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Jordanie, les deux visages de Karak

La monarchie hachémite face à un nouveau défi redoutable, l’analyse géopolitique de Gil Mihaley


Jordanie, les deux visages de Karak
Des proches en deuil tiennent le portrait encadré d'une victime tuée lors d'une attaque contre une église orthodoxe, pendant une cérémonie funèbre à Karak, en Jordanie, dimanche 25 octobre ©Raad Adayleh/AP/SIPA

L’attentat contre une église orthodoxe de Karak vendredi dernier a fait neuf morts. Les trois suspects appartiennent à une famille de la région, comme le chef de la police chargé de les arrêter. Dans ce bastion historique de la monarchie hachémite, les solidarités tribales, qui constituent l’un des fondements de l’État jordanien, sont aujourd’hui confrontées à la radicalisation islamiste.


Vendredi 23 octobre, trois hommes armés ont ouvert le feu sur les personnes réunies pour des funérailles à l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges, dans le village de Hammoud, près de Karak, au sud de la Jordanie. Dominée par une forteresse construite en 1142 par les croisés du royaume de Jérusalem, la ville fut notamment le fief de Renaud de Châtillon (1125-1187). L’attaque a fait neuf morts et 34 blessés. Après trois jours de recherches, les forces de sécurité ont retrouvé les suspects lundi matin dans une maison abandonnée. Refusant de se rendre, ils ont ouvert le feu sur les policiers avant d’être blessés et arrêtés.

Le directeur de la Sécurité publique, le général Obeidallah al-Maaytah, a donné leurs identités. Hazza Zaidan Mohammed, son frère Mishal et leur beau-frère Ahmad Sami Hussein. Les trois hommes appartiennent à la même famille et habitent dans la région. Selon les autorités, Hazza aurait organisé l’attaque. Aucune organisation n’a revendiqué l’attentat mais tous les trois adhèrent à une idéologie islamiste extrémiste, dite takfiriste, qui considère comme mécréants ceux qui ne partagent pas ses convictions.

Deux communautés

Selon les informations disponibles, la famille des suspects appartient aux al-Thneibat, l’une des grandes tribus musulmanes de Karak. Parmi ses membres figure Mohammad Thneibat, ancien vice-Premier ministre et ministre de l’Éducation, aujourd’hui président de Jordan Phosphate Mines Company, la principale entreprise du pays, spécialisée dans l’extraction de phosphate de la mer morte et la fabrication d’engrais.

Le roi Abdallah II de Jordanie, en fonctions depuis 1999.

Aucun lien de parenté direct avec les suspects n’a été établi mais, dès le jour de l’attentat, des représentants des al-Thneibat ont condamné le massacre, rappelé leurs liens historiques avec les al-Halasa, la communauté chrétienne à laquelle appartiennent les victimes, et réaffirmé leur fidélité au roi Abdallah II.

Les al-Halasa sont eux aussi profondément enracinés dans la région. Ils figurent parmi les anciens clans chrétiens de Karak, dont la présence est attestée bien avant la naissance de la Jordanie. En 1812, le voyageur suisse Johann Ludwig Burckhardt y recensait environ 150 familles chrétiennes et 400 musulmanes. Ces chrétiens arabes, majoritairement orthodoxes à l’origine, n’étaient pas une population étrangère protégée par les tribus musulmanes, mais des acteurs du système tribal, avec leurs terres, leurs troupeaux, leurs activités commerciales, leurs notables et leurs alliances. Ils ont participé, comme les autres familles de Karak, à la construction de la Transjordanie puis à la vie politique du royaume hachémite.

La réaction des deux communautés ne relève pas seulement de la solidarité ou de la compassion. Dans une société où l’appartenance tribale conserve un poids considérable, elle vise à empêcher que le crime de trois individus ne devienne une affaire entre deux communautés. La monarchie joue son rôle d’arbitre, tandis que les notables s’efforcent de préserver les liens sur lesquels repose une partie de l’ordre social jordanien.

Un autre détail mérite de retenir l’attention. Le chef de la police porte lui-même un nom associé à Karak, celui des Maaytah, l’une des familles tribales de cette région. Les hommes qui ont attaqué l’église et celui qui dirige les forces chargées de les arrêter viennent du même territoire. Ce n’est pas une simple coïncidence géographique. Karak appartient au cœur historique de la Transjordanie, cette partie du royaume où la monarchie hachémite a recruté une grande partie de ses soutiens et serviteurs.

Constitution du premier gouvernement jordanien à Amman en avril 1921

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à 1921. À l’époque, il n’existe pas encore de Jordanie. À l’est du Jourdain, des villes, des villages et des tribus vivent sous des autorités locales fragiles, après la disparition de l’Empire ottoman. Karak est l’un des centres de ce territoire. Construite autour de sa forteresse médiévale, la ville domine les plateaux situés à l’est de la mer Morte. L’une des grandes routes du pèlerinage à La Mecque passe à proximité. Et les tribus de la région ont longtemps su monnayer leur capacité à « assurer la sécurité des caravanes » auprès des autorités ottomanes, dont le prestige dépendait notamment du bon déroulement du pèlerinage annuel. Karak possède ainsi ses notables, ses grandes familles, ses réseaux de solidarité et une tradition d’autonomie qui ne date pas de l’arrivée des Britanniques.

