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ADN : Bienvenue à Gattaca!

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L’actualité vient de nous donner une nouvelle illustration du rôle quasi-magique que joue désormais la recherche de l’ADN dans le processus judiciaire. 527 personnes, en grande majorité les élèves mineurs d’un lycée de Charente-Maritime, ont été invitées à accepter un prélèvement de salive permettant de dresser leur profil génétique. Un viol a été commis au mois de septembre dans ce collège et, jusqu’à présent, les investigations n’ont pas permis d’en identifier l’auteur. D’où cette opération massive qui est à notre connaissance la deuxième du genre après celle décidée par Renaud Van Ruymbeke dans l’affaire Dickinson. Une jeune britannique avait été violée et assassinée dans une auberge de jeunesse située sur le territoire de la commune de Pleine Fougères. Quelques jours plus tard, un SDF était arrêté. Mis en condition à l’ancienne par les enquêteurs, pendant les 45 heures de sa garde à vue, il finit par avouer. Les gendarmes et le juge instruction s’en remettant (nous ne sommes qu’en 1996) aux vertus de la traditionnelle reine des preuves, l’aveu. Le SDF sera immédiatement incarcéré. Au bout de 17 jours,  l’analyse ADN permettra de le disculper. Un nouveau  juge d’instruction décidera quelques mois plus tard, de soumettre l’ensemble des hommes du village âgés de 15 à 35 ans (?) soit 170 personnes à un prélèvement. La recherche sera étendue au-delà de Pleine Fougères à 3500 personnes. Sans résultat. Le véritable coupable sera arrêté presque par hasard aux États-Unis cinq ans plus tard. Il sera confondu par son ADN…

C’est en fait, la fameuse affaire Guy Georges, « le tueur en série de l’Est parisien », qui donnera le véritable coup d’envoi de l’utilisation de ces méthodes par la création d’un fichier. Dans cette affaire, un expert avait pris sur lui, en violation des règles de la CNIL de faire une recherche manuelle. Cela aboutit à l’identification du tueur, mais aussi à la constatation qu’il avait déjà été entre les mains de la police et de la justice. L’existence du fichier aurait permis d’éviter plusieurs récidives. La loi a alors créé le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG ) qui doit comporter aujourd’hui près de 3 millions de noms. Prévu au départ pour les délinquants sexuels, il a été depuis singulièrement étendu. Et, l’existence de fichiers non-officiels est un secret de polichinelle.

Depuis le début des années 2000, l’utilisation de l’ADN s’est généralisée dans les enquêtes judiciaires faisant du profil génétique la preuve reine. On parlait auparavant de la religion de l’aveu, de la même façon on peut parler de la nouvelle religion de l’ADN. On a même vu la police utiliser cette technique pour confondre le voleur du scooter d’un des fils de Nicolas Sarkozy. Il faut reconnaître l’utilité de ce mode de preuve. Dès lors qu’il permet de disculper les innocents. Nombre d’affaires ont pu être ainsi révisées aux États-Unis permettant la libération de personnes détenues parfois depuis de longues années.

Le problème, c’est que, pour incriminer un coupable, c’est une autre histoire. Si l’on constate que votre propre ADN ne fait pas partie de ceux prélevés sur une scène de crime, cela peut établir que vous n’y étiez pas. Mais le contraire n’est pas vrai. À la constatation de la présence de votre ADN, il faut immédiatement ajouter les raisons de cette présence. Bien évidemment, en cas de viol, le prélèvement de sperme est quasi-imparable. Mais aujourd’hui on utilise aussi cette technique pour toutes sortes d’infraction. Dans l’affaire dite de « la tuerie de Chevaline » le malheureux fonctionnaire territorial incriminé uniquement parce qu’il collectionnait les armes anciennes, fut disculpé parce qu’aucun des ADN prélevés sur la scène de crime n’était le sien. Ce qui ne l’empêcha  pas d’être lynché par les médias. Mais si cela avait été le contraire, l’accusation aurait dû établir dans quelles circonstances son ADN s’était retrouvé sur cette scène de crime. Cette présence n’impliquerait en rien qu’il ait participé au crime. L’ADN pouvant se trouver là pour une infinité de raison. Et pourquoi pas déposé par un criminel astucieux ? Un violeur en série, avait pour habitude de récupérer au bois de Boulogne des préservatifs pleins qu’il congelait ensuite. Pour  déposer ensuite le sperme ainsi conservé, sur ses nouvelles victimes…. Une perquisition à son domicile permis d’éventer le stratagème et de disculper ainsi des malheureux fréquentant des prostituées (ce qui n’était pas encore pénalement répréhensible). J’avais rappelé dans ces colonnes l’histoire de Jacques M. définitivement innocenté par la justice après plusieurs années de prison, et dont la presse nous apprenait quinze ans plus tard qu’un ADN prélevé sur la scène de crime se serait révélé être le sien.

