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Villon, Debord : les loups qui se vivaient de vent…

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villon debord hussey

« Nous avions plusieurs traits de ressemblance avec ces autres sectateurs de la vie dangereuse qui avaient passé leur temps, exactement cinq cents ans avant nous, dans la même ville et sur la même rive. Je ne peux évidemment pas être comparé à quelqu’un qui a maîtrisé son art comme François Villon. Et je ne me suis pas aussi irrémédiablement que lui engagé dans le grand banditisme ; enfin je n’avais pas fait d’aussi bonnes études universitaires. » Ces lignes teintées de mélancolie et d’ironie sont extraites de Panégyrique, de Guy Debord, autobiographie brève et élégante, à l’image du retrait hautain pour lequel il avait opté après avoir pris acte de son échec à subvertir le monde ancien.[access capability= »lire_inedits »]

Ce « nous », c’est celui du groupe qui ne s’était pas encore baptisé « situationniste » et qui errait « entre la rue du Four et la rue de Buci » avec comme centre de gravité le bar Chez Moineau où se côtoyaient en ce début des années 1950 les étudiants en rupture de ban, les filles de joie, les fugueuses mineures et les petits truands. Finalement, la même compagnie ou presque que celle de Villon, « escolier » buvant « force pots d’eau de vie » dans les tapis francs du vieux royaume, en compagnie des « coquillards », c’est-à-dire ces mauvais garçons, voleurs, tricheurs, assassins parfois, dont un des membres les plus éminents, Regnier de Montigny, est un des légataires du Lais de Villon, la première version de son célèbre Testament. Dans Panégyrique, Debord, le théoricien froid et terriblement lucide de La Société du Spectacle, parue en 1967, se montrait sous un jour nouveau, celui d’un grand seigneur nostalgique, d’un « prince de la division », selon ses propres termes, contemplant la fin de la ville qu’il avait aimée, Paris, et qui avait disparu avec sa propre jeunesse pour devenir une cité adaptée aux convenances du marché : « Qui voit les rives de la Seine voit nos peines : on n’y trouve plus que les colonnes précipitées d’une fourmilière d’esclaves motorisés », écrivait-il, toujours dans Panégyrique. Cela fait un peu plus de vingt ans aujourd’hui que Debord s’est suicidé, et l’on pourra lire pour plus de détails la belle biographie d’Andrew Hussey, enfin traduite en français : Guy Debord. La Société du Spectacle et son héritage punk.

La référence à Villon, chez Debord, ne doit donc rien au hasard, comme le confirmera cette Pléiade que l’on attendait depuis longtemps, des Œuvres complètes de Villon, qui est tout de même, avec Charles d’Orléans et Rutebeuf, un de nos premiers poètes nationaux, passé dans les chansons populaires, avec Brassens pour Les Dames d’antan ou Reggiani pour La Ballade des pendus. Pourtant, jusque-là, Villon n’avait pas trouvé refuge dans la prestigieuse collection. Sans doute pour des raisons de taille. Finalement l’œuvre de Villon est encore plus mince que celle de Debord, qui déclarait par ailleurs : « Quoique ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent ; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. » Villon, , c’est un peu moins de 3 000 vers, c’est à dire ce qu’un Victor Hugo pouvait produire en un mois… Mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet, maître d’œuvre de cette édition remarquable, a décidé de rendre accessible, enfin, un Villon tellement patrimonial qu’on en a oublié de le lire vraiment sauf quelques huitains, toujours les mêmes, que l’on trouve dans les anthologies. Et rendre accessible Villon, qui semblait si fraternel à Debord, suppose aujourd’hui un effort d’élucidation qui justifie amplement l’ampleur de ce volume.

Dieu merci, néanmoins, cette édition n’est pas envahie par ces appareils critiques de plus en plus impérialistes et ces renvois de notes qui transforment le texte en formule algébrique ou ces variantes qui le rendent obèse. Ici, Villon est d’abord accessible par la langue : les poèmes sont traduits en français moderne avec le texte original du xve siècle en regard. Certains regretteront ce parti pris, mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet le justifie parfaitement: « La question ne se posait pas il y a cinquante ans, où un homme aussi intéressé par la langue que Queneau pouvait écrire :“ La traduction s’impose pour presque tous les textes avant Villon”. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. » Cette traduction se veut par conséquent la plus neutre possible et évite la demi-mesure qui consistait à garder ici et là quelques mots pour donner une couleur d’époque. Mais qu’importe, il suffira au lecteur de coups d’œil de temps à autre sur le texte original pour retrouver toute la charge poétique sans que cela nuise à sa compréhension. Il pourra savourer, par exemple, l’allitération du vers « Que les loups se vivent de vent » traduit par « Où les loups se paissent du vent ». L’autre élément précieux de cette édition, c’est aussi de nous donner des documents d’archives comme les rapports de police des principales affaires dans lesquelles furent impliqués Villon et ses compagnons : l’affaire du Pet au Diable en 1453, autour de l’enlèvement d’une borne devant la maison d’une veuve qui porta plainte. Villon et sa bande n’hésitèrent pas lorsque la police la rapporta dans les locaux du palais de justice à prendre celui-ci d’assaut. Ou encore une affaire de vol au collège de Navarre, sans oublier la plus grave, le meurtre du prêtre Philippe Sermoise.

Dernier apport et non des moindres de cette édition, ce sont les lectures faites de l’œuvre de Villon, de Clément Marot, qui fut son premier éditeur, à Philippe Sollers, qui en fait un poète fondateur de la métrique française dans son roman Les Folies françaises, en passant par Céline ou Rabelais, qui le premier s’interrogea sur la mystérieuse disparition de Villon à partir de 1463. On trouvera également, parmi beaucoup d’autres, des écrivains de la même famille par-delà les siècles, et notamment Mac Orlan et Cendrars, bourlingueurs émérites, francs-tireurs d’une littérature de l’errance, fascinés eux aussi par cette disparition de Villon comme s’ils pressentaient que bientôt, comme c’est le cas aujourd’hui, il deviendrait rigoureusement impossible de s’absenter, de se perdre, de devenir injoignable.

Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette édition, finalement, c’est l’absence de Debord. Son biographe Andrew Hussey repère des points de convergence trop nombreux pour être de simples coïncidences. Il souligne notamment que Debord fut un grand amateur du jargon médiéval, cet argot des classes dangereuses, au point d’écrire dans cette langue tout un passage de Panégyrique, ce même jargon utilisé d’abord par Villon dans toute une série de ballades que l’on retrouvera dans La Pléiade et qui méritent le détour : « Que faictes vous toute ménéstrandie ?/Antonnez poix et marques six à six/ Et les plantez au bien en paillardie. »[1. Nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la traduction légèrement paillarde de ce passage.]

Debord fut aussi, fait largement ignoré, le traducteur de Jorge Manrique, ce Villon espagnol qui comme lui développe les thèmes de la vie comme voyage et surtout du monde comme illusion, ou pour reprendre des termes proprement debordiens, comme Spectacle. Un des vers préférés de Debord, d’ailleurs, sur ce sujet, est de Villon : « Ce monde n’est qu’abusion », que l’on trouve dans La Ballade des seigneurs du temps jadis, « abusion » c’est-à dire-tromperie, illusion, folie. Et Andrew Hussey de commenter : « Au début des années 80, Debord s’identifie avec tout ce petit monde (…), Manrique, Villon, parce qu’ils ont été forcés par les circonstances à renoncer à leur statut initial, dans un monde qui les a déçus. »

Cette déception, c’est pourtant elle, précisément, qui fait naître cette façon poétique d’être au monde, d’aimer les femmes, le vin, l’aventure, le style et les disparitions soudaines. Tout ce qui réunit fraternellement Villon et Debord dans cette grande dérive du temps que notre « escolier » voyait déjà ainsi :

« Moi, pauvre colporteur de paroles

Ne mourrai-je pas ? Oui, s’il plaît à Dieu !

Mais pourvu que j’aie pris du plaisir,

Une bonne mort ne me déplaît pas »

François Villon, Œuvres complètes, édition et traduction de l’ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard.

Andrew Hussey, Guy Debord. La Société du Spectacle et son héritage punk, Globe.[/access]

Guy Debord: La société du spectacle et son héritage punk

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Simonin, l’élégant

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grisbi albert simonin

Vous ne voulez pas passer pour un cave ? Alors, oubliez les livres en toc, les polars faisandés, les essais où l’on entrave que t’chi, toute cette bafouille pour  loquedus, cette littérature d’empaffés qui envahit les librairies chaque année. Armez-vous plutôt du « Petit Simonin illustré » et vous pourrez tirer en rafales sur les prétentieux. Les Editions Sillage ont eu la choucarde idée de rééditer le fac-similé intégral datant de 1957. Paru à l’origine aux Editions Pierre Amiot, avec une lettre-préface signée Jean Cocteau et des illustrations de Paul Grimault, ce dictionnaire d’usage est indispensable dans la bibliothèque d’un honnête homme. Ne faites pas l’impasse sur ce document comac ! C’est riche, poétique, amusant, historique, nostalgique, terriblement français en somme. Albert Simonin (1905-1980) n’était pas n’importe qui dans le monde des lettres de l’après-guerre. Une épée. Une pointure. Le Châteaubriand de la pègre selon la formule célèbre de Léo Malet. Ce gamin de la Chapelle (XVIIIème arrondissement) qui avait seulement fréquenté l’école communale de la rue de Torcy mettait au tapis académiciens et professeurs agrégés par sa prose vibrante sortie d’un cul-de-basse-fosse et pas d’un colloque emperlousé.

En publiant  Touchez pas au grisbi !  dans la Série Noire en 1953, Marcel Duhamel avait flairé le bon filon. Cheyney et Chandler n’avaient qu’à bien se tenir. Simonin hissait enfin le drapeau tricolore sur la noire. Au passage, il faisait aussi le casse du siècle. Mac Orlan saluait l’artiste. Le Prix des Deux Magots lui tombait dessus quinze jours à peine après la sortie du livre. Villon avait trouvé un héritier à travers les âges. Céline se gaussait. Et les lecteurs en redemandaient. Suivront « Le Cave se rebiffe » (1954), « Grisbi or not Grisbi » (1955) et plus tard, sa pièce maîtresse, la trilogie du « Hotu ». Sans omettre, évidemment, les innombrables adaptations au cinéma de Becker, Grangier, Verneuil ou Lautner. Si Audiard lui a volé la vedette, gravant en lettres d’or, son nom en haut de l’affiche, le dialoguiste devait beaucoup au travail de Simonin. Cocteau n’avouait-il pas ce rôle de défricheur des lettres sauvages, d’aventurier du mot interlope : « vous m’avez puissamment aidé à la découverte d’une langue vivante, au beau milieu de notre époque à demi-morte de fatigue à force de se perfectionner ou de courir en rond ».

Voici deux exemples extraits de ce dictionnaire à méditer par les temps qui courent:

Adjas (mettre les). – locution verbale

Partir, décamper, fuir. Expression dérivée de l’arabe, implantée dans le milieu par les hommes ayant servi en Afrique aux bataillons d’infanterie légère. EXEMPLE : Faut mettre les adjas avant l’arrivée des perdreaux sinon on sera bourrus.

Gambille. – nominatif féminin.

  1. jambe

EXEMPLE : Léone, la mère-pipi du Mystific, ça a été un prix de Diane. Maintenant encore, à soixante piges, elle a qu’à montrer ses gambilles, et les michetons quimpent.

  1. danse

EXEMPLE : Faut voir Bubu et Annette tourner leur java : c’est de la belle gambille !

Mais réduire Simonin à l’argot serait se méprendre sur son génie de la phrase qui claque, du verbe qui tue et de cette façon si personnelle de diffuser une ambiance « vieux Paris ». Quand Simonin écrivait, il passait son smoking sur son bleu de chauffe. Quelle élégance, quelle précision, le milieu avait trouvé son Champollion.

 

Le Petit Simonin illustré, Albert Simonin – Dictionnaire d’argot – Editions Sillage

À signaler en Folio/Policier la réédition  de Touchez pas au grisbi ! avec une préface de Patrick Pécherot

Le Petit Simonin illustré - dictionnaire d'argot

Prix: 2 000,00 €

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Maurras, un procès

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charles maurras fedida

« C’est la vengeance de Dreyfus ! » Les livres d’Histoire retiennent ainsi l’exclamation de Charles Maurras à l’annonce de sa condamnation par la Haute Cour de Justice de Lyon, le 28 janvier 1945, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de l’infamante indignité nationale dont on reparle ces jours-ci. L’académicien, gloire célébrée par  toute une génération intellectuelle bien au-delà des rangs monarchistes, fondateur de l’Action française, est alors accusé d’actes d’intelligence avec l’ennemi. L’objet du délit ? Il est rappelé avec une rigueur et une froideur professionnelle par Jean-Marc Fédida dans L’affaire Maurras : les éditoriaux que le patron de L’Action Française écrivit entre 1940 et 1943, appelant tantôt au rétablissement de la peine de mort systématique pour les communistes, tantôt au meurtre des gaullistes, livrant çà et là avec noms et force détails des Juifs – coupables à ses yeux de tous les maux et en premier lieu de celui du nazisme et de la défaite de 1940 – au bon vouloir de son lectorat. Voilà pour l’exposé des faits, que le procureur eut bien du mal à achever, interrompu par un monologue de plus de sept heures dans lequel l’accusé ferrailla uniquement sur le terrain des idées sans un regard sur les faits incriminés

Les mots font-ils plus de mal que les balles ? Métaphoriquement, c’est incontestable. Mais en temps de guerre, doit-on d’abord blâmer les discours exaltés ou la réaction d’un auditoire chauffé à blanc qui se montre particulièrement réceptif ? Ou les deux, c’est à dire celui qui parle et ceux qui l’écoutent. Savoir si la responsabilité incombe au donneur d’ordres ou aux exécutants est une question qui ne trouvera jamais de réponse univoque. Celle que fournit le tribunal de Lyon en janvier 1945 ne devait en rien faire jurisprudence. Comme n’a cessé de le rappeler son président, le procès Maurras est celui des faits, non des idées, n’en déplaise à l’accusé. Seuls les faits furent examinés, sans une considération pour les « théories politiques » de ce dernier.