Abdallah Ier de Jordanie.

C’est dans ce pays qu’arrive Abdallah, fils du chérif Hussein de La Mecque, chef de la révolte arabe contre les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Originaire du Hedjaz, Abdallah appartient à la dynastie hachémite, qui revendique une filiation avec le prophète Mahomet. Mais il est étranger à la société qu’il ambitionne de gouverner. Son prestige religieux et dynastique ne suffit pas. Il lui faut des alliances et des ressources.

Il trouve dans les grandes familles de Transjordanie des interlocuteurs indispensables. À Karak, les Majali, les Maaytah et d’autres lignages possèdent une autorité locale que le nouvel émir ne peut ignorer. Le pouvoir hachémite va progressivement intégrer ces élites à ses institutions, leur offrir des fonctions et s’appuyer sur leurs réseaux pour administrer le territoire. Cette alliance ne se fait ni en un jour ni sans conflits. Elle constitue néanmoins l’une des bases du nouvel État.

Abdallah dispose aussi d’un atout décisif. Les Britanniques cherchent une solution pour les territoires situés entre la Palestine et l’Irak. En mars 1921, Winston Churchill, alors secrétaire d’État aux Colonies, réunit au Caire une conférence destinée à organiser les possessions britanniques du Moyen-Orient. Il rencontre ensuite Abdallah à Jérusalem et accepte de soutenir son installation à la tête de la Transjordanie. Ce territoire situé à l’est du Jourdain sera inclus dans le périmètre du mandat britannique sur la Palestine, destiné notamment à l’établissement d’un foyer national juif conformément à la déclaration Balfour.

En avril, un premier gouvernement est constitué à Amman. La décision politique de Churchill reçoit un cadre juridique en 1922. Le mandat pour la Palestine, approuvé par la Société des Nations, prévoit dans son article 25 la possibilité de soustraire la Transjordanie à certaines de ses dispositions. Puis la SDN approuve la décision britannique d’y exclure l’application des dispositions relatives au foyer national juif et la Transjordanie est ainsi administrée séparément, sous l’autorité de l’émir Abdallah et la tutelle (et le financement) britannique.

Compromis entre trois forces

L’émirat, qui deviendra un royaume en 1946, naît ainsi d’un compromis entre trois forces. Une dynastie venue du Hedjaz, une puissance impériale qui lui fournit protection et argent, et des élites locales qui lui donnent une base sociale. Et la Légion arabe devient l’instrument de cette construction.

Créée sous patronage britannique, puis développée notamment par John Bagot Glubb, dit Glubb Pacha, elle recrute largement parmi les populations tribales de Transjordanie. Le service militaire offre des soldes régulières, des carrières et une relation directe avec le pouvoir central. En retour, le souverain dispose d’une armée dont les cadres et les soldats sont liés à la survie de la monarchie. La fidélité à la Couronne devient aussi une affaire de famille.

Karak fournit à cette organisation plusieurs de ses figures. La famille Majali en est un exemple. Habis al-Majali, né à Karak, devient l’un des grands officiers jordaniens du XXe siècle. Il commande des forces de la Légion arabe pendant la guerre de 1948, puis occupe les plus hautes fonctions militaires du royaume. Son cousin Hazza al-Majali, Premier ministre, est assassiné en 1960 dans un attentat à Amman. Un autre membre de la famille, Abdel Salam al-Majali, dirigera le gouvernement au moment de la signature du traité de paix avec Israël en 1994.

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Les Maaytah illustrent d’autres voies d’accès aux responsabilités et sont présents dans les institutions de sécurité, comme le montre aujourd’hui le général Obeidallah al-Maaytah. Ce système n’est pas seulement fondé sur la fidélité personnelle. Les familles fournissent des recrues, des cadres et des relais locaux. L’État distribue des emplois, des promotions, des marchés et des protections. Les notables servent d’intermédiaires entre leurs communautés et le palais. Une nomination peut renforcer le prestige d’un lignage. À l’inverse, un conflit avec les autorités peut avoir des conséquences pour tout un réseau familial. La monarchie jordanienne est un État moderne, mais elle fonctionne toujours en partie grâce à ces relations anciennes.

Il ne faut cependant pas imaginer un bloc tribal homogène. Cette même région a produit des milieux radicalement hostiles à l’ordre politique qu’elle contribue à soutenir. Le phénomène n’est pas nouveau. En décembre 2016, des hommes armés attaquent les forces de sécurité à Karak avant de se retrancher dans le château de la ville. L’opération, revendiquée par l’État islamique, provoque la mort de policiers et de civils, dont une touriste canadienne. Le royaume découvre alors qu’un de ses territoires historiques de recrutement militaire sert aussi de terrain d’action à des djihadistes.

