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Elections grecques : rhétoriciens 1 – banquiers 0

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Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien. Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.

Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.

Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire Le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.

charb grece crise

Arabie Saoudite : notre irremplaçable allié?

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«L’Arabie saoudite est pour nous, monde occidental, un allié irremplaçable » affirme en ouverture l’éditorial du journal suisse Le Temps au lendemain de la mort du roi Abdallah. Il atténue cet axiome d’une série de mais, mais des mais aussi délicats que les doigts d’un démineur sur le nez d’une bombe.

Cette phrase, venant d’un quotidien suisse aussi correct et aussi bien noué que le nœud de cravate d’un banquier, mérite un peu de méditation. Décortiquons-la en commençant par la fin.

1) Si l’Arabie saoudite est un allié irremplaçable, c’est que les droits de l’homme et la démocratie sont, eux, remplaçables. Or c’est toujours au nom des droits de l’homme et de la démocratie que les médias du mainstream moralisateur occidental — au sein desquels Le Temps de Genève pourrait faire figure de mètre étalon — approuvent voire encouragent les interventions des États-Unis et de l’OTAN aux quatre coins du monde. Les républiques corrompues mais plus ou moins laïques du Moyen-Orient sont remplaçables — et du reste remplacées. La théocratie iranienne est hautement remplaçable. L’anarchie afghane est remplaçable (par une anarchie d’importation, soit). Mais le royaume des coupeurs de têtes, des fouetteurs et lapideurs de femmes, ce pays de Cocagne rétrograde où l’on risque gros à affirmer que la terre n’est pas plate, lui, il est… irremplaçable !

Si, donc, l’Arabie féodale, fondamentaliste, misogyne, inégalitaire et violente des Saoud, cette Arabie mère d’Al-Qaïda et de Daech qui finance le terrorisme mondial dans une mesure bien plus massive que n’importe quel autre pays connu, est réellement un allié irremplaçable de l’Occident, c’est que toutes les valeurs dont ce même Occident s’enorgueillit et dont il se sert de brevet pour policer la planète ne sont que du pipeau. De la verroterie pour indigènes. Des effets de prestidigitation. Une recréation de Tartuffe à l’échelle planétaire.

Certes, le constat n’est pas nouveau. Le grand dissident Chomsky le clame dans le désert depuis bientôt un demi-siècle. Alexandre Zinoviev l’avait constaté sitôt qu’il eut posé le pied à l’ouest du rideau de fer et en avait conclu, logiquement, à l’identité de nature des deux régimes qu’il séparait. La propagande russe, iranienne, chinoise ne cesse de le ressasser, c’est même son argument le plus facile contre l’impérialisme occidental. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais… Cela allait sans dire, mais cela va mieux en le disant. Sauf qu’une fois que c’est dit, le voile commode de l’hypocrisie tombe et l’on est obligé de s’avancer à visage découvert.

2) …pour nous, monde occidental… — Que fait-il là, ce nous ? Cette marque d’intégration au système ambiant est lourde de sens lorsqu’on la voit surgir chez des journalistes qui se font d’ordinaire un point d’honneur de rester au-dessus de la mêlée. Ils l’utilisaient surtout dans les moments d’indignation collective : « Nous ne pouvons rester les bras croisés face au massacre en XXX, à l’épuration ethnique chez ZZZ ». Dans les cas où l’intégrité morale du « système » apparaît douteuse — comme elle l’est, nettement, dans le cas du mariage cynique avec l’Arabie —, on préfère prudemment garder ses distances. Ici, on y va cash! Nous sommes associés à des coupeurs de têtes fanatiques ! Et alors ? Ils nous sont irremplaçables…

Ce nous, monde occidental utilisé dans le contexte de la plus profonde compromission morale, politique et même sécuritaire de la classe dirigeante occidentale donne à réfléchir. Il dénote une Gleichschaltung avancée du système politico-médiatique. L’une des plus puissantes anti-utopies qu’ait produites la littérature, la vision que Zamiatine eut dès 1920 de l’essence du totalitarisme, était sobrement intitulée Мы (Nous, en russe, traduit chez Gallimard par Nous autres). Lorsqu’un même « nous » unit la salle de rédaction du Temps à Genève au Bureau Ovale et au Pentagone, c’est qu’on est en train de construire, en face, un eux tout aussi compact et menaçant et que la pensée différenciée laisse la place à une logique de masse. Us and Them (Pink Floyd) sont les pronoms de la guerre. Mais laissons au rédacteur du Temps le bénéfice du doute : peut-être faisait-il de l’ironie ?

3) L’Arabie saoudite, qu’est-ce au fond ? C’est à la fois un irremplaçable bailleur de fonds pour l’Empire occidental, et un véritable phare de l’obscurantisme dans le monde musulman — si j’ose me permettre cet oxymoron. Les mouvements, les idées et les conflits financés par l’Arabie saoudite imprègnent de plus en plus la civilisation de l’islam et contribuent à la dresser contre le reste du monde. Le rédacteur du Temps a raison : « C’est bien l’islamisme qui pose problème, c’est-à-dire une interprétation étriquée de l’islam mise au service de visées politiques. Or, l’alliance conclue entre le salafisme religieux et les wahhabites en est la source première. » Et c’est avec ça que nous demeurons alliés contre vents et marées ? C’est autour de ça que les dirigeants du monde occidental s’agglutinent lorsque l’obscurantiste en chef décède, comme des vassaux sur le catafalque de leur suzerain ?

Dans quel chaudron de sorcière a-t-on bien pu décanter un tel amalgame, sceller une alliance aussi corrosive, où les pays qui ont inventé les droits de l’homme ont englouti leur honneur, leurs valeurs et leur raison d’être ?

L’origine du pacte est connue : le deal pétrole-contre-protection signé en 1945 entre Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur du royaume et père de feu Abdallah. Les motivations américaines sont claires comme de l’eau de roche. Mais s’est-on jamais demandé ce que les Arabes avaient alors en tête et ce qu’ils pensaient de leurs nouveaux alliés ?

L’historien des civilisations, diplomate et conférencier Amaury de Riencourt fut, en février 1947, l’un des premiers Occidentaux admis à Riyad en tant qu’émissaire britannique. La cité archaïque qu’il découvre avec émerveillement semble encore sortir des Mille et Une nuits. Dans ses mémoires, il a laissé un portrait empreint de respect et même d’admiration du premier roi séoudien, qui fut en premier lieu un grand homme de guerre. L’hospitalité d’Ibn Saoud est simple et généreuse, comme ses manières. Sa parole est sacrée. La puissance pétrolière naissante est encore profondément ancrée dans l’existence austère des bédouins. Mais Amaury nous relate en détail un incident cocasse et éloquent. Un soir, il est invité à un banquet donné par le roi pour un groupe d’hommes d’affaires et d’ingénieurs pétroliers américains. En arrivant dans la cour du palais, il découvre un spectacle ahurissant :

« Des hommes s’agitaient comme des Amérindiens se préparant à la guerre : bien qu’ils fussent habillés en Arabes, je reconnus sans peine les patrons américains d’Aramco qui se comportaient comme si on les avait amenés dans le Far West, au campement de Taureau Assis ou de Nuage Rouge (…) Je me souviens que l’un des deux Américains disait à l’autre : « Je crois savoir que nous allons être placés auprès du roi. De quoi va-t-on bien pouvoir parler ? Il n’aime ni l’alcool, ni le tabac, ni la musique. L’autre répondit : « Mais il aime les dames. Parlons donc des femmes ».»

Avec un humour rentré, mais aussi une horreur perceptible, l’agent franco-britannique relate la suite du dîner, une fois les invités d’honneur installés auprès du roi :

«S’étant raclé la gorge, l’un des Américains demanda : « Majesté, j’ai entendu dire que vous aimiez les femmes. » Je risquai un bref regard du côté de l’interprète, qui semblait profondément embarrassé et qui bredouilla n’importe quoi en arabe. L’autre Américain, sentant que le message n’avait pas passé, reformula la question. Face à tant de détermination, l’interprète se résolut, au moins, à résumer la teneur des questions. Le visage du roi se pétrifia. Il n’eut plus aucun échange avec les Américains jusqu’à la fin du dîner. »[1. Amaury de Riencourt, A Child of the Century, Honeyglen, 1996, pp. 137-138.]

En 1945, l’une des sociétés les plus archaïques au monde a conclu un mariage de raison avec la modernité dans sa version la plus impudente et la plus cuistre. Depuis, le ménage a vécu dans un mépris mutuel complet, chaque partie s’efforçant cyniquement de tirer le plus grand avantage possible de l’autre. Soudain bénéficiaires d’un flot d’argent incommensurable, les Saoudiens ont adopté les attributs les plus voyants de la civilisation moderne — technologie et consommation effrénée — tout en conservant sous verre leurs croyances et coutumes, de plus en plus décalées et déracinées au fil du temps. La manne pétrolière a cristallisé cette société dans sa structure féodale et ses croyances et, comme un signe de faveur céleste, sanctifié la dynastie régnante. Tel est donc le tandem initié depuis 1945 : deux ambitions de domination planétaire sous-tendues par la conviction d’une mission divine et opposées par une haine mutuelle irréconciliable.

Les pays d’Europe occidentale auraient pu, auraient dû s’écarter de ce couple satanique à la première occasion et se construire une géopolitique et une stratégie énergétique indépendantes. Avec l’UE, au lieu de réaliser leur souveraineté, ils ont choisi la voie contraire. Ils seront les premiers à faire les frais du divorce sanglant, ou à faire soumission si les maîtres s’entendent à prolonger leur irremplaçable alliance sur le dos de leurs valets.

 *Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001. 

Syriza/Podemos : les faux jumeaux

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podemos syriza tsipras

La Grèce et l’Espagne ont en commun d’avoir souffert des rigueurs de la dictature militaire avant de rejoindre, au cours des années 1980, la Communauté Économique Européenne. À Athènes et Madrid, la crise économique a entraîné un chômage de masse, sur le point de rebattre les cartes de la politique : des partis issus de la gauche radicale sont en passe d’y imposer la renégociation des dettes, une politique keynésienne de relance et le retour de la souveraineté nationale.

Tout semble donc lier indéfectiblement Grèce et Espagne. Jusqu’aux visages de ceux qui incarnent le changement aux yeux de la presse internationale : deux jeunes leaders à peine quadras, le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras et son possible futur homologue espagnol Pablo Iglesias. Sous leur direction, entend-t-on déjà, l’Europe du Sud connaîtra un nouveau printemps des peuples.

Or, malgré les apparences, Syriza et Podemos sont deux mouvements aux histoires, aux structures et aux stratégies opposées. Syriza, dont le nom signifie « coalition radicale de gauche », est une alliance politique dont la forme juridique actuelle ne remonte qu’à juin 2012. Une dizaine de mouvement se sont alors fédérés afin de profiter au mieux du mode de scrutin proportionnel qui désavantage les petites formations.

On l’a vu sur les places d’Athènes, même si elle vient de s’allier avec les cousins grecs de Dupont-Aignan, Syriza est fière de son ancrage à gauche et son triomphe actuel sonne comme une belle revanche sur les années de clandestinité puis d’opposition au bipartisme.

En Espagne, bien au contraire, les chefs de Podemos, refusent toute référence au clivage cadre droite-gauche. Pablo Iglesias le rappelle au cours de chacune de ses interventions, y compris dans le dernier entretien qu’il a accordé à El País. Et Enrique Viaña, professeur d’économie appliquée, n’hésite pas à décrire Podemos comme « un parti dirigé par des ex-marxistes qui organise rapidement la petite bourgeoisie prolétarisée et le prolétariat le plus pauvre » saignés par la crise.

C’est en  agrégeant ces différentes catégories sociales que Podemos a créé la surprise aux élections européennes du printemps 2014. Très logiquement, ce mouvement abhorre les syndicats, les partis politiques traditionnels et toute idée de coalition électorale, désignée en espagnol par la dédaigneuse formule « sopa de siglas » (« soupe de sigles »). À Podemos, on se garde bien de promouvoir l’hégémonie de la classe ouvrière. C’est à ce prix que les Espagnols placent Podemos en tête des sondages, dans la perspective des élections générales de l’automne 2015.

Quoiqu’ils n’aient que quelques années d’écart, Iglesias et Tsipras ont suivi des parcours bien distincts. Le Grec a très tôt été un grand leader étudiant, avant de mener une campagne aux municipales et de se faire élire député, tandis que l’Espagnol ne peut se prévaloir qu’un court passage aux Jeunesses communistes. Pablo Iglesias, l’homme à la queue de cheval est un universitaire seulement influencé par les expériences étatiques des gouvernements les plus à gauche d’Amérique latine. Ceci étant, Podemos n’est inscrit dans aucune instance politique internationale, contrairement à Syriza qui appartient au Parti de la Gauche européenne.

Si l’on voulait trouver un équivalent espagnol à Syriza, c’est plutôt du côté d’Izquierda Unida (IU, « Gauche Unie ») qu’il faudrait tourner le regard. Héritière du Parti communiste espagnol, IU est elle aussi une coalition partisane. Deux jours avant la victoire d’Alexis Tsipras, la vieille garde du parti désignait comme chef de file Alberto Garzón, plus jeune député espagnol. Au plus fort de la crise, IU a intégré l’obligation de renouveler son personnel. Mais le jeune député est efficace, et il tonne déjà. Dès le lendemain des élections grecques, depuis Athènes, où il avait été convié avec toute la gauche radicale européenne, il a très vivement dénoncé la stratégie de cavalier seul que Podemos mène depuis des semaines en refusant toute alliance électorale.

