicitait de voir très peu de plaques paires – aurait-il signalé un contrevenant ayant réussi à échapper à la maréchaussée ? Une dame qui venait de se faire aligner lui expliqua qu’elle n’avait pas d’autre moyen d’amener son fils pensionnaire à la gare. Bon ça passe pour cette fois, disait sa moue. Plus tard, on a même entendu quelques voix dissonantes interroger l’efficacité de la mesure, ou évoquant un document selon lequel deux tiers des particules maudites viennent des usines allemandes. Mais dans l’ensemble, nous avons été chaudement félicités pour notre participation constructive. « Les Français ont joué le jeu !», se félicitaient les présentateurs des journaux du soir. Avant de sauter dans leur taxi ou dans leur voiture : tous les journalistes et, histoire de ne pas faire de jaloux, tous les salariés des entreprises de presse bénéficiaient hier d’une dérogation – bizarrement, on n’en a pas entendu parler. Il est vrai qu’on tremble à l’idée qu’une équipe aurait pu manquer à l’appel, nous privant de précieux témoignages d’automobilistes-citoyens (qui avaient tiré le bon numéro).

Soumettre les journalistes à la loi commune eût été une insupportable atteinte à la liberté de la presse. Faudra tout de même expliquer au bon peuple en quoi filmer un contrôle de police est plus utile à la collectivité qu’honorer une commande ou un contrat.

 *Photo : Michel Euler/AP/SIPA .AP21541277_000019. 

Candeloro et Monfort : un mauvais procès

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candeloro monfort sotchi sexisme

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« Ah la la la la, je crois qu’il a pris le ballon dans les bijoux de famille, mon cher Jean-Michel ». « Ouh, oui, Thierry, nous ne voudrions pas être à sa place ». « Aaaah, il se relève, plus de peur que de mal, on peut rassurer son épouse ».

On ne sait si cet échange, cent fois renouvelé par les célèbres Thierry Roland et Jean-Michel Larqué ferait aujourd’hui l’objet d’une mise en garde du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. C’est vrai, quoi, laisser croire qu’une épouse serait fortement inquiète de l’état des organes reproducteurs de son mari, n’est-ce pas sexiste ? Réduire un être humain masculin à sa seule fonction reproductrice, c’est faire preuve d’une misandrie évidente.

Pourquoi cette interrogation ? Parce que le CSA vient d’adresser une ferme mise en garde à France Télévisions pour des propos tenus par Nelson Monfort et Philippe Candeloro qui commentaient les compétitions de patinage artistique des Jeux Olympiques de Sotchi. Le CSA estime « que les propos tenus par ces commentateurs, par leur teneur et leur caractère graveleux portant en particulier sur l’aspect physique de sportives, étaient extrêmement déplacés et que certains d’entre eux étaient même de nature à refléter des préjugés sexistes. ». Que certains commentaires de la part du sémillant Candeloro puissent être estimés graveleux, nous n’en disconviendrons pas. Evoquer ainsi le postérieur et la poitrine de ces dames a davantage sa place aux « Grosses Têtes » de RTL que dans le commentaire sportif. Naguère, alors que Philippe Candeloro ne commentait pas à ses côtés, Monfort savait très bien parler de la plastique avantageuse des patineuses sans forcément tomber dans le graveleux. Mais en quoi évoquer le physique des sportives -dans une compétition où la grâce et l’élégance entrent évidemment en ligne de compte dans le vote des juges- serait « de nature à refléter des préjugés sexistes » ? C’est là que nous rentrons de plain-pied dans ce foutu XXIe siècle où même le Président des Etats-Unis est sommé de s’excuser pour avoir complimenté une dame sur son allure avantageuse. Aujourd’hui, il est donc devenu suspect de dire à une femme -ou d’une femme- qu’elle est désirable. Au pire, cela peut être considéré comme du harcèlement sexuel, au mieux pour de la misogynie et du sexisme. Comme si complimenter ainsi une dame induirait forcément qu’on la réduit aux atouts de ses atours, oubliant qu’elle est aussi un être doté d’un cerveau potentiellement aussi rempli que le nôtre…

On me rétorquera que ce genre de commentaires est réservé aux femmes. Mon œil ! Il suffit de rappeler ce qu’on dit d’Obama, « vachement bien gaulé », les sondages sur les ministres masculins que les françaises aimeraient avoir dans leur lit, ou encore le sort réservé à Laurent Delahousse, journaliste réduit à sa plastique avantageuse aussi bien sur Twitter que dans les sketches de Nicolas Canteloup. Le procès en sexisme intenté à Candeloro et Monfort est donc totalement infondé. La seule chose qu’on puisse leur reprocher, en tant que commentateurs sur les chaînes du service public, serait de manquer de subtilité. Au passage, s’il n’y a plus de blagues lourdaudes, comment les dames apprécieront les évocations subtiles et poétiques ? En tout cas, s’il veut chasser le lourdingue, le CSA va avoir du boulot, et pas seulement dans le commentaire sportif. Avec une échelle des peines cohérente, Jean-Marie Bigard devrait être déféré d’urgence au Tribunal Pénal International pour avoir commis le célèbre « lâcher de salopes ».

Cette mise en garde du CSA est un des symptômes d’un monde médiatique où il est devenu un sport national de demander la tête d’un confrère. En plus de voir du sexisme là où il n’y a que blague potache ou lourdaude, certains petits procureurs au petit pied, souvent aigris, se sont fait une spécialité d’en appeler chaque jour ou presque au CSA, une fois contre Taddéï, une autre contre les réacs censés surpeupler l’espace médiatique, traquant ici et là le « dérapage ». On a beaucoup de mal à s’y habituer mais c’est bel et bien dans ce monde que nous vivons aujourd’hui.

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00671757_000039.

Ukraine : ce qu’on vous cache à la télé, c’est chez Olivier Berruyer

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ashton svoboda ukraine

Les amateurs de bonnes choses savaient déjà que l’économiste Olivier Berruyer s’était fait une spécialité de la déconstruction des euromythes du moment. Son site les-crises.fr est un enchantement permanent pour internaute critique, nous déconseillons donc formellement sa fréquentation à Jean Quatremer, Laurence Parisot ou Pascal Lamy.

Le truc de Berruyer, ou disons-le plus clairement, le truc qu’il a et que je n’ai pas, c’est qu’il est une sorte de dinamitero archiviste. Là où j’ai trop souvent tendance à vouloir régler le débat à la kalach argumentaire, Berruyer, lui, sort son petit sourire, ses fiches, et ses photos. Une méthode redoutable qu’il a décidé de ne plus appliquer seulement aux questions stricto sensu économiques, mais aussi à la grande question du moment : l’Ukraine.

Voilà ce que ça donnait par exemple lundi dernier sur la chaîne économique BFM-Business dans le débat matinal animé par Nicolas Doze, qu’on félicitera chaudement au passage, car il est un ultralibéral conséquent : il invite régulièrement des experts avec lesquels il est en ultra-désaccord.

