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L’antiterrorisme près de chez vous

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Nantes apologie du terrorismeIl est de bon ton, depuis pratiquement le début du quinquennat, de railler et de dénoncer le supposé laxisme de Christiane Taubira, devenue la tête de Turc préférée de la droite. Cette même droite devrait pourtant la féliciter. Elle a donné récemment aux procureurs des consignes prônant « une extrême réactivité » face aux propos pouvant de près ou de loin se rapporter à une « apologie du terrorisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est obéie au-delà de ses espérances, notamment par le parquet de Nantes qui, comme nous l’apprend Ouest France, n’a pas a hésité à taper très fort, à deux reprises.

Nous, Christiane Taubira, on l’aime bien, pour tout vous dire. On l’aime bien parce qu’elle est une espèce de thermomètre à réacs. Si elle parle et que ça braille très fort, c’est en général parce qu’on se retrouve face à une mesure de gauche. C’est pratique, à l’époque où tout le monde entretient une très grande confusion idéologique et où l’on voit un PS applaudir la victoire de Syriza tout en s’apprêtant à soutenir la loi Macron – qui est à la gauche grecque ce que les boîtes échangistes sont à la Manif pour tous, c’est-à-dire pas franchement un modèle.

Mais cette fois, Christiane a peut-être poussé le bouchon un peu loin sans le vouloir car du côté de Nantes, on ne rigole pas. Dans le tramway, mercredi 15 janvier, une adolescente et des copines se font contrôler. Je vois la scène. Il n’y a rien de plus agaçant, parfois charmant mais le plus souvent agaçant, qu’un groupe de filles dans les transports en commun. Ca ricane, ça pouffe, ça prend des poses, ça vérifie qu’on les regarde du coin de l’œil et la plupart du temps, ça voyage sans titre de transport parce qu’elles sont trop rebelles, tu vois, et qu’en plus, c’est le ticket ou le milkshake. Le contrôle se passe mal et l’une, qui a le mérite de suivre l’actualité, répond : « On est les sœurs Kouachi, on va sortir les kalachnikovs ! ». Ce n’est pas très malin, d’accord mais encore une fois, comme on dit en linguistique, tout dépend de la situation d’énonciation dans laquelle est dit l’énoncé. La même phrase dans une bulle sur une couverture de Charlie illustrant cette situation, ça pourrait être bête et méchant, juste ce qu’il faut. Il n’empêche que la donzelle, ce jour-là, n’a pas pris son milk-shake, et a été mise en examen pour « apologie du terrorisme » devant le juge pour enfants. On vit une drôle d’époque, où on ne se rend pas compte qu’il y a une forme d’absurdité presque comique à trouver dans la même phrase : « juge pour enfants » et « apologie du terrorisme ». On attend le moment où le petit Momo, 9 ans, sera arrêté par la SDAT à la fin de la récré pour avoir joué à la prise d’otage avec la petite Lulu, 7 ans, en brandissant une kalach en plastique.

A Nantes toujours, le deuxième cas est celui d’un lycéen de 16 ans qui a été arrêté chez ses parents et transféré au parquet puis placé en liberté surveillée après sa mise en examen. Il avait partagé sur Facebook un dessin de sa composition représentant un lecteur de Charlie Hebdo touché par des balles avec, nous précise la Justice, « un commentaire ironique ». Il a été dénoncé, Facebook étant au passage une belle fabrique de puritanisme qui ne supporte pas L’Origine du Monde de Courbet, et de délation avec des formulaires électroniques tout préparés. Il est intéressant de voir que pour les juges nantais, l’ironie est un terrorisme. On le savait, mais on se disait aussi que ce terrorisme-là, précisément, dans une démocratie qui s’interroge gravement ces temps-ci sur le blasphème et la liberté d’expression, était un terrorisme salubre. Monsieur Alain Bauer va être content, lui qui, après avoir conseillé Sarkozy, conseille Valls en matière de sécurité intérieure. Il avait eu du mal, en son temps, circa 2008, à supporter l’ironie du Comité Invisible, le transformant en ennemi intérieur sur la foi d’un seul petit livre qui connut un certain succès à l’époque.

Notre lycéen, évidemment sans antécédents judicaires comme on dit, a lui aussi été puni pour s’être s’intéressé de trop près à l’actualité et avoir exercé, peut-être maladroitement, un esprit critique, bref joué le jeu de Najat Vallaud-Belkacem qui a demandé à ce qu’on débatte de tout avec les jeunes. De tout, sauf « des questionnements insupportables », ce qui commence mal puisque par définition le débat sur la liberté d’expression, s’il ne la garantit pas même lorsque cette expression est « insupportable », c’est tout de même un peu ennuyeux d’un point de vue méthodologique.

A propos de cet adolescent qui, s’il avait publié son dessin dans la presse, aurait peut-être été payé pour ça et fait rire ou grincer les lecteurs, le juge a rappelé que, quand même, « on doit réfléchir deux fois avant de tenir certains propos », variante du « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche… »

Le problème, c’est que si ne pas suivre ce conseil fait tomber sous le coup des lois antiterroristes, on risque d’assister à des vagues d’arrestations sans précédent dans les  médias et le personnel politique. Et le grand silence de la liberté d’expression règnera enfin sur le pays.

Photo : Sébastien Salom-Gomis/SIPA/1501101745

Commémoration de la libération d’Auschwitz : l’Europe et la Russie divorcent

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auschwitz poutine russie

La commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz a donné lieu à une cérémonie très forte et émouvante, du fait de la présence de 300 survivants du camp venus du monde entier. Une dizaine de chefs d’états et de têtes couronnées, ainsi que les représentants de très nombreux pays, ont également fait le déplacement, mais le président russe Poutine brillait par son absence. Le divorce progressif entre les pays occidentaux et la Russie trouverait-il ici un point symbolique de non-retour ? C’est la question que l’on peut se poser, lorsque l’on entend que les autorités polonaises ne souhaitaient pas spécialement voir Vladimir Poutine poser le pied sur leur sol, et que le chef de la diplomatie polonaise a commis l’erreur grossière d’affirmer que le camp d’Auschwitz devait sa libération aux Ukrainiens, alors que l’unité de l’Armée rouge dite « 1er front d’Ukraine », qui est arrivée sur les lieux le 27 janvier, était composée de soldats de multiples nationalités de l’Union soviétique. L’ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 et 2000 a permis aux chercheurs de mieux appréhender le caractère apocalyptique de la guerre en URSS. Comme la lecture des ouvrages scientifiques, celle du roman Vie et Destin écrit par le correspondant de guerre juif soviétique Vassili Grossman suffit à nous plonger dans cette horreur.

Dans le cadre d’une bourse d’études en 1988, j’ai eu l’occasion de passer trois jours à Stalingrad (rebaptisée Volgograd en 1961), la ville martyre qui a fait basculer le cours de la guerre fin 1942-début 1943. Toutes les heures, entre 8 heures et 22 heures, les autorités de la ville diffusaient de la musique funèbre pendant une minute. C’était une façon typiquement soviétique de rappeler aux habitants et aux visiteurs que la ville reposait sur du sang et des cendres. Mais, il n’y avait pas même pas besoin de cette musique sinistre pour ressentir la lourdeur oppressante du passé. Alors quoi ?  Aujourd’hui, les pays occidentaux ont-ils vraiment l’intention de tourner le dos au pays qui a payé le plus lourd tribut en termes de morts civils et militaires entre 1941 et 1945 ?

Certes, l’Armée rouge a libéré les populations des territoires repris aux Allemands de façon bien particulière. Elle y a, à son tour, commis des atrocités, tels que les pillages et surtout les viols massifs.  Néanmoins, sans vouloir occulter cette page sordide de l’histoire soviétique, sans vouloir minorer le rôle de cette armée dans l’occupation de l’Europe centrale et orientale à partir de 1945, nous ne pouvons faire abstraction du fait que l’URSS (à travers ses 27 millions de morts) a joué un rôle fondamental dans la chute du nazisme. Souvenons-nous,  les Polonais et les Russes avaient entamé un difficile travail  de réconciliation qui s’est traduit le 7 avril 2010 par la commémoration du massacre des 22 000  officiers polonais par l’armée soviétique en 1940 à Katyn, près de Smolensk. Dans le cadre d’une cérémonie sur les lieux du massacre, réunissant les Premiers ministres polonais et russe Donald Tusk et Vladimir Poutine, ce dernier avait officiellement reconnu la responsabilité soviétique dans ce crime de masse (après un demi-siècle de déni). Cette amorce de réconciliation entre la Pologne et la Russie a aujourd’hui volé en éclats.

Le raidissement de la Russie à l’égard de l’Occident dont le conflit à l’Est de l’Ukraine constitue le point d’orgue, les expressions d’un nationalisme russe et ukrainien en pleine expansion, le pro-américanisme affiché de la Pologne, de la République tchèque et des pays baltes sont en train de balayer les efforts entrepris pour faire un travail de mémoire commun sur les pages douloureuses de l’Est de l’Europe, notamment liées à l’oppression soviétique. Au lendemain des commémorations, une nouvelle étape risque d’être franchie, celle où le souvenir de la lutte contre le nazisme menée conjointement par la Russie et de nombreux pays européens se voit sacrifié au profit de luttes d’influence en Europe orientale. Ce serait une erreur majeure de se lancer sur cette pente.  Espérons que les commémorations de la fin de la Seconde guerre mondiale en mai prochain mettront un coup d’arrêt à cette dérive, sans quoi, il deviendra très difficile pour l’Europe de recoller les morceaux avec Moscou.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21684368_000005 .

Gattaz contre Gattaz

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pierre gattaz medef

Le président du Medef et le gouvernement nous offrent un mauvais remake d’un film de 1982 qui mettait en scène Yvon Gattaz, père de Pierre, et les ministres d’alors, sous la direction du Pierre Mauroy.

Rappel : comme François Hollande en août 2013, François Mitterrand avait cru pouvoir dire aux Français « la reprise est là » dans sa première allocution de bonne année, le 31 décembre 1981. Mais à la différence de son successeur lointain, à tous points de vue lointain, il avait, dès mars 1982, compris l’échec de la politique de relance du printemps précédent. La direction de la prévision du ministère des Finances lui avait remis en effet, ainsi qu’à Jacques Delors et Pierre Mauroy, un document attestant d’une dégradation rapide : déficits interne et externe, inflation étaient au plus haut, sans contrepartie substantielle en termes de production et d’emplois[1. Note rédigée par trois fonctionnaires socialistes et un libéral, Bruno Durieux, qui devait entrer dans le gouvernement Rocard de 1988 à la faveur de l’ouverture au centre.]. Dix mois après l’élection de François Mitterrand, c’en était fini du socialisme à la française.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi la NEP de 1982 a pu réussir

Si on se donne la peine de confronter les données essentielles, il n’y a rien de commun entre le contexte de l’économie française de 1982 et celui de 2014. La dette publique, recalculée à la demande présidentielle, plafonnait à 21 % du PIB en mai 1981, elle atteint 100 % – et seulement si on ne compte pas les engagements de la France dans le mécanisme de stabilité financière installé au terme de la crise de la zone euro (soit 7 points de PIB). Un déficit commercial chronique s’est installé puis aggravé depuis 2004, tandis que celui de 1982 résultait pour l’essentiel de la relance solitaire de l’économie par le nouveau pouvoir socialiste. Il y avait deux fois moins de chômeurs de catégorie A. La France était encore une puissance industrielle diversifiée.

Il suffisait donc de prendre les mesures d’ajustement requises par le dérèglement conjoncturel. Dès le printemps 1982, les recrutements de fonctionnaires nationaux étaient arrêtés, le projet de réduction de la durée du travail hebdomadaire à trente-cinq heures était gelé sur le barreau des trente-neuf heures. Une deuxième dévaluation était opérée, dans le sillage de la première, intervenue en septembre 1981. Un gel des salaires était décrété pour casser la spirale inflationniste. Un mécanisme de liaison entre les impôts locaux fut installé pour protéger les entreprises contre les débordements fiscaux des collectivités territoriales.

La « révolution » économique ne sera toutefois accomplie qu’au printemps 1983, avec une troisième et dernière dévaluation pour solde de tout compte[2. Le franc n’a plus été dévalué jusqu’en 1999, date de l’introduction de l’euro.], une augmentation des impôts et un emprunt forcé auprès des classes moyennes et riches. Simultanément, les grands groupes industriels, nationalisés coûteusement en 1982, étaient redressés au prix d’une injection d’argent public et de licenciements à grande échelle.

On a pu dire que si la France avait gagné la bataille économique, elle avait du même coup perdu la guerre monétaire au bénéfice de l’Allemagne, puisque, depuis lors, les gouvernements successifs se sont interdit de réajuster la parité de la monnaie vis-à-vis de celle de notre premier partenaire commercial[3. Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°174, avril-mai 2013.]. Ajoutons, pour notre compte, que le gel de la parité s’est accompagné d’un gel de la réflexion économique dans notre classe politique : aucun des aspirants au pouvoir à droite, à gauche ou au centre, ne se livre plus à un exercice critique des choix décidés sous l’égide de François Mitterrand et Jacques Delors. Nous vivons depuis trente ans une ère de glaciation de l’intelligence économique dans le débat public.

S’agissant des relations entre le patronat d’Yvon Gattaz – le CNPF – et le gouvernement Mauroy, il importe de rappeler qu’ils avaient décidé de créer des commissions paritaires d’experts chargées d’évaluer l’importance et la légitimité des charges fiscales et sociales supportées par les entreprises. Si ces commissions ne réussirent pas à faire concorder les points de vue respectifs, elles permirent leur rapprochement, tout en créant un climat de dialogue et d’entente entre le secteur privé et l’État. Tout à l’opposé des incriminations réciproques qui marquent les relations actuelles entre le Medef et le gouvernement (à l’exception de l’épisode surréaliste des embrassades entre Valls et Gattaz à l’université d’été du Medef en 2013).

Pourquoi la NEP de 2014 ne peut qu’échouer

En 1982, la France était encore forte dans le monde restreint des puissances développées de l’époque. En 2014, la France est devenue faible dans un monde dominé par de grands empires – américain, chinois, allemand – et travaillé par de multiples contradictions. Elle se débat en outre dans les affres des deux crises successives surgies en Amérique et en Europe. Le monde n’offre plus de certitudes.
La France faible doit de surcroît travailler en restant prise dans les trois nasses représentées par les 35 heures, la monnaie unique et le libre-échange avec la Chine.

La nasse des 35 heures. Ni Jacques Chirac ni Nicolas Sarkozy n’ont voulu sortir du piège à imbéciles tendu par Lionel Jospin et Martine Aubry[4. Piège qui s’est refermé sur son premier auteur, vaincu en 2012 : le rejet des 35 heures par les artisans et les PME a pesé de façon décisive dans la défaite humiliante de Lionel Jospin.]. Et ni le pouvoir hollandais ni ses opposants de droite ne se risquent plus sur le terrain de la sortie des 35 heures, alors que l’Allemagne a opéré, par la réforme Hartz IV, sa propre sortie en 2005. Et si Pierre Gattaz l’évoque en face d’Emmanuel Macron, qui partage son point de vue sur le fond, il se refuse à toute contrepartie, comme celle consistant à garantir la pérennité du CDI.

La nasse de la monnaie unique. Non seulement nous ne pouvons réajuster la parité à l’échelon qui correspondrait à notre capacité – aux alentours de 1,15 dollar pour 1 eurofranc qui viendrait en substitut de l’euro –, mais nous ne pouvons pas mener une politique monétaire adaptée à la conjoncture française. Nous sommes empêchés de créer de la monnaie pour financer les dépenses publiques prioritaires : infrastructures, équipements militaires, universités scientifiques et médicales, R & D publique et privée, maintenance des réseaux ferroviaires, audit des centrales nucléaires.