L’année 2015 sera jalonnée de rendez-vous électoraux cruciaux pour la gauche de la gauche européenne. Pour y voir clair, il faut lire Luis Ramiro, universitaire spécialiste de la gauche espagnole : « Podemos ressemble davantage au mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo » qu’à Syriza. Et même si Pablo Iglesias se montre – pour l’instant – bien moins autoritaire que le leader populiste italien, l’établissement de « loyautés personnelles dans les organisations où la charge idéologique est légère » ne peut qu’inquiéter la gauche radicale classique. Non, décidément, Podemos et Syriza n’ont rien des frères jumeaux que l’on nous décrit hâtivement.

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00702571_000010.

La démocratie, «un problème de type grec»

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Pour s’excuser de ne pas venir chercher son prix au festival de Cannes en 2010, Jean-Luc Godard expliqua qu’il avait « un problème de type grec ». Personne n’a jamais vraiment su ce qu’il entendait par là, mais le mot est resté fameux. Aujourd’hui nous avons tous « un problème de type grec ». Car l’arrivée au pouvoir de la gauche syriziste va mettre la politique européenne au pied du mur.

Premier hypothèse, Syriza parvient à remettre en cause un certain nombre de dogmes libéraux qui sont attachés à la politique européenne : le libre-échange intégral et son corollaire la précarisation des salaires, la baisse des investissements publics et la privatisation des services publics, la déflation et la décroissance, la dérégulation financière  et son rejeton la concentration des revenus et des capitaux entre quelques mains… Si Syriza atteint ces objectifs et si on le laisse faire au niveau de la Commission européenne, alors oui, on pourra dire que les dogmes libéraux ne sont pas intrinsèquement liés aux institutions et à la politique européennes.

Deuxième hypothèse, Syriza se voit opposer une fin de non-recevoir par la Commission sur tous les volets de sa politique. On saura alors ce qu’il en est de la souveraineté démocratique et de la capacité d’un peuple à choisir son destin. On entendra sans doute encore Christophe Barbier appeler à mettre la Grèce sous tutelle. Dans cette hypothèse, il sera intéressant d’évaluer le ton employé par la Commission : sera-t-elle conseillère et bienveillante ? Sourde et intransigeante ? Menaçante et humiliante ? On saura ainsi si les institutions qui sont censées nous représenter constituent en fait une instance démocratique, un comité technocratique, ou un imperium autocratique. La question est d’importance.

Troisième hypothèse, Syriza négocie un compromis avec la Commission. En échange du déblocage d’un certain nombre de milliards pour subvenir aux besoins les plus urgents du peuple grec au bord de l’asphyxie, Syriza renonce à contester les dogmes libéraux. On peut déjà entrevoir que cette hypothèse est la plus probable : Syriza a fait savoir qu’il ne veut pas quitter la zone euro (sans dire pourquoi) et donc indique par là qu’il se soumettra de facto à ses principes les plus fondamentaux. Il sera intéressant là aussi de voir jusqu’où Syriza va manger son chapeau et comment ses dirigeants s’installeront confortablement dans le cercle des élites gouvernantes européennes.

L’issue de ces trois hypothèses sera éclairante pour comprendre dans quel monde politique nous vivons. Est-il possible en Europe de remettre en cause les dogmes libéraux, est-il possible de proposer une alternative à des règles supposées sacrosaintes et presque naturellement évidentes ? Rappelons-en quelques unes qu’elles soient explicites dans les traités ou implicites dans la pratique :

•          Le Tarif Extérieur Commun pourtant prévu par le traité de Rome pour protéger les produits européens de produits dumpés socialement n’est plus en pratique. Il est même prévu d’étendre la libre circulation de tout avec tout.

•          Les services publics gérés par l’Etat doivent être réduits à leur plus strict minimum dans tous les pays de l’union.

•          La tranche marginale d’imposition des revenus ne doit pas excéder 40 % (là où elle était en France à 80% sous de Gaulle et à 90% aux USA sous Nixon)

•          L’inflation doit être la plus basse possible, au risque de provoquer de la déflation

•          L’Europe doit aller vers une intégration de plus en plus forte avec les USA, au plan économique avec la signature du Tafta, au plan militaire avec le renforcement des structures de l’Otan.

Si la Grèce parvient à tailler quelques brèches dans ce mur patiemment construit par les technocrates européens et tous ceux qui les appuient depuis trente ans, alors nos pays pourront reprendre goût à la politique et sortir du marasme civilisationnel dans lesquels ils s’enfoncent. Si la Grèce syriziste est obligée de reculer et si on voit se déchaîner contre elle tous les suppôts du parti du renoncement, alors nous saurons tous que nous « avons un problème de type grec ». Autant dire un problème avec la démocratie.

 *Photo : wikicommons.

Alain Finkielkraut et l’après-Charlie Hebdo

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 charlie hebdo finkielkraut

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur les débats nés au lendemain des attentats de Paris. Alors que la parole semblait se libérer, le gouvernement lui-même reconnaissant les reculs de la laïcité à l’école dans certains territoires perdus de la République, le discours de l’excuse fait son grand retour.

En faisant des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly de simples victimes de l’exclusion, une certaine sociologie ignore les réelles inégalités sociales et le poids de l’islam dans la radicalisation des terroristes.

À contre-courant des déclarations de Manuel Valls sur l' »apartheid, territorial, ethnique, et social » qui fracturerait notre pays, Alain Finkielkraut reprend les mots de Pierre Manent : « Le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir. »

*Photo : Hannah.

Justice sur mesure pour Christiane Taubira

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Pas de prison ferme pour les primo-délinquants. Cette volonté, maintes fois proclamée par Christiane Taubira, est inscrite dans la loi du 15 août 2014 qui fait du recours à des peines alternatives la priorité de la politique pénale. « L’opinion a été intoxiquée par un discours sommaire, qui consiste à dire que chaque délinquant est un criminel en puissance qu’il faut enfermer », déclarait-elle par exemple au Monde le 19 septembre 2012[1. En réalité, si on est inconnu des services de police, on peut commettre un délit grave, éventuellement avec violence, et échapper à la prison.].

La ministre n’a pourtant rien trouvé à redire à la peine de neuf mois ferme, assortie de 50 000 € de dommages et intérêts, prononcée le 16 juillet 2014, soit neuf mois seulement après les faits, par le tribunal correctionnel de Cayenne à l’encontre d’une primo-délinquante inconnue des services de police (qui ne s’était pas rendue coupable de violence physique ni d’atteinte aux biens, mais de diffusion d’une image raciste). Interrogée par l’AFP, Christiane Taubira a au contraire paru fort satisfaite de cette décision : « Les magistrats jugent en droit, pas selon leur fantaisie, a-t-elle dit. Ils ont prononcé les peines prévues par le Code pénal pour ce type de délit. »

Mme Taubira est sans doute mal informée sur ce dossier dans lequel les magistrats, contrairement à ce qu’elle affirme, ont fait preuve d’une fantaisie procédurale et juridique spectaculaire à toutes les étapes, du déclenchement des poursuites jusqu’à la rédaction de leur décision, truffée d’édifiantes considérations à prétention anthropologique. Ainsi le jugement dénonce-t-il « la volonté d’avilir la personne visée et, au-delà, toutes les personnes mélanodermiques » – ce qui signifie probablement « noires ». On apprend aussi qu’il existe une « race noire », tout entière outragée par l’image infâme, comme « toutes les races » d’ailleurs : le tribunal de Cayenne a inventé le délit contre l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]

Quant au Code pénal, il faut croire qu’on n’utilise pas le même à Cayenne et à Annecy, où, pour des faits similaires, un élu frontiste, Olivier Burlats, a été condamné le 5 décembre à 3 000 euros d’amende – il avait publié sur Twitter une photo comparant Taubira à un singe. S’agissant de délits de presse (diffamation, injure), même aggravés par le racisme, la décision rendue par le tribunal correctionnel de la capitale guyanaise est sans précédent dans les annales judiciaires des dernières décennies[2. Seuls quelques négationnistes multirécidivistes ayant jusque-là réussi à user la patience des juges au point d’écoper de prison ferme]. Nous pouvons nous honorer d’avoir mis le racisme hors-la-loi. Reste qu’en France on ne va pas en prison pour ses idées, aussi « nauséabondes » soient-elles. Et encore moins au premier dérapage.

C’est le droit du garde des sceaux de défendre une conception compassionnelle de la justice. C’est aussi son droit de penser que certains délinquants sont indignes de compassion et certains délits insusceptibles d’indulgence dès la première infraction – encore qu’en matière de politique pénale un peu de cohérence ne nuirait pas. En approuvant ce jugement, exceptionnel par sa sévérité, Christiane Taubira fait clairement une entorse aux principes qu’elle défend habituellement. Il est un peu fâcheux que cette entorse intervienne précisément dans une affaire qui la concerne étroitement : si la ministre n’est pas la plaignante, elle est la victime. Pure coïncidence, certainement, comme le fait qu’elle ait été jugée à Cayenne, fief politique de la même ministre. Certes, Christiane Taubira a balayé par avance tout soupçon – comment oserait-on ? Dans cette affaire, elle s’est proclamée au-dessus de la mêlée. Elle s’est contentée de laisser la justice faire son travail, exactement comme si l’insulté avait été un citoyen lambda. L’ennui, c’est que cet aimable conte de fées ne résiste guère à l’examen des faits. Au terme de notre enquête, il est au moins permis de se demander si le garde des sceaux n’a pas eu droit à une justice sur-mesure – et son insulteuse à une justice d’exception.

Pour apprécier dans toute sa saveur la conception baroque du droit qui a prévalu dans ce dossier, il faut revenir à l’époque des faits. Nous sommes à l’automne 2013. Le vote, quelques mois plus tôt, de la loi Taubira instaurant le « mariage pour tous » (et que ça saute !), n’a pas réconcilié les deux France qui se regardent en chiens de faïence. Le gouvernement, toujours sonné par les manifs monstres du printemps précédent, ne comprend goutte à cette opposition sortie de nulle part – c’est-à-dire de la France des provinces, des familles et des cathos. Incapable de lui parler, il s’est exclusivement employé, avec quelques variations tactiques, à la diaboliser en l’ensevelissant sous les vocables habituels – de réac à facho. Les protestataires, eux, n’ont pas digéré le mépris, les insultes et les procès en sorcellerie qui ont été les seules réponses à la mobilisation. Le gros des troupes attend son heure électorale, mais la frange jusqu’au-boutiste « ne lâche rien ». Pour le camp LGBT, c’est une bénédiction. On entame les vieilles rengaines de l’ordre moral à nos portes et de l’homophobie partout. Autant dire que, quand le racisme pointe son nez pour de bon, les prêchi-prêcheurs ont du mal à camoufler leur exultation derrière leurs mines de circonstance. Divine surprise, on a déniché dans les manifs une ou des gamines de huit ans brandissant des bananes pour insulter Taubira, tandis que quelques abrutis publient d’odieux photomontages sur leur compte Facebook ou Twitter. Ces attaques racistes sont unanimement dénoncées, mais la cause est entendue : contre le mariage homo, ça veut dire « homophobe », et quand il y a de l’homophobie, le racisme n’est jamais loin – allez, coffrez-moi tout ça ! Les juges de Cayenne, reconvertis en chroniqueurs, évoqueront dans leur décision « le paroxysme de réflexions racistes faites notamment dans le cadre du débat sur le “mariage pour tous” à l’encontre de Mme Taubira ». Ce qui revient peu ou prou à ériger une interprétation politique en vérité judiciaire officielle.

Le 17 octobre, dans ce climat rendu pesant, d’abord par les propos racistes, bien réels quoique bien plus rares que ce qu’on dit, ensuite par les fantasmes antiracistes d’une France gangrenée par la haine, « Envoyé spécial » diffuse sur France 2 un reportage consacré à Anne-Sophie Leclère, commerçante à Rethel dans les Ardennes et candidate Front national pour les municipales de mars 2014. La journaliste lui flanque sous le nez une image, repérée sur sa page Facebook, qui deviendra tristement célèbre, où sont juxtaposées la photo d’un bébé singe et un portrait de Mme Taubira, respectivement légendés « À 18 mois » et « Maintenant ». On voit Anne-Sophie Leclère s’embrouiller dans une explication confuse, puis affirmer qu’elle assume la présence de cette image sur son mur Facebook. Aujourd’hui, elle soutient au contraire qu’elle l’avait retirée « depuis trois mois » et qu’elle a été « piégée ». Piégée ou pas, elle a bien publié puis défendu le photomontage. Elle a aussi prononcé cette phrase, au sujet de Mme Taubira : « À la limite, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, franchement. »

Ces agissements tombent évidemment sous le coup de la loi de 1881 et constituent, sans aucun doute possible, une « injure publique envers un particulier en raison de sa race, de sa religion ou de son origine », voire une « provocation à la haine ou à la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Anne-Sophie Leclère méritait d’être condamnée (dans ces matières, il n’y a pas de politique de l’excuse et nul n’a tenté d’amoindrir sa faute en invoquant son milieu social et son niveau culturel). Mais les tribunaux, dans leur sagesse, considèrent généralement qu’une condamnation symbolique et l’opprobre qui va avec constituent une sanction suffisante. Débarquée par le FN, montrée du doigt par la France entière, sans relations ni argent, y compris pour assurer sa défense, Leclère avait déjà pris cher au sens figuré. Le jugement de Cayenne la condamne à la ruine, au sens propre. S’il devenait définitif (issue assez improbable néanmoins), elle serait la première Française incarcérée pour « injure à caractère racial » et « provocation à la haine raciale ». On a le droit de le souhaiter. Mais si on veut appliquer la « tolérance zéro » à la diffusion de propos, écrits ou images racistes, il est urgent de construire des prisons.

