Il y a trois semaines, l’islam politique a pris en otage la cinquième puissance du monde pendant 72 heures. On peut rivaliser de finesse jésuitique pour diluer l’implication du religieux en général et de l’islam en particulier dans cette sale affaire, mais nous sommes face à un problème politique : l’offensive idéologique du cléricalisme musulman, dont l’expression la plus extrême se nomme le terrorisme. En réaction à cette offensive, l’ADN national, né avec les sans-culottes dans les rues de Paris, né à Valmy, né avec Rabelais et Voltaire, et qui s’est transmis depuis lors, a ressurgi, intact. Olé ! L’unanimisme républicain, mâtiné d’une superbe solidarité internationale, nous a bien réchauffés. J’ai été troublé par le premier réflexe de mes amis de gauche dont beaucoup semblent résolus depuis le 12 janvier à démontrer que le terrorisme islamiste trouve son inspiration idéologique dans le chant des licornes, à moins que ce ne soit la Fée clochette qui soit responsable ? L’obscurantisme n’est pas le produit de la religion, ni l’islamisme de l’islam, et encore moins de pudding des Britanniques, non mais

Il y aura un avant et un après. Ou pas. J’étais trop jeune après la profanation du cimetière de Carpentras, il paraît aussi qu’à l’époque il devait y avoir un avant et un après. Nous ne pouvons qu’espérer ne pas avoir à nous résoudre à devoir faire une fois de plus le deuil de nos sursauts de conscience collective comme nous faisons le deuil de nos amours. Sur le moment c’est invivable, et au bout d’un certain temps ce n’est même plus un souvenir.

Et avant que ça ne devienne un souvenir, il faut se rappeler que ces trois soldats de dieu n’étaient autre que des petits français, ensauvagés à l’extrême et n’ayant plus aucune considération pour le genre humain. Ce que la France a vécu n’est ni un cauchemar, ni l’apparition du mal, c’est un retour de réel d’une violence hallucinante. Un réel qu’il faut bien nommer. C’est la montée de l’islamisme radical, avatar grotesque du fatal pourrissement de la société libérale et inégalitaire incarné aujourd’hui par trois débiles qui ont trouvé dans l’obscurantisme héroïque un sens à une existence qui n’en n’avait pas. La déréliction est telle que malheureusement notre société produit ce genre de cons. « Le terrorisme, c’est la victoire absolue de la connerie », écrivait, de mémoire, le juge antiterroriste Marc Trévidic il y a quelques années dans son livre Au cœur de l’anti terrorisme. L’islamisme ne naît pas de la misère, sociale ou intellectuelle, qui ne se recoupent pas forcément, par contre il l’instrumentalise. Le phénomène n’a rien de neuf.

Nous savions qu’ils étaient là. Mohamed Merah, Youssouf Fofana, ces centaines de jeunes partis se réjouir du grand bain sang syrien et irakien. Ils ne viennent pas de nulle part. Ils ne sont pas le mal, ni quoi que ce soit d’autre dans l’ordre de la morale. Ils sont là, abrutis sublimes, dérisoires et stupéfiants. Ils sont là, avec leur mépris absolu de l’essentiel : la vie et la liberté qui doit en découler, que des siècles de combat ont permis, et dont nous sommes les dépositaires. Ils combattent au nom d’un absolu, d’une vérité révélée, profondément mortifère. Cet absolu nie tout ce que nous sommes. Il nie le progrès humain, la condition humaine, la dignité humaine, tels qu’ils nous ont été légués par l’Histoire. Il faut le dire, il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’ennemi dans cette affaire, ce n’est pas toute la société, dût-elle produire des inégalités féroces et des frustrations insoutenables. C’est ce qui en elle est aujourd’hui de plus cinglé, et permet cette « victoire absolue de la connerie » qu’on ne vaincra pas en minaudant des « pas d’amalgame ».

Mais alors, comment enrayer la machine à produire des cons pareils ? Déjà en en définissant les causes, que nous avait suggérées Jean-Paul Lilienfeld dans son téléfilm La Journée de la jupe en 2009. Revoyez-le, et appréciez l’aveuglement de l’administration scolaire face à la montée de l’obscurantisme dans les salles de classe, dès le plus jeune âge, que les incidents lors des minutes de silence ont révélé comme phénomène ancré.  Il s’agissait là d’une fiction, on évitera de rappeler que pour répondre aux provocations des prières de rue, gauche et droite ont entaillé au sabre et au goupillon la loi de 1905 en finançant sur fonds publics de manière déguisée la construction de mosquées. Doit-on ressortir l’interminable feuilleton de la crèche Baby Loup, la tolérance de plus en plus affirmée du voile (intégral ou pas, ça reste un symbole de violence, de domination, de négation de la liberté donc de la condition humaine), bref, tous ces petits arrangements avec les principes qui sont censés faire la République, et qui, mis bout à bout, forgent une capitulation totale ? Ce renoncement largement partagé depuis des décennies s’est noué dans l’incapacité des forces politiques de ce pays à incarner les aspirations véritables des français. François Hollande ni aucun autre n’est personnellement responsable, il a même été largement à la hauteur dans cette crise. D’ailleurs, bonne mère, la France est venue au secours de sa classe politique, créant de fait une union spontanée derrière elle. On verra s’ils arrivent à se hisser à la hauteur de leur pays, où « le collectif a ressurgi dans l’individuel », du moins peut-on leur suggérer de ne pas mégoter sur l’essentiel : la laïcité.