La clameur, relayée par quelques parlementaires, avait immédiatement réclamé qu’il soit rejugé, rien n’étant pire qu’un possible coupable en liberté. Sauf que, si tant est qu’elle eût été établie, cette présence d’ADN ne prouvait rien. Jacques M. et la victime se connaissaient et avait même passé ensemble la soirée précédant le drame dans un bar, accompagnés d’amis, les témoins ayant constaté leur état d’ébriété. Or, l’ADN peut se trouver dans le sperme ou dans le sang, mais aussi sur un minuscule morceau de peau, dans un postillon, ou dans un cheveu (nous en perdons une soixantaine par jour).

La présence d’ADN sur une scène de crime n’établit qu’une chose, l’existence d’un lien d’un individu avec une scène d’infraction. Il appartient à l’accusation d’établir irréfutablement la nature de ce lien.

La recherche de l’ADN en matière judiciaire a heureusement mis fin à la religion de l’aveu, et la police scientifique est incontestablement un progrès. Cependant celle-ci est aujourd’hui à son tour parée de toutes les vertus. Et les exemples donnés plus haut montrent que les effets pervers ne sont pas loin. Dans un pays comme la France qui est, au contraire du monde anglo-saxon et son « doute raisonnable », celui de la subjectivité avec « l’intime conviction », cette nouvelle religion pourrait produire des dégâts. Dans l’affaire du lycée de La Rochelle, au motif de la recherche du coupable, on a ajouté celui de la nécessité de « soulager » ceux qui fréquentent l’établissement l’ambiance étant semble-t-il particulièrement lourde face à cette enquête qui piétine. Pourquoi pas ? Mais on rappellera simplement qu’une procédure d’instruction est là pour établir une vérité judiciaire et que tout autre objectif qui lui serait assigné constituerait un dévoiement. Je ne sais pas si le bilan coût-avantage de cette initiative sera si positif. L’établissement aura sûrement beaucoup de mal à se remettre de cette épreuve et du maelström médiatique qui l’a accompagné. Il y avait peut-être d’autres voies.

Par ailleurs, au plan juridique les questions ne sont pas simples. On peut légalement refuser un prélèvement ADN dès lors que l’on n’est pas « mis en cause ». S’agissant des mineurs, qui décidera ? Légalement, ce sont les parents, mais que fait-on en cas de désaccord ? Et puis cette possibilité de refus est une belle hypocrisie. Refuser fait de vous un « suspect » et vous pouvez être mis en garde à vue, le refus du prélèvement pendant celle-ci constituant une infraction pénale ! Le procureur de la Rochelle a affirmé, probablement de  bonne foi, que les échantillons n’ayant rien donné seraient détruit. C’est une blague. Ils seront clandestinement conservés. Comme il existe des écoutes téléphoniques sauvages, il existe des fichiers sauvages. L’explosion du numérique permet de tout faire dans la discrétion. De toute façon, au nom de la lutte contre le crime, de la sécurité, de la santé (l’ADN, ça raconte plein de choses) le temps n’est pas si éloigné où l’ensemble de la population sera ainsi répertoriée. Bienvenue à Gattaca !

