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Houellebecq en rade

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michel houellebecq bloy soumission

Si nous avons lu jusqu’à la fin Soumission de Michel Houellebecq, ce fut dans le seul, mais vain, espoir d’enfin découvrir les raisons pourquoi maint de mes contemporains, parfois fort avisés par ailleurs, s’époumonent à en faire l’un des plus grands écrivains français de notre temps. Force m’est hélas d’admettre qu’une fois encore, les altitudes auxquelles s’ébroue le génie de Michel Houellebecq me demeurent inaccessibles. Disons néanmoins en quelques mots les péripéties de Soumission, dont il faut bien admettre que si la littérature, à quelque égard, s’avère un apostolat, la sous-mission artistique de l’auteur, grand envoyé fatigué auprès des populations hébétées, pourrait prendre un sens nouveau.

François, le narrateur, est professeur à l’université Paris III – Sorbonne, athée et spécialiste de Huysmans sur lequel il a rédigé une thèse, et dont la vie se met progressivement à macérer dans les tièdes vapeurs d’un marasme existentiel auquel l’auteur des Particules élémentaires nous a longuement habitué. Nous comprenons au bout de quelques pages que les élections présidentielles de 2022 sont imminentes et que le parti de la Fraternité Musulmane accédera au pouvoir ; l’amie juive du narrateur, Myriam, s’exile alors en Israël, et plus encore qu’au début du récit, le spécialiste de Huysmans se retrouve seul.

C’est donc à la très-grise odyssée d’un homme seul, existentiellement seul, que nous assistons ensuite ; un homme qui observe avec impavidité les bouleversements du monde alentour sans jamais trouver la force d’y opposer la moindre résistance. Certes, cet homme commence par fuir Paris pour s’aller réfugier dans le Sud-Ouest, mais comme toutes les initiatives, chez Houellebecq, ce voyage se révèle sans issue et le narrateur remonte rapidement vers la capitale, après une brève expédition à Rocamadour où il fera l’expérience de son imperméabilité au catholicisme. Il finira d’ailleurs par accepter de se convertir à l’Islam, tout à la fois pour pouvoir conserver son emploi à l’université et, plus encore peut-être, afin de pouvoir bénéficier des avantages de la polygamie. « Je n’aurais rien à regretter », conclut François après avoir pris sa décision, – et en effet, le narrateur venant d’un vide qui succède à sa relation avec Myriam puis à sa furtive tentative de voir la Grâce de la Vierge noire de Rocamadour, il nous est possible de subodorer ce que peut avoir d’appétissant, pour un tel être, la perspective d’un avenir polygame.

Sans doute l’on criera ou continuera de crier à « l’islamophobie » : il n’est  pourtant dans ce texte nullement question de porter le moindre jugement de valeur sur ce qui devient, en 2022, l’officielle religion française. Ce n’est pas l’Islam qui se trouve avec une certaine sauvagerie matraqué par Houellebecq,  c’est… Léon Bloy ! Ce pèlerin d’un absolu semble plaire ni au narrateur ni l’auteur. En effet, Bloy est, dès sa première apparition, décrit comme un « catholique mauvais », un homme « dont la foi et l’enthousiasme ne s’exaltent vraiment que lorsqu’il peut considérer ses interlocuteurs comme damnés ». Houellebecq, disons-le, est allergique à Bloy, quelque chose en cet auteur semble le repousser et les explications qu’il donne à ce dégoût prêtent à rire tant elles sont maladroites. Si Bloy a raison, Houellebecq a tort. Tort de prendre prétexte de la platitude d’une époque pour dire platement cette époque, et de croire encore aux poncifs de l’école flaubertienne qui castrent l’écrivain dont on ne tolère rien de plus qu’une très-discrète ironie, le cas échéant.

Houellebecq peut aimer Huysmans parce qu’il fut, jusqu’à la fin, un esprit décadent, qui disait lui-même être « devenu catholique parce que extrêmement pessimiste ». Sans trop d’effort, l’on pourrait imaginer un Huysmans converti à n’importe quelle religion, pour autant qu’elle lui puisse offrir les suaves réconforts esthétiques auxquels son esprit aspirait plus que tout. Léon Bloy le flamboyant, tout au contraire, est la hantise de Houellebecq. Combien de fois ai-je pu entendre que le génie de Michel Houellebecq était d’avoir su trouver la langue adéquate à notre époque ! Mais imagine-t-on Céline se mettant à écrire le bruit de son temps sans transposer ? A-t-on jamais vu, enfin, un écrivain renoncer à son essence même – le style – sous qu’elle ne serait qu’une étrangeté nuisible à l’acuité de sa vision ?

Tel est pourtant le travail de Houellebecq : écrire la laideur du monde en une prose plus laide encore. Si l’essence de l’art est de n’être rien de plus que la réalité qu’il décrit, de n’être qu’un simple miroir tendu au monde moderne afin qu’il s’y puisse contempler, alors sans doute Soumission est un grand roman puisqu’il n’est, littéralement, rien.

Quant aux  « prophéties du Mage Houellebecq », cette appellation étant la dernière trouvaille de Charlie Hebdo avant l’horreur,  elles sont finalement banales : l’auteur se contente d’offrir au reflux hypothétique du religieux un visage islamique, dont il faut bien admettre qu’à première vue il s’avère fortement vraisemblable du fait de la vitalité spirituelle de l’Islam contemporain. À seconde vue, pourtant, l’on se prend à rêver à cette formule de Philippe Muray dans Chers Djihadistes, placée dans la bouche de l’Occident terminal : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ». Si le narrateur se convertit, c’est parce qu’en face du Rien de son existence, l’Islam se présente à lui comme lui pouvant offrir un Quelque chose – peu importe quoi, d’ailleurs. François se convertit presque exclusivement par passivité.

Pour que le scénario de Soumission apparaisse plausible, il faudrait que l’intégralité de la population soit composée de François : la France aux François, qui tous auraient donc gravi ces « cimes du désespoir » dont parlait Cioran. Pourtant, nos contemporains clignent encore de l’œil en clamant avoir inventé le bonheur et croient, gesticulant comme de sinistres moulins  toujours avoir des choses à regretter, et avant tout l’infini confort, précisément, de n’être rien.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010. 

Soumission

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Druon le magnifique

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maurice druon partisan

La littérature s’accommode mal de la demi-mesure. Elle s’exprime pleinement dans la démesure. Le Grand écrivain, personnage jadis central de notre pays, avait des manières excessives, une puissance de travail démiurgique et le sens du faste, du grandiloquent aussi. Il y a parfois du panache à être ridicule, à braver jusqu’à l’entêtement les bonnes gens. C’est la réaction saine d’un être entier donc hautement estimable. Aujourd’hui, les auteurs longent les murs des librairies, tirent à la ligne et se font oublier par peur du scandale. Ces serviles agents d’écriture ont endossé le costume transparent de l’homme normal. De discours œcuméniques en fadaises scripturales, leur insignifiance qui cache souvent une profonde aigreur s’étale partout. On barbotte dans la fausse bienséance.

Evidemment, Maurice Druon (1918-2009) n’était pas un homme à freiner ses ambitions, ni à taire son admiration pour ses amis puissants (Edgar Faure, Pompidou, Hassan II, Poutine, Sarkozy, etc.). Il fonçait sans se soucier des dommages collatéraux. Une équipe de communicants ne venait pas brider ce tempérament éruptif ou polir les déclarations de cet irréductible duelliste. Les combats perdus d’avance ne sont-ils pas les plus beaux ? Et, puis quel spectacle, ces joutes d’un autre temps ! Son expression libre manque terriblement au paysage littéraire français qui étouffe sous l’édredon des convenances. Que l’on soit d’accord ou non avec ses positions sur la langue, la culture ou l’exercice du pouvoir, peu importe, Druon, c’était, avant tout, une certaine idée de la France et un destin national forgé à la pointe de la plume. « Ma principale ambition était d’écrire, d’avoir un certain nombre de livres sur un rang de bibliothèque » confessait-il, en 1969, à Jacques Chancel dans Radioscopie. Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin lui consacrent une biographie passionnante intitulée « Le partisan » aux Editions du Cerf.

Instructif, clair, équilibré, n’omettant aucune étape de ce parcours hors-norme, leur travail est remarquable de justesse et non dénué d’une tendresse pour ce flamboyant héros. Les deux auteurs aiment Druon l’impétueux et nous font découvrir un Druon plus paradoxal, à la fois insatiable quémandeur de gloire(s) et cependant, toujours agitateur féroce du système. Le ressentiment n’est jamais propice à l’établissement de la vérité. Les biographes de la détestation produisent souvent des livres périssables. Dans « Le partisan », on suit, avec plaisir, cette ascension menée tambour battant, cette volonté acharnée d’accumuler toutes les distinctions et bien sûr, le talent nécessaire à l’accomplissement d’une telle œuvre. Du Prix Goncourt pour Les Grandes Familles aux millions d’exemplaires vendus partout dans le monde des Rois Maudits, sans parler de l’adaptation télévisée, en passant par la charge de Ministre des affaires culturelles au Secrétariat perpétuel de l’Académie, Druon, amateur de réussites, aura tout raflé sur son passage. Des ennemis, il en avait moins que de lecteurs, des scrupuleux qui auront taclé ses approximations historiques et surtout des jaloux. Dans une époque blanche de sentiments, Druon et son style de vie « Grand Siècle », ne pouvaient qu’heurter. Il était transgressif par nature, par son port de tête aristocratique, ses cannes à pommeaux d’argent, cette belle crinière blanche venue d’Oural et son air satisfait d’Homme de la Renaissance. Mais, dans sa voix traînante, appuyée sur certaines syllabes, on pouvait déceler des intonations populaires celles d’un Paris poulbot. Alors, oui, Druon était impossible et ne cadrait pas avec nos mœurs « exemplaires ». Avec son oncle Kessel, le futur immortel avait rejoint Londres en 1943 et rencontré le Général. En un après-midi, ils avaient écrit les paroles du Chant des partisans. « L’air est martial et facile à retenir. Les paroles de Jef et de Maurice sont parfaitement adaptées à ce qu’on attend, la fraternité, le courage, la détermination » soulignent les deux auteurs. Qui n’a pas ressenti aux premières notes, cette boule monter dans la gorge et cette communion d’âmes s’élever a le cœur sec.

Maurice Druon. Le partisan, Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin – Editions du Cerf.

*Photo : DALMAS/SIPA. 00577626_000001.

Maurice Druon

Prix: 10,45 €

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Muray, le dernier écrivain moderne

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posterite philippe muray

Il était temps. Voilà presque neuf ans que Muray est mort, et qu’une note discrète de son Portatif posthume nous a annoncé « trois cents pages au grand jour, trois mille sous le boisseau », une « bonne proportion dans les temps d’abjection ». De 1978 aux années 2000, l’écriture de Muray s’est dédoublée, le Journal formant un flux continu, souterrain, dont se sont détachés, au fil des années, quelques morceaux finis et choisis, les seuls à parvenir aux lecteurs. Même, comme le montre bien ce premier volume, l’écriture de Muray fut triple : les livres publiés, essais ou romans, d’abord ; le flux diariste ensuite, quasi ininterrompu ; enfin, les « BM », ces volumes de la collection « Brigade mondaine » qui ont ponctué le quotidien de l’écrivain et miné son moral des années durant. Une écriture publique, digne d’être montrée ; une écriture cachée, privée, laboratoire psychique et littéraire d’un écrivain en invention perpétuelle, en « état de résurrection », comme il dit ; une écriture honteuse, pénible, prix de la liberté matérielle et source intarissable des déprimes chroniques qui s’abattaient sur Muray.

Le seul point depuis lequel toute sa production soit perceptible d’un coup d’œil, le seul lieu où tout Muray se concentre, c’est le Journal. Non seulement toutes ses pratiques d’écriture y cohabitent et s’entrechoquent, mais c’est aussi son œuvre à venir qui déjà s’élabore, en linéaments plus ou moins désordonnés, partout dispersés dans ce premier volume d’Ultima necat, qui mène le lecteur jusqu’en 1985, entre Le xixe Siècle à travers les âges et Postérité – entre Denoël et Grasset, du même coup, c’est-à-dire entre Sollers et BHL, ses éditeurs successifs, et bientôt dindons de la farce murayenne.[access capability= »lire_inedits »]

Mais, pour le moment, l’ombre de Sollers plane sur le Journal, et Muray est encore loin d’être sorti de l’orbite de Tel Quel et de L’Infini. Quelque chose, cependant, cherche à se dérober, un esprit gigote sous l’emprise : Muray déjà se dessine. Il serait vain de récapituler ici tout ce qui se joue dans ces années de Journal, tant sa densité écrase par avance le commentaire, mais il n’est pas difficile de voir poindre le futur Muray, aux prises avec lui-même, dans ces tergiversations douloureuses. Non seulement ses livres de l’époque se trouvent épaissis de toute la réflexion qui a mené à eux, non seulement nous découvrons aussi des livres-fantômes, jamais publiés par Muray, dont seules parviennent à nous ces notes préparatoires, mais, surtout, c’est Muray lui-même qui s’invente, se construit, éclaire les pistes dont il fera plus tard les autoroutes herméneutiques de la modernité, à partir de L’Empire du Bien.

Le 5 février 1984, imaginant une suite au xixe Siècle à travers les âges, Muray laisse échapper une formule bien familière au lecteur d’aujourd’hui : « La grande littérature est exorciste. Les exorcismes spirituels…/Ce que j’ai commencé avec le 19e : une entreprise d’exorcisme. Une grande opération de chasse des démons. (…) Survivre, c’est vraiment rien que des exorcismes. » Devant la grande littérature du passé, Muray identifie ce qui sera le gage de sa « survie » : un exorcisme généralisé du monde contemporain, une démonologie d’un genre nouveau, propre à révéler l’époque à elle-même, malgré les résistances bruyantes de ses thuriféraires – la protestation d’Homo festivus devant les moqueries géniales de Muray n’est peut-être que la lointaine petite cousine des éructations de la petite fille de L’Exorciste, insultant les deux prêtres à son chevet.

Même visuellement, Muray semble pressentir l’aspect de ses livres à venir, lorsqu’il imagine, le 8 juin 1980, la forme que doit prendre Le Genre humain, son vaste projet romanesque d’alors : « Les volumes du GH, car il y en aura autant que je le pourrai, s’intituleraient aussi bien Container 1, 2, 3, etc., puisqu’il s’agit à présent, dans la perspective toujours mouvante du récit que j’envisage, de tenter de conserver, au milieu de la tempête, au milieu du désastre général, du déluge, les différents objets de la mémoire menacée, c’est-à-dire de leur donner une forme, de les raconter. » Ces containers numérotés, ne sont-ce pas déjà les volumes gris-bleu des Belles Lettres, garnissant l’étagère de tout lecteur de Muray, comme des containers sur le pont d’un cargo, préservant, au milieu du naufrage général, l’ambition d’une « grande littérature » qu’on croyait définitivement engloutie ?

Mais cette préfiguration dépasse largement ce registre anecdotique. En particulier, le passage de Muray, un trimestre durant, à l’université Stanford, à l’invitation de René Girard, offre au lecteur un spectacle d’autant plus frappant qu’il est contemporain des réflexions du xxie Siècle à travers les âges. En même temps que Muray s’immerge dans les secrets du siècle de Victor Hugo, à travers les noces inavouées de l’occultisme et du socialisme, il court à la pointe du contemporain, il observe, effaré, la pièce nouvelle qui se joue, dans l’exceptionnel théâtre d’avant-garde que constitue alors la Silicon Valley. D’un côté, Muray épouse le combat de Baudelaire contre son siècle, contre tous les hugoliens gesticulants ; de l’autre, il prend en pleine figure l’expérience américaine, et y saisit le secret de son propre monde. À peine a-t-il posé le pied sur le sol californien qu’il note, le 6 janvier 1983 : « Stanford, Palo Alto, Stanford, Californie, petites maisons de bois, Allemagne multipliée, incroyable ennui, culte de la santé, vouloir-guérir effréné, maladie frénétique du bien-se-porter, etc. Misère de l’homme sans Faute. Je me demande ce qui les fait tenir. » Et deux jours plus tard : « Triomphe du socialisme : avoir fait croire que les États-Unis seraient un pays capitaliste. Plus généralement, triomphe du socialisme : faire croire que le socialisme se définit uniquement par l’attitude économique, et l’appropriation des moyens de production. Pendant ce temps-là, le vrai socialisme fait son chemin partout, et d’abord aux États-Unis. Par le seul biais vraiment socialiste : le vouloir-guérir. (…) Inadaptabilité à leur mode de vie finalement nordique. Des Allemands campant sous le soleil. Pas chez eux. Ils ont chassé les Mexicains pour installer l’Allemagne. »

Socialistes, les États-Unis ? L’économiste bondit, l’éditorialiste du Figaro déglutit d’un air ahuri, la rédaction du Monde diplomatique se disperse dans la panique. Déjà, Muray joue au Moderne contre Moderne : derrière les oppositions factices, il révèle l’amalgame, le magma gluant du contemporain, le rêve d’indifférenciation utopique enfin parvenu à l’état solide, des campus américains aux derniers hoquets de l’empire soviétique, des quartiers homos et festifs de Paris ou de San Francisco aux discours joviaux des socialistes français au pouvoir. Et ça continue, le 14 janvier : « Californie. Ils s’emmerdent tellement qu’ils vont dans les shopping centers voir des têtes de gens. Luther sous les palmiers. Christian Scientists… Ils ont fait des compartiments fumeurs dans les restaurants… Misère de l’homme sans Faute… Luther en pyjama joggant sous les palmiers. Avec ça, le côté vieux de tout, pas moderne du tout. Étonnement. Faux vieux. Rustique. J’attendais l’électronique, je trouve du Henri II. » Nous pourrions continuer indéfiniment : ces trois mois américains sont truffés de telles notes, qui annoncent directement la radiographie méthodique d’Après l’histoire. Sous le sourire moderne, sous le discours prétendument libertaire, sous l’illusion individualiste, Muray débusque les résurgences du puritanisme collectiviste dont Le xixe Siècle à travers les âges, sur un autre mode, explore au même moment la généalogie.

Mais l’expérience américaine et ses conséquences sur l’intelligence murayenne du monde moderne ne doivent pas être confondues avec quelque pilier de Notre-Dame, et la prise de conscience de Muray n’a rien d’une subite et spectaculaire conversion. Tout cela est dûment préparé, et c’est peut-être par là que le Journal nous est le plus précieux. D’aucuns, Sollers en tête, ont voulu séparer un premier Muray, subtil et complexe, érudit et métaphysicien, d’un second Muray brutal, vitupérateur et, tout bonnement, réactionnaire. Mais le Journal oblige les derniers récalcitrants à rebattre les cartes. Toute la radicalité de Muray, qui donnera lieu, quelques années plus tard, à ses monumentaux essais publiés aux Belles Lettres, est partout présente dans le Journal, et, même, elle est affrontée comme telle, détaillée, questionnée, expliquée, pressée comme un citron pour en extraire le suc essentiel d’une littérature nouvelle. Dès ses premiers livres, antérieurs à l’ouverture d’Ultima necat, Muray était obsédé par une question – et il faut entendre le latin : l’obsessio, c’est le « siège », le « blocus » –, celle de l’Un et du multiple. Dire la foule, la masse, l’énorme anonyme contemporain, telle a toujours été l’ambition de Muray, dont témoignent ses tentatives seventies : Chant pluriel, Au cœur des hachloums, Jubila et L’Opium des lettres. J’avance ici une hypothèse (bien appuyée sur le Journal, le lecteur pourra le constater) : Muray sentit, vers 1978, que quelque chose clochait dans ces livres, que le projet n’aboutissait pas au résultat escompté (ce dont il continuera de faire l’expérience en butant sans succès sur son Genre humain), et s’il a alors ouvert un Journal, c’était pour se forcer à comprendre sa propre obsession, pour l’approfondir jusqu’à ce que lui apparût, en toute clarté, une manière d’écrire apte à dévoiler le « sosialisme » contemporain, la nouvelle « ère des sosies », comme il l’écrit le 31 mars 1982.