La nasse du libre-échange avec la Chine et l’Asie émergente. L’Europe interdit de jouer sur les normes techniques qui nous permettraient de filtrer les importations massives en provenance de l’Asie industrielle, comme elle interdit de mettre en œuvre, à ses frontières, les taxes écologiques sanctionnant les pays qui accroissent le plus leurs émissions de CO2.

Sur ces sujets essentiels, le Medef n’a rien à dire. Il nous inflige en conséquence la ritournelle des charges sur les entreprises qui était celle du CNPF, sans prendre la peine de voir à quel point la donne a changé. Il se garde de même de nous dire quelles charges lui paraissent les moins justifiées. Je citerai deux exemples : le 1 % logement, créé au lendemain de la guerre pour financer la construction en faveur des salariés, désormais accaparé par le Trésor public ; le versement transport, propre à la France, qui monte jusqu’à 1,75 %, mais permet aux collectivités de multiplier les ronds-points et les terre-pleins fleuris, avec la complicité du ministère de l’Équipement.

Le Medef atteint à la malhonnêteté lorsqu’il milite pour un allègement de charges sans discrimination, touchant aussi bien les entreprises qui desservent la demande locale que les entreprises engagées dans la concurrence internationale. Il n’y a aucun risque que l’agence bancaire de quartier ou la supérette se délocalisent comme les usines ou les bureaux d’études. Les deux précédents fâcheux constitués par la suppression de la taxe professionnelle et la TVA à taux réduit devraient nous éclairer : les avantages octroyés ont disparu dans les comptes des entreprises bénéficiaires sans contrepartie visible pour la consommation ou pour l’emploi. Suivre Gattaz reviendrait à accepter que, sur 40 milliards d’euros de réductions de charges consenties par la puissance publique, 30 milliards fournissent un profit d’aubaine aux entreprises locales. N’y a-t-il pas mieux à faire ?

Pierre Gattaz ou Pierre Poujade ?

Mais le style hargneux et, pour tout dire, vulgaire, qu’affectionne Pierre Gattaz lui fait rejoindre un autre Pierre. Pierre Poujade avait incarné, dans les années 1950, les difficultés du petit commerce, durement concurrencé par la grande distribution. Mais il fut balayé par la grande prospérité et disparut sans gloire. Pierre Gattaz incarne les difficultés, très différentes, des entreprises françaises aux prises avec le marasme européen, la concurrence mondiale et le poids d’un système public qu’aucun politique ne sait réformer, sinon en paroles. Le premier se trompait de monde et d’époque. Le second aussi. Le président du Medef joue à contre-emploi.»[/access]

*Photo : ROMUALDMEIGNEUX/SIPA. 00702300_000010.

«Apartheid», «occupation» : du bon usage des mots

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apartheid valls fn

Les attentats de ce triste début d’année ont ramené beaucoup de nos doux rêveurs sur le plancher des vaches. Les leçons à tirer sont dures à avaler : le multiculturalisme n’est pas la panacée, la France n’est pas une auberge espagnole, l’École a d’autres valeurs à transmettre que la tolérance et « sortez couverts ! », un choc des cultures a bien lieu chez nous et le principe de nation n’a pas dit son dernier mot. Quant à la liberté d’expression, ceux qui refusent depuis quarante ans d’appeler un chat un chat sont bien mal outillés pour la promouvoir. Et même s’ils ont à leur service exclusif l’immense majorité des médias conventionnels, ils doivent savoir qu’Internet permet à chacun (pour combien de temps encore ?), sous réserve des efforts nécessaires à la compréhension d’un monde complexe, de ne pas s’en laisser conter.

Dans l’ardeur de la charlite aiguë dont sont atteints nos dirigeants, Manuel Valls s’est senti autorisé à débrider son langage. Ainsi a-t-il parlé de la France comme sujette à l’apartheid. Rappelons que l’apartheid (« séparation » en afrikaans) était un régime de ségrégation législative au profit d’une minorité de Blancs venus s’installer chez des Noirs. Or, est-il question de ségrégation législative dans la République française ? Absolument pas, et d’ailleurs quantité d’associations appointées par l’État ont fait du respect des quotas leur fonds de commerce, et de la France la capitale mondiale des récriminations communautaires. Est-il davantage question d’une minorité blanche venue s’établir avec violence sur un continent noir ? Pour l’instant en tout cas nos manuels scolaires n’en font pas état.

Mais peut-être que Manuel Valls faisait référence à un état de fait constaté dans certains coins du pays. Dans ce cas, je me sens en devoir de livrer à notre Premier ministre et à toutes celles et ceux qui partagent chaque jour sa table entre un comité interministériel et un voyage en première classe sous haute surveillance le témoignage d’un usager de la France ordinaire.

Je vis en Essonne, un département que Monsieur Valls connaît très bien pour en avoir été député et maire de préfecture durant de nombreuses années, avant que Monsieur Hollande ne fasse appel à ses services. J’emprunte régulièrement la ligne 399 du bus reliant la gare de Massy-Palaiseau à celle de Juvisy. Ayant fait mienne l’obsession des quotas qui anime notre République des ayants droit, je me suis rapidement pris à faire de la « sociologie des transports en commun » (je m’apprête à déposer le nom à l’INPI). Dans cette optique, j’ai pris pour habitude d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour m’imprégner de ce qui m’entoure. Je puis certifier le résultat que voici.

Dans un bus emmenant cinquante personnes (chauffeur compris), on trouve systématiquement environ trente-cinq personnes d’origine sub-saharienne, sept à huit personnes d’origine arabe, le reste typé caucasien. Ce genre de constat est difficile à entendre, soit parce qu’il laisse supposer une arrière-pensée portant son auteur à « déraper », soit parce qu’il est susceptible de dépayser – donc d’inquiéter – la France profonde qui ne connaît l’exotisme qu’à la télévision. Il faut lutter contre les préjugés, en particulier ceux qui véhiculent l’idée d’une France nécessairement blanche. Le Français-type n’est ni noir, ni gris, ni blanc car la francité est un héritage plus qu’une hérédité et que les héritiers (i.e. débiteurs) du monde entier sont les bienvenus. Cependant, et c’est une évidence, le Français-type parle… français ! Or, lorsque, dans le même bus, après avoir raisonné mes yeux je m’en remets à mes oreilles, je me retrouve désarmé face à ceux qui parlent du grand remplacement.

En effet, les langues africaines sont de rigueur, tout comme l’arabe ou le turc. Et parmi les sept Caucasiens (dont des Roms, nombreux autour de Massy), ce sont des langues d’Europe de l’est qui priment. Tant et si bien que je n’entends quasiment pas parler français, hormis le « bonjour » de rigueur du chauffeur ou quelque étudiant sortant de colle. Alors serais-je devenu un obsédé des origines ? Non, assurément. Je subis plus que je n’épie : ma tâche de sociologue est facilitée car tout le monde parle très fort, au téléphone notamment.

Qu’en est-il, de ce point de vue, de la fameuse situation d’apartheid relevée par Monsieur Valls ? Faut-il entendre que ce bus est réservé aux minorités ? Qu’il est interdit aux Blancs ? Que ceux-ci l’évitent ? Quand on l’emprunte pour rentrer chez soi le soir et qu’une heure plus tard on entend le Premier ministre parler d’ « apartheid », on a du mal à le prendre au sérieux. Lui qui déplorait il y a quelques années sur le marché d’Évry l’absence de « Blancos », de « Whites », que veut-il au juste ? Une mixité de façade, comme on la rêve en Socialie ? Imposer à présent des quotas de Blancs dans des lieux par eux désertés ? L’acculturation n’est pas un processus facile, et surtout pas spontané. C’est en l’ayant négligé que les prédécesseurs de tous bords de Manuel Valls ont encouragé la ségrégation ethnoculturelle. Et c’est à eux, et en particulier à ses coreligionnaires socialistes des années Mitterrand que le Premier ministre doit demander des comptes, pas à la France, pas aux Français qui se sont vu imposer inconsidérément une promiscuité par des gens qui n’auraient jamais à l’éprouver.

Le drame est qu’aujourd’hui le Front national est le seul parti aguerri sur le sujet, et ce grâce à tous ses opposants. Tous. Marine Le Pen, quand elle le peut, n’hésite pas non plus à détourner le vocabulaire labellisé et sanctuarisé par l’histoire et ses affres. Ainsi parlait-elle il y a quelque temps d’ « occupation » par référence aux prières de rue, ce qui lui avait valu, contrairement à Manuel Valls, des ennuis avec la justice. C’est que la sémantique un peu simplette est tolérée quand elle est au service des dominés ou de l’idée que l’on s’en fait. Dans le cas contraire, lorsque c’est la communauté nationale qui est prise à témoin, elle est jugée criminelle.

La défense de la liberté d’expression doit inclure le droit pour chacun de dire d’énormes bêtises, laissant à tous l’appréciation intellectuelle de celles-ci. Attendu que Monsieur Valls se permet lui-même d’user de ce droit sans vergogne, il serait très malvenu de sa part de demander le flicage de propos du même tonneau sur Internet, ce que nous sentons poindre. L’homo socialus au pouvoir, qui n’a en permanence que le mot « prévention » à la bouche lorsqu’il est dans l’opposition, serait bien avisé de ne pas céder au réflexe répressif qu’il nous vend comme l’apanage de ses opposants droitiers.

Et pour ceux que ma prose indispose, n’oubliez pas que ce mois-ci… « vous êtes Charlie ».

 *Photo : Kevin Pluck.

Kant et le Coran

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Samedi soir, dans le fauteuil de l’invité politique d' »On n’est pas couché » sur France 2 siégeait François Bayrou, ancien ministre de l’Education nationale et père de sept enfants entre autres titres. Dûment interrogé sur une hypothétique solution à la dégradation de la qualité de l’enseignement, François Bayrou affirma que la responsabilité incombait principalement au corps enseignant, et proposa la chose suivante : mille classes du cours élémentaire prises comme échantillon témoin, une évaluation des progrès des élèves en début et en fin d’année scolaire. Les résultats de cette expérience permettant à coup sûr de désigner les « bons » et les « moins bons » professeurs, les premiers seraient ensuite invités à expliquer aux seconds comment ils avaient réussi le tour de force d’apprendre à lire à une trentaine d’enfants de six ans.

Sur le papier, difficile de désapprouver ce petit exercice de pédagogie. Il est acquis que les aspirants professeurs gagnent beaucoup à observer et imiter leur aînés.

Mais l’interpellation de Léa Salamé était appuyée par un rapport daté de 2004 – et aussitôt enterré – pointant, déjà, entre autres, des perturbations lors de la minute de silence en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. A-t-on perdu dix ans ? Était-il inévitable dans ces conditions que les « Je ne suis pas Charlie » fleurissent dans les cours de récréation ? Force fut pour M. Bayrou de répondre que oui.

Cependant, réclamer des exemples et regarder chez le voisin si l’herbe n’est pas plus verte ne semble pas dénué de bon sens. Encore faut-il savoir choisir ses modèles. Sans chercher trop loin sur le net, on apprendra que le premier établissement d’enseignement islamique a vu le jour en 2001 à Aubervilliers sous le doux nom de « La Réussite ». Qu’il en existe à ce jour quelques dizaines en France, tous affublés de patronymes poétiques, empreints de sagesse et de références apaisées à l’ordre religieux. Que la seule de ces institutions à se trouver sous régime d’association avec l’Etat, c’est à dire bénéficiant des subventions allouées à l’éducation, est le lycée Averroès de Lille qui affiche 100% de réussite au baccalauréat.

La première condition de la liberté est la contrainte. Un esprit non structuré est imperméable à toute instruction. Le rôle de l’école consiste d’abord à accoutumer les jeunes enfants au calme et à la concentration. Ces préceptes, simples pour certains, moyenâgeux pour d’autres, sont ceux de Kant. Il y a fort à parier que les professeurs du lycée Averroès les approuvent et les appliquent, prenant le Coran pour structure et le respect de l’ordre religieux pour éthique. Les résultats sont là.

Terrorisme islamiste : crevons l’abcès!

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terrorisme islam charlie hebdo

Il y a trois semaines, l’islam politique a pris en otage la cinquième puissance du monde pendant 72 heures. On peut rivaliser de finesse jésuitique pour diluer l’implication du religieux en général et de l’islam en particulier dans cette sale affaire, mais nous sommes face à un problème politique : l’offensive idéologique du cléricalisme musulman, dont l’expression la plus extrême se nomme le terrorisme. En réaction à cette offensive, l’ADN national, né avec les sans-culottes dans les rues de Paris, né à Valmy, né avec Rabelais et Voltaire, et qui s’est transmis depuis lors, a ressurgi, intact. Olé ! L’unanimisme républicain, mâtiné d’une superbe solidarité internationale, nous a bien réchauffés. J’ai été troublé par le premier réflexe de mes amis de gauche dont beaucoup semblent résolus depuis le 12 janvier à démontrer que le terrorisme islamiste trouve son inspiration idéologique dans le chant des licornes, à moins que ce ne soit la Fée clochette qui soit responsable ? L’obscurantisme n’est pas le produit de la religion, ni l’islamisme de l’islam, et encore moins de pudding des Britanniques, non mais

Il y aura un avant et un après. Ou pas. J’étais trop jeune après la profanation du cimetière de Carpentras, il paraît aussi qu’à l’époque il devait y avoir un avant et un après. Nous ne pouvons qu’espérer ne pas avoir à nous résoudre à devoir faire une fois de plus le deuil de nos sursauts de conscience collective comme nous faisons le deuil de nos amours. Sur le moment c’est invivable, et au bout d’un certain temps ce n’est même plus un souvenir.

Et avant que ça ne devienne un souvenir, il faut se rappeler que ces trois soldats de dieu n’étaient autre que des petits français, ensauvagés à l’extrême et n’ayant plus aucune considération pour le genre humain. Ce que la France a vécu n’est ni un cauchemar, ni l’apparition du mal, c’est un retour de réel d’une violence hallucinante. Un réel qu’il faut bien nommer. C’est la montée de l’islamisme radical, avatar grotesque du fatal pourrissement de la société libérale et inégalitaire incarné aujourd’hui par trois débiles qui ont trouvé dans l’obscurantisme héroïque un sens à une existence qui n’en n’avait pas. La déréliction est telle que malheureusement notre société produit ce genre de cons. « Le terrorisme, c’est la victoire absolue de la connerie », écrivait, de mémoire, le juge antiterroriste Marc Trévidic il y a quelques années dans son livre Au cœur de l’anti terrorisme. L’islamisme ne naît pas de la misère, sociale ou intellectuelle, qui ne se recoupent pas forcément, par contre il l’instrumentalise. Le phénomène n’a rien de neuf.

Nous savions qu’ils étaient là. Mohamed Merah, Youssouf Fofana, ces centaines de jeunes partis se réjouir du grand bain sang syrien et irakien. Ils ne viennent pas de nulle part. Ils ne sont pas le mal, ni quoi que ce soit d’autre dans l’ordre de la morale. Ils sont là, abrutis sublimes, dérisoires et stupéfiants. Ils sont là, avec leur mépris absolu de l’essentiel : la vie et la liberté qui doit en découler, que des siècles de combat ont permis, et dont nous sommes les dépositaires. Ils combattent au nom d’un absolu, d’une vérité révélée, profondément mortifère. Cet absolu nie tout ce que nous sommes. Il nie le progrès humain, la condition humaine, la dignité humaine, tels qu’ils nous ont été légués par l’Histoire. Il faut le dire, il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’ennemi dans cette affaire, ce n’est pas toute la société, dût-elle produire des inégalités féroces et des frustrations insoutenables. C’est ce qui en elle est aujourd’hui de plus cinglé, et permet cette « victoire absolue de la connerie » qu’on ne vaincra pas en minaudant des « pas d’amalgame ».