 

L’Ukraine, un cas d’école inédit

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La cause est entendue : personne ne veut mourir pour Kiev. L’Ukraine, pays au passé trouble et à l’avenir incertain , présente cette caractéristique, inédite à ma connaissance, d’être au cœur de passions sans enjeux réels. Ni pour l’Union européenne qui l’a utilisée sans vergogne pour abuser une opinion publique de plus en plus sceptique quant aux bienfaits q’elle apporterait. Ni pour la Russie qui s’en passe très bien pour l’acheminement de son gaz et qui sait quel boulet serait ce pays pauvre, corrompu, divisé, pour elle. La Crimée, certes, lui revenait de droit. Mais pour le reste, il s’agit simplement pour Poutine de montrer à son peuple qu’il est bien le César de la nouvelle Eurasie et qu’il ne recule devant rien. Les Ukrainiens eux-mêmes, autre paradoxe, ne veulent pas de l’Ukraine … « Ce n’est pas une nation, me disait l’un d’eux, c’est une malédiction. » L’Europe fait rêver les uns, la Russie fascine les autres. Quant aux États-Unis, après leur dérobade en Syrie, ils bombent le torse pour feindre d’être encore les maîtres du monde. Mais personne n’est dupe.

En général,  une guerre se prépare pour un espace à conquérir, des symboles à s’approprier, des richesses à exploiter. L’Ukraine, elle, ne suscite aucune convoitise. C’est un cas d’école paradoxal : une confrontation majeure pour un objet sans valeur.

L’invasion des réacs géants

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eric zemmour reac

SAINT VINCENT, RIEZ POUR NOUS !

Vendredi  28 février

 Dans Le Figaro du jour, Bertrand de Saint Vincent consacre à la « vague réac » une chronique aérienne et narquoise. « Si l’on en croit ceux qui les pourfendent, les réacs sont de retour. Ils menacent le nouvel ordre moral » et à travers lui, ça va sans dire, la démocratie.

Laurent Joffrin ne s’est-il pas dit « épouvanté », tel un Léon Blum à la proue du Titanic, par le retour de la momie du 6 février 34 ? Élisabeth Lévy dans Causeur, Ivan Rioufol dans Le Figaro et Zemmour partout avec sa « droite de fer » (sic)… Selon cet anxieux de Laurent, tous ces hooligans, et bien d’autres encore, œuvreraient de conserve à « délégitimer l’humanisme républicain pour passer en contrebande une marchandise xénophobe, antieuropéenne et nationaliste », rien que ça.[access capability= »lire_inedits »]

C’est à Laurent, notamment, que Bertrand pense lorsqu’il ironise : « Il règne une certaine confusion dans les esprits éclairés […] Des noms sont jetés en pâture par des commentateurs, indignés que l’on puisse émettre des opinions contraires aux leurs, sur des sujets dont ils se pensaient légitimement les propriétaires. »

Le seul problème avec ce Saint Vincent-là, c’est son manque de charité. Sinon, il comprendrait l’affolement légitime d’une gauche décapitée face au danger de contradicteurs dont la tête, sans crier gare, semble avoir enfin repoussé. Mais bon, on peut toujours s’arranger : Saint Vincent avec nous, et sainte Rita pour eux !

VAS-Y FILLON, C’EST BON !

Lundi 3 mars

Première fois, depuis Maastricht, que je suis d’accord avec Fillon ! Ça s’arrose, au moins à coups de Guignolet. Dans La Croix du jour, interviewé sur le « mariage pour tous », il dit ce que je pense, y compris au niveau de Barjot :

« Il faudra réécrire le texte. L’abrogation et le retour pur et simple à la situation antérieure aboutiraient à une nouvelle fracture de la société française […] L’idéal serait de réintroduire une distinction entre mariage hétérosexuel et union homosexuelle, avec une égalité des droits excepté les droits sur la filiation. »

Pas mieux ! Sauf que Fillon, qui n’est même pas encore aux affaires, parle déjà de cette réforme nécessaire comme d’un « idéal » au conditionnel passé première forme. On est mal pris.

QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?

Mercredi 5 mars

J’aime de plus en plus Michel Onfray, depuis dix ans déjà qu’il a cessé de s’attaquer aux religions du Livre pour s’en prendre à celles de l’époque : Freud, Sartre, Internet et le libéralisme, y compris dans sa version Mélenchon.

Ce qui me séduit bien sûr, c’est son indépendance d’esprit ; au début, je l’avoue, je la confondais bêtement avec la philosophologie de ce con de Sponville. Grave erreur : Michel, lui, trace son contre-sillon sans souci des oukazes de la post-pensée post-moderne ; pour moi, c’est l’essentiel. « Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant », comme disait Gide, à défaut de le faire.