 

Que Muray commente le mouvement homosexuel ou le féminisme, les nouvelles technologies, les émissions télé-psychanalysantes, la propagande soviétique ou ses propres et nombreuses lectures, c’est la même question qui court tout le long du Journal : comment donner au désastre contemporain une forme littéraire qui dépasse le seul diagnostic ? La réponse à cette question objective sera subjective, et terriblement moderne, n’en déplaise aux amateurs de catégories rassurantes : il faut s’inventer une position, un point d’appui, qui soit hors de tout – ici comme ailleurs, l’œuvre de Muray recueille l’écho de celle de Baudelaire. Il faut s’extraire du monde, tout en saisissant le monde d’un seul regard. « Ne pas avoir peur de l’accusation d’amalgame », note-t-il le 26 janvier 1984. Muray se découvre lui-même comme l’Autre radical, le point hétérogène bouillonnant à partir duquel toute son œuvre pourra poursuivre la description du Même, de l’indifférencié homogène et galopant – Homo festivus n’est pas loin. Le Journal permet alors de mieux comprendre l’impression ambiguë dans laquelle se trouve plongé le lecteur des Exorcismes et d’Après l’histoire : l’auteur semble absent de tels livres, jamais nommé, toujours en retrait, et pourtant, en même temps, s’impose au lecteur une présence étouffante de celui qui tient la plume, un Muray tyran, impitoyable despote baignant la moindre parcelle de réalité de son regard. Le lecteur rit avec Muray, mais il est aussi terrassé par lui, enfermé dans le vertige obsessionnel de la comédie hyperfestive. Cette énormité de Muray, elle n’avait pas même besoin d’être explicitée dans les livres publiés ; si elle pouvait avoir une telle force, sans même être nommée, c’est qu’elle était recueillie, explorée, étoffée jour après jour, dans le Journal, durant presque trente ans. Ultima necat, « la dernière tue » : vous avez ri avec Muray, mais Muray ne se réconciliera jamais avec quiconque. Celui que vous ne pouviez pas voir, tout en sentant partout sa terrible présence, le voici, en détail, sous toutes les coutures. Muray absconditus nous ouvre les portes de son repère ; il est le seul à s’y être réfugié.

Le Journal donne la mesure de cette irréductibilité, qui en déconcertera plus d’un. Que le portrait de Muray n’ait aucune chance de se trouver placardé dans les couloirs de la Mairie de Paris, c’est chose entendue ; mais les menues récupérations désormais courantes volent elles aussi en éclats. Les petits maurrassiens de l’Internet – qu’on puisse encore croire aux vertus du positivisme de Maurras, c’est déjà accablant, mais qu’on y associe Muray, cela a de quoi plonger dans une perplexité sans fond – auront du mal à se dépêtrer de ce Muray aussi furieusement moderne que désespérément antimoderne. Chez Muray, Mallarmé fréquente Léon Bloy, la théologie négative côtoie la sociologie, la profondeur tragique accouche du nihilisme comique, l’amour des classiques rencontre le projet typiquement moderne du « roman de l’impossibilité d’écrire le roman de l’impossibilité, etc. », comme il s’en amuse lui-même, en février 1981. On comprend mieux pourquoi, au micro d’Alain Finkielkraut, en 2005, il refusait de se considérer comme un écrivain « antimoderne », et prétendait poursuivre le projet des Lumières, par un effort continu pour soumettre les nouveaux dogmatismes à son libre examen. Le Journal permet de trancher : « nouveau réactionnaire », Muray ? Mais n’est-ce pas plutôt le contraire ? Dans la déconfiture générale, et à la différence de ses ambitieux contemporains, Muray aura plutôt été le dernier écrivain moderne.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

Prix: 37,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 17,72 €

Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview!

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interview coree nord

Je suis Charlie à Ventura, jolie ville de Californie au nord de Los Angeles. Je suis même Charlie Hebdo, et doublement Charlie Hebdo, puisque j’ai vu à deux reprises un film à l’humour résolument charlie-hebdesque. Il s’agit de The Interview, mis en scène par Seth Rogen et Evan Goldberg, produit par Sony et assez platement nommé en français L’interview qui tue. Ce film, rendu célèbre par les attaques informatiques dont Sony a été l’objet, a reçu un accueil critique dédaigneux. Même Le Figaro parle de  »nanar » (un terme que toute la presse française s’est refilé comme la grippe) et  »d’humour potache ». Si les élèves étaient capables de cet humour déjanté et décapant, la vie dans les lycées serait un permanent éclat de rire. Ce qui, de notoriété publique, n’est pas le cas.  Il y a plus surprenant : ce film très drôle est aussi un film profond. En avant la démonstration.

Dave Skylark (joué par James Franco) est un journaliste star de la télé américaine, spécialiste très manipulateur des interviews qui mettent à poils les interviewés. Eminem y révèle son homosexualité, comme il a fait dans la réalité. Dave est cornaqué par son producteur et ami Aaron Rapaport, joué par un des metteurs en scène, Seth Roge. Un jour leur arrive le message d’un fan de l’émission qui demande a être interviewé : il ne s’agit rien moins que du dictateur de père en fils de la Corée du Nord, Kim Jong-un. La CIA s’en mêle…

Comment définir l’humour de Charlie Hebdo ? Une irrévérence absolue envers les grands, les moyens et les petits  de ce monde et de l’Autre, et une pratique sans modération de l’humour sexe et pipi-caca. Aristophane et Shakespeare étaient Charlie, mais ces satanés Français du XVIIème siècle ont inventé les Bienséances, sorte de politiquement correct avant la lettre. Dave et Aaron se retrouvent en Corée du Nord, ce dernier doit de toute urgence cacher un objet archi-hyper-secret, il est obligé de se le fourrer dans le fondement pour tromper la fouille. Pendant son interview, le dictateur, violemment trituré par Dave dans ses souvenirs de fils humilié, ne peut s’empêcher de faire dans sa culotte. Les deux copains se vantent d’avoir à eux deux couché avec plus de femmes qu’Ellen DeGeneres, une flamboyante et bien réelle star lesbienne de la télé américaine. Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview.

Mine de rien, ce  »nanar » pense. Il analyse la puissance émotionnelle de l’image qui sidère aussi bien les téléspectateurs face à leur présentateur préféré que les foules de Nuremberg face à leur führer bien aimé. Le film est un jeu de miroirs à donner le vertige : le cinéma représente la télévision qui représente des stars qui représentent des dictateurs qui représentent leur peuple. La raison et l’analyse des faits n’ont plus rien à dire, l’émotion emporte tout sur son passage. Les esclaves par servitude volontaire ou involontaire se pâment devant l’image de leur tyran ou de leur journaliste préféré.

Nanar, oui, et digne de son grand ancêtre, Le Dictateur de Chaplin. Le tyran est tué par le ridicule avant de périr par les armes. La séquence de l’interview restera un morceau d’anthologie, comme celle d’Hitler-Chaplin jouant au ballon avec une mappemonde. Mine de rien, ce  »nanar » milite. Il désigne nommément Kim Jong-un et propose tout bonnement aux Nord-Coréens de se révolter contre lui ! Un fan-club s’est créé pour faire passer des vidéos dans le pays, et le film fuitera forcément par internet de la Corée du Sud à la Corée du Nord. Fabuleux Américains ! Leurs gouvernements se plantent souvent dans leurs expéditions militaires (avec leurs alliés, ils ont tout de même libéré le Koweït de ses envahisseurs), mais leurs cinéastes continuent à brandir bien haut le drapeau de la liberté. Comment ne pas penser à  Viva Zapata d’Elia Kazan, et au journaliste américain du film qui se fait le porte-voix du jeune révolutionnaire mexicain ?

Alors où est le problème ? Pourquoi ce mépris des critiques américains et français ? En les lisant, on croit que The Interview ressemble à la énième histoire de cuite à las Vegas. Quelle injustice ! Certains cerveaux ne seraient-ils pas capables de  »briser l’os pour trouver la substantifique moelle » ? L’humour à la Charlie-Hebdo les rebute donc tant qu’ils ne sont pas capables de lire le message fort de tant de dessins de Cabu ou Wolinski ? Ou bien auraient-ils encore un peu d’indulgence pour les tyrans de gauche ? Au fait, qui a moqué Staline au cinéma ? Personne à ma connaissance. Le régime de Corée du Nord affame 16 millions de personnes, en retient 200.000 dans des camps de concentration qui ont l’atroce particularité de garder enfermés les enfants et les petits-enfants des condamnés. Donc, aucune pitié pour ce régime. Tirez sur le quartier général de Pyongyang, allez voir The Interview, il sortira en France le 28 janvier.

Les juifs doivent rester en France

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juifs france alyah israel

La marche républicaine du 11 janvier fut une vibrante occasion d’unité nationale, malgré les inévitables tentatives de récupération politique et autre maladresses. Chez moi, cette mobilisation a guéri une vieille blessure personnelle.

Lorsque Mohamed Merah assassina, en mars 2012, des militaires et des écoliers juifs, ainsi que leur professeur, j’habitais Tel Aviv. Je connaissais à la fois l’aumônier catholique des parachutistes de Montauban pris pour cible, le Père Christian Venard, et des franco-israéliens proches des victimes de Toulouse. La communauté française en Israël était submergée d’émotion et de douleur. Peu après le drame, un rassemblement spontané s’organisa à Tel Aviv. Je m’y rendis, mais l’esprit était à la résignation et à la tristesse. Quelques voix chantèrent La Marseillaise, peu nombreuses, étouffées dans le silence. On m’expliqua : « Tu sais, on ne se sent plus en sécurité, cela ne sert plus à rien d’être Français. Les juifs doivent partir, venir en Israël. »

Les juifs doivent partir. Ce cri du cœur me fut pénible. Il ne m’était pas nouveau. Quiconque a vécu en Israël et discuté avec des Français ayant fait leur  alyah (montée en hébreu), leur émigration, s’expose à des discussions qui tiennent en quelques mots : la France est livrée à l’islamisme, à la délinquance, à l’antisémitisme, il n’y a plus d’avenir pour les juifs. En 2014, environ 7 000 Français ont fait leur Alyah. Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, lui-même émigré de Moldavie, a osé se faire pressant, dimanche : « faites votre alyah, il n’y a aucune autre alternative ».

Sans ignorer que l’alyah peut être le fruit d’une décision mûrement réfléchie, notamment pour des motifs spirituels, elle ne saurait constituer la seule issue pour les Français juifs, face aux menaces qui pèsent sur eux. Tout comme des millions de Français se sont levés pour refuser la résignation, notre pays ne peut pas se résigner au sentiment d’abandon que vivent nos compatriotes juifs, et à la fatalité de leur départ.

La France abrite la troisième communauté juive mondiale, après les Etats-Unis et Israël. Elle est l’héritage vivant d’une longue et riche histoire. Elle est jalonnée de figures connues et moins connues, comme celle du Rabbi Salomon de Troyes, dit Rachi, exégète, poète et vigneron, ayant vécu en Champagne au XIe siècle, qui illumine un Moyen Âge dont on ne retient que les discriminations faites aux Juifs.

En août 1744, le roi Louis XV visite Metz, et tombe gravement malade. C’est une dysenterie, que les médecins de la Cour sont incapables de guérir. Les prières se multiplient dans le pays pour le souverain, tout particulier au sein de l’importante communauté juive de Metz. Celle-ci reçoit dans la prière que Louis XV vivra, et dépêche un de ses médecins, Isaïe Cervus Ullmann, qui sauve le roi.

En 1787, par l’Edit de tolérance, Louis XVI accorde l’état civil aux non-catholiques de France, protestants et Juifs. Il charge son ministre Malesherbes d’émanciper durablement ces derniers : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait Protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez Juif. Je vous demande de vous occuper d’eux. » La pleine égalité des droits aux juifs sera octroyée par la Révolution. En 1808, la communauté juive, organisée par Napoléon en consistoire, élabore une prière pour la République, toujours récitée le samedi matin et les jours de fête.

Le XIXe siècle est une période faste pour le judaïsme en France, à tel point que les juifs d’Allemagne forgent la célèbre formule : « Heureux comme Dieu en France ». En 1870, Gambetta accorde la citoyenneté aux juifs d’Algérie. Les victimes des pogroms en Europe orientale affluent à Paris.

Accusés d’incivisme avec l’affaire Dreyfus, les juifs de France font corps avec leur pays. Leur patriotisme pendant la Grande guerre parvient même à émouvoir Charles Maurras, pourfendeur de « l’anti-France juive et protestante ». Le chef de file de l’Action française est bouleversé par la lettre que lui adresse Pierre David, la veille de sa mort au champ d’honneur, en octobre 1915, où il lui explique son attachement à la France : « Une âpre joie se mêlera à mes dernières souffrances physiques et morales, en pensant que je les voue à la défense de la Patrie et à l’enrichissement du patrimoine moral de ma famille. »

Français depuis des siècles, les juifs ont prouvé qu’ils le sont également « par le sang versé », comme on le dit dans la Légion étrangère. Ils le sont enfin par communauté d’esprit. La France s’est forgée dans une culture judéo-chrétienne. C’est dans le Paris catholique que le peintre Marc Chagall a l’idée, pour dénoncer les persécutions nazies, de peindre en 1938 un Christ en croix revêtu du châle de prière juif, La Crucifixion blanche. C’est l’historien français Jules Isaac qui achève de convaincre le pape Jean XXIII de faire évoluer l’enseignement de l’Eglise catholique à l’égard du judaïsme.

Les juifs sont étroitement associés à la France. Ils en sont l’âme, la conscience. Le pays qui les a émancipés doit continuer à leur assurer un avenir. La France est un diamant aux mille facettes. Si les Juifs la quittent, elle perd une de ses facettes. Comme tant de pays européens, vidés de leurs foyers juifs par l’histoire, amputés d’une partie de leur culture et de leur identité.

Français « gentils » ou juifs, nous sommes dans la même barque. Ce pays est nôtre. « Moi, je n’ai pas d’Israël », déplore le personnage houllebecquien de Soumission. A l’heure où le multiculturalisme vole en éclats, la République serait bien inspirée de se rappeler des mots de Clermont-Tonnerre, en 1789 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Car ce sont mes compatriotes comme les autres.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00692901_000053.

Intégration, échec scolaire, sécession : il est temps d’inverser le discours

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Une partie significative de notre population scolaire vient de se manifester agressivement. Elle nous fait savoir qu’elle se sent étrangère et même hostile à la société dans laquelle elle vit, à sa culture et à son école.

Cette sécession verbale risque de se durcir et de déboucher un jour prochain sur des actes de guerre civile.

Ces jeunes qui refusent de s’intégrer à notre culture voient dans le changement de culture qu’on exige d’eux une perte de leur identité originelle, et le vivent comme un reniement.

C’est d’ailleurs ce même sentiment angoissant de dissolution de l’identité dans la modernité mondialisée, qui explique l’extension de l’islamisme terroriste à l’échelle mondiale.

En ce qui concerne les jeunes de France qui refusent le difficile effort d’acculturation, ce refus se paie le plus souvent par l’échec scolaire, puis professionnel, et donc sociétal. Leur non-inclusion n’est pas une exclusion par le pays d’accueil.

Notre mauvaise conscience, qui s’exprime notamment par la dénonciation litanique de « l’islamophobie », n’est pas seulement une inversion de la cause et de l’effet : elle aggrave leur blocage et leur mal-être en les poussant à s’enfermer dans la victimisation agressive.

Les voilà donc dans l’impasse. Le sentiment d’impuissance décuple la tentation juvénile de la toute-puissance par la mort, celle qu’on donne et celle à laquelle on aspire.

Pour aider ces jeunes à sortir de leur impasse, que devons-nous leur dire ?

Nous devons leur dire avec fermeté que leur échec vient d’abord de leur rejet de notre école, de notre culture et de notre société. Que c’est à eux de faire le travail d’acculturation, d’intégration à leur pays d’accueil, un travail qui commence à l’école.

Le pays pourra alors les y aider par son école.

Il nous faut donc inverser notre discours sur les causes et les effets, poser sans inhibition les impératifs démocratiques de l’intégration à la France, et inventer une école qui permette à ses différents publics de réussir, s’ils s’y emploient.

J’ai deux Zemmour

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eric zemmour homophobie

Fin novembre, j’étais vent debout contre Éric, qui avait osé s’en prendre à la Rome éternelle en la sacrée personne de François. Fin décembre, j’ai été sidéré par la campagne de haine anti-Goldstein dont il a fait l’objet à propos de rien du tout, et avec six semaines de retard. Dans l’intervalle, j’ai quand même trouvé le temps de m’intéresser à l’UMP, à Godard et à l’homophobie, la vraie.

Joyeux Nouvel An chinois à tous !

 

Zemmour l’hérésiarque

 

Samedi 29 novembre/Moi qui suis plutôt client d’ordinaire, je n’ai guère apprécié la façon dont l’ami Zemmour a remis à sa place le père François après son discours de Strasbourg. Un Gros-Jean agnostique qui en remontre à son pape, on aura tout vu ! Je me suis ouvert à lui de ce désaccord,  et il n’en a pas semblé traumatisé : « C’est “Touche pas à mon pape” », a-t-il simplement commenté avec un bon sourire – et ça me paraît un excellent résumé.

Non seulement, à mes yeux, Éric est sorti là de son domaine de compétence mais, de son propre aveu, il l’a fait avec une certaine légèreté : sur la foi ( ?) d’extraits sélectionnés par Le Monde. Autant dire que, contrairement à son habitude, il n’aura guère réfléchi avant de foncer. C’est particulièrement périlleux lorsqu’on s’aventure sur un terrain qui n’est pas le sien…

Dès le lendemain de l’allocution de François, Zemmour fulminait sur RTL une sacrée bulle contre ce pape « postchrétien ». C’est que du haut de son ULM post-positiviste, voyez-vous, le gars Éric mélange un peu tout, immanence et transcendance, politique et religion – et surtout, en l’occurrence, catholicisme et christianisme.[access capability= »lire_inedits »]

Or s’il est vrai, hélas, que depuis mille ans déjà il y a des chrétiens non catholiques, l’inverse est carrément absurde. Peut-on faire partie du contenu et pas du contenant ? Et si oui, à quoi bon ??

Prétendre, à l’instar de Maurras, conserver l’eau du bain catholique en jetant le bébé Jésus, ça n’a pas le sens commun ! On ne sépare pas impunément la lettre de l’esprit, surtout en matière de spiritualité.

Avec la condamnation de l’Action française par Pie XI en 1926, le « vieux Maître » en avait fait lui-même l’expérience, d’autant plus amère que vaine. Rien qu’en prenant ses distances avec des écrits anti-chrétiens de jeunesse parfois borderline, il aurait non seulement pu mais dû éviter ce « suicide théorique ». Mais non ! Il a fallu qu’il s’arrête…

Raideur irresponsable de la part d’un dirigeant politique, et plus encore de la part de Maurras, qui avait déjà eu un avertissement quinze ans auparavant.

L’anecdote vaut son pesant d’hosties consacrées ! Au tout début du siècle, Charles avait été très pote avec Marc Sangnier, fondateur du Sillon. Et puis ce mouvement catho social avait viré crétin-démocrate, au point d’être condamné par saint Pie X, en 1910, et en termes définitifs : « Le Sillon convoie la Révolution, l’œil fixé sur une chimère. » Pour se venger, dit-on, certain ex-sillonistes auraient alors entrepris, avec d’autres, de dénoncer auprès du Saint-Siège Maurras et son panthéisme rampant.