Et il fut décidé, laconiquement, que dans les colonnes de l’Action Française se trouvaient de véritables actes de collaboration. A ces mots, Maurras déstabilisé rejeta la responsabilité sur les seuls exécutants, prétendant n’être qu’une voix : celle d’une idéologie complexe à laquelle il s’agrippa de manière délirante jusqu’au bout, puisqu’il rédigea pas moins de sept ouvrages en prison, sans la moindre remise en question.

Il se flattait de manier la rhétorique comme un sabre, et à bien des égards ne se méprenait pas. Mais sa passion pour la Fille aînée de l’Eglise, la France des clochers et des rois catholiques, dépassait de loin la raison. Dans une extase frisant l’érotomanie, il prétendait être le seul amant de la langue française, violée impunément par ses adversaires politiques. La République lui cracha au visage pour toute réponse, lui refusant le droit de mourir debout. L’Académie française, quant à elle,  déclara le fauteuil de Maurras vacant et réserva à l’épée de l’Immortel  le même sort qu’à celle du capitaine Dreyfus.

Elle la brisa.

Jean-Marc Fédida, L’affaire Maurras, L’Âge d’homme. 

*Photo : wikicommons.

Mode : Et les mannequins ne sourirent plus

mannequins mode chanel

Si les photos des fashion weeks vous semblent parfois aussi insondables et lointaines que certaines installations de la Fiac, mais que vous avez peur de passer pour ringard, c’est que vous avez raté quelques étapes. Retour sur une mutation aussi spectaculaire que fulgurante.

Jusqu’au milieu des années 1960, un mannequin, dit « mannequin cabine » ou « mannequin défilé », travaille presque exclusivement pour le couturier. Il en existe alors deux sortes, parfois confondues en une personne : celle qui pose pour les modèles en cours de fabrication, et celle qui défile. La première sert de « base » au couturier, qui crée littéralement le vêtement sur elle puis dessine un croquis sur une silhouette livrée avec explications au premier ou à la première d’atelier. Ce dernier reviendra ensuite avec le modèle en toile pour approbation, afin que le directeur artistique choisisse le tissu. Au moment des « collections », le mannequin présente les modèles dans les salons de la maison de couture, tous les jours pendant deux semaines ou plus, devant les clientes, la presse et d’autres invités choisis. Est montrée d’abord la haute couture, puis vient le prêt-à-porter, sur fond de musique douce. Les mannequins défilé doivent être « belles sans agressivité et raffinées sans ostentation ». Toutes ont suivi dans les différentes maisons des leçons de maintien : il faut marcher très droite, le bassin généralement plutôt en avant, dans l’esprit de la danse classique. Les filles de la cabine Chanel, femmes du monde souvent facétieuses et parfois muses d’artistes de la jet-set, les Paule Rizzo, Mimi d’Arcangues, Claude de Leuze, Gisèle Rosenthal, Paule de Mérindol, Odette de Blignières, Odile de Croüy, Marie-Hélène Arnaud, sont alors surnommées « la bande des blousons Chanel ». Et si les clientes des maisons de couture sont éblouies par la beauté de ces femmes très minces et très gracieuses, l’ambition secrète de leur ressembler n’est pas totalement inatteignable ni ridicule..[access capability= »lire_inedits »]

De leur côté, bloc-notes en main, les journalistes rédigent des descriptions détaillées et griffonnent les dessins des silhouettes numérotées qui seront reproduites dans les magazines. Ainsi les lectrices pourront-elles repérer le modèle qu’elles commanderont ou, pour les moins fortunées, passer le dessin à leur couturière de quartier, qui réalisera, pour elles et pour leurs filles, celui de leur choix dans un tissu moins cher. Le réel, alors, est encore bien palpable. Le système tel qu’il a été inventé par Worth1 un siècle plus tôt n’a pas tellement évolué. En moins de trente ans, il connaîtra une révolution qui transportera les mannequins dans une dimension quasi dématérialisée.

À l’origine de cette révolution, il y a Didier Grumbach. En propulsant le prêt-à-porter au détriment de la haute couture, cet homme d’affaires français va bousculer tous les codes. Il fonde en 1971 avec Andrée Putman la société Créateurs & Industriels, une plateforme inédite de rencontres entre les deux univers. Les stylistes, jadis au service des maisons de couture, deviennent « créateurs de mode », artistes dont le nom est une marque. De cette nébuleuse créative émergeront entre autres Emmanuelle Khahn, Jean-Charles de Castelbajac, Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier. Les coupes de leurs vêtements exigent des mannequins plus stylés, plus masculins, ou au moins plus androgynes. On leur apprend à marcher de manière plus agressive, en croisant les jambes avec un déhanchement. Il n’est plus question ni de maintien classique ni de sourire, que les stylistes japonais (Miyake, Yamamoto et Rei Kawakubo) ont déjà banni de leurs défilés.

Petit à petit, la haute couture décline. Plus moderne, plus accessible, le prêt-à-porter permet davantage de combinaisons et d’audaces dans sa garde-robe. Il vise un public large, puis énorme, bientôt l’équivalent pour le styliste des fans d’une rock star. D’une pièce de théâtre jouée devant quelques dizaines d’élus, le défilé se mue en show démultiplié sur petit et grand écran.

L’univers des mannequins n’échappe pas à ce grand chambardement : les mannequins cabine cèdent la place aux tops models, représentés par des agences internationales (Elite, Ford, Metropolitan…). Jusqu’aux années 1980, les stars, telles Mounia, mannequin-vedette d’YSL, ou Jerry Hall, demeuraient l’exception sur les podiums. Seules les mannequins de photos repérées par Vogue et Harper’s Bazaar, qu’elles fussent du genre socialites[2. Mot anglais désignant un membre de la haute société, lié à la mondanité joyeuse et brillante, remarquable par sa richesse, son esprit, son goût pour les arts.], comme Dorian Leigh et Bettina[3. Dorian Leigh (1917-2008), muse de Richard Avedon, amie de Truman Capote ; Bettina Graziani, mannequin et épouse du photographe Benno Graziani, puis du prince Ali Khan.] , ou transfuges de la rue, telles Veruschka ou Twiggy, accédaient au statut d’icônes. À cet égard, Inès de la Fressange, mannequin attitré de Chanel de 1983 à 1989, fut l’une des dernières exceptions.

Les tops models seront cette passerelle commercialisée du monde des photos à celui des podiums. Décrocher une Naomi Campbell ou une Linda Evangelista pour un défilé – leurs cachets faramineux permettant seulement leur apparition en « guest stars » – représente un gain considérable pour une maison. Le défilé devient une superproduction où les mannequins (célèbres ou non) sont bookés par des agences qui prennent en charge leur permis de travail, leurs hôtels, et choisissent la maison la plus généreuse. Il ne s’agit plus de salariées d’une maison, défilant à plusieurs reprises devant deux ou trois rangées d’invités, mais de cinquante « intermittentes », dont deux ou trois stars seront le feu d’artifice d’un spectacle réglé au millimètre. Plus question de musique douce ni d’éclairage en adéquation avec le maquillage ou la coiffure de jour ou du soir. On présente un look, devant un parterre parfois immense, dans une musique tonitruante. Il faut s’arrêter longuement au bout du podium pour les photos. Cette logique spectaculaire a suscité de grands moments de folie : John Galliano chez Dior et Alexander McQueen chez Givenchy ont pu s’y livrer avec une fougue excessive et parfois très talentueuse, le premier inventant le hardcore glamour, qui pouvait aller des tenues SM aux thème « clochardes », le second faisant défiler des mannequins handicapés.

En toute logique, les habitudes de la photo déteignent sur celles des défilés, et leurs exigences très particulières (maigreur, photogénie, éclairage) se banalisent pour devenir celles du réel. Or rien n’est plus impalpable que la photogénie. Et plus prosaïquement, puisqu’une photo de base confère automatiquement 3 à 5 kg de plus à son sujet, il faudra donc avoir dans le réel éliminé les kilos qui n’existaient que sur la pellicule.

L’étape suivante, celle des photos retouchées, d’abord partiellement puis intégralement, n’est que la continuation de cet éloignement progressif du réel. Les mannequins sont sélectionnés en fonction de critères quasi étrangers au monde des hommes et des femmes réels D’où cette impression étrange – non dénuée de beauté, de cette beauté fascinante du bizarre –, pour qui assiste aujourd’hui aux défilés. Peu importe, car l’enjeu s’est déplacé : le défilé ne sert plus à conquérir une poignée de clientes, mais à signaler une tendance au monde entier, tendance reproduite en instantané sur les blogs et les tweets, et susceptible d’être rapidement reproduite à bas coût par les stylistes des chaînes mondiales.

De même que les silhouettes féminines de Paris en 1900 sont plus proches de celles de la Renaissance que des nôtres, les défilés de mode des années 1960 ressemblent plus à un ballet exécuté à la cour de France qu’aux défilés actuels. Mais bon, on ne va tout de même pas regretter les femmes du monde ! Maintenant que nous sommes pour de bon en Démocratie, de quel droit y aurait-il des gens plus élégants que d’autres ?[/access]

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703138_000011.

L’Appel de la Forêt

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henry david thoreau

Comment lire, ou relire, Thoreau en 2015 ? L’homme a été tellement dévoyé !  Et son propos si réduit !  Notamment par les écologistes qui voient en lui le précurseur qu’il ne fut pas…

Rappel des faits, pour les réfractaires à la culture américaine. Entre 1845 et 1847, le philosophe américain Henry David Thoreau, vécut seul, sauf pour quelques visiteurs occasionnels, dans une cabane de 13 m², qu’il avait lui-même bâtie, dans les bois du Massachussetts, près d’un étang appelé « Walden Pond». De cette expérience il tira un livre Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, et devenu un classique de la littérature américaine.

Le livre raconte par le menu son mode de vie, ses journées de solitude et les méditations qu’elles lui inspiraient. Le récit minutieux de ses activités, qui détaille ses dépenses, ses bains dans les étangs, ses parties de pêche, ou la culture des haricots, est entrecoupé de rêveries, et de réflexions philosophiques, inspirées aussi bien des deux Testaments, que des philosophes grecs et de la Bhâgavata Gita,.

Un siècle plus tard Walden devint une sorte de bible pour les poètes et les adeptes de la « Beat Generation » – Jack Kerouac se livrant à une expérience similaire sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il relata dans son livre Big Sur – puis pour la génération « hippie » des années soixante en rupture avec la société de consommation. Thoreau a aussi été récupéré par les écologistes qui voient en lui un poète de la nature, vantant « la simplicité et la sobriété de la vie des hommes dans les temps primitifs » parce qu’elle ne « cessait jamais d’être en contact avec la nature ». Mais cette lecture est partiale et trompeuse. 

Chez Thoreau, la nature n’est pas une fin. C’est un moyen visant à recréer l’unicité perdue de l’homme, loin de l’influence corruptrice de la « civilisation».   Et, au contraire des écolos, qui veulent imposer leurs choix aux autres, la démarche de Thoreau est personnelle et  individualiste. Il ne veut « à aucun prix » qu’un autre « adopte son mode de vie » et souhaite au contraire « un monde  de gens nombreux aussi différents que possible ».

Son long séjour dans les bois, se voulait une célébration du retour, non pas tant à la nature, qu’à la vraie vie, à l’essentiel, face à l’aliénation (déjà !) du monde « moderne ».  « Je m’en allai dans les bois parce que je voulais faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu. » Thoreau observe ses contemporains s’engager (déjà !)  dans une course folle, que les sociologues appelleront « rat race », la course du rat, pour l’accumulation de biens inutiles. Pour lui l‘homme a quatre besoins : « nourriture, abri, vêtement et combustible ». Il  dénonce  « l’illusion du progrès », qualifiant les inventions de son époque de « jouets amusants » qui « empêchent notre attention de s’attacher aux choses sérieuses. ».

Walden ou la vie dans les bois  est réédité aujourd’hui avec une préface signée Michel Onfray. C’est un choix surprenant mais stimulant : le prophète de l’hédonisme matérialiste est loin du contemplateur solitaire que fut Thoreau. Mais Onfray fait ici œuvre pédagogique. Son texte replace  Thoreau dans son contexte historique et offre une grille de lecture claire. Thoreau partage ainsi avec l’auteur du Traité d’Athéologie, le rejet du Dieu du Livre: « Nos mœurs se sont corrompues au contact des Saints. Nos recueils d’hymnes résonnent de la mélodieuse malédiction de Dieu, à quoi il faut se soumettre.» Mais Thoreau n’est pas athée. Il croit à une étincelle divine contenue dans chacun de nous. Libre à soi de la faire briller. « C’est seulement le jour où nous nous éveillons qui a la clarté de l’aube.»

 

Walden où la vie dans les bois, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

Vivre comme un Prince, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

*Photo : wikicommons.

Terrorisme: d’un piège à l’autre

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charlie hebdo terrorisme djihadBeaucoup a déjà été dit et écrit sur les attaques terroristes qui ont frappé la France en ce début d’année. Nos intellectuels ont délivré des analyses finalement assez convergentes (n’est pas évoqué ici le cas des journalistes-militants-rééducateurs). Il semble même que ce drame ait réveillé un peuple jusque là incroyablement amorphe, parfois oublieux voire dénégateur de sa propre réalité, en tout cas bien silencieux. Ainsi ce drame a-t-il permis de répondre, en négatif, à une question maladroitement posée quelques années plus tôt par les pouvoirs publics au sujet de la nature de notre identité nationale. Face à de multiples protestations, plus ou moins inspirées, on se souvient que cette identité avait été ramenée à son plus petit dénominateur commun : la possession de la carte du même nom. On se rappelle surtout de ce pétard mouillé lancé par l’exécutif d’alors : la proposition de déchoir de leur nationalité les binationaux en cas d’homicide contre un représentant de l’autorité publique. Voila où nous en étions de la France…

Depuis ce rouge janvier, nous y voyons plus clair. La France, c’est la liberté de conscience, d’opinion, d’expression. La France, c’est donc la laïcité, garante de celles-ci. La France, ce ne peut être que l’assimilation, corollaire de l’égalité et de la fraternité telles que nous les concevons. La France, ce n’est même pas le droit au blasphème puisqu’il n’y a pas de blasphème pour elle : les Français se sont en quelque sorte hissés, non pas nécessairement au-dessus de la foi, mais au-dessus du blasphème. La France, c’est le goût du débat et de la contestation. La France, c’est cette propension au sursaut, dans les instants critiques (et surtout dans ceux-là). La France, c’est aussi cette liberté de ton et d’esprit teintée d’humour et d’autodérision. Comme souvent, la langue portait en elle sa part de vérité : la Gaule est aussi une affaire de gauloiseries, et le pays des Francs une terre de franchise. Pour toutes ces éminentes raisons, il se trouve qu’effectivement, nous ne sommes ni l’Allemagne, ni l’Algérie, ni l’Angleterre, ni les Etats-Unis, ni l’Espagne, ni même l’Italie. Nous sommes la France. Qui par ailleurs n’est pas l’Europe. Et il semble que le monde nous ait reconnus comme tels.