Il faut quelques jours pour que l’information se transforme en scandale – ce « retard à l’allumage », imputable aux mystérieuses lois du buzz, sera une preuve supplémentaire des vents mauvais qui soufflent sur le pays. Car ce n’est pas Leclère qui siège au banc des accusés, c’est la France entière, ou plutôt une moitié de la France – la mauvaise. Dans un texte d’anthologie, Christine Angot écrit précisément qu’une moitié de la France pleure avec elle, tandis que « l’autre agite des bananes en insultant la ministre de la Justice ».

On ne minimisera pas le caractère douloureux de telles insultes pour ceux qui en sont l’objet. Mais force est de constater que Christiane Taubira fait au passage une excellente opération politique. Elle est soutenue par la quasi-totalité de la classe politique, révérée par les journalistes, célébrée par des intellectuels. La Règle du Jeu, la revue de BHL, organise une journée de soutien, les médias multiplient les débats pour tenter de découvrir à quel point la France est raciste. Le 13 novembre, la une de l’hebdomadaire Minute annonce, avec un mauvais goût prononcé et un sous-texte destiné à choquer, que «Taubira retrouve la banane »[3. Le directeur de la rédaction de Minute, Jean-Marie Molitor sera condamné à une amende de 10 000 euros le 30 octobre 2014.]. Sanctifiée par l’insulte, la ministre devient intouchable. Ainsi pourra-t-elle s’afficher avec les frondeurs du PS tout en échappant au remaniement.

Pendant ce temps, la machine judiciaire se met en branle. Saisi par le défenseur des droits Dominique Baudis, le procureur de la République François Molins ouvre une enquête préliminaire et en informe sa patronne par une lettre datée du 26 novembre, dans laquelle il lui demande si elle souhaite lui « adresser une éventuelle plainte ». Mais malgré les innombrables suppliques qui lui sont adressées en ce sens, la principale intéressée refuse de se commettre dans ces basses œuvres judiciaires. La gravité de l’offense infligée, à travers elle, à toute la France, lui interdit d’en faire une affaire personnelle. De plus, en engageant elle-même des poursuites, elle donnerait l’impression d’attaquer une mouche à l’arme nucléaire. Chef direct des parquets, le garde des sceaux n’a en théorie aucun pouvoir sur les magistrats du siège. Mais avoir sa faveur, ou sa défaveur, n’est évidemment pas sans effet sur une carrière – une mutation (on n’ose dire à Cayenne) est si vite arrivée. Nul ne peut donc croire qu’il soit un justiciable comme les autres, ni qu’une affaire le concernant ne soit pas l’objet de toutes les attentions à tous les étages de l’institution judiciaire. Face à une Taubira de fer, Leclère était le pot de terre idéal. Une solution élégante, pour garantir un procès équitable à cette prévenue passablement inculte et dépourvue de tout réseau, aurait consisté à déclencher l’action publique pour interrompre le délai de prescription tout en se débrouillant pour que l’affaire soit renvoyée jusqu’à ce que Christiane Taubira ait quitté la Chancellerie.

Après tout, l’élégance n’est pas une obligation. Le 10ٔ décembre, la ministre répond à François Molins qu’elle « n’envisage pas, à ce stade, de déposer plainte », et le remercie simplement de l’informer « des suites de cette enquête et de l’audience qui pourrait intervenir ». En clair, elle lui donne son aval pour poursuivre ses investigations mais refuse de se constituer partie civile – décision parfaitement raisonnable. Le storytelling est impeccable : en s’abstenant de demander réparation, Christiane Taubira fait preuve d’une retenue empreinte de grandeur, ou l’inverse. Dans les procédures lancées contre Leclère, Minute et le FN, elle n’apparaît jamais en première ligne, comme si tout cela ne la concernait pas. Le combat ne peut pas être déséquilibré puisqu’il n’y a pas de combat.

De fait, ce n’est pas de la faute de Christiane Taubira si, le 16 janvier 2014, Walwari, parti politique guyanais dont elle est cofondatrice, décide, de sa propre initiative, de poursuivre Anne-Sophie Leclère, mais aussi le Front national, encore une sacrée fantaisie au regard du droit, qui interdit de poursuivre une personne morale pour des délits de presse. Certes, il est un peu embêtant que la prévenue, dont les revenus extrêmement modestes proviennent principalement de l’activité de charpentier de son mari, soit manifestement dépourvue des moyens financiers d’assurer sa défense à 7 000 kilomètres de chez elle, mais si les membres guyanais de Walwari se sont sentis insultés, Mme Taubira n’y peut rien. Anne-Sophie Leclère sera jugée – et condamnée – en son absence, et d’ailleurs en l’absence de toute défense.

Elle n’est pas non plus responsable du fait que la plainte ait été jugée recevable par le tribunal correctionnel, alors même que les statuts de l’association n’indiquent pas qu’elle ait pour objet d’agir en justice ni de lutter contre le racisme – la garante de l’indépendance de la justice ne saurait commenter une décision de justice, en tout cas en France. Des esprits suspicieux pourraient remarquer que l’adresse du parti à Cayenne est la même que celle de la permanence parlementaire de Taubira. Ou encore que, parmi les six membres du bureau exécutif de Walwari, figurent Nolywé Delannon, fille de la ministre, et Éric Lafontaine, conseiller aux affaires réservées au sein de son cabinet. Ça ne prouve pas que la ministre ait été consultée. Ce n’est pas parce qu’on appartient au même parti, à la même famille ou à la même équipe ministérielle qu’on n’a pas le droit d’avoir des secrets.

Reste un petit détail qui écorne légèrement l’image pieuse d’une Christiane Taubira sacrifiant ses intérêts et ses sentiments personnels à des principes supérieurs. En effet, dans le cas d’injure raciale visant une personne particulière, une association ne peut se porter partie civile que si elle obtient l’accord, appelé « acquiescement », de la victime. D’après notre enquête, la ministre a donné le sien à Walwari dans une lettre adressée à son secrétaire général Joël Pied, le 3 juillet, soit cinq jours avant l’audience, qui s’est déroulée le 8 juillet – quelqu’un ayant dû se rappeler in extremis que cette formalité était indispensable. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : sans ce blanc-seing donné à Walwari par Taubira, il n’y aurait pas eu de procès à Cayenne. Elle ne pouvait donc ignorer l’existence de cette procédure.

Ce n’est pas tout. Christiane Taubira savait aussi depuis le mois de novembre qu’une autre procédure (moins prometteuse peut-être en termes de sanction mais plus sérieuse) était en cours à Paris. Donner à Cayenne une longueur d’avance sans pour autant suggérer à Paris de se désister permettait à la fois de court-circuiter Paris et de le garder comme deuxième fer au feu, pour le cas où les choses se gâteraient à Cayenne. On imagine la stupeur, pour ne pas dire la rage, des parquetiers parisiens et des juges de la dix-septième chambre correctionnelle, le 16 juillet, lorsqu’ils ont appris par les médias qu’ils avaient été doublés.

En tout cas, comme prévenue, Anne-Sophie Leclère a droit au service VIP. Elle pourrait ainsi connaître le douteux privilège, non pas d’être condamnée deux fois pour les mêmes faits, ce que la loi interdit, mais d’être jugée deux fois pour ces faits ce qui est tout de même hallucinant. Le 29 janvier, son affaire sera examinée par la cour d’appel de Cayenne, la requête en dépaysement déposée par son avocat ayant été, on le verra, rejetée dans des formes toujours rocambolesques. Et, quelques mois plus tard, elle pourrait comparaître en première instance devant la XVIIe chambre à Paris. Ceinture et bretelles. Rien de personnel bien sûr, aucun acharnement. La justice s’assure qu’une délinquante ne passera pas entre les mailles de son filet, quoi de plus normal ? Saine prudence au demeurant : les juges parisiens n’enverront pas Anne-Sophie Leclère derrière les barreaux, mais ils la condamneront, et leur condamnation tiendra, car, à la différence de leurs collègues guyanais, ils font du droit.

Bien sûr, on ne saurait douter l’indépendance des magistrats de Cayenne. C’est certainement en leur âme et conscience qu’ils ont tenu à infliger à Anne-Sophie Leclère un châtiment exemplaire. Avec une franchise dans le zèle qui confine à la candeur, ils précisent noir sur blanc dans leur décision du 16 juillet que la peine, exceptionnellement sévère, est «sans sursis, et insusceptible de conversion » – c’est la « prison sans passer par la case départ » du Monopoly, à ceci près qu’en la matière l’appel est suspensif. Précaution inhabituelle, dans un climat où l’idéologie et la disette budgétaire invitent plutôt les juges d’application des peines à se montrer créatifs afin que les peines d’emprisonnement prononcées soient exécutées le moins souvent possible. Cela ne prouve pas que le président Jean-Pierre Rémy et ses deux assesseurs aient voulu complaire à Christiane Taubira.

Ce n’est pas non plus pour être agréable à la ministre que les magistrats ont tenu, de façon encore très inhabituelle, à satisfaire intégralement les exigences financières de Walwari en condamnant solidairement le Front national et Anne-Sophie Leclère à lui verser 50 000 euros. La facture est à la mesure de l’injure : « Cette atteinte à une race entière est largement aussi grave que certaines infractions individuelles de droit commun donnant lieu à plusieurs dizaines de milliers d’euros d’indemnités », affirme le jugement. On appréciera cette contribution de la justice de la République à l’instauration d’une saine émulation entre victimes.

C’est dans le volet consacré au Front national que les juges déploient une audace stupéfiante pour quiconque possède quelques notions de droit. Ils affirment notamment : « En ne s’assurant pas des opinions républicaines et en ne mettant pas en œuvre par une formation minimale destinée à éviter de tels dérapages (sic), le Front national a participé au délit commis par Mme Leclère. » Autrement dit : le FN a péché en pensée et par omission, et se voit accuser d’inaction et de délit d’opinion. Or on ne trouve évidemment nulle trace, dans la loi française, de telles infractions. On ne sache pas non plus que notre droit interdise de soutenir une « analyse politique imputant aux immigrés l’essentiel des difficultés rencontrés (sic) par le pays » ou d’adopter un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ».

Ses avocats font appel de la décision du 15 juillet, et adressent dans la foulée à la cour d’appel de Cayenne une demande de dessaisissement, afin que l’affaire soit rejugée plus près de la prévenue. Le 2 septembre, le procureur général guyanais accepte le dépaysement : « L’éloignement géographique du domicile habituel de la prévenue et du lieu de son jugement en appel, au regard des frais de transport inhérents à ce déplacement et à son statut de bénéficiaire de l’aide juridictionnelle, ne peuvent être ignorés. J’ai donc l’honneur d’émettre un avis favorable à la demande de renvoi devant une autre juridiction. »

Mais, le 12 septembre, contre toute attente, le procureur général près la cour de cassation, Jean-Claude Marin, retourne l’argument de la défense : « On ne voit pas ce qui justifierait d’imposer aux plaignants, par le biais d’un dessaisissement, les difficultés matérielles évoquées par la prévenue. » Autrement dit, pour le magistrat, bien que la victime et la coupable présumée de l’affaire résident toutes deux en métropole, « aucun élément objectif ne vient justifier » que celle-ci soit jugée à moins de 7 000 kilomètres de chez elles. Cela n’a évidemment aucun rapport avec l’attachement de la ministre à la cour d’appel de Cayenne, à la création de laquelle elle a participé. N’empêche, tout cela finit par ressembler à de l’acharnement. Mais on ne peut pas soupçonner Christiane Taubira d’être animée par un esprit de vengeance qui serait peu compatible avec sa fonction. Reste encore à comprendre pourquoi cette lionne déploie tant d’énergie pour écraser une mouche.[/access]

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00699881_000020.

Syriza : victoire à la Pyrrhus en Grèce

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alexis tsipras syriza grece

Le peuple grec a parlé haut et fort. Il a massivement apporté son soutien à Syriza et à son leader Alexis Tsipras. C’est la démocratie et comme tout le monde sait, le mot – contrairement à la chose, assez récente chez les Hellènes – a été inventé en Grèce. Le peuple a donc parlé, mais que diable a-t-il  voulu dire ? Quelques témoignages d’électeurs grecs glanés dans la presse de ce dimanche permettent d’esquisser un début de réponse.