Certes Pie X, dans sa grande sagesse, se refusa à condamner les errements métaphysiques du jeune Charles, classant l’affaire d’une formule casuistique comme j’aime : « Damnabilis, sed non damnandus » (« C’est condamnable, mais ça ne doit pas être condamné »).

Mais ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est jugé par un saint de cette trempe, et son successeur, XIe du nom, n’aura pas de ces subtilités. Bref, il faudra attendre treize ans pour que l’excellent Pie XII lève la sanction, mais un peu tard : en 1939, dans les rumeurs de guerre et, déjà, le fourbissement des armes…

C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses ! L’Action française ne s’est jamais relevée de cette condamnation, sans que pour autant l’Église en soit sortie grandie. Alors, ne me dites pas que ça va recommencer ! Si une fois encore le fossé devait se creuser entre le trône et l’autel – c’est-à-dire entre Éric et François –, ce ne serait bon que pour les méchants ! 

Le Rassemblement Pour Rien

Lundi 1er décembre/Au lendemain de la victoire pyrrhusoïdale de Sarkozy à la primaire de l’UMP, qu’entends-je sur France Info ? « Le parti envisage de changer de nom, et pour l’instant c’est Le Rassemblement qui tient la corde. » Sérieux ? Ce serait trop beau…

Il se trouvera quand même bien, là-bas, quelqu’un pour faire valoir à qui de droit les abîmes de vacuité intellectuelle que cette appellation laisse entrevoir. Quoi qu’il en soit, pas d’affolement : on sera fixé ces jours-ci sur le nouveau nom du parti de Sarkozy et de ses meilleurs ennemis.

Vous me direz, non sans raison : l’Union pour un Mouvement Populaire, ça voulait déjà pas dire grand-chose… Pourquoi UMP plutôt que MUP ? Faut-il s’unir pour créer un mouvement, ou créer un mouvement pour s’unir ? Et accessoirement, que vient faire le peuple dans cette galère ?

Quoi qu’il en soit, ça a dégénéré en bataille de chiffonniers sur fond de byg scandal, à tel point que le boss veut repeindre la façade de la boutique. Est-ce une raison pour l’appeler « Boutique » ?

Du temps de De Gaulle, ou même encore de Chirac, on se donnait au moins la peine de préciser l’objet social de son mouvement. Rassembler « le peuple français », fort bien ; se rassembler « pour la République », passe encore… Mais un Rassemblement juste comme ça, au nom de rien, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! Et pourquoi pas L’Attroupement, tant qu’on y est ?

Passons sur ce que ce que ça révèle du débat politique français, en état de mort cérébrale ; on s’en doutait déjà un peu. Ce qui me met en joie, dans cette affaire, c’est qu’une fois de plus Jalons avait vu juste ! Au mitan des 80’s, l’aile chiraquienne de notre mouvement ne s’appelait-elle pas déjà le Rassemblement Pour Rien (en abrégé, RaPouRi ) ? Et c’est Alain Duhamel le politologue ?

 

Le Masque et la plume 

Samedi 6 décembre/ Bertrand de Saint Vincent, vous connaissez ? Sinon, vous avez grand tort ; la plume de ce chroniqueur-là est d’or.

Avec lui, fini les bios-pavés d’un kilo… Ce matin, dans son billet du Figaro, il survole en deux feuillets quatre-vingt-quatre ans de Godard et, miracle, il y a l’essentiel.

Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, un bon écrivain ne se doit pas d’être romancier ; seulement poète, peintre et musicien. Et même s’il a des opinions, voire des idées, il doit savoir se contenter de les esquisser… Une formule, une tournure, une simple virgule peuvent faire plus que tous les Stabilo Boss.

Ici par exemple, en quelques paragraphes, Bertrand nous conte son Jean-Luc, le peint, l’ « arrange » même à sa façon (Variations sur un thème godardien).

À dire vrai, je ne partage guère son enthousiasme apparent pour la Nouvelle Vague ; dans le genre sixties, je préfère le twist. De la bande des Cahiers, j’ai surtout retenu la morgue juvénile, des tics vite désuets, et les progrès qu’ils ont faits en s’en débarrassant. Qu’importe ! Grâce à Bertrand, j’entrevois au moins ce que j’ai pu rater.

Tout est dans la manière. Comme disait Jules Renard, « l’idée n’est rien ; sans la phrase, je vais me coucher ». Celles de BSV sont aériennes et denses, à faire rougir le bandeau d’un Goncourt.

Godard, note-t-il, « c’est le pape des années 60 (…). On le suit à la trace, lui a perdu la sienne ». Et quand enfin, après sa crise de maoïte aigüe, il revient vers le cinéma, ce n’est plus le même homme. « Il a perdu cette manière triste, désinvolte, de se moquer du monde. Ses prétentions l’encombrent. » Honneurs, prix, décorations : désormais, le King dédaigne tout, non sans esprit parfois. Ainsi quand il refuse l’ordre du Mérite : « Je n’ai d’ordre à recevoir de personne ! »

 

Bref, un sacré personnage, et le parcours qui va avec. « C’est à n’y rien comprendre. C’est du Godard », conclut joliment Saint Vincent. Jaloux, moi ? Jamais ! Plutôt l’éliminer…

 

 

Homophobie : deux ans ça suffit !

Mercredi 17 décembre, 4 h/ On se détend comme on peut. Pour certains c’est Youpomm, le site hot où « tous les fruitasmes se réalisent ». Moi, blasé comme je suis, j’ai décidé de m’accorder plutôt une pause dans mon travail en regardant en replay un doc sociétal de France 2.

 

L’« enquête » s’appelait Homos, la haine – et dès que je l’ai vue j’ai su que c’était elle ! Elle qui allait me dire ce qu’il fallait penser de la recrudescence de l’homophobie, liée non pas à la loi Taubira mais exclusivement à ses opposants… Elle qui m’expliquerait même peut-être par quelle sorte de Selbsthass j’avais pu devenir, comme lu sur un blog anonyme[1 Plutôt hostile.], un bi biphobe.

Eh bien, devinez quoi ? Ce docu-fiction m’a tellement plu qu’oubliant ma pause, j’ai pris des notes pour vous. Qu’est-ce qu’on dit ?

L’auteur, Philippe Besson, accessoirement écrivain, n’est jamais décevant dans ses engagements « citoyens ». En l’occurrence, il avait bien voulu confier en exclu à L’Obs l’objet de son entreprise : « Montrer à quel point les Manifs pour tous, ces défilés de petits Zemmour de 7 à 77 ans, avaient libéré la parole homophobe. »

Autrement dit, ce doc est un C.Q.F.D. Pour Philippe et son co-enquêteur, l’affaire est pliée d’avance : l’unique responsable de l’homophobie, « ce mal qui ronge les sociétés contemporaines »[2. Ah bon, c’est si récent que ça ?], c’est la contestation du « mariage-pour-tous ». Si tout le monde avait été pour, on n’en serait pas là…

Le hic, c’est que les témoins interviewés pour l’occasion racontent exactement le contraire. Les discriminations, bien réelles, dont ils ont fait l’objet n’ont rien à voir avec les manifs incriminées, ne serait-ce que pour des raisons d’antériorité. Les jeunes Amina, Samuel et Emmanuelle ont été rejetés par des parents tradis, des « trois religions du Livre » comme on dit improprement. Quant aux « seniors », comme on dit poliment (Irène, Jean-Pierre et Martine), ce sont leurs patrons et collègues de travail qui leur ont pourri la vie.

Le cas le plus grave, c’est sans discussion celui de Bruno, sauvagement agressé, sodomisé avec une branche de taille adéquate et laissé pour mort dans un parc de Vitry-sur-Seine. À coup sûr, si ses quatre assaillants avaient porté des t-shirts rose et bleu, nos détectives n’auraient pas manqué de le signaler dans leur rapport – quitte à balancer les photos, les identités, les C.V. et, le cas échéant, quelques ragots croustillants.

Pas de chance ! Les faits remontent à 2006 et les coupables, condamnés depuis à vingt ans de taule pour tentative de meurtre, étaient des jeunes de banlieue normaux, tout juste désœuvrés. D’où l’idée, pour se distraire, de jouer à Orange mécanique avec un « pédé ». Mais à quoi bon ennuyer le téléspectateur avec de tels détails, n’est-ce pas, Philippe ?

Dans un genre plus léger, voire carrément grotesque, on a droit aussi au témoignage d’un des acteurs vedettes de Plus belle la vie : « Thomas » dans la série, Laurent dans la vie, et gay assumé dans les deux, avec une pointe de militance qui fait chanter l’ensemble.

De quoi se plaint-il, celui-là ? C’est bien simple : sa vie est un enfer ! Non seulement il doit essuyer parfois des insultes dans la rue mais surtout, se plaint-il, « on ne me propose plus que des rôles de gay ! ». Terrible discrimination en vérité – dont se contenteraient pourtant volontiers des milliers de comédiens au chômage, même pas forcément gays. Mais surtout, quel rapport avec la choucroute (de Barjot) ? Que l’on sache, les producteurs de télé et de cinéma n’étaient pas en première ligne dans le combat contre la loi Taubira…

Allez, remets-toi, Lolo ! Si pour l’instant on te cantonne dans des rôles de ce « genre », c’est que tu y excelles… Dis-toi que c’est la rançon du succès ! Regarde Clint Eastwood : il a eu le même problème, en début de carrière, avec ses rôles de cow-boy impitoyable à cigarillo.

S’il s’en est sorti, y a pas de raison que tu n’y arrives pas aussi… Pas forcément à faire le cow-boy, mais pourquoi pas un tenancier de saloon avec tablier, moustache et raie gominée ? Le même rôle que dans PBLV mais en moins gay, ça t’irait pour commencer ? En Bulgarie, en ce moment, on tourne d’excellents westerns…

Au total, j’ai rarement vu un documentaire aussi spectaculairement autophage, où chacun des intervenants vient démentir un peu plus la thèse qu’ils sont censés illustrer.

De deux choses l’une : soit l’auteur ne s’est rendu compte de rien, auquel cas il ne fait pas semblant d’être con ; soit c’est nous qu’il prend pour des cons. À lire les critiques enthousiastes qui ont salué cette pignolade, du Monstre à l’Os en passant par Télékrishna, je penche pour la deuxième hypothèse.

 

Z le maudit

Samedi 20 décembre/Depuis trop longtemps déjà ce Golem de Zemmour, qu’on n’avait pas vu grandir, salope le débat démocratique français en faisant son Cohn-Bendit à l’envers, c’est à dire subversif.

La goutte d’eau qui a mis le feu au vase, c’est le succès public de son dernier essai, à égalité avec une Trierweiler pourtant plus croustillante. Lorsqu’un « ennemi du peuple » commence ainsi à être en phase avec lui, plus question de débattre : il faut l’abattre ! C’est aussi ça, la France : on cause très librement de tout entre gens de qualité partageant les mêmes « fondamentaux » ; les autres, on les fait taire.

Le prétexte, pour Zemmour, ce fut donc cette interview donnée fin octobre à un quotidien italien. Un mois et demi plus tard – le temps de se faire traduire l’ensemble et d’y ajouter, pour faire joli, le mot « déportation » – l’ami Gianluca Melenchoni sonnait le tocsin sur son blog !

Au début, l’indignation hesselienne a bien pris – jusqu’au licenciement du Zemmour par iTélé… Ensuite, un certain malaise s’est installé dans le camp du Progrès, disons entre partisans de Saint-Just et lecteurs de Voltaire.

Jean-Luc lui-même a eu le culot de dénoncer publiquement les conséquences de sa propre manipulation ! À son instar, diverses personnalités « antifascistes » incontestables ont finalement demandé la grâce pour Zemmour – moins pour des raisons de principe que de tactique. La victimisation de ce criminel de la pensée ne risquait-elle point d’être contre-productive ?

Trop tard pour y songer, hélas ; le mal était fait… C’est dans l’œuf qu’il faut écraser la Bête Immonde ! On tâchera d’y penser la prochaine fois. [/access]

*Photo : Hannah.

Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd

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charlie hebdo benoit xvi islam

Après la colère, l’espoir. Espoir que, comme il arrive souvent, le diable puisse porter pierre et que l’atroce carnage commis par trois islamistes les 7 et 9 janvier permette au moins de faire exploser le conglomérat d’aveuglements, de naïvetés, de lâchetés et d’impuissances qui a permis à cette barbarie de survenir sur notre sol. Près de deux semaines après ces tragiques attentats, cet espoir est, pour l’instant, cruellement battu en brèche. Comme si ce massacre avait produit une sidération telle, qu’au lieu de constituer un choc cathartique qui oblige à se remettre en cause pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, elle enfermait nos “élites” dans la répétition mécanique des mêmes clichés inopérants qu’elle dresse depuis des décennies, vainement, en dérisoire barrage contre l’irruption du réel. Comme si un mélange de paresse, de confort, de sclérose et de malhonnêteté intellectuels les rendait incapables, face à un monde qui change, et cruellement, à toute allure, d’intégrer ces changements pour cesser de débiter les mêmes banalités mensongères.

Symbole de la confusion où cette affaire a plongé nos dirigeants : le 9 janvier, alors que le pays tout entier rendait hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo qui, malgré attentats et menaces, avaient continué à revendiquer leur liberté de caricaturer Mahomet, François Hollande, appelait à « refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures ». Et, dans les colonnes des journaux comme sur les réseaux sociaux, on ne comptait plus ceux, qui tout en érigeant la liberté d’expression en valeur suprême, réclamaient qu’on fasse taire Zemmour ou Houellebecq, accusés de jeter de l’huile sur le feu…

Si l’on en croit la tonalité dominante du discours politico-médiatique, il serait surtout urgent de ne rien changer. Pourquoi il ne faut rien changer – c’est même, explicitement, le titre de l’éditorial de l’hebdomadaire La Vie : « Non, il ne faut rien changer, y écrit Jean-Pierre Denis, car il ne faut rien céder au terrorisme. Ne pas lui offrir la victoire qu’il attend, l’emprise qu’il s’efforce d’opérer sur notre vie privée et publique. » Comme si l’implantation sur le sol français d’un islamisme radical, qui travaille nos cités et nos banlieues à l’instigation de puissances moyen-orientales avec lesquelles nos dirigeants entretiennent les meilleurs rapports (et dont certains représentants défilaient avec eux à Paris, le 11 janvier, en une monstrueuse hypocrisie), comme si le nombre croissant parmi nous de “Français de papier”, qui se sentent en guerre contre le pays dont ils ont la nationalité (cette nationalité française qui n’empêchait pas Amedy Coulibaly de dire « chez nous » en parlant des pays du Moyen-Orient), comme si l’attrait de milliers de jeunes Français pour le djihadisme, comme si les cris et les tweets de joie qui ont célébré le massacre de Charlie Hebdo dans certains quartiers de nos villes, comme si tout cela était une fatalité inexplicable, une monstrueuse malchance contre laquelle il n’y aurait rien d’autre à faire que d’attendre que ça passe… Ou, plus absurde encore, comme si la réaffirmation des vieilles recettes politiques impuissantes à conjurer cette situation – et pour cause, ce sont elles qui l’ont créée – était un rempart aux dangers qu’elle engendre.

Hormis des discours s’arc-boutant sur les “valeurs de la République” – formule creuse qui sert de paravent, depuis toujours, à toutes les impuissances –, des invocations solennelles à la laïcité, des incantations rituelles à “refuser les amalgames” et un redoublement de ce discours antiraciste dont on sait qu’il n’a eu d’autre utilité historique, depuis près de quarante ans, que d’empêcher de regarder en face le phénomène migratoire, on n’aura, depuis dix jours, pas entendu grand-chose de neuf. Beaucoup se sont même employés à démontrer jusqu’au pathétique leur risible décalage avec le monde réel : pour dissuader les vocations de terroristes, Daniel Cohn-Bendit propose « un New-deal dans les quartiers », soit la poursuite et l’amplification de cette désastreuse politique de la Ville, qui a prétendu acheter la paix sociale en déversant des milliards d’euros sur les cités – avec les résultats que l’on sait ; Clémentine Autain, elle, se disait persuadée, le 11 janvier, de défiler « contre les atteintes envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » – sans doute sa radio, en panne, l’avait-elle empêché de prendre connaissance des tueries survenues quelques jours plus tôt. Plus grave, notre ministre des Affaires étrangères lui-même, Laurent Fabius, alors que les mares de sang de Charlie étaient encore fraîches, proposait de bannir le mot “islamiste” du vocabulaire, comme une inconvenance dont se refusent à discuter les gens de bonne éducation…

Seule concession à cet immobilisme mental : sous des modes différents, presque personne n’ose s’opposer à l’idée que la priorité des priorités serait d’augmenter l’arsenal sécuritaire, tellement l’habitude est ancrée en France de lutter contre les conséquences plutôt que de s’attaquer aux causes, certains allant jusqu’à réclamer un Patriot Act à la française, inspiré de cette loi d’exception qui a permis aux Etats-Unis de mettre entre parenthèses l’Etat de droit chaque fois qu’ils estiment le terrorisme en cause. Ainsi, selon toute vraisemblance, la seule conséquence concrète du drame qui a frappé la France la semaine dernière sera un recul des libertés au nom de la sécurité – les dessinateurs de Charlie apprécieront d’être morts pour cela.

Alors, contre cette sclérose politico-médiatique qui voudrait nous imposer un immobilisme mortifère face à un ennemi toujours en mouvement, contre ce conservatisme qui préfère continuer à rouler droit vers le mur plutôt que d’avoir à reconnaître qu’il fait fausse route, il est urgent, au contraire, de dire avec force tout ce qui doit changer, et vite. Mais pour cela, il y a un préalable : soulever l’incroyable couvercle de plomb que les conservateurs de droite et de gauche ont posé, depuis des décennies, sur toute tentative de débat intellectuel.

Avant toute chose, il faut déclarer la guerre, non seulement au terrorisme, mais aussi à son complice, ce terrorisme intellectuel qui veut réduire au silence ceux qui veulent nous avertir des dangers – accusés avec mépris d’être des Cassandre, l’inculture contemporaine ayant oublié que la double malédiction de Cassandre fut de pouvoir prédire l’avenir, et de n’être jamais crue. Il faut que cesse cette insupportable hypocrisie voulant que sous le vocable de “liberté d’expression”, on ne défende que la liberté de ceux qui l’exercent dans un sens admis par ces “élites” irresponsables, que dans la même phrase on puisse célébrer la liberté de parole de Charlie et réclamer le licenciement de Zemmour.

Il faut que l’on accepte enfin, sans tabous, d’ouvrir tous les débats soulevés par les événements de ces derniers jours. Il faut que l’on puisse débattre, sans invective et sans exclusive, sans accusations infamantes de racisme et de xénophobie, de la part de responsabilité que les politiques migratoires des quarante dernières années ont dans la situation explosive que nous vivons – et que ceux qui pensent que cette part est inexistante, ils la réfutent, rationnellement, par des arguments posés et non par des tentatives de lynchage médiatique.

Il faut que l’on puisse parler de l’islamisme sans se trouver montré du doigt, accusé de perpétrer les pires amalgames et suspecté de vouloir jeter de l’huile sur le feu. Il faut que l’on puisse débattre sereinement, sans devoir risquer d’être taxé d’islamophobie, et avec les musulmans eux-mêmes, des passerelles existant islam et islamisme. Les porte-paroles de la communauté musulmane ne pourront pas se contenter de répéter indéfiniment que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam, comme si le fait que les barbares qui tuent, en France, au Nigeria, au Pakistan, en Irak ou en Syrie, ne se réclamaient de l’islam que par un malencontreux hasard, une sorte de malentendu planétaire contre lequel il n’y aurait rien à faire. La question du rapport de l’islam avec la violence doit être posée, comme Benoît XVI a tenté de le faire avec courage à Ratisbonne, et nous n’avons pas le droit de laisser nos compatriotes musulmans qui rejettent avec sincérité la violence s’enfermer à cet égard dans un déni confortable et inopérant.