Mais alors, comment enrayer la machine à produire des cons pareils ? Déjà en en définissant les causes, que nous avait suggérées Jean-Paul Lilienfeld dans son téléfilm La Journée de la jupe en 2009. Revoyez-le, et appréciez l’aveuglement de l’administration scolaire face à la montée de l’obscurantisme dans les salles de classe, dès le plus jeune âge, que les incidents lors des minutes de silence ont révélé comme phénomène ancré.  Il s’agissait là d’une fiction, on évitera de rappeler que pour répondre aux provocations des prières de rue, gauche et droite ont entaillé au sabre et au goupillon la loi de 1905 en finançant sur fonds publics de manière déguisée la construction de mosquées. Doit-on ressortir l’interminable feuilleton de la crèche Baby Loup, la tolérance de plus en plus affirmée du voile (intégral ou pas, ça reste un symbole de violence, de domination, de négation de la liberté donc de la condition humaine), bref, tous ces petits arrangements avec les principes qui sont censés faire la République, et qui, mis bout à bout, forgent une capitulation totale ? Ce renoncement largement partagé depuis des décennies s’est noué dans l’incapacité des forces politiques de ce pays à incarner les aspirations véritables des français. François Hollande ni aucun autre n’est personnellement responsable, il a même été largement à la hauteur dans cette crise. D’ailleurs, bonne mère, la France est venue au secours de sa classe politique, créant de fait une union spontanée derrière elle. On verra s’ils arrivent à se hisser à la hauteur de leur pays, où « le collectif a ressurgi dans l’individuel », du moins peut-on leur suggérer de ne pas mégoter sur l’essentiel : la laïcité.

Ce que nous savons en effet de cette histoire, en dernière analyse, c’est que c’est Charlie Hebdo qui a été visé, ses dessinateurs, son esprit, ce que ce journal incarnait dans la société française. Et nous ne devons jamais oublier qu’ils ont été abattus pour des raisons politiques. C’est parce qu’ils étaient anticléricaux. L’anticléricalisme, c’est le cœur de la laïcité, l’expression la plus aboutie de la liberté absolue de conscience, sans laquelle aucune liberté n’est possible. Il faudra s’en souvenir demain, car trop dans ce pays l’avaient oublié jusqu’au 7 janvier.

Cela n’a pas manqué. La chorale des anges chantant que ce que nous venons de vivre n’était pas le produit de la religion, ce fameux temple de l’amour, est de sortie. Il y aura toujours des idiots pour professer doctement que l’islam dans sa version radicale n’est qu’un symptôme d’une société malade. Il l’est, mais en partie seulement. Malade fût-elle, la société ne peut tolérer de vivre sous joug des malades. Il y a des juifs radicaux, des catholiques radicaux, mais en connaissez vous, en France, qui assassinent des enfants de trois ans dans des écoles ? Nous payons trente ans de confusion mentale, de différentialisme, de communautarisme. Et dans ce glougiboulga mental, blasphème et racisme sont allègrement confondus, et le graal des béni-oui-oui nous est offert en épouvantail : c’est l’islamophobie qui serait la cause de tous ces malheurs… Bien sûr… L’islamophobie, cette mystification idéologique aussi vicieuse que l’est n’importe quel charlatanisme, ne vise qu’une chose : exclure du débat démocratique, de la libre dispute civilisée toute discussion raisonnable sur l’islam, et au delà sur la religion. Jeannette Bougrab, qui venait de perdre la personne avec qui elle avait fait le choix de vivre sa vie, a eu raison de rappeler que ceux qui les avaient traités d’islamophobes étaient coupables. Ils le sont car en jetant cet anathème sur Charlie Hebdo, ils désignaient une cible. Mais ce néologisme est plus grave encore, car il suppose que la critique de l’islam est un racisme, et par là il essentialise tous les musulmans en les enfermant dans leur qualité de croyant, leur déniant le droit d’être autre chose que des croyants, à savoir des citoyens normaux, doués de libre-arbitre, de sens critique, d’une conscience autonome par rapport à leur religion, bref, des homme libres. Mais non, en France, un citoyen d’origine arabe est forcément un « musulman modéré », sorte de bon nègre des temps modernes. Ils sont ravis, vraiment, d’être traités en adultes et représentés sur les plateaux télés par des imams… Pour donner le change, je vais me faire représenter par un curé, ça apaisera les mœurs. On va laisser les religieux débattre de nos soucis, c’est tellement plus apaisé une société dominée par la religion, comment n’y avions-nous pas pensé ?

Et pourtant. Nous savons les efforts prodigieux de l’esprit que nos pères ont déployés depuis tant de siècles pour nous soyons une des premières générations humaines, dans ce coin de la terre, à pouvoir disposer en tant qu’hommes de ce don de l’histoire,  le droit à la liberté de conscience. Il aura fallu que les guerres de religions dévastent l’Europe, il aura fallu des Galilée, des Giordano Bruno et des milliers de victimes de l’inquisition. Il aura fallu des Chevalier de la Barre et des Voltaire pour prendre leur défense. Il aura fallu se souvenir de la sagesse du monde grec et romain pour que surgissent les Lumières, pour sortir de l’obscurantisme. La République n’est pas un régime neutre, ne le sera jamais. Elle s’est construite contre la prééminence de l’Eglise catholique et ne peut perdurer avec quelque religion que ce soit en tuteur de l’espace public. La République n’est rien d’autre que le pacte qui nous lie aux générations futures, ce pacte qui nous engage à leur transmettre et à améliorer la liberté qui nous a été léguée. Et la condition de cette liberté, en France, c’est la laïcité, sans épithète ni compromis. Que ça plaise ou non aux musulmans, qu’ils soient choqués ou non par des dessins. En France, dans ce vieux pays, la laïcité est le produit d’une histoire singulière, particulière. C’est le cœur de notre démocratie. Alors à tous les enfants de la France, et à leurs professeurs qui vont devoir réviser leurs gammes, il est temps de raconter à nouveau cette histoire, dans toute sa plénitude. Ce « retour de l’histoire » que nous vivons met en lumière à quel point l’enseignement de l’histoire a été laissé en friche. La République est un combat, ce combat se confond avec celui de la laïcité et l’éducation laïque, qui paradoxalement permet à tous les cul-bénis de quelque obédience qu’ils soient de vivre librement leur religion, et aux autres de ne pas être emmerdés avec leurs salades.

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40349282_000007.

Grèce : l’union sacrée des souverainistes

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tsipras kammenos grece

Il y a ceux qui sont stupéfaits et qui ont la gueule de bois ; il y a aussi ceux qui entonnent l’air du « j’vous l’avais bien dit ». L’alliance de Tsipras avec les Grecs Indépendants a presque gâché la fête médiatique qui battait pourtant son plein depuis dimanche soir.

Parmi les premiers, on compte Sylvain Bourmeau. L’ex directeur-adjoint de la rédaction de Libé, aujourd’hui producteur à France Culture, regrette que Syriza n’ait pas plutôt choisi les pro-européens centristes de To Potami. D’ailleurs, la très techno porte-parole du PS, Juliette Méadel, dit la même chose. Ces gens-là veulent bien lutter contre l’austérité mais seulement avec l’appoint de partis qui sont favorables… à l’austérité. Comprenne qui pourra.

Parmi les seconds, il y a Jean Quatremer ou Jean-Michel Aphatie. Ils n’ont pas dansé de joie dimanche soir. Parce que l’Europe, c’est sacré et que Syriza c’est l’extrême gauche naturellement vouée à s’allier avec l’extrême droite – la coalition rouge-brune inscrite dans les gènes deux deux partenaires !  C’est d’ailleurs le refrain entonné par certains élus UMP comme la députée de Marseille Valérie Boyer. À cette dernière, nous avons fait remarquer que la Nouvelle Démocratie de Samaras, partenaire européen de son propre parti, s’était alliée avec le LAOS, proche du FN version Jean-Marie. Alors que Panos Kammenos, nouveau ministre de la Défense du gouvernement Tsipras, est un intervenant régulier des congrès de Dupont-Aignan. Quand Samaras et le PASOK formaient une coalition avec les amis de Jean-Marie Le Pen, Quatremer et Aphatie se faisaient plus discrets. Mais c’était pour la bonne cause européenne, n’est-ce pas ?

Pour trouver enfin du bon sens, il faut lire l’excellent Romaric Godin, de La Tribune. D’après ce dernier, les négociations avec l’Union européenne auraient été terminées avant d’avoir débuté si Tsipras avait fait le choix de To Potami : « […] son leader, Stavros Theodorakis, avait mis comme condition sine qua non de son alliance tout refus a priori de rupture avec l’Europe. Pour Alexis Tsipras, c’eût été accepter de courir le marathon avec un poids accroché au pied ou jouer au poker avec son jeu découvert. Négocier avec la troïka en refusant d’emblée la rupture signifiait accepter les conditions de cette dernière […]. Restait donc seulement l’ANEL. Cette formation a en effet bien des défauts et bien des différences avec Syriza. Mais, comme Alexis Tsipras, Panos Kammenos, veut en finir avec la troïka et le poids de la dette. Sur ce point, l’accord est parfait. Mieux même, une telle alliance envoie un message ferme à l’Europe : il n’y aura pas de compromis sur l’essentiel de ce qui a été promis aux Grecs. » En quelques lignes, tout est dit. Tsipras fait de la politique. Il est vrai que ce comportement, mis à part chez les extra-terrestres Merkel et Poutine, est bien rare en Europe depuis quelques années.

Pourrons-nous nous empêcher également de sourire devant cette déclaration embarrassée d’Alexis Corbière qui explique qu’il faudra peut-être changer les institutions (trop parlementaires ?) grecques pour éviter de se trouver à nouveau dans cette situation gênante de voir leur champion fricoter avec des souverainistes de droite ? Copier la Ve République française, Alexis ? La convention pour la 6e République attendra…

Pourrons-nous nous empêcher de pouffer, enfin, devant la composition gonflée à la testostérone du gouvernement Tsipras ? Six femmes, dont aucune de plein exercice, sur quarante ministres.  Et se rappeler des tweets enthousiastes de la fondatrice d’Osez le féminisme pour Syriza toute la semaine dernière. À  l’heure où ses lignes sont rédigées, pas de trace du Premier ministre grec dans la dernière création de Caroline De Haas, le pilori post-moderne et anti-sexiste Macholand. Selon les critères de la maison, il y mériterait pourtant la une. La parité, pour Alexis Tsipras, ce n’est pas tout à fait prioritaire.

En Grèce, c’est sûr, la Politique est de retour. Imaginez la tête de tous ces gens si elle revenait aussi en France !

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40352613_000002. 

Libération d’Auschwitz, Russie et URSS

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auschwitz poutine russie

C’est le ministre des Affaires étrangères de Pologne qui dit qu’Auschwitz, c’était les Ukrainiens qui l’ont libéré, puisque les troupes qui sont entrées dans le camp dépendaient du « 1er front d’Ukraine ». Y a-t-il eu une protestation de l’Europe contre ces propos ? Une demande collective faite à la Pologne de mettre ce ministre dehors ? Je n’ai pas l’impression.

Folie de la décomposition, la folie nationaliste. —.Depuis que j’ai vu qu’il y avait eu un défilé de l’armée israélienne à Auschwitz, je peux m’attendre à tout. L’onction d’Auschwitz pour justifier la politique de Lieberman et de Netanyahou, et, avant eux, celle de Sharon. On dit en russe : « мертвые сраму не имут » — les morts n’ont pas de honte, ne ressentent pas la honte. Je pense que si, bien sûr. Puisque, les morts, nous les portons en nous, et que, nous, la honte, elle fait partie de nos vies. — Evidemment, Auschwitz n’a pas été délivré par les « Russes », en tant que « Russes », mais par les Soviétiques, par une armée multinationale — par tous les peuples de l’URSS, et, dans une cérémonie normale, il faudrait que tous les anciens pays de l’URSS soient représentés. Ils ne le seront pas.

Quand mon père, jeune juif français d’origine polonaise, a adhéré au Parti Communiste, — il ne l’a pas seulement fait parce qu’il croyait en l’avenir radieux offert au monde par le camarade Staline, il l’a fait parce que, s’il était encore vivant, il le devait aux millions et aux millions de morts de l’Armée Rouge, au sacrifice de tout un pays. Et ça, même aujourd’hui, ça reste vrai. — Un de ses oncles (mais il ne le savait pas), officier dans l’armée polonaise en 39, avait choisi de se rendre aux Soviétiques plutôt qu’aux Allemands, et il avait disparu — on a tout lieu de penser qu’il a été assassiné à Katyn. Mais, c’est, sans aucune exception, toute la famille de mon père (du côté de son père et de sa mère) qui avait disparu en 1945. Tous ceux qui étaient en Pologne. Certains autres, cachés en Belgique ou en France, ont pu survivre).

On parlait, dans mon enfance, des vingt millions de morts soviétiques. Il semble qu’il y en ait eu 27 millions. — De morts. Sans compter les blessés, les gens détruits intérieurement — et sans compter les gens emprisonnés ou dans les camps en Sibérie. Hier, juste comme ça, j’ai compté le nombre de jours de guerre traversés par les « Russes », comme on dit — par les gens qui ont vécu en URSS. Ça fait plus ou moins 1800 jours. Divisez 27 millions par 1800, vous arrivez à 15.000 morts par jour.

J’avais vu passer ça, un jour — dans un reportage, russe (fait au début des années 2000, quand il était encore possible de dire quelque chose). Vous savez quelle était l’espérance de vie moyenne d’un soldat soviétique à Stalingrad ? — 24 heures.

Et la façon dont Staline a traité les prisonniers ? — ceux qui ont survécu aux camps allemands (puisque Staline n’avait pas signé la convention de Genève), considérés comme des lâches et des traîtres, ont, pour la plupart, été envoyés directement en Sibérie. Et la façon dont, en URSS, après-guerre, on a traité les gens qui avaient vécu sur un territoire occupé par les Allemands — c’est-à-dire ceux qui avaient survécu à l’occupation ? Eux aussi (et il s’agissait de dizaines de millions de personnes), étaient considérés comme des agents potentiels des nazis, ou de qui vous voulez.

Et les viols systématiques, en Pologne et en Allemagne, au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge ?… On parle de plusieurs millions de femmes violées.

Et, en même temps, oui — c’est l’Armée rouge, c’est le peuple soviétique tout entier (je le dis comme ça) qui a fait qu’Hitler a pu être vaincu. Et l’héroïsme — extraordinaire — et ordinaire des gens. Ou pas l’héroïsme, mais, juste, cette sensation qu’il n’y avait pas moyen de ne pas se battre, parce que ce qui était en jeu dépassait, de très loin, toute vie individuelle.

Le fait est qu’en Russie, dans la civilisation russe, « l’individu », ça n’a jamais existé. Jamais on n’a pris en compte la valeur de la vie humaine. De la vie d’un seul homme. A aucun moment de l’histoire de ce pays. Ce n’est pas pour rien que le verbe être, au présent, n’existe pas en russe — son emploi est uniquement liturgique, réservé à Dieu.

Et quelle violence dans la société — quelle violence entre les gens. Et, là encore, de tout temps.

Et, en même temps, cette chaleur humaine — des gens.

Poutine est Poutine. Il est considéré comme ennemi, il est un ennemi. Il se dresse en ennemi, pour garder le pouvoir, et continuer à piller le pays. Lui, après les autres. Mais qu’il ne soit pas présent à la cérémonie des 70 ans de la libération d’Auschwitz, c’est pire qu’une honte. Si, lui, il n’y est pas, aucun chef d’Etat ne devrait y être.

Retrouvez cet article sur la page Facebook d’André Markowicz.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00703017_000035.

Arabie saoudite : une fin de règne annoncée?

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arabie saoudite iran daech

Quelques jours après s’être retrouvés à Paris puis à Davos, les grands de ce monde se sont succédé au chevet de la gérontocratie saoudienne, gardienne des lieux saints de l’islam et plus affaiblie que jamais.