Ce que nous savons en effet de cette histoire, en dernière analyse, c’est que c’est Charlie Hebdo qui a été visé, ses dessinateurs, son esprit, ce que ce journal incarnait dans la société française. Et nous ne devons jamais oublier qu’ils ont été abattus pour des raisons politiques. C’est parce qu’ils étaient anticléricaux. L’anticléricalisme, c’est le cœur de la laïcité, l’expression la plus aboutie de la liberté absolue de conscience, sans laquelle aucune liberté n’est possible. Il faudra s’en souvenir demain, car trop dans ce pays l’avaient oublié jusqu’au 7 janvier.

Cela n’a pas manqué. La chorale des anges chantant que ce que nous venons de vivre n’était pas le produit de la religion, ce fameux temple de l’amour, est de sortie. Il y aura toujours des idiots pour professer doctement que l’islam dans sa version radicale n’est qu’un symptôme d’une société malade. Il l’est, mais en partie seulement. Malade fût-elle, la société ne peut tolérer de vivre sous joug des malades. Il y a des juifs radicaux, des catholiques radicaux, mais en connaissez vous, en France, qui assassinent des enfants de trois ans dans des écoles ? Nous payons trente ans de confusion mentale, de différentialisme, de communautarisme. Et dans ce glougiboulga mental, blasphème et racisme sont allègrement confondus, et le graal des béni-oui-oui nous est offert en épouvantail : c’est l’islamophobie qui serait la cause de tous ces malheurs… Bien sûr… L’islamophobie, cette mystification idéologique aussi vicieuse que l’est n’importe quel charlatanisme, ne vise qu’une chose : exclure du débat démocratique, de la libre dispute civilisée toute discussion raisonnable sur l’islam, et au delà sur la religion. Jeannette Bougrab, qui venait de perdre la personne avec qui elle avait fait le choix de vivre sa vie, a eu raison de rappeler que ceux qui les avaient traités d’islamophobes étaient coupables. Ils le sont car en jetant cet anathème sur Charlie Hebdo, ils désignaient une cible. Mais ce néologisme est plus grave encore, car il suppose que la critique de l’islam est un racisme, et par là il essentialise tous les musulmans en les enfermant dans leur qualité de croyant, leur déniant le droit d’être autre chose que des croyants, à savoir des citoyens normaux, doués de libre-arbitre, de sens critique, d’une conscience autonome par rapport à leur religion, bref, des homme libres. Mais non, en France, un citoyen d’origine arabe est forcément un « musulman modéré », sorte de bon nègre des temps modernes. Ils sont ravis, vraiment, d’être traités en adultes et représentés sur les plateaux télés par des imams… Pour donner le change, je vais me faire représenter par un curé, ça apaisera les mœurs. On va laisser les religieux débattre de nos soucis, c’est tellement plus apaisé une société dominée par la religion, comment n’y avions-nous pas pensé ?

Et pourtant. Nous savons les efforts prodigieux de l’esprit que nos pères ont déployés depuis tant de siècles pour nous soyons une des premières générations humaines, dans ce coin de la terre, à pouvoir disposer en tant qu’hommes de ce don de l’histoire,  le droit à la liberté de conscience. Il aura fallu que les guerres de religions dévastent l’Europe, il aura fallu des Galilée, des Giordano Bruno et des milliers de victimes de l’inquisition. Il aura fallu des Chevalier de la Barre et des Voltaire pour prendre leur défense. Il aura fallu se souvenir de la sagesse du monde grec et romain pour que surgissent les Lumières, pour sortir de l’obscurantisme. La République n’est pas un régime neutre, ne le sera jamais. Elle s’est construite contre la prééminence de l’Eglise catholique et ne peut perdurer avec quelque religion que ce soit en tuteur de l’espace public. La République n’est rien d’autre que le pacte qui nous lie aux générations futures, ce pacte qui nous engage à leur transmettre et à améliorer la liberté qui nous a été léguée. Et la condition de cette liberté, en France, c’est la laïcité, sans épithète ni compromis. Que ça plaise ou non aux musulmans, qu’ils soient choqués ou non par des dessins. En France, dans ce vieux pays, la laïcité est le produit d’une histoire singulière, particulière. C’est le cœur de notre démocratie. Alors à tous les enfants de la France, et à leurs professeurs qui vont devoir réviser leurs gammes, il est temps de raconter à nouveau cette histoire, dans toute sa plénitude. Ce « retour de l’histoire » que nous vivons met en lumière à quel point l’enseignement de l’histoire a été laissé en friche. La République est un combat, ce combat se confond avec celui de la laïcité et l’éducation laïque, qui paradoxalement permet à tous les cul-bénis de quelque obédience qu’ils soient de vivre librement leur religion, et aux autres de ne pas être emmerdés avec leurs salades.

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40349282_000007.

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Renaud Chenu
est conseiller culturel.
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