Il faut que nous-mêmes nous remettions en cause sur ce que nous prétendons défendre. Pouvons-nous réellement prétendre nous opposer à l’islamisme et à ses valeurs de mort en canonisant “l’esprit Charlie”, en faisant de ce nihilisme ricanant, qui ne reconnaît rien comme sacré ni même comme respectable, qui dénie toute transcendance, mais aussi toute grandeur humaine, au profit d’un impératif catégorique de la rigolade et de la jouissance, l’essence même de l’esprit français ? « Nous sommes Charlie », entend-on partout depuis dix jours. En réalité, nous étions déjà Charlie depuis longtemps, tant cet esprit de dérision systématique avait pénétré en profondeur la société française depuis des lustres, par le canal de ses “élites médiatiques”. Autant il était indispensable de rendre hommage aux victimes tombées sous les balles des islamistes, autant il était juste et nécessaire s’incliner devant le courage de ceux qui, au risque de leurs vies, ont refusé de se coucher devant les menaces des barbares, autant il serait suicidaire de faire des dessinateurs de Charlie des guides spirituels, tant l’esprit qui les anime est bien loin de poser les bases de ce “vivre-ensemble” que nous prétendons rechercher. Le pathétique hommage de Luz à Charb, englué dans cet esprit de provocation gratuite et dans un puéril “tous des cons sauf nous”, montre bien à quel point nous aurions tort de continuer à laisser croire au monde que cet “esprit Charlie” incarne en quoi que ce soit la France, comme malheureusement les foules nigérianes ont semblé le croire. Quand l’esprit de dérision n’est plus la soupape de sécurité qu’il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu’il en devient le principe même, la civilisation s’éloigne au profit de l’anarchie, mère de la barbarie. Comme le disait Régis Debray dans une récente interview à La Croix, « la fraternité, c’est la reconnaissance d’une paternité symbolique. On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n’y a pas de fraternité sans sacralité. » 

Il faudra, de toute évidence, rebâtir dans son ensemble l’édifice de l’éducation, tant le processus de déconstruction généralisée qui est à l’œuvre dans l’Education nationale, comme l’a si bien montré François-Xavier Bellamy dans son livre Les Déshérités, est de toute évidence impropre à engendrer le civisme et à réussir l’intégration. Au lieu de perpétuer le roman national, l’école s’est laissé peu à peu gagner par le discours ambiant d’autoflagellation masochiste, et préfère enseigner aux enfants à douter du pays dans lequel ils grandissent qu’à vouloir le servir.

Mais il faudra aller plus loin encore, et remettre en cause notre sacro-sainte laïcité. Car cette laïcité républicaine que l’on présente aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’islamisme, c’est aussi en son nom que l’on a transformé la France en un vaste désert spirituel, où la religion, pourvu du moins qu’elle soit chrétienne, est exclue du débat public, où toute conviction fondée sur la foi est disqualifiée d’emblée, où celle-ci est repoussée avec agressivité dans la sphère privée comme pour mieux l’étouffer (que cette offensive islamiste intervienne si peu de temps après l’offensive des “libre-penseur” contre les crèches de Noël est à cet égard éminemment symbolique), où l’identité chrétienne de notre pays est niée contre toute évidence… La nature ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a créé un formidable appel d’air pour des formes dévoyées d’absolu – la multiplication, au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad, en est un effroyable signal. Eric Voegelin a mis en lumière le rôle de « l’illettrisme spirituel » comme condition nécessaire au triomphe du nazisme en Allemagne : aujourd’hui ce même illettrisme spirituel constitue en France un terreau de choix pour le développement de l’islamo-nazisme.

Ou bien, nous pouvons effectivement préférer un stoïcisme de pacotille et ne rien changer. Mais nous n’aurons plus alors le loisir de pleurer si des drames comme la tuerie de Charlie ou le massacre antisémite de Vincennes se répètent et se multiplient, nous n’aurons que le droit de rougir de honte.

*Photo : DAMIEN LEPRETRE/SIPA. 00701527_000003.

Charlie Hebdo : le droit au blasphème est sacré

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charlie hebdo religion liberte

Le lendemain de la parution du désormais historique numéro de Charlie Hebdo, allumant la radio le matin, j’eu la surprise d’entendre deux  voix connues. À l’occasion du voyage du Pape aux Philippines, deux Français volontaires racontaient comment ils préparaient son arrivée, en visite chez les «enfants des  trottoirs de Manille ». Le surlendemain, j’ai reçu par e-mail une photo de cette rencontre et je me suis amusé à chercher dans la petite foule, les visages de mes neveux et de leurs trois enfants. Fleur et Mathieu tous deux brillants sujets se sont rencontrés à l’École Polytechnique. Après leurs études, chacun a commencé une carrière confortable et pleine d’avenir dans des grands groupes français. Trois enfants sont venus leur apporter la vie familiale qu’ils souhaitaient. Catholiques fervents, la trentaine juste passée, ils ont pensé qu’il fallait s’occuper des autres, et sacrifiant quelque chose, donner à leur foi un contenu concret. Brûlant leurs vaisseaux, ils s’en sont remis à une ONG humanitaire qui leur a assigné une destination. Ce fut Manille, pour s’y occuper des enfants des rues. Et pour vivre aussi dans une baraque brinquebalante sans eau chaude et sans aucun confort. Pour avoir des difficultés à scolariser leurs enfants, lesquels en ont profité pour attraper la dengue. En s’engageant à ne pas rentrer en France avant deux ans, même pour des vacances, celles-ci n’étant pas du tout prévues au programme. Le tout pour 800 euros par mois, ce qui permet à ces expatriés de faire l’expérience des conditions de vie locale.

« Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse » disait Pierre Desproges. Je fais personnellement partie de ces athées radicaux pour qui la question de l’existence de Dieu est parfaitement oiseuse. Il n’existe pas, point. J’ajoute, que pour moi, la foi dans le surnaturel est absurde, et elle me dérange. Enfin, je me méfie des religions organisées comme de la peste. Cela étant dit, je respecte les croyants et pas seulement parce qu’ils sont les plus nombreux. Mais à la condition de la réciproque et qu’ils ne viennent pas faire du prosélytisme dans l’espace public. Le respect que je réclame, je l’ai toujours eu de la part de mes neveux et d’autres membres de ma famille. Alors même que la trajectoire philosophique et politique du mouton rouge n’a pas toujours dû être facile à assumer. Je ne serais pas surpris aussi d’avoir bénéficié sans le savoir de demandes d’intercession dans des prières. Mais d’interpellation sur mes choix, jamais.

Alors, on peut discuter de la volonté de ceux qui veulent s’occuper des autres. Prétendre que c’est une façon d’essayer de gagner son paradis. Mais il est difficile de ne pas être impressionné par cet engagement à la fois pacifique et utile. De le respecter, voire de le saluer, et peut-être d’éviter, d’injurier grossièrement leur foi.

Je n’ai pas obtempéré à la sommation d’être Charlie. Mon camarade Jérôme Leroy a bien décrit nos sentiments contradictoires. J’ai été particulièrement sensible à l’agression dont notre pays a été l’objet. L’élan national et patriotique (qui relève chez moi du démarrage au quart de tour), m’a ému et j’ai été bouleversé par la cérémonie de la préfecture où l’on a rendu les honneurs aux trois policiers tués, une descendante d’esclaves, et deux descendants d’immigrés, Français morts en service commandé. J’ai trouvé que ça avait du sens et noté que pour une fois François Hollande avait été à la hauteur.

Mais ceux qui ne l’ont pas été, ce sont ceux qui ont confectionné le fameux numéro de Charlie Hebdo, journal laïc, obligatoire, mais pas gratuit. L’organe central de la nouvelle foi « le Charlisme ».

Car le problème est bien là. Au-delà du chagrin de l’assassinat des chers Wolinski (qui avait accepté la Légion d’honneur et la portait) et Cabu, qui m’ont accompagné depuis l’enfance, au-delà de l’impératif catégorique de la défense de la liberté d’expression, être Charlie, c’était pour moi réaffirmer ce qu’était la République française.

Mais très vite on nous a fait comprendre qu’être Charlie, c’était soutenir la ligne éditoriale de ce journal. Incroyable prétention qui est d’ailleurs montée à la tête de ceux qui ont fabriqué ce numéro historique. Et qui, perdant toute mesure, ont cru bon de faire les malins. Les trois ou quatre millions de personnes qui étaient dans la rue, ils s’en considéraient propriétaires.

La couverture tout d’abord. Je rejoins complètement Elisabeth Lévy. Rien n’est pardonné, rien. Il ne manquerait plus que cela. Ensuite, si le droit au blasphème est évidemment inaliénable, il n’est pas interdit de faire preuve d’intelligence et d’esprit de responsabilité. Était-il nécessaire de reproduire à ce moment-là ce qui à l’évidence est une caricature de Mahomet sous forme de deux bites ? Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine ou deux ? Tenant compte du fait que le bras d’honneur aux Français musulmans dont beaucoup se sont quand même bougé, est le moyen donné aux extrémistes de leur dire : « vous voyez bien, même dans ce moment-là, ils vous crachent à la gueule. ». Personnellement, je ne me suis pas mobilisé pour ça, et je sais quelques amis musulmans qui ont blêmi. J’espère aussi que la mère d’Ahmed Merabet voilée devant le cercueil de son fils dans la cour de la préfecture n’a pas ressenti l’injure.

Sur le contenu ensuite, du même tonneau. Je ne relèverai que deux des saillies misérables. Contre les cathos, évidemment. Car dans ce Charlie-là on bouffe du curé à l’ancienne. Dans un pays en voie de déchristianisation, cela tombe un peu à plat, alors on fait de la surenchère. Un certain Gérard Biard nous dit dans son éditorial : « ce qui nous a le plus fait rire, c’est que les cloches de Notre-Dame ont sonné en notre honneur. » En votre honneur ? Non mais quel culot ! Les cloches de Notre-Dame ont sonné le glas à la mémoire des morts. Pas en votre honneur, Monsieur Biard ou celui de votre journal. Simplement parce que l’église catholique s’est associée au deuil qui frappait tout le pays et a participé à la minute de recueillement. Et l’ensemble de la planète a pu voir cette foule rassemblée sur l’esplanade de Notre-Dame devant un chef-d’œuvre que nous ont donné les catholiques, et entendre ce glas pour un peuple en deuil. J’en ai ressenti un peu de fierté. Pas vous qui concluez, ricanant : « Nous n’acceptons que les cloches de Notre-Dame sonnent en notre honneur que lorsque ce sont les Femens qui les font tinter. » Les Femens maintenant, il ne manquait plus qu’elles. Grotesque groupuscule dirigée par une nazillonne ukrainienne, pratiquant la provocation confortable. Vous êtes en bonne compagnie.

On trouve aussi une caricature de Sœur Emmanuelle. En guise de merci aux cathos qui se sont mobilisés, on s’en prend à une femme décédée à 99 ans, professeur de philosophie qui avait consacré toute sa vie aux plus pauvres. Le genre de personne dont on se dit spontanément que ce serait peut-être bien qu’il y en ait plus. Selon sa décision, avait été publié après sa mort un livre en forme de mémoires posthumes. Où elle racontait ce qu’avaient été ses doutes. À l’époque, le regretté Tignous avait publié un dessin dans lequel il lui faisait dire : « ici-bas je me masturbais, au paradis je vais sucer des queues ». Cela m’avait fait sourire. Le republier précisément aujourd’hui constitue une injure gratuite et grossière qui témoigne bien d’une forme de mépris. « Risu ineptores ineptior nulla est » disait Catulle (rien n’est plus sot qu’un rire sot). Mais, et peut-être à tort, j’ai le sentiment que ce mépris concerne mes neveux qui ont choisi leur sacerdoce en mode sœur Emmanuelle. Je ne partage ni leurs convictions, ni leur engagement mais j’ai pour eux le plus grand respect.

Alors, gens de la nouvelle équipe de Charlie Hebdo, si les libertés de pensée et d’expression doivent être défendues, bec et ongles, si elles doivent avoir le moins de restrictions juridiques possibles, elles ne sont pas incompatibles avec l’exercice de l’intelligence et de la décence. Ce qui vous aurait permis de saisir la portée de l’instant. De ces quelques jours où la tragédie a accouché de quelque chose de si étonnant et peut-être de précieux.

Il y a un temps pour la provocation, la grossièreté et l’humour de fin de banquet. Il y en a aussi parfois pour le respect et la finesse. Vous avez fait votre choix. En toute liberté. La mienne est de dire que sur ce coup-là, vous avez été mauvais.

*Photo : Ray Tang/REX/REX/SIPA. REX40351496_000027.

Droit au blasphème : la possibilité d’une île catholique

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pape francois charlie hebdo blaspheme

La réaction du Pape François sur les tueries françaises était triplement attendue. On s’attendait à ce qu’il s’exprime sur ce drame, on s’attendait à ce qu’il nous surprenne par sa prose simple et percutante et on s’attendait à la teneur de ses propos.

Concernant le style, les Papimanes  – aussi nombreux que les Papefigues du temps du Benoît XVI – n’ont pas été déçu : « Si M. Gasbarri (responsable des voyages pontificaux, assis à côté du Pape pendant l’interview), qui est un grand ami, dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi! ». La métaphore, à la portée de n’importe quel journaliste, a le mérite de la clarté et nulle explication de texte ne semble nécessaire. Et le Pape de rajouter : « J’ai pris exemple de la limite pour dire qu’en matière de liberté d’expression, il y a des limites, d’où l’exemple choisi de ma mère».

De nombreux catholiques français n’ont pas attendu le style inimitable du souverain pontife pour exprimer le point de vue de la « responsabilité » en matière de liberté d’expression. Elle est devenue le maître mot des e-curés ou autres blogueurs rendus célèbres par ces grandes cousinades en pull en capuche rose et bleu. Leurs billets d’humeur oscillaient avec justesse entre une belle et émouvante compassion envers les victimes et d’autre part, un appel au respect des croyances d’autrui pour apporter la paix. Nos commentateurs en col romain « pleurent ceux qui ne les faisaient pas rire » et déclarent de concert qu’ils « ne sont pas Charlie ». C’est d’ailleurs devenu le mot d’ordre de twittos moins subtils que les blogueurs susnommés et  pour qui la formule souvent remplace la pensée.

Mais que signifient ces réactions ou, pour employer une expression bien trop galvaudée, de quoi sont-elles le nom ? Commençons avec nos twittos imbéciles, qui répètent inlassablement : « Je ne suis pas Charlie ». Bienvenue dans le monde d’un nouveau panurgisme réactionnaire. Ulcérés à juste titre par la guimauve émotionnelle des soi-disant 60 millions « de Charlies » – sensiblerie touchante mais inappropriée à mon sens à l’horreur de ces tueries – ils s’engouffrent comme un seul homme dans la posture réactionnaire, qui devient ici pavlovienne. En se croyant plus malins que leurs compatriotes, voulant affirmer leur singularité revendiquée, ils prennent le parti de la marge, sans comprendre que la réaction pour la réaction n’a aucun sens et surtout qui n’est plus si marginale. Crise d’adolescence tardive pour certains, aussi subversive que le port d’un t-shirt du Che. Tout devient kitsch, insignifiant. Kundera triomphe d’un Muray récupéré à son insu (à ce sujet voir l’excellente saillie d’Alexandre de Vitry dans son article « Muray, moderne contre moderne » dans le Causeur de janvier).

Parlons maintenant, et cela se révèle beaucoup intéressant, de ceux qui formulent un raisonnement qui utilise mais dépasse l’étroitesse du slogan « Je ne suis pas Charlie ». Ils appellent au respect des croyances, à la « responsabilité », nous l’avons dit, et à « ne pas jeter de l’huile sur le feu ». Huile – la caricature du prophète avec la mention « Tout est pardonné », qui attise le feu – les horreurs de ces derniers jours au Pakistan et au Niger. Or, c’est exactement le même vocabulaire qu’utilisent les dignitaires musulmans en France et à travers le monde. Même son de cloche – de muezzin ? – chez Abdallah Zekri, haut responsable du CFCM, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, chez le bien moins modéré Amar Lasfar, Président du l’UOIF (proche des frères musulmans) ou encore de la part de l’instance musulmane égyptienne Dar al-Ifta, qui adresse une « mise en garde » à Charlie Hebdo. Plus inattendu, du moins pour les esprits peu avertis, la règle de la responsabilité sévit consciencieusement du côté de certains médias anglo-saxons. Le 15 janvier, la chaine britannique Skynews censure Caroline Fourest alors qu’elle montrait à l’écran la une de Charlie Hebdo. Si la décision de la chaine est ridicule – car il suffit d’un clic pour découvrir cette une désormais mondialement connue – elle révèle d’une manière criante la puritanisme anglo-saxon qui veille à ne pas heurter ses nombreuses communautés.

Et voici précisément ce qui me gêne dans la réaction de ces nombreux catholiques réfléchis. Ils se trompent de pays.  En appelant à cet esprit de responsabilité qui règne dans les pays anglo-saxons, ils souscrivent au caractère multi-culturel de nos sociétés. Les « accommodements raisonnables » au Canada ou le « politiquement correct » américain (le vrai, pas la formule fourre-tout des zemmouriens de bas étage) constituent les outils d’une société qui reconnaît l’existence de plusieurs communautés et qui veille à ménager leur susceptibilité. Trop peu pour moi ! La France a une longue tradition blasphématrice et je ne vois pas pourquoi la présence de musulmans devrait changer la donne. Les catholiques ont pris le temps de s’y habituer – et Voltaire était bien plus violent (et plus drôle) que les dessinateurs de Charlie – s’y sont fort bien accommodé et parfois ont ri avec leur compatriotes laïcards. Depuis bien longtemps, aucun catholique ne s’offusquait des dessins parfois injurieux de Charlie, et l’ignorance prévalait le plus souvent à l’égard d’un tirage presque anecdotique. Nous autres catholiques ne pouvons jouer les vierges effarouchées, il y a bien longtemps que Charlie ne nous choquait plus. Historiquement, les querelles entre l’Eglise et la République sont apaisées  depuis l’Union sacrée de 1914 et institutionnellement réglées depuis les accords Poincaré-Cerretti de 1924. Comme le chante Sardou dans Les Deux Ecoles, la France vivait sereinement son double héritage: « Fille aînée de l’Eglise et de la Convention ». J’aime cette France pacifique bien que contradictoire, fidèle de la messe ou du bistrot, dévote et libertaire. Par leur histoire, les catholiques français « sont Charlie », qu’ils le veuillent ou non. Et si le slogan est réducteur – les dessinateurs ne constituent pas l’ensemble des victimes – il a le mérite de rappeler une part de notre identité qui a été lâchement assassinée.

De manière plus spéculative, je décèle chez certains catholiques une certaine tentation communautaire. Les manifs pour tous ont révélé la béance philosophique entre plusieurs franges de la société et dans bien des cas, l’absence de dialogue possible. Cette crise de l’ « en-commun » participe de notre crise identitaire française et naturellement, nous nous tournons davantage vers ceux qui nous ressemblent. Banalité sociologique mais j’estime que beaucoup de catholiques en ont assez de cette France moribonde incapable de proposer un socle de valeurs communes fidèle à son histoire. Leurs raisonnements intellectuels font moins appel à leur attachement à l’Occident chrétien qu’à l’universalisme catholique. De là à faire sécession ? C’est absurde de le penser mais il y a des sécessions intérieures, l’envie de prendre le large. Je perçois, malheureusement, la possibilité d’une île.

*Photo : wikipedia.

