Lula da Silva, qui aura 81 ans demain, a été réélu président du Brésil avec 51,8% des voix dimanche, alors qu’il était en mauvaise position à l’issue du premier tour.
Pour la deuxième fois consécutive en l’espace de trois semaines (le temps séparant les deux tours de la présidentielle), les sondages se sont plantés au Brésil. Encore samedi, à la veille du scrutin, les cinq principaux instituts prédisaient une « égalité technique » à 50-50 % entre les deux candidats : Lula da Silva, président sortant en lice pour son 4ᵉ mandat, qui fêtera mardi son 81ᵉ anniversaire, et Flavio Bolsonaro, 45 ans, sénateur et fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro. Ce dernier a été condamné à 27 ans de prison pour une tentative de coup d’État que ses partisans considèrent comme infondée. Toutefois, tous les cinq envisageaient comme hypothèse la plus probable la victoire de Bolsonaro avec une chiche avance oscillant entre 0,5 et 1 %, et en aucun cas celle de Lula.
Or, le résultat final a donné Lula vainqueur avec un appréciable avantage de 3,58 points (51,79 contre 48,21 % des suffrages), soit 4,4 millions de voix de plus que son rival. En outre, il a engrangé 10 millions de bulletins supplémentaires par rapport au 1ᵉʳ tour. À quoi donc peut-on imputer ce renversement de tendance ?
Ola la dette !
À la surprise générale, à l’issue du 1ᵉʳ tour, Lula avait été devancé par Bolsonaro (47 contre 45 %), soit 2 millions de voix de plus pour ce dernier. Dès le lendemain, trois autres candidats qui avaient totalisé à eux tous un peu plus de 7 % s’étaient ralliés à lui. Tous les partis du centre et du centre droit lui apportaient aussi leur soutien, lui assurant en outre, en cas de victoire, une confortable majorité parlementaire de 303 députés sur 513 et de 55 sénateurs sur 81. La victoire de Bolsonaro se profilait en conséquence comme l’éventualité la plus plausible. D’autant que depuis le rétablissement de la démocratie en 1988, sur les huit présidentielles qui ont précédé celle-ci, aucun candidat arrivé second au premier tour ne l’avait emporté au deuxième. Les premiers sondages post-premier tour confortaient cette probabilité : ils lui octroyaient une moyenne de 52 contre 48 % des intentions de vote.
La réponse à la question ci-dessus réside très certainement dans la soudaine générosité sociale qui s’est saisie de Lula, qu’on peut assimiler à un vaste achat de votes sans équivalent. À dix jours du scrutin, il a réduit la semaine de travail de 44 h à 40 h sans perte de salaire, promis les transports urbains gratuits les fins de semaine pour que « les travailleurs puissent profiter de ce temps libre », annulé les arriérés d’impôts de 3,6 millions d’autoentrepreneurs, s’est engagé à racheter 95 % de leurs dettes auprès des banques, revalorisé de 15 % « la bourse familiale » (une aide mensuelle de 137 dollars accordée à 56 millions de familles) et accordé un salaire mensuel de 140 dollars à chaque étudiant de l’enseignement public pendant les dix mois de l’année universitaire, plus un livret d’épargne de 2 000 dollars à la fin de leurs quatre années d’études s’ils sont diplômés, entre autres.
Il s’est bien gardé de dire comment il entendait financer cette manne qui est, peu ou prou, estimée à environ 7 milliards de dollars. Le Brésil accuse déjà un déficit budgétaire de plus de 8 %. La croissance est en berne : de 3,2 % en 2024, elle se situerait à la fin de l’année en cours entre 1,6 et 1,9 %.
Bolsonaro Jr mauvais perdant
À l’annonce des résultats, Bolsonaro a indiqué qu’il allait déposer un recours en annulation de l’élection auprès du Tribunal supérieur électoral (TSE). Il estime notamment que la prolongation de deux heures de l’ouverture des bureaux de vote par ce même tribunal constituait une grave entorse à la règle du jeu électoral, ayant servi à faire voter un électorat qui lui était défavorable et qui s’abstenait jusqu’alors. Il est peu probable que ce recours aboutisse, car il impliquerait que le TSE se dédise. De plus, une telle décision ne pourrait que provoquer une grave crise politique.
Au terme de ce 4ᵉ mandat, Lula aura gouverné le Brésil pendant 16 ans, auxquels il faut ajouter les cinq années où il a été l’éminence grise de celle qui lui avait succédé en 2011, Dilma Rousseff, destituée pour falsification de comptes publics. C’est le plus long règne présidentiel de l’histoire du Brésil. À l’étranger, seul Poutine surpasse sa longévité au pouvoir (21 ans). Le Chinois Xi Jinping ne totalise pour l’instant que 13 ans.
Dans sa première déclaration après l’annonce de sa victoire, Lula a promis « de gouverner différemment ». À vrai dire, il lui faut trouver une majorité qui apparaît pour le moment introuvable. Le Parti libéral de Bolsonaro, qui est passé de 98 à 121 députés, est la première formation de la Chambre basse, fédère le centre et la droite, et a la main sur le Sénat. La majorité des gouverneurs des États, dont celui de São Paulo, le poumon économique du pays, lui sont opposés. Or leur influence politique pèse lourd.
Au niveau international, la victoire de Lula va avoir des incidences importantes. Premièrement, elle endigue le basculement de l’Amérique latine à droite. Les deux grandes puissances économiques de la région, le Mexique et le Brésil, restent à gauche. Deuxièmement, elle va fragiliser le Mercosur, dont l’Argentine et le Brésil sont les deux piliers. Or Lula et Javier Milei sont à couteaux tirés. Le président argentin avait ouvertement pris parti pour Bolsonaro et avait rappelé que Lula n’a pas été innocenté de sa condamnation pour corruption qui lui avait valu une peine de prison. « Il a été libéré grâce à un vice de forme », a maintes fois répété publiquement Milei. Enfin, troisièmement, c’est une bonne nouvelle pour la Chine qui conserve avec le Brésil, 9ᵉ puissance économique mondiale, sa tête de pont en Amérique du Sud. Du coup, l’ascendant que Trump prenait sur tout le sous-continent est contrarié. Les économies mexicaine et brésilienne restent très dépendantes de celle des États-Unis, ce dont Trump saura jouer.
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