Des photos comme celles du leader de Svoboda, on en trouve des dizaines sur le site, à la rubrique Ukraine : on a oublié de vous montrer…

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Outre ces bien belles photos, on trouvera des dizaines de docs dont on ne sait si on doit les juger accablants ou amusants, à l’instar de cette résolution adoptée à Strasbourg le 13 décembre 2012 où le Parlement Européen «s’inquiète de la montée du sentiment nationaliste en Ukraine, qui s’est traduit par le soutien apporté au parti « Svoboda », lequel se trouve ainsi être l’un des deux nouveaux partis à faire son entrée à la Verkhovna Rada (NB : le Parlement ukrainien) ; rappelle que les opinions racistes, antisémites et xénophobes sont contraires aux valeurs et principes fondamentaux de l’Union européenne et, par conséquent, invite les partis démocratiques siégeant à la Verkhovna Rada à ne pas s’associer avec ce parti, ni à approuver ou former de coalition avec ce dernier. »

Documenté, qu’on vous dit…

ABCD de l’égalité : La France va-t-elle changer de genre ?

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najat-vallaud-belkacem

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« Rumeur », « paranoïa », « hystérie ». « La théorie du genre n’existe pas », c’est Vincent Peillon qui le dit. Fermez le ban ! La guerre du genre n’a pas eu lieu, sinon dans quelques cerveaux fascistoïdes. Il est vrai qu’entre les affabulations des uns et les dénégations des autres, je me suis demandé si je n’avais pas aussi pris des vagins pour des lanternes et, finalement, exagéré une initiative gouvernementale somme toute bien raisonnable. N’en déplaise à Vincent Peillon, la théorie du genre existe bel et bien. Mais ce qui est à l’œuvre, c’est plutôt l’idéologie du genre que l’on définira comme la promotion délibérée de l’indifférenciation sexuelle – toute différence sexuelle étant considérée comme une discrimination socialement organisée. Depuis l’arrivée de Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes, cette idéologie a gagné les plus hautes sphères. Les revendications du lobby LGBT et de syndicats d’enseignants – notamment le très avant-gardiste SNUIPP- FSU, majoritaire, dont les rapports fournissent la majorité des « livres recommandés » qui ont hystérisé le débat – sont devenues l’objet d’une planification d’État.

On ne s’attardera pas sur le premier front, qui n’est peut-être pas le plus dangereux mais assurément le plus énervant : celui du langage, qu’il faut expurger de ses structures sexistes, reliquats fascistes de l’hétéro-patriarcat. La novlangue bêtasse des combattant(e)s de la grammaire est désormais omniprésente dans les documents officiels : « Restez informé-e ! » lit-on par exemple sur le site de la ministre, qui cautionne ainsi la défiguration de notre langue.[access capability= »lire_inedits »]

Mais l’enjeu de la mère de toutes les batailles, ce sont les jeunes cerveaux. La stratégie a été énoncée par le ministre lui-même : « Le gouvernement s’est engagé à “s’appuyer sur la jeunesse, pour changer les mentalités”, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », écrivait-il en janvier 2013 dans une lettre aux rectrices-et-recteurs (on appréciera les guillemets). En mai 2013, cette feuille de route est développée dans un « Programme d’actions gouvernementales contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre ». Pour changer la société, il faut changer les enfants.

Cependant, on ne renonce pas complètement à rééduquer les parents. En janvier 2014, le Commissariat général à la stratégie et à la prospective publie à son tour un rapport inti- tulé « lutter contre les stéréotypes de genre » (qui deviendra « lutter contre les stéréotypes garçons-filles » après la polémique), où le mot « genre » est utilisé à pas moins de 300 reprises. Il préconise notamment le « rééquilibrage du partage du care (sic) entre hommes et femmes dans la sphère familiale » et la « montée en mixité des métiers de la petite enfance ». Traduction : promouvoir les nounous barbues et les papas-pampers pour lutter efficacement contre les inégalités hommes-femmes, oups, pardon, « femmes-hommes », selon la terminologie officielle.

Quant aux fameux ABCD de l’égalité, ils sont lancés officiellement fin janvier 2014, même si l’« expérimentation » avait commencé à la rentrée dans 600 classes réparties dans 10 académies. Sur le site du Centre national de documentation pédagogique, on peut avoir accès aux délicieux outils pédagogiques mis à disposition des enseignants, censés « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ». On y trouve, pêle-mêle : une fiche technique redéfinissant les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une égalité réelle avec interdiction d’éliminer les perdants, la description de la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » où il faut inciter les filles à se déguiser en loups et les garçons en chaperons, la déconstruction du stéréotype de la princesse dans les contes de fées, et la présentation du malheureux Louis XIV en drag-queen puisqu’il portait des talons et des rubans. Sans oublier cette tautologie érigée en règle de vie pour les adolescents : « Soyez comme vous êtes ». Dans le néomonde, l’école n’est même plus vouée à l’apprentissage de l’autre (ne parlons pas de transmission du savoir), mais doit être un terrain d’épanouissement illimité du moi, le lieu de l’être, dans toutes ses formes également encouragées.

On ne sait plus si on doit rire ou pleurer face à l’intrusion de la bêtise pédago-bureaucratique dans les jeux d’enfants. Certes, il n’y a rien de « totalitaire » à apprendre aux petites filles qu’elles ne devraient pas avoir pour seul rêve de devenir princesses, et aux petits garçons que jouer au foot ne fait pas de vous un homme. À ce titre, les pancartes de la Manif pour tous du 2 février qui affichaient une petite princesse et un petit Zorro sous le titre « Touche pas à mes stéréotypes ! » sont aussi niaises que contre-productives. Il est aussi idiot de se glorifier des stéréotypes que dangereux de vouloir les abolir, ceux-ci existant pour être dépassés, contredits, subvertis. La planification rationnelle et méthodique, par le haut, de leur destruction n’en est pas moins inquiétante.

En réalité, dans cette affaire, tout le monde prend l’insignifiant pour le signifié ou, à l’inverse, le significatif pour le dérisoire.

Il est vrai que l’on ignore combien de professeurs utilisent des ouvrages et autre matériels pédagogiques qui ne figurent pas dans les programmes officiels mais dans des recommandations formulées par les syndicats ou des associations plus ou moins mandatées par l’État – dans quelles conditions, on aimerait le savoir.

Difficile aussi, de connaître l’impact réel du lobbying intense de ces associations, impact qui dépend du niveau de militantisme des enseignants. Or, à l’évidence, beaucoup suivent. Un professeur de biologie, catholique esseulé au milieu de ses collègues soixante-huitards, me confie « le pire, c’est que ça marche ! Pour la première fois cette année en cours de bio sur la reproduction, alors que je parlais des effets de la puberté sur l’attirance pour le sexe opposé, un élève m’a demandé : « pourquoi “sexe opposé” ? »

On ne dira pas que la bataille du genre a été menée intelligemment. À cet égard l’intervention de Jean-François Copé sur le livre Tous à Poil – ainsi érigé en pain au chocolat du genre – a été franchement grand-guignolesque. De peur d’être frappé de l’anathème « homophobe », le président de l’UMP s’est bien gardé de s’en prendre aux nombreux livres faisant la promotion de l’homoparentalité (Tango a deux papas) ou de l’indifférenciation (Papa porte une robe), pour dénoncer un livre, certes désolant, mais jusque-là confidentiel, qui met en évidence l’altérité irréductible de l’entre-jambes. Résultat : Tous à Poil a trouvé la place qu’il mérite dans le top 3 d’Amazon, entre Cinquante nuances de Grey et La femme parfaite est une connasse, deux chefs-d’œuvre de vulgarité.

N’empêche, en mêlant de pures inventions à des fragments de vérité, les opposants ont remporté une victoire sémantique et idéologique : sémantique, en imposant le terme dans le débat, idéologique en obligeant Peillon et Vallaud-Belkacem à cacher leurs intentions véritables. L’embarras a changé de camp. Il ne reste plus que quelques féministes agitées pour défendre fièrement la cause : « Il y a une bataille culturelle, idéologique, philosophique à mener sur l’égalité de genre. C’est normal que ça résiste, on est en train de changer la société ! », a ainsi avoué candidement Caroline de Haas, ancienne présidente de Osez le féminisme, alors que les ministres suaient sang et eau, de démentis en reniements, pour noyer le poisson.