Houellebecq en rade

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michel houellebecq bloy soumission

michel houellebecq bloy soumission

Si nous avons lu jusqu’à la fin Soumission de Michel Houellebecq, ce fut dans le seul, mais vain, espoir d’enfin découvrir les raisons pourquoi maint de mes contemporains, parfois fort avisés par ailleurs, s’époumonent à en faire l’un des plus grands écrivains français de notre temps. Force m’est hélas d’admettre qu’une fois encore, les altitudes auxquelles s’ébroue le génie de Michel Houellebecq me demeurent inaccessibles. Disons néanmoins en quelques mots les péripéties de Soumission, dont il faut bien admettre que si la littérature, à quelque égard, s’avère un apostolat, la sous-mission artistique de l’auteur, grand envoyé fatigué auprès des populations hébétées, pourrait prendre un sens nouveau.

François, le narrateur, est professeur à l’université Paris III – Sorbonne, athée et spécialiste de Huysmans sur lequel il a rédigé une thèse, et dont la vie se met progressivement à macérer dans les tièdes vapeurs d’un marasme existentiel auquel l’auteur des Particules élémentaires nous a longuement habitué. Nous comprenons au bout de quelques pages que les élections présidentielles de 2022 sont imminentes et que le parti de la Fraternité Musulmane accédera au pouvoir ; l’amie juive du narrateur, Myriam, s’exile alors en Israël, et plus encore qu’au début du récit, le spécialiste de Huysmans se retrouve seul.

C’est donc à la très-grise odyssée d’un homme seul, existentiellement seul, que nous assistons ensuite ; un homme qui observe avec impavidité les bouleversements du monde alentour sans jamais trouver la force d’y opposer la moindre résistance. Certes, cet homme commence par fuir Paris pour s’aller réfugier dans le Sud-Ouest, mais comme toutes les initiatives, chez Houellebecq, ce voyage se révèle sans issue et le narrateur remonte rapidement vers la capitale, après une brève expédition à Rocamadour où il fera l’expérience de son imperméabilité au catholicisme. Il finira d’ailleurs par accepter de se convertir à l’Islam, tout à la fois pour pouvoir conserver son emploi à l’université et, plus encore peut-être, afin de pouvoir bénéficier des avantages de la polygamie. « Je n’aurais rien à regretter », conclut François après avoir pris sa décision, – et en effet, le narrateur venant d’un vide qui succède à sa relation avec Myriam puis à sa furtive tentative de voir la Grâce de la Vierge noire de Rocamadour, il nous est possible de subodorer ce que peut avoir d’appétissant, pour un tel être, la perspective d’un avenir polygame.

Sans doute l’on criera ou continuera de crier à « l’islamophobie » : il n’est  pourtant dans ce texte nullement question de porter le moindre jugement de valeur sur ce qui devient, en 2022, l’officielle religion française. Ce n’est pas l’Islam qui se trouve avec une certaine sauvagerie matraqué par Houellebecq,  c’est… Léon Bloy ! Ce pèlerin d’un absolu semble plaire ni au narrateur ni l’auteur. En effet, Bloy est, dès sa première apparition, décrit comme un « catholique mauvais », un homme « dont la foi et l’enthousiasme ne s’exaltent vraiment que lorsqu’il peut considérer ses interlocuteurs comme damnés ». Houellebecq, disons-le, est allergique à Bloy, quelque chose en cet auteur semble le repousser et les explications qu’il donne à ce dégoût prêtent à rire tant elles sont maladroites. Si Bloy a raison, Houellebecq a tort. Tort de prendre prétexte de la platitude d’une époque pour dire platement cette époque, et de croire encore aux poncifs de l’école flaubertienne qui castrent l’écrivain dont on ne tolère rien de plus qu’une très-discrète ironie, le cas échéant.

Houellebecq peut aimer Huysmans parce qu’il fut, jusqu’à la fin, un esprit décadent, qui disait lui-même être « devenu catholique parce que extrêmement pessimiste ». Sans trop d’effort, l’on pourrait imaginer un Huysmans converti à n’importe quelle religion, pour autant qu’elle lui puisse offrir les suaves réconforts esthétiques auxquels son esprit aspirait plus que tout. Léon Bloy le flamboyant, tout au contraire, est la hantise de Houellebecq. Combien de fois ai-je pu entendre que le génie de Michel Houellebecq était d’avoir su trouver la langue adéquate à notre époque ! Mais imagine-t-on Céline se mettant à écrire le bruit de son temps sans transposer ? A-t-on jamais vu, enfin, un écrivain renoncer à son essence même – le style – sous qu’elle ne serait qu’une étrangeté nuisible à l’acuité de sa vision ?

Tel est pourtant le travail de Houellebecq : écrire la laideur du monde en une prose plus laide encore. Si l’essence de l’art est de n’être rien de plus que la réalité qu’il décrit, de n’être qu’un simple miroir tendu au monde moderne afin qu’il s’y puisse contempler, alors sans doute Soumission est un grand roman puisqu’il n’est, littéralement, rien.

Quant aux  « prophéties du Mage Houellebecq », cette appellation étant la dernière trouvaille de Charlie Hebdo avant l’horreur,  elles sont finalement banales : l’auteur se contente d’offrir au reflux hypothétique du religieux un visage islamique, dont il faut bien admettre qu’à première vue il s’avère fortement vraisemblable du fait de la vitalité spirituelle de l’Islam contemporain. À seconde vue, pourtant, l’on se prend à rêver à cette formule de Philippe Muray dans Chers Djihadistes, placée dans la bouche de l’Occident terminal : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ». Si le narrateur se convertit, c’est parce qu’en face du Rien de son existence, l’Islam se présente à lui comme lui pouvant offrir un Quelque chose – peu importe quoi, d’ailleurs. François se convertit presque exclusivement par passivité.

Pour que le scénario de Soumission apparaisse plausible, il faudrait que l’intégralité de la population soit composée de François : la France aux François, qui tous auraient donc gravi ces « cimes du désespoir » dont parlait Cioran. Pourtant, nos contemporains clignent encore de l’œil en clamant avoir inventé le bonheur et croient, gesticulant comme de sinistres moulins  toujours avoir des choses à regretter, et avant tout l’infini confort, précisément, de n’être rien.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010. 

Soumission

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Druon le magnifique

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maurice druon partisan

maurice druon partisan

La littérature s’accommode mal de la demi-mesure. Elle s’exprime pleinement dans la démesure. Le Grand écrivain, personnage jadis central de notre pays, avait des manières excessives, une puissance de travail démiurgique et le sens du faste, du grandiloquent aussi. Il y a parfois du panache à être ridicule, à braver jusqu’à l’entêtement les bonnes gens. C’est la réaction saine d’un être entier donc hautement estimable. Aujourd’hui, les auteurs longent les murs des librairies, tirent à la ligne et se font oublier par peur du scandale. Ces serviles agents d’écriture ont endossé le costume transparent de l’homme normal. De discours œcuméniques en fadaises scripturales, leur insignifiance qui cache souvent une profonde aigreur s’étale partout. On barbotte dans la fausse bienséance.

Evidemment, Maurice Druon (1918-2009) n’était pas un homme à freiner ses ambitions, ni à taire son admiration pour ses amis puissants (Edgar Faure, Pompidou, Hassan II, Poutine, Sarkozy, etc.). Il fonçait sans se soucier des dommages collatéraux. Une équipe de communicants ne venait pas brider ce tempérament éruptif ou polir les déclarations de cet irréductible duelliste. Les combats perdus d’avance ne sont-ils pas les plus beaux ? Et, puis quel spectacle, ces joutes d’un autre temps ! Son expression libre manque terriblement au paysage littéraire français qui étouffe sous l’édredon des convenances. Que l’on soit d’accord ou non avec ses positions sur la langue, la culture ou l’exercice du pouvoir, peu importe, Druon, c’était, avant tout, une certaine idée de la France et un destin national forgé à la pointe de la plume. « Ma principale ambition était d’écrire, d’avoir un certain nombre de livres sur un rang de bibliothèque » confessait-il, en 1969, à Jacques Chancel dans Radioscopie. Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin lui consacrent une biographie passionnante intitulée « Le partisan » aux Editions du Cerf.

Instructif, clair, équilibré, n’omettant aucune étape de ce parcours hors-norme, leur travail est remarquable de justesse et non dénué d’une tendresse pour ce flamboyant héros. Les deux auteurs aiment Druon l’impétueux et nous font découvrir un Druon plus paradoxal, à la fois insatiable quémandeur de gloire(s) et cependant, toujours agitateur féroce du système. Le ressentiment n’est jamais propice à l’établissement de la vérité. Les biographes de la détestation produisent souvent des livres périssables. Dans « Le partisan », on suit, avec plaisir, cette ascension menée tambour battant, cette volonté acharnée d’accumuler toutes les distinctions et bien sûr, le talent nécessaire à l’accomplissement d’une telle œuvre. Du Prix Goncourt pour Les Grandes Familles aux millions d’exemplaires vendus partout dans le monde des Rois Maudits, sans parler de l’adaptation télévisée, en passant par la charge de Ministre des affaires culturelles au Secrétariat perpétuel de l’Académie, Druon, amateur de réussites, aura tout raflé sur son passage. Des ennemis, il en avait moins que de lecteurs, des scrupuleux qui auront taclé ses approximations historiques et surtout des jaloux. Dans une époque blanche de sentiments, Druon et son style de vie « Grand Siècle », ne pouvaient qu’heurter. Il était transgressif par nature, par son port de tête aristocratique, ses cannes à pommeaux d’argent, cette belle crinière blanche venue d’Oural et son air satisfait d’Homme de la Renaissance. Mais, dans sa voix traînante, appuyée sur certaines syllabes, on pouvait déceler des intonations populaires celles d’un Paris poulbot. Alors, oui, Druon était impossible et ne cadrait pas avec nos mœurs « exemplaires ». Avec son oncle Kessel, le futur immortel avait rejoint Londres en 1943 et rencontré le Général. En un après-midi, ils avaient écrit les paroles du Chant des partisans. « L’air est martial et facile à retenir. Les paroles de Jef et de Maurice sont parfaitement adaptées à ce qu’on attend, la fraternité, le courage, la détermination » soulignent les deux auteurs. Qui n’a pas ressenti aux premières notes, cette boule monter dans la gorge et cette communion d’âmes s’élever a le cœur sec.

Maurice Druon. Le partisan, Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin – Editions du Cerf.

*Photo : DALMAS/SIPA. 00577626_000001.

Maurice Druon

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Muray, le dernier écrivain moderne

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posterite philippe muray

posterite philippe muray

Il était temps. Voilà presque neuf ans que Muray est mort, et qu’une note discrète de son Portatif posthume nous a annoncé « trois cents pages au grand jour, trois mille sous le boisseau », une « bonne proportion dans les temps d’abjection ». De 1978 aux années 2000, l’écriture de Muray s’est dédoublée, le Journal formant un flux continu, souterrain, dont se sont détachés, au fil des années, quelques morceaux finis et choisis, les seuls à parvenir aux lecteurs. Même, comme le montre bien ce premier volume, l’écriture de Muray fut triple : les livres publiés, essais ou romans, d’abord ; le flux diariste ensuite, quasi ininterrompu ; enfin, les « BM », ces volumes de la collection « Brigade mondaine » qui ont ponctué le quotidien de l’écrivain et miné son moral des années durant. Une écriture publique, digne d’être montrée ; une écriture cachée, privée, laboratoire psychique et littéraire d’un écrivain en invention perpétuelle, en « état de résurrection », comme il dit ; une écriture honteuse, pénible, prix de la liberté matérielle et source intarissable des déprimes chroniques qui s’abattaient sur Muray.

Le seul point depuis lequel toute sa production soit perceptible d’un coup d’œil, le seul lieu où tout Muray se concentre, c’est le Journal. Non seulement toutes ses pratiques d’écriture y cohabitent et s’entrechoquent, mais c’est aussi son œuvre à venir qui déjà s’élabore, en linéaments plus ou moins désordonnés, partout dispersés dans ce premier volume d’Ultima necat, qui mène le lecteur jusqu’en 1985, entre Le xixe Siècle à travers les âges et Postérité – entre Denoël et Grasset, du même coup, c’est-à-dire entre Sollers et BHL, ses éditeurs successifs, et bientôt dindons de la farce murayenne.[access capability= »lire_inedits »]

Mais, pour le moment, l’ombre de Sollers plane sur le Journal, et Muray est encore loin d’être sorti de l’orbite de Tel Quel et de L’Infini. Quelque chose, cependant, cherche à se dérober, un esprit gigote sous l’emprise : Muray déjà se dessine. Il serait vain de récapituler ici tout ce qui se joue dans ces années de Journal, tant sa densité écrase par avance le commentaire, mais il n’est pas difficile de voir poindre le futur Muray, aux prises avec lui-même, dans ces tergiversations douloureuses. Non seulement ses livres de l’époque se trouvent épaissis de toute la réflexion qui a mené à eux, non seulement nous découvrons aussi des livres-fantômes, jamais publiés par Muray, dont seules parviennent à nous ces notes préparatoires, mais, surtout, c’est Muray lui-même qui s’invente, se construit, éclaire les pistes dont il fera plus tard les autoroutes herméneutiques de la modernité, à partir de L’Empire du Bien.

Le 5 février 1984, imaginant une suite au xixe Siècle à travers les âges, Muray laisse échapper une formule bien familière au lecteur d’aujourd’hui : « La grande littérature est exorciste. Les exorcismes spirituels…/Ce que j’ai commencé avec le 19e : une entreprise d’exorcisme. Une grande opération de chasse des démons. (…) Survivre, c’est vraiment rien que des exorcismes. » Devant la grande littérature du passé, Muray identifie ce qui sera le gage de sa « survie » : un exorcisme généralisé du monde contemporain, une démonologie d’un genre nouveau, propre à révéler l’époque à elle-même, malgré les résistances bruyantes de ses thuriféraires – la protestation d’Homo festivus devant les moqueries géniales de Muray n’est peut-être que la lointaine petite cousine des éructations de la petite fille de L’Exorciste, insultant les deux prêtres à son chevet.

Même visuellement, Muray semble pressentir l’aspect de ses livres à venir, lorsqu’il imagine, le 8 juin 1980, la forme que doit prendre Le Genre humain, son vaste projet romanesque d’alors : « Les volumes du GH, car il y en aura autant que je le pourrai, s’intituleraient aussi bien Container 1, 2, 3, etc., puisqu’il s’agit à présent, dans la perspective toujours mouvante du récit que j’envisage, de tenter de conserver, au milieu de la tempête, au milieu du désastre général, du déluge, les différents objets de la mémoire menacée, c’est-à-dire de leur donner une forme, de les raconter. » Ces containers numérotés, ne sont-ce pas déjà les volumes gris-bleu des Belles Lettres, garnissant l’étagère de tout lecteur de Muray, comme des containers sur le pont d’un cargo, préservant, au milieu du naufrage général, l’ambition d’une « grande littérature » qu’on croyait définitivement engloutie ?

Mais cette préfiguration dépasse largement ce registre anecdotique. En particulier, le passage de Muray, un trimestre durant, à l’université Stanford, à l’invitation de René Girard, offre au lecteur un spectacle d’autant plus frappant qu’il est contemporain des réflexions du xxie Siècle à travers les âges. En même temps que Muray s’immerge dans les secrets du siècle de Victor Hugo, à travers les noces inavouées de l’occultisme et du socialisme, il court à la pointe du contemporain, il observe, effaré, la pièce nouvelle qui se joue, dans l’exceptionnel théâtre d’avant-garde que constitue alors la Silicon Valley. D’un côté, Muray épouse le combat de Baudelaire contre son siècle, contre tous les hugoliens gesticulants ; de l’autre, il prend en pleine figure l’expérience américaine, et y saisit le secret de son propre monde. À peine a-t-il posé le pied sur le sol californien qu’il note, le 6 janvier 1983 : « Stanford, Palo Alto, Stanford, Californie, petites maisons de bois, Allemagne multipliée, incroyable ennui, culte de la santé, vouloir-guérir effréné, maladie frénétique du bien-se-porter, etc. Misère de l’homme sans Faute. Je me demande ce qui les fait tenir. » Et deux jours plus tard : « Triomphe du socialisme : avoir fait croire que les États-Unis seraient un pays capitaliste. Plus généralement, triomphe du socialisme : faire croire que le socialisme se définit uniquement par l’attitude économique, et l’appropriation des moyens de production. Pendant ce temps-là, le vrai socialisme fait son chemin partout, et d’abord aux États-Unis. Par le seul biais vraiment socialiste : le vouloir-guérir. (…) Inadaptabilité à leur mode de vie finalement nordique. Des Allemands campant sous le soleil. Pas chez eux. Ils ont chassé les Mexicains pour installer l’Allemagne. »

Socialistes, les États-Unis ? L’économiste bondit, l’éditorialiste du Figaro déglutit d’un air ahuri, la rédaction du Monde diplomatique se disperse dans la panique. Déjà, Muray joue au Moderne contre Moderne : derrière les oppositions factices, il révèle l’amalgame, le magma gluant du contemporain, le rêve d’indifférenciation utopique enfin parvenu à l’état solide, des campus américains aux derniers hoquets de l’empire soviétique, des quartiers homos et festifs de Paris ou de San Francisco aux discours joviaux des socialistes français au pouvoir. Et ça continue, le 14 janvier : « Californie. Ils s’emmerdent tellement qu’ils vont dans les shopping centers voir des têtes de gens. Luther sous les palmiers. Christian Scientists… Ils ont fait des compartiments fumeurs dans les restaurants… Misère de l’homme sans Faute… Luther en pyjama joggant sous les palmiers. Avec ça, le côté vieux de tout, pas moderne du tout. Étonnement. Faux vieux. Rustique. J’attendais l’électronique, je trouve du Henri II. » Nous pourrions continuer indéfiniment : ces trois mois américains sont truffés de telles notes, qui annoncent directement la radiographie méthodique d’Après l’histoire. Sous le sourire moderne, sous le discours prétendument libertaire, sous l’illusion individualiste, Muray débusque les résurgences du puritanisme collectiviste dont Le xixe Siècle à travers les âges, sur un autre mode, explore au même moment la généalogie.

Mais l’expérience américaine et ses conséquences sur l’intelligence murayenne du monde moderne ne doivent pas être confondues avec quelque pilier de Notre-Dame, et la prise de conscience de Muray n’a rien d’une subite et spectaculaire conversion. Tout cela est dûment préparé, et c’est peut-être par là que le Journal nous est le plus précieux. D’aucuns, Sollers en tête, ont voulu séparer un premier Muray, subtil et complexe, érudit et métaphysicien, d’un second Muray brutal, vitupérateur et, tout bonnement, réactionnaire. Mais le Journal oblige les derniers récalcitrants à rebattre les cartes. Toute la radicalité de Muray, qui donnera lieu, quelques années plus tard, à ses monumentaux essais publiés aux Belles Lettres, est partout présente dans le Journal, et, même, elle est affrontée comme telle, détaillée, questionnée, expliquée, pressée comme un citron pour en extraire le suc essentiel d’une littérature nouvelle. Dès ses premiers livres, antérieurs à l’ouverture d’Ultima necat, Muray était obsédé par une question – et il faut entendre le latin : l’obsessio, c’est le « siège », le « blocus » –, celle de l’Un et du multiple. Dire la foule, la masse, l’énorme anonyme contemporain, telle a toujours été l’ambition de Muray, dont témoignent ses tentatives seventies : Chant pluriel, Au cœur des hachloums, Jubila et L’Opium des lettres. J’avance ici une hypothèse (bien appuyée sur le Journal, le lecteur pourra le constater) : Muray sentit, vers 1978, que quelque chose clochait dans ces livres, que le projet n’aboutissait pas au résultat escompté (ce dont il continuera de faire l’expérience en butant sans succès sur son Genre humain), et s’il a alors ouvert un Journal, c’était pour se forcer à comprendre sa propre obsession, pour l’approfondir jusqu’à ce que lui apparût, en toute clarté, une manière d’écrire apte à dévoiler le « sosialisme » contemporain, la nouvelle « ère des sosies », comme il l’écrit le 31 mars 1982.