Tout change mais rien ne change à Riyad. Certains observateurs avisés ont noté que la mort du Roi Abdallah était un non-événement. Il y a bien longtemps que le successeur de Fahd a quitté la scène politique. La nomination du ministre de l’intérieur comme futur héritier, le jeune Ben Nayef (seulement 55 ans!), s’avère plus notable que l’avènement de Salmane et Moqren, déjà âgés.

La monarchie saoudienne semble solide parce qu’elle est par nature ancrée dans la structure tribale du monde arabo-musulman. Mais la monarchie n’échappe pas aux luttes de partis, aux coteries et aux intrigues de cour. Les descendants d’Ibn Saoud sont tellement nombreux que les luttes d’influence entre les différentes branches du conseil d’allégeance paralysent toute évolution substantielle du royaume. Puisque la loi salique ne s’applique pas, chaque clan mène sa propre politique. Mais en matière de liberté d’expression, c’est l’unanimité. Arrêté par une justice saoudienne qui n’a rien à envier à l’Etat islamique, un blogueur saoudien, Raef Badawi, attend toujours ses coups de fouet dans une geôle royale.

Ces dernières années, ce régime immuable a lutté de toutes ses forces contre les velléités de renouveau portées par le printemps arabe. Il a finalement réussi à endiguer la vague puissante des Frères musulmans venue de Doha et du Caire. Mais la priorité est au combat contre  l’influence croissance de l’Iran. De ce point de vue, le bilan de la monarchie wahhabite se révèle nettement moins favorable. Non seulement l’Iran s’est rapproché de son plus proche allié, les Etats-Unis, mais les réactions saoudiennes contre les ingérences chiites en Irak, en Syrie et au Yémen ont toutes échouées. Le seul succès de la « diplomatie » saoudienne a été obtenu par la force, par la répression sanglante des révolutionnaires chiites de Bahreïn.

À l’échelle régionale, en jouant les djihadistes contre les chiites, l’Arabie saoudite a fini par être encerclée par ces deux forces ennemies. Le Premier ministre chiite Maliki parti, Abadi lui a succédé à Bagdad. Après trois ans de politique du pire, les ambitions de l’Etat islamique obligent l’Arabie saoudite à revoir sa politique en Syrie. S’appuyer sur les djihadistes pour évincer Assad a été suicidaire, et à force de jouer avec le feu, Riyad commence à se brûler les doigts, comme l’a mrouvé la mort d’un général saoudien à un poste-frontière attaqué début janvier par Daech.

Au Yémen, le lâchage fin 2011 d’Ali Abdallah Saleh, chef d’Etat chiite d’obédience zaydiste mais assez coopératif, amène aujourd’hui Riyad à un choix impossible: les milices houthis soutenues par l’Iran ou Al-Qaïda ? L’encerclement chiite a longtemps été une peur obsidionale de l’Arabie saoudite. Mais ce scénario a été si maladroitement combattu qu’il a fini par se réaliser: sur sa frontière nord comme sur son flanc sud, l’Arabie saoudite doit se protéger derrière des clôtures infranchissables.

Un isolement stratégique qui tombe au plus mal car depuis de nombreuses années le Golfe perd des parts de marché en hydrocarbure au profit de l’Afrique, de la Russie de l’Amérique du Sud mais aussi de l’Amérique du Nord où de nouveaux gisements de schiste sont exploités. Pour casser cette concurrence, les Saoud ont dû ouvrir les vannes.

De sorte que les fondements de l’alliance américano-saoudienne se délitent. Obama, beaucoup plus imperméable que son prédécesseur au lobby pétrolier texan, voudrait tirer les leçons du 11 septembre. Il connaît bien la culture musulmane et ne peut que se méfier du radicalisme wahhabite.

En un sens, la politique de pivot américain vers l’Asie est une manière polie de s’éloigner un peu plus de cette ploutocratie vieillissante et largement incapable de faire évoluer le Moyen-Orient dans la bonne direction.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA . AP21682907_000002.

Michéa répond aux chasseurs de sorcières

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Jean-Claude Michéa est philosophe. Il a récemment publié un livre d’entretiens croisés avec Jacques Julliard, La Gauche et le Peuple (Flammarion, 2014).

Daoud Boughezala : Pourvu de sa machine à remonter le temps, Philippe Corcuff vous catapulte dans les années 1930 en vous rapprochant du « postfascisme », tandis que Jean-Loup Amselle fait de vous l’un des nouveaux « Rouges-Bruns ». Un tel lynchage marque-t-il la vengeance du « parti de demain » à l’encontre des empêcheurs de penser en rond ?

Jean-Claude-Michéa : Guy Debord disait de la société libérale qu’elle entendait être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. D’où la nécessité idéologique qui est la sienne de définir en permanence une figure politique du pire, que cette figure corresponde à une réalité effective (la Russie de Staline, l’Allemagne nazie) ou qu’elle soit délibérément fabriquée par la machine médiatique et universitaire. Pendant la plus grande partie du xxe siècle, c’est l’invocation rituelle de la « main de Moscou » – bel exemple, au passage, d’une « théorie du complot » – qui a ainsi permis de discréditer a priori toutes les tentatives des classes et des peuples opprimés pour se défaire de la domination capitaliste, qu’il s’agisse, par exemple, de l’Iran de Mossadegh, du Congo de Patrice Lumumba ou du Chili de Salvador Allende. Naturellement, la chute de l’empire soviétique allait contraindre les évangélistes libéraux à revoir entièrement leur copie. C’est dans ce nouveau contexte géopolitique – qui est aussi celui de la conversion accélérée de la gauche au libéralisme de Frédéric Bastiat – que l’ancienne rhétorique maccarthyste a progressivement cédé la place à l’idée selon laquelle toute critique de la dynamique modernisatrice du capitalisme devrait dorénavant être médiatiquement présentée comme « réactionnaire », « conservatrice » ou « passéiste »[1. Dans une lettre de 1993, Debord précisait que les progrès à venir de la société du Spectacle auraient pour cadre privilégié la lutte contre « le racisme, l’anti-modernisme et l’homophobie ».]. Ou même, pour les moutons les plus enragés du troupeau, comme le fait d’abominables « Rouges-Bruns » – libre adaptation moderne du vieux concept d’« hitléro-trotskystes » – puisant leur véritable inspiration dans les sinistres années trente..[access capability= »lire_inedits »]
De ce point de vue, les pamphlets d’Amselle et de Corcuff (le premier du genre avait été commandé à Daniel Lindenberg, en 2002, par la fondation Saint-Simon) s’inscrivent clairement dans cette nouvelle orientation stratégique de la classe dominante. Tout au plus, observera-t-on qu’Amselle a sans doute poussé le bouchon un peu loin, au risque d’apparaître contre-productif aux yeux même de ses commanditaires. Il faut dire que parmi les penseurs qui ont, selon lui, contribué à préparer, d’une façon ou d’une autre, le « racisme qui vient » – et le règne concomitant des « nouveaux Rouges-Bruns » – on trouve aussi bien Karl Marx et Joseph Proudhon que Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Noam Chomsky, Louis Dumont, Pierre Clastres, Marshall Sahlins, Marcel Mauss, Alain Caillé, Serge Latouche, Pier Paolo Pasolini, Antonio Gramsci (ce dernier parce qu’il aurait, selon Amselle, « idéalisé la paysannerie ») et même Frédéric Lordon. Ainsi – bien sûr – que les partisans de l’écologie, de la décroissance et les « anarchistes de tout poil ». Comme vous le voyez, je ne suis donc pas en si mauvaise compagnie !.

Oublions ces excès. En vous reprochant d’essentialiser « le bon peuple », censé être l’éternel dépositaire de la « décence commune », Amselle ne touche-t-il pas votre talon d’Achille ?

Si tant d’universitaires de gauche m’attribuent spontanément une vision aussi platonicienne du peuple – je laisse évidemment de côté le cas des falsificateurs professionnels – c’est, en général, parce qu’ils ne parviennent toujours pas à comprendre que l’idée orwellienne selon laquelle les « gens ordinaires » (à la différence des élites) restent encore globalement attachés – dans leur vie quotidienne – aux principes minimaux de la « décence commune » n’implique en rien que leur conscience politique ne puisse être simultanément aliénée. On peut assurément être « quelqu’un de bien » – c’est-à-dire loyal et généreux dans ses rapports avec ses proches – tout en souscrivant, par ailleurs, au culte de la « croissance » et de la consommation, en absorbant naïvement tous les discours officiels sur la « nécessité » des réformes libérales, voire en entretenant sur des cultures plus lointaines un certain nombre de préjugés ethnocentriques. Tout ce qu’on peut dire – et Orwell ne disait rien de plus –, c’est qu’un mouvement politique qui tournerait ostensiblement le dos (que ce soit au nom de son « relativisme culturel », de l’idée que « le monde bouge » ou de la croyance selon laquelle « la fin justifie les moyens ») à l’idée populaire qu’« il y a des choses qui ne se font pas » – comme, par exemple, manquer à sa parole ou aux devoirs élémentaires de l’amitié – finira toujours, tôt ou tard, par trahir la cause du peuple.

Les anthropologues de la déconstruction n’ont peut-être pas tort de renvoyer des abstractions telles que le « peuple », la communauté et l’identité collective aux limbes d’un passé idéalisé : que cela nous plaise ou non, nous vivons à l’ère de l’individu…

Vous semblez oublier que les sciences sociales s’étaient justement constituées, à l’époque de Durkheim et de Mauss, pour réagir au mythe libéral selon lequel une société pourrait réellement fonctionner sur la base d’un simple accord noué entre des individus « indépendants par nature » et qui, pour reprendre la formule ironique de David Graeber, auraient librement décidé, un beau jour, d’« échanger des peaux de castor » plutôt que de « continuer à s’entretuer ». Or c’est bien à ce mythe libéral qu’Amselle a curieusement  choisi de revenir. De là, bien sûr, son axiome récurrent : « la culture n’existe pas, il n’y a que des individus » (axiome dans lequel on reconnaîtra évidemment un hommage à peine déguisé à la célèbre maxime de Margaret Thatcher : « la société n’existe pas, il n’y a que des individus »). Une fois admis ce dogme thatchérien, il devient alors clair que toute tentative d’« analyser les faits sociaux en termes de communautés » (les Peuls, les Inuits, les Yanomanis, mais aussi la culture ouvrière, la communauté musulmane ou la musique afro-américaine) est condamnée à tomber dans le « piège identitaire » et donc, tôt ou tard, à cautionner les dérives « rouges-brunes ». Pour Amselle, une telle démarche prend nécessairement appui, en effet, sur le mythe d’une « essence éternelle » censée définir chaque ensemble culturel particulier, alors que la moindre observation concrète prouve, au contraire, que toutes les « communautés » évoluent en permanence, sans jamais cesser d’incorporer des apports étrangers, voire, dans certains cas, de se « métisser » entre elles. « Il me semble difficile, écrit-il par exemple, de définir a priori ce que pourrait être la culture d’un peuple français éternel dès lors que le couscous a remplacé la poule au pot du dimanche. » (Faut-il en déduire que le peuple français avait déjà cessé d’exister au xviiie siècle, lorsque la pomme de terre était définitivement entrée dans son alimentation ?) Ce qui frappe ici –  comme Lévi-Strauss lui en avait d’ailleurs fait cruellement la remarque – c’est, bien sûr, l’incroyable pauvreté philosophique de cette vision de l’identité culturelle. Il ne vient jamais à l’esprit d’Amselle, en effet, qu’une chose puisse demeurer relativement « la même » – les anciens Grecs citaient déjà l’exemple des fleuves – tout en changeant perpétuellement de forme et de contenu. Et sans même se donner la peine d’ouvrir un seul livre de Vincent Descombes – qui est pourtant, en France, le philosophe qui a étudié avec le plus de sérieux cette question de l’identité –, il aurait pu au moins réfléchir un instant à la célèbre réponse que George Orwell opposait déjà, dans Le Lion et la Licorne, à tous les Amselle de son temps : « Qu’est-ce que l’Angleterre de 1940 peut bien avoir en commun avec celle de 1840 ? Mais aussi, qu’avez-vous de commun avec l’enfant de cinq ans dont votre mère garde précieusement une photographie ? Rien, si ce n’est que vous êtes la même personne. » Pour mesurer à quel point un tel nominalisme est particulièrement absurde, il suffit, du reste, d’en transposer le principe à l’univers du langage. Personne ne contestera, en effet, que la langue française soit apparue à un moment donné de l’histoire (elle n’existe évidemment pas « de toute éternité »), ni qu’elle n’ait cessé, depuis lors, d’évoluer dans son lexique, sa syntaxe et son orthographe, ni d’incorporer en permanence quantité d’éléments étrangers. Pour autant, y aurait-il le moindre sens à en conclure que la langue française n’existe pas et que tout combat politique destiné à en défendre le génie particulier est nécessairement « fasciste » ? Le paradoxe – mais il n’est qu’apparent –, c’est que cet effroi incessant, que Jean-Loup Amselle nous dit éprouver devant toute idée de culture commune ou de sentiment d’appartenance (dans sa volonté ultra-libérale d’en finir avec tous ceux qui voudraient « s’opposer à l’ouverture à tout vent de l’économie de notre pays », il va même jusqu’à comparer la marinière d’Arnaud Montebourg à la « quenelle » de Dieudonné), le conduit à son tour à s’embourber dans des contrées idéologiques pour le moins marécageuses. À partir du moment, en effet, où il ne saurait exister la moindre « communauté musulmane » ni la moindre « culture juive » (s’il « n’existe que des individus », ce sont bien là des concepts « essentialistes » et donc virtuellement « fascistes »), comment pourrait-on encore s’étonner de la morale politique à laquelle notre veuf inconsolé de la Dame de fer se découvre finalement contraint d’aboutir ? « Davantage que l’antisémitisme ou l’islamophobie, écrit-il ainsi, me paraissent donc être plus néfastes encore leurs figures symétriques et inverses : le philosémitisme et l’islamophilie » (qu’est-ce donc que ce peuple juif – tient-il même à préciser – « que l’on aurait à “aimer” » ? »). Au vu de cette conclusion assez inquiétante, je ne suis pas sûr que Jean-Loup Amselle soit vraiment l’intellectuel de gauche le mieux placé pour s’arroger le droit de dénoncer urbi et orbi tous ces nouveaux « Rouge-Bruns » qui – à l’en croire – monopolisent aujourd’hui l’exercice de la parole.

S’il reste un peuple français, une partie croissante de celui-ci se reconnaît dans votre critique du « libéralisme libertaire ». Pourtant, votre œuvre s’inscrit dans une certaine tradition socialiste libertaire. Ne devrait-on pas réhabiliter ce beau mot de libertaire ?

Face au brouillage idéologique orchestré par les nouveaux chiens de garde, il devient effectivement urgent de réapprendre à distinguer le véritable esprit libertaire de ses innombrables contrefaçons libérales. Sous peine de finir par confondre Nestor Makhno et Pierre Kropotkine avec Milton Friedman et Pierre Bergé (à l’image, par exemple, de ces étranges « libertaires » néo-eugénistes qui défendent aujourd’hui la « PMA pour tous », quitte à devenir ainsi la nouvelle avant-garde militante du meilleur des mondes). La sublime Colette Magny avait pourtant répondu par avance à tous ces savants confusionnistes. « Lorsque l’humanité sera enfin sage, chantait-elle en 1965, nous passerons de la compétition dans l’individualisme, à l’individualité dans la coopération. » Je n’ai rien à ajouter, bien sûr, à une formule d’une telle précision philosophique. Sinon, peut-être, cette autre formule attribuée à Churchill : « La prochaine fois que le fascisme reviendra, ce sera sous le masque de l’antifascisme. »[/access]

*Photo : Hannah.