Cette opposition souvent caricaturale a même réussi à faire reculer nos gouvernants, comme en témoigne une micro-anecdote concernant la ligne Azur. Ce site internet intégralement financé par l’État et autorisé à communiquer dans les collèges et lycées se présente comme « un dispositif de soutien et d’information pour toute personne qui se pose des questions sur son orientation sexuelle et/ ou son identité de genre ». Sa méthode pour lutter contre l’homo-lesbo-bi-trans-phobie, c’est la « sensibilisation aux questions de genre ». On y trouve, entre autres merveilles, un ABCD allant d’« Androgyne » à « Sexe social » en passant par « Pansexualité », et des affiches représentant une roulette sous le slogan « Homo-bi-hétéro : qui suis-je ? » suggérant que l’orientation sexuelle est aussi aléatoire que le casino. Rassurez-vous, on ne sait pas qui est vainqueur(e), sans préciser bien sûr qui gagne.

En pleine polémique, et alors que le site avait été attaqué à plusieurs reprises suite aux déclarations de Zemmour[1. Qui s’était indigné de l’existence du site sur I-télé.], un changement microscopique mais significatif y est intervenu. Au chapitre « identité de genre » définie comme « le sentiment d’être homme ou femme », on pouvait lire cette phrase : « Pour certains, le sexe biologique coïncide avec ce ressenti. » Désormais, il est affirmé que « très souvent, le sexe biologique coïncide avec ce ressenti. » Deux mots qui résument la défaite idéologique, certes mineure mais tout de même, des promoteurs de l’indifférenciation. Certes, il n’est pas question de reconnaître la différence sexuelle comme une norme, mais on admet qu’elle correspond à la façon dont la majorité des gens se définit (qu’ils soient homos ou hétéros). Que Béatrice Bourges, Civitas et Farida Belghoul se le tiennent pour dit, on ne reviendra pas à l’idée que le sexe biologique coïncide « toujours » avec le « ressenti ». Mais « très souvent », c’est déjà une victoire du bon sens.[/access]

*Photo: BERNARD BISSON/JDD/SIPA.00678350_000018.

Chasse au sexisme à la télé : Il va y avoir du sport…

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monfort candeloro csa sexisme

monfort candeloro csa sexisme

Daniel Bilalian est un chic type. Dans « On refait le Monde », l’émission de RTL où nous nous croisons régulièrement, le chef du service des sports de France 2 appartient à la catégorie « bons camarades ». Il a dû subir pas mal de pressions pour désavouer Nelson Montfort et Philippe Candeloro, pointés du doigt pour leurs commentaires jugés sexistes lors des JO d’hiver de Sotchi. Bilalian a tenu bon, à la grande fureur du CSA qui s’est fendu lundi d’une mise en garde à la chaîne publique. Une mise en garde, les dirigeants de France 2 doivent trembler, à peu près autant qu’un ado à qui un juge inflige un rappel à la loi parce qu’il s’est fait pincer à voler un DVD ou fumer un joint. Le mal-nommé gendarme du PAF est colère : il estime que « les propos tenus par ces commentateurs, par leur teneur et leur caractère graveleux portant en particulier sur l’aspect physique de sportives, étaient extrêmement déplacés et que certains d’entre eux étaient même de nature à refléter des préjugés sexistes ». Et pour faire bonne mesure, le CSA « regrette vivement que la direction responsable des sports s’en soit tenue à une attitude de dénégation ». On admettra que les commentaires de Candeloro n’étaient pas des plus distingués. Sa fameuse sortie sur l’anaconda qui serait bien allé embêter une Cléopâtre canadienne était même un brin salon du camion. Mais enfin, il n’y a pas eu mort d’homme, ni de femme, et à l’évidence, un peu de grivoiserie n’a pas nui à l’audience, comme l’a laissé entendre Bilalian en assurant qu’il conservait toute sa confiance à son chroniqueur.

En tout cas, en couvrant ses subordonnés, Bilalian se comporte en chef. Pas comme une certaine Christiane Taubira qui prétend nous faire avaler – et qui y parvient avec un certain nombre de confrères d’ailleurs – que sa directrice de cabinet ne l’avait pas informée des écoutes de Sarkozy pendant 12 jours. La bonne blague. Mais je m’égare.
En revanche Bilalian charrie grave quand, pour dédouaner ses commentateurs, il attaque l’émission de M6 les Reines du shopping. Invité de la Médiasphère, émission médias de LCI, il a fait cette sortie : « Quand je vois une émission sur le shopping où on voit des jeunes femmes qui ont l’air d’avoir un pois chiche à la place du cerveau, en train de déambuler dans les rues, je pense que c’est largement aussi sexiste qu’une réflexion comme celle de Candeloro. Même plus.»

Non, cher Daniel Bilalian, des filles s’adonnant avec gourmandise à la fièvre acheteuse, ce n’est pas une représentation sexiste, c’est la réalité comme on l’aime. Eh oui, d’après un sondage de mon cru, 93 % des femmes peuvent avoir des gros cerveaux, diriger des entreprises, faire voler des avions et trembler des hommes, elles sont prêtes à se damner pour une fanfreluche ou des jolis souliers. Mais que Bilalian se rassure, nous ne sommes pas plus dupes de notre frénésie que Candeloro de ses blagues de macho. Nous avons conquis le droit de jouer avec les stéréotypes : nul ne s’offusque de voir un homme parler chiffons ou une femme hurler devant un match de foot en buvant une bière, tant mieux. Alors que Daniel Bilalian nous laisse jouer aux filles en faisant les magasins avec nos copines et qu’il s’occupe des fesses de Candeloro[1. Bien entendu, si le CSA ne m’engueule pas pour cette chute violemment sexiste, cela prouvera son propre sexisme].

Ukraine : les Chapi et Chapo de l’indignation

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ukraine lettonie barroso russie

ukraine lettonie barroso russie

On apprend que dimanche après-midi, Herman Van Rompuy, l’homme aux haïkus, président du conseil européen et José Manuel Barroso, le Mao[1. Sa belle jeunesse au moment de la révolution des Œillets.] libéral de la Commission ont déclaré, avant même la fermeture des bureaux de vote, que le referendum en Crimée était « illégal et illégitime » et que ses résultats ne seraient pas reconnus. On est étonné qu’il n’y ait pas de déclaration de Catherine Ashton. Elle est normalement à la tête du ministère des Affaires étrangères de l’Union européenne. On ne la connaît pas, c’est vrai. Ou quand on parle d’elle, on sait surtout qu’elle est à la tête d’une une administration pléthorique de hauts fonctionnaires bénéficiant d’un statut qui ferait rêver même un cheminot cégétiste d’avant la libéralisation, c’est dire…

D’ailleurs, ce n’est pas pour continuer dans les rapprochements désobligeants, mais quand on voit que ce genre d’amuseurs inutiles nous coûtent un bras, on se demande comment peuvent réagir le malade grec à la recherche d’un hôpital disparu, le retraité portugais qui fouille dans les poubelles une fois qu’il a regardé le montant de sa pension ou le milleurista espagnol qui s’aperçoit qu’il a quarante-deux ans et qu’il vit toujours avec sa femme chez ses vieux parents.