Au vu de ses travaux et interventions récents, Onfray, lui, fait le job. J’en avais déjà eu l’agréable impression en l’interviewant ici-même (cf. Causeur n° 39, septembre 2011 : « La police de la pensée française a la matraque facile ».) Depuis, ça se confirme dangereusement – pour lui. Fini la chasse aux tigres empaillés ! Désormais, il se collette avec les idoles du temps. En plus, chose admirable pour un transfuge du Bon camp, il s’en fout magistralement d’être diabolisé.

Ce mois-ci, dans la chronique que Michel tient sur son site, et sous le titre « Mauvais genre », il s’attaque à l’icône Judith Butler. Dès la semaine suivante, pilonnage des Inrocks, qui font donner toute l’ironie lourde dont ils sont capables : « Le philosophe politico-médiatique Michel Onfray s’en prend au genre sans avoir étudié la question. » Contrairement aux Inrocks, n’est-ce pas, dont c’est la spécialité…

« Il n’y connaît rien, affirme l’autrice du papier : il n’a pas lu Judith Butler. » La preuve : il prend prétexte, pour la contrer, du malheureux cas de ce David, suicidé parce qu’on l’avait charcuté contre son gré pour le transformer en Brenda.

En vrai, ce regrettable incident n’a rien à voir avec la « loi du genre » ; tout est dans la nuance, nous enseignent patiemment les Inrocks. Le chirurgien qui voulait à tout prix transformer David en Brenda « essentialisait le genre ». Judith Butler, au contraire, prône « la liberté pour chacun de se définir en tant qu’homme ou femme, ou autres » (sic). Pendant qu’on y est, j’espère qu’il y a aussi une case « ne sait pas ».

THE MONDE IS NOT ENOUGH !

Vendredi 7 mars 

Ce qu’il y a de bien avec les éditos du Monde, outre leur componction de référence, c’est qu’on peut sans rien perdre aller tout droit du titre à la conclusion. Un exemple au hasard, choisi dans ma pile : « L’accablant poison des soupçons ».

Sous ce titre, on peut lire tour à tour deux attaques aux violences calibrées : l’une, morale, vise la droite et les lourds soupçons qui pèsent sur son honnêteté intrinsèque ; l’autre, tactique, porte sur les regrettables maladresses du pouvoir dans la gestion de ces scandales.

Après avoir ainsi convenablement pointé les responsabilités, l’édito nous balance, en guise de conclusion, l’essentiel : cette ritournelle solennelle dont on nous tympanise depuis trente ans : « Tout ça ne fait-il pas le jeu du Front national ? » Et mon cul ne serait-il pas du poulet ?

LA DÉFENSE TAUBIRA

Mardi  11 mars 

 Quand donc Christiane Taubira, débordée, a-t-elle eu connaissance de la mise sur écoute de Sarkozy et de son avocat ? Dans ses réponses successives et contradictoires, il semble que la garde des Sceaux se soit quelque peu emmêlé les pinceaux. À la place de sa dircab, au lieu de l’enfoncer encore un peu plus, je lui aurais proposé, au choix, trois lignes de défense autrement plus solides :

– Version Buisson : « Je pouvais pas savoir, les écoutes se sont déclenchées toutes seules. »

– Version Kev Adams : « Je n’étais au courant que pour le babyphone de Giulia. »

– Version Cahuzac : « Je ne savais même pas que les Sarkozy avaient le téléphone. »

TONY & MARGARET

Vendredi 14 mars 

 Tony Benn est mort. Sans doute suis-je le seul de mes amis à le pleurer, au même titre que Maggie Thatcher. Pour moi, le tempérament compte plus que les idées, ne serait-ce que parce qu’il est plus difficile d’en changer. Aussi eussé-je volontiers marié ces deux-là dans l’intérêt de la Couronne, qui par ailleurs est le cadet de mes soucis.

À ma droite, une fille d’épicier qui s’impose à la force du poignet à la tête de ces machos de tories, puis du pays, avant d’être virée pour autoritarisme. À ma gauche, un vicomte qui renonce à son titre pour entrer à la Chambre des communes, puis dans les gouvernements du Labour, avant d’en être évincé pour « gauchisme ».