La Gauche et le peuple

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L’antiterrorisme près de chez vous

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Nantes apologie du terrorisme

Nantes apologie du terrorismeIl est de bon ton, depuis pratiquement le début du quinquennat, de railler et de dénoncer le supposé laxisme de Christiane Taubira, devenue la tête de Turc préférée de la droite. Cette même droite devrait pourtant la féliciter. Elle a donné récemment aux procureurs des consignes prônant « une extrême réactivité » face aux propos pouvant de près ou de loin se rapporter à une « apologie du terrorisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est obéie au-delà de ses espérances, notamment par le parquet de Nantes qui, comme nous l’apprend Ouest France, n’a pas a hésité à taper très fort, à deux reprises.

Nous, Christiane Taubira, on l’aime bien, pour tout vous dire. On l’aime bien parce qu’elle est une espèce de thermomètre à réacs. Si elle parle et que ça braille très fort, c’est en général parce qu’on se retrouve face à une mesure de gauche. C’est pratique, à l’époque où tout le monde entretient une très grande confusion idéologique et où l’on voit un PS applaudir la victoire de Syriza tout en s’apprêtant à soutenir la loi Macron – qui est à la gauche grecque ce que les boîtes échangistes sont à la Manif pour tous, c’est-à-dire pas franchement un modèle.

Mais cette fois, Christiane a peut-être poussé le bouchon un peu loin sans le vouloir car du côté de Nantes, on ne rigole pas. Dans le tramway, mercredi 15 janvier, une adolescente et des copines se font contrôler. Je vois la scène. Il n’y a rien de plus agaçant, parfois charmant mais le plus souvent agaçant, qu’un groupe de filles dans les transports en commun. Ca ricane, ça pouffe, ça prend des poses, ça vérifie qu’on les regarde du coin de l’œil et la plupart du temps, ça voyage sans titre de transport parce qu’elles sont trop rebelles, tu vois, et qu’en plus, c’est le ticket ou le milkshake. Le contrôle se passe mal et l’une, qui a le mérite de suivre l’actualité, répond : « On est les sœurs Kouachi, on va sortir les kalachnikovs ! ». Ce n’est pas très malin, d’accord mais encore une fois, comme on dit en linguistique, tout dépend de la situation d’énonciation dans laquelle est dit l’énoncé. La même phrase dans une bulle sur une couverture de Charlie illustrant cette situation, ça pourrait être bête et méchant, juste ce qu’il faut. Il n’empêche que la donzelle, ce jour-là, n’a pas pris son milk-shake, et a été mise en examen pour « apologie du terrorisme » devant le juge pour enfants. On vit une drôle d’époque, où on ne se rend pas compte qu’il y a une forme d’absurdité presque comique à trouver dans la même phrase : « juge pour enfants » et « apologie du terrorisme ». On attend le moment où le petit Momo, 9 ans, sera arrêté par la SDAT à la fin de la récré pour avoir joué à la prise d’otage avec la petite Lulu, 7 ans, en brandissant une kalach en plastique.

A Nantes toujours, le deuxième cas est celui d’un lycéen de 16 ans qui a été arrêté chez ses parents et transféré au parquet puis placé en liberté surveillée après sa mise en examen. Il avait partagé sur Facebook un dessin de sa composition représentant un lecteur de Charlie Hebdo touché par des balles avec, nous précise la Justice, « un commentaire ironique ». Il a été dénoncé, Facebook étant au passage une belle fabrique de puritanisme qui ne supporte pas L’Origine du Monde de Courbet, et de délation avec des formulaires électroniques tout préparés. Il est intéressant de voir que pour les juges nantais, l’ironie est un terrorisme. On le savait, mais on se disait aussi que ce terrorisme-là, précisément, dans une démocratie qui s’interroge gravement ces temps-ci sur le blasphème et la liberté d’expression, était un terrorisme salubre. Monsieur Alain Bauer va être content, lui qui, après avoir conseillé Sarkozy, conseille Valls en matière de sécurité intérieure. Il avait eu du mal, en son temps, circa 2008, à supporter l’ironie du Comité Invisible, le transformant en ennemi intérieur sur la foi d’un seul petit livre qui connut un certain succès à l’époque.

Notre lycéen, évidemment sans antécédents judicaires comme on dit, a lui aussi été puni pour s’être s’intéressé de trop près à l’actualité et avoir exercé, peut-être maladroitement, un esprit critique, bref joué le jeu de Najat Vallaud-Belkacem qui a demandé à ce qu’on débatte de tout avec les jeunes. De tout, sauf « des questionnements insupportables », ce qui commence mal puisque par définition le débat sur la liberté d’expression, s’il ne la garantit pas même lorsque cette expression est « insupportable », c’est tout de même un peu ennuyeux d’un point de vue méthodologique.

A propos de cet adolescent qui, s’il avait publié son dessin dans la presse, aurait peut-être été payé pour ça et fait rire ou grincer les lecteurs, le juge a rappelé que, quand même, « on doit réfléchir deux fois avant de tenir certains propos », variante du « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche… »

Le problème, c’est que si ne pas suivre ce conseil fait tomber sous le coup des lois antiterroristes, on risque d’assister à des vagues d’arrestations sans précédent dans les  médias et le personnel politique. Et le grand silence de la liberté d’expression règnera enfin sur le pays.

Photo : Sébastien Salom-Gomis/SIPA/1501101745

Commémoration de la libération d’Auschwitz : l’Europe et la Russie divorcent

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auschwitz poutine russie

auschwitz poutine russie

La commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz a donné lieu à une cérémonie très forte et émouvante, du fait de la présence de 300 survivants du camp venus du monde entier. Une dizaine de chefs d’états et de têtes couronnées, ainsi que les représentants de très nombreux pays, ont également fait le déplacement, mais le président russe Poutine brillait par son absence. Le divorce progressif entre les pays occidentaux et la Russie trouverait-il ici un point symbolique de non-retour ? C’est la question que l’on peut se poser, lorsque l’on entend que les autorités polonaises ne souhaitaient pas spécialement voir Vladimir Poutine poser le pied sur leur sol, et que le chef de la diplomatie polonaise a commis l’erreur grossière d’affirmer que le camp d’Auschwitz devait sa libération aux Ukrainiens, alors que l’unité de l’Armée rouge dite « 1er front d’Ukraine », qui est arrivée sur les lieux le 27 janvier, était composée de soldats de multiples nationalités de l’Union soviétique. L’ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 et 2000 a permis aux chercheurs de mieux appréhender le caractère apocalyptique de la guerre en URSS. Comme la lecture des ouvrages scientifiques, celle du roman Vie et Destin écrit par le correspondant de guerre juif soviétique Vassili Grossman suffit à nous plonger dans cette horreur.

Dans le cadre d’une bourse d’études en 1988, j’ai eu l’occasion de passer trois jours à Stalingrad (rebaptisée Volgograd en 1961), la ville martyre qui a fait basculer le cours de la guerre fin 1942-début 1943. Toutes les heures, entre 8 heures et 22 heures, les autorités de la ville diffusaient de la musique funèbre pendant une minute. C’était une façon typiquement soviétique de rappeler aux habitants et aux visiteurs que la ville reposait sur du sang et des cendres. Mais, il n’y avait pas même pas besoin de cette musique sinistre pour ressentir la lourdeur oppressante du passé. Alors quoi ?  Aujourd’hui, les pays occidentaux ont-ils vraiment l’intention de tourner le dos au pays qui a payé le plus lourd tribut en termes de morts civils et militaires entre 1941 et 1945 ?

Certes, l’Armée rouge a libéré les populations des territoires repris aux Allemands de façon bien particulière. Elle y a, à son tour, commis des atrocités, tels que les pillages et surtout les viols massifs.  Néanmoins, sans vouloir occulter cette page sordide de l’histoire soviétique, sans vouloir minorer le rôle de cette armée dans l’occupation de l’Europe centrale et orientale à partir de 1945, nous ne pouvons faire abstraction du fait que l’URSS (à travers ses 27 millions de morts) a joué un rôle fondamental dans la chute du nazisme. Souvenons-nous,  les Polonais et les Russes avaient entamé un difficile travail  de réconciliation qui s’est traduit le 7 avril 2010 par la commémoration du massacre des 22 000  officiers polonais par l’armée soviétique en 1940 à Katyn, près de Smolensk. Dans le cadre d’une cérémonie sur les lieux du massacre, réunissant les Premiers ministres polonais et russe Donald Tusk et Vladimir Poutine, ce dernier avait officiellement reconnu la responsabilité soviétique dans ce crime de masse (après un demi-siècle de déni). Cette amorce de réconciliation entre la Pologne et la Russie a aujourd’hui volé en éclats.

Le raidissement de la Russie à l’égard de l’Occident dont le conflit à l’Est de l’Ukraine constitue le point d’orgue, les expressions d’un nationalisme russe et ukrainien en pleine expansion, le pro-américanisme affiché de la Pologne, de la République tchèque et des pays baltes sont en train de balayer les efforts entrepris pour faire un travail de mémoire commun sur les pages douloureuses de l’Est de l’Europe, notamment liées à l’oppression soviétique. Au lendemain des commémorations, une nouvelle étape risque d’être franchie, celle où le souvenir de la lutte contre le nazisme menée conjointement par la Russie et de nombreux pays européens se voit sacrifié au profit de luttes d’influence en Europe orientale. Ce serait une erreur majeure de se lancer sur cette pente.  Espérons que les commémorations de la fin de la Seconde guerre mondiale en mai prochain mettront un coup d’arrêt à cette dérive, sans quoi, il deviendra très difficile pour l’Europe de recoller les morceaux avec Moscou.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21684368_000005 .

Gattaz contre Gattaz

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pierre gattaz medef

pierre gattaz medef

Le président du Medef et le gouvernement nous offrent un mauvais remake d’un film de 1982 qui mettait en scène Yvon Gattaz, père de Pierre, et les ministres d’alors, sous la direction du Pierre Mauroy.

Rappel : comme François Hollande en août 2013, François Mitterrand avait cru pouvoir dire aux Français « la reprise est là » dans sa première allocution de bonne année, le 31 décembre 1981. Mais à la différence de son successeur lointain, à tous points de vue lointain, il avait, dès mars 1982, compris l’échec de la politique de relance du printemps précédent. La direction de la prévision du ministère des Finances lui avait remis en effet, ainsi qu’à Jacques Delors et Pierre Mauroy, un document attestant d’une dégradation rapide : déficits interne et externe, inflation étaient au plus haut, sans contrepartie substantielle en termes de production et d’emplois[1. Note rédigée par trois fonctionnaires socialistes et un libéral, Bruno Durieux, qui devait entrer dans le gouvernement Rocard de 1988 à la faveur de l’ouverture au centre.]. Dix mois après l’élection de François Mitterrand, c’en était fini du socialisme à la française.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi la NEP de 1982 a pu réussir

Si on se donne la peine de confronter les données essentielles, il n’y a rien de commun entre le contexte de l’économie française de 1982 et celui de 2014. La dette publique, recalculée à la demande présidentielle, plafonnait à 21 % du PIB en mai 1981, elle atteint 100 % – et seulement si on ne compte pas les engagements de la France dans le mécanisme de stabilité financière installé au terme de la crise de la zone euro (soit 7 points de PIB). Un déficit commercial chronique s’est installé puis aggravé depuis 2004, tandis que celui de 1982 résultait pour l’essentiel de la relance solitaire de l’économie par le nouveau pouvoir socialiste. Il y avait deux fois moins de chômeurs de catégorie A. La France était encore une puissance industrielle diversifiée.

Il suffisait donc de prendre les mesures d’ajustement requises par le dérèglement conjoncturel. Dès le printemps 1982, les recrutements de fonctionnaires nationaux étaient arrêtés, le projet de réduction de la durée du travail hebdomadaire à trente-cinq heures était gelé sur le barreau des trente-neuf heures. Une deuxième dévaluation était opérée, dans le sillage de la première, intervenue en septembre 1981. Un gel des salaires était décrété pour casser la spirale inflationniste. Un mécanisme de liaison entre les impôts locaux fut installé pour protéger les entreprises contre les débordements fiscaux des collectivités territoriales.

La « révolution » économique ne sera toutefois accomplie qu’au printemps 1983, avec une troisième et dernière dévaluation pour solde de tout compte[2. Le franc n’a plus été dévalué jusqu’en 1999, date de l’introduction de l’euro.], une augmentation des impôts et un emprunt forcé auprès des classes moyennes et riches. Simultanément, les grands groupes industriels, nationalisés coûteusement en 1982, étaient redressés au prix d’une injection d’argent public et de licenciements à grande échelle.

On a pu dire que si la France avait gagné la bataille économique, elle avait du même coup perdu la guerre monétaire au bénéfice de l’Allemagne, puisque, depuis lors, les gouvernements successifs se sont interdit de réajuster la parité de la monnaie vis-à-vis de celle de notre premier partenaire commercial[3. Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°174, avril-mai 2013.]. Ajoutons, pour notre compte, que le gel de la parité s’est accompagné d’un gel de la réflexion économique dans notre classe politique : aucun des aspirants au pouvoir à droite, à gauche ou au centre, ne se livre plus à un exercice critique des choix décidés sous l’égide de François Mitterrand et Jacques Delors. Nous vivons depuis trente ans une ère de glaciation de l’intelligence économique dans le débat public.

S’agissant des relations entre le patronat d’Yvon Gattaz – le CNPF – et le gouvernement Mauroy, il importe de rappeler qu’ils avaient décidé de créer des commissions paritaires d’experts chargées d’évaluer l’importance et la légitimité des charges fiscales et sociales supportées par les entreprises. Si ces commissions ne réussirent pas à faire concorder les points de vue respectifs, elles permirent leur rapprochement, tout en créant un climat de dialogue et d’entente entre le secteur privé et l’État. Tout à l’opposé des incriminations réciproques qui marquent les relations actuelles entre le Medef et le gouvernement (à l’exception de l’épisode surréaliste des embrassades entre Valls et Gattaz à l’université d’été du Medef en 2013).

Pourquoi la NEP de 2014 ne peut qu’échouer

En 1982, la France était encore forte dans le monde restreint des puissances développées de l’époque. En 2014, la France est devenue faible dans un monde dominé par de grands empires – américain, chinois, allemand – et travaillé par de multiples contradictions. Elle se débat en outre dans les affres des deux crises successives surgies en Amérique et en Europe. Le monde n’offre plus de certitudes.
La France faible doit de surcroît travailler en restant prise dans les trois nasses représentées par les 35 heures, la monnaie unique et le libre-échange avec la Chine.

La nasse des 35 heures. Ni Jacques Chirac ni Nicolas Sarkozy n’ont voulu sortir du piège à imbéciles tendu par Lionel Jospin et Martine Aubry[4. Piège qui s’est refermé sur son premier auteur, vaincu en 2012 : le rejet des 35 heures par les artisans et les PME a pesé de façon décisive dans la défaite humiliante de Lionel Jospin.]. Et ni le pouvoir hollandais ni ses opposants de droite ne se risquent plus sur le terrain de la sortie des 35 heures, alors que l’Allemagne a opéré, par la réforme Hartz IV, sa propre sortie en 2005. Et si Pierre Gattaz l’évoque en face d’Emmanuel Macron, qui partage son point de vue sur le fond, il se refuse à toute contrepartie, comme celle consistant à garantir la pérennité du CDI.

La nasse de la monnaie unique. Non seulement nous ne pouvons réajuster la parité à l’échelon qui correspondrait à notre capacité – aux alentours de 1,15 dollar pour 1 eurofranc qui viendrait en substitut de l’euro –, mais nous ne pouvons pas mener une politique monétaire adaptée à la conjoncture française. Nous sommes empêchés de créer de la monnaie pour financer les dépenses publiques prioritaires : infrastructures, équipements militaires, universités scientifiques et médicales, R & D publique et privée, maintenance des réseaux ferroviaires, audit des centrales nucléaires.