 

Que Muray commente le mouvement homosexuel ou le féminisme, les nouvelles technologies, les émissions télé-psychanalysantes, la propagande soviétique ou ses propres et nombreuses lectures, c’est la même question qui court tout le long du Journal : comment donner au désastre contemporain une forme littéraire qui dépasse le seul diagnostic ? La réponse à cette question objective sera subjective, et terriblement moderne, n’en déplaise aux amateurs de catégories rassurantes : il faut s’inventer une position, un point d’appui, qui soit hors de tout – ici comme ailleurs, l’œuvre de Muray recueille l’écho de celle de Baudelaire. Il faut s’extraire du monde, tout en saisissant le monde d’un seul regard. « Ne pas avoir peur de l’accusation d’amalgame », note-t-il le 26 janvier 1984. Muray se découvre lui-même comme l’Autre radical, le point hétérogène bouillonnant à partir duquel toute son œuvre pourra poursuivre la description du Même, de l’indifférencié homogène et galopant – Homo festivus n’est pas loin. Le Journal permet alors de mieux comprendre l’impression ambiguë dans laquelle se trouve plongé le lecteur des Exorcismes et d’Après l’histoire : l’auteur semble absent de tels livres, jamais nommé, toujours en retrait, et pourtant, en même temps, s’impose au lecteur une présence étouffante de celui qui tient la plume, un Muray tyran, impitoyable despote baignant la moindre parcelle de réalité de son regard. Le lecteur rit avec Muray, mais il est aussi terrassé par lui, enfermé dans le vertige obsessionnel de la comédie hyperfestive. Cette énormité de Muray, elle n’avait pas même besoin d’être explicitée dans les livres publiés ; si elle pouvait avoir une telle force, sans même être nommée, c’est qu’elle était recueillie, explorée, étoffée jour après jour, dans le Journal, durant presque trente ans. Ultima necat, « la dernière tue » : vous avez ri avec Muray, mais Muray ne se réconciliera jamais avec quiconque. Celui que vous ne pouviez pas voir, tout en sentant partout sa terrible présence, le voici, en détail, sous toutes les coutures. Muray absconditus nous ouvre les portes de son repère ; il est le seul à s’y être réfugié.

Le Journal donne la mesure de cette irréductibilité, qui en déconcertera plus d’un. Que le portrait de Muray n’ait aucune chance de se trouver placardé dans les couloirs de la Mairie de Paris, c’est chose entendue ; mais les menues récupérations désormais courantes volent elles aussi en éclats. Les petits maurrassiens de l’Internet – qu’on puisse encore croire aux vertus du positivisme de Maurras, c’est déjà accablant, mais qu’on y associe Muray, cela a de quoi plonger dans une perplexité sans fond – auront du mal à se dépêtrer de ce Muray aussi furieusement moderne que désespérément antimoderne. Chez Muray, Mallarmé fréquente Léon Bloy, la théologie négative côtoie la sociologie, la profondeur tragique accouche du nihilisme comique, l’amour des classiques rencontre le projet typiquement moderne du « roman de l’impossibilité d’écrire le roman de l’impossibilité, etc. », comme il s’en amuse lui-même, en février 1981. On comprend mieux pourquoi, au micro d’Alain Finkielkraut, en 2005, il refusait de se considérer comme un écrivain « antimoderne », et prétendait poursuivre le projet des Lumières, par un effort continu pour soumettre les nouveaux dogmatismes à son libre examen. Le Journal permet de trancher : « nouveau réactionnaire », Muray ? Mais n’est-ce pas plutôt le contraire ? Dans la déconfiture générale, et à la différence de ses ambitieux contemporains, Muray aura plutôt été le dernier écrivain moderne.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

Prix: 37,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 17,72 €

Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview!

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interview coree nord

interview coree nord

Je suis Charlie à Ventura, jolie ville de Californie au nord de Los Angeles. Je suis même Charlie Hebdo, et doublement Charlie Hebdo, puisque j’ai vu à deux reprises un film à l’humour résolument charlie-hebdesque. Il s’agit de The Interview, mis en scène par Seth Rogen et Evan Goldberg, produit par Sony et assez platement nommé en français L’interview qui tue. Ce film, rendu célèbre par les attaques informatiques dont Sony a été l’objet, a reçu un accueil critique dédaigneux. Même Le Figaro parle de  »nanar » (un terme que toute la presse française s’est refilé comme la grippe) et  »d’humour potache ». Si les élèves étaient capables de cet humour déjanté et décapant, la vie dans les lycées serait un permanent éclat de rire. Ce qui, de notoriété publique, n’est pas le cas.  Il y a plus surprenant : ce film très drôle est aussi un film profond. En avant la démonstration.

Dave Skylark (joué par James Franco) est un journaliste star de la télé américaine, spécialiste très manipulateur des interviews qui mettent à poils les interviewés. Eminem y révèle son homosexualité, comme il a fait dans la réalité. Dave est cornaqué par son producteur et ami Aaron Rapaport, joué par un des metteurs en scène, Seth Roge. Un jour leur arrive le message d’un fan de l’émission qui demande a être interviewé : il ne s’agit rien moins que du dictateur de père en fils de la Corée du Nord, Kim Jong-un. La CIA s’en mêle…

Comment définir l’humour de Charlie Hebdo ? Une irrévérence absolue envers les grands, les moyens et les petits  de ce monde et de l’Autre, et une pratique sans modération de l’humour sexe et pipi-caca. Aristophane et Shakespeare étaient Charlie, mais ces satanés Français du XVIIème siècle ont inventé les Bienséances, sorte de politiquement correct avant la lettre. Dave et Aaron se retrouvent en Corée du Nord, ce dernier doit de toute urgence cacher un objet archi-hyper-secret, il est obligé de se le fourrer dans le fondement pour tromper la fouille. Pendant son interview, le dictateur, violemment trituré par Dave dans ses souvenirs de fils humilié, ne peut s’empêcher de faire dans sa culotte. Les deux copains se vantent d’avoir à eux deux couché avec plus de femmes qu’Ellen DeGeneres, une flamboyante et bien réelle star lesbienne de la télé américaine. Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview.

Mine de rien, ce  »nanar » pense. Il analyse la puissance émotionnelle de l’image qui sidère aussi bien les téléspectateurs face à leur présentateur préféré que les foules de Nuremberg face à leur führer bien aimé. Le film est un jeu de miroirs à donner le vertige : le cinéma représente la télévision qui représente des stars qui représentent des dictateurs qui représentent leur peuple. La raison et l’analyse des faits n’ont plus rien à dire, l’émotion emporte tout sur son passage. Les esclaves par servitude volontaire ou involontaire se pâment devant l’image de leur tyran ou de leur journaliste préféré.

Nanar, oui, et digne de son grand ancêtre, Le Dictateur de Chaplin. Le tyran est tué par le ridicule avant de périr par les armes. La séquence de l’interview restera un morceau d’anthologie, comme celle d’Hitler-Chaplin jouant au ballon avec une mappemonde. Mine de rien, ce  »nanar » milite. Il désigne nommément Kim Jong-un et propose tout bonnement aux Nord-Coréens de se révolter contre lui ! Un fan-club s’est créé pour faire passer des vidéos dans le pays, et le film fuitera forcément par internet de la Corée du Sud à la Corée du Nord. Fabuleux Américains ! Leurs gouvernements se plantent souvent dans leurs expéditions militaires (avec leurs alliés, ils ont tout de même libéré le Koweït de ses envahisseurs), mais leurs cinéastes continuent à brandir bien haut le drapeau de la liberté. Comment ne pas penser à  Viva Zapata d’Elia Kazan, et au journaliste américain du film qui se fait le porte-voix du jeune révolutionnaire mexicain ?

Alors où est le problème ? Pourquoi ce mépris des critiques américains et français ? En les lisant, on croit que The Interview ressemble à la énième histoire de cuite à las Vegas. Quelle injustice ! Certains cerveaux ne seraient-ils pas capables de  »briser l’os pour trouver la substantifique moelle » ? L’humour à la Charlie-Hebdo les rebute donc tant qu’ils ne sont pas capables de lire le message fort de tant de dessins de Cabu ou Wolinski ? Ou bien auraient-ils encore un peu d’indulgence pour les tyrans de gauche ? Au fait, qui a moqué Staline au cinéma ? Personne à ma connaissance. Le régime de Corée du Nord affame 16 millions de personnes, en retient 200.000 dans des camps de concentration qui ont l’atroce particularité de garder enfermés les enfants et les petits-enfants des condamnés. Donc, aucune pitié pour ce régime. Tirez sur le quartier général de Pyongyang, allez voir The Interview, il sortira en France le 28 janvier.

Les juifs doivent rester en France

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juifs france alyah israel

juifs france alyah israel

La marche républicaine du 11 janvier fut une vibrante occasion d’unité nationale, malgré les inévitables tentatives de récupération politique et autre maladresses. Chez moi, cette mobilisation a guéri une vieille blessure personnelle.

Lorsque Mohamed Merah assassina, en mars 2012, des militaires et des écoliers juifs, ainsi que leur professeur, j’habitais Tel Aviv. Je connaissais à la fois l’aumônier catholique des parachutistes de Montauban pris pour cible, le Père Christian Venard, et des franco-israéliens proches des victimes de Toulouse. La communauté française en Israël était submergée d’émotion et de douleur. Peu après le drame, un rassemblement spontané s’organisa à Tel Aviv. Je m’y rendis, mais l’esprit était à la résignation et à la tristesse. Quelques voix chantèrent La Marseillaise, peu nombreuses, étouffées dans le silence. On m’expliqua : « Tu sais, on ne se sent plus en sécurité, cela ne sert plus à rien d’être Français. Les juifs doivent partir, venir en Israël. »

Les juifs doivent partir. Ce cri du cœur me fut pénible. Il ne m’était pas nouveau. Quiconque a vécu en Israël et discuté avec des Français ayant fait leur  alyah (montée en hébreu), leur émigration, s’expose à des discussions qui tiennent en quelques mots : la France est livrée à l’islamisme, à la délinquance, à l’antisémitisme, il n’y a plus d’avenir pour les juifs. En 2014, environ 7 000 Français ont fait leur Alyah. Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, lui-même émigré de Moldavie, a osé se faire pressant, dimanche : « faites votre alyah, il n’y a aucune autre alternative ».

Sans ignorer que l’alyah peut être le fruit d’une décision mûrement réfléchie, notamment pour des motifs spirituels, elle ne saurait constituer la seule issue pour les Français juifs, face aux menaces qui pèsent sur eux. Tout comme des millions de Français se sont levés pour refuser la résignation, notre pays ne peut pas se résigner au sentiment d’abandon que vivent nos compatriotes juifs, et à la fatalité de leur départ.

La France abrite la troisième communauté juive mondiale, après les Etats-Unis et Israël. Elle est l’héritage vivant d’une longue et riche histoire. Elle est jalonnée de figures connues et moins connues, comme celle du Rabbi Salomon de Troyes, dit Rachi, exégète, poète et vigneron, ayant vécu en Champagne au XIe siècle, qui illumine un Moyen Âge dont on ne retient que les discriminations faites aux Juifs.

En août 1744, le roi Louis XV visite Metz, et tombe gravement malade. C’est une dysenterie, que les médecins de la Cour sont incapables de guérir. Les prières se multiplient dans le pays pour le souverain, tout particulier au sein de l’importante communauté juive de Metz. Celle-ci reçoit dans la prière que Louis XV vivra, et dépêche un de ses médecins, Isaïe Cervus Ullmann, qui sauve le roi.

En 1787, par l’Edit de tolérance, Louis XVI accorde l’état civil aux non-catholiques de France, protestants et Juifs. Il charge son ministre Malesherbes d’émanciper durablement ces derniers : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait Protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez Juif. Je vous demande de vous occuper d’eux. » La pleine égalité des droits aux juifs sera octroyée par la Révolution. En 1808, la communauté juive, organisée par Napoléon en consistoire, élabore une prière pour la République, toujours récitée le samedi matin et les jours de fête.

Le XIXe siècle est une période faste pour le judaïsme en France, à tel point que les juifs d’Allemagne forgent la célèbre formule : « Heureux comme Dieu en France ». En 1870, Gambetta accorde la citoyenneté aux juifs d’Algérie. Les victimes des pogroms en Europe orientale affluent à Paris.

Accusés d’incivisme avec l’affaire Dreyfus, les juifs de France font corps avec leur pays. Leur patriotisme pendant la Grande guerre parvient même à émouvoir Charles Maurras, pourfendeur de « l’anti-France juive et protestante ». Le chef de file de l’Action française est bouleversé par la lettre que lui adresse Pierre David, la veille de sa mort au champ d’honneur, en octobre 1915, où il lui explique son attachement à la France : « Une âpre joie se mêlera à mes dernières souffrances physiques et morales, en pensant que je les voue à la défense de la Patrie et à l’enrichissement du patrimoine moral de ma famille. »

Français depuis des siècles, les juifs ont prouvé qu’ils le sont également « par le sang versé », comme on le dit dans la Légion étrangère. Ils le sont enfin par communauté d’esprit. La France s’est forgée dans une culture judéo-chrétienne. C’est dans le Paris catholique que le peintre Marc Chagall a l’idée, pour dénoncer les persécutions nazies, de peindre en 1938 un Christ en croix revêtu du châle de prière juif, La Crucifixion blanche. C’est l’historien français Jules Isaac qui achève de convaincre le pape Jean XXIII de faire évoluer l’enseignement de l’Eglise catholique à l’égard du judaïsme.

Les juifs sont étroitement associés à la France. Ils en sont l’âme, la conscience. Le pays qui les a émancipés doit continuer à leur assurer un avenir. La France est un diamant aux mille facettes. Si les Juifs la quittent, elle perd une de ses facettes. Comme tant de pays européens, vidés de leurs foyers juifs par l’histoire, amputés d’une partie de leur culture et de leur identité.

Français « gentils » ou juifs, nous sommes dans la même barque. Ce pays est nôtre. « Moi, je n’ai pas d’Israël », déplore le personnage houllebecquien de Soumission. A l’heure où le multiculturalisme vole en éclats, la République serait bien inspirée de se rappeler des mots de Clermont-Tonnerre, en 1789 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Car ce sont mes compatriotes comme les autres.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00692901_000053.

Intégration, échec scolaire, sécession : il est temps d’inverser le discours

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Une partie significative de notre population scolaire vient de se manifester agressivement. Elle nous fait savoir qu’elle se sent étrangère et même hostile à la société dans laquelle elle vit, à sa culture et à son école.

Cette sécession verbale risque de se durcir et de déboucher un jour prochain sur des actes de guerre civile.

Ces jeunes qui refusent de s’intégrer à notre culture voient dans le changement de culture qu’on exige d’eux une perte de leur identité originelle, et le vivent comme un reniement.

C’est d’ailleurs ce même sentiment angoissant de dissolution de l’identité dans la modernité mondialisée, qui explique l’extension de l’islamisme terroriste à l’échelle mondiale.

En ce qui concerne les jeunes de France qui refusent le difficile effort d’acculturation, ce refus se paie le plus souvent par l’échec scolaire, puis professionnel, et donc sociétal. Leur non-inclusion n’est pas une exclusion par le pays d’accueil.

Notre mauvaise conscience, qui s’exprime notamment par la dénonciation litanique de « l’islamophobie », n’est pas seulement une inversion de la cause et de l’effet : elle aggrave leur blocage et leur mal-être en les poussant à s’enfermer dans la victimisation agressive.

Les voilà donc dans l’impasse. Le sentiment d’impuissance décuple la tentation juvénile de la toute-puissance par la mort, celle qu’on donne et celle à laquelle on aspire.

Pour aider ces jeunes à sortir de leur impasse, que devons-nous leur dire ?

Nous devons leur dire avec fermeté que leur échec vient d’abord de leur rejet de notre école, de notre culture et de notre société. Que c’est à eux de faire le travail d’acculturation, d’intégration à leur pays d’accueil, un travail qui commence à l’école.

Le pays pourra alors les y aider par son école.

Il nous faut donc inverser notre discours sur les causes et les effets, poser sans inhibition les impératifs démocratiques de l’intégration à la France, et inventer une école qui permette à ses différents publics de réussir, s’ils s’y emploient.

J’ai deux Zemmour

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eric zemmour homophobie

eric zemmour homophobie

Fin novembre, j’étais vent debout contre Éric, qui avait osé s’en prendre à la Rome éternelle en la sacrée personne de François. Fin décembre, j’ai été sidéré par la campagne de haine anti-Goldstein dont il a fait l’objet à propos de rien du tout, et avec six semaines de retard. Dans l’intervalle, j’ai quand même trouvé le temps de m’intéresser à l’UMP, à Godard et à l’homophobie, la vraie.

Joyeux Nouvel An chinois à tous !

 

Zemmour l’hérésiarque

 

Samedi 29 novembre/Moi qui suis plutôt client d’ordinaire, je n’ai guère apprécié la façon dont l’ami Zemmour a remis à sa place le père François après son discours de Strasbourg. Un Gros-Jean agnostique qui en remontre à son pape, on aura tout vu ! Je me suis ouvert à lui de ce désaccord,  et il n’en a pas semblé traumatisé : « C’est “Touche pas à mon pape” », a-t-il simplement commenté avec un bon sourire – et ça me paraît un excellent résumé.

Non seulement, à mes yeux, Éric est sorti là de son domaine de compétence mais, de son propre aveu, il l’a fait avec une certaine légèreté : sur la foi ( ?) d’extraits sélectionnés par Le Monde. Autant dire que, contrairement à son habitude, il n’aura guère réfléchi avant de foncer. C’est particulièrement périlleux lorsqu’on s’aventure sur un terrain qui n’est pas le sien…

Dès le lendemain de l’allocution de François, Zemmour fulminait sur RTL une sacrée bulle contre ce pape « postchrétien ». C’est que du haut de son ULM post-positiviste, voyez-vous, le gars Éric mélange un peu tout, immanence et transcendance, politique et religion – et surtout, en l’occurrence, catholicisme et christianisme.[access capability= »lire_inedits »]

Or s’il est vrai, hélas, que depuis mille ans déjà il y a des chrétiens non catholiques, l’inverse est carrément absurde. Peut-on faire partie du contenu et pas du contenant ? Et si oui, à quoi bon ??

Prétendre, à l’instar de Maurras, conserver l’eau du bain catholique en jetant le bébé Jésus, ça n’a pas le sens commun ! On ne sépare pas impunément la lettre de l’esprit, surtout en matière de spiritualité.

Avec la condamnation de l’Action française par Pie XI en 1926, le « vieux Maître » en avait fait lui-même l’expérience, d’autant plus amère que vaine. Rien qu’en prenant ses distances avec des écrits anti-chrétiens de jeunesse parfois borderline, il aurait non seulement pu mais dû éviter ce « suicide théorique ». Mais non ! Il a fallu qu’il s’arrête…

Raideur irresponsable de la part d’un dirigeant politique, et plus encore de la part de Maurras, qui avait déjà eu un avertissement quinze ans auparavant.

L’anecdote vaut son pesant d’hosties consacrées ! Au tout début du siècle, Charles avait été très pote avec Marc Sangnier, fondateur du Sillon. Et puis ce mouvement catho social avait viré crétin-démocrate, au point d’être condamné par saint Pie X, en 1910, et en termes définitifs : « Le Sillon convoie la Révolution, l’œil fixé sur une chimère. » Pour se venger, dit-on, certain ex-sillonistes auraient alors entrepris, avec d’autres, de dénoncer auprès du Saint-Siège Maurras et son panthéisme rampant.

