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Les Lumières et le candélabre

Derrière les élections en Israël, une étonnante et profonde guerre culturelle dans la société


Les Lumières et le candélabre
Manifestation de milliers de juifs ultra-orthodoxes contre l’enrôlement militaire, devant la prison 10, près de Kfar Yona, 20 juillet 2026 © Hilel Ben Or/JNA Press/Sipa USA

Certains courants orthodoxes et nationalistes, de plus en plus influents en Israël, pensent que la démocratie libérale est la marque du seul Occident chrétien, et qu’à ce titre, l’État juif doit divorcer des Lumières. Plus que jamais, l’avenir du pays dépend de la résistance des modernes à cette offensive obscurantiste.


Durant les siècles de l’Exil, la première dimension de la vie juive a été l’impuissance. Les Juifs étaient à la merci de leurs voisins non-juifs. Parfois tolérés, souvent discriminés et humiliés, régulièrement massacrés, ils n’avaient d’autre recours que d’en appeler à la clémence des goyim. On tournait en ridicule leur prétention à être le peuple élu – élu pour quoi ? –, on ricanait de leur enseignement talmudique – un pilpul vain et vide –, on moquait leur rêve d’avenir meilleur – compte là-dessus ! Pour expliquer leur disgrâce, les Juifs devaient accepter, au moins en partie, les griefs de leurs ennemis – ils étaient punis pour leurs péchés. Quels péchés ? Les chrétiens les accusaient de déicide tandis que musulmans et chrétiens leur reprochaient d’avoir refusé la nouvelle (et la vraie) Révélation de Jésus ou Mahomet. Pour les Gentils, ce refus condamnait les Juifs à une vie dépourvue de sens. De cela, ils devaient être punis.

Attente amère

Du point de vue de leur propre tradition, leur défaite permanente et leur précarité n’étaient pas imputables à leur refus des nouvelles révélations, mais à leur insuffisante ferveur vis-à-vis de l’ancienne. En tout état de cause, la vie présente des Juifs se résumait à une attente amère entre un passé glorieux et un avenir messianique tout aussi glorieux. Et seul le temps dirait quand cette infortune finirait.

Et soudain, en 1948, les Juifs ont repris le pouvoir. Que ce soit dû au sionisme ou au plan de Dieu, ils ont recouvré leur souveraineté et, avec elle, la maîtrise de leur destin. Pour les Juifs, ou en tout cas pour les citoyens juifs d’Israël, la souveraineté signifiait qu’ils n’étaient plus obligés de baisser les yeux, ce qui était la norme de leur existence en diaspora. Peu importe ce que diront les goyim affirmait Ben Gourion. Ce qui compte, c’est ce que les Juifs feront.

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Pour les Juifs laïques, la naissance d’Israël ne signifiait pas seulement qu’ils étaient enfin libérés des persécutions, mais qu’ils avaient le droit d’être « comme toutes les nations », c’est-à-dire, du point de vue des autorités israéliennes d’alors, comme les nations occidentales. Désireux d’être invités à la fête, ils étaient prêts à accepter le dress code.

Pour la majorité des chefs religieux en Israël, c’était le contraire : ils se moquaient d’être conviés à la table de l’Occident, ils voulaient précisément en finir avec le dress code imposé aux Juifs en diaspora. Peu importait désormais ce que disaient les goyim, les Juifs pouvaient être fiers de leurs différences, de leurs coutumes et de leurs valeurs. En termes religieux, cela se traduisait non seulement par le droit d’adopter sans peur la voie juive vers la justice et le salut, mais aussi par un rejet des valeurs occidentales, qui n’étaient plus considérées comme universelles mais comme chrétiennes, c’est-à-dire étrangères.

Jew pride

Au départ, cette affirmation religieuse ressemblait à n’importe quelle pride : nous sommes ce que nous sommes et nous n’allons pas nous excuser pour ça. Cependant, avec le temps, l’idéal orthodoxe ne s’est plus limité à défendre la légitimité du mode de vie juif, il a de plus en plus cherché à s’affranchir des cadres de pensée des Lumières.

Comme leurs voisins non-juifs, les Juifs des xixe et xxe siècles s’étaient adaptés aux nouvelles idées, influencées par les idéaux des Lumières – singulièrement l’égalité entre Juifs et non-juifs, religieux et non religieux, hommes et femmes. Dans la diaspora, ces idées constituaient une critique des élites chrétiennes, qui se révélait potentiellement favorable aux Juifs. Mais en 1967, la victoire dans la guerre des Six Jours inaugure un basculement : littéralement interprétée comme le résultat d’une intervention divine et la preuve du soutien du Très-Haut au nouveau pouvoir juif, elle encourage un nombre croissant de rabbins et sommités religieuses à contester les idées des Lumières, dénoncées comme un dévoiement des principes authentiques de l’éthique juive. Parmi ces principes « authentiques », celui de l’inégalité entre Juifs et non-juifs bénéficie des avocats les plus bruyants. Plus besoin de se cacher ou de trouver des excuses pour postuler que les Juifs sont meilleurs que les goyim.