Et encore si ces intelligences diplomatiques servaient à quelque chose.. Mais vous l’avez vous vu où, vous la politique étrangère de l’UE ? Demandez à nos pioupious engagés en Centrafrique ou au Mali, ce qu’ils en pensent de la politique étrangère européenne, et de sa Défense, d’ailleurs. Ça,  pour convoquer François Hollande parce qu’il reste encore une dizaine de fonctionnaire en activité dans le pays ou que nos travailleurs osent partir avant 75 piges, il y a toujours du monde. Mais pour aller nous filer un coup de main contre des fous furieux islamistes, éviter un génocide  ou même, pourquoi pas, mettre la main à la fouille pour nous nous remercier d’être le parapluie nucléaire du continent, là, il n’y a plus personne.

Donc, les Abbott et Costello de la pseudo-gouvernance européenne ont décidé de faire les gros yeux  aux Criméens parce que les Criméens ,qui sont quand même très russophones, auraient plutôt envie de rester avec les Russes de Russie depuis que l’Ukraine est tellement devenue ukrainienne que sa première mesure a été d’interdire le russe. On comprend un peu la nervosité des  Criméens, en fait, ils ont tout de même été russes longtemps, avant que l’enthousiasme  déstalinisateur du camarade Khrouchtchev donne la Crimée à l’Ukraine, un peu comme le gars qui vient de faire sauter la banque et qui balance une plaque en annonçant : « Personnel ! »

Moi, je serais criméen et russophone, on aurait beau m’expliquer que je vote sous la botte soviétique, je serais tout de même content de rejoindre un pays où je pourrais parler ma langue. Parce que figurez-vous que ça ne se passe pas toujours trop bien pour ces pieds-rouges d’un nouveau genre que sont les minorités russophones dans les ex-républiques. Les droits de ces minorités sont par exemple régulièrement bafoués dans les républiques baltes qui, sauf erreur de ma part, appartiennent à ce merveilleux espace de démocratie qu’est l’UE.

Il y a sûrement des raisons historiques mais enfin, de là à avoir un ministre pro-SS dans un gouvernement, il y a une marge. Ah, mais non, je ne fais pas un abus de langage ou un procès d’intention au gouvernement ukrainien, là. Ce n’est pas parce qu’on a fait tomber un gouvernement élu à l’aide de milices d’extrême droite qu’on est forcément d’extrême droite, même si bon, il faut quand même faire attention quand il y a des pommes pourries dans la corbeille à fruits. Non, non, je parlais du ministre  letton de l’environnement letton Einars Cilinskis. Enfin, ex-ministre. On a quand même fini par le limoger. Figurez-vous qu’il voulait vendredi matin vouloir participer « en tant que patriote letton » au défilé en hommage aux anciens Waffen SS qui ont combattu de 1941 à 1945 sur le front de l’Est. Lors des années précédentes, ce défilé autorisé réunissait dans les rues de Riga des centaines de vétérans lettons  et autres admirateurs qui avaient combattu dans les rangs de la Waffen-SS contre l’armée soviétique .

Le défilé letton a eu lieu dimanche, c’est-à-dire pendant que les Criméens votaient. Je ne sais pas ce qui doit m’étonner le plus. Qu’il y ait un ministre d’un gouvernement de l’UE qui veuille participer à un défilé SS ou que ce même pays autorise un défilé SS sur le territoire de l’Union. Les russophones du coin, qui sont quand même 44% mais dont une bonne partie n’a même pas le droit de vote, ils doivent s’inquiéter, non ? Voire regarder la Crimée avec des yeux rêveurs.

Parce que ce dimanche-là, si  Chapi et Chapo, quitte à monter sur leurs grands chevaux droitdelhommistes, avaient dû trouver quelque chose « d’illégal et d’illégitime » en Europe, plutôt qu’un référendum d’autodétermination dans un pays qui n’est pas membre de leur club de plateformes commerciales, n’auraient-il pas mieux fait de s’indigner d’une manif vintage pour le IIIème Reich qui passait sous leur fenêtre ?

*Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21541829_000001.

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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edwy plenel hessel caron

Les Romains croyaient que les fortes chaleurs estivales étaient causées par l’apparition de la « petite chienne » (canicula), autre nom de Sirius, l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Ils pensaient même que durant cette période de l’année, les chiens étaient plus susceptibles de contracter la rage. Aujourd’hui, l’explication journalistique des épisodes caniculaires, comme d’ailleurs celle des étés maussades, n’est guère plus scientifique.

Mon précédent post portait sur les « prophéties » médiatiques (au sujet du Brexit). Je vais continuer sur ce thème avec un sujet d’actualité : la canicule, et donc le réchauffement climatique. Le « et donc » établit ici un rapport de contiguïté étroite en ces deux notions, qui ne va de soi que dans le discours médiatique. En effet, si, par définition, toute canicule constitue un réchauffement, les médias, quant à eux, vont plus loin (plus loin même que les spécialistes à qui ils tendent le micro) : la canicule est un argument en faveur d’une thèse, celle du Réchauffement. The Réchauffement, celui dont on ne parle qu’en tremblant car ce seul mot fait frémir les mortels et annonce la fin des temps.

  • Le journaliste, militant réchauffiste

Evidemment, quand il fait chaud, c’est facile. On peut même risquer, comme l’Obs il y a quelques jours, un article intitulé « Canicule : à Paris aussi, on meurt du réchauffement climatique ». Objectivement, c’est la canicule qui tue, mais présenter la chose ainsi permet, comme on dit, de « sensibiliser » fortement la population au drame du réchauffement climatique. Si on en meurt, c’est qu’il existe.

En revanche, là où il faut être admiratif, c’est quand on réécoute cette émission d’RTL datée de juin dernier (vous vous souvenez ? quand on portait tous des moufles et une capuche), consacrée à la météo d’alors, et que l’on entend ce passage hallucinant, pour ne pas dire ovniesque [à partir de 02 :03] : « Alors justement, cette situation-là, on l’explique comment, Sophie ? Cela peut-il être lié, par exemple, au réchauffement climatique ? » La journaliste vient de rappeler que le temps est atroce depuis deux mois, qu’il fait gris et froid et que cela ne semble pas près de s’arrêter, et soudain elle se demande (enfin, elle demande à Yves Calvi de lui demander), non point si ce climat invalide la thèse du Réchauffement (quitte à répondre que non, bien au contraire, elle la confirme) mais si ce refroidissement ne serait pas « lié » au réchauffement, comme si c’était une évidence de supposer a priori cette relation logique !

La journaliste a cité plusieurs experts pour répondre aux précédentes questions. Là, elle ne cite personne mais, du haut de ses connaissances climatologiques, elle répond : « Alors, le réchauffement climatique s’apprécie sur une longue période. Là, on est plus dans la variabilité classique du climat. D’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud en juin. Mais on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve, que des phénomènes lointains liés au réchauffement climatique – hausse des températures dans l’Arctique et dans les océans – aient leur part de responsabilité dans ces épisodes météorologiques atypiques. » J’aime beaucoup le « on est plus dans » dont on appréciera l’extrême rigueur scientifique (imaginez : là, madame, on est plus dans un cancer…). Le petit rappel « d’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud au mois de juin » dont on ne voit pas trop l’intérêt (certes, aujourd’hui, vous allez mal, mais rappelez-vous, il y a trois jours, vous alliez très bien). Enfin, on notera que la charge de la preuve (« on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve ») incombe selon la journaliste d’RTL à ceux qui penseraient, de manière finalement assez logique, qu’un refroidissement plaide contre la thèse d’un réchauffement… et non à ceux qui postulent l’inverse !