Bien-sûr, il peut sembler ironique et paradoxal qu’une attaque contre un journal antipatriotique ait réactivé le sentiment national. Mais cette ironie est le propre de toutes les tragédies. Rappelons ici le déroulement de la tragédie (source Wikipédia) : « Des personnages de rang noble (Cabu, Marris, Wolinski… Ndlr) sont impuissants face aux forces supérieures qui les manipulent (le retour de l’Histoire, Ndlr). L’enchaînement des événements et le dénouement nécessairement dramatique relèvent d’une fatalité implacable, qui peut sembler injuste, inique et bien au-delà de l’endurance humaine (…). Cela en fait un genre à portée édifiante. » Et de fait, ces événements nous ont paru injustes et nous ont édifiés.

Une question essentielle semble éludée : celle des conséquences électorales de ces événements

Beaucoup a déjà été dit et écrit. Beaucoup aura encore à l’être, notamment sur l’hypothèse, moralement déplaisante mais intellectuellement tentante, d’un parricide contre Charlie Hebdo (même si l’enfant serait ici très certainement illégitime et non reconnu). Mais nous pressentons déjà, quoi qu’il en soit, que ces agressions feront date, de même que les grandes marches des 10 et 11 janvier. Oui, beaucoup a déjà été dit et écrit, mais curieusement une question essentielle semble éludée, peut-être par pudeur ou par peur : celle des conséquences électorales de ces événements, c’est-à-dire de leur traduction politique. Car il est hautement vraisemblable que le Front national sorte plus puissant encore qu’il ne l’était hier de ce rouge janvier.

On objecte que dans ce moment d’unité nationale, le FN a donné le sentiment de tergiverser. C’est exact. Mais les immenses marches des 10 et 11 janvier ont aussi révélé, par leur amplitude et leur composition, les limites mêmes de cette cohésion nationale. En ne mobilisant pas « les quartiers », elles ont ouvert les yeux de leurs propres participants (et même des médias !) sur une fracture non pas sociale mais culturelle, pour ne pas dire identitaire, à laquelle beaucoup refusaient de croire. Une fracture désormais ouverte entre des Français également meurtris ou touchés, par delà leur grande diversité d’âge, de conditions et d’opinions, par les tueries de janvier, et d’autres Français ne se sentant pas plus concernés que cela par ces funestes attaques, furent-elles commises au nom de leur religion.

Les réactions hostiles observées dans des dizaines d’établissements scolaires lors de la minute de silence du 8 janvier midi (ainsi que sur les réseaux sociaux) avaient déjà dessillé bien des yeux. Celles consécutives, toujours en France, au dévoilement de la une du Charlie Hebdo des survivants devaient agir comme une piqûre de rappel : celle d’une vaccination, très chère payée, contre l’angélisme. Ainsi, quelques jours après les massacres, des Français pouvaient-ils être authentiquement choqués, cette fois-ci, par un dessin humoristique pourtant de nature pacifique (« tout est pardonné »). Un dessin par ailleurs très christique, ce qui illustre au passage la prégnance du catholicisme dans notre France sécularisée, allant jusqu’à atteindre ses détracteurs les plus vindicatifs…

Politiquement, ce rouge janvier est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter

Passé la stupeur, il est vraisemblable que le Front national, qui truste de longue date des positions assez carrées et très lisibles sur, ou plutôt contre l’immigration, l’islamisation, l’ouverture des frontières, les interventions militaires droits-de-l’hommistes, la défection des élites, la repentance nationale, le laxisme judiciaire, le multiculturalisme, etc., récolte les fruits d’une si longue et si patiente moisson. Il en ira ainsi d’autant plus facilement que la violence des faits que nous venons de subir, parce qu’ils ont touché des personnalités publiques donc familières, a frappé les esprits plus violemment encore que d’autres crimes tout aussi abjects déjà commis, sur notre sol, au nom du même obscurantisme. Politiquement, ce rouge janvier achève de détruire les réflexes discursifs des partis dits de gouvernement. Il invalide tout ou partie de leurs actions et décisions passées. Il est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter.

Parce qu’il a aussi trusté l’idée patriotique elle-même, notion qui semble profondément étrangère voire suspecte au personnel politique en place, le Front national captera mécaniquement les effets électoraux de ce sursaut défensif (car nous sommes attaqués), vital (car nous sommes menacés) et identitaire (car nous sommes menacés pour ce que nous sommes) qu’une majorité de Français appellera instinctivement de ses vœux. Et comme si l’enjeu identitaire ne suffisait pas, le Front national agira comme la voiture-balai de tous les perdants, de plus en plus nombreux, d’une mondialisation économique et d’une déréglementation libérale à propos desquelles ses dirigeants auront beau jeu de dire qu’ils sont les seuls à n’y avoir pris aucune part.

Le FN va continuer de progresser et on continuera de crier au fascisme qui monte. Mais comment convaincre que ce mouvement politique serait antidémocratique quand il est depuis quarante ans de toutes les élections et qu’il est de surcroît le parti le plus « populaire » (au sens social du terme) de l’échiquier politique ? Ou qu’il serait antirépublicain, quand celui-ci ancre ses discours sur les champs fertiles de la République originelle (l’assimilation, la laïcité, la souveraineté) que lui ont si facilement abandonnés lesdits partis républicains ? La question est posée ici sincèrement et gravement. Si quelqu’un a la réponse, qu’il la livre !

Subsidiairement, que pèseront les provocations d’inspiration antisémite de son fondateur face au nouvel antisémitisme qui tue ici et maintenant ? Qu’importera l’« ADN » supposé du Front national face au développement des menaces, dangers et méfaits de l’internationale djihadiste, ce nouveau totalitarisme ? Car il faut bien comprendre que non seulement le fondamentalisme islamiste vient de ravir au FN sa qualité d’ennemi public numéro un, mais qu’en plus, celui-là apparaît précisément comme l’adversaire le plus résolu de celui-ci. Avec l’aide des abstentionnistes, sociologiquement très proches de l’électorat frontiste, le FN est bel et bien en capacité d’accéder au pouvoir par les urnes, face à l’un ou l’autre des tenants du désastre. La voila, la réponse dérangeante à cette question des conséquences que nul n’ose se poser, et pour cause.

La France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires

Bien entendu, on peut espérer que la donne politique laisse apparaître de nouvelles lignes, de nouveaux hommes, de nouveaux clivages. Un Dupont-Aignan à 50 %, on voudrait bien y croire. Mais l’hypothèse d’un FN accédant par les urnes au pouvoir, parce qu’elle est crédible, et en ce qu’elle pourrait induire, doit être dès maintenant considérée. Car qu’adviendrait-il alors ? Que telle ou telle sous-pipole, en mal de notoriété ou au faîte de sa gloire, quitte le territoire national est une chose. Mais que, tandis qu’une guerre « civilisationnelle » globale la menace, de l’extérieur et de l’intérieur, la France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires, voila le risque qui se profilerait. Voila l’authentique piège dont personne ne nous parle.

Ce piège n’est donc pas celui de l’amalgame. D’abord, l’amalgame, c’est un peu celui qui le suspecte qui l’établit, et de fait, personne n’a songé à réclamer l’interdiction d’être musulman en France. Ce piège qui nous guette, chacun peut l’observer, chacun peut le ressentir dans son être, c’est celui de la confusion. Car tout se passe en effet comme si la défense de notre identité nationale devait irrémédiablement conduire au nazisme, ce qui, dans le cas français, est un contresens historique, politique et philosophique. Tout se passe comme si la France était condamnée à ne plus être elle-même, c’est-à-dire telle que nous la définissions plus haut – libre, indépendante, frondeuse, séductrice, exigeante, généreuse – sous peine de fascisme.

Pour expliquer la prééminence de ce piège de la confusion, peut-être est-il utile de rappeler que depuis trente ans, celui-ci est surtout le fruit d’un confusionnisme actif. Qu’il est une conséquence voulue et escomptée de la stratégie de la diabolisation du Front national et du cordon sanitaire. Une stratégie électoralement fructueuse, et extrêmement cynique venant d’un ancien de Vichy : François Mitterrand. Une manœuvre à laquelle Jean-Marie Le Pen apportât, il est vrai, tout son concours, peu soucieux en cela de sa responsabilité devant la France. Ainsi, ce cordon sanitaire ne fût-il jamais que la laisse par laquelle le maître tenait bien en main sa créature à lui, notre bête immonde à nous.

Surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté

Bref, une seule question devrait nous hanter : comment faire pour que ce piège confusionniste ne se retourne pas le cas échant, non plus contre le parti socialiste comme il le fit le 21 avril 2002 (scénario toujours riant de l’arroseur arrosé), mais contre la paix civile toute entière (scénario catastrophe du contre-feu qui embrase tout) ? Comment éviter que par un mimétisme abusif et ravageur, une victoire régulière du parti frontiste aux élections nationales n’incite un certain nombre de Français, de souche ou d’ailleurs, à « entrer en résistance » ? Peut-être, précisément, en commençant par sortir des visions fantasmatiques et en évoquant la Résistance dans sa réalité.

Car en juin 1940, les premiers résistants formaient en vérité un rassemblement très disparate. C’est la fameuse phrase du Général de Gaulle : « A Londres, je n’ai trouvé que la cagoule et la synagogue », comprendre des nationalistes et des Juifs. Pendant ce temps, l’assemblée du Front Populaire (les « progressistes » d’alors) votait à Paris les pleins pouvoirs à Pétain. Parmi les résistants de l’intérieur, communistes et royalistes menaient la même guerre, même s’ils faisaient parfois maquis à part. Pour le dire en une phrase, des opposants politiques et des adversaires présumés surent surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté, de leurs valeurs, de leur identité communes.

Le cas échéant, saurons-nous aussi faire le choix du rassemblement et de la clairvoyance ? Saurons-nous dire qui, d’un parti élu affirmant vouloir sauver la France, n’eut-il pas notre confiance, ou d’un mouvement terroriste, obscurantiste ayant juré sa perte, est l’ennemi vrai ? Ou bien suivrons-nous le chemin hasardeux et sanglant de l’Espagne des années 30, qui vit les luttes fratricides entre anarchistes, communistes et républicains favoriser grandement l’avènement de leur ennemi vrai ? Espagne qui paya en outre cette division du prix exorbitant de la guerre civile. Poser la question ainsi, c’est sans doute y répondre. C’est aussi concevoir, à regret sans doute, que la Résistance de demain sera, dans cette configuration, sans doute moins héroïque et romantique que celle des années 40. Mais l’histoire ne repasse pas les plats. A l’avenir, le maquis sera peut-être au djihad.

*Photo :  LIONEL URMAN/SIPA. 00701221_000002. 

Charlie partout, justice nulle part?

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février 1848 Charlie HebdoMichel Clouscard avait usé d’une savoureuse formule  pour qualifier Mai 68 : « le 14 juillet des couches moyennes ». Cela concordait complètement avec mon propre vécu. Car il y eut deux Mai 68. D’abord celui des petits bourgeois qui mirent en mouvement leur jeunesse derrière quelques gauchistes de salon, tout ce petit monde bénéficiant initialement d’une grande mansuétude. Puis celui des ouvriers, auxquels ils avaient donné quelques idées et qui, profitant de l’aubaine et à l’aide d’une grève générale géante, obtinrent une partie de ce que leur devait des « Trente Glorieuses ».

Une des conséquences de ce petit tremblement d’Histoire fut l’émergence des prétentions culturelles hégémoniques des couches moyennes – dont « l’esprit 68 » fut l’une des expressions. Les débats qui font rage aujourd’hui sont le reflet de la crise du dispositif idéologique construit après Mai 68, contesté souvent de façon massive comme le démontre le succès éditorial d’Éric Zemmour ou celui des manifestations contre le mariage homosexuel.

Après la semaine tragique de ce début janvier, la manifestation qui s’est ensuivie et la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, nous assistons à une étonnante résurgence. Tout à son ivresse, la petite bourgeoisie, avec une suffisance parfois risible, se persuade du retour des beaux jours. « Les journées de février 1848 des couches moyennes », aurait peut-être ironisé Michel Clouscard.

Je vais au préalable recommencer l’exercice désormais indispensable des précautions d’usage, pour tenter d’éviter l’accusation de « collabo», réponse instantanée à l’expression de réserves ou d’interrogations. L’attaque dont mon pays a été la victime m’a profondément choqué. Et je me suis senti impliqué dans l’élan national. Enfin j’ai toute la compassion du monde pour toutes les victimes, journalistes parce que journalistes, policiers parce que policiers, juifs parce que juifs.

Cependant, rapidement mal à l’aise dans mon « être Charlie », j’ai constaté avec la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, et le bombardement qui l’a accompagnée, qu’il n’y avait qu’une façon d’être Charlie. S’arrêter à la seule agression contre la liberté d’expression, et donner des leçons à la terre entière. Si dans un premier temps, les victimes – juifs parce que juifs, policiers parce que policiers – ont été honorées, j’ai le sentiment qu’après la publication, elles sont nettement passées au second plan. Pour nos maîtres à penser requinqués, les martyrs, c’était les journalistes et dessinateurs assassinés et eux seuls. Les nouveaux héros, ceux qui avaient confectionné le numéro historique. La nouvelle liberté d’expression est apparue rapidement dans ses étroites limites : soutenir la ligne éditoriale de ce nouveau Charlie (caca-prout-bites toujours, partout, tout le temps). En dehors de ça : insultes, mises en cause, éventuellement poursuites judiciaires pour les déviationnistes. L’extrême-gauche adversaire de ce qu’elle appelle l’islamophobie en a pris pour son grade. De l’autre côté, ceux qui ont dit « les musulmans nous emmerdent » ont eu droit au même genre de traitement. Le nouveau camp du Bien n’a pas peur des contradictions. Tout à son ivresse, sa propre contemplation, et l’expression de sa suffisance.