La nasse du libre-échange avec la Chine et l’Asie émergente. L’Europe interdit de jouer sur les normes techniques qui nous permettraient de filtrer les importations massives en provenance de l’Asie industrielle, comme elle interdit de mettre en œuvre, à ses frontières, les taxes écologiques sanctionnant les pays qui accroissent le plus leurs émissions de CO2.

Sur ces sujets essentiels, le Medef n’a rien à dire. Il nous inflige en conséquence la ritournelle des charges sur les entreprises qui était celle du CNPF, sans prendre la peine de voir à quel point la donne a changé. Il se garde de même de nous dire quelles charges lui paraissent les moins justifiées. Je citerai deux exemples : le 1 % logement, créé au lendemain de la guerre pour financer la construction en faveur des salariés, désormais accaparé par le Trésor public ; le versement transport, propre à la France, qui monte jusqu’à 1,75 %, mais permet aux collectivités de multiplier les ronds-points et les terre-pleins fleuris, avec la complicité du ministère de l’Équipement.

Le Medef atteint à la malhonnêteté lorsqu’il milite pour un allègement de charges sans discrimination, touchant aussi bien les entreprises qui desservent la demande locale que les entreprises engagées dans la concurrence internationale. Il n’y a aucun risque que l’agence bancaire de quartier ou la supérette se délocalisent comme les usines ou les bureaux d’études. Les deux précédents fâcheux constitués par la suppression de la taxe professionnelle et la TVA à taux réduit devraient nous éclairer : les avantages octroyés ont disparu dans les comptes des entreprises bénéficiaires sans contrepartie visible pour la consommation ou pour l’emploi. Suivre Gattaz reviendrait à accepter que, sur 40 milliards d’euros de réductions de charges consenties par la puissance publique, 30 milliards fournissent un profit d’aubaine aux entreprises locales. N’y a-t-il pas mieux à faire ?

Pierre Gattaz ou Pierre Poujade ?

Mais le style hargneux et, pour tout dire, vulgaire, qu’affectionne Pierre Gattaz lui fait rejoindre un autre Pierre. Pierre Poujade avait incarné, dans les années 1950, les difficultés du petit commerce, durement concurrencé par la grande distribution. Mais il fut balayé par la grande prospérité et disparut sans gloire. Pierre Gattaz incarne les difficultés, très différentes, des entreprises françaises aux prises avec le marasme européen, la concurrence mondiale et le poids d’un système public qu’aucun politique ne sait réformer, sinon en paroles. Le premier se trompait de monde et d’époque. Le second aussi. Le président du Medef joue à contre-emploi.»[/access]

*Photo : ROMUALDMEIGNEUX/SIPA. 00702300_000010.

«Apartheid», «occupation» : du bon usage des mots

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apartheid valls fn

apartheid valls fn

Les attentats de ce triste début d’année ont ramené beaucoup de nos doux rêveurs sur le plancher des vaches. Les leçons à tirer sont dures à avaler : le multiculturalisme n’est pas la panacée, la France n’est pas une auberge espagnole, l’École a d’autres valeurs à transmettre que la tolérance et « sortez couverts ! », un choc des cultures a bien lieu chez nous et le principe de nation n’a pas dit son dernier mot. Quant à la liberté d’expression, ceux qui refusent depuis quarante ans d’appeler un chat un chat sont bien mal outillés pour la promouvoir. Et même s’ils ont à leur service exclusif l’immense majorité des médias conventionnels, ils doivent savoir qu’Internet permet à chacun (pour combien de temps encore ?), sous réserve des efforts nécessaires à la compréhension d’un monde complexe, de ne pas s’en laisser conter.

Dans l’ardeur de la charlite aiguë dont sont atteints nos dirigeants, Manuel Valls s’est senti autorisé à débrider son langage. Ainsi a-t-il parlé de la France comme sujette à l’apartheid. Rappelons que l’apartheid (« séparation » en afrikaans) était un régime de ségrégation législative au profit d’une minorité de Blancs venus s’installer chez des Noirs. Or, est-il question de ségrégation législative dans la République française ? Absolument pas, et d’ailleurs quantité d’associations appointées par l’État ont fait du respect des quotas leur fonds de commerce, et de la France la capitale mondiale des récriminations communautaires. Est-il davantage question d’une minorité blanche venue s’établir avec violence sur un continent noir ? Pour l’instant en tout cas nos manuels scolaires n’en font pas état.

Mais peut-être que Manuel Valls faisait référence à un état de fait constaté dans certains coins du pays. Dans ce cas, je me sens en devoir de livrer à notre Premier ministre et à toutes celles et ceux qui partagent chaque jour sa table entre un comité interministériel et un voyage en première classe sous haute surveillance le témoignage d’un usager de la France ordinaire.

Je vis en Essonne, un département que Monsieur Valls connaît très bien pour en avoir été député et maire de préfecture durant de nombreuses années, avant que Monsieur Hollande ne fasse appel à ses services. J’emprunte régulièrement la ligne 399 du bus reliant la gare de Massy-Palaiseau à celle de Juvisy. Ayant fait mienne l’obsession des quotas qui anime notre République des ayants droit, je me suis rapidement pris à faire de la « sociologie des transports en commun » (je m’apprête à déposer le nom à l’INPI). Dans cette optique, j’ai pris pour habitude d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour m’imprégner de ce qui m’entoure. Je puis certifier le résultat que voici.

Dans un bus emmenant cinquante personnes (chauffeur compris), on trouve systématiquement environ trente-cinq personnes d’origine sub-saharienne, sept à huit personnes d’origine arabe, le reste typé caucasien. Ce genre de constat est difficile à entendre, soit parce qu’il laisse supposer une arrière-pensée portant son auteur à « déraper », soit parce qu’il est susceptible de dépayser – donc d’inquiéter – la France profonde qui ne connaît l’exotisme qu’à la télévision. Il faut lutter contre les préjugés, en particulier ceux qui véhiculent l’idée d’une France nécessairement blanche. Le Français-type n’est ni noir, ni gris, ni blanc car la francité est un héritage plus qu’une hérédité et que les héritiers (i.e. débiteurs) du monde entier sont les bienvenus. Cependant, et c’est une évidence, le Français-type parle… français ! Or, lorsque, dans le même bus, après avoir raisonné mes yeux je m’en remets à mes oreilles, je me retrouve désarmé face à ceux qui parlent du grand remplacement.

En effet, les langues africaines sont de rigueur, tout comme l’arabe ou le turc. Et parmi les sept Caucasiens (dont des Roms, nombreux autour de Massy), ce sont des langues d’Europe de l’est qui priment. Tant et si bien que je n’entends quasiment pas parler français, hormis le « bonjour » de rigueur du chauffeur ou quelque étudiant sortant de colle. Alors serais-je devenu un obsédé des origines ? Non, assurément. Je subis plus que je n’épie : ma tâche de sociologue est facilitée car tout le monde parle très fort, au téléphone notamment.

Qu’en est-il, de ce point de vue, de la fameuse situation d’apartheid relevée par Monsieur Valls ? Faut-il entendre que ce bus est réservé aux minorités ? Qu’il est interdit aux Blancs ? Que ceux-ci l’évitent ? Quand on l’emprunte pour rentrer chez soi le soir et qu’une heure plus tard on entend le Premier ministre parler d’ « apartheid », on a du mal à le prendre au sérieux. Lui qui déplorait il y a quelques années sur le marché d’Évry l’absence de « Blancos », de « Whites », que veut-il au juste ? Une mixité de façade, comme on la rêve en Socialie ? Imposer à présent des quotas de Blancs dans des lieux par eux désertés ? L’acculturation n’est pas un processus facile, et surtout pas spontané. C’est en l’ayant négligé que les prédécesseurs de tous bords de Manuel Valls ont encouragé la ségrégation ethnoculturelle. Et c’est à eux, et en particulier à ses coreligionnaires socialistes des années Mitterrand que le Premier ministre doit demander des comptes, pas à la France, pas aux Français qui se sont vu imposer inconsidérément une promiscuité par des gens qui n’auraient jamais à l’éprouver.

Le drame est qu’aujourd’hui le Front national est le seul parti aguerri sur le sujet, et ce grâce à tous ses opposants. Tous. Marine Le Pen, quand elle le peut, n’hésite pas non plus à détourner le vocabulaire labellisé et sanctuarisé par l’histoire et ses affres. Ainsi parlait-elle il y a quelque temps d’ « occupation » par référence aux prières de rue, ce qui lui avait valu, contrairement à Manuel Valls, des ennuis avec la justice. C’est que la sémantique un peu simplette est tolérée quand elle est au service des dominés ou de l’idée que l’on s’en fait. Dans le cas contraire, lorsque c’est la communauté nationale qui est prise à témoin, elle est jugée criminelle.

La défense de la liberté d’expression doit inclure le droit pour chacun de dire d’énormes bêtises, laissant à tous l’appréciation intellectuelle de celles-ci. Attendu que Monsieur Valls se permet lui-même d’user de ce droit sans vergogne, il serait très malvenu de sa part de demander le flicage de propos du même tonneau sur Internet, ce que nous sentons poindre. L’homo socialus au pouvoir, qui n’a en permanence que le mot « prévention » à la bouche lorsqu’il est dans l’opposition, serait bien avisé de ne pas céder au réflexe répressif qu’il nous vend comme l’apanage de ses opposants droitiers.

Et pour ceux que ma prose indispose, n’oubliez pas que ce mois-ci… « vous êtes Charlie ».

 *Photo : Kevin Pluck.

Kant et le Coran

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Samedi soir, dans le fauteuil de l’invité politique d' »On n’est pas couché » sur France 2 siégeait François Bayrou, ancien ministre de l’Education nationale et père de sept enfants entre autres titres. Dûment interrogé sur une hypothétique solution à la dégradation de la qualité de l’enseignement, François Bayrou affirma que la responsabilité incombait principalement au corps enseignant, et proposa la chose suivante : mille classes du cours élémentaire prises comme échantillon témoin, une évaluation des progrès des élèves en début et en fin d’année scolaire. Les résultats de cette expérience permettant à coup sûr de désigner les « bons » et les « moins bons » professeurs, les premiers seraient ensuite invités à expliquer aux seconds comment ils avaient réussi le tour de force d’apprendre à lire à une trentaine d’enfants de six ans.

Sur le papier, difficile de désapprouver ce petit exercice de pédagogie. Il est acquis que les aspirants professeurs gagnent beaucoup à observer et imiter leur aînés.

Mais l’interpellation de Léa Salamé était appuyée par un rapport daté de 2004 – et aussitôt enterré – pointant, déjà, entre autres, des perturbations lors de la minute de silence en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. A-t-on perdu dix ans ? Était-il inévitable dans ces conditions que les « Je ne suis pas Charlie » fleurissent dans les cours de récréation ? Force fut pour M. Bayrou de répondre que oui.

Cependant, réclamer des exemples et regarder chez le voisin si l’herbe n’est pas plus verte ne semble pas dénué de bon sens. Encore faut-il savoir choisir ses modèles. Sans chercher trop loin sur le net, on apprendra que le premier établissement d’enseignement islamique a vu le jour en 2001 à Aubervilliers sous le doux nom de « La Réussite ». Qu’il en existe à ce jour quelques dizaines en France, tous affublés de patronymes poétiques, empreints de sagesse et de références apaisées à l’ordre religieux. Que la seule de ces institutions à se trouver sous régime d’association avec l’Etat, c’est à dire bénéficiant des subventions allouées à l’éducation, est le lycée Averroès de Lille qui affiche 100% de réussite au baccalauréat.

La première condition de la liberté est la contrainte. Un esprit non structuré est imperméable à toute instruction. Le rôle de l’école consiste d’abord à accoutumer les jeunes enfants au calme et à la concentration. Ces préceptes, simples pour certains, moyenâgeux pour d’autres, sont ceux de Kant. Il y a fort à parier que les professeurs du lycée Averroès les approuvent et les appliquent, prenant le Coran pour structure et le respect de l’ordre religieux pour éthique. Les résultats sont là.

Terrorisme islamiste : crevons l’abcès!

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terrorisme islam charlie hebdo

terrorisme islam charlie hebdo

Il y a trois semaines, l’islam politique a pris en otage la cinquième puissance du monde pendant 72 heures. On peut rivaliser de finesse jésuitique pour diluer l’implication du religieux en général et de l’islam en particulier dans cette sale affaire, mais nous sommes face à un problème politique : l’offensive idéologique du cléricalisme musulman, dont l’expression la plus extrême se nomme le terrorisme. En réaction à cette offensive, l’ADN national, né avec les sans-culottes dans les rues de Paris, né à Valmy, né avec Rabelais et Voltaire, et qui s’est transmis depuis lors, a ressurgi, intact. Olé ! L’unanimisme républicain, mâtiné d’une superbe solidarité internationale, nous a bien réchauffés. J’ai été troublé par le premier réflexe de mes amis de gauche dont beaucoup semblent résolus depuis le 12 janvier à démontrer que le terrorisme islamiste trouve son inspiration idéologique dans le chant des licornes, à moins que ce ne soit la Fée clochette qui soit responsable ? L’obscurantisme n’est pas le produit de la religion, ni l’islamisme de l’islam, et encore moins de pudding des Britanniques, non mais

Il y aura un avant et un après. Ou pas. J’étais trop jeune après la profanation du cimetière de Carpentras, il paraît aussi qu’à l’époque il devait y avoir un avant et un après. Nous ne pouvons qu’espérer ne pas avoir à nous résoudre à devoir faire une fois de plus le deuil de nos sursauts de conscience collective comme nous faisons le deuil de nos amours. Sur le moment c’est invivable, et au bout d’un certain temps ce n’est même plus un souvenir.

Et avant que ça ne devienne un souvenir, il faut se rappeler que ces trois soldats de dieu n’étaient autre que des petits français, ensauvagés à l’extrême et n’ayant plus aucune considération pour le genre humain. Ce que la France a vécu n’est ni un cauchemar, ni l’apparition du mal, c’est un retour de réel d’une violence hallucinante. Un réel qu’il faut bien nommer. C’est la montée de l’islamisme radical, avatar grotesque du fatal pourrissement de la société libérale et inégalitaire incarné aujourd’hui par trois débiles qui ont trouvé dans l’obscurantisme héroïque un sens à une existence qui n’en n’avait pas. La déréliction est telle que malheureusement notre société produit ce genre de cons. « Le terrorisme, c’est la victoire absolue de la connerie », écrivait, de mémoire, le juge antiterroriste Marc Trévidic il y a quelques années dans son livre Au cœur de l’anti terrorisme. L’islamisme ne naît pas de la misère, sociale ou intellectuelle, qui ne se recoupent pas forcément, par contre il l’instrumentalise. Le phénomène n’a rien de neuf.

Nous savions qu’ils étaient là. Mohamed Merah, Youssouf Fofana, ces centaines de jeunes partis se réjouir du grand bain sang syrien et irakien. Ils ne viennent pas de nulle part. Ils ne sont pas le mal, ni quoi que ce soit d’autre dans l’ordre de la morale. Ils sont là, abrutis sublimes, dérisoires et stupéfiants. Ils sont là, avec leur mépris absolu de l’essentiel : la vie et la liberté qui doit en découler, que des siècles de combat ont permis, et dont nous sommes les dépositaires. Ils combattent au nom d’un absolu, d’une vérité révélée, profondément mortifère. Cet absolu nie tout ce que nous sommes. Il nie le progrès humain, la condition humaine, la dignité humaine, tels qu’ils nous ont été légués par l’Histoire. Il faut le dire, il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’ennemi dans cette affaire, ce n’est pas toute la société, dût-elle produire des inégalités féroces et des frustrations insoutenables. C’est ce qui en elle est aujourd’hui de plus cinglé, et permet cette « victoire absolue de la connerie » qu’on ne vaincra pas en minaudant des « pas d’amalgame ».