Donc, si on a bien compris, quand il fait trop chaud, cela prouve la réalité du Réchauffement. Et quand il fait trop froid, c’est la « variabilité classique du climat », donc cela ne prouve rien contre le Réchauffement. De la climatologie comme ça, moi aussi je peux en faire. Le problème, c’est que cela n’a plus rien d’une science, c’est une croyance. Un certain Popper, je crois, expliquait que la différence entre une thèse scientifique et un dogme religieux réside dans le fait qu’on peut éventuellement parvenir à prouver que la première est fausse, alors que le second se nourrit de sa propre contestation : rien ne peut le fragiliser, tout concourt forcément à le renforcer.  De fait, pour les journalistes, tout phénomène météorologique « atypique » ne peut plus être compris que par rapport à la thèse du Réchauffement : canicule mais aussi refroidissement. Et ils sont si convaincus qu’ils se montrent plus zélés que les experts.

  • Les journalistes et la parole des experts

Témoin cet article qui s’intitule : « La canicule, un signe du réchauffement climatique ». Il s’agit d’un texte AFP mis en ligne sur le site de 20 Minutes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce qui est intéressant dans la pratique du bâtonnage, c’est la manière dont le site qui utilise la dépêche AFP engage sa propre responsabilité, même si cette liberté se réduit au choix du titre. Ainsi, le même texte apparaît sur d’autres sites avec d’autres titres : « Pour les experts, la canicule ne prouve pas le réchauffement » (TF1.fr), « La canicule ne prouve pas le réchauffement climatique mais c’est un signe » (Magazine Goodplanet Info), « la canicule prouve-t-elle le réchauffement climatique ? » (Le Point).

Il paraît, et je suis prête à le croire, que 80% des internautes (et 70% des utilisateurs de Facebook) ne lisent que le titre des articles. Le titre choisi par le Point, sous forme de question,  a l’avantage d’attirer l’attention de ceux qui pourraient considérer le rapport entre canicule et Réchauffement comme allant de soi ; en ce sens, il est une incitation à lire l’article : c’est bien joué. Celui qu’a retenu TF1 rend compte fidèlement de la position des experts cités dans le texte. Goodplanet Info et 20 Minutes font apparaître le mot « signe », lequel a ceci d’amusant qu’il renvoie bien plus au domaine des arts divinatoires qu’à celui de la recherche scientifique… Mais il y a une grosse différence entre les deux titres, au regard de l’éthique journalistique : quand on lit le titre de Goodplanet, on comprend d’emblée que « signe » est plus faible que « preuve ». En revanche, le titre choisi par 20 Minutes confère une force immédiate au mot « signe » : la canicule est un signe du Réchauffement, c’est-à-dire qu’elle accrédite cette thèse.

Maintenant, lisons-le, cet article. On découvre que, si la canicule peut être considérée comme un signe du Réchauffement, c’est précisément parce qu’elle ne peut pas en constituer une preuve. Elle n’est donc rien de plus qu’un signe. Ou plutôt, elle pourrait en devenir un signe, à condition que les épisodes caniculaires augmentent en intensité et en fréquence. Les experts cités dans l’article tiennent d’ailleurs des propos très mesurés.

«Si on prend l’événement en lui-même, on ne peut pas l’attribuer à 100% au réchauffement climatique», note le prévisionniste de Météo-France Jérôme Lecou, qui rappelle que «de très forts phénomènes de chaleur ont eu lieu dans le passé», alors que le réchauffement n’avait pas commencé. […] «il est vrai qu’à moyen ou long terme, l’augmentation de la fréquence des canicules sera une des manifestations les plus visibles du réchauffement climatique» [« sera », donc elle ne l’est pas encore] […] «Je ne sais pas si la statistique est si claire que ça», tempère Jean Jouzel [le climatologue qui « tempère », c’est une belle trouvaille !] […] Jérôme Lecou imagine lui qu’on pourrait connaître dans le futur «plusieurs épisodes de canicule au cours de l’été». [il « imagine » qu’on « pourrait »…]

Au total, à vue de nez, je dirais qu’à peine un quart des citations et des données scientifiques avancées dans le corps de l’article vont dans le sens, alarmiste, du titre.

  • Étés pourris, étés trop chauds : de la question du temps à la maîtrise du temps

L’article AFP que je viens de citer date d’un épisode caniculaire de 2012. Sur le site de 20 Minutes, il a fait l’objet d’une « mise à jour » deux ans plus tard. Il ne s’agit sans doute que d’une modification de mise en page parce que le texte, vérification faite, n’a pas été changé d’un iota. Mais ce qui est intéressant c’est que cette révision de l’article a eu lieu en septembre 2014, soit au sortir d’un été pluvieux et froid, absolument exécrable. Ceci pose la question du traitement différencié des épisodes de trop chaud par rapport aux épisodes de trop froid. On a vu comment RTL traitait le rapport entre mois de juin pourri et Réchauffement climatique, n’hésitant pas à suggérer un rapport logique entre l’un et l’autre. J’ai aussi noté combien il est étrange de faire référence au « mois de juin dernier » pour nous rappeler qu’il était chaud, quand l’actualité surprenante était, en l’occurrence, le « mois de juin actuel », froid. En fait, étrangement, qu’il s’agisse de froid ou de chaud, les articles n’ont pas le même rapport… au temps (passé/avenir) :

Rappel d’épisodes précédents de même nature Annonce d’épisodes à venir de même nature Effet obtenu
Été (ou mois d’été) caniculaire Oui, avec beaucoup d’insistance Oui avec beaucoup d’assurance. Des articles entiers intégralement rédigés au futur ! Impression d’accélération et d’aggravation d’un phénomène global.
Été (ou mois d’été) pourri Non, presque jamais ou alors :

  1. Soit contrebalancé par un rappel des épisodes caniculaires
  2. Soit expliqués par le réchauffement climatique
Jamais Impression que l’épisode est exceptionnel.

Comme dans le cas du Brexit, je tiens à souligner mon absence totale de compétence sur la question de l’avenir climatique de la planète. Mais je ne pense pas que les journalistes, nos gentils « chiens de garde » (Serge Halimi), aient un avis plus valable que le mien à ce sujet. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils se sentent investis d’une mission d’évangélisation réchauffiste. Alors que moi, réchauffement ou pas, cela ne me fait ni chaud ni froid.  

Saint Edwy Plenel, priez pour nous!

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edwy plenel hessel caron

edwy plenel hessel caron

Il était là samedi soir sur le plateau d’« On n’est pas couché », vêtu de son impérissable veste en velours noir et de sa sempiternelle moustache sombre. Les yeux plissés d’un Bouddha attentif et rieur, il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Natacha Polony et d’Aymeric Caron, qui avait le regard béat et servile du chien qui a enfin trouvé son maître.

Mardi dernier, il défendait au « Grand Journal » de Canal + sa vocation d’enquêteur et d’auxiliaire de police : « Nous (à Médiapart) on travaille en amont, on lance les affaires dont la justice s’empare après (…) contrairement à un journalisme un peu facile qui consiste à attendre les PV des juges». Si on regarde les choses de près, c’est bien cet homme qui est à l’origine de l’affaires des écoutes de Sarkozy : c’est bien Médiapart qui a lancé l’hypothèse d’un financement libyen de la campagne de 2007, qui a ensuite conduit à la mise sur écoutes de l’ancien Président de la République.