Deux personnages que j’aurais bien aimé rencontrer, avec une petite préférence quand même pour le dernier : question sens de l’humour, l’aristo à pipe était plus crédible que la « Dame de fer ». Un exemple entre cent : Tony, partisan de l’abolition de la monarchie, s’était néanmoins prononcé pour le maintien d’Elizabeth II à Buckingham Palace, à titre d’« icône touristique ».

BÊTISIER MONDAIN

Samedi 15 mars

Intéressante question à la une du Monde Télévisions : « La télévision est-elle devenue réac ? » Au terme d’une double page d’enquête serrée, la réponse est oui.

À vrai dire, on s’en serait douté. La thèse en vogue, désormais, dans les médias dominants, ça ne vous aura pas échappé, c’est qu’ils sont eux-mêmes dominés par une poignée de journalistes droitistes. Rien d’étonnant à ce que Le Monde reprenne cette antienne baroque, psalmodiée en chœur par tous ses confrères de progrès. Ce qui est distrayant, en revanche, c’est l’argumentaire.

Tout part d’un constat si puissant que j’ai dû le relire pour en croire mes yeux : « L’arrivée de François Hollande à l’Élysée a libéré la parole de ses détracteurs. » De fait, avant 2012, l’anti-hollandisme primaire tournait un peu à vide.

On plaidera, bien sûr, que le quotidien de référence s’est trompé d’erreur ; il voulait dire sans doute : « L’arrivée de la gauche au pouvoir a libéré la parole de ses détracteurs. » Eh bien, c’est pire ! La première formulation avait au moins l’avantage d’être drôle. La seconde l’est moins : elle reproche tout bonnement aux opposants de s’opposer.

Dorénavant, qu’on se le dise, « intellectuels et journalistes  » marqués à droite  » ont trouvé leur place dans les émissions de débat. » Et même si c’était vrai, comme dirait Marc Levy, où serait le scandale ?

C’est que, par leur seule présence sur les plateaux, ces gens-là empêchent toute saine controverse : « Le classique débat d’idées a cédé la place aux  » idéologues » ». Autrement dit : le débat d’idées, c’était mieux avant, quand ça se passait exclusivement entre gens de progrès – parmi lesquels, comme chacun sait, il n’y a pas d’idéologues.

À en croire l’enquête de la Brigade mondaine, l’invasion des réacs géants n’épargnerait plus aucun talk-show, ou presque. Bien sûr, il y a le magazine « Z & N » où sévit Éric Zemmour, « journaliste controversé » (c’est pas Edwy Plenel qu’on gratifierait d’une telle épithète.) Bien sûr aussi, il faut compter avec « Ce soir (ou jamais !) », dont récemment encore « l’animateur invitait en catimini le sulfureux écrivain Marc-Édouard Nabe ».

Sans vouloir critiquer, un tel vocabulaire contredit la thèse développée, selon laquelle le camp de la Réaction aurait déjà conquis le pouvoir culturel. « Controversé », « sulfureux », « catimini » : ces mots sont ceux de l’establishment dénonçant ses dissidents, pas l’inverse.

Ça n’empêche pas Le Monde d’en rajouter, allant jusqu’à enrôler drôlement dans la dérive droitière « Mots croisés » et « C dans l’air ». Yves Calvi, lui aussi, ferait-il donc partie du complot, sous ses airs si « corrects » ?

C’est ce qu’explique au Monde Noël Mamère, jamais décevant. Dans ces émissions, à l’en croire, « le droit d’ingérence de personnalités qualifiées ne peut s’exercer, car elles sont rarement invitées dans la citadelle où l’on préfère débattre entre soi. » Bizarre ! Moi qui me tape régulièrement « Télé-Calvi» pour raisons professionnelles, j’y vois exactement l’inverse. À coup sûr, entre Mamère et moi, il y en a un qui yoyotte de la touffe.