Mais alors, comment enrayer la machine à produire des cons pareils ? Déjà en en définissant les causes, que nous avait suggérées Jean-Paul Lilienfeld dans son téléfilm La Journée de la jupe en 2009. Revoyez-le, et appréciez l’aveuglement de l’administration scolaire face à la montée de l’obscurantisme dans les salles de classe, dès le plus jeune âge, que les incidents lors des minutes de silence ont révélé comme phénomène ancré.  Il s’agissait là d’une fiction, on évitera de rappeler que pour répondre aux provocations des prières de rue, gauche et droite ont entaillé au sabre et au goupillon la loi de 1905 en finançant sur fonds publics de manière déguisée la construction de mosquées. Doit-on ressortir l’interminable feuilleton de la crèche Baby Loup, la tolérance de plus en plus affirmée du voile (intégral ou pas, ça reste un symbole de violence, de domination, de négation de la liberté donc de la condition humaine), bref, tous ces petits arrangements avec les principes qui sont censés faire la République, et qui, mis bout à bout, forgent une capitulation totale ? Ce renoncement largement partagé depuis des décennies s’est noué dans l’incapacité des forces politiques de ce pays à incarner les aspirations véritables des français. François Hollande ni aucun autre n’est personnellement responsable, il a même été largement à la hauteur dans cette crise. D’ailleurs, bonne mère, la France est venue au secours de sa classe politique, créant de fait une union spontanée derrière elle. On verra s’ils arrivent à se hisser à la hauteur de leur pays, où « le collectif a ressurgi dans l’individuel », du moins peut-on leur suggérer de ne pas mégoter sur l’essentiel : la laïcité.

Ce que nous savons en effet de cette histoire, en dernière analyse, c’est que c’est Charlie Hebdo qui a été visé, ses dessinateurs, son esprit, ce que ce journal incarnait dans la société française. Et nous ne devons jamais oublier qu’ils ont été abattus pour des raisons politiques. C’est parce qu’ils étaient anticléricaux. L’anticléricalisme, c’est le cœur de la laïcité, l’expression la plus aboutie de la liberté absolue de conscience, sans laquelle aucune liberté n’est possible. Il faudra s’en souvenir demain, car trop dans ce pays l’avaient oublié jusqu’au 7 janvier.

Cela n’a pas manqué. La chorale des anges chantant que ce que nous venons de vivre n’était pas le produit de la religion, ce fameux temple de l’amour, est de sortie. Il y aura toujours des idiots pour professer doctement que l’islam dans sa version radicale n’est qu’un symptôme d’une société malade. Il l’est, mais en partie seulement. Malade fût-elle, la société ne peut tolérer de vivre sous joug des malades. Il y a des juifs radicaux, des catholiques radicaux, mais en connaissez vous, en France, qui assassinent des enfants de trois ans dans des écoles ? Nous payons trente ans de confusion mentale, de différentialisme, de communautarisme. Et dans ce glougiboulga mental, blasphème et racisme sont allègrement confondus, et le graal des béni-oui-oui nous est offert en épouvantail : c’est l’islamophobie qui serait la cause de tous ces malheurs… Bien sûr… L’islamophobie, cette mystification idéologique aussi vicieuse que l’est n’importe quel charlatanisme, ne vise qu’une chose : exclure du débat démocratique, de la libre dispute civilisée toute discussion raisonnable sur l’islam, et au delà sur la religion. Jeannette Bougrab, qui venait de perdre la personne avec qui elle avait fait le choix de vivre sa vie, a eu raison de rappeler que ceux qui les avaient traités d’islamophobes étaient coupables. Ils le sont car en jetant cet anathème sur Charlie Hebdo, ils désignaient une cible. Mais ce néologisme est plus grave encore, car il suppose que la critique de l’islam est un racisme, et par là il essentialise tous les musulmans en les enfermant dans leur qualité de croyant, leur déniant le droit d’être autre chose que des croyants, à savoir des citoyens normaux, doués de libre-arbitre, de sens critique, d’une conscience autonome par rapport à leur religion, bref, des homme libres. Mais non, en France, un citoyen d’origine arabe est forcément un « musulman modéré », sorte de bon nègre des temps modernes. Ils sont ravis, vraiment, d’être traités en adultes et représentés sur les plateaux télés par des imams… Pour donner le change, je vais me faire représenter par un curé, ça apaisera les mœurs. On va laisser les religieux débattre de nos soucis, c’est tellement plus apaisé une société dominée par la religion, comment n’y avions-nous pas pensé ?

Et pourtant. Nous savons les efforts prodigieux de l’esprit que nos pères ont déployés depuis tant de siècles pour nous soyons une des premières générations humaines, dans ce coin de la terre, à pouvoir disposer en tant qu’hommes de ce don de l’histoire,  le droit à la liberté de conscience. Il aura fallu que les guerres de religions dévastent l’Europe, il aura fallu des Galilée, des Giordano Bruno et des milliers de victimes de l’inquisition. Il aura fallu des Chevalier de la Barre et des Voltaire pour prendre leur défense. Il aura fallu se souvenir de la sagesse du monde grec et romain pour que surgissent les Lumières, pour sortir de l’obscurantisme. La République n’est pas un régime neutre, ne le sera jamais. Elle s’est construite contre la prééminence de l’Eglise catholique et ne peut perdurer avec quelque religion que ce soit en tuteur de l’espace public. La République n’est rien d’autre que le pacte qui nous lie aux générations futures, ce pacte qui nous engage à leur transmettre et à améliorer la liberté qui nous a été léguée. Et la condition de cette liberté, en France, c’est la laïcité, sans épithète ni compromis. Que ça plaise ou non aux musulmans, qu’ils soient choqués ou non par des dessins. En France, dans ce vieux pays, la laïcité est le produit d’une histoire singulière, particulière. C’est le cœur de notre démocratie. Alors à tous les enfants de la France, et à leurs professeurs qui vont devoir réviser leurs gammes, il est temps de raconter à nouveau cette histoire, dans toute sa plénitude. Ce « retour de l’histoire » que nous vivons met en lumière à quel point l’enseignement de l’histoire a été laissé en friche. La République est un combat, ce combat se confond avec celui de la laïcité et l’éducation laïque, qui paradoxalement permet à tous les cul-bénis de quelque obédience qu’ils soient de vivre librement leur religion, et aux autres de ne pas être emmerdés avec leurs salades.

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40349282_000007.

Grèce : l’union sacrée des souverainistes

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tsipras kammenos grece

tsipras kammenos grece

Il y a ceux qui sont stupéfaits et qui ont la gueule de bois ; il y a aussi ceux qui entonnent l’air du « j’vous l’avais bien dit ». L’alliance de Tsipras avec les Grecs Indépendants a presque gâché la fête médiatique qui battait pourtant son plein depuis dimanche soir.

Parmi les premiers, on compte Sylvain Bourmeau. L’ex directeur-adjoint de la rédaction de Libé, aujourd’hui producteur à France Culture, regrette que Syriza n’ait pas plutôt choisi les pro-européens centristes de To Potami. D’ailleurs, la très techno porte-parole du PS, Juliette Méadel, dit la même chose. Ces gens-là veulent bien lutter contre l’austérité mais seulement avec l’appoint de partis qui sont favorables… à l’austérité. Comprenne qui pourra.

Parmi les seconds, il y a Jean Quatremer ou Jean-Michel Aphatie. Ils n’ont pas dansé de joie dimanche soir. Parce que l’Europe, c’est sacré et que Syriza c’est l’extrême gauche naturellement vouée à s’allier avec l’extrême droite – la coalition rouge-brune inscrite dans les gènes deux deux partenaires !  C’est d’ailleurs le refrain entonné par certains élus UMP comme la députée de Marseille Valérie Boyer. À cette dernière, nous avons fait remarquer que la Nouvelle Démocratie de Samaras, partenaire européen de son propre parti, s’était alliée avec le LAOS, proche du FN version Jean-Marie. Alors que Panos Kammenos, nouveau ministre de la Défense du gouvernement Tsipras, est un intervenant régulier des congrès de Dupont-Aignan. Quand Samaras et le PASOK formaient une coalition avec les amis de Jean-Marie Le Pen, Quatremer et Aphatie se faisaient plus discrets. Mais c’était pour la bonne cause européenne, n’est-ce pas ?

Pour trouver enfin du bon sens, il faut lire l’excellent Romaric Godin, de La Tribune. D’après ce dernier, les négociations avec l’Union européenne auraient été terminées avant d’avoir débuté si Tsipras avait fait le choix de To Potami : « […] son leader, Stavros Theodorakis, avait mis comme condition sine qua non de son alliance tout refus a priori de rupture avec l’Europe. Pour Alexis Tsipras, c’eût été accepter de courir le marathon avec un poids accroché au pied ou jouer au poker avec son jeu découvert. Négocier avec la troïka en refusant d’emblée la rupture signifiait accepter les conditions de cette dernière […]. Restait donc seulement l’ANEL. Cette formation a en effet bien des défauts et bien des différences avec Syriza. Mais, comme Alexis Tsipras, Panos Kammenos, veut en finir avec la troïka et le poids de la dette. Sur ce point, l’accord est parfait. Mieux même, une telle alliance envoie un message ferme à l’Europe : il n’y aura pas de compromis sur l’essentiel de ce qui a été promis aux Grecs. » En quelques lignes, tout est dit. Tsipras fait de la politique. Il est vrai que ce comportement, mis à part chez les extra-terrestres Merkel et Poutine, est bien rare en Europe depuis quelques années.

Pourrons-nous nous empêcher également de sourire devant cette déclaration embarrassée d’Alexis Corbière qui explique qu’il faudra peut-être changer les institutions (trop parlementaires ?) grecques pour éviter de se trouver à nouveau dans cette situation gênante de voir leur champion fricoter avec des souverainistes de droite ? Copier la Ve République française, Alexis ? La convention pour la 6e République attendra…

Pourrons-nous nous empêcher de pouffer, enfin, devant la composition gonflée à la testostérone du gouvernement Tsipras ? Six femmes, dont aucune de plein exercice, sur quarante ministres.  Et se rappeler des tweets enthousiastes de la fondatrice d’Osez le féminisme pour Syriza toute la semaine dernière. À  l’heure où ses lignes sont rédigées, pas de trace du Premier ministre grec dans la dernière création de Caroline De Haas, le pilori post-moderne et anti-sexiste Macholand. Selon les critères de la maison, il y mériterait pourtant la une. La parité, pour Alexis Tsipras, ce n’est pas tout à fait prioritaire.

En Grèce, c’est sûr, la Politique est de retour. Imaginez la tête de tous ces gens si elle revenait aussi en France !

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40352613_000002. 

Libération d’Auschwitz, Russie et URSS

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auschwitz poutine russie

auschwitz poutine russie

C’est le ministre des Affaires étrangères de Pologne qui dit qu’Auschwitz, c’était les Ukrainiens qui l’ont libéré, puisque les troupes qui sont entrées dans le camp dépendaient du « 1er front d’Ukraine ». Y a-t-il eu une protestation de l’Europe contre ces propos ? Une demande collective faite à la Pologne de mettre ce ministre dehors ? Je n’ai pas l’impression.

Folie de la décomposition, la folie nationaliste. —.Depuis que j’ai vu qu’il y avait eu un défilé de l’armée israélienne à Auschwitz, je peux m’attendre à tout. L’onction d’Auschwitz pour justifier la politique de Lieberman et de Netanyahou, et, avant eux, celle de Sharon. On dit en russe : « мертвые сраму не имут » — les morts n’ont pas de honte, ne ressentent pas la honte. Je pense que si, bien sûr. Puisque, les morts, nous les portons en nous, et que, nous, la honte, elle fait partie de nos vies. — Evidemment, Auschwitz n’a pas été délivré par les « Russes », en tant que « Russes », mais par les Soviétiques, par une armée multinationale — par tous les peuples de l’URSS, et, dans une cérémonie normale, il faudrait que tous les anciens pays de l’URSS soient représentés. Ils ne le seront pas.

Quand mon père, jeune juif français d’origine polonaise, a adhéré au Parti Communiste, — il ne l’a pas seulement fait parce qu’il croyait en l’avenir radieux offert au monde par le camarade Staline, il l’a fait parce que, s’il était encore vivant, il le devait aux millions et aux millions de morts de l’Armée Rouge, au sacrifice de tout un pays. Et ça, même aujourd’hui, ça reste vrai. — Un de ses oncles (mais il ne le savait pas), officier dans l’armée polonaise en 39, avait choisi de se rendre aux Soviétiques plutôt qu’aux Allemands, et il avait disparu — on a tout lieu de penser qu’il a été assassiné à Katyn. Mais, c’est, sans aucune exception, toute la famille de mon père (du côté de son père et de sa mère) qui avait disparu en 1945. Tous ceux qui étaient en Pologne. Certains autres, cachés en Belgique ou en France, ont pu survivre).

On parlait, dans mon enfance, des vingt millions de morts soviétiques. Il semble qu’il y en ait eu 27 millions. — De morts. Sans compter les blessés, les gens détruits intérieurement — et sans compter les gens emprisonnés ou dans les camps en Sibérie. Hier, juste comme ça, j’ai compté le nombre de jours de guerre traversés par les « Russes », comme on dit — par les gens qui ont vécu en URSS. Ça fait plus ou moins 1800 jours. Divisez 27 millions par 1800, vous arrivez à 15.000 morts par jour.

J’avais vu passer ça, un jour — dans un reportage, russe (fait au début des années 2000, quand il était encore possible de dire quelque chose). Vous savez quelle était l’espérance de vie moyenne d’un soldat soviétique à Stalingrad ? — 24 heures.

Et la façon dont Staline a traité les prisonniers ? — ceux qui ont survécu aux camps allemands (puisque Staline n’avait pas signé la convention de Genève), considérés comme des lâches et des traîtres, ont, pour la plupart, été envoyés directement en Sibérie. Et la façon dont, en URSS, après-guerre, on a traité les gens qui avaient vécu sur un territoire occupé par les Allemands — c’est-à-dire ceux qui avaient survécu à l’occupation ? Eux aussi (et il s’agissait de dizaines de millions de personnes), étaient considérés comme des agents potentiels des nazis, ou de qui vous voulez.

Et les viols systématiques, en Pologne et en Allemagne, au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge ?… On parle de plusieurs millions de femmes violées.

Et, en même temps, oui — c’est l’Armée rouge, c’est le peuple soviétique tout entier (je le dis comme ça) qui a fait qu’Hitler a pu être vaincu. Et l’héroïsme — extraordinaire — et ordinaire des gens. Ou pas l’héroïsme, mais, juste, cette sensation qu’il n’y avait pas moyen de ne pas se battre, parce que ce qui était en jeu dépassait, de très loin, toute vie individuelle.

Le fait est qu’en Russie, dans la civilisation russe, « l’individu », ça n’a jamais existé. Jamais on n’a pris en compte la valeur de la vie humaine. De la vie d’un seul homme. A aucun moment de l’histoire de ce pays. Ce n’est pas pour rien que le verbe être, au présent, n’existe pas en russe — son emploi est uniquement liturgique, réservé à Dieu.

Et quelle violence dans la société — quelle violence entre les gens. Et, là encore, de tout temps.

Et, en même temps, cette chaleur humaine — des gens.

Poutine est Poutine. Il est considéré comme ennemi, il est un ennemi. Il se dresse en ennemi, pour garder le pouvoir, et continuer à piller le pays. Lui, après les autres. Mais qu’il ne soit pas présent à la cérémonie des 70 ans de la libération d’Auschwitz, c’est pire qu’une honte. Si, lui, il n’y est pas, aucun chef d’Etat ne devrait y être.

Retrouvez cet article sur la page Facebook d’André Markowicz.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00703017_000035.

Arabie saoudite : une fin de règne annoncée?

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arabie saoudite iran daech

arabie saoudite iran daech

Quelques jours après s’être retrouvés à Paris puis à Davos, les grands de ce monde se sont succédé au chevet de la gérontocratie saoudienne, gardienne des lieux saints de l’islam et plus affaiblie que jamais.