Les Juifs ultra-orthodoxes (haredim) sont convaincus que leurs privilèges, au premier chef l’exemption du service militaire, tout comme l’existence de limites claires à l’égalité des sexes, découlent naturellement de la tradition « authentique ». Des athées et laïques (au mieux tolérés) aux grands sages, virtuoses de la foi qui sont à leurs yeux les dirigeants légitimes de la société juive, toute la société israélienne devrait accepter la hiérarchie des religieux. Certes, les activités profanes, qu’il s’agisse du service militaire ou du ramassage des ordures, sont nécessaires, mais elles demeurent inférieures et subordonnées à l’étude de la Torah. Bien sûr, pour les Juifs laïques et semi-laïques (qu’on appelle traditionalistes en Israël), cette vision du monde pose quelques problèmes. Mais avec le temps, une partie des idées ultra-orthodoxes, particulièrement les plus nationalistes et suprémacistes, sont devenues acceptables pour de larges pans de la société.

Elus pour guider la société

Il faut préciser que les deux branches principales de l’orthodoxie israélienne – les ultra-orthodoxes ou haredim, et les sionistes-religieux ou nationaux-religieux – n’ont pas la même conception de l’État ni le même rapport avec lui. Pour les haredim, l’État est un instrument profane qui leur permet d’avoir le mode de vie de leur choix. Ils vouent leur existence à l’étude des textes sacrés du judaïsme, à charge pour l’État de payer et de fournir les infrastructures, les services publics et la sécurité. Pour les sionistes-religieux, l’État d’Israël est une étape du plan divin dont ils sont les accoucheurs et les futurs dirigeants. Toutefois, les deux groupes ont en commun le fait de se croire élus pour guider la société (et même le peuple juif) vers un mode de vie qui tourne radicalement le dos au modèle occidental, à ses idéaux d’égalité et de droits universels. Ils partagent également une détestation profonde du mode de vie profane, décrié comme faible et futile.

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Le conflit avec les Palestiniens a conféré une dimension explosive à cette guerre culturelle. La méfiance et l’hostilité suscitées par la guerre s’accommodent naturellement des préceptes religieux selon lesquels la violence débridée est moralement acceptable. La tradition juive abonde en justifications à ce sujet. De nombreuses règles halakhiques, élaborées durant les âges de faiblesse juive dans l’espérance de la fin des temps, se sont soudainement révélées pertinentes ici et maintenant. Trop de rabbins assimilent les Palestiniens aux sept nations qui gouvernaient la Terre promise avant sa conquête par Josué (qui précéda leur extermination) ou à la version contemporaine des Amalécites.  Trop de rabbins admettent, voire proclament que, dans une guerre entre le Dieu d’Israël et les ennemis d’Israël, il n’y a pas de civils innocents ni de spectateurs neutres, de sorte qu’il n’y a pas de limite aux dommages collatéraux acceptables. Dès lors que l’ennemi, qui comprend aussi les non-engagés, ne mérite pas la protection du droit de la guerre, les Juifs « authentiques » n’ont pas à se soumettre aux limitations des usages de la force édictés par les goyim. De plus, tous ceux qui critiquent Israël aujourd’hui ont fait bien pire. L’ère de la faiblesse et de la passivité juives est révolue. Maintenant que « la main d’Israël est puissante », formule religieuse qui signifie qu’il n’y a plus lieu de craindre les représailles des Gentils, la retenue politique n’est plus de mise.

Or, dans l’Israël d’après le 7-Octobre cette thématique de la main puissante exerce une séduction fatale sur une partie de la société. Quand il s’agit de déshumaniser l’ennemi, les ultra-orthodoxes opposés au service militaire sont tout aussi radicaux que leurs rivaux sionistes-religieux. Dans l’échelle de leur détestation, les Palestiniens sont suivis par les gens de gauche, traités de collabos. On peine à trouver un rabbin orthodoxe de poids qui exprime sa compassion pour les victimes palestiniennes innocentes. En revanche, il n’en manque pas pour proclamer que l’absence de pitié est un devoir religieux.

Encouragés par l’extrémisme croissant du gouvernement Netanyahou, choqués par le 7-Octobre, certains Juifs sont séduits par ce fantasme d’un retour au monde d’avant les Lumières au nom de la lignée et de la religion, antidotes indispensables face à un Occident tiédasse et velléitaire. Reste que beaucoup d’autres croient toujours à l’universel, aussi singulières (et tortueuses) soient les voies pour y parvenir. Profondément attachés aux idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité, ceux-là sont convaincus, comme l’étaient les pères fondateurs d’Israël, qu’Israël peut et doit être à la fois un État juif et démocratique.

Octobre 2026 - #149

Article extrait du Magazine Causeur




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Aviad Kleinberg est historien et professeur d’université.

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