Mais samedi, c’est en tant qu’indigné professionnel qu’il est venu évangéliser les téléspectateurs de France 2 au sujet de son livre Dire non, un appel au sursaut dédicacé à son mentor spirituel Stéphane Hessel. Là où ce dernier appelait à « s’indigner », Edwy, lui, appelle à sursauter. Les yeux humides et la voix tremblante d’accents malruciens, il nous a exhorté à être, comme lui, comme eux, comme Médiapart, de bons citoyens.

Car Edwy ne débat pas. Il prêche. Edwy ne fait pas de journalisme. Il combat des « monstres ». Dans l’évangile selon Saint Plenel, le monde se divise entre d’un côté les « 20 000 monstres descendus dans la rue pour Jour de Colère » et de l’autre « Madame Taubira, qui illustre la France telle qu’elle est » et qui a retrouvé « le beau langage de la politique », deux pôles irréductibles du combat universel entre le Bien et le Mal, les gentils et les méchants, les partisans de l’inégalité et les hérauts de l’égalité. Et tant pis pour ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre, ils seront, au mieux des « complices », au pire des collabos.

Dans Dire non, qu’Aymeric Caron qualifie de « salutaire bouffée d’air frais », Edwy se révolte tous azimuts contre une « politique qui a fait le lit des monstres », comprendre les racistes, homophobes, antisémites, frontistes et autres bilieux qui mène la France, tel le « Titanic » droit vers l’iceberg de la haine. Il y défend une certaine idée de la France :  une France « urbaine, diverse, mélée, inventive et dynamique », opposée  à la Rance rurale, unie, blanche, bref à la masse stagnante. Il nous encourage à « dire non à cette laideur, cette méchanceté. Dire non à l’abaissement de la France par ceux qui la défigurent en ne l’aimant pas telle qu’elle est et telle qu’elle vit. Dire non pour relever ce pays en élevant son langage. Dire non pour inventer notre oui ». Amen.

C’est qu’il est comme ça Edwy. Un coup procureur, un coup prophète, un coup Fouquier-Tinville, un coup Dalaï-Lama. Le matin Savonarole inquisiteur et étendard de la démocratie pourfendant les élites corrompues, le soir, vénérable sage et divin sermonneur.

C’est là toute l’ambiguïté dangereuse de maître Edwy qui voudrait avoir les instruments du procureur et le prestige du martyr. Celui qui a dirigé pendant dix ans le « journal de référence » qui dictait la pensée unique fustige désormais les « médias dominants ». Chez Médiapart, où l’investigation est au service de la morale. Si le site se réclame d’un journalisme d’enquête, fondé sur le « fact-checking » et la transparence au service de la démocratie, il relève en réalité par son militantisme du journalisme d’opinion.

Sous couvert de chasse ouverte aux corrompus, le journal pratique en réalité un journalisme d’investigation à géométrie variable, avec ses obsessions (Nicolas Sarkozy) et ses omissions. Ainsi, comme l’a justement remarqué Natacha Polony, l’inspecteur Labavure qui traque à longueur de journée les odieux caciques politiques se garde bien d’enquêter sur son ami intime Dominique de Villepin, dont on vient pourtant de révéler qu’il aurait touché 100.000 euros pour une journée de travail.

Que veut au juste Edwy Plenel ? Il cite dans son livre cette phrase de La Boétie : « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître dont on ne peut jamais assurer qu’il soit bon ».  Voilà ce que veut Edwy : rendre le pouvoir bon. L’épurer de ses turpitudes et de ses bassesses, faire de la politique une poétique, scanner les âmes, sonder les cœurs et les comptes en Suisse, passer son grand radar de la transparence sur le cadavre putride de la démocratie. Machiavel aux ambitions d’un bisounours, pour lui une fin si noble justifie tous les moyens. Il n’y a donc aucun problème à utiliser des enregistrements volés par un majordome, aucun remord à dénoncer une milliardaire, un ministre, ou un ancien président, puisque ces gens sont puissants, donc méchants.

Cette volonté prophylactique et obsessionnelle d’assainir une Vème République, qui serait propice à la gabegie du fait de la concentration des pouvoirs qu’elle induit,  a des relents totalitaires. Caron rendant hommage à Plenel rendant hommage à Hessel : samedi soir la trinité des indignés avait de quoi faire pâlir les plus irréprochables d’entre nous.

Ce n’est vraiment pas la fête des pairs

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On apprend que la circulation alternée n’est pas reconduite ce mardi. Si nous avons bien compris, lundi qui était un 17 mars, seul les véhicules impairs pouvaient rouler. Ils pourront donc rouler aussi aujourd’hui. C’est tout de même très injuste pour ceux qui ont des voitures avec des numéros pairs.

Comme la mesure a été annoncée en catastrophe pendant le week-end, eux n’ont pas pu rouler lundi et ont dû trouver des solutions de rechange au dernier moment. Le covoiturage ? En admettant qu’on ait un voisin ou un copain impair. Ce qui n’est pas évident. C’est comme à la roulette. Il y a des fois ou le pair sort quatre ou cinq fois de suite. Et à la fin, on n’a plus de quoi miser. Les pairs, me direz-vous, pouvaient aussi se replier sur les transports en commun. Mais les transports en communs franciliens ont fait preuve lundi de leur capacité à prendre le relais écologique des décisions gouvernementales puisque la circulation des trains sur la ligne du RER C a été fortement perturbée à la suite d’un incident technique à la station Saint-Michel Notre-Dame lundi matin et que ces problèmes ont  également touché le RER D, dont le trafic a été ralenti. La gratuité était pourtant au rendez-vous mais des trains gratuits qui ne roulent pas, par la force des choses, ça ne va pas nous amener bien loin.

Par pur souci de justice, le gouvernement aurait dû donc maintenir la circulation alternée un jour de plus même si le taux de pollution avait baissé. Histoire que la frustration, la colère, la rage et la vengeance des pairs sur les impairs puissent s’exprimer. Doit-on rappeler que l’écologie, c’est avant tout de l’équilibre et de l’harmonie ?

Encore une fois, on le voit, le gouvernement a commis un impair.

 

Hollande n’est pas assez exigeant sur le Traité transatlantique

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xavier bertrand transatlantique

xavier bertrand transatlantique

Ancien ministre de la Santé et du Travail, Xavier Bertrand est député-maire UMP de Saint- Quentin (Aisne).

Causeur. La France doit négocier, sous la houlette de l’Union européenne, le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement destiné à jeter les bases d’une vaste zone de libre-échange. De Washington, François Hollande a récemment appelé à accélérer les discussions puisque « dès lors que les principes sont fixés, que les mandats sont donnés, que les intérêts sont connus, aller vite n’est pas un problème, c’est une solution ». Pensez- vous que les deux rives de l’atlantique s’accordent ne serait-ce que sur la définition du libre-échange ?

Xavier Bertrand. Non, elles ne s’accordent ni sur la définition ni sur la mise en œuvre. Pour les anglo-saxons, le libre-échange est avant tout la suppression de barrières tarifaires. Pour une partie de l’Europe continentale, c’est l’établissement de règles communes, et c’est aujourd’hui loin d’être le cas ! C’est pourquoi j’ai dénoncé la préparation de cet accord.

Pour quelles raisons ?