Tout change mais rien ne change à Riyad. Certains observateurs avisés ont noté que la mort du Roi Abdallah était un non-événement. Il y a bien longtemps que le successeur de Fahd a quitté la scène politique. La nomination du ministre de l’intérieur comme futur héritier, le jeune Ben Nayef (seulement 55 ans!), s’avère plus notable que l’avènement de Salmane et Moqren, déjà âgés.

La monarchie saoudienne semble solide parce qu’elle est par nature ancrée dans la structure tribale du monde arabo-musulman. Mais la monarchie n’échappe pas aux luttes de partis, aux coteries et aux intrigues de cour. Les descendants d’Ibn Saoud sont tellement nombreux que les luttes d’influence entre les différentes branches du conseil d’allégeance paralysent toute évolution substantielle du royaume. Puisque la loi salique ne s’applique pas, chaque clan mène sa propre politique. Mais en matière de liberté d’expression, c’est l’unanimité. Arrêté par une justice saoudienne qui n’a rien à envier à l’Etat islamique, un blogueur saoudien, Raef Badawi, attend toujours ses coups de fouet dans une geôle royale.

Ces dernières années, ce régime immuable a lutté de toutes ses forces contre les velléités de renouveau portées par le printemps arabe. Il a finalement réussi à endiguer la vague puissante des Frères musulmans venue de Doha et du Caire. Mais la priorité est au combat contre  l’influence croissance de l’Iran. De ce point de vue, le bilan de la monarchie wahhabite se révèle nettement moins favorable. Non seulement l’Iran s’est rapproché de son plus proche allié, les Etats-Unis, mais les réactions saoudiennes contre les ingérences chiites en Irak, en Syrie et au Yémen ont toutes échouées. Le seul succès de la « diplomatie » saoudienne a été obtenu par la force, par la répression sanglante des révolutionnaires chiites de Bahreïn.

À l’échelle régionale, en jouant les djihadistes contre les chiites, l’Arabie saoudite a fini par être encerclée par ces deux forces ennemies. Le Premier ministre chiite Maliki parti, Abadi lui a succédé à Bagdad. Après trois ans de politique du pire, les ambitions de l’Etat islamique obligent l’Arabie saoudite à revoir sa politique en Syrie. S’appuyer sur les djihadistes pour évincer Assad a été suicidaire, et à force de jouer avec le feu, Riyad commence à se brûler les doigts, comme l’a mrouvé la mort d’un général saoudien à un poste-frontière attaqué début janvier par Daech.

Au Yémen, le lâchage fin 2011 d’Ali Abdallah Saleh, chef d’Etat chiite d’obédience zaydiste mais assez coopératif, amène aujourd’hui Riyad à un choix impossible: les milices houthis soutenues par l’Iran ou Al-Qaïda ? L’encerclement chiite a longtemps été une peur obsidionale de l’Arabie saoudite. Mais ce scénario a été si maladroitement combattu qu’il a fini par se réaliser: sur sa frontière nord comme sur son flanc sud, l’Arabie saoudite doit se protéger derrière des clôtures infranchissables.

Un isolement stratégique qui tombe au plus mal car depuis de nombreuses années le Golfe perd des parts de marché en hydrocarbure au profit de l’Afrique, de la Russie de l’Amérique du Sud mais aussi de l’Amérique du Nord où de nouveaux gisements de schiste sont exploités. Pour casser cette concurrence, les Saoud ont dû ouvrir les vannes.

De sorte que les fondements de l’alliance américano-saoudienne se délitent. Obama, beaucoup plus imperméable que son prédécesseur au lobby pétrolier texan, voudrait tirer les leçons du 11 septembre. Il connaît bien la culture musulmane et ne peut que se méfier du radicalisme wahhabite.

En un sens, la politique de pivot américain vers l’Asie est une manière polie de s’éloigner un peu plus de cette ploutocratie vieillissante et largement incapable de faire évoluer le Moyen-Orient dans la bonne direction.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA . AP21682907_000002.

Michéa répond aux chasseurs de sorcières

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michea corcuff amselle

michea corcuff amselle

Jean-Claude Michéa est philosophe. Il a récemment publié un livre d’entretiens croisés avec Jacques Julliard, La Gauche et le Peuple (Flammarion, 2014).

Daoud Boughezala : Pourvu de sa machine à remonter le temps, Philippe Corcuff vous catapulte dans les années 1930 en vous rapprochant du « postfascisme », tandis que Jean-Loup Amselle fait de vous l’un des nouveaux « Rouges-Bruns ». Un tel lynchage marque-t-il la vengeance du « parti de demain » à l’encontre des empêcheurs de penser en rond ?

Jean-Claude-Michéa : Guy Debord disait de la société libérale qu’elle entendait être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. D’où la nécessité idéologique qui est la sienne de définir en permanence une figure politique du pire, que cette figure corresponde à une réalité effective (la Russie de Staline, l’Allemagne nazie) ou qu’elle soit délibérément fabriquée par la machine médiatique et universitaire. Pendant la plus grande partie du xxe siècle, c’est l’invocation rituelle de la « main de Moscou » – bel exemple, au passage, d’une « théorie du complot » – qui a ainsi permis de discréditer a priori toutes les tentatives des classes et des peuples opprimés pour se défaire de la domination capitaliste, qu’il s’agisse, par exemple, de l’Iran de Mossadegh, du Congo de Patrice Lumumba ou du Chili de Salvador Allende. Naturellement, la chute de l’empire soviétique allait contraindre les évangélistes libéraux à revoir entièrement leur copie. C’est dans ce nouveau contexte géopolitique – qui est aussi celui de la conversion accélérée de la gauche au libéralisme de Frédéric Bastiat – que l’ancienne rhétorique maccarthyste a progressivement cédé la place à l’idée selon laquelle toute critique de la dynamique modernisatrice du capitalisme devrait dorénavant être médiatiquement présentée comme « réactionnaire », « conservatrice » ou « passéiste »[1. Dans une lettre de 1993, Debord précisait que les progrès à venir de la société du Spectacle auraient pour cadre privilégié la lutte contre « le racisme, l’anti-modernisme et l’homophobie ».]. Ou même, pour les moutons les plus enragés du troupeau, comme le fait d’abominables « Rouges-Bruns » – libre adaptation moderne du vieux concept d’« hitléro-trotskystes » – puisant leur véritable inspiration dans les sinistres années trente..[access capability= »lire_inedits »]
De ce point de vue, les pamphlets d’Amselle et de Corcuff (le premier du genre avait été commandé à Daniel Lindenberg, en 2002, par la fondation Saint-Simon) s’inscrivent clairement dans cette nouvelle orientation stratégique de la classe dominante. Tout au plus, observera-t-on qu’Amselle a sans doute poussé le bouchon un peu loin, au risque d’apparaître contre-productif aux yeux même de ses commanditaires. Il faut dire que parmi les penseurs qui ont, selon lui, contribué à préparer, d’une façon ou d’une autre, le « racisme qui vient » – et le règne concomitant des « nouveaux Rouges-Bruns » – on trouve aussi bien Karl Marx et Joseph Proudhon que Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Noam Chomsky, Louis Dumont, Pierre Clastres, Marshall Sahlins, Marcel Mauss, Alain Caillé, Serge Latouche, Pier Paolo Pasolini, Antonio Gramsci (ce dernier parce qu’il aurait, selon Amselle, « idéalisé la paysannerie ») et même Frédéric Lordon. Ainsi – bien sûr – que les partisans de l’écologie, de la décroissance et les « anarchistes de tout poil ». Comme vous le voyez, je ne suis donc pas en si mauvaise compagnie !.

Oublions ces excès. En vous reprochant d’essentialiser « le bon peuple », censé être l’éternel dépositaire de la « décence commune », Amselle ne touche-t-il pas votre talon d’Achille ?

Si tant d’universitaires de gauche m’attribuent spontanément une vision aussi platonicienne du peuple – je laisse évidemment de côté le cas des falsificateurs professionnels – c’est, en général, parce qu’ils ne parviennent toujours pas à comprendre que l’idée orwellienne selon laquelle les « gens ordinaires » (à la différence des élites) restent encore globalement attachés – dans leur vie quotidienne – aux principes minimaux de la « décence commune » n’implique en rien que leur conscience politique ne puisse être simultanément aliénée. On peut assurément être « quelqu’un de bien » – c’est-à-dire loyal et généreux dans ses rapports avec ses proches – tout en souscrivant, par ailleurs, au culte de la « croissance » et de la consommation, en absorbant naïvement tous les discours officiels sur la « nécessité » des réformes libérales, voire en entretenant sur des cultures plus lointaines un certain nombre de préjugés ethnocentriques. Tout ce qu’on peut dire – et Orwell ne disait rien de plus –, c’est qu’un mouvement politique qui tournerait ostensiblement le dos (que ce soit au nom de son « relativisme culturel », de l’idée que « le monde bouge » ou de la croyance selon laquelle « la fin justifie les moyens ») à l’idée populaire qu’« il y a des choses qui ne se font pas » – comme, par exemple, manquer à sa parole ou aux devoirs élémentaires de l’amitié – finira toujours, tôt ou tard, par trahir la cause du peuple.

Les anthropologues de la déconstruction n’ont peut-être pas tort de renvoyer des abstractions telles que le « peuple », la communauté et l’identité collective aux limbes d’un passé idéalisé : que cela nous plaise ou non, nous vivons à l’ère de l’individu…

Vous semblez oublier que les sciences sociales s’étaient justement constituées, à l’époque de Durkheim et de Mauss, pour réagir au mythe libéral selon lequel une société pourrait réellement fonctionner sur la base d’un simple accord noué entre des individus « indépendants par nature » et qui, pour reprendre la formule ironique de David Graeber, auraient librement décidé, un beau jour, d’« échanger des peaux de castor » plutôt que de « continuer à s’entretuer ». Or c’est bien à ce mythe libéral qu’Amselle a curieusement  choisi de revenir. De là, bien sûr, son axiome récurrent : « la culture n’existe pas, il n’y a que des individus » (axiome dans lequel on reconnaîtra évidemment un hommage à peine déguisé à la célèbre maxime de Margaret Thatcher : « la société n’existe pas, il n’y a que des individus »). Une fois admis ce dogme thatchérien, il devient alors clair que toute tentative d’« analyser les faits sociaux en termes de communautés » (les Peuls, les Inuits, les Yanomanis, mais aussi la culture ouvrière, la communauté musulmane ou la musique afro-américaine) est condamnée à tomber dans le « piège identitaire » et donc, tôt ou tard, à cautionner les dérives « rouges-brunes ». Pour Amselle, une telle démarche prend nécessairement appui, en effet, sur le mythe d’une « essence éternelle » censée définir chaque ensemble culturel particulier, alors que la moindre observation concrète prouve, au contraire, que toutes les « communautés » évoluent en permanence, sans jamais cesser d’incorporer des apports étrangers, voire, dans certains cas, de se « métisser » entre elles. « Il me semble difficile, écrit-il par exemple, de définir a priori ce que pourrait être la culture d’un peuple français éternel dès lors que le couscous a remplacé la poule au pot du dimanche. » (Faut-il en déduire que le peuple français avait déjà cessé d’exister au xviiie siècle, lorsque la pomme de terre était définitivement entrée dans son alimentation ?) Ce qui frappe ici –  comme Lévi-Strauss lui en avait d’ailleurs fait cruellement la remarque – c’est, bien sûr, l’incroyable pauvreté philosophique de cette vision de l’identité culturelle. Il ne vient jamais à l’esprit d’Amselle, en effet, qu’une chose puisse demeurer relativement « la même » – les anciens Grecs citaient déjà l’exemple des fleuves – tout en changeant perpétuellement de forme et de contenu. Et sans même se donner la peine d’ouvrir un seul livre de Vincent Descombes – qui est pourtant, en France, le philosophe qui a étudié avec le plus de sérieux cette question de l’identité –, il aurait pu au moins réfléchir un instant à la célèbre réponse que George Orwell opposait déjà, dans Le Lion et la Licorne, à tous les Amselle de son temps : « Qu’est-ce que l’Angleterre de 1940 peut bien avoir en commun avec celle de 1840 ? Mais aussi, qu’avez-vous de commun avec l’enfant de cinq ans dont votre mère garde précieusement une photographie ? Rien, si ce n’est que vous êtes la même personne. » Pour mesurer à quel point un tel nominalisme est particulièrement absurde, il suffit, du reste, d’en transposer le principe à l’univers du langage. Personne ne contestera, en effet, que la langue française soit apparue à un moment donné de l’histoire (elle n’existe évidemment pas « de toute éternité »), ni qu’elle n’ait cessé, depuis lors, d’évoluer dans son lexique, sa syntaxe et son orthographe, ni d’incorporer en permanence quantité d’éléments étrangers. Pour autant, y aurait-il le moindre sens à en conclure que la langue française n’existe pas et que tout combat politique destiné à en défendre le génie particulier est nécessairement « fasciste » ? Le paradoxe – mais il n’est qu’apparent –, c’est que cet effroi incessant, que Jean-Loup Amselle nous dit éprouver devant toute idée de culture commune ou de sentiment d’appartenance (dans sa volonté ultra-libérale d’en finir avec tous ceux qui voudraient « s’opposer à l’ouverture à tout vent de l’économie de notre pays », il va même jusqu’à comparer la marinière d’Arnaud Montebourg à la « quenelle » de Dieudonné), le conduit à son tour à s’embourber dans des contrées idéologiques pour le moins marécageuses. À partir du moment, en effet, où il ne saurait exister la moindre « communauté musulmane » ni la moindre « culture juive » (s’il « n’existe que des individus », ce sont bien là des concepts « essentialistes » et donc virtuellement « fascistes »), comment pourrait-on encore s’étonner de la morale politique à laquelle notre veuf inconsolé de la Dame de fer se découvre finalement contraint d’aboutir ? « Davantage que l’antisémitisme ou l’islamophobie, écrit-il ainsi, me paraissent donc être plus néfastes encore leurs figures symétriques et inverses : le philosémitisme et l’islamophilie » (qu’est-ce donc que ce peuple juif – tient-il même à préciser – « que l’on aurait à “aimer” » ? »). Au vu de cette conclusion assez inquiétante, je ne suis pas sûr que Jean-Loup Amselle soit vraiment l’intellectuel de gauche le mieux placé pour s’arroger le droit de dénoncer urbi et orbi tous ces nouveaux « Rouge-Bruns » qui – à l’en croire – monopolisent aujourd’hui l’exercice de la parole.

S’il reste un peuple français, une partie croissante de celui-ci se reconnaît dans votre critique du « libéralisme libertaire ». Pourtant, votre œuvre s’inscrit dans une certaine tradition socialiste libertaire. Ne devrait-on pas réhabiliter ce beau mot de libertaire ?

Face au brouillage idéologique orchestré par les nouveaux chiens de garde, il devient effectivement urgent de réapprendre à distinguer le véritable esprit libertaire de ses innombrables contrefaçons libérales. Sous peine de finir par confondre Nestor Makhno et Pierre Kropotkine avec Milton Friedman et Pierre Bergé (à l’image, par exemple, de ces étranges « libertaires » néo-eugénistes qui défendent aujourd’hui la « PMA pour tous », quitte à devenir ainsi la nouvelle avant-garde militante du meilleur des mondes). La sublime Colette Magny avait pourtant répondu par avance à tous ces savants confusionnistes. « Lorsque l’humanité sera enfin sage, chantait-elle en 1965, nous passerons de la compétition dans l’individualisme, à l’individualité dans la coopération. » Je n’ai rien à ajouter, bien sûr, à une formule d’une telle précision philosophique. Sinon, peut-être, cette autre formule attribuée à Churchill : « La prochaine fois que le fascisme reviendra, ce sera sous le masque de l’antifascisme. »[/access]

*Photo : Hannah.

La Gauche et le peuple

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