Certes Pie X, dans sa grande sagesse, se refusa à condamner les errements métaphysiques du jeune Charles, classant l’affaire d’une formule casuistique comme j’aime : « Damnabilis, sed non damnandus » (« C’est condamnable, mais ça ne doit pas être condamné »).

Mais ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est jugé par un saint de cette trempe, et son successeur, XIe du nom, n’aura pas de ces subtilités. Bref, il faudra attendre treize ans pour que l’excellent Pie XII lève la sanction, mais un peu tard : en 1939, dans les rumeurs de guerre et, déjà, le fourbissement des armes…

C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses ! L’Action française ne s’est jamais relevée de cette condamnation, sans que pour autant l’Église en soit sortie grandie. Alors, ne me dites pas que ça va recommencer ! Si une fois encore le fossé devait se creuser entre le trône et l’autel – c’est-à-dire entre Éric et François –, ce ne serait bon que pour les méchants ! 

Le Rassemblement Pour Rien

Lundi 1er décembre/Au lendemain de la victoire pyrrhusoïdale de Sarkozy à la primaire de l’UMP, qu’entends-je sur France Info ? « Le parti envisage de changer de nom, et pour l’instant c’est Le Rassemblement qui tient la corde. » Sérieux ? Ce serait trop beau…

Il se trouvera quand même bien, là-bas, quelqu’un pour faire valoir à qui de droit les abîmes de vacuité intellectuelle que cette appellation laisse entrevoir. Quoi qu’il en soit, pas d’affolement : on sera fixé ces jours-ci sur le nouveau nom du parti de Sarkozy et de ses meilleurs ennemis.

Vous me direz, non sans raison : l’Union pour un Mouvement Populaire, ça voulait déjà pas dire grand-chose… Pourquoi UMP plutôt que MUP ? Faut-il s’unir pour créer un mouvement, ou créer un mouvement pour s’unir ? Et accessoirement, que vient faire le peuple dans cette galère ?

Quoi qu’il en soit, ça a dégénéré en bataille de chiffonniers sur fond de byg scandal, à tel point que le boss veut repeindre la façade de la boutique. Est-ce une raison pour l’appeler « Boutique » ?

Du temps de De Gaulle, ou même encore de Chirac, on se donnait au moins la peine de préciser l’objet social de son mouvement. Rassembler « le peuple français », fort bien ; se rassembler « pour la République », passe encore… Mais un Rassemblement juste comme ça, au nom de rien, c’est plus fort que de jouer au bouchon ! Et pourquoi pas L’Attroupement, tant qu’on y est ?

Passons sur ce que ce que ça révèle du débat politique français, en état de mort cérébrale ; on s’en doutait déjà un peu. Ce qui me met en joie, dans cette affaire, c’est qu’une fois de plus Jalons avait vu juste ! Au mitan des 80’s, l’aile chiraquienne de notre mouvement ne s’appelait-elle pas déjà le Rassemblement Pour Rien (en abrégé, RaPouRi ) ? Et c’est Alain Duhamel le politologue ?

 

Le Masque et la plume 

Samedi 6 décembre/ Bertrand de Saint Vincent, vous connaissez ? Sinon, vous avez grand tort ; la plume de ce chroniqueur-là est d’or.

Avec lui, fini les bios-pavés d’un kilo… Ce matin, dans son billet du Figaro, il survole en deux feuillets quatre-vingt-quatre ans de Godard et, miracle, il y a l’essentiel.

Contrairement à ce qu’un vain peuple pense, un bon écrivain ne se doit pas d’être romancier ; seulement poète, peintre et musicien. Et même s’il a des opinions, voire des idées, il doit savoir se contenter de les esquisser… Une formule, une tournure, une simple virgule peuvent faire plus que tous les Stabilo Boss.

Ici par exemple, en quelques paragraphes, Bertrand nous conte son Jean-Luc, le peint, l’ « arrange » même à sa façon (Variations sur un thème godardien).

À dire vrai, je ne partage guère son enthousiasme apparent pour la Nouvelle Vague ; dans le genre sixties, je préfère le twist. De la bande des Cahiers, j’ai surtout retenu la morgue juvénile, des tics vite désuets, et les progrès qu’ils ont faits en s’en débarrassant. Qu’importe ! Grâce à Bertrand, j’entrevois au moins ce que j’ai pu rater.

Tout est dans la manière. Comme disait Jules Renard, « l’idée n’est rien ; sans la phrase, je vais me coucher ». Celles de BSV sont aériennes et denses, à faire rougir le bandeau d’un Goncourt.

Godard, note-t-il, « c’est le pape des années 60 (…). On le suit à la trace, lui a perdu la sienne ». Et quand enfin, après sa crise de maoïte aigüe, il revient vers le cinéma, ce n’est plus le même homme. « Il a perdu cette manière triste, désinvolte, de se moquer du monde. Ses prétentions l’encombrent. » Honneurs, prix, décorations : désormais, le King dédaigne tout, non sans esprit parfois. Ainsi quand il refuse l’ordre du Mérite : « Je n’ai d’ordre à recevoir de personne ! »

 

Bref, un sacré personnage, et le parcours qui va avec. « C’est à n’y rien comprendre. C’est du Godard », conclut joliment Saint Vincent. Jaloux, moi ? Jamais ! Plutôt l’éliminer…

 

 

Homophobie : deux ans ça suffit !

Mercredi 17 décembre, 4 h/ On se détend comme on peut. Pour certains c’est Youpomm, le site hot où « tous les fruitasmes se réalisent ». Moi, blasé comme je suis, j’ai décidé de m’accorder plutôt une pause dans mon travail en regardant en replay un doc sociétal de France 2.

 

L’« enquête » s’appelait Homos, la haine – et dès que je l’ai vue j’ai su que c’était elle ! Elle qui allait me dire ce qu’il fallait penser de la recrudescence de l’homophobie, liée non pas à la loi Taubira mais exclusivement à ses opposants… Elle qui m’expliquerait même peut-être par quelle sorte de Selbsthass j’avais pu devenir, comme lu sur un blog anonyme[1 Plutôt hostile.], un bi biphobe.

Eh bien, devinez quoi ? Ce docu-fiction m’a tellement plu qu’oubliant ma pause, j’ai pris des notes pour vous. Qu’est-ce qu’on dit ?

L’auteur, Philippe Besson, accessoirement écrivain, n’est jamais décevant dans ses engagements « citoyens ». En l’occurrence, il avait bien voulu confier en exclu à L’Obs l’objet de son entreprise : « Montrer à quel point les Manifs pour tous, ces défilés de petits Zemmour de 7 à 77 ans, avaient libéré la parole homophobe. »

Autrement dit, ce doc est un C.Q.F.D. Pour Philippe et son co-enquêteur, l’affaire est pliée d’avance : l’unique responsable de l’homophobie, « ce mal qui ronge les sociétés contemporaines »[2. Ah bon, c’est si récent que ça ?], c’est la contestation du « mariage-pour-tous ». Si tout le monde avait été pour, on n’en serait pas là…

Le hic, c’est que les témoins interviewés pour l’occasion racontent exactement le contraire. Les discriminations, bien réelles, dont ils ont fait l’objet n’ont rien à voir avec les manifs incriminées, ne serait-ce que pour des raisons d’antériorité. Les jeunes Amina, Samuel et Emmanuelle ont été rejetés par des parents tradis, des « trois religions du Livre » comme on dit improprement. Quant aux « seniors », comme on dit poliment (Irène, Jean-Pierre et Martine), ce sont leurs patrons et collègues de travail qui leur ont pourri la vie.

Le cas le plus grave, c’est sans discussion celui de Bruno, sauvagement agressé, sodomisé avec une branche de taille adéquate et laissé pour mort dans un parc de Vitry-sur-Seine. À coup sûr, si ses quatre assaillants avaient porté des t-shirts rose et bleu, nos détectives n’auraient pas manqué de le signaler dans leur rapport – quitte à balancer les photos, les identités, les C.V. et, le cas échéant, quelques ragots croustillants.

Pas de chance ! Les faits remontent à 2006 et les coupables, condamnés depuis à vingt ans de taule pour tentative de meurtre, étaient des jeunes de banlieue normaux, tout juste désœuvrés. D’où l’idée, pour se distraire, de jouer à Orange mécanique avec un « pédé ». Mais à quoi bon ennuyer le téléspectateur avec de tels détails, n’est-ce pas, Philippe ?

Dans un genre plus léger, voire carrément grotesque, on a droit aussi au témoignage d’un des acteurs vedettes de Plus belle la vie : « Thomas » dans la série, Laurent dans la vie, et gay assumé dans les deux, avec une pointe de militance qui fait chanter l’ensemble.

De quoi se plaint-il, celui-là ? C’est bien simple : sa vie est un enfer ! Non seulement il doit essuyer parfois des insultes dans la rue mais surtout, se plaint-il, « on ne me propose plus que des rôles de gay ! ». Terrible discrimination en vérité – dont se contenteraient pourtant volontiers des milliers de comédiens au chômage, même pas forcément gays. Mais surtout, quel rapport avec la choucroute (de Barjot) ? Que l’on sache, les producteurs de télé et de cinéma n’étaient pas en première ligne dans le combat contre la loi Taubira…

Allez, remets-toi, Lolo ! Si pour l’instant on te cantonne dans des rôles de ce « genre », c’est que tu y excelles… Dis-toi que c’est la rançon du succès ! Regarde Clint Eastwood : il a eu le même problème, en début de carrière, avec ses rôles de cow-boy impitoyable à cigarillo.

S’il s’en est sorti, y a pas de raison que tu n’y arrives pas aussi… Pas forcément à faire le cow-boy, mais pourquoi pas un tenancier de saloon avec tablier, moustache et raie gominée ? Le même rôle que dans PBLV mais en moins gay, ça t’irait pour commencer ? En Bulgarie, en ce moment, on tourne d’excellents westerns…

Au total, j’ai rarement vu un documentaire aussi spectaculairement autophage, où chacun des intervenants vient démentir un peu plus la thèse qu’ils sont censés illustrer.

De deux choses l’une : soit l’auteur ne s’est rendu compte de rien, auquel cas il ne fait pas semblant d’être con ; soit c’est nous qu’il prend pour des cons. À lire les critiques enthousiastes qui ont salué cette pignolade, du Monstre à l’Os en passant par Télékrishna, je penche pour la deuxième hypothèse.

 

Z le maudit

Samedi 20 décembre/Depuis trop longtemps déjà ce Golem de Zemmour, qu’on n’avait pas vu grandir, salope le débat démocratique français en faisant son Cohn-Bendit à l’envers, c’est à dire subversif.

La goutte d’eau qui a mis le feu au vase, c’est le succès public de son dernier essai, à égalité avec une Trierweiler pourtant plus croustillante. Lorsqu’un « ennemi du peuple » commence ainsi à être en phase avec lui, plus question de débattre : il faut l’abattre ! C’est aussi ça, la France : on cause très librement de tout entre gens de qualité partageant les mêmes « fondamentaux » ; les autres, on les fait taire.

Le prétexte, pour Zemmour, ce fut donc cette interview donnée fin octobre à un quotidien italien. Un mois et demi plus tard – le temps de se faire traduire l’ensemble et d’y ajouter, pour faire joli, le mot « déportation » – l’ami Gianluca Melenchoni sonnait le tocsin sur son blog !

Au début, l’indignation hesselienne a bien pris – jusqu’au licenciement du Zemmour par iTélé… Ensuite, un certain malaise s’est installé dans le camp du Progrès, disons entre partisans de Saint-Just et lecteurs de Voltaire.

Jean-Luc lui-même a eu le culot de dénoncer publiquement les conséquences de sa propre manipulation ! À son instar, diverses personnalités « antifascistes » incontestables ont finalement demandé la grâce pour Zemmour – moins pour des raisons de principe que de tactique. La victimisation de ce criminel de la pensée ne risquait-elle point d’être contre-productive ?

Trop tard pour y songer, hélas ; le mal était fait… C’est dans l’œuf qu’il faut écraser la Bête Immonde ! On tâchera d’y penser la prochaine fois. [/access]

*Photo : Hannah.

Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd

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charlie hebdo benoit xvi islam

charlie hebdo benoit xvi islam

Après la colère, l’espoir. Espoir que, comme il arrive souvent, le diable puisse porter pierre et que l’atroce carnage commis par trois islamistes les 7 et 9 janvier permette au moins de faire exploser le conglomérat d’aveuglements, de naïvetés, de lâchetés et d’impuissances qui a permis à cette barbarie de survenir sur notre sol. Près de deux semaines après ces tragiques attentats, cet espoir est, pour l’instant, cruellement battu en brèche. Comme si ce massacre avait produit une sidération telle, qu’au lieu de constituer un choc cathartique qui oblige à se remettre en cause pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, elle enfermait nos “élites” dans la répétition mécanique des mêmes clichés inopérants qu’elle dresse depuis des décennies, vainement, en dérisoire barrage contre l’irruption du réel. Comme si un mélange de paresse, de confort, de sclérose et de malhonnêteté intellectuels les rendait incapables, face à un monde qui change, et cruellement, à toute allure, d’intégrer ces changements pour cesser de débiter les mêmes banalités mensongères.

Symbole de la confusion où cette affaire a plongé nos dirigeants : le 9 janvier, alors que le pays tout entier rendait hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo qui, malgré attentats et menaces, avaient continué à revendiquer leur liberté de caricaturer Mahomet, François Hollande, appelait à « refuser les surenchères, les stigmatisations, les caricatures ». Et, dans les colonnes des journaux comme sur les réseaux sociaux, on ne comptait plus ceux, qui tout en érigeant la liberté d’expression en valeur suprême, réclamaient qu’on fasse taire Zemmour ou Houellebecq, accusés de jeter de l’huile sur le feu…

Si l’on en croit la tonalité dominante du discours politico-médiatique, il serait surtout urgent de ne rien changer. Pourquoi il ne faut rien changer – c’est même, explicitement, le titre de l’éditorial de l’hebdomadaire La Vie : « Non, il ne faut rien changer, y écrit Jean-Pierre Denis, car il ne faut rien céder au terrorisme. Ne pas lui offrir la victoire qu’il attend, l’emprise qu’il s’efforce d’opérer sur notre vie privée et publique. » Comme si l’implantation sur le sol français d’un islamisme radical, qui travaille nos cités et nos banlieues à l’instigation de puissances moyen-orientales avec lesquelles nos dirigeants entretiennent les meilleurs rapports (et dont certains représentants défilaient avec eux à Paris, le 11 janvier, en une monstrueuse hypocrisie), comme si le nombre croissant parmi nous de “Français de papier”, qui se sentent en guerre contre le pays dont ils ont la nationalité (cette nationalité française qui n’empêchait pas Amedy Coulibaly de dire « chez nous » en parlant des pays du Moyen-Orient), comme si l’attrait de milliers de jeunes Français pour le djihadisme, comme si les cris et les tweets de joie qui ont célébré le massacre de Charlie Hebdo dans certains quartiers de nos villes, comme si tout cela était une fatalité inexplicable, une monstrueuse malchance contre laquelle il n’y aurait rien d’autre à faire que d’attendre que ça passe… Ou, plus absurde encore, comme si la réaffirmation des vieilles recettes politiques impuissantes à conjurer cette situation – et pour cause, ce sont elles qui l’ont créée – était un rempart aux dangers qu’elle engendre.

Hormis des discours s’arc-boutant sur les “valeurs de la République” – formule creuse qui sert de paravent, depuis toujours, à toutes les impuissances –, des invocations solennelles à la laïcité, des incantations rituelles à “refuser les amalgames” et un redoublement de ce discours antiraciste dont on sait qu’il n’a eu d’autre utilité historique, depuis près de quarante ans, que d’empêcher de regarder en face le phénomène migratoire, on n’aura, depuis dix jours, pas entendu grand-chose de neuf. Beaucoup se sont même employés à démontrer jusqu’au pathétique leur risible décalage avec le monde réel : pour dissuader les vocations de terroristes, Daniel Cohn-Bendit propose « un New-deal dans les quartiers », soit la poursuite et l’amplification de cette désastreuse politique de la Ville, qui a prétendu acheter la paix sociale en déversant des milliards d’euros sur les cités – avec les résultats que l’on sait ; Clémentine Autain, elle, se disait persuadée, le 11 janvier, de défiler « contre les atteintes envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » – sans doute sa radio, en panne, l’avait-elle empêché de prendre connaissance des tueries survenues quelques jours plus tôt. Plus grave, notre ministre des Affaires étrangères lui-même, Laurent Fabius, alors que les mares de sang de Charlie étaient encore fraîches, proposait de bannir le mot “islamiste” du vocabulaire, comme une inconvenance dont se refusent à discuter les gens de bonne éducation…

Seule concession à cet immobilisme mental : sous des modes différents, presque personne n’ose s’opposer à l’idée que la priorité des priorités serait d’augmenter l’arsenal sécuritaire, tellement l’habitude est ancrée en France de lutter contre les conséquences plutôt que de s’attaquer aux causes, certains allant jusqu’à réclamer un Patriot Act à la française, inspiré de cette loi d’exception qui a permis aux Etats-Unis de mettre entre parenthèses l’Etat de droit chaque fois qu’ils estiment le terrorisme en cause. Ainsi, selon toute vraisemblance, la seule conséquence concrète du drame qui a frappé la France la semaine dernière sera un recul des libertés au nom de la sécurité – les dessinateurs de Charlie apprécieront d’être morts pour cela.

Alors, contre cette sclérose politico-médiatique qui voudrait nous imposer un immobilisme mortifère face à un ennemi toujours en mouvement, contre ce conservatisme qui préfère continuer à rouler droit vers le mur plutôt que d’avoir à reconnaître qu’il fait fausse route, il est urgent, au contraire, de dire avec force tout ce qui doit changer, et vite. Mais pour cela, il y a un préalable : soulever l’incroyable couvercle de plomb que les conservateurs de droite et de gauche ont posé, depuis des décennies, sur toute tentative de débat intellectuel.

Avant toute chose, il faut déclarer la guerre, non seulement au terrorisme, mais aussi à son complice, ce terrorisme intellectuel qui veut réduire au silence ceux qui veulent nous avertir des dangers – accusés avec mépris d’être des Cassandre, l’inculture contemporaine ayant oublié que la double malédiction de Cassandre fut de pouvoir prédire l’avenir, et de n’être jamais crue. Il faut que cesse cette insupportable hypocrisie voulant que sous le vocable de “liberté d’expression”, on ne défende que la liberté de ceux qui l’exercent dans un sens admis par ces “élites” irresponsables, que dans la même phrase on puisse célébrer la liberté de parole de Charlie et réclamer le licenciement de Zemmour.

Il faut que l’on accepte enfin, sans tabous, d’ouvrir tous les débats soulevés par les événements de ces derniers jours. Il faut que l’on puisse débattre, sans invective et sans exclusive, sans accusations infamantes de racisme et de xénophobie, de la part de responsabilité que les politiques migratoires des quarante dernières années ont dans la situation explosive que nous vivons – et que ceux qui pensent que cette part est inexistante, ils la réfutent, rationnellement, par des arguments posés et non par des tentatives de lynchage médiatique.

Il faut que l’on puisse parler de l’islamisme sans se trouver montré du doigt, accusé de perpétrer les pires amalgames et suspecté de vouloir jeter de l’huile sur le feu. Il faut que l’on puisse débattre sereinement, sans devoir risquer d’être taxé d’islamophobie, et avec les musulmans eux-mêmes, des passerelles existant islam et islamisme. Les porte-paroles de la communauté musulmane ne pourront pas se contenter de répéter indéfiniment que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam, comme si le fait que les barbares qui tuent, en France, au Nigeria, au Pakistan, en Irak ou en Syrie, ne se réclamaient de l’islam que par un malencontreux hasard, une sorte de malentendu planétaire contre lequel il n’y aurait rien à faire. La question du rapport de l’islam avec la violence doit être posée, comme Benoît XVI a tenté de le faire avec courage à Ratisbonne, et nous n’avons pas le droit de laisser nos compatriotes musulmans qui rejettent avec sincérité la violence s’enfermer à cet égard dans un déni confortable et inopérant.