Histoire d’illustrer, regardons de quelle façon les États-Unis ont curieusement été  la première cible. Tout d’abord, comment Barak Obama avait-il osé ne pas venir défiler dans les rues de Paris aux côtés d’Orban, Poroshenko et autres ? Craignait-il de subir les coups de coude de Nicolas Sarkozy dans sa remontée de cortège ? Non, non, comme me l’ont dit des amis américains : « Le Président des États-Unis n’organise pas de manifestations, ne défile pas dans les manifestations. Il participe aux cérémonies. » Mes interlocuteurs ont ajouté qu’ils étaient un peu surpris du comportement de François Hollande à cette occasion, la récupération leur apparaissant assez évidente. Pour ma part, elle ne m’avait pas choqué, mais je comprends qu’aux États-Unis on puisse avoir d’autres mœurs politiques. Pas nos journalistes télévisuels, qui ont ouvert leur journaux lors de l’arrivée de John Kerry quelques jours plus tard d’un sonore : « Ah, les Américains viennent s’excuser, quand même ! » Bien sûr, la France c’est le phare des nations, et tout le monde doit s’aligner, n’est-ce pas ?

Autre mise en cause des Yankees, le refus par le New York Times de publier les caricatures de Mahomet. Hou, les dégonflés ! Effectivement, pour ne pas offenser, le premier quotidien américain a pris ses responsabilités. Cela a fait débat. La médiatrice du journal, qui fait vraiment son travail, est intervenue en indiquant que deux impératifs contradictoires s’étaient affrontés : celui de ne pas offenser, et le devoir d’informer. Et de conclure qu’en cette occasion, c’est ce dernier qui aurait dû l’emporter. « Mais qu’est-ce que c’est que ce débat, nous en France, on sait ».

Oui, la liberté d’expression chez nous est sacrée. À tel point que nous sommes un des seuls pays européens à posséder un arsenal répressif pénal en la matière… Certes nous avons le droit de penser et de dire ce que nous voulons mais pas moins de 400 textes enserrent, limitent, interdisent, répriment cette liberté. Dont nos chères lois mémorielles, monstruosités juridiques qui figent définitivement la vérité historique. Nous violons tous les jours le secret de l’instruction, pourtant destiné à protéger une liberté fondamentale, mais nous devons sous peine de sanctions utiliser en permanence l’adjectif « présumé », et gare si on oublie. Pas le droit dans un dîner privé de traiter notre belle-mère d’emmerdeuse, c’est une « injure privée » punie par la loi. Des chambres correctionnelles spécialisées (originalité française) jugent les délits d’opinion toute la sainte journée. Et évidemment la pratique du « fait divers – une loi » fait qu’on nous annonce une nouvelle loi sur l’apologie du terrorisme, la précédente datant du mois de novembre dernier ! On a vu, avec l’incroyable affaire de Cayenne et les récentes décisions rendues par une justice fébrile à l’encontre des twittos imbéciles, que la prison ferme dégringolait plus facilement que pour un cambrioleur récidiviste ou un arracheur de sacs de vieille dame. Et on va continuer, pourtant, à brocarder ces lourdauds d’Américains chez qui, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression est absolue. Ils s’en remettent au débat, chez nous c’est aux flics et aux juges. Alors bien sûr la France n’est pas une dictature, mais il est des circonstances où un peu de modestie ne ferait pas de mal. Et aussi un peu moins d’ignorance. Ceux à qui la tragédie de janvier est montée à la tête feraient peut-être bien de se calmer un peu, car le réel est toujours là. Et l’émergence de cette nouvelle prétention hégémonique des couches moyennes risque rapidement de s’y cogner. Gare à la gueule de bois. N’oublions pas qu’après février 1848, il y eut juin…

Tiens par exemple, l’IFOP a réalisé une étude sur les différences de mobilisations autour du 11 janvier sur le territoire français. La carte des moindres, des faibles voire des très faibles, recouvre exactement celle du vote Front National, du non au référendum de 2005, et du chômage. Intéressant, non ?

Et puis on apprend que les sociétés du CAC 40 ont été « invitées » à acheter massivement le numéro historique de Charlie hebdo. Pour le distribuer gratuitement aux cadres et aux agents de maîtrise, pas à la piétaille bien sûr. Trente mille pour la BNP, vingt mille pour Orange, etc. Les rebelles du « caca-prout-bites » ne gênent  pas le grand capital.

Photo : Wikimedia Commons

Allo papa catho Charlie

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Charlie Hebdo catholiquesLe « droit au blasphème », en tant que tel, n’existe pas plus que le « délit de blasphème » dans la loi française, mais chacun sait que tout ce qui n’est pas interdit est désormais facilement convertible en un « droit fondamental » inaliénable, voire sacré… Pour les catholiques, du moins ceux qui ont bien lu l’Evangile et rendent à César ce qui est à César, une caricature même blasphématoire n’est donc pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque fatwa. Au contraire, les Béatitudes (Mathieu 5, 3-12) affirment : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. »

Illustration : Arrêts sur Images rapportait le 11 janvier que la vénérable revue Etudes, éditée par l’ordre des Jésuites (auquel appartient le pape François himself), avait publié sur son site Internet un article intitulé « Nous sommes Charlie », agrémenté de plusieurs couvertures du journal présentant Jésus ou des hommes d’Eglise dans des postures peu flatteuses. Le texte exprimait l’émotion de la rédaction et sa solidarité avec ses « confrères assassinés » : « A travers un journal et ses options, c’est la liberté d’expression qui est visée par le terrorisme. Les réactions unanimes qui se sont manifestées, à droite comme à gauche, parmi les croyants comme parmi les incroyants, invitent à ne pas céder à la peur et à défendre une société plurielle. Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. (…) L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Mais après quelques jours, l’article avait été reformulé et les illustrations retirées, avec cette explication concernant le choix initial de publier ces dessins, qui n’avaient pas manqué de faire régir certains cathos plus chatouilleux que d’autres : « C’était un moyen d’affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés. Sans doute, cela aurait nécessité de plus amples explications. Dire que nous sommes « Charlie », dont pas plus qu’hier nous ne partageons la ligne éditoriale ni forcément l’humour, c’est dire que la liberté d’expression est « un élément fondamental de notre société » (Déclaration de la Conférence des évêques de France du 7 janvier). Le retentissement de ces événements a jeté le trouble sur ce qui nous semblait aller de soi. Et cela nous attriste. Voulant mettre fin aux polémiques, nous avons décidé de retirer l’accès à la page qui les a fait naître. » Oui, parce que même entre chrétiens on peut rire de tout mais pas avec tout le monde. Certains se satisfont moins volontiers que d’autres de savoir que, si l’on moque leur religion, leur « récompense sera grande dans les cieux ».

Un autre exemple mérite pourtant d’être signalé, tant il est hautement symbolique : celui donné par la figure catholique sur laquelle on a sans doute le plus craché, en France, ces dernières années. Le 11 janvier, perdue au milieu d’une foule équivalant assez précisément à celle qu’elle avait réunie le 24 mars 2013 avenue de la Grande Armée – bien que les technologies de l’époque n’aient pas permis d’en voir d’aussi belles images – Frigide Barjot brandissait Charlie Hebdo. Et pas n’importe quel numéro, puisque l’hebdomadaire anarcho-gauchiste lui avait bien entendu réservé une couverture bien gratinée à l’époque. Contrairement à certains pisse-froid de ses coreligionnaires, celle qu’on appelle désormais Virginie Tellenne aura ainsi prouvé que la rancune n’est pas plus catholique que la « vengeance » d’un quelconque prophète.

Frigide Barjot catholiques Charlie Hebdo

Photo : Pierre Calvièra

Qui suis-je pour juger

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François Hollande, philosémite ambigu

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Hollande Auschwitz antisémitisme

Le discours de François Hollande le 27 janvier au Mémorial de la Shoah, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, était destiné à faire date : l’actualité brûlante étant entrée en collision avec le calendrier mémoriel, la parole de l’Etat, de la République, était nécessaire et attendue. Elle l’était particulièrement par les juifs de France, qui venaient de vivre une séquence doublement dramatique : le 7 janvier, l’assassinat de quatre hommes juifs sans autre motif que celui de leur appartenance au judaïsme, suivi de la prise de conscience que ces victimes, à elles seules, n’auraient pas suscité la levée en masse du peuple de France qui s’est produite le 11 janvier. L’immense majorité des marcheurs de la République n’était « que » Charlie, le « nom juif » (au sens que lui donne Jean-Claude Milner) s’étant révélé incapable de produire de l’unité, comme cela était déjà apparu au moment de l’affaire Merah. Le spectre de Raymond Barre triant les victimes de l’attentat de la rue Copernic, distinguant les « Français innocents » des Juifs pas si innocents que cela revient hanter les mémoires… La classe politique, les médias dominants, prennent alors conscience d’un phénomène longtemps négligé par les gouvernants et les faiseurs d’opinion : la perte de confiance de nombreux juifs dans les institutions de la République. La manifestation la plus spectaculaire de ce sentiment est, bien sûr, l’augmentation très importante de l’alya, l’émigration vers Israël, mais c’est loin d’être la seule. Qui s’est soucié, au cours des dernières décennies, de la désertion des Français juifs de l’école publique, qui fait qu’aujourd’hui les deux tiers de cette population confient leurs enfants aux établissements d’enseignements privés, juifs et  mêmes chrétiens, et que l’on ne trouve plus un seul juif dans les écoles des zones dites sensibles ? Aujourd’hui encore, ceux qui avaient été les lanceurs d’alerte de ce phénomène, et qui en avaient analysé les causes, les auteurs du livre Les Territoires perdus de la République[1. Les territoires perdus de la République sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan) éditions Mille et une nuits.] sont tenus à l’écart de la task force intellectuelle mobilisée à la hâte au ministère de l’Education par Najat Vallaud-Belkacem, au profit des sociologues de l’aveuglement officiant à l’EHESS, et autres hauts lieux de la pensée excusiste. Dans ce contexte marqué par le désarroi des principaux intéressés, la parole présidentielle prenait un poids singulier, même si son contenu avait déjà été dévoilé, en partie, lors du discours de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale. Il convient donc de citer in extenso le passage essentiel de ce discours, celui qui redéfinit, à la lumière des événements récents, le rapport entre les juifs et la République :

« La montée des actes antisémites est depuis plusieurs années une réalité insupportable. Leur nombre aurait doublé l’année dernière : agressions, incivilités, vandalisme. Ce fléau conduit, je le sais, certains juifs à s’interroger sur leur présence en France. La France à laquelle ils ont donné tout leur cœur, et dont ils ont ressenti profondément au cours de leur vie les joies et les tristesses. Cette France qui les aime, comme elle aime tous les enfants de la République, mais cette France où parfois, ils ne se sentent plus en sécurité. Et ce doute, cette interrogation est une blessure, une blessure terrible pour la République, qu’elle doit soigner, qu’elle doit traiter.

Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. Vous lui avez donné votre talent, votre travail, votre courage et parfois votre sang. Notre pays ne serait plus la France s’il devait vivre sans vous, et si le terrorisme vous conduisait à vous éloigner de la terre de France, de la langue française, de la culture française, de la République française qui a émancipé les juifs, alors le terrorisme aurait atteint son but ! »

On peut, certes, lire ces lignes comme une déclaration d’amour d’un président de la République à ses concitoyens juifs, encore que la métaphore maternelle (« la France aime ses enfants ») puisse laisser perplexe : prêter des sentiments à une nation est à peu près aussi pertinent que de penser, contre Spinoza, que le concept de chien mord…

On nous permettra, cependant, de proposer une autre lecture plus critique des propos présidentiels, dont le sens profond a largement échappé à ceux qu’ils ne concernaient pas directement, en l’occurrence 99 % des Français. L’apostrophe, d’abord : « Vous Français de confession juive… » Clermont-Tonnerre sors de ce corps ! Ce rappel implicite du caractère individuel de l’émancipation de septembre 1791 (la République n’était pas encore née !) est-il bienvenu deux siècles plus tard, alors que les Juifs de France ont administré la preuve qu’ils adhéraient individuellement et collectivement aux principes fondamentaux de la Nation et de la République, peut-être plus que d’autres groupes constituant la collectivité nationale ? En serait-on revenu, en 2015, à l’évitement du nom juif et à sa substitution par des euphémismes comme Français de confession mosaïque (Napoléon Ier) ou israélites (IIIè République) ? Cette réduction de l’être juif à sa dimension paroissiale, cette assignation à résidence synagogale couvre le déni d’un droit des juifs de France, patriotes exemplaires, de se considérer comme partie prenante d’un destin collectif englobant les juifs, religieux ou mécréants, Français ou Patagons, ou même Israéliens, tous membres de cette religion-peuple. Nulle nation démocratique où vivent des juifs ne se prend, comme la France, à tel point les pieds dans le tapis sémantique : jews, juden, judios, ebrei, jooden portent leur nom sans périphrase ni contorsions de vocabulaire dans les pays concernés. Cette conception tristement binaire de l’appartenance (ou bien, ou bien) induit une suite terrible quand on la lit bien : « Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. » C’est tout autre chose que de dire « Juifs de France, vous êtes ici chez vous, dans votre patrie ». Beaucoup l’entendront, et il n’auront pas tort, comme une injonction et un avertissement : votre place est ici, et pas ailleurs, sauf à vous retrancher de la communauté nationale, ce qui d’ailleurs, ajoute-t-il en substance, nous causerait d’intolérables souffrances. Bref, si vous songiez à partir, et surtout vers un endroit que je ne nommerai pas (mais on se comprend),  vous seriez responsables des blessures infligées à Marianne !

Enfin, proclamer que sans les juifs la France ne serait plus la France peut sembler flatteur, mais revient à les accuser de la détruire s’ils s’avisaient de la quitter. A qui d’autre a-t-on dit cela ? Même pas aux Corses ou aux Basques qui sont tentés de faire sécession ! Ce n’est pas une déclaration d’amour, mais une assignation à résidence.