D’abord, parce que nous ne discutons pas à armes égales avec les américains, qui se sont dotés d’une législation  protectionniste avec le « Buy American act » alors que l’Europe attend toujours son « Buy European act ». Et puis, la partie américaine pratique allègrement toutes les formes de dumping : monétaire avec un dollar très dévalué par rapport à l’euro, social en l’absence de salaire minimum fédéral, environnemental en s’étant tenu à l’écart du protocole de Kyoto, et même fiscal, certains états fédérés étant de véritables paradis fiscaux. Comment, sérieusement, envisager une zone de libre-échange transatlantique dans ces conditions ? En outre, pourquoi négocier dans un cadre bilatéral alors qu’existe une institution comme l’Organisation Mondiale du Commerce ?

Peut-être parce que nous avons plusieurs contentieux commerciaux à régler avec les Etats-Unis ?

C’est le moins qu’on puisse dire ![access capability= »lire_inedits »] Mais c’est la partie américaine qui cherche à se soustraire aux règles de l’OMC et aux condamnations récurrentes. L’intérêt des européens n’est pas de régler ces contentieux dans un cadre bilatéral où nous serons en position de faiblesse, alors que dans l’enceinte multilatérale, ce sont les Etats-Unis qui sont le plus souvent condamnés. L’expérience récente est édifiante. Dans le cadre d’un gros contrat de défense, les américains ont préféré Boeing à EADS, qui avait pourtant remporté l’appel d’offres. C’est impensable en Europe. D’une manière générale, les Etats-Unis sont beaucoup moins ouverts au libre-échange qu’ils ne le prétendent. Cela pose la question de la finalité de l’accord transatlantique : le président Obama a déclaré qu’un accord négocié avec l’Europe serait très favorable aux usines et aux ouvriers américains. En France, on s’est contenté de débattre de « l’exception culturelle », au mépris de domaines stratégiques comme l’agriculture ou l’aéronautique.

Vous sous-entendez que le gouvernement français n’a pas pris la mesure de l’enjeu…

Jugez plutôt : alors qu’Obama, Merkel et Cameron se sont personnellement investis dans la pré-négociation en exprimant en amont leurs priorités et leurs « lignes rouges » y compris devant leurs parlements respectifs. En France, c’est la ministre du Commerce extérieur qui est chargée du suivi de la négociation depuis huit mois. Il est inouï que la première prise de parole du Président de la République sur ce dossier essentiel soit intervenue seulement la semaine dernière, et depuis l’étranger.

Mais les membres de la Commission européenne sont d’anciens – ou de futurs – acteurs politiques nationaux !

À ma grande surprise, le jour où ces anciens politiques deviennent commissaires européens, la plupart d’entre eux se transforment en purs technocrates. Or, négocier exige de prendre en compte les opinions publiques et de définir des objectifs politiques, ce dont cette commission en fin de parcours est malheureusement incapable. Et je reste très inquiet sur la façon dont les choses évoluent.

Si la Commission peine à dégager un intérêt général européen, notamment en matière commerciale, n’est-ce pas tout simplement parce qu’il n’existe pas ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Les intérêts français et européens convergent sur la question des normes commerciales et de l’accès de nos entreprises au marché américain. En revanche, ce n’est pas toujours le cas pour l’aéronautique, la Défense et surtout l’énergie et l’agriculture, autant de domaines où les intérêts français sont parfois bien spécifiques comme le montrent les polémiques récentes sur les OGM. Nous devons l’assumer, et parfois privilégier nos intérêts sur ceux de l’Europe, chose que l’Allemagne sait remarquablement faire. Quand il y a des négociations sur la pollution automobile, Mme Merkel pense d’abord à l’industrie allemande. À sa place, je ferais la même chose !

Si les égoïsmes nationaux mènent la danse, comment pouvez-vous croire au « couple franco-allemand » ?

Il ne s’agit pas d’égoïsmes nationaux mais d’emplois européens ! Et de savoir si nous sommes capables de définir une stratégie européenne pour la défense de nos industries, y compris dans le cadre de grandes négociations commerciales comme celle-ci. Quant au dogme du « couple franco- allemand », il doit être repensé. Un accord entre l’Allemagne et la France est parfois utile à l’Europe, mais pas sur tous les dossiers. Dans l’énergie, par exemple, l’Allemagne sort du nucléaire à marche forcée alors qu’une vision commune du dossier serait indispensable pour sécuriser les approvisionnements et éviter que les tarifs de l’électricité explosent. Dans ce domaine, je vois davantage une convergence entre la France, la Grande-Bretagne et la Pologne qu’entre la France et l’Allemagne.

Entre les membres de l’union, le nucléaire n’est pas le seul sujet qui fâche. Il y a aussi l’exploitation des gaz de schiste, proscrite en France mais acceptée en Pologne. Quelle est votre position sur ce sujet si sensible ?

Sans être la pierre philosophale dont certains rêvent, le gaz de schiste pourrait, comme le déclarait le rapport Gallois, dégager un véritable gain de compétitivité pour l’économie française. Il existe des techniques nouvelles qui méritent d’être évaluées. En tout cas, je trouve stupide et regrettable de laisser les verts bloquer la situation malgré leur faible poids politique. Appliquons la loi de 2011 qui met en place une commission chargée de préparer le débat sur le gaz de schiste. Sur ce sujet, l’Europe est beaucoup moins dogmatique que la France.

Dans l’énergie comme dans bien d’autres domaines, les politiques divergentes des différents Etats-nations qui la composent ne révèlent- elles cependant pas la crise, et peut-être la faillite, de l’idée européenne ?

Certainement. Mais ce qui est grave, ce n’est pas d’avoir des divergences, c’est d’être incapables de les surmonter au nom du bien commun. Seule une dynamique de projets peut répondre à cela. Or, quel est l’ordre du jour européen ? On ne sait pas. Adopte-t-on une politique monétaire de soutien à l’emploi ? Dans ce cas, il faudrait changer les statuts de la banque centrale européenne pour y inscrire comme objectifs la croissance et l’emploi.

Que préconisez-vous de faire pour changer la donne européenne ?

Il est impératif de stabiliser les frontières de l’UE. Je refuse tout nouvel élargissement. Disons clairement que la Turquie n’entrera jamais dans l’union européenne ! Dire la vérité est  la meilleure façon d’établir des partenariats de confiance avec nos grands voisins, stratégiques pour nous, y compris sur des questions essentielles comme le contrôle migratoire, l’énergie, les alliances militaires ou les luttes contre les trafics. La convergence fiscale et sociale sera notre second grand chantier. Mais, comme le disait le général de Gaulle, la question principale est celle des institutions : il faut remettre la Commission européenne à sa place et lui retirer le monopole d’initiative sur les directives.

L’Allemagne accepterait-elle cette petite révolution ?

Si la France l’exige, qui pourrait s’y opposer ? Comment espérer des avancées sur nos priorités institutionnelles si nous refusons tout dialogue avec nos grands partenaires, de peur d’avoir à affronter leurs demandes ? J’ajoute que l’Europe, ce n’est pas seulement l’Allemagne. On pourrait construire des alliances ponctuelles et thématiques : avec certains pays de l’est sur l’agriculture, le Royaume-Uni autour du nucléaire, etc. Bref, relançons la diplomatie européenne de la France !