Il faut que nous-mêmes nous remettions en cause sur ce que nous prétendons défendre. Pouvons-nous réellement prétendre nous opposer à l’islamisme et à ses valeurs de mort en canonisant “l’esprit Charlie”, en faisant de ce nihilisme ricanant, qui ne reconnaît rien comme sacré ni même comme respectable, qui dénie toute transcendance, mais aussi toute grandeur humaine, au profit d’un impératif catégorique de la rigolade et de la jouissance, l’essence même de l’esprit français ? « Nous sommes Charlie », entend-on partout depuis dix jours. En réalité, nous étions déjà Charlie depuis longtemps, tant cet esprit de dérision systématique avait pénétré en profondeur la société française depuis des lustres, par le canal de ses “élites médiatiques”. Autant il était indispensable de rendre hommage aux victimes tombées sous les balles des islamistes, autant il était juste et nécessaire s’incliner devant le courage de ceux qui, au risque de leurs vies, ont refusé de se coucher devant les menaces des barbares, autant il serait suicidaire de faire des dessinateurs de Charlie des guides spirituels, tant l’esprit qui les anime est bien loin de poser les bases de ce “vivre-ensemble” que nous prétendons rechercher. Le pathétique hommage de Luz à Charb, englué dans cet esprit de provocation gratuite et dans un puéril “tous des cons sauf nous”, montre bien à quel point nous aurions tort de continuer à laisser croire au monde que cet “esprit Charlie” incarne en quoi que ce soit la France, comme malheureusement les foules nigérianes ont semblé le croire. Quand l’esprit de dérision n’est plus la soupape de sécurité qu’il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu’il en devient le principe même, la civilisation s’éloigne au profit de l’anarchie, mère de la barbarie. Comme le disait Régis Debray dans une récente interview à La Croix, « la fraternité, c’est la reconnaissance d’une paternité symbolique. On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n’y a pas de fraternité sans sacralité. » 

Il faudra, de toute évidence, rebâtir dans son ensemble l’édifice de l’éducation, tant le processus de déconstruction généralisée qui est à l’œuvre dans l’Education nationale, comme l’a si bien montré François-Xavier Bellamy dans son livre Les Déshérités, est de toute évidence impropre à engendrer le civisme et à réussir l’intégration. Au lieu de perpétuer le roman national, l’école s’est laissé peu à peu gagner par le discours ambiant d’autoflagellation masochiste, et préfère enseigner aux enfants à douter du pays dans lequel ils grandissent qu’à vouloir le servir.

Mais il faudra aller plus loin encore, et remettre en cause notre sacro-sainte laïcité. Car cette laïcité républicaine que l’on présente aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’islamisme, c’est aussi en son nom que l’on a transformé la France en un vaste désert spirituel, où la religion, pourvu du moins qu’elle soit chrétienne, est exclue du débat public, où toute conviction fondée sur la foi est disqualifiée d’emblée, où celle-ci est repoussée avec agressivité dans la sphère privée comme pour mieux l’étouffer (que cette offensive islamiste intervienne si peu de temps après l’offensive des “libre-penseur” contre les crèches de Noël est à cet égard éminemment symbolique), où l’identité chrétienne de notre pays est niée contre toute évidence… La nature ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a créé un formidable appel d’air pour des formes dévoyées d’absolu – la multiplication, au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad, en est un effroyable signal. Eric Voegelin a mis en lumière le rôle de « l’illettrisme spirituel » comme condition nécessaire au triomphe du nazisme en Allemagne : aujourd’hui ce même illettrisme spirituel constitue en France un terreau de choix pour le développement de l’islamo-nazisme.

Ou bien, nous pouvons effectivement préférer un stoïcisme de pacotille et ne rien changer. Mais nous n’aurons plus alors le loisir de pleurer si des drames comme la tuerie de Charlie ou le massacre antisémite de Vincennes se répètent et se multiplient, nous n’aurons que le droit de rougir de honte.

*Photo : DAMIEN LEPRETRE/SIPA. 00701527_000003.

Charlie Hebdo : le droit au blasphème est sacré

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charlie hebdo religion liberte

charlie hebdo religion liberte

Le lendemain de la parution du désormais historique numéro de Charlie Hebdo, allumant la radio le matin, j’eu la surprise d’entendre deux  voix connues. À l’occasion du voyage du Pape aux Philippines, deux Français volontaires racontaient comment ils préparaient son arrivée, en visite chez les «enfants des  trottoirs de Manille ». Le surlendemain, j’ai reçu par e-mail une photo de cette rencontre et je me suis amusé à chercher dans la petite foule, les visages de mes neveux et de leurs trois enfants. Fleur et Mathieu tous deux brillants sujets se sont rencontrés à l’École Polytechnique. Après leurs études, chacun a commencé une carrière confortable et pleine d’avenir dans des grands groupes français. Trois enfants sont venus leur apporter la vie familiale qu’ils souhaitaient. Catholiques fervents, la trentaine juste passée, ils ont pensé qu’il fallait s’occuper des autres, et sacrifiant quelque chose, donner à leur foi un contenu concret. Brûlant leurs vaisseaux, ils s’en sont remis à une ONG humanitaire qui leur a assigné une destination. Ce fut Manille, pour s’y occuper des enfants des rues. Et pour vivre aussi dans une baraque brinquebalante sans eau chaude et sans aucun confort. Pour avoir des difficultés à scolariser leurs enfants, lesquels en ont profité pour attraper la dengue. En s’engageant à ne pas rentrer en France avant deux ans, même pour des vacances, celles-ci n’étant pas du tout prévues au programme. Le tout pour 800 euros par mois, ce qui permet à ces expatriés de faire l’expérience des conditions de vie locale.

« Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse » disait Pierre Desproges. Je fais personnellement partie de ces athées radicaux pour qui la question de l’existence de Dieu est parfaitement oiseuse. Il n’existe pas, point. J’ajoute, que pour moi, la foi dans le surnaturel est absurde, et elle me dérange. Enfin, je me méfie des religions organisées comme de la peste. Cela étant dit, je respecte les croyants et pas seulement parce qu’ils sont les plus nombreux. Mais à la condition de la réciproque et qu’ils ne viennent pas faire du prosélytisme dans l’espace public. Le respect que je réclame, je l’ai toujours eu de la part de mes neveux et d’autres membres de ma famille. Alors même que la trajectoire philosophique et politique du mouton rouge n’a pas toujours dû être facile à assumer. Je ne serais pas surpris aussi d’avoir bénéficié sans le savoir de demandes d’intercession dans des prières. Mais d’interpellation sur mes choix, jamais.

Alors, on peut discuter de la volonté de ceux qui veulent s’occuper des autres. Prétendre que c’est une façon d’essayer de gagner son paradis. Mais il est difficile de ne pas être impressionné par cet engagement à la fois pacifique et utile. De le respecter, voire de le saluer, et peut-être d’éviter, d’injurier grossièrement leur foi.

Je n’ai pas obtempéré à la sommation d’être Charlie. Mon camarade Jérôme Leroy a bien décrit nos sentiments contradictoires. J’ai été particulièrement sensible à l’agression dont notre pays a été l’objet. L’élan national et patriotique (qui relève chez moi du démarrage au quart de tour), m’a ému et j’ai été bouleversé par la cérémonie de la préfecture où l’on a rendu les honneurs aux trois policiers tués, une descendante d’esclaves, et deux descendants d’immigrés, Français morts en service commandé. J’ai trouvé que ça avait du sens et noté que pour une fois François Hollande avait été à la hauteur.

Mais ceux qui ne l’ont pas été, ce sont ceux qui ont confectionné le fameux numéro de Charlie Hebdo, journal laïc, obligatoire, mais pas gratuit. L’organe central de la nouvelle foi « le Charlisme ».

Car le problème est bien là. Au-delà du chagrin de l’assassinat des chers Wolinski (qui avait accepté la Légion d’honneur et la portait) et Cabu, qui m’ont accompagné depuis l’enfance, au-delà de l’impératif catégorique de la défense de la liberté d’expression, être Charlie, c’était pour moi réaffirmer ce qu’était la République française.

Mais très vite on nous a fait comprendre qu’être Charlie, c’était soutenir la ligne éditoriale de ce journal. Incroyable prétention qui est d’ailleurs montée à la tête de ceux qui ont fabriqué ce numéro historique. Et qui, perdant toute mesure, ont cru bon de faire les malins. Les trois ou quatre millions de personnes qui étaient dans la rue, ils s’en considéraient propriétaires.

La couverture tout d’abord. Je rejoins complètement Elisabeth Lévy. Rien n’est pardonné, rien. Il ne manquerait plus que cela. Ensuite, si le droit au blasphème est évidemment inaliénable, il n’est pas interdit de faire preuve d’intelligence et d’esprit de responsabilité. Était-il nécessaire de reproduire à ce moment-là ce qui à l’évidence est une caricature de Mahomet sous forme de deux bites ? Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine ou deux ? Tenant compte du fait que le bras d’honneur aux Français musulmans dont beaucoup se sont quand même bougé, est le moyen donné aux extrémistes de leur dire : « vous voyez bien, même dans ce moment-là, ils vous crachent à la gueule. ». Personnellement, je ne me suis pas mobilisé pour ça, et je sais quelques amis musulmans qui ont blêmi. J’espère aussi que la mère d’Ahmed Merabet voilée devant le cercueil de son fils dans la cour de la préfecture n’a pas ressenti l’injure.

Sur le contenu ensuite, du même tonneau. Je ne relèverai que deux des saillies misérables. Contre les cathos, évidemment. Car dans ce Charlie-là on bouffe du curé à l’ancienne. Dans un pays en voie de déchristianisation, cela tombe un peu à plat, alors on fait de la surenchère. Un certain Gérard Biard nous dit dans son éditorial : « ce qui nous a le plus fait rire, c’est que les cloches de Notre-Dame ont sonné en notre honneur. » En votre honneur ? Non mais quel culot ! Les cloches de Notre-Dame ont sonné le glas à la mémoire des morts. Pas en votre honneur, Monsieur Biard ou celui de votre journal. Simplement parce que l’église catholique s’est associée au deuil qui frappait tout le pays et a participé à la minute de recueillement. Et l’ensemble de la planète a pu voir cette foule rassemblée sur l’esplanade de Notre-Dame devant un chef-d’œuvre que nous ont donné les catholiques, et entendre ce glas pour un peuple en deuil. J’en ai ressenti un peu de fierté. Pas vous qui concluez, ricanant : « Nous n’acceptons que les cloches de Notre-Dame sonnent en notre honneur que lorsque ce sont les Femens qui les font tinter. » Les Femens maintenant, il ne manquait plus qu’elles. Grotesque groupuscule dirigée par une nazillonne ukrainienne, pratiquant la provocation confortable. Vous êtes en bonne compagnie.

On trouve aussi une caricature de Sœur Emmanuelle. En guise de merci aux cathos qui se sont mobilisés, on s’en prend à une femme décédée à 99 ans, professeur de philosophie qui avait consacré toute sa vie aux plus pauvres. Le genre de personne dont on se dit spontanément que ce serait peut-être bien qu’il y en ait plus. Selon sa décision, avait été publié après sa mort un livre en forme de mémoires posthumes. Où elle racontait ce qu’avaient été ses doutes. À l’époque, le regretté Tignous avait publié un dessin dans lequel il lui faisait dire : « ici-bas je me masturbais, au paradis je vais sucer des queues ». Cela m’avait fait sourire. Le republier précisément aujourd’hui constitue une injure gratuite et grossière qui témoigne bien d’une forme de mépris. « Risu ineptores ineptior nulla est » disait Catulle (rien n’est plus sot qu’un rire sot). Mais, et peut-être à tort, j’ai le sentiment que ce mépris concerne mes neveux qui ont choisi leur sacerdoce en mode sœur Emmanuelle. Je ne partage ni leurs convictions, ni leur engagement mais j’ai pour eux le plus grand respect.

Alors, gens de la nouvelle équipe de Charlie Hebdo, si les libertés de pensée et d’expression doivent être défendues, bec et ongles, si elles doivent avoir le moins de restrictions juridiques possibles, elles ne sont pas incompatibles avec l’exercice de l’intelligence et de la décence. Ce qui vous aurait permis de saisir la portée de l’instant. De ces quelques jours où la tragédie a accouché de quelque chose de si étonnant et peut-être de précieux.

Il y a un temps pour la provocation, la grossièreté et l’humour de fin de banquet. Il y en a aussi parfois pour le respect et la finesse. Vous avez fait votre choix. En toute liberté. La mienne est de dire que sur ce coup-là, vous avez été mauvais.

*Photo : Ray Tang/REX/REX/SIPA. REX40351496_000027.

Droit au blasphème : la possibilité d’une île catholique

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pape francois charlie hebdo blaspheme

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La réaction du Pape François sur les tueries françaises était triplement attendue. On s’attendait à ce qu’il s’exprime sur ce drame, on s’attendait à ce qu’il nous surprenne par sa prose simple et percutante et on s’attendait à la teneur de ses propos.

Concernant le style, les Papimanes  – aussi nombreux que les Papefigues du temps du Benoît XVI – n’ont pas été déçu : « Si M. Gasbarri (responsable des voyages pontificaux, assis à côté du Pape pendant l’interview), qui est un grand ami, dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi! ». La métaphore, à la portée de n’importe quel journaliste, a le mérite de la clarté et nulle explication de texte ne semble nécessaire. Et le Pape de rajouter : « J’ai pris exemple de la limite pour dire qu’en matière de liberté d’expression, il y a des limites, d’où l’exemple choisi de ma mère».

De nombreux catholiques français n’ont pas attendu le style inimitable du souverain pontife pour exprimer le point de vue de la « responsabilité » en matière de liberté d’expression. Elle est devenue le maître mot des e-curés ou autres blogueurs rendus célèbres par ces grandes cousinades en pull en capuche rose et bleu. Leurs billets d’humeur oscillaient avec justesse entre une belle et émouvante compassion envers les victimes et d’autre part, un appel au respect des croyances d’autrui pour apporter la paix. Nos commentateurs en col romain « pleurent ceux qui ne les faisaient pas rire » et déclarent de concert qu’ils « ne sont pas Charlie ». C’est d’ailleurs devenu le mot d’ordre de twittos moins subtils que les blogueurs susnommés et  pour qui la formule souvent remplace la pensée.

Mais que signifient ces réactions ou, pour employer une expression bien trop galvaudée, de quoi sont-elles le nom ? Commençons avec nos twittos imbéciles, qui répètent inlassablement : « Je ne suis pas Charlie ». Bienvenue dans le monde d’un nouveau panurgisme réactionnaire. Ulcérés à juste titre par la guimauve émotionnelle des soi-disant 60 millions « de Charlies » – sensiblerie touchante mais inappropriée à mon sens à l’horreur de ces tueries – ils s’engouffrent comme un seul homme dans la posture réactionnaire, qui devient ici pavlovienne. En se croyant plus malins que leurs compatriotes, voulant affirmer leur singularité revendiquée, ils prennent le parti de la marge, sans comprendre que la réaction pour la réaction n’a aucun sens et surtout qui n’est plus si marginale. Crise d’adolescence tardive pour certains, aussi subversive que le port d’un t-shirt du Che. Tout devient kitsch, insignifiant. Kundera triomphe d’un Muray récupéré à son insu (à ce sujet voir l’excellente saillie d’Alexandre de Vitry dans son article « Muray, moderne contre moderne » dans le Causeur de janvier).

Parlons maintenant, et cela se révèle beaucoup intéressant, de ceux qui formulent un raisonnement qui utilise mais dépasse l’étroitesse du slogan « Je ne suis pas Charlie ». Ils appellent au respect des croyances, à la « responsabilité », nous l’avons dit, et à « ne pas jeter de l’huile sur le feu ». Huile – la caricature du prophète avec la mention « Tout est pardonné », qui attise le feu – les horreurs de ces derniers jours au Pakistan et au Niger. Or, c’est exactement le même vocabulaire qu’utilisent les dignitaires musulmans en France et à travers le monde. Même son de cloche – de muezzin ? – chez Abdallah Zekri, haut responsable du CFCM, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, chez le bien moins modéré Amar Lasfar, Président du l’UOIF (proche des frères musulmans) ou encore de la part de l’instance musulmane égyptienne Dar al-Ifta, qui adresse une « mise en garde » à Charlie Hebdo. Plus inattendu, du moins pour les esprits peu avertis, la règle de la responsabilité sévit consciencieusement du côté de certains médias anglo-saxons. Le 15 janvier, la chaine britannique Skynews censure Caroline Fourest alors qu’elle montrait à l’écran la une de Charlie Hebdo. Si la décision de la chaine est ridicule – car il suffit d’un clic pour découvrir cette une désormais mondialement connue – elle révèle d’une manière criante la puritanisme anglo-saxon qui veille à ne pas heurter ses nombreuses communautés.

Et voici précisément ce qui me gêne dans la réaction de ces nombreux catholiques réfléchis. Ils se trompent de pays.  En appelant à cet esprit de responsabilité qui règne dans les pays anglo-saxons, ils souscrivent au caractère multi-culturel de nos sociétés. Les « accommodements raisonnables » au Canada ou le « politiquement correct » américain (le vrai, pas la formule fourre-tout des zemmouriens de bas étage) constituent les outils d’une société qui reconnaît l’existence de plusieurs communautés et qui veille à ménager leur susceptibilité. Trop peu pour moi ! La France a une longue tradition blasphématrice et je ne vois pas pourquoi la présence de musulmans devrait changer la donne. Les catholiques ont pris le temps de s’y habituer – et Voltaire était bien plus violent (et plus drôle) que les dessinateurs de Charlie – s’y sont fort bien accommodé et parfois ont ri avec leur compatriotes laïcards. Depuis bien longtemps, aucun catholique ne s’offusquait des dessins parfois injurieux de Charlie, et l’ignorance prévalait le plus souvent à l’égard d’un tirage presque anecdotique. Nous autres catholiques ne pouvons jouer les vierges effarouchées, il y a bien longtemps que Charlie ne nous choquait plus. Historiquement, les querelles entre l’Eglise et la République sont apaisées  depuis l’Union sacrée de 1914 et institutionnellement réglées depuis les accords Poincaré-Cerretti de 1924. Comme le chante Sardou dans Les Deux Ecoles, la France vivait sereinement son double héritage: « Fille aînée de l’Eglise et de la Convention ». J’aime cette France pacifique bien que contradictoire, fidèle de la messe ou du bistrot, dévote et libertaire. Par leur histoire, les catholiques français « sont Charlie », qu’ils le veuillent ou non. Et si le slogan est réducteur – les dessinateurs ne constituent pas l’ensemble des victimes – il a le mérite de rappeler une part de notre identité qui a été lâchement assassinée.

De manière plus spéculative, je décèle chez certains catholiques une certaine tentation communautaire. Les manifs pour tous ont révélé la béance philosophique entre plusieurs franges de la société et dans bien des cas, l’absence de dialogue possible. Cette crise de l’ « en-commun » participe de notre crise identitaire française et naturellement, nous nous tournons davantage vers ceux qui nous ressemblent. Banalité sociologique mais j’estime que beaucoup de catholiques en ont assez de cette France moribonde incapable de proposer un socle de valeurs communes fidèle à son histoire. Leurs raisonnements intellectuels font moins appel à leur attachement à l’Occident chrétien qu’à l’universalisme catholique. De là à faire sécession ? C’est absurde de le penser mais il y a des sécessions intérieures, l’envie de prendre le large. Je perçois, malheureusement, la possibilité d’une île.

*Photo : wikipedia.