Sur le site du Monde, quatre citoyens grecs expliquent leurs choix. Areti, ne veut pas dévoiler quelle bulletin elle vient de déposer dans l’urne mais elle laisse peu de place au suspens puisqu’elle déclare avoir rejeté le parti conservateur au pouvoir (Nouvelle démocratie). « Pendant ces années de crise, les Grecs ont été déshonorés devant le monde entier. On veut retrouver notre honneur », explique-t-elle pour justifier son choix. Comprenez : l’Europe et le monde entier nous ont humilié, maintenant c’est à nous de jouer, et de nous venger. Et la meilleure des vengeances, selon la presse mondiale, consiste à voter Syriza. Si ce raisonnement vous semble un peu rudimentaire, vous n’avez pas tort, mais c’est ainsi qu’on explique en France le vote FN des « beaufs »…

De son côté, Katarina avoue clairement avoir voté Syriza. Elle va jusqu’à le « [clamer] haut et fort ». « C’est le seul moyen de retrouver notre dignité », explique-t-elle à la suite d’Areti. Pour que la vengeance soit complète, elle espère que le parti d’Alexis Tsipras « aura une majorité absolue ». Chez Syriza on n’ignore pas cet état d’esprit d’une partie de l’électorat, raison qui a poussé Alexis Tsipras à utiliser quatre fois le mot dignité dans son dernier message aux électeurs.     

Après ces deux cris du cœur, les deux autres témoins du micro-trottoir du Monde déploient un argumentaire très différent mais tout aussi intéressant. Le premier, Vassilis Sklias, un ancien fonctionnaire européen, souhaite le succès de Syriza pour… mieux faire avancer les reformes ! Pour lui « Il faut assainir la fonction publique [..] mettre fin au système clientéliste créé par le Pasok et Nouvelle démocratie, avec leurs cortèges d’employés du parti. » Stratège, il espère que le score de Syriza permettra à la Grèce d’améliorer son jeu avant le prochain tour de poker avec ses créanciers. Il compte sur l’Europe pour comprendre le message « Que va-t-il se passer si on attaque cette gauche pro-européenne ? Cela profitera à l’extrême droite anti-européenne. On est prêts à discuter. Nous voulons rester  dans le cadre institutionnel européen. Nous ne voulons pas devenir Cuba. »

Pour finir, Le Monde donne la parole à Alex, un électeur de Nouvelle Démocratie et fier de l’être. Mais la perspectives d’une victoire de Syriza ne lui fait pas peur : « Ils ont promis tellement de choses que tout le monde sait qu’ils ne pourront pas les appliquer, et heureusement, car elles sont dangereuses. Dès lundi, ils reviendront à la raison et suivront les règles. »

Les cris d’enthousiasme des militants de Syriza sentant l’odeur de la victoire rappellent un certain 10 mai 1981. Si ces quelques cas cités plus hauts sont anecdotiques, beaucoup d’électeurs de Syriza n’adhérent pas aux idées et encore moins au programme de cette formation. Humiliés et en colère, ils cherchent à faire du mal à l’Europe. En anglais, on appelle cette attitude « cutting off the nose to spite the face” (se couper le nez pour se venger du visage). Ce genre de châtiment procure un plaisir aussi intense que bref. Les regrets, en revanche, peuvent durer plus longtemps. Ainsi, certains esprits rationnels font le pari de  « mouiller » l’extrême gauche dans la politique actuelle de la Grèce, laquelle ne se détournera pas de son cadre actuel, c’est-à-dire la démocratie libérale, le capitalisme, et l’économie de marché. D’aucuns ne croient pas un mot de ce que dit Syriza et souhaitent compromettre durablement la gauche radicale grecque pour prouver, une bonne fois pour toutes, qu’il n’existe pas de véritable alternative politique et idéologique.

En France, il nous a fallu presque trois ans (entre la victoire de mai 1981 et la formation du gouvernement Fabius, sans les communistes en 1984) pour évaluer les véritables marges de manœuvre politiques d’un gouvernement de gauche. On peut souhaiter aux Grecs que le processus soit plus rapide chez eux. De toute façon, la gauche radicale européenne doit dès à présent répondre à cette question décisive : comment survivre à l’inéluctable trahison idéologique de Syriza ? Certaines victoires sont pires que des défaites. 

*Photo : Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21683178_000037. 

Maximum Muray

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Muray

Caroline Noirot dirige les éditions des Belles Lettres, où paraît le Journal de Philippe Muray.

Élisabeth Lévy. Les Belles Lettres sont l’éditeur « historique » de Muray. « Mon imprimeur », disait-il de cette maison. Est-ce que vous jugez cela vexant ? 

Caroline Noirot. Non : vous savez, il y a de bons et mauvais imprimeurs…

On pourrait se demander s’il a sa place au milieu de vos très vieux auteurs, mais, au fond, on peut y trouver une certaine logique : ce serait un classique au milieu des classiques…

Il est un peu tôt pour en juger, c’est le temps qui fait d’un auteur un classique. De fait, nous éditons peu de contemporains : l’essentiel de nos activités consiste à publier des éditions critiques de tous les textes latins et grecs transmis depuis l’Antiquité. C’est une immense tâche, dont nous avons déjà accompli les deux tiers. Ce domaine antique est sans aucun doute la partie la plus productive de la maison : bien qu’elles passent inaperçues du grand public, entre douze et quatorze nouveautés sortent chaque année.

Vous êtes entrée aux Belles Lettres en tant que stagiaire en 1995, pour finalement présider la maison depuis 2007. C’est votre prédécesseur, Michel Desgranges, qui avait commencé à publier Philippe Muray, alors inconnu du grand public.

Philippe Muray est un auteur que Michel Desgranges jugeait extrêmement important, et qu’il a suivi tout en lui accordant une totale liberté. Il a publié neuf de ses livres. C’était son ami – ils se sont connus en 1969 – mais aussi un écrivain qu’il admirait. À son décès, Michel Desgranges a rendu hommage à l’homme, « bien élevé et intègre », ou, selon l’expression américaine, qui a plus de force que le français : « a truly decent man », mais aussi à l’« auteur parfait » qu’avait été Muray, en rappelant que jamais les questions d’argent n’avaient pollué leurs relations, que jamais non plus il ne s’était plaint, comme tant d’autres, que son nouveau livre ne soit pas en pile dans telle ou telle librairie, et que jamais il ne l’a harcelé pour connaître les ventes. S’il avait des exigences, elles portaient seulement sur l’édition proprement dite du livre et sur sa présentation.

Et vous, comment avez-vous découvert Muray ?

En travaillant aux Belles Lettres, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »] Dans la maison, tout le monde m’en avait parlé comme d’un auteur important, qu’il fallait absolument lire. Personnellement, je ne l’ai pas connu. Mais je me souviens par exemple de la préparation de son recueil de poèmes, Minimum Respect. Nous cherchions une idée pour le bandeau, et c’est Desgranges qui l’a trouvée : « Maximum Muray », c’était excellent ! La sortie des livres de Muray était une fête pour nous tous, de la fabrication à la promotion.

Muray était toujours très attentif à chaque virgule, soucieux de chaque détail typographique. Il m’a raconté que l’un des tomes des Exorcismes était parti au pilon parce qu’à l’impression les italiques étaient apparues en gras… Comment se déroule aujourd’hui l’édition du Journal ?

Je me souviens de l’anecdote que vous citez, et je conserve encore l’échange de fax entre Michel Desgranges et Muray – Internet n’existait pas encore. Aujourd’hui, mon interlocutrice, c’est Anne Sefrioui, et notre exigence de qualité reste la même, dans la ligne de ce que Philippe Muray aurait certainement souhaité. Nous avons été en contact permanent pour choisir la typographie, la toile de la reliure, la couverture. Et quand il y avait un doute sur le texte, elle a pu vérifier sur les manuscrits originaux. En fait, je ne suis pas l’éditrice de Philippe Muray mais celle d’Anne Sefrioui ! Nous avons passé de longs moments à prendre des décisions pour ce Journal, et pas seulement sur les questions techniques. Nous nous entendons fort bien, et nous partageons la volonté de faire les choses le mieux possible.

C’est d’abord à elle que nous devons la publication du Journal, dont le premier volume paraît moins de dix ans après la mort de Muray. Pour les lecteurs et, je suppose, pour l’éditeur, c’est un événement considérable – et très émouvant. Quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre, selon vous ?

Ce Journal en est la matrice ! Ce n’est pas un titre de plus, c’est un livre important, et même fondamental, dont la publication s’étalera sur plusieurs années. Ce premier volume va sans doute étonner beaucoup de lecteurs de Muray.

J’ai moi-même été déconcertée, surtout par les cent premières pages, où il est à la fois assez obscur et terriblement tourmenté.

Oui, c’est Muray avant Muray, ou Philippe plus que Muray ! Ces textes m’ont énormément touchée. À 33 ans, quand il commence son Journal, il a tous les doutes, toutes les hésitations de la jeunesse. Mais les notes qu’il a ajoutées dix ans plus tard sont extrêmement drôles !

Mais dans le Journal lui-même, on découvre un Muray qui manque quelque peu d’ironie…

En fait, les années couvertes par ce tome, 1978-1985, constituent une période charnière dans sa vie d’écrivain, et son séjour aux États-Unis, en 1983, a été déterminant. On a le sentiment que sa vision du monde change à partir de là. Quand j’ai commencé à lire Muray, une phrase de Nietzsche de la Généalogie de la morale que j’avais recopiée étant jeune m’est revenue en tête : « Cela, un grand homme ? Je ne vois jamais que le comédien de son propre idéal. » J’ai pensé alors qu’il s’était donné pour but de ne jamais être ce comédien.

Il ne doutait pas d’être écrivain, et même un grand écrivain, mais le roman est resté pour lui problématique. Avez-vous le sentiment d’une œuvre inachevée ?

Je le vois comme un écrivain et comme un romancier. Il était extrêmement dur avec lui-même, d’une exigence exceptionnelle et d’une grande honnêteté. Le Journal rend justement bien compte de l’énorme travail qu’il a fourni, du sérieux avec lequel il considérait son activité.

Ce grand maître de la langue française est-il traduisible ?

Parfaitement ! Faire connaître Philippe Muray en Allemagne ou en Italie n’est pas impossible du tout. En réalité, ce n’est pas un problème de langue, ce qui rend difficile une traduction, pour les éditeurs étrangers, ce sont plutôt les références, le contexte, qui restent très français.

À part Muray, quels auteurs vivants publiez-vous en ce moment ?

Serge Rezvani, par exemple, qui est auteur de romans, de pièces de théâtre, de poèmes, qui est aussi peintre et musicien, bref, un artiste complet. Nous publions aussi des auteurs débutants, comme Muray l’était en 1978, et que nous suivrons comme il a été suivi.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Christine Lagarde, islamolibérale

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christine lagarde fmi arabie saoudite

On connaissait l’islamogauchisme où quelques marxistes égarés ont cru bien à tort guérir leur culpabilité occidentale en trouvant dans l’islamisme un communisme de substitution. On parle beaucoup moins de l’islamolibéralisme qui a mis sur le devant de la scène, à l’occasion de la mort du roi Abdallah d’Arabie Saoudite (pays islamiste, certes, mais islamiste allié et pétrolifère), l’islamolibéralisme en la personne de Christine Lagarde, actuelle présidente du FMI. Certes, on savait que le libéralisme, contrairement à ce qu’il prétend, n’entretient que des liens lointains et plutôt lâches avec la démocratie. Du putsch de Pinochet en 1973 avec des Chicago Boys dans la remorque des chars d’assaut aux referendums pour l’Europe rejoués jusqu’à ce que les peuples daignent voter dans l’intérêt de l’UE, c’est à dire des marchés, la stratégie du choc telle que l’a définie Naomi Klein a depuis longtemps balayé nos illusions sur la question.

Le FMI de Christine Lagarde, d’ailleurs, l’a bien montré dans sa gestion au hachoir des crises de la zone euro en soumettant de force des populations entières à un recul social sans précédent. Cependant, on n’imaginait tout de même pas que cela puisse aller jusqu’à un éloge de la politique d’égalité des sexes du défunt Abdallah présenté comme un parangon du féminisme . 

Ce côté inimitable et très Marie-Antoinette de Christine Lagarde ne date pas d’hier : elle conseillait naguère aux Français, devant l’augmentation des prix du carburant, de prendre leur vélo et elle eut cette phrase inoubliable alors qu’elle venait d’être nommée ministre des Finances par Sarkozy en 2007 : « C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Elle a donc dû, de fait, très moyennement penser en invoquant la mémoire d’Abdallah défenseur des femmes dans un pays qui pointe à la 130ème place sur 142 pour la parité et où ces dernières ne peuvent pas aller à l’école, travailler ou ouvrir un compte en banque sans une autorisation masculine mais, en revanche, peuvent assez facilement se faire décapiter en public. Bon, ne soyons pas trop sévère, Christine Lagarde a sans doute songé aux garagistes saoudiennes qui ne se trouvent pas surchargées en réparations de carrosserie puisque les femmes ne pouvant pas non plus conduire, il y a évidemment beaucoup moins d’accidents au royaume du défunt Abdallah.

*Photo : Pablo Martinez Monsivais/AP/SIPA. AP21678816_000002. 

Elections grecques : rhétoriciens 1 – banquiers 0

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Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien. Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.

Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.

Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire Le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.

charb grece crise

Arabie Saoudite : notre irremplaçable allié?

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arabie saoudite france usa

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«L’Arabie saoudite est pour nous, monde occidental, un allié irremplaçable » affirme en ouverture l’éditorial du journal suisse Le Temps au lendemain de la mort du roi Abdallah. Il atténue cet axiome d’une série de mais, mais des mais aussi délicats que les doigts d’un démineur sur le nez d’une bombe.

Cette phrase, venant d’un quotidien suisse aussi correct et aussi bien noué que le nœud de cravate d’un banquier, mérite un peu de méditation. Décortiquons-la en commençant par la fin.

1) Si l’Arabie saoudite est un allié irremplaçable, c’est que les droits de l’homme et la démocratie sont, eux, remplaçables. Or c’est toujours au nom des droits de l’homme et de la démocratie que les médias du mainstream moralisateur occidental — au sein desquels Le Temps de Genève pourrait faire figure de mètre étalon — approuvent voire encouragent les interventions des États-Unis et de l’OTAN aux quatre coins du monde. Les républiques corrompues mais plus ou moins laïques du Moyen-Orient sont remplaçables — et du reste remplacées. La théocratie iranienne est hautement remplaçable. L’anarchie afghane est remplaçable (par une anarchie d’importation, soit). Mais le royaume des coupeurs de têtes, des fouetteurs et lapideurs de femmes, ce pays de Cocagne rétrograde où l’on risque gros à affirmer que la terre n’est pas plate, lui, il est… irremplaçable !

Si, donc, l’Arabie féodale, fondamentaliste, misogyne, inégalitaire et violente des Saoud, cette Arabie mère d’Al-Qaïda et de Daech qui finance le terrorisme mondial dans une mesure bien plus massive que n’importe quel autre pays connu, est réellement un allié irremplaçable de l’Occident, c’est que toutes les valeurs dont ce même Occident s’enorgueillit et dont il se sert de brevet pour policer la planète ne sont que du pipeau. De la verroterie pour indigènes. Des effets de prestidigitation. Une recréation de Tartuffe à l’échelle planétaire.

Certes, le constat n’est pas nouveau. Le grand dissident Chomsky le clame dans le désert depuis bientôt un demi-siècle. Alexandre Zinoviev l’avait constaté sitôt qu’il eut posé le pied à l’ouest du rideau de fer et en avait conclu, logiquement, à l’identité de nature des deux régimes qu’il séparait. La propagande russe, iranienne, chinoise ne cesse de le ressasser, c’est même son argument le plus facile contre l’impérialisme occidental. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais… Cela allait sans dire, mais cela va mieux en le disant. Sauf qu’une fois que c’est dit, le voile commode de l’hypocrisie tombe et l’on est obligé de s’avancer à visage découvert.

2) …pour nous, monde occidental… — Que fait-il là, ce nous ? Cette marque d’intégration au système ambiant est lourde de sens lorsqu’on la voit surgir chez des journalistes qui se font d’ordinaire un point d’honneur de rester au-dessus de la mêlée. Ils l’utilisaient surtout dans les moments d’indignation collective : « Nous ne pouvons rester les bras croisés face au massacre en XXX, à l’épuration ethnique chez ZZZ ». Dans les cas où l’intégrité morale du « système » apparaît douteuse — comme elle l’est, nettement, dans le cas du mariage cynique avec l’Arabie —, on préfère prudemment garder ses distances. Ici, on y va cash! Nous sommes associés à des coupeurs de têtes fanatiques ! Et alors ? Ils nous sont irremplaçables…

Ce nous, monde occidental utilisé dans le contexte de la plus profonde compromission morale, politique et même sécuritaire de la classe dirigeante occidentale donne à réfléchir. Il dénote une Gleichschaltung avancée du système politico-médiatique. L’une des plus puissantes anti-utopies qu’ait produites la littérature, la vision que Zamiatine eut dès 1920 de l’essence du totalitarisme, était sobrement intitulée Мы (Nous, en russe, traduit chez Gallimard par Nous autres). Lorsqu’un même « nous » unit la salle de rédaction du Temps à Genève au Bureau Ovale et au Pentagone, c’est qu’on est en train de construire, en face, un eux tout aussi compact et menaçant et que la pensée différenciée laisse la place à une logique de masse. Us and Them (Pink Floyd) sont les pronoms de la guerre. Mais laissons au rédacteur du Temps le bénéfice du doute : peut-être faisait-il de l’ironie ?

3) L’Arabie saoudite, qu’est-ce au fond ? C’est à la fois un irremplaçable bailleur de fonds pour l’Empire occidental, et un véritable phare de l’obscurantisme dans le monde musulman — si j’ose me permettre cet oxymoron. Les mouvements, les idées et les conflits financés par l’Arabie saoudite imprègnent de plus en plus la civilisation de l’islam et contribuent à la dresser contre le reste du monde. Le rédacteur du Temps a raison : « C’est bien l’islamisme qui pose problème, c’est-à-dire une interprétation étriquée de l’islam mise au service de visées politiques. Or, l’alliance conclue entre le salafisme religieux et les wahhabites en est la source première. » Et c’est avec ça que nous demeurons alliés contre vents et marées ? C’est autour de ça que les dirigeants du monde occidental s’agglutinent lorsque l’obscurantiste en chef décède, comme des vassaux sur le catafalque de leur suzerain ?

Dans quel chaudron de sorcière a-t-on bien pu décanter un tel amalgame, sceller une alliance aussi corrosive, où les pays qui ont inventé les droits de l’homme ont englouti leur honneur, leurs valeurs et leur raison d’être ?

L’origine du pacte est connue : le deal pétrole-contre-protection signé en 1945 entre Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur du royaume et père de feu Abdallah. Les motivations américaines sont claires comme de l’eau de roche. Mais s’est-on jamais demandé ce que les Arabes avaient alors en tête et ce qu’ils pensaient de leurs nouveaux alliés ?

L’historien des civilisations, diplomate et conférencier Amaury de Riencourt fut, en février 1947, l’un des premiers Occidentaux admis à Riyad en tant qu’émissaire britannique. La cité archaïque qu’il découvre avec émerveillement semble encore sortir des Mille et Une nuits. Dans ses mémoires, il a laissé un portrait empreint de respect et même d’admiration du premier roi séoudien, qui fut en premier lieu un grand homme de guerre. L’hospitalité d’Ibn Saoud est simple et généreuse, comme ses manières. Sa parole est sacrée. La puissance pétrolière naissante est encore profondément ancrée dans l’existence austère des bédouins. Mais Amaury nous relate en détail un incident cocasse et éloquent. Un soir, il est invité à un banquet donné par le roi pour un groupe d’hommes d’affaires et d’ingénieurs pétroliers américains. En arrivant dans la cour du palais, il découvre un spectacle ahurissant :

« Des hommes s’agitaient comme des Amérindiens se préparant à la guerre : bien qu’ils fussent habillés en Arabes, je reconnus sans peine les patrons américains d’Aramco qui se comportaient comme si on les avait amenés dans le Far West, au campement de Taureau Assis ou de Nuage Rouge (…) Je me souviens que l’un des deux Américains disait à l’autre : « Je crois savoir que nous allons être placés auprès du roi. De quoi va-t-on bien pouvoir parler ? Il n’aime ni l’alcool, ni le tabac, ni la musique. L’autre répondit : « Mais il aime les dames. Parlons donc des femmes ».»

Avec un humour rentré, mais aussi une horreur perceptible, l’agent franco-britannique relate la suite du dîner, une fois les invités d’honneur installés auprès du roi :

«S’étant raclé la gorge, l’un des Américains demanda : « Majesté, j’ai entendu dire que vous aimiez les femmes. » Je risquai un bref regard du côté de l’interprète, qui semblait profondément embarrassé et qui bredouilla n’importe quoi en arabe. L’autre Américain, sentant que le message n’avait pas passé, reformula la question. Face à tant de détermination, l’interprète se résolut, au moins, à résumer la teneur des questions. Le visage du roi se pétrifia. Il n’eut plus aucun échange avec les Américains jusqu’à la fin du dîner. »[1. Amaury de Riencourt, A Child of the Century, Honeyglen, 1996, pp. 137-138.]

En 1945, l’une des sociétés les plus archaïques au monde a conclu un mariage de raison avec la modernité dans sa version la plus impudente et la plus cuistre. Depuis, le ménage a vécu dans un mépris mutuel complet, chaque partie s’efforçant cyniquement de tirer le plus grand avantage possible de l’autre. Soudain bénéficiaires d’un flot d’argent incommensurable, les Saoudiens ont adopté les attributs les plus voyants de la civilisation moderne — technologie et consommation effrénée — tout en conservant sous verre leurs croyances et coutumes, de plus en plus décalées et déracinées au fil du temps. La manne pétrolière a cristallisé cette société dans sa structure féodale et ses croyances et, comme un signe de faveur céleste, sanctifié la dynastie régnante. Tel est donc le tandem initié depuis 1945 : deux ambitions de domination planétaire sous-tendues par la conviction d’une mission divine et opposées par une haine mutuelle irréconciliable.

Les pays d’Europe occidentale auraient pu, auraient dû s’écarter de ce couple satanique à la première occasion et se construire une géopolitique et une stratégie énergétique indépendantes. Avec l’UE, au lieu de réaliser leur souveraineté, ils ont choisi la voie contraire. Ils seront les premiers à faire les frais du divorce sanglant, ou à faire soumission si les maîtres s’entendent à prolonger leur irremplaçable alliance sur le dos de leurs valets.

 *Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001. 

Syriza/Podemos : les faux jumeaux

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podemos syriza tsipras

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La Grèce et l’Espagne ont en commun d’avoir souffert des rigueurs de la dictature militaire avant de rejoindre, au cours des années 1980, la Communauté Économique Européenne. À Athènes et Madrid, la crise économique a entraîné un chômage de masse, sur le point de rebattre les cartes de la politique : des partis issus de la gauche radicale sont en passe d’y imposer la renégociation des dettes, une politique keynésienne de relance et le retour de la souveraineté nationale.

Tout semble donc lier indéfectiblement Grèce et Espagne. Jusqu’aux visages de ceux qui incarnent le changement aux yeux de la presse internationale : deux jeunes leaders à peine quadras, le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras et son possible futur homologue espagnol Pablo Iglesias. Sous leur direction, entend-t-on déjà, l’Europe du Sud connaîtra un nouveau printemps des peuples.

Or, malgré les apparences, Syriza et Podemos sont deux mouvements aux histoires, aux structures et aux stratégies opposées. Syriza, dont le nom signifie « coalition radicale de gauche », est une alliance politique dont la forme juridique actuelle ne remonte qu’à juin 2012. Une dizaine de mouvement se sont alors fédérés afin de profiter au mieux du mode de scrutin proportionnel qui désavantage les petites formations.

On l’a vu sur les places d’Athènes, même si elle vient de s’allier avec les cousins grecs de Dupont-Aignan, Syriza est fière de son ancrage à gauche et son triomphe actuel sonne comme une belle revanche sur les années de clandestinité puis d’opposition au bipartisme.

En Espagne, bien au contraire, les chefs de Podemos, refusent toute référence au clivage cadre droite-gauche. Pablo Iglesias le rappelle au cours de chacune de ses interventions, y compris dans le dernier entretien qu’il a accordé à El País. Et Enrique Viaña, professeur d’économie appliquée, n’hésite pas à décrire Podemos comme « un parti dirigé par des ex-marxistes qui organise rapidement la petite bourgeoisie prolétarisée et le prolétariat le plus pauvre » saignés par la crise.

C’est en  agrégeant ces différentes catégories sociales que Podemos a créé la surprise aux élections européennes du printemps 2014. Très logiquement, ce mouvement abhorre les syndicats, les partis politiques traditionnels et toute idée de coalition électorale, désignée en espagnol par la dédaigneuse formule « sopa de siglas » (« soupe de sigles »). À Podemos, on se garde bien de promouvoir l’hégémonie de la classe ouvrière. C’est à ce prix que les Espagnols placent Podemos en tête des sondages, dans la perspective des élections générales de l’automne 2015.

Quoiqu’ils n’aient que quelques années d’écart, Iglesias et Tsipras ont suivi des parcours bien distincts. Le Grec a très tôt été un grand leader étudiant, avant de mener une campagne aux municipales et de se faire élire député, tandis que l’Espagnol ne peut se prévaloir qu’un court passage aux Jeunesses communistes. Pablo Iglesias, l’homme à la queue de cheval est un universitaire seulement influencé par les expériences étatiques des gouvernements les plus à gauche d’Amérique latine. Ceci étant, Podemos n’est inscrit dans aucune instance politique internationale, contrairement à Syriza qui appartient au Parti de la Gauche européenne.

Si l’on voulait trouver un équivalent espagnol à Syriza, c’est plutôt du côté d’Izquierda Unida (IU, « Gauche Unie ») qu’il faudrait tourner le regard. Héritière du Parti communiste espagnol, IU est elle aussi une coalition partisane. Deux jours avant la victoire d’Alexis Tsipras, la vieille garde du parti désignait comme chef de file Alberto Garzón, plus jeune député espagnol. Au plus fort de la crise, IU a intégré l’obligation de renouveler son personnel. Mais le jeune député est efficace, et il tonne déjà. Dès le lendemain des élections grecques, depuis Athènes, où il avait été convié avec toute la gauche radicale européenne, il a très vivement dénoncé la stratégie de cavalier seul que Podemos mène depuis des semaines en refusant toute alliance électorale.