Le plus grave, aux yeux du Monde, dans cette « libération de la parole réactionnaire », c’est que « les chaînes en profitent pour faire grimper leurs audiences », au mépris de la plus élémentaire déontologie. Léa Salamé, journaliste à i-Télé, confirme : « La pensée réactionnaire est à la mode […] Lorsqu’Éric Zemmour passe à l’antenne, il booste l’audience. » Quant à Brigitte Benkemoun, rédactrice en chef du désormais « controversé » « Mots croisés », elle n’hésite pas à dire pour sa défense : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des commentateurs de gauche favorables au gouvernement et capables de le défendre. »

Argument original certes, mais moyennement crédible. Des « commentateurs » comme ça, il y en a pléthore ; simplement, ils sont mauvais. À leur décharge bien sûr, ce n’est pas un métier facile ; mais il serait quand même injuste de reprocher ça aussi aux « réacs ».

LE ZORRO 2.0 DU ZÉRO FAUTE

Jeudi 20 mars  Depuis quelques semaines, sous le pseudonyme de « Bescherelle ta mère », un justicier masqué de l’orthographe sévit sur Twitter, corrigeant impitoyablement les fautes des twittos célèbres ou anonymes – non sans les insulter au passage. Déjà « followé » par 21 000 suiveurs, il n’est lui-même abonné qu’à « Bescherelle Officiel ». La classe !

Tout ça a fini par attirer l’attention de la maison Hatier, éditrice de la Bible du bon usage. Ils ont même démasqué le concombre : son nom est Sylvain Szewczyk, et du coup on croit comprendre d’où lui vient cette étrange fixation sur l’ortograf…

Aux dernières nouvelles, après l’avoir menacé de poursuites, Hatier songerait désormais à travailler avec lui, pour peu qu’il cesse d’être « vulgaire ». Mais il y a des gros mots français, merdre !

POIRET AU VINAIGRE

Mercredi 26 mars

Le mercredi matin, après le turbin, pause-détente. Je déguste une fois de plus, et toujours avec plaisir, le succulent Poulet au vinaigre de Chabrol. Pour moi qui n’ai guère besoin de noirceur, celle du père Claude est ici agréablement éclairée − filons la métaphore − par le lumineux je-m’en-foutisme de son acteur. Jean Poiret fait pétiller Lavardin, ce flic ricaneur à qui on ne la fait plus depuis trop longtemps – modèle de cynisme humaniste, à moins que ce ne soit l’inverse. Roland Jaccard, explique-leur !

Même les dialogues sont classieux, par exemple quand le flic Poiret réveille en pleine nuit le notaire Michel Bouquet :  « Mais enfin, inspecteur, il est cinq heures du matin ! – Pour moi aussi, Maître… »

Il y a bien sûr de la lutte des classes là-dedans, Jérôme Leroy vous l’expliquera mieux que moi. Chabrol donne à fond, et avec génie, dans la « critique d’une certaine bourgeoisie », figure imposée du cinéma-européen-intelligent de ces temps-là (un peu démodée aujourd’hui, par bonheur). Mais au-delà, c’est-à-dire au fond, il y a surtout chez lui une plaisante misanthropie. Dans son monde cruel et vrai, être pauvre ne suffit même pas pour être bon ; juste inoffensif ou con.

MINI-MOI

–          Vladimir Poutine : « Les Russes qui ne regrettent pas l’Union soviétique n’ont pas de cœur. Ceux qui la regrettent n’ont pas de tête. »

–          Vincent Peillon, futur ex-ministre de l’Éducation : « Quand on interdit les mots, on interdit les pensées. L’épuration de la langue est le premier acte. »

–          South Park. Cartman, arrêté en flag par un flic : « Est-ce qu’il y a un agent, Monsieur le problème ? »

–          13 mars. Titre du Monde sur 4 colonnes : « Les socialistes européens assurent qu’il existe encore un clivage gauche-droite ». Hélas, qu’apprend-on juste après ? « En France, les deux camps abordent les européennes avec des slogans semblables. » Plus qu’un mois pour ressortir Le Bourget…

–          14 mars. Au menu de l’excellent « Europe 1 Social Club », Rémi Brague et Didier Super ! Y’a que Taddeï pour nous concocter des plateaux pareils.