De telles alliances à la carte risquent d’éloigner à tout jamais l’Europe politique…

C’est peut-être parce que nous nous sommes éloignés de l’idée de départ que nous avons perdu la confiance des européens. On a mis la char- rue avant les bœufs en créant l’euro avant de faire converger nos poli- tiques économiques, fiscales, sociales. L’euro aurait dû être le couronnement d’un processus de convergences économiques, pas le point de départ. C’est pourquoi j’avais voté non à Maastricht en 1992, suivant ainsi Philippe Séguin. Nous devons revenir à cette idée des projets concrets qui existait avant le tournant de Maastricht. Ne serait-ce qu’au niveau de la fiscalité, on peut déjà commencer par une réduction des disparités en harmonisant les définitions des impôts et en faisant converger progressivement les taux.

Quel intérêt un Etat aurait-il à renoncer à un tel avantage compétitif ?

Invoquer la déesse Europe ne résout rien… ne craignons pas l’épreuve de force lorsque l’essentiel est en cause. Je n’hésiterais pas à poser la question de confiance : un état peut-il rester dans l’union quand il n’applique pas une politique voulue par l’Europe ? Par exemple, si la Roumanie ne prend pas à bras-le-corps le dramatique problème des Roms, il faudra revoir les aides dont elle bénéficie. N’oublions pas que la France garde des atouts majeurs !

Lesquels ?

Nous sommes incontournables. Sur le plan institutionnel, la France est, avec l’Allemagne, la première délégation en droits de vote au conseil des ministres et la deuxième délégation du parlement européen avec 74 députés. Sur le plan budgétaire, nous sommes un contributeur net, ce qui nous donne des droits sur l’utilisation des fonds communautaires. Sur le plan géopolitique, la France occupe l’un des deux sièges européens des membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, statut assorti du droit de veto. Enfin, la France est une industrie puissante et innovante dans les secteurs énergétique et de défense, à l’aube de révolutions majeures qui feront de nos capacités industrielles des ressources indispensables pour nos partenaires. C’est d’autant plus important qu’à long terme, je pense que les américains risquent de se désengager de l’OTAN et donc de l’Europe.

Vous rêvez du retour de la « grande nation »… qui inquiète ou irrite nos partenaires.

Aujourd’hui, nous avons 28 Etats-nations en Europe qui doivent être préservés et traités de façon égale au sein de l’union européenne. Mais en 2014, après six années de crise, c’est moins la vision d’une « grande nation » qu’attendent nos concitoyens et nos partenaires qu’une France unie et mobilisée autour d’un agenda de profondes réformes structurelles, sans précédent depuis 1958. Dans ma famille politique, on me dit parfois qu’il faut appliquer le modèle allemand. Or, ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouveau modèle français.

Quelle serait donc la voie typiquement française des réformes ?

Il faut renouer avec une société du travail, sortir du chômage de masse qui s’inscrit de façon insupportable dans la durée. Cela passe par une baisse importante des charges sociales et une modification en profondeur du marché du travail. Le pacte de responsabilité porté par François Hollande est totalement insuffisant. Le gouvernement devrait s’attaquer à nos dépenses publiques trop élevées pour les ramener vers la moyenne européenne.

N’est-ce pas dans les gènes de la France d’avoir un niveau de dépenses publiques plus élevé que ses partenaires ?

Non, le niveau trop élevé de dépenses publiques est la dérive naturelle de tous les états qui refusent les réformes. Il n’y a pas de fatalité « génétique » qui nous condamnerait à suivre un modèle économique et social défaillant. On doit y remédier. L’état serait bien inspiré de redéfinir ses missions régaliennes pour mieux les remplir. Aujourd’hui, à force de vouloir tout faire, on est en train de tout mal faire… il y a une autre voie.[/access]

Circulation alternée : les journalistes, hussards verts de la République

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circulation alternee presse

circulation alternee presse

« Les journalistes sont les instituteurs de la démocratie » : il y a quelques semaines, Edwy Plenel faisait cette confidence à une animatrice de Canal + qui ne contenait pas son ravissement. Elle aurait été fort surprise d’apprendre qu’on pouvait refuser cette proposition. Si ça se trouve, le peuple ne veut pas qu’on lui donne de leçons de démocratie, et si ça se trouve, il veut encore moins des journalistes comme professeurs. Cette hypothèse n’a pas traversé l’esprit des duettistes. Le peuple se trompe, ça ne date pas d’hier. Un prof ne doute pas de son savoir parce que des élèves le contestent.

Quand la République est menacée et qu’il faut remettre les masses sur le droit chemin idéologique, le genre policier, procureur ou juge – voire les trois à la fois –, fait toujours son effet ; mais ce registre dramatique est réservé à l’élite de la profession et aux grandes occasions. Quand il s’agit de sauver la planète, les journalistes jouent volontiers les profs. Ils nous apprennent la citoyenneté. Sur la circulation alternée, ils s’en sont donnés à cœur joie, en particulier sur les chaînes info. Tout le week-end, Philippe Martin, dont on sait désormais, qu’il est ministre de l’Ecologie, a été invité à tancer le gouvernement auquel il appartient : « Tout de même, vous ne trouvez pas que cette décision arrive bien tard », lui demandait avec insistance l’intervieweur. Sur nos écrans, les journalistes étaient en mission : de vrais hussards verts de la République. Deux jours durant, ils ont diffusé la bonne parole gouvernementale, expliquant et réexpliquant patiemment comment cette mesure révolutionnaire allait s’appliquer (il faut dire que pair et impair, c’est dur), recensant les sanctions (trop clémentes) encourues par les éventuels récalcitrants. Cours sur les particules fines et leurs méfaits, comparaisons internationales (« exemples chez nos voisins très en avance sur nous »), initiation pratique à l’alternance (« Rubrique mode d’emploi »), rien n’a été oublié pour nous convaincre. Bien entendu, à aucun moment, ils n’ont envisagé que l’on puisse s’opposer à une mesure si moderne.

Lundi, tous se sont abondamment extasiés sur la fluidité de la circulation dans la capitale. À raison d’ailleurs. Bon, il y a un peu triche : en raison du nombre très réduit de livraisons, Paris roule toujours bien le lundi. Mais hier, il était vraiment délicieux de marcher dans les rues. Pour nous informer, les chaînes-info étaient sur tous les fronts, à la porte de Saint-Cloud, dans le métro, gare du Nord. Place du Châtelet, un reporter, planté à quelques encablures des policiers, se félicitait de voir très peu de plaques paires – aurait-il signalé un contrevenant ayant réussi à échapper à la maréchaussée ? Une dame qui venait de se faire aligner lui expliqua qu’elle n’avait pas d’autre moyen d’amener son fils pensionnaire à la gare. Bon ça passe pour cette fois, disait sa moue. Plus tard, on a même entendu quelques voix dissonantes interroger l’efficacité de la mesure, ou évoquant un document selon lequel deux tiers des particules maudites viennent des usines allemandes. Mais dans l’ensemble, nous avons été chaudement félicités pour notre participation constructive. « Les Français ont joué le jeu !», se félicitaient les présentateurs des journaux du soir. Avant de sauter dans leur taxi ou dans leur voiture : tous les journalistes et, histoire de ne pas faire de jaloux, tous les salariés des entreprises de presse bénéficiaient hier d’une dérogation – bizarrement, on n’en a pas entendu parler. Il est vrai qu’on tremble à l’idée qu’une équipe aurait pu manquer à l’appel, nous privant de précieux témoignages d’automobilistes-citoyens (qui avaient tiré le bon numéro).

Soumettre les journalistes à la loi commune eût été une insupportable atteinte à la liberté de la presse. Faudra tout de même expliquer au bon peuple en quoi filmer un contrôle de police est plus utile à la collectivité qu’honorer une commande ou un contrat.

 *Photo : Michel Euler/AP/SIPA .AP21541277_000019.