L’année 2015 sera jalonnée de rendez-vous électoraux cruciaux pour la gauche de la gauche européenne. Pour y voir clair, il faut lire Luis Ramiro, universitaire spécialiste de la gauche espagnole : « Podemos ressemble davantage au mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo » qu’à Syriza. Et même si Pablo Iglesias se montre – pour l’instant – bien moins autoritaire que le leader populiste italien, l’établissement de « loyautés personnelles dans les organisations où la charge idéologique est légère » ne peut qu’inquiéter la gauche radicale classique. Non, décidément, Podemos et Syriza n’ont rien des frères jumeaux que l’on nous décrit hâtivement.

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00702571_000010.

La démocratie, «un problème de type grec»

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grece tsipras europe syriza

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Pour s’excuser de ne pas venir chercher son prix au festival de Cannes en 2010, Jean-Luc Godard expliqua qu’il avait « un problème de type grec ». Personne n’a jamais vraiment su ce qu’il entendait par là, mais le mot est resté fameux. Aujourd’hui nous avons tous « un problème de type grec ». Car l’arrivée au pouvoir de la gauche syriziste va mettre la politique européenne au pied du mur.

Premier hypothèse, Syriza parvient à remettre en cause un certain nombre de dogmes libéraux qui sont attachés à la politique européenne : le libre-échange intégral et son corollaire la précarisation des salaires, la baisse des investissements publics et la privatisation des services publics, la déflation et la décroissance, la dérégulation financière  et son rejeton la concentration des revenus et des capitaux entre quelques mains… Si Syriza atteint ces objectifs et si on le laisse faire au niveau de la Commission européenne, alors oui, on pourra dire que les dogmes libéraux ne sont pas intrinsèquement liés aux institutions et à la politique européennes.

Deuxième hypothèse, Syriza se voit opposer une fin de non-recevoir par la Commission sur tous les volets de sa politique. On saura alors ce qu’il en est de la souveraineté démocratique et de la capacité d’un peuple à choisir son destin. On entendra sans doute encore Christophe Barbier appeler à mettre la Grèce sous tutelle. Dans cette hypothèse, il sera intéressant d’évaluer le ton employé par la Commission : sera-t-elle conseillère et bienveillante ? Sourde et intransigeante ? Menaçante et humiliante ? On saura ainsi si les institutions qui sont censées nous représenter constituent en fait une instance démocratique, un comité technocratique, ou un imperium autocratique. La question est d’importance.

Troisième hypothèse, Syriza négocie un compromis avec la Commission. En échange du déblocage d’un certain nombre de milliards pour subvenir aux besoins les plus urgents du peuple grec au bord de l’asphyxie, Syriza renonce à contester les dogmes libéraux. On peut déjà entrevoir que cette hypothèse est la plus probable : Syriza a fait savoir qu’il ne veut pas quitter la zone euro (sans dire pourquoi) et donc indique par là qu’il se soumettra de facto à ses principes les plus fondamentaux. Il sera intéressant là aussi de voir jusqu’où Syriza va manger son chapeau et comment ses dirigeants s’installeront confortablement dans le cercle des élites gouvernantes européennes.

L’issue de ces trois hypothèses sera éclairante pour comprendre dans quel monde politique nous vivons. Est-il possible en Europe de remettre en cause les dogmes libéraux, est-il possible de proposer une alternative à des règles supposées sacrosaintes et presque naturellement évidentes ? Rappelons-en quelques unes qu’elles soient explicites dans les traités ou implicites dans la pratique :

•          Le Tarif Extérieur Commun pourtant prévu par le traité de Rome pour protéger les produits européens de produits dumpés socialement n’est plus en pratique. Il est même prévu d’étendre la libre circulation de tout avec tout.

•          Les services publics gérés par l’Etat doivent être réduits à leur plus strict minimum dans tous les pays de l’union.

•          La tranche marginale d’imposition des revenus ne doit pas excéder 40 % (là où elle était en France à 80% sous de Gaulle et à 90% aux USA sous Nixon)

•          L’inflation doit être la plus basse possible, au risque de provoquer de la déflation

•          L’Europe doit aller vers une intégration de plus en plus forte avec les USA, au plan économique avec la signature du Tafta, au plan militaire avec le renforcement des structures de l’Otan.

Si la Grèce parvient à tailler quelques brèches dans ce mur patiemment construit par les technocrates européens et tous ceux qui les appuient depuis trente ans, alors nos pays pourront reprendre goût à la politique et sortir du marasme civilisationnel dans lesquels ils s’enfoncent. Si la Grèce syriziste est obligée de reculer et si on voit se déchaîner contre elle tous les suppôts du parti du renoncement, alors nous saurons tous que nous « avons un problème de type grec ». Autant dire un problème avec la démocratie.

 *Photo : wikicommons.

Alain Finkielkraut et l’après-Charlie Hebdo

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charlie hebdo finkielkraut

 charlie hebdo finkielkraut

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur les débats nés au lendemain des attentats de Paris. Alors que la parole semblait se libérer, le gouvernement lui-même reconnaissant les reculs de la laïcité à l’école dans certains territoires perdus de la République, le discours de l’excuse fait son grand retour.

En faisant des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly de simples victimes de l’exclusion, une certaine sociologie ignore les réelles inégalités sociales et le poids de l’islam dans la radicalisation des terroristes.

À contre-courant des déclarations de Manuel Valls sur l' »apartheid, territorial, ethnique, et social » qui fracturerait notre pays, Alain Finkielkraut reprend les mots de Pierre Manent : « Le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir. »

*Photo : Hannah.

Justice sur mesure pour Christiane Taubira

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taubira fn justice leclere

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Pas de prison ferme pour les primo-délinquants. Cette volonté, maintes fois proclamée par Christiane Taubira, est inscrite dans la loi du 15 août 2014 qui fait du recours à des peines alternatives la priorité de la politique pénale. « L’opinion a été intoxiquée par un discours sommaire, qui consiste à dire que chaque délinquant est un criminel en puissance qu’il faut enfermer », déclarait-elle par exemple au Monde le 19 septembre 2012[1. En réalité, si on est inconnu des services de police, on peut commettre un délit grave, éventuellement avec violence, et échapper à la prison.].

La ministre n’a pourtant rien trouvé à redire à la peine de neuf mois ferme, assortie de 50 000 € de dommages et intérêts, prononcée le 16 juillet 2014, soit neuf mois seulement après les faits, par le tribunal correctionnel de Cayenne à l’encontre d’une primo-délinquante inconnue des services de police (qui ne s’était pas rendue coupable de violence physique ni d’atteinte aux biens, mais de diffusion d’une image raciste). Interrogée par l’AFP, Christiane Taubira a au contraire paru fort satisfaite de cette décision : « Les magistrats jugent en droit, pas selon leur fantaisie, a-t-elle dit. Ils ont prononcé les peines prévues par le Code pénal pour ce type de délit. »

Mme Taubira est sans doute mal informée sur ce dossier dans lequel les magistrats, contrairement à ce qu’elle affirme, ont fait preuve d’une fantaisie procédurale et juridique spectaculaire à toutes les étapes, du déclenchement des poursuites jusqu’à la rédaction de leur décision, truffée d’édifiantes considérations à prétention anthropologique. Ainsi le jugement dénonce-t-il « la volonté d’avilir la personne visée et, au-delà, toutes les personnes mélanodermiques » – ce qui signifie probablement « noires ». On apprend aussi qu’il existe une « race noire », tout entière outragée par l’image infâme, comme « toutes les races » d’ailleurs : le tribunal de Cayenne a inventé le délit contre l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]

Quant au Code pénal, il faut croire qu’on n’utilise pas le même à Cayenne et à Annecy, où, pour des faits similaires, un élu frontiste, Olivier Burlats, a été condamné le 5 décembre à 3 000 euros d’amende – il avait publié sur Twitter une photo comparant Taubira à un singe. S’agissant de délits de presse (diffamation, injure), même aggravés par le racisme, la décision rendue par le tribunal correctionnel de la capitale guyanaise est sans précédent dans les annales judiciaires des dernières décennies[2. Seuls quelques négationnistes multirécidivistes ayant jusque-là réussi à user la patience des juges au point d’écoper de prison ferme]. Nous pouvons nous honorer d’avoir mis le racisme hors-la-loi. Reste qu’en France on ne va pas en prison pour ses idées, aussi « nauséabondes » soient-elles. Et encore moins au premier dérapage.

C’est le droit du garde des sceaux de défendre une conception compassionnelle de la justice. C’est aussi son droit de penser que certains délinquants sont indignes de compassion et certains délits insusceptibles d’indulgence dès la première infraction – encore qu’en matière de politique pénale un peu de cohérence ne nuirait pas. En approuvant ce jugement, exceptionnel par sa sévérité, Christiane Taubira fait clairement une entorse aux principes qu’elle défend habituellement. Il est un peu fâcheux que cette entorse intervienne précisément dans une affaire qui la concerne étroitement : si la ministre n’est pas la plaignante, elle est la victime. Pure coïncidence, certainement, comme le fait qu’elle ait été jugée à Cayenne, fief politique de la même ministre. Certes, Christiane Taubira a balayé par avance tout soupçon – comment oserait-on ? Dans cette affaire, elle s’est proclamée au-dessus de la mêlée. Elle s’est contentée de laisser la justice faire son travail, exactement comme si l’insulté avait été un citoyen lambda. L’ennui, c’est que cet aimable conte de fées ne résiste guère à l’examen des faits. Au terme de notre enquête, il est au moins permis de se demander si le garde des sceaux n’a pas eu droit à une justice sur-mesure – et son insulteuse à une justice d’exception.

Pour apprécier dans toute sa saveur la conception baroque du droit qui a prévalu dans ce dossier, il faut revenir à l’époque des faits. Nous sommes à l’automne 2013. Le vote, quelques mois plus tôt, de la loi Taubira instaurant le « mariage pour tous » (et que ça saute !), n’a pas réconcilié les deux France qui se regardent en chiens de faïence. Le gouvernement, toujours sonné par les manifs monstres du printemps précédent, ne comprend goutte à cette opposition sortie de nulle part – c’est-à-dire de la France des provinces, des familles et des cathos. Incapable de lui parler, il s’est exclusivement employé, avec quelques variations tactiques, à la diaboliser en l’ensevelissant sous les vocables habituels – de réac à facho. Les protestataires, eux, n’ont pas digéré le mépris, les insultes et les procès en sorcellerie qui ont été les seules réponses à la mobilisation. Le gros des troupes attend son heure électorale, mais la frange jusqu’au-boutiste « ne lâche rien ». Pour le camp LGBT, c’est une bénédiction. On entame les vieilles rengaines de l’ordre moral à nos portes et de l’homophobie partout. Autant dire que, quand le racisme pointe son nez pour de bon, les prêchi-prêcheurs ont du mal à camoufler leur exultation derrière leurs mines de circonstance. Divine surprise, on a déniché dans les manifs une ou des gamines de huit ans brandissant des bananes pour insulter Taubira, tandis que quelques abrutis publient d’odieux photomontages sur leur compte Facebook ou Twitter. Ces attaques racistes sont unanimement dénoncées, mais la cause est entendue : contre le mariage homo, ça veut dire « homophobe », et quand il y a de l’homophobie, le racisme n’est jamais loin – allez, coffrez-moi tout ça ! Les juges de Cayenne, reconvertis en chroniqueurs, évoqueront dans leur décision « le paroxysme de réflexions racistes faites notamment dans le cadre du débat sur le “mariage pour tous” à l’encontre de Mme Taubira ». Ce qui revient peu ou prou à ériger une interprétation politique en vérité judiciaire officielle.

Le 17 octobre, dans ce climat rendu pesant, d’abord par les propos racistes, bien réels quoique bien plus rares que ce qu’on dit, ensuite par les fantasmes antiracistes d’une France gangrenée par la haine, « Envoyé spécial » diffuse sur France 2 un reportage consacré à Anne-Sophie Leclère, commerçante à Rethel dans les Ardennes et candidate Front national pour les municipales de mars 2014. La journaliste lui flanque sous le nez une image, repérée sur sa page Facebook, qui deviendra tristement célèbre, où sont juxtaposées la photo d’un bébé singe et un portrait de Mme Taubira, respectivement légendés « À 18 mois » et « Maintenant ». On voit Anne-Sophie Leclère s’embrouiller dans une explication confuse, puis affirmer qu’elle assume la présence de cette image sur son mur Facebook. Aujourd’hui, elle soutient au contraire qu’elle l’avait retirée « depuis trois mois » et qu’elle a été « piégée ». Piégée ou pas, elle a bien publié puis défendu le photomontage. Elle a aussi prononcé cette phrase, au sujet de Mme Taubira : « À la limite, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, franchement. »

Ces agissements tombent évidemment sous le coup de la loi de 1881 et constituent, sans aucun doute possible, une « injure publique envers un particulier en raison de sa race, de sa religion ou de son origine », voire une « provocation à la haine ou à la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Anne-Sophie Leclère méritait d’être condamnée (dans ces matières, il n’y a pas de politique de l’excuse et nul n’a tenté d’amoindrir sa faute en invoquant son milieu social et son niveau culturel). Mais les tribunaux, dans leur sagesse, considèrent généralement qu’une condamnation symbolique et l’opprobre qui va avec constituent une sanction suffisante. Débarquée par le FN, montrée du doigt par la France entière, sans relations ni argent, y compris pour assurer sa défense, Leclère avait déjà pris cher au sens figuré. Le jugement de Cayenne la condamne à la ruine, au sens propre. S’il devenait définitif (issue assez improbable néanmoins), elle serait la première Française incarcérée pour « injure à caractère racial » et « provocation à la haine raciale ». On a le droit de le souhaiter. Mais si on veut appliquer la « tolérance zéro » à la diffusion de propos, écrits ou images racistes, il est urgent de construire des prisons.