Photo : Erez Lichtfled/SIPA/1501271357

Les territoires perdus de la République : Milieu scolaire, antisémitisme, sexisme

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Villon, Debord : les loups qui se vivaient de vent…

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villon debord hussey

villon debord hussey

« Nous avions plusieurs traits de ressemblance avec ces autres sectateurs de la vie dangereuse qui avaient passé leur temps, exactement cinq cents ans avant nous, dans la même ville et sur la même rive. Je ne peux évidemment pas être comparé à quelqu’un qui a maîtrisé son art comme François Villon. Et je ne me suis pas aussi irrémédiablement que lui engagé dans le grand banditisme ; enfin je n’avais pas fait d’aussi bonnes études universitaires. » Ces lignes teintées de mélancolie et d’ironie sont extraites de Panégyrique, de Guy Debord, autobiographie brève et élégante, à l’image du retrait hautain pour lequel il avait opté après avoir pris acte de son échec à subvertir le monde ancien.[access capability= »lire_inedits »]

Ce « nous », c’est celui du groupe qui ne s’était pas encore baptisé « situationniste » et qui errait « entre la rue du Four et la rue de Buci » avec comme centre de gravité le bar Chez Moineau où se côtoyaient en ce début des années 1950 les étudiants en rupture de ban, les filles de joie, les fugueuses mineures et les petits truands. Finalement, la même compagnie ou presque que celle de Villon, « escolier » buvant « force pots d’eau de vie » dans les tapis francs du vieux royaume, en compagnie des « coquillards », c’est-à-dire ces mauvais garçons, voleurs, tricheurs, assassins parfois, dont un des membres les plus éminents, Regnier de Montigny, est un des légataires du Lais de Villon, la première version de son célèbre Testament. Dans Panégyrique, Debord, le théoricien froid et terriblement lucide de La Société du Spectacle, parue en 1967, se montrait sous un jour nouveau, celui d’un grand seigneur nostalgique, d’un « prince de la division », selon ses propres termes, contemplant la fin de la ville qu’il avait aimée, Paris, et qui avait disparu avec sa propre jeunesse pour devenir une cité adaptée aux convenances du marché : « Qui voit les rives de la Seine voit nos peines : on n’y trouve plus que les colonnes précipitées d’une fourmilière d’esclaves motorisés », écrivait-il, toujours dans Panégyrique. Cela fait un peu plus de vingt ans aujourd’hui que Debord s’est suicidé, et l’on pourra lire pour plus de détails la belle biographie d’Andrew Hussey, enfin traduite en français : Guy Debord. La Société du Spectacle et son héritage punk.

La référence à Villon, chez Debord, ne doit donc rien au hasard, comme le confirmera cette Pléiade que l’on attendait depuis longtemps, des Œuvres complètes de Villon, qui est tout de même, avec Charles d’Orléans et Rutebeuf, un de nos premiers poètes nationaux, passé dans les chansons populaires, avec Brassens pour Les Dames d’antan ou Reggiani pour La Ballade des pendus. Pourtant, jusque-là, Villon n’avait pas trouvé refuge dans la prestigieuse collection. Sans doute pour des raisons de taille. Finalement l’œuvre de Villon est encore plus mince que celle de Debord, qui déclarait par ailleurs : « Quoique ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent ; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. » Villon, , c’est un peu moins de 3 000 vers, c’est à dire ce qu’un Victor Hugo pouvait produire en un mois… Mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet, maître d’œuvre de cette édition remarquable, a décidé de rendre accessible, enfin, un Villon tellement patrimonial qu’on en a oublié de le lire vraiment sauf quelques huitains, toujours les mêmes, que l’on trouve dans les anthologies. Et rendre accessible Villon, qui semblait si fraternel à Debord, suppose aujourd’hui un effort d’élucidation qui justifie amplement l’ampleur de ce volume.

Dieu merci, néanmoins, cette édition n’est pas envahie par ces appareils critiques de plus en plus impérialistes et ces renvois de notes qui transforment le texte en formule algébrique ou ces variantes qui le rendent obèse. Ici, Villon est d’abord accessible par la langue : les poèmes sont traduits en français moderne avec le texte original du xve siècle en regard. Certains regretteront ce parti pris, mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet le justifie parfaitement: « La question ne se posait pas il y a cinquante ans, où un homme aussi intéressé par la langue que Queneau pouvait écrire :“ La traduction s’impose pour presque tous les textes avant Villon”. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. » Cette traduction se veut par conséquent la plus neutre possible et évite la demi-mesure qui consistait à garder ici et là quelques mots pour donner une couleur d’époque. Mais qu’importe, il suffira au lecteur de coups d’œil de temps à autre sur le texte original pour retrouver toute la charge poétique sans que cela nuise à sa compréhension. Il pourra savourer, par exemple, l’allitération du vers « Que les loups se vivent de vent » traduit par « Où les loups se paissent du vent ». L’autre élément précieux de cette édition, c’est aussi de nous donner des documents d’archives comme les rapports de police des principales affaires dans lesquelles furent impliqués Villon et ses compagnons : l’affaire du Pet au Diable en 1453, autour de l’enlèvement d’une borne devant la maison d’une veuve qui porta plainte. Villon et sa bande n’hésitèrent pas lorsque la police la rapporta dans les locaux du palais de justice à prendre celui-ci d’assaut. Ou encore une affaire de vol au collège de Navarre, sans oublier la plus grave, le meurtre du prêtre Philippe Sermoise.

Dernier apport et non des moindres de cette édition, ce sont les lectures faites de l’œuvre de Villon, de Clément Marot, qui fut son premier éditeur, à Philippe Sollers, qui en fait un poète fondateur de la métrique française dans son roman Les Folies françaises, en passant par Céline ou Rabelais, qui le premier s’interrogea sur la mystérieuse disparition de Villon à partir de 1463. On trouvera également, parmi beaucoup d’autres, des écrivains de la même famille par-delà les siècles, et notamment Mac Orlan et Cendrars, bourlingueurs émérites, francs-tireurs d’une littérature de l’errance, fascinés eux aussi par cette disparition de Villon comme s’ils pressentaient que bientôt, comme c’est le cas aujourd’hui, il deviendrait rigoureusement impossible de s’absenter, de se perdre, de devenir injoignable.

Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette édition, finalement, c’est l’absence de Debord. Son biographe Andrew Hussey repère des points de convergence trop nombreux pour être de simples coïncidences. Il souligne notamment que Debord fut un grand amateur du jargon médiéval, cet argot des classes dangereuses, au point d’écrire dans cette langue tout un passage de Panégyrique, ce même jargon utilisé d’abord par Villon dans toute une série de ballades que l’on retrouvera dans La Pléiade et qui méritent le détour : « Que faictes vous toute ménéstrandie ?/Antonnez poix et marques six à six/ Et les plantez au bien en paillardie. »[1. Nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la traduction légèrement paillarde de ce passage.]

Debord fut aussi, fait largement ignoré, le traducteur de Jorge Manrique, ce Villon espagnol qui comme lui développe les thèmes de la vie comme voyage et surtout du monde comme illusion, ou pour reprendre des termes proprement debordiens, comme Spectacle. Un des vers préférés de Debord, d’ailleurs, sur ce sujet, est de Villon : « Ce monde n’est qu’abusion », que l’on trouve dans La Ballade des seigneurs du temps jadis, « abusion » c’est-à dire-tromperie, illusion, folie. Et Andrew Hussey de commenter : « Au début des années 80, Debord s’identifie avec tout ce petit monde (…), Manrique, Villon, parce qu’ils ont été forcés par les circonstances à renoncer à leur statut initial, dans un monde qui les a déçus. »

Cette déception, c’est pourtant elle, précisément, qui fait naître cette façon poétique d’être au monde, d’aimer les femmes, le vin, l’aventure, le style et les disparitions soudaines. Tout ce qui réunit fraternellement Villon et Debord dans cette grande dérive du temps que notre « escolier » voyait déjà ainsi :

« Moi, pauvre colporteur de paroles

Ne mourrai-je pas ? Oui, s’il plaît à Dieu !

Mais pourvu que j’aie pris du plaisir,

Une bonne mort ne me déplaît pas »

François Villon, Œuvres complètes, édition et traduction de l’ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard.

Andrew Hussey, Guy Debord. La Société du Spectacle et son héritage punk, Globe.[/access]

Guy Debord: La société du spectacle et son héritage punk

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Simonin, l’élégant

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grisbi albert simonin

grisbi albert simonin

Vous ne voulez pas passer pour un cave ? Alors, oubliez les livres en toc, les polars faisandés, les essais où l’on entrave que t’chi, toute cette bafouille pour  loquedus, cette littérature d’empaffés qui envahit les librairies chaque année. Armez-vous plutôt du « Petit Simonin illustré » et vous pourrez tirer en rafales sur les prétentieux. Les Editions Sillage ont eu la choucarde idée de rééditer le fac-similé intégral datant de 1957. Paru à l’origine aux Editions Pierre Amiot, avec une lettre-préface signée Jean Cocteau et des illustrations de Paul Grimault, ce dictionnaire d’usage est indispensable dans la bibliothèque d’un honnête homme. Ne faites pas l’impasse sur ce document comac ! C’est riche, poétique, amusant, historique, nostalgique, terriblement français en somme. Albert Simonin (1905-1980) n’était pas n’importe qui dans le monde des lettres de l’après-guerre. Une épée. Une pointure. Le Châteaubriand de la pègre selon la formule célèbre de Léo Malet. Ce gamin de la Chapelle (XVIIIème arrondissement) qui avait seulement fréquenté l’école communale de la rue de Torcy mettait au tapis académiciens et professeurs agrégés par sa prose vibrante sortie d’un cul-de-basse-fosse et pas d’un colloque emperlousé.

En publiant  Touchez pas au grisbi !  dans la Série Noire en 1953, Marcel Duhamel avait flairé le bon filon. Cheyney et Chandler n’avaient qu’à bien se tenir. Simonin hissait enfin le drapeau tricolore sur la noire. Au passage, il faisait aussi le casse du siècle. Mac Orlan saluait l’artiste. Le Prix des Deux Magots lui tombait dessus quinze jours à peine après la sortie du livre. Villon avait trouvé un héritier à travers les âges. Céline se gaussait. Et les lecteurs en redemandaient. Suivront « Le Cave se rebiffe » (1954), « Grisbi or not Grisbi » (1955) et plus tard, sa pièce maîtresse, la trilogie du « Hotu ». Sans omettre, évidemment, les innombrables adaptations au cinéma de Becker, Grangier, Verneuil ou Lautner. Si Audiard lui a volé la vedette, gravant en lettres d’or, son nom en haut de l’affiche, le dialoguiste devait beaucoup au travail de Simonin. Cocteau n’avouait-il pas ce rôle de défricheur des lettres sauvages, d’aventurier du mot interlope : « vous m’avez puissamment aidé à la découverte d’une langue vivante, au beau milieu de notre époque à demi-morte de fatigue à force de se perfectionner ou de courir en rond ».

Voici deux exemples extraits de ce dictionnaire à méditer par les temps qui courent:

Adjas (mettre les). – locution verbale

Partir, décamper, fuir. Expression dérivée de l’arabe, implantée dans le milieu par les hommes ayant servi en Afrique aux bataillons d’infanterie légère. EXEMPLE : Faut mettre les adjas avant l’arrivée des perdreaux sinon on sera bourrus.

Gambille. – nominatif féminin.

  1. jambe

EXEMPLE : Léone, la mère-pipi du Mystific, ça a été un prix de Diane. Maintenant encore, à soixante piges, elle a qu’à montrer ses gambilles, et les michetons quimpent.

  1. danse

EXEMPLE : Faut voir Bubu et Annette tourner leur java : c’est de la belle gambille !

Mais réduire Simonin à l’argot serait se méprendre sur son génie de la phrase qui claque, du verbe qui tue et de cette façon si personnelle de diffuser une ambiance « vieux Paris ». Quand Simonin écrivait, il passait son smoking sur son bleu de chauffe. Quelle élégance, quelle précision, le milieu avait trouvé son Champollion.

 

Le Petit Simonin illustré, Albert Simonin – Dictionnaire d’argot – Editions Sillage

À signaler en Folio/Policier la réédition  de Touchez pas au grisbi ! avec une préface de Patrick Pécherot

Le Petit Simonin illustré - dictionnaire d'argot

Prix: 2 000,00 €

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Maurras, un procès

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charles maurras fedida

charles maurras fedida

« C’est la vengeance de Dreyfus ! » Les livres d’Histoire retiennent ainsi l’exclamation de Charles Maurras à l’annonce de sa condamnation par la Haute Cour de Justice de Lyon, le 28 janvier 1945, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de l’infamante indignité nationale dont on reparle ces jours-ci. L’académicien, gloire célébrée par  toute une génération intellectuelle bien au-delà des rangs monarchistes, fondateur de l’Action française, est alors accusé d’actes d’intelligence avec l’ennemi. L’objet du délit ? Il est rappelé avec une rigueur et une froideur professionnelle par Jean-Marc Fédida dans L’affaire Maurras : les éditoriaux que le patron de L’Action Française écrivit entre 1940 et 1943, appelant tantôt au rétablissement de la peine de mort systématique pour les communistes, tantôt au meurtre des gaullistes, livrant çà et là avec noms et force détails des Juifs – coupables à ses yeux de tous les maux et en premier lieu de celui du nazisme et de la défaite de 1940 – au bon vouloir de son lectorat. Voilà pour l’exposé des faits, que le procureur eut bien du mal à achever, interrompu par un monologue de plus de sept heures dans lequel l’accusé ferrailla uniquement sur le terrain des idées sans un regard sur les faits incriminés

Les mots font-ils plus de mal que les balles ? Métaphoriquement, c’est incontestable. Mais en temps de guerre, doit-on d’abord blâmer les discours exaltés ou la réaction d’un auditoire chauffé à blanc qui se montre particulièrement réceptif ? Ou les deux, c’est à dire celui qui parle et ceux qui l’écoutent. Savoir si la responsabilité incombe au donneur d’ordres ou aux exécutants est une question qui ne trouvera jamais de réponse univoque. Celle que fournit le tribunal de Lyon en janvier 1945 ne devait en rien faire jurisprudence. Comme n’a cessé de le rappeler son président, le procès Maurras est celui des faits, non des idées, n’en déplaise à l’accusé. Seuls les faits furent examinés, sans une considération pour les « théories politiques » de ce dernier.

