Alors que des manifestations violentes et une fusillade raciste viennent de secouer la France, et qu’un rassemblement contre le RN – pourtant interdit – se tenait dans le centre-ville, le parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen s’était barricadé pour son congrès au Zénith d’Orléans, samedi, où Mme Le Pen a lancé sa campagne présidentielle hier. Durant un grand show, elle a présenté sa vision d’une France apaisée. Nous y étions.
Un centre-ville bouclé, des commerçants qui affichent sur leur vitrine des panneaux suppliant les casseurs de les épargner (voir plus bas), un impressionnant dispositif policier et de gendarmerie, des accès filtrés, des fouilles, une circulation entravée… Si notre gendarmerie nationale demeure affable, le congrès du RN avait des allures de siège d’Orléans ! La référence johannique était d’ailleurs dans tous les discours. Dans le Zénith, quelque 8 500 militants fêtaient la fin du XIXᵉ congrès du Rassemblement national et le lancement de la campagne présidentielle de 2027.
Plus qu’un duo, c’est un trio qui s’annonce pour cette campagne. L’UDR avait fait le déplacement : Éric Ciotti a été applaudi à tout rompre, notamment quand il a rappelé son audace de juin 2024 et sa proposition d’union des droites. Jérôme Besnard, conseiller municipal UDR à Saint-Malo, témoigne : « Il y a une ambiance de meeting de droite populaire qui rappelle un peu les grandes heures du fillonisme, voire même du RPR. » De fait, l’ambiance était apaisée, d’un calme de notables de province, avec des rangées d’écharpes tricolores. Le parti a mis en scène son unité retrouvée à la veille d’un scrutin majeur. Les déçus d’hier étaient de retour : Marion Maréchal est arrivée avec les députés IDL Anne Sicard, Thibaut Monnier et Eddy Casterman – ils ont réussi à capter l’attention lors de leur entrée. Pour faire taire les soupçons de dissensions, la candidate Marine Le Pen a rappelé à Jordan Bardella son statut de Premier ministre putatif.

Tous les chemins mènent à de Gaulle
Dans son discours, largement inspiré par la plume de son conseiller et beau-frère Philippe Olivier, Marine Le Pen s’est voulue présidentielle et policée. Significativement, le professeur Frédéric Rouvillois a fait une apparition aussi insolite qu’inattendue dans un discours de campagne. Marine Le Pen a en effet cité son Histoire de la politesse. Une politesse qui vient donc policer les discours : après la dédiabolisation, le Rassemblement national entre dans l’âge du savoir-vivre…


Marine Le Pen donne l’impression de changer quelque peu de registre. Son diagnostic serait, en substance, « partagé » par les Français. « Tout le monde en France est d’accord avec nous : la bataille des constats est gagnée », a déclaré la candidate durant son grand discours. Reste à voir plus loin. « Nous ne disons pas : “c’était mieux avant”. Nous disons : “c’était bien avant, ce sera mieux demain !” » Le mot du jour est « Renaissance ». Elle convoque l’humanisme, le savoir, la culture classique, les grandes découvertes, l’imprimerie et la beauté. Le parallèle historique renvoie aussi, selon une vieille habitude scolaire, à un Moyen Âge obscur et dogmatique. Les médiévistes feront la grimace. Reste l’ambition affichée : donner à son discours une stature présidentielle, faire entendre à nouveau la voix de la France, fédérer largement et entrouvrir les portes du RN, dans le prolongement de l’appel d’Éric Ciotti à ses anciens camarades de LR.
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Avec 34 % d’intentions de vote, Marine Le Pen peut déjà songer au second tour. Presque aux législatives. Le détail concret des mesures, elle le laisse à Jordan Bardella – son « futur Premier ministre », a-t-elle donc tenu à réaffirmer –, qui détaille : le vouvoiement, le principe du « casseur-payeur », la suspension des allocations pour les parents de mineurs délinquants, l’inscription de la « communauté nationale » dans la Constitution, la proportionnelle assortie d’une prime majoritaire… Éric Ciotti y ajoute une touche UDR avec la réduction des dépenses publiques, l’allègement des normes et une dose de capitalisation pour les retraites.

L’Union des étudiants juifs de France expulsée
Le ton du rassemblement est donné dans les discours comme dans la mise en scène. À Orléans, Jeanne d’Arc joue à domicile. De Gaulle, lui, est l’invité régulier des discours. « Nous sommes issus de traditions politiques différentes », euphémise Éric Ciotti à propos de l’antigaullisme passé du Front national. Des militants de l’Union des étudiants juifs de France tentent de déployer une banderole dénonçant « le racisme et l’antisémitisme du RN ». Ils sont expulsés de la salle. L’association dénoncera des conditions violentes. À plusieurs reprises, M. Bardella demande au public de se calmer et lance une Marseillaise pour reprendre le plein contrôle de la salle. La promesse d’apaisement est sauve et le parti peut continuer de donner sa meilleure image.
Une claque pour les bardellistes ?
Les tensions, il faut éventuellement aller les chercher en interne. Chaque congrès est l’occasion pour les adhérents d’élire les cent membres du Conseil national (ancien comité central), sorte de parlement interne du parti. À ces élus s’ajoutent vingt membres cooptés par le président. C’est toujours l’occasion de tester le poids des personnalités du parti ou des courants internes.
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En mars 1997, à Strasbourg, Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou arrivent aux deux premières places de l’élection au comité central, révélant l’emprise croissante des mégrétistes sur l’appareil. Marine Le Pen, elle, n’est alors même pas élue. Son père doit la repêcher parmi les vingt membres qu’il peut nommer discrétionnairement. Dix-huit mois plus tard, c’est la scission. En avril 2003, à Nice, c’est un nouveau désaveu pour la fille du chef qui n’obtient que la trente-quatrième place. La vieille garde, emmenée par Bruno Gollnisch, Carl Lang et les représentants de la droite nationale-catholique, résiste à la révolution culturelle que prépare Marine Le Pen. Jean-Marie doit encore intervenir pour imposer sa fille à la vice-présidence du parti. À Bordeaux, en 2007, M. Gollnisch conserve la première place du suffrage militant, mais Marine Le Pen remonte à la deuxième. La succession se prépare… À Lyon, en 2014, Marion Maréchal-Le Pen caracole en tête et Florian Philippot, pourtant inspirateur du marinisme, doit se contenter de la quatrième place. Trois ans plus tard, M. Philippot quitte le Front national.


À Orléans, en 2026, c’est Jean-Philippe Tanguy qui arrive en pole position, devant Louis Aliot, Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laure Lavalette. Plus révélatrice encore est l’absence, parmi les cent élus, de plusieurs proches de Jordan Bardella, que le président doit repêcher grâce à son contingent de vingt nominations. « C’est une claque pour Jordan… », persifle un cadre qui attribue ces déceptions à l’absence de « réseautage » et de « noyautage du parti par Bardella », lequel aurait préféré les tournées médiatiques à la gestion du parti au jour le jour. « Ce qui a fait l’élection, c’est surtout le poids des fédérations, on vote pour la figure régionale », analyse aussi ce cadre de PACA. Le Var, le Nord, le Pas-de-Calais, l’Hérault et les Bouches-du-Rhône ont ainsi envoyé les plus gros contingents.
En position de favori, le parti soigne désormais son image, évite les débordements et se présente comme le contre-modèle de la France des émeutes et des vitres cassées. Ses cadres pensent déjà à l’après : majorité plurielle, ouverture, rapports de force internes et, peut-être, bataille des places.
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