Il faut quelques jours pour que l’information se transforme en scandale – ce « retard à l’allumage », imputable aux mystérieuses lois du buzz, sera une preuve supplémentaire des vents mauvais qui soufflent sur le pays. Car ce n’est pas Leclère qui siège au banc des accusés, c’est la France entière, ou plutôt une moitié de la France – la mauvaise. Dans un texte d’anthologie, Christine Angot écrit précisément qu’une moitié de la France pleure avec elle, tandis que « l’autre agite des bananes en insultant la ministre de la Justice ».

On ne minimisera pas le caractère douloureux de telles insultes pour ceux qui en sont l’objet. Mais force est de constater que Christiane Taubira fait au passage une excellente opération politique. Elle est soutenue par la quasi-totalité de la classe politique, révérée par les journalistes, célébrée par des intellectuels. La Règle du Jeu, la revue de BHL, organise une journée de soutien, les médias multiplient les débats pour tenter de découvrir à quel point la France est raciste. Le 13 novembre, la une de l’hebdomadaire Minute annonce, avec un mauvais goût prononcé et un sous-texte destiné à choquer, que «Taubira retrouve la banane »[3. Le directeur de la rédaction de Minute, Jean-Marie Molitor sera condamné à une amende de 10 000 euros le 30 octobre 2014.]. Sanctifiée par l’insulte, la ministre devient intouchable. Ainsi pourra-t-elle s’afficher avec les frondeurs du PS tout en échappant au remaniement.

Pendant ce temps, la machine judiciaire se met en branle. Saisi par le défenseur des droits Dominique Baudis, le procureur de la République François Molins ouvre une enquête préliminaire et en informe sa patronne par une lettre datée du 26 novembre, dans laquelle il lui demande si elle souhaite lui « adresser une éventuelle plainte ». Mais malgré les innombrables suppliques qui lui sont adressées en ce sens, la principale intéressée refuse de se commettre dans ces basses œuvres judiciaires. La gravité de l’offense infligée, à travers elle, à toute la France, lui interdit d’en faire une affaire personnelle. De plus, en engageant elle-même des poursuites, elle donnerait l’impression d’attaquer une mouche à l’arme nucléaire. Chef direct des parquets, le garde des sceaux n’a en théorie aucun pouvoir sur les magistrats du siège. Mais avoir sa faveur, ou sa défaveur, n’est évidemment pas sans effet sur une carrière – une mutation (on n’ose dire à Cayenne) est si vite arrivée. Nul ne peut donc croire qu’il soit un justiciable comme les autres, ni qu’une affaire le concernant ne soit pas l’objet de toutes les attentions à tous les étages de l’institution judiciaire. Face à une Taubira de fer, Leclère était le pot de terre idéal. Une solution élégante, pour garantir un procès équitable à cette prévenue passablement inculte et dépourvue de tout réseau, aurait consisté à déclencher l’action publique pour interrompre le délai de prescription tout en se débrouillant pour que l’affaire soit renvoyée jusqu’à ce que Christiane Taubira ait quitté la Chancellerie.

Après tout, l’élégance n’est pas une obligation. Le 10ٔ décembre, la ministre répond à François Molins qu’elle « n’envisage pas, à ce stade, de déposer plainte », et le remercie simplement de l’informer « des suites de cette enquête et de l’audience qui pourrait intervenir ». En clair, elle lui donne son aval pour poursuivre ses investigations mais refuse de se constituer partie civile – décision parfaitement raisonnable. Le storytelling est impeccable : en s’abstenant de demander réparation, Christiane Taubira fait preuve d’une retenue empreinte de grandeur, ou l’inverse. Dans les procédures lancées contre Leclère, Minute et le FN, elle n’apparaît jamais en première ligne, comme si tout cela ne la concernait pas. Le combat ne peut pas être déséquilibré puisqu’il n’y a pas de combat.

De fait, ce n’est pas de la faute de Christiane Taubira si, le 16 janvier 2014, Walwari, parti politique guyanais dont elle est cofondatrice, décide, de sa propre initiative, de poursuivre Anne-Sophie Leclère, mais aussi le Front national, encore une sacrée fantaisie au regard du droit, qui interdit de poursuivre une personne morale pour des délits de presse. Certes, il est un peu embêtant que la prévenue, dont les revenus extrêmement modestes proviennent principalement de l’activité de charpentier de son mari, soit manifestement dépourvue des moyens financiers d’assurer sa défense à 7 000 kilomètres de chez elle, mais si les membres guyanais de Walwari se sont sentis insultés, Mme Taubira n’y peut rien. Anne-Sophie Leclère sera jugée – et condamnée – en son absence, et d’ailleurs en l’absence de toute défense.

Elle n’est pas non plus responsable du fait que la plainte ait été jugée recevable par le tribunal correctionnel, alors même que les statuts de l’association n’indiquent pas qu’elle ait pour objet d’agir en justice ni de lutter contre le racisme – la garante de l’indépendance de la justice ne saurait commenter une décision de justice, en tout cas en France. Des esprits suspicieux pourraient remarquer que l’adresse du parti à Cayenne est la même que celle de la permanence parlementaire de Taubira. Ou encore que, parmi les six membres du bureau exécutif de Walwari, figurent Nolywé Delannon, fille de la ministre, et Éric Lafontaine, conseiller aux affaires réservées au sein de son cabinet. Ça ne prouve pas que la ministre ait été consultée. Ce n’est pas parce qu’on appartient au même parti, à la même famille ou à la même équipe ministérielle qu’on n’a pas le droit d’avoir des secrets.

Reste un petit détail qui écorne légèrement l’image pieuse d’une Christiane Taubira sacrifiant ses intérêts et ses sentiments personnels à des principes supérieurs. En effet, dans le cas d’injure raciale visant une personne particulière, une association ne peut se porter partie civile que si elle obtient l’accord, appelé « acquiescement », de la victime. D’après notre enquête, la ministre a donné le sien à Walwari dans une lettre adressée à son secrétaire général Joël Pied, le 3 juillet, soit cinq jours avant l’audience, qui s’est déroulée le 8 juillet – quelqu’un ayant dû se rappeler in extremis que cette formalité était indispensable. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : sans ce blanc-seing donné à Walwari par Taubira, il n’y aurait pas eu de procès à Cayenne. Elle ne pouvait donc ignorer l’existence de cette procédure.

Ce n’est pas tout. Christiane Taubira savait aussi depuis le mois de novembre qu’une autre procédure (moins prometteuse peut-être en termes de sanction mais plus sérieuse) était en cours à Paris. Donner à Cayenne une longueur d’avance sans pour autant suggérer à Paris de se désister permettait à la fois de court-circuiter Paris et de le garder comme deuxième fer au feu, pour le cas où les choses se gâteraient à Cayenne. On imagine la stupeur, pour ne pas dire la rage, des parquetiers parisiens et des juges de la dix-septième chambre correctionnelle, le 16 juillet, lorsqu’ils ont appris par les médias qu’ils avaient été doublés.

En tout cas, comme prévenue, Anne-Sophie Leclère a droit au service VIP. Elle pourrait ainsi connaître le douteux privilège, non pas d’être condamnée deux fois pour les mêmes faits, ce que la loi interdit, mais d’être jugée deux fois pour ces faits ce qui est tout de même hallucinant. Le 29 janvier, son affaire sera examinée par la cour d’appel de Cayenne, la requête en dépaysement déposée par son avocat ayant été, on le verra, rejetée dans des formes toujours rocambolesques. Et, quelques mois plus tard, elle pourrait comparaître en première instance devant la XVIIe chambre à Paris. Ceinture et bretelles. Rien de personnel bien sûr, aucun acharnement. La justice s’assure qu’une délinquante ne passera pas entre les mailles de son filet, quoi de plus normal ? Saine prudence au demeurant : les juges parisiens n’enverront pas Anne-Sophie Leclère derrière les barreaux, mais ils la condamneront, et leur condamnation tiendra, car, à la différence de leurs collègues guyanais, ils font du droit.

Bien sûr, on ne saurait douter l’indépendance des magistrats de Cayenne. C’est certainement en leur âme et conscience qu’ils ont tenu à infliger à Anne-Sophie Leclère un châtiment exemplaire. Avec une franchise dans le zèle qui confine à la candeur, ils précisent noir sur blanc dans leur décision du 16 juillet que la peine, exceptionnellement sévère, est «sans sursis, et insusceptible de conversion » – c’est la « prison sans passer par la case départ » du Monopoly, à ceci près qu’en la matière l’appel est suspensif. Précaution inhabituelle, dans un climat où l’idéologie et la disette budgétaire invitent plutôt les juges d’application des peines à se montrer créatifs afin que les peines d’emprisonnement prononcées soient exécutées le moins souvent possible. Cela ne prouve pas que le président Jean-Pierre Rémy et ses deux assesseurs aient voulu complaire à Christiane Taubira.

Ce n’est pas non plus pour être agréable à la ministre que les magistrats ont tenu, de façon encore très inhabituelle, à satisfaire intégralement les exigences financières de Walwari en condamnant solidairement le Front national et Anne-Sophie Leclère à lui verser 50 000 euros. La facture est à la mesure de l’injure : « Cette atteinte à une race entière est largement aussi grave que certaines infractions individuelles de droit commun donnant lieu à plusieurs dizaines de milliers d’euros d’indemnités », affirme le jugement. On appréciera cette contribution de la justice de la République à l’instauration d’une saine émulation entre victimes.

C’est dans le volet consacré au Front national que les juges déploient une audace stupéfiante pour quiconque possède quelques notions de droit. Ils affirment notamment : « En ne s’assurant pas des opinions républicaines et en ne mettant pas en œuvre par une formation minimale destinée à éviter de tels dérapages (sic), le Front national a participé au délit commis par Mme Leclère. » Autrement dit : le FN a péché en pensée et par omission, et se voit accuser d’inaction et de délit d’opinion. Or on ne trouve évidemment nulle trace, dans la loi française, de telles infractions. On ne sache pas non plus que notre droit interdise de soutenir une « analyse politique imputant aux immigrés l’essentiel des difficultés rencontrés (sic) par le pays » ou d’adopter un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ».

Ses avocats font appel de la décision du 15 juillet, et adressent dans la foulée à la cour d’appel de Cayenne une demande de dessaisissement, afin que l’affaire soit rejugée plus près de la prévenue. Le 2 septembre, le procureur général guyanais accepte le dépaysement : « L’éloignement géographique du domicile habituel de la prévenue et du lieu de son jugement en appel, au regard des frais de transport inhérents à ce déplacement et à son statut de bénéficiaire de l’aide juridictionnelle, ne peuvent être ignorés. J’ai donc l’honneur d’émettre un avis favorable à la demande de renvoi devant une autre juridiction. »

Mais, le 12 septembre, contre toute attente, le procureur général près la cour de cassation, Jean-Claude Marin, retourne l’argument de la défense : « On ne voit pas ce qui justifierait d’imposer aux plaignants, par le biais d’un dessaisissement, les difficultés matérielles évoquées par la prévenue. » Autrement dit, pour le magistrat, bien que la victime et la coupable présumée de l’affaire résident toutes deux en métropole, « aucun élément objectif ne vient justifier » que celle-ci soit jugée à moins de 7 000 kilomètres de chez elles. Cela n’a évidemment aucun rapport avec l’attachement de la ministre à la cour d’appel de Cayenne, à la création de laquelle elle a participé. N’empêche, tout cela finit par ressembler à de l’acharnement. Mais on ne peut pas soupçonner Christiane Taubira d’être animée par un esprit de vengeance qui serait peu compatible avec sa fonction. Reste encore à comprendre pourquoi cette lionne déploie tant d’énergie pour écraser une mouche.[/access]

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00699881_000020.

Syriza : victoire à la Pyrrhus en Grèce

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alexis tsipras syriza grece

alexis tsipras syriza grece

Le peuple grec a parlé haut et fort. Il a massivement apporté son soutien à Syriza et à son leader Alexis Tsipras. C’est la démocratie et comme tout le monde sait, le mot – contrairement à la chose, assez récente chez les Hellènes – a été inventé en Grèce. Le peuple a donc parlé, mais que diable a-t-il  voulu dire ? Quelques témoignages d’électeurs grecs glanés dans la presse de ce dimanche permettent d’esquisser un début de réponse.