Et il fut décidé, laconiquement, que dans les colonnes de l’Action Française se trouvaient de véritables actes de collaboration. A ces mots, Maurras déstabilisé rejeta la responsabilité sur les seuls exécutants, prétendant n’être qu’une voix : celle d’une idéologie complexe à laquelle il s’agrippa de manière délirante jusqu’au bout, puisqu’il rédigea pas moins de sept ouvrages en prison, sans la moindre remise en question.

Il se flattait de manier la rhétorique comme un sabre, et à bien des égards ne se méprenait pas. Mais sa passion pour la Fille aînée de l’Eglise, la France des clochers et des rois catholiques, dépassait de loin la raison. Dans une extase frisant l’érotomanie, il prétendait être le seul amant de la langue française, violée impunément par ses adversaires politiques. La République lui cracha au visage pour toute réponse, lui refusant le droit de mourir debout. L’Académie française, quant à elle,  déclara le fauteuil de Maurras vacant et réserva à l’épée de l’Immortel  le même sort qu’à celle du capitaine Dreyfus.

Elle la brisa.

Jean-Marc Fédida, L’affaire Maurras, L’Âge d’homme. 

*Photo : wikicommons.

Mode : Et les mannequins ne sourirent plus

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mannequins mode chanel

mannequins mode chanel

Si les photos des fashion weeks vous semblent parfois aussi insondables et lointaines que certaines installations de la Fiac, mais que vous avez peur de passer pour ringard, c’est que vous avez raté quelques étapes. Retour sur une mutation aussi spectaculaire que fulgurante.

Jusqu’au milieu des années 1960, un mannequin, dit « mannequin cabine » ou « mannequin défilé », travaille presque exclusivement pour le couturier. Il en existe alors deux sortes, parfois confondues en une personne : celle qui pose pour les modèles en cours de fabrication, et celle qui défile. La première sert de « base » au couturier, qui crée littéralement le vêtement sur elle puis dessine un croquis sur une silhouette livrée avec explications au premier ou à la première d’atelier. Ce dernier reviendra ensuite avec le modèle en toile pour approbation, afin que le directeur artistique choisisse le tissu. Au moment des « collections », le mannequin présente les modèles dans les salons de la maison de couture, tous les jours pendant deux semaines ou plus, devant les clientes, la presse et d’autres invités choisis. Est montrée d’abord la haute couture, puis vient le prêt-à-porter, sur fond de musique douce. Les mannequins défilé doivent être « belles sans agressivité et raffinées sans ostentation ». Toutes ont suivi dans les différentes maisons des leçons de maintien : il faut marcher très droite, le bassin généralement plutôt en avant, dans l’esprit de la danse classique. Les filles de la cabine Chanel, femmes du monde souvent facétieuses et parfois muses d’artistes de la jet-set, les Paule Rizzo, Mimi d’Arcangues, Claude de Leuze, Gisèle Rosenthal, Paule de Mérindol, Odette de Blignières, Odile de Croüy, Marie-Hélène Arnaud, sont alors surnommées « la bande des blousons Chanel ». Et si les clientes des maisons de couture sont éblouies par la beauté de ces femmes très minces et très gracieuses, l’ambition secrète de leur ressembler n’est pas totalement inatteignable ni ridicule..[access capability= »lire_inedits »]

De leur côté, bloc-notes en main, les journalistes rédigent des descriptions détaillées et griffonnent les dessins des silhouettes numérotées qui seront reproduites dans les magazines. Ainsi les lectrices pourront-elles repérer le modèle qu’elles commanderont ou, pour les moins fortunées, passer le dessin à leur couturière de quartier, qui réalisera, pour elles et pour leurs filles, celui de leur choix dans un tissu moins cher. Le réel, alors, est encore bien palpable. Le système tel qu’il a été inventé par Worth1 un siècle plus tôt n’a pas tellement évolué. En moins de trente ans, il connaîtra une révolution qui transportera les mannequins dans une dimension quasi dématérialisée.

À l’origine de cette révolution, il y a Didier Grumbach. En propulsant le prêt-à-porter au détriment de la haute couture, cet homme d’affaires français va bousculer tous les codes. Il fonde en 1971 avec Andrée Putman la société Créateurs & Industriels, une plateforme inédite de rencontres entre les deux univers. Les stylistes, jadis au service des maisons de couture, deviennent « créateurs de mode », artistes dont le nom est une marque. De cette nébuleuse créative émergeront entre autres Emmanuelle Khahn, Jean-Charles de Castelbajac, Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier. Les coupes de leurs vêtements exigent des mannequins plus stylés, plus masculins, ou au moins plus androgynes. On leur apprend à marcher de manière plus agressive, en croisant les jambes avec un déhanchement. Il n’est plus question ni de maintien classique ni de sourire, que les stylistes japonais (Miyake, Yamamoto et Rei Kawakubo) ont déjà banni de leurs défilés.

Petit à petit, la haute couture décline. Plus moderne, plus accessible, le prêt-à-porter permet davantage de combinaisons et d’audaces dans sa garde-robe. Il vise un public large, puis énorme, bientôt l’équivalent pour le styliste des fans d’une rock star. D’une pièce de théâtre jouée devant quelques dizaines d’élus, le défilé se mue en show démultiplié sur petit et grand écran.

L’univers des mannequins n’échappe pas à ce grand chambardement : les mannequins cabine cèdent la place aux tops models, représentés par des agences internationales (Elite, Ford, Metropolitan…). Jusqu’aux années 1980, les stars, telles Mounia, mannequin-vedette d’YSL, ou Jerry Hall, demeuraient l’exception sur les podiums. Seules les mannequins de photos repérées par Vogue et Harper’s Bazaar, qu’elles fussent du genre socialites[2. Mot anglais désignant un membre de la haute société, lié à la mondanité joyeuse et brillante, remarquable par sa richesse, son esprit, son goût pour les arts.], comme Dorian Leigh et Bettina[3. Dorian Leigh (1917-2008), muse de Richard Avedon, amie de Truman Capote ; Bettina Graziani, mannequin et épouse du photographe Benno Graziani, puis du prince Ali Khan.] , ou transfuges de la rue, telles Veruschka ou Twiggy, accédaient au statut d’icônes. À cet égard, Inès de la Fressange, mannequin attitré de Chanel de 1983 à 1989, fut l’une des dernières exceptions.

Les tops models seront cette passerelle commercialisée du monde des photos à celui des podiums. Décrocher une Naomi Campbell ou une Linda Evangelista pour un défilé – leurs cachets faramineux permettant seulement leur apparition en « guest stars » – représente un gain considérable pour une maison. Le défilé devient une superproduction où les mannequins (célèbres ou non) sont bookés par des agences qui prennent en charge leur permis de travail, leurs hôtels, et choisissent la maison la plus généreuse. Il ne s’agit plus de salariées d’une maison, défilant à plusieurs reprises devant deux ou trois rangées d’invités, mais de cinquante « intermittentes », dont deux ou trois stars seront le feu d’artifice d’un spectacle réglé au millimètre. Plus question de musique douce ni d’éclairage en adéquation avec le maquillage ou la coiffure de jour ou du soir. On présente un look, devant un parterre parfois immense, dans une musique tonitruante. Il faut s’arrêter longuement au bout du podium pour les photos. Cette logique spectaculaire a suscité de grands moments de folie : John Galliano chez Dior et Alexander McQueen chez Givenchy ont pu s’y livrer avec une fougue excessive et parfois très talentueuse, le premier inventant le hardcore glamour, qui pouvait aller des tenues SM aux thème « clochardes », le second faisant défiler des mannequins handicapés.

En toute logique, les habitudes de la photo déteignent sur celles des défilés, et leurs exigences très particulières (maigreur, photogénie, éclairage) se banalisent pour devenir celles du réel. Or rien n’est plus impalpable que la photogénie. Et plus prosaïquement, puisqu’une photo de base confère automatiquement 3 à 5 kg de plus à son sujet, il faudra donc avoir dans le réel éliminé les kilos qui n’existaient que sur la pellicule.

L’étape suivante, celle des photos retouchées, d’abord partiellement puis intégralement, n’est que la continuation de cet éloignement progressif du réel. Les mannequins sont sélectionnés en fonction de critères quasi étrangers au monde des hommes et des femmes réels D’où cette impression étrange – non dénuée de beauté, de cette beauté fascinante du bizarre –, pour qui assiste aujourd’hui aux défilés. Peu importe, car l’enjeu s’est déplacé : le défilé ne sert plus à conquérir une poignée de clientes, mais à signaler une tendance au monde entier, tendance reproduite en instantané sur les blogs et les tweets, et susceptible d’être rapidement reproduite à bas coût par les stylistes des chaînes mondiales.

De même que les silhouettes féminines de Paris en 1900 sont plus proches de celles de la Renaissance que des nôtres, les défilés de mode des années 1960 ressemblent plus à un ballet exécuté à la cour de France qu’aux défilés actuels. Mais bon, on ne va tout de même pas regretter les femmes du monde ! Maintenant que nous sommes pour de bon en Démocratie, de quel droit y aurait-il des gens plus élégants que d’autres ?[/access]

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703138_000011.

L’Appel de la Forêt

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henry david thoreau

henry david thoreau

Comment lire, ou relire, Thoreau en 2015 ? L’homme a été tellement dévoyé !  Et son propos si réduit !  Notamment par les écologistes qui voient en lui le précurseur qu’il ne fut pas…

Rappel des faits, pour les réfractaires à la culture américaine. Entre 1845 et 1847, le philosophe américain Henry David Thoreau, vécut seul, sauf pour quelques visiteurs occasionnels, dans une cabane de 13 m², qu’il avait lui-même bâtie, dans les bois du Massachussetts, près d’un étang appelé « Walden Pond». De cette expérience il tira un livre Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, et devenu un classique de la littérature américaine.

Le livre raconte par le menu son mode de vie, ses journées de solitude et les méditations qu’elles lui inspiraient. Le récit minutieux de ses activités, qui détaille ses dépenses, ses bains dans les étangs, ses parties de pêche, ou la culture des haricots, est entrecoupé de rêveries, et de réflexions philosophiques, inspirées aussi bien des deux Testaments, que des philosophes grecs et de la Bhâgavata Gita,.

Un siècle plus tard Walden devint une sorte de bible pour les poètes et les adeptes de la « Beat Generation » – Jack Kerouac se livrant à une expérience similaire sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il relata dans son livre Big Sur – puis pour la génération « hippie » des années soixante en rupture avec la société de consommation. Thoreau a aussi été récupéré par les écologistes qui voient en lui un poète de la nature, vantant « la simplicité et la sobriété de la vie des hommes dans les temps primitifs » parce qu’elle ne « cessait jamais d’être en contact avec la nature ». Mais cette lecture est partiale et trompeuse. 

Chez Thoreau, la nature n’est pas une fin. C’est un moyen visant à recréer l’unicité perdue de l’homme, loin de l’influence corruptrice de la « civilisation».   Et, au contraire des écolos, qui veulent imposer leurs choix aux autres, la démarche de Thoreau est personnelle et  individualiste. Il ne veut « à aucun prix » qu’un autre « adopte son mode de vie » et souhaite au contraire « un monde  de gens nombreux aussi différents que possible ».

Son long séjour dans les bois, se voulait une célébration du retour, non pas tant à la nature, qu’à la vraie vie, à l’essentiel, face à l’aliénation (déjà !) du monde « moderne ».  « Je m’en allai dans les bois parce que je voulais faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu. » Thoreau observe ses contemporains s’engager (déjà !)  dans une course folle, que les sociologues appelleront « rat race », la course du rat, pour l’accumulation de biens inutiles. Pour lui l‘homme a quatre besoins : « nourriture, abri, vêtement et combustible ». Il  dénonce  « l’illusion du progrès », qualifiant les inventions de son époque de « jouets amusants » qui « empêchent notre attention de s’attacher aux choses sérieuses. ».

Walden ou la vie dans les bois  est réédité aujourd’hui avec une préface signée Michel Onfray. C’est un choix surprenant mais stimulant : le prophète de l’hédonisme matérialiste est loin du contemplateur solitaire que fut Thoreau. Mais Onfray fait ici œuvre pédagogique. Son texte replace  Thoreau dans son contexte historique et offre une grille de lecture claire. Thoreau partage ainsi avec l’auteur du Traité d’Athéologie, le rejet du Dieu du Livre: « Nos mœurs se sont corrompues au contact des Saints. Nos recueils d’hymnes résonnent de la mélodieuse malédiction de Dieu, à quoi il faut se soumettre.» Mais Thoreau n’est pas athée. Il croit à une étincelle divine contenue dans chacun de nous. Libre à soi de la faire briller. « C’est seulement le jour où nous nous éveillons qui a la clarté de l’aube.»

 

Walden où la vie dans les bois, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

Vivre comme un Prince, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

*Photo : wikicommons.

Terrorisme: d’un piège à l’autre

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charlie hebdo terrorisme djihad

charlie hebdo terrorisme djihadBeaucoup a déjà été dit et écrit sur les attaques terroristes qui ont frappé la France en ce début d’année. Nos intellectuels ont délivré des analyses finalement assez convergentes (n’est pas évoqué ici le cas des journalistes-militants-rééducateurs). Il semble même que ce drame ait réveillé un peuple jusque là incroyablement amorphe, parfois oublieux voire dénégateur de sa propre réalité, en tout cas bien silencieux. Ainsi ce drame a-t-il permis de répondre, en négatif, à une question maladroitement posée quelques années plus tôt par les pouvoirs publics au sujet de la nature de notre identité nationale. Face à de multiples protestations, plus ou moins inspirées, on se souvient que cette identité avait été ramenée à son plus petit dénominateur commun : la possession de la carte du même nom. On se rappelle surtout de ce pétard mouillé lancé par l’exécutif d’alors : la proposition de déchoir de leur nationalité les binationaux en cas d’homicide contre un représentant de l’autorité publique. Voila où nous en étions de la France…

Depuis ce rouge janvier, nous y voyons plus clair. La France, c’est la liberté de conscience, d’opinion, d’expression. La France, c’est donc la laïcité, garante de celles-ci. La France, ce ne peut être que l’assimilation, corollaire de l’égalité et de la fraternité telles que nous les concevons. La France, ce n’est même pas le droit au blasphème puisqu’il n’y a pas de blasphème pour elle : les Français se sont en quelque sorte hissés, non pas nécessairement au-dessus de la foi, mais au-dessus du blasphème. La France, c’est le goût du débat et de la contestation. La France, c’est cette propension au sursaut, dans les instants critiques (et surtout dans ceux-là). La France, c’est aussi cette liberté de ton et d’esprit teintée d’humour et d’autodérision. Comme souvent, la langue portait en elle sa part de vérité : la Gaule est aussi une affaire de gauloiseries, et le pays des Francs une terre de franchise. Pour toutes ces éminentes raisons, il se trouve qu’effectivement, nous ne sommes ni l’Allemagne, ni l’Algérie, ni l’Angleterre, ni les Etats-Unis, ni l’Espagne, ni même l’Italie. Nous sommes la France. Qui par ailleurs n’est pas l’Europe. Et il semble que le monde nous ait reconnus comme tels.