C’est précisément ce qui rend l’attentat de Hammoud inquiétant. Les trois suspects ne sont pas des combattants étrangers venus de Syrie ou d’Irak. Ce sont des Jordaniens de la région. Ils ont attaqué des compatriotes réunis pour des funérailles. Leurs victimes appartiennent à une communauté intégrée au système tribal et à l’histoire locale. Et ce sont les forces de sécurité issues de cette même société qui ont été chargées de les arrêter.

Relation secrète

Deux Jordanies se heurtent ainsi à Karak. L’une considère la monarchie comme le cadre de son existence politique, accepte la coexistence religieuse et trouve dans l’État des possibilités d’ascension sociale. L’autre rejette cet ordre au nom d’une conception radicale de l’islam, d’appartenance aux frère musulmans ou sentiment national palestinien. Mais il serait trompeur d’opposer simplement des tribus fidèles à des individus radicalisés. Les fidélités ne se transmettent pas automatiquement de père en fils. Un même environnement social peut produire un officier et un terroriste adversaire de l’État.

La monarchie a déjà traversé plusieurs crises qui menaçaient son existence. Devenu roi en 1952 à dix-sept ans, Hussein doit rapidement affronter la montée du nationalisme arabe, l’influence de Nasser et l’agitation d’une partie de la population palestinienne de Cisjordanie, alors sous souveraineté jordanienne. En décembre 1955, les manifestations contre l’adhésion au pacte de Bagdad provoquent la chute du gouvernement al-Majali. En mars 1956, Hussein renvoie Glubb Pacha, le commandant britannique de la Légion arabe, pour affirmer son indépendance. En avril 1957, une crise avec des officiers nationalistes, dont le chef d’état-major Ali Abou Nuwar, menace directement son pouvoir. Hussein s’impose grâce à la fidélité d’une partie de l’armée et au soutien occidental. Israël, qui redoute lui aussi l’arrivée d’un régime nassérien à Amman, partage cet intérêt, sans intervenir directement.

L’année suivante, après le renversement sanglant de la monarchie irakienne, Hussein demande l’aide des Britanniques. Londres envoie des parachutistes en Jordanie et Israël autorise finalement leurs avions à traverser son espace aérien. La décision intervient après des tensions initiales autour du survol et une intervention diplomatique américaine. Cette coopération indirecte contribue à la protection du régime.

La crise la plus connue survient en septembre 1970. Les organisations palestiniennes armées, renforcées après la guerre de 1967, contestent ouvertement l’autorité du roi Hussein. Les affrontements dégénèrent en guerre civile. La Syrie intervient militairement dans le nord du royaume. L’armée jordanienne, dont les unités les plus fidèles sont largement recrutées parmi les Transjordaniens, joue alors un rôle décisif. Mais le roi bénéficie aussi d’un soutien extérieur. Israël, qui entretient depuis plusieurs années des contacts secrets avec lui, ne souhaite pas voir la Jordanie tomber sous le contrôle des organisations palestiniennes ou de la Syrie. En concertation avec les Américains, les Israéliens mobilisent des forces et envisagent une intervention contre les troupes syriennes. Cette menace contribue à dissuader Damas de poursuivre son offensive. L’armée jordanienne reprend progressivement le contrôle du pays.

Ces épisodes révèlent un autre pilier de la sécurité hachémite. Pendant la guerre froide, Israël et la Jordanie appartiennent, malgré leur état de guerre officiel, au dispositif régional de l’Occident. Israël est un partenaire militaire des États-Unis. La monarchie jordanienne, soutenue d’abord par Londres puis par Washington, constitue un rempart contre les mouvements révolutionnaires arabes et l’influence soviétique. Leurs intérêts ne coïncident pas toujours, mais ils partagent une préoccupation, empêcher qu’un régime hostile ne s’installe à Amman.

La relation reste secrète pendant des décennies. Hussein rencontre des dirigeants israéliens alors même que les deux pays sont officiellement ennemis. Le 25 septembre 1973, il avertit personnellement Golda Meir, lors d’une rencontre secrète près de Tel-Aviv, d’un risque d’attaque arabe, sans en connaître la date. Le traité de paix de 1994 donne une forme publique à cette coopération. Depuis, la sécurité de la frontière, les échanges de renseignements, l’eau et les questions palestiniennes entretiennent une relation stratégique dont les crises diplomatiques ne font pas disparaître la nécessité.

Aujourd’hui encore, la stabilité de la Jordanie constitue un intérêt majeur pour Israël et les États-Unis. Le royaume contrôle une longue frontière avec Israël et la Cisjordanie, accueille une importante population d’origine palestinienne et occupe une position géographique entre la Syrie, l’Irak, l’Arabie saoudite et Israël. Sa déstabilisation aurait des conséquences bien au-delà de ses frontières.

L’attentat de Karak rappelle que le système hachémite repose depuis un siècle sur une combinaison d’alliances locales, d’institutions sécuritaires et de protections étrangères plutôt que sur une nation dans le sens contemporain du terme. Il a résisté au nationalisme arabe de Nasser et aux insurrections palestiniennes et aujourd’hui il fait face à un défi autrement plus redoutable de la radicalisation islamiste au sein même des communautés qui ont contribué à construire le royaume.

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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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