Sur le site du Monde, quatre citoyens grecs expliquent leurs choix. Areti, ne veut pas dévoiler quelle bulletin elle vient de déposer dans l’urne mais elle laisse peu de place au suspens puisqu’elle déclare avoir rejeté le parti conservateur au pouvoir (Nouvelle démocratie). « Pendant ces années de crise, les Grecs ont été déshonorés devant le monde entier. On veut retrouver notre honneur », explique-t-elle pour justifier son choix. Comprenez : l’Europe et le monde entier nous ont humilié, maintenant c’est à nous de jouer, et de nous venger. Et la meilleure des vengeances, selon la presse mondiale, consiste à voter Syriza. Si ce raisonnement vous semble un peu rudimentaire, vous n’avez pas tort, mais c’est ainsi qu’on explique en France le vote FN des « beaufs »…

De son côté, Katarina avoue clairement avoir voté Syriza. Elle va jusqu’à le « [clamer] haut et fort ». « C’est le seul moyen de retrouver notre dignité », explique-t-elle à la suite d’Areti. Pour que la vengeance soit complète, elle espère que le parti d’Alexis Tsipras « aura une majorité absolue ». Chez Syriza on n’ignore pas cet état d’esprit d’une partie de l’électorat, raison qui a poussé Alexis Tsipras à utiliser quatre fois le mot dignité dans son dernier message aux électeurs.     

Après ces deux cris du cœur, les deux autres témoins du micro-trottoir du Monde déploient un argumentaire très différent mais tout aussi intéressant. Le premier, Vassilis Sklias, un ancien fonctionnaire européen, souhaite le succès de Syriza pour… mieux faire avancer les reformes ! Pour lui « Il faut assainir la fonction publique [..] mettre fin au système clientéliste créé par le Pasok et Nouvelle démocratie, avec leurs cortèges d’employés du parti. » Stratège, il espère que le score de Syriza permettra à la Grèce d’améliorer son jeu avant le prochain tour de poker avec ses créanciers. Il compte sur l’Europe pour comprendre le message « Que va-t-il se passer si on attaque cette gauche pro-européenne ? Cela profitera à l’extrême droite anti-européenne. On est prêts à discuter. Nous voulons rester  dans le cadre institutionnel européen. Nous ne voulons pas devenir Cuba. »

Pour finir, Le Monde donne la parole à Alex, un électeur de Nouvelle Démocratie et fier de l’être. Mais la perspectives d’une victoire de Syriza ne lui fait pas peur : « Ils ont promis tellement de choses que tout le monde sait qu’ils ne pourront pas les appliquer, et heureusement, car elles sont dangereuses. Dès lundi, ils reviendront à la raison et suivront les règles. »

Les cris d’enthousiasme des militants de Syriza sentant l’odeur de la victoire rappellent un certain 10 mai 1981. Si ces quelques cas cités plus hauts sont anecdotiques, beaucoup d’électeurs de Syriza n’adhérent pas aux idées et encore moins au programme de cette formation. Humiliés et en colère, ils cherchent à faire du mal à l’Europe. En anglais, on appelle cette attitude « cutting off the nose to spite the face” (se couper le nez pour se venger du visage). Ce genre de châtiment procure un plaisir aussi intense que bref. Les regrets, en revanche, peuvent durer plus longtemps. Ainsi, certains esprits rationnels font le pari de  « mouiller » l’extrême gauche dans la politique actuelle de la Grèce, laquelle ne se détournera pas de son cadre actuel, c’est-à-dire la démocratie libérale, le capitalisme, et l’économie de marché. D’aucuns ne croient pas un mot de ce que dit Syriza et souhaitent compromettre durablement la gauche radicale grecque pour prouver, une bonne fois pour toutes, qu’il n’existe pas de véritable alternative politique et idéologique.

En France, il nous a fallu presque trois ans (entre la victoire de mai 1981 et la formation du gouvernement Fabius, sans les communistes en 1984) pour évaluer les véritables marges de manœuvre politiques d’un gouvernement de gauche. On peut souhaiter aux Grecs que le processus soit plus rapide chez eux. De toute façon, la gauche radicale européenne doit dès à présent répondre à cette question décisive : comment survivre à l’inéluctable trahison idéologique de Syriza ? Certaines victoires sont pires que des défaites. 

*Photo : Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21683178_000037. 

Maximum Muray

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Muray

Muray

Caroline Noirot dirige les éditions des Belles Lettres, où paraît le Journal de Philippe Muray.

Élisabeth Lévy. Les Belles Lettres sont l’éditeur « historique » de Muray. « Mon imprimeur », disait-il de cette maison. Est-ce que vous jugez cela vexant ? 

Caroline Noirot. Non : vous savez, il y a de bons et mauvais imprimeurs…

On pourrait se demander s’il a sa place au milieu de vos très vieux auteurs, mais, au fond, on peut y trouver une certaine logique : ce serait un classique au milieu des classiques…

Il est un peu tôt pour en juger, c’est le temps qui fait d’un auteur un classique. De fait, nous éditons peu de contemporains : l’essentiel de nos activités consiste à publier des éditions critiques de tous les textes latins et grecs transmis depuis l’Antiquité. C’est une immense tâche, dont nous avons déjà accompli les deux tiers. Ce domaine antique est sans aucun doute la partie la plus productive de la maison : bien qu’elles passent inaperçues du grand public, entre douze et quatorze nouveautés sortent chaque année.

Vous êtes entrée aux Belles Lettres en tant que stagiaire en 1995, pour finalement présider la maison depuis 2007. C’est votre prédécesseur, Michel Desgranges, qui avait commencé à publier Philippe Muray, alors inconnu du grand public.

Philippe Muray est un auteur que Michel Desgranges jugeait extrêmement important, et qu’il a suivi tout en lui accordant une totale liberté. Il a publié neuf de ses livres. C’était son ami – ils se sont connus en 1969 – mais aussi un écrivain qu’il admirait. À son décès, Michel Desgranges a rendu hommage à l’homme, « bien élevé et intègre », ou, selon l’expression américaine, qui a plus de force que le français : « a truly decent man », mais aussi à l’« auteur parfait » qu’avait été Muray, en rappelant que jamais les questions d’argent n’avaient pollué leurs relations, que jamais non plus il ne s’était plaint, comme tant d’autres, que son nouveau livre ne soit pas en pile dans telle ou telle librairie, et que jamais il ne l’a harcelé pour connaître les ventes. S’il avait des exigences, elles portaient seulement sur l’édition proprement dite du livre et sur sa présentation.

Et vous, comment avez-vous découvert Muray ?

En travaillant aux Belles Lettres, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »] Dans la maison, tout le monde m’en avait parlé comme d’un auteur important, qu’il fallait absolument lire. Personnellement, je ne l’ai pas connu. Mais je me souviens par exemple de la préparation de son recueil de poèmes, Minimum Respect. Nous cherchions une idée pour le bandeau, et c’est Desgranges qui l’a trouvée : « Maximum Muray », c’était excellent ! La sortie des livres de Muray était une fête pour nous tous, de la fabrication à la promotion.

Muray était toujours très attentif à chaque virgule, soucieux de chaque détail typographique. Il m’a raconté que l’un des tomes des Exorcismes était parti au pilon parce qu’à l’impression les italiques étaient apparues en gras… Comment se déroule aujourd’hui l’édition du Journal ?

Je me souviens de l’anecdote que vous citez, et je conserve encore l’échange de fax entre Michel Desgranges et Muray – Internet n’existait pas encore. Aujourd’hui, mon interlocutrice, c’est Anne Sefrioui, et notre exigence de qualité reste la même, dans la ligne de ce que Philippe Muray aurait certainement souhaité. Nous avons été en contact permanent pour choisir la typographie, la toile de la reliure, la couverture. Et quand il y avait un doute sur le texte, elle a pu vérifier sur les manuscrits originaux. En fait, je ne suis pas l’éditrice de Philippe Muray mais celle d’Anne Sefrioui ! Nous avons passé de longs moments à prendre des décisions pour ce Journal, et pas seulement sur les questions techniques. Nous nous entendons fort bien, et nous partageons la volonté de faire les choses le mieux possible.

C’est d’abord à elle que nous devons la publication du Journal, dont le premier volume paraît moins de dix ans après la mort de Muray. Pour les lecteurs et, je suppose, pour l’éditeur, c’est un événement considérable – et très émouvant. Quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre, selon vous ?

Ce Journal en est la matrice ! Ce n’est pas un titre de plus, c’est un livre important, et même fondamental, dont la publication s’étalera sur plusieurs années. Ce premier volume va sans doute étonner beaucoup de lecteurs de Muray.

J’ai moi-même été déconcertée, surtout par les cent premières pages, où il est à la fois assez obscur et terriblement tourmenté.

Oui, c’est Muray avant Muray, ou Philippe plus que Muray ! Ces textes m’ont énormément touchée. À 33 ans, quand il commence son Journal, il a tous les doutes, toutes les hésitations de la jeunesse. Mais les notes qu’il a ajoutées dix ans plus tard sont extrêmement drôles !

Mais dans le Journal lui-même, on découvre un Muray qui manque quelque peu d’ironie…

En fait, les années couvertes par ce tome, 1978-1985, constituent une période charnière dans sa vie d’écrivain, et son séjour aux États-Unis, en 1983, a été déterminant. On a le sentiment que sa vision du monde change à partir de là. Quand j’ai commencé à lire Muray, une phrase de Nietzsche de la Généalogie de la morale que j’avais recopiée étant jeune m’est revenue en tête : « Cela, un grand homme ? Je ne vois jamais que le comédien de son propre idéal. » J’ai pensé alors qu’il s’était donné pour but de ne jamais être ce comédien.

Il ne doutait pas d’être écrivain, et même un grand écrivain, mais le roman est resté pour lui problématique. Avez-vous le sentiment d’une œuvre inachevée ?

Je le vois comme un écrivain et comme un romancier. Il était extrêmement dur avec lui-même, d’une exigence exceptionnelle et d’une grande honnêteté. Le Journal rend justement bien compte de l’énorme travail qu’il a fourni, du sérieux avec lequel il considérait son activité.

Ce grand maître de la langue française est-il traduisible ?

Parfaitement ! Faire connaître Philippe Muray en Allemagne ou en Italie n’est pas impossible du tout. En réalité, ce n’est pas un problème de langue, ce qui rend difficile une traduction, pour les éditeurs étrangers, ce sont plutôt les références, le contexte, qui restent très français.

À part Muray, quels auteurs vivants publiez-vous en ce moment ?

Serge Rezvani, par exemple, qui est auteur de romans, de pièces de théâtre, de poèmes, qui est aussi peintre et musicien, bref, un artiste complet. Nous publions aussi des auteurs débutants, comme Muray l’était en 1978, et que nous suivrons comme il a été suivi.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

Prix: 37,00 €

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Christine Lagarde, islamolibérale

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christine lagarde fmi arabie saoudite

christine lagarde fmi arabie saoudite

On connaissait l’islamogauchisme où quelques marxistes égarés ont cru bien à tort guérir leur culpabilité occidentale en trouvant dans l’islamisme un communisme de substitution. On parle beaucoup moins de l’islamolibéralisme qui a mis sur le devant de la scène, à l’occasion de la mort du roi Abdallah d’Arabie Saoudite (pays islamiste, certes, mais islamiste allié et pétrolifère), l’islamolibéralisme en la personne de Christine Lagarde, actuelle présidente du FMI. Certes, on savait que le libéralisme, contrairement à ce qu’il prétend, n’entretient que des liens lointains et plutôt lâches avec la démocratie. Du putsch de Pinochet en 1973 avec des Chicago Boys dans la remorque des chars d’assaut aux referendums pour l’Europe rejoués jusqu’à ce que les peuples daignent voter dans l’intérêt de l’UE, c’est à dire des marchés, la stratégie du choc telle que l’a définie Naomi Klein a depuis longtemps balayé nos illusions sur la question.

Le FMI de Christine Lagarde, d’ailleurs, l’a bien montré dans sa gestion au hachoir des crises de la zone euro en soumettant de force des populations entières à un recul social sans précédent. Cependant, on n’imaginait tout de même pas que cela puisse aller jusqu’à un éloge de la politique d’égalité des sexes du défunt Abdallah présenté comme un parangon du féminisme . 

Ce côté inimitable et très Marie-Antoinette de Christine Lagarde ne date pas d’hier : elle conseillait naguère aux Français, devant l’augmentation des prix du carburant, de prendre leur vélo et elle eut cette phrase inoubliable alors qu’elle venait d’être nommée ministre des Finances par Sarkozy en 2007 : « C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Elle a donc dû, de fait, très moyennement penser en invoquant la mémoire d’Abdallah défenseur des femmes dans un pays qui pointe à la 130ème place sur 142 pour la parité et où ces dernières ne peuvent pas aller à l’école, travailler ou ouvrir un compte en banque sans une autorisation masculine mais, en revanche, peuvent assez facilement se faire décapiter en public. Bon, ne soyons pas trop sévère, Christine Lagarde a sans doute songé aux garagistes saoudiennes qui ne se trouvent pas surchargées en réparations de carrosserie puisque les femmes ne pouvant pas non plus conduire, il y a évidemment beaucoup moins d’accidents au royaume du défunt Abdallah.

*Photo : Pablo Martinez Monsivais/AP/SIPA. AP21678816_000002.