Bien-sûr, il peut sembler ironique et paradoxal qu’une attaque contre un journal antipatriotique ait réactivé le sentiment national. Mais cette ironie est le propre de toutes les tragédies. Rappelons ici le déroulement de la tragédie (source Wikipédia) : « Des personnages de rang noble (Cabu, Marris, Wolinski… Ndlr) sont impuissants face aux forces supérieures qui les manipulent (le retour de l’Histoire, Ndlr). L’enchaînement des événements et le dénouement nécessairement dramatique relèvent d’une fatalité implacable, qui peut sembler injuste, inique et bien au-delà de l’endurance humaine (…). Cela en fait un genre à portée édifiante. » Et de fait, ces événements nous ont paru injustes et nous ont édifiés.

Une question essentielle semble éludée : celle des conséquences électorales de ces événements

Beaucoup a déjà été dit et écrit. Beaucoup aura encore à l’être, notamment sur l’hypothèse, moralement déplaisante mais intellectuellement tentante, d’un parricide contre Charlie Hebdo (même si l’enfant serait ici très certainement illégitime et non reconnu). Mais nous pressentons déjà, quoi qu’il en soit, que ces agressions feront date, de même que les grandes marches des 10 et 11 janvier. Oui, beaucoup a déjà été dit et écrit, mais curieusement une question essentielle semble éludée, peut-être par pudeur ou par peur : celle des conséquences électorales de ces événements, c’est-à-dire de leur traduction politique. Car il est hautement vraisemblable que le Front national sorte plus puissant encore qu’il ne l’était hier de ce rouge janvier.

On objecte que dans ce moment d’unité nationale, le FN a donné le sentiment de tergiverser. C’est exact. Mais les immenses marches des 10 et 11 janvier ont aussi révélé, par leur amplitude et leur composition, les limites mêmes de cette cohésion nationale. En ne mobilisant pas « les quartiers », elles ont ouvert les yeux de leurs propres participants (et même des médias !) sur une fracture non pas sociale mais culturelle, pour ne pas dire identitaire, à laquelle beaucoup refusaient de croire. Une fracture désormais ouverte entre des Français également meurtris ou touchés, par delà leur grande diversité d’âge, de conditions et d’opinions, par les tueries de janvier, et d’autres Français ne se sentant pas plus concernés que cela par ces funestes attaques, furent-elles commises au nom de leur religion.

Les réactions hostiles observées dans des dizaines d’établissements scolaires lors de la minute de silence du 8 janvier midi (ainsi que sur les réseaux sociaux) avaient déjà dessillé bien des yeux. Celles consécutives, toujours en France, au dévoilement de la une du Charlie Hebdo des survivants devaient agir comme une piqûre de rappel : celle d’une vaccination, très chère payée, contre l’angélisme. Ainsi, quelques jours après les massacres, des Français pouvaient-ils être authentiquement choqués, cette fois-ci, par un dessin humoristique pourtant de nature pacifique (« tout est pardonné »). Un dessin par ailleurs très christique, ce qui illustre au passage la prégnance du catholicisme dans notre France sécularisée, allant jusqu’à atteindre ses détracteurs les plus vindicatifs…

Politiquement, ce rouge janvier est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter

Passé la stupeur, il est vraisemblable que le Front national, qui truste de longue date des positions assez carrées et très lisibles sur, ou plutôt contre l’immigration, l’islamisation, l’ouverture des frontières, les interventions militaires droits-de-l’hommistes, la défection des élites, la repentance nationale, le laxisme judiciaire, le multiculturalisme, etc., récolte les fruits d’une si longue et si patiente moisson. Il en ira ainsi d’autant plus facilement que la violence des faits que nous venons de subir, parce qu’ils ont touché des personnalités publiques donc familières, a frappé les esprits plus violemment encore que d’autres crimes tout aussi abjects déjà commis, sur notre sol, au nom du même obscurantisme. Politiquement, ce rouge janvier achève de détruire les réflexes discursifs des partis dits de gouvernement. Il invalide tout ou partie de leurs actions et décisions passées. Il est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter.

Parce qu’il a aussi trusté l’idée patriotique elle-même, notion qui semble profondément étrangère voire suspecte au personnel politique en place, le Front national captera mécaniquement les effets électoraux de ce sursaut défensif (car nous sommes attaqués), vital (car nous sommes menacés) et identitaire (car nous sommes menacés pour ce que nous sommes) qu’une majorité de Français appellera instinctivement de ses vœux. Et comme si l’enjeu identitaire ne suffisait pas, le Front national agira comme la voiture-balai de tous les perdants, de plus en plus nombreux, d’une mondialisation économique et d’une déréglementation libérale à propos desquelles ses dirigeants auront beau jeu de dire qu’ils sont les seuls à n’y avoir pris aucune part.

Le FN va continuer de progresser et on continuera de crier au fascisme qui monte. Mais comment convaincre que ce mouvement politique serait antidémocratique quand il est depuis quarante ans de toutes les élections et qu’il est de surcroît le parti le plus « populaire » (au sens social du terme) de l’échiquier politique ? Ou qu’il serait antirépublicain, quand celui-ci ancre ses discours sur les champs fertiles de la République originelle (l’assimilation, la laïcité, la souveraineté) que lui ont si facilement abandonnés lesdits partis républicains ? La question est posée ici sincèrement et gravement. Si quelqu’un a la réponse, qu’il la livre !

Subsidiairement, que pèseront les provocations d’inspiration antisémite de son fondateur face au nouvel antisémitisme qui tue ici et maintenant ? Qu’importera l’« ADN » supposé du Front national face au développement des menaces, dangers et méfaits de l’internationale djihadiste, ce nouveau totalitarisme ? Car il faut bien comprendre que non seulement le fondamentalisme islamiste vient de ravir au FN sa qualité d’ennemi public numéro un, mais qu’en plus, celui-là apparaît précisément comme l’adversaire le plus résolu de celui-ci. Avec l’aide des abstentionnistes, sociologiquement très proches de l’électorat frontiste, le FN est bel et bien en capacité d’accéder au pouvoir par les urnes, face à l’un ou l’autre des tenants du désastre. La voila, la réponse dérangeante à cette question des conséquences que nul n’ose se poser, et pour cause.

La France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires

Bien entendu, on peut espérer que la donne politique laisse apparaître de nouvelles lignes, de nouveaux hommes, de nouveaux clivages. Un Dupont-Aignan à 50 %, on voudrait bien y croire. Mais l’hypothèse d’un FN accédant par les urnes au pouvoir, parce qu’elle est crédible, et en ce qu’elle pourrait induire, doit être dès maintenant considérée. Car qu’adviendrait-il alors ? Que telle ou telle sous-pipole, en mal de notoriété ou au faîte de sa gloire, quitte le territoire national est une chose. Mais que, tandis qu’une guerre « civilisationnelle » globale la menace, de l’extérieur et de l’intérieur, la France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires, voila le risque qui se profilerait. Voila l’authentique piège dont personne ne nous parle.

Ce piège n’est donc pas celui de l’amalgame. D’abord, l’amalgame, c’est un peu celui qui le suspecte qui l’établit, et de fait, personne n’a songé à réclamer l’interdiction d’être musulman en France. Ce piège qui nous guette, chacun peut l’observer, chacun peut le ressentir dans son être, c’est celui de la confusion. Car tout se passe en effet comme si la défense de notre identité nationale devait irrémédiablement conduire au nazisme, ce qui, dans le cas français, est un contresens historique, politique et philosophique. Tout se passe comme si la France était condamnée à ne plus être elle-même, c’est-à-dire telle que nous la définissions plus haut – libre, indépendante, frondeuse, séductrice, exigeante, généreuse – sous peine de fascisme.

Pour expliquer la prééminence de ce piège de la confusion, peut-être est-il utile de rappeler que depuis trente ans, celui-ci est surtout le fruit d’un confusionnisme actif. Qu’il est une conséquence voulue et escomptée de la stratégie de la diabolisation du Front national et du cordon sanitaire. Une stratégie électoralement fructueuse, et extrêmement cynique venant d’un ancien de Vichy : François Mitterrand. Une manœuvre à laquelle Jean-Marie Le Pen apportât, il est vrai, tout son concours, peu soucieux en cela de sa responsabilité devant la France. Ainsi, ce cordon sanitaire ne fût-il jamais que la laisse par laquelle le maître tenait bien en main sa créature à lui, notre bête immonde à nous.

Surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté

Bref, une seule question devrait nous hanter : comment faire pour que ce piège confusionniste ne se retourne pas le cas échant, non plus contre le parti socialiste comme il le fit le 21 avril 2002 (scénario toujours riant de l’arroseur arrosé), mais contre la paix civile toute entière (scénario catastrophe du contre-feu qui embrase tout) ? Comment éviter que par un mimétisme abusif et ravageur, une victoire régulière du parti frontiste aux élections nationales n’incite un certain nombre de Français, de souche ou d’ailleurs, à « entrer en résistance » ? Peut-être, précisément, en commençant par sortir des visions fantasmatiques et en évoquant la Résistance dans sa réalité.

Car en juin 1940, les premiers résistants formaient en vérité un rassemblement très disparate. C’est la fameuse phrase du Général de Gaulle : « A Londres, je n’ai trouvé que la cagoule et la synagogue », comprendre des nationalistes et des Juifs. Pendant ce temps, l’assemblée du Front Populaire (les « progressistes » d’alors) votait à Paris les pleins pouvoirs à Pétain. Parmi les résistants de l’intérieur, communistes et royalistes menaient la même guerre, même s’ils faisaient parfois maquis à part. Pour le dire en une phrase, des opposants politiques et des adversaires présumés surent surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté, de leurs valeurs, de leur identité communes.

Le cas échéant, saurons-nous aussi faire le choix du rassemblement et de la clairvoyance ? Saurons-nous dire qui, d’un parti élu affirmant vouloir sauver la France, n’eut-il pas notre confiance, ou d’un mouvement terroriste, obscurantiste ayant juré sa perte, est l’ennemi vrai ? Ou bien suivrons-nous le chemin hasardeux et sanglant de l’Espagne des années 30, qui vit les luttes fratricides entre anarchistes, communistes et républicains favoriser grandement l’avènement de leur ennemi vrai ? Espagne qui paya en outre cette division du prix exorbitant de la guerre civile. Poser la question ainsi, c’est sans doute y répondre. C’est aussi concevoir, à regret sans doute, que la Résistance de demain sera, dans cette configuration, sans doute moins héroïque et romantique que celle des années 40. Mais l’histoire ne repasse pas les plats. A l’avenir, le maquis sera peut-être au djihad.

*Photo :  LIONEL URMAN/SIPA. 00701221_000002. 

Charlie partout, justice nulle part?

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février 1848 Charlie Hebdo

février 1848 Charlie HebdoMichel Clouscard avait usé d’une savoureuse formule  pour qualifier Mai 68 : « le 14 juillet des couches moyennes ». Cela concordait complètement avec mon propre vécu. Car il y eut deux Mai 68. D’abord celui des petits bourgeois qui mirent en mouvement leur jeunesse derrière quelques gauchistes de salon, tout ce petit monde bénéficiant initialement d’une grande mansuétude. Puis celui des ouvriers, auxquels ils avaient donné quelques idées et qui, profitant de l’aubaine et à l’aide d’une grève générale géante, obtinrent une partie de ce que leur devait des « Trente Glorieuses ».

Une des conséquences de ce petit tremblement d’Histoire fut l’émergence des prétentions culturelles hégémoniques des couches moyennes – dont « l’esprit 68 » fut l’une des expressions. Les débats qui font rage aujourd’hui sont le reflet de la crise du dispositif idéologique construit après Mai 68, contesté souvent de façon massive comme le démontre le succès éditorial d’Éric Zemmour ou celui des manifestations contre le mariage homosexuel.

Après la semaine tragique de ce début janvier, la manifestation qui s’est ensuivie et la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, nous assistons à une étonnante résurgence. Tout à son ivresse, la petite bourgeoisie, avec une suffisance parfois risible, se persuade du retour des beaux jours. « Les journées de février 1848 des couches moyennes », aurait peut-être ironisé Michel Clouscard.

Je vais au préalable recommencer l’exercice désormais indispensable des précautions d’usage, pour tenter d’éviter l’accusation de « collabo», réponse instantanée à l’expression de réserves ou d’interrogations. L’attaque dont mon pays a été la victime m’a profondément choqué. Et je me suis senti impliqué dans l’élan national. Enfin j’ai toute la compassion du monde pour toutes les victimes, journalistes parce que journalistes, policiers parce que policiers, juifs parce que juifs.

Cependant, rapidement mal à l’aise dans mon « être Charlie », j’ai constaté avec la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, et le bombardement qui l’a accompagnée, qu’il n’y avait qu’une façon d’être Charlie. S’arrêter à la seule agression contre la liberté d’expression, et donner des leçons à la terre entière. Si dans un premier temps, les victimes – juifs parce que juifs, policiers parce que policiers – ont été honorées, j’ai le sentiment qu’après la publication, elles sont nettement passées au second plan. Pour nos maîtres à penser requinqués, les martyrs, c’était les journalistes et dessinateurs assassinés et eux seuls. Les nouveaux héros, ceux qui avaient confectionné le numéro historique. La nouvelle liberté d’expression est apparue rapidement dans ses étroites limites : soutenir la ligne éditoriale de ce nouveau Charlie (caca-prout-bites toujours, partout, tout le temps). En dehors de ça : insultes, mises en cause, éventuellement poursuites judiciaires pour les déviationnistes. L’extrême-gauche adversaire de ce qu’elle appelle l’islamophobie en a pris pour son grade. De l’autre côté, ceux qui ont dit « les musulmans nous emmerdent » ont eu droit au même genre de traitement. Le nouveau camp du Bien n’a pas peur des contradictions. Tout à son ivresse, sa propre contemplation, et l’expression de sa suffisance.

Histoire d’illustrer, regardons de quelle façon les États-Unis ont curieusement été  la première cible. Tout d’abord, comment Barak Obama avait-il osé ne pas venir défiler dans les rues de Paris aux côtés d’Orban, Poroshenko et autres ? Craignait-il de subir les coups de coude de Nicolas Sarkozy dans sa remontée de cortège ? Non, non, comme me l’ont dit des amis américains : « Le Président des États-Unis n’organise pas de manifestations, ne défile pas dans les manifestations. Il participe aux cérémonies. » Mes interlocuteurs ont ajouté qu’ils étaient un peu surpris du comportement de François Hollande à cette occasion, la récupération leur apparaissant assez évidente. Pour ma part, elle ne m’avait pas choqué, mais je comprends qu’aux États-Unis on puisse avoir d’autres mœurs politiques. Pas nos journalistes télévisuels, qui ont ouvert leur journaux lors de l’arrivée de John Kerry quelques jours plus tard d’un sonore : « Ah, les Américains viennent s’excuser, quand même ! » Bien sûr, la France c’est le phare des nations, et tout le monde doit s’aligner, n’est-ce pas ?

Autre mise en cause des Yankees, le refus par le New York Times de publier les caricatures de Mahomet. Hou, les dégonflés ! Effectivement, pour ne pas offenser, le premier quotidien américain a pris ses responsabilités. Cela a fait débat. La médiatrice du journal, qui fait vraiment son travail, est intervenue en indiquant que deux impératifs contradictoires s’étaient affrontés : celui de ne pas offenser, et le devoir d’informer. Et de conclure qu’en cette occasion, c’est ce dernier qui aurait dû l’emporter. « Mais qu’est-ce que c’est que ce débat, nous en France, on sait ».

Oui, la liberté d’expression chez nous est sacrée. À tel point que nous sommes un des seuls pays européens à posséder un arsenal répressif pénal en la matière… Certes nous avons le droit de penser et de dire ce que nous voulons mais pas moins de 400 textes enserrent, limitent, interdisent, répriment cette liberté. Dont nos chères lois mémorielles, monstruosités juridiques qui figent définitivement la vérité historique. Nous violons tous les jours le secret de l’instruction, pourtant destiné à protéger une liberté fondamentale, mais nous devons sous peine de sanctions utiliser en permanence l’adjectif « présumé », et gare si on oublie. Pas le droit dans un dîner privé de traiter notre belle-mère d’emmerdeuse, c’est une « injure privée » punie par la loi. Des chambres correctionnelles spécialisées (originalité française) jugent les délits d’opinion toute la sainte journée. Et évidemment la pratique du « fait divers – une loi » fait qu’on nous annonce une nouvelle loi sur l’apologie du terrorisme, la précédente datant du mois de novembre dernier ! On a vu, avec l’incroyable affaire de Cayenne et les récentes décisions rendues par une justice fébrile à l’encontre des twittos imbéciles, que la prison ferme dégringolait plus facilement que pour un cambrioleur récidiviste ou un arracheur de sacs de vieille dame. Et on va continuer, pourtant, à brocarder ces lourdauds d’Américains chez qui, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression est absolue. Ils s’en remettent au débat, chez nous c’est aux flics et aux juges. Alors bien sûr la France n’est pas une dictature, mais il est des circonstances où un peu de modestie ne ferait pas de mal. Et aussi un peu moins d’ignorance. Ceux à qui la tragédie de janvier est montée à la tête feraient peut-être bien de se calmer un peu, car le réel est toujours là. Et l’émergence de cette nouvelle prétention hégémonique des couches moyennes risque rapidement de s’y cogner. Gare à la gueule de bois. N’oublions pas qu’après février 1848, il y eut juin…

Tiens par exemple, l’IFOP a réalisé une étude sur les différences de mobilisations autour du 11 janvier sur le territoire français. La carte des moindres, des faibles voire des très faibles, recouvre exactement celle du vote Front National, du non au référendum de 2005, et du chômage. Intéressant, non ?

Et puis on apprend que les sociétés du CAC 40 ont été « invitées » à acheter massivement le numéro historique de Charlie hebdo. Pour le distribuer gratuitement aux cadres et aux agents de maîtrise, pas à la piétaille bien sûr. Trente mille pour la BNP, vingt mille pour Orange, etc. Les rebelles du « caca-prout-bites » ne gênent  pas le grand capital.

Photo : Wikimedia Commons

Allo papa catho Charlie

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Charlie Hebdo catholiques

Charlie Hebdo catholiquesLe « droit au blasphème », en tant que tel, n’existe pas plus que le « délit de blasphème » dans la loi française, mais chacun sait que tout ce qui n’est pas interdit est désormais facilement convertible en un « droit fondamental » inaliénable, voire sacré… Pour les catholiques, du moins ceux qui ont bien lu l’Evangile et rendent à César ce qui est à César, une caricature même blasphématoire n’est donc pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque fatwa. Au contraire, les Béatitudes (Mathieu 5, 3-12) affirment : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. »

Illustration : Arrêts sur Images rapportait le 11 janvier que la vénérable revue Etudes, éditée par l’ordre des Jésuites (auquel appartient le pape François himself), avait publié sur son site Internet un article intitulé « Nous sommes Charlie », agrémenté de plusieurs couvertures du journal présentant Jésus ou des hommes d’Eglise dans des postures peu flatteuses. Le texte exprimait l’émotion de la rédaction et sa solidarité avec ses « confrères assassinés » : « A travers un journal et ses options, c’est la liberté d’expression qui est visée par le terrorisme. Les réactions unanimes qui se sont manifestées, à droite comme à gauche, parmi les croyants comme parmi les incroyants, invitent à ne pas céder à la peur et à défendre une société plurielle. Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. (…) L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Mais après quelques jours, l’article avait été reformulé et les illustrations retirées, avec cette explication concernant le choix initial de publier ces dessins, qui n’avaient pas manqué de faire régir certains cathos plus chatouilleux que d’autres : « C’était un moyen d’affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés. Sans doute, cela aurait nécessité de plus amples explications. Dire que nous sommes « Charlie », dont pas plus qu’hier nous ne partageons la ligne éditoriale ni forcément l’humour, c’est dire que la liberté d’expression est « un élément fondamental de notre société » (Déclaration de la Conférence des évêques de France du 7 janvier). Le retentissement de ces événements a jeté le trouble sur ce qui nous semblait aller de soi. Et cela nous attriste. Voulant mettre fin aux polémiques, nous avons décidé de retirer l’accès à la page qui les a fait naître. » Oui, parce que même entre chrétiens on peut rire de tout mais pas avec tout le monde. Certains se satisfont moins volontiers que d’autres de savoir que, si l’on moque leur religion, leur « récompense sera grande dans les cieux ».

Un autre exemple mérite pourtant d’être signalé, tant il est hautement symbolique : celui donné par la figure catholique sur laquelle on a sans doute le plus craché, en France, ces dernières années. Le 11 janvier, perdue au milieu d’une foule équivalant assez précisément à celle qu’elle avait réunie le 24 mars 2013 avenue de la Grande Armée – bien que les technologies de l’époque n’aient pas permis d’en voir d’aussi belles images – Frigide Barjot brandissait Charlie Hebdo. Et pas n’importe quel numéro, puisque l’hebdomadaire anarcho-gauchiste lui avait bien entendu réservé une couverture bien gratinée à l’époque. Contrairement à certains pisse-froid de ses coreligionnaires, celle qu’on appelle désormais Virginie Tellenne aura ainsi prouvé que la rancune n’est pas plus catholique que la « vengeance » d’un quelconque prophète.

Frigide Barjot catholiques Charlie Hebdo

Photo : Pierre Calvièra

Qui suis-je pour juger

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François Hollande, philosémite ambigu

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Hollande Auschwitz antisémitisme

Hollande Auschwitz antisémitisme

Le discours de François Hollande le 27 janvier au Mémorial de la Shoah, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, était destiné à faire date : l’actualité brûlante étant entrée en collision avec le calendrier mémoriel, la parole de l’Etat, de la République, était nécessaire et attendue. Elle l’était particulièrement par les juifs de France, qui venaient de vivre une séquence doublement dramatique : le 7 janvier, l’assassinat de quatre hommes juifs sans autre motif que celui de leur appartenance au judaïsme, suivi de la prise de conscience que ces victimes, à elles seules, n’auraient pas suscité la levée en masse du peuple de France qui s’est produite le 11 janvier. L’immense majorité des marcheurs de la République n’était « que » Charlie, le « nom juif » (au sens que lui donne Jean-Claude Milner) s’étant révélé incapable de produire de l’unité, comme cela était déjà apparu au moment de l’affaire Merah. Le spectre de Raymond Barre triant les victimes de l’attentat de la rue Copernic, distinguant les « Français innocents » des Juifs pas si innocents que cela revient hanter les mémoires… La classe politique, les médias dominants, prennent alors conscience d’un phénomène longtemps négligé par les gouvernants et les faiseurs d’opinion : la perte de confiance de nombreux juifs dans les institutions de la République. La manifestation la plus spectaculaire de ce sentiment est, bien sûr, l’augmentation très importante de l’alya, l’émigration vers Israël, mais c’est loin d’être la seule. Qui s’est soucié, au cours des dernières décennies, de la désertion des Français juifs de l’école publique, qui fait qu’aujourd’hui les deux tiers de cette population confient leurs enfants aux établissements d’enseignements privés, juifs et  mêmes chrétiens, et que l’on ne trouve plus un seul juif dans les écoles des zones dites sensibles ? Aujourd’hui encore, ceux qui avaient été les lanceurs d’alerte de ce phénomène, et qui en avaient analysé les causes, les auteurs du livre Les Territoires perdus de la République[1. Les territoires perdus de la République sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan) éditions Mille et une nuits.] sont tenus à l’écart de la task force intellectuelle mobilisée à la hâte au ministère de l’Education par Najat Vallaud-Belkacem, au profit des sociologues de l’aveuglement officiant à l’EHESS, et autres hauts lieux de la pensée excusiste. Dans ce contexte marqué par le désarroi des principaux intéressés, la parole présidentielle prenait un poids singulier, même si son contenu avait déjà été dévoilé, en partie, lors du discours de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale. Il convient donc de citer in extenso le passage essentiel de ce discours, celui qui redéfinit, à la lumière des événements récents, le rapport entre les juifs et la République :

« La montée des actes antisémites est depuis plusieurs années une réalité insupportable. Leur nombre aurait doublé l’année dernière : agressions, incivilités, vandalisme. Ce fléau conduit, je le sais, certains juifs à s’interroger sur leur présence en France. La France à laquelle ils ont donné tout leur cœur, et dont ils ont ressenti profondément au cours de leur vie les joies et les tristesses. Cette France qui les aime, comme elle aime tous les enfants de la République, mais cette France où parfois, ils ne se sentent plus en sécurité. Et ce doute, cette interrogation est une blessure, une blessure terrible pour la République, qu’elle doit soigner, qu’elle doit traiter.

Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. Vous lui avez donné votre talent, votre travail, votre courage et parfois votre sang. Notre pays ne serait plus la France s’il devait vivre sans vous, et si le terrorisme vous conduisait à vous éloigner de la terre de France, de la langue française, de la culture française, de la République française qui a émancipé les juifs, alors le terrorisme aurait atteint son but ! »

On peut, certes, lire ces lignes comme une déclaration d’amour d’un président de la République à ses concitoyens juifs, encore que la métaphore maternelle (« la France aime ses enfants ») puisse laisser perplexe : prêter des sentiments à une nation est à peu près aussi pertinent que de penser, contre Spinoza, que le concept de chien mord…

On nous permettra, cependant, de proposer une autre lecture plus critique des propos présidentiels, dont le sens profond a largement échappé à ceux qu’ils ne concernaient pas directement, en l’occurrence 99 % des Français. L’apostrophe, d’abord : « Vous Français de confession juive… » Clermont-Tonnerre sors de ce corps ! Ce rappel implicite du caractère individuel de l’émancipation de septembre 1791 (la République n’était pas encore née !) est-il bienvenu deux siècles plus tard, alors que les Juifs de France ont administré la preuve qu’ils adhéraient individuellement et collectivement aux principes fondamentaux de la Nation et de la République, peut-être plus que d’autres groupes constituant la collectivité nationale ? En serait-on revenu, en 2015, à l’évitement du nom juif et à sa substitution par des euphémismes comme Français de confession mosaïque (Napoléon Ier) ou israélites (IIIè République) ? Cette réduction de l’être juif à sa dimension paroissiale, cette assignation à résidence synagogale couvre le déni d’un droit des juifs de France, patriotes exemplaires, de se considérer comme partie prenante d’un destin collectif englobant les juifs, religieux ou mécréants, Français ou Patagons, ou même Israéliens, tous membres de cette religion-peuple. Nulle nation démocratique où vivent des juifs ne se prend, comme la France, à tel point les pieds dans le tapis sémantique : jews, juden, judios, ebrei, jooden portent leur nom sans périphrase ni contorsions de vocabulaire dans les pays concernés. Cette conception tristement binaire de l’appartenance (ou bien, ou bien) induit une suite terrible quand on la lit bien : « Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. » C’est tout autre chose que de dire « Juifs de France, vous êtes ici chez vous, dans votre patrie ». Beaucoup l’entendront, et il n’auront pas tort, comme une injonction et un avertissement : votre place est ici, et pas ailleurs, sauf à vous retrancher de la communauté nationale, ce qui d’ailleurs, ajoute-t-il en substance, nous causerait d’intolérables souffrances. Bref, si vous songiez à partir, et surtout vers un endroit que je ne nommerai pas (mais on se comprend),  vous seriez responsables des blessures infligées à Marianne !

Enfin, proclamer que sans les juifs la France ne serait plus la France peut sembler flatteur, mais revient à les accuser de la détruire s’ils s’avisaient de la quitter. A qui d’autre a-t-on dit cela ? Même pas aux Corses ou aux Basques qui sont tentés de faire sécession ! Ce n’est pas une déclaration d’amour, mais une assignation à résidence.

Photo : Erez Lichtfled/SIPA/1501271357

Les territoires perdus de la République : Milieu scolaire, antisémitisme, sexisme

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