–          Jules Renard : « On se trompe toujours sur les écrivains contemporains. C’est pour ça qu’il ne faut pas les lire. »

–          24 mars, 0h30, fin de soirée électorale sur i-Télé. Nicolas Domenach, pas content mais digne : « Attendons le second tour pour commenter le premier ! »[/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA. 00615048_000021

Contrebandiers sans frontières

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france espagne ue contrebande

« On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen« . Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier « incarne l’Europe dont plus personne ne veut« . Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que « la frontière est une construction d’un autre âge« . Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé[1. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, 1992.] : ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme « identitaire, relationnel et historique« , mais un espace, produit par la « surmodernité« , interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder[2. K.W. Jeter, Dr. Adder, Denoël, 1985,], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

« L’Interface », annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. »

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le « travail de nuit« ). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France[3. L’identité de la France. Espace et Histoire, Arthaud, 1986.] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

*Photo : Emilio Morenatti/AP/SIPA. AP21214098_000004.

Plenel, l’arrosé arroseur

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edwy plenel mediapart

De 1982 à 1988, sous le nom de code de « Benêt », Edwy Plenel a été méthodiquement espionné par les grandes oreilles de la République. Sa mise sur écoutes diligentée par la cellule antiterroriste de l’Elysée devait, selon ses commanditaires, permettre d’identifier les sources de ses révélations sur les affaires des Irlandais de Vincennes et du Rainbow Warrior, orchestrées par les services du président Mitterrand[1. Le capitaine Paul Barril, affecté à l’Elysée, avait produit de faux témoins et manipulé une perquisition pour imputer à des indépendantistes irlandais l’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982. Quant au naufrage du navire de Greenpeace « Rainbow Warrior » le 10 juillet 1985, il fut également commandité par les services officiant à l’Elysée.]

Dix ans plus tard, le journaliste du Monde publiait un pamphlet sur ces écoutes. Les mots volés (Stock, 1997) instruit le procès de la trop monarchique Ve République, coupable de concentrer les pouvoirs entre les mains d’un seul, sur fond de culte du secret.

À l’époque, Plenel pleurait toutes les larmes de son corps sur la tombe de son intimité bafouée. Or, voilà qu’aujourd’hui, grimé en accusateur public, il piétine allègrement la vie privée de ses cibles en divulguant, à l’appui de ses investigations politico-financières, des enregistrements clandestins du majordome de Liliane Bettencourt et de Jérôme Cahuzac ainsi que des retranscriptions des écoutes de Nicolas Sarkozy. Nulle place au doute dans ce système d’accusation où le procureur, pardon le journaliste, instruit exclusivement à charge[2. S’agissant des suspicions de financement occulte de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007, le juge Gentil enquête sur la seule foi d’un document libyen dont Le Monde a reconnu l’inauthenticité.].

Tentons une expérience. Remplaçons, dans sa prose, le mot « pouvoir » par « Plenel » et le mot « journaliste » par « homme politique ». Nous obtenons ce résultat troublant : « Plenel a fâcheusement tendance à revendiquer pour son seul profit à la fois le secret et la transparence : secret de ses actes, transparence des nôtres (…) Aussi arrive-t-il à l’homme politique de faire un cauchemar dans lequel il serait jugé par un tribunal austère dont le procureur, un Vychinski quelconque, brandirait des liasses d’écoutes en lui demandant des comptes sur ce qu’il a dit tel jour, à telle heure, et dont témoigneraient indubitablement les retranscriptions de ses conversations. (…) Sa fâcheuse tendance, par exemple, à confondre police et politique, à avoir de cette dernière une vision manipulatrice où seul l’envers dissimulé des hommes et des partis dit leur vérité, est le penchant naturel d’un monde où, la police prenant le pas sur la politique, fleurissent justement les polices politiques et leurs abus »

En somme, quand Plenel est écouté, c’est un insupportable viol de son intimité, quand c’est lui qui écoute (ou, plus précisément, recèle des écoutes), c’est de l’information. Incohérence ?   Mais non ! Car si les moyens sont les mêmes, les fins sont différentes. Plenel recycle les méthodes employées contre lui au service d’une noble cause, en l’occurrence démasquer les turpitudes des puissants. Et ça change tout  Voilà pourquoi il est admis et même recommandé de faire à Cahuzac et Sarkozy ce que Plenel trouvait intolérable qu’on lui fasse.

« Le secret de police ou « de service » a toujours fait bon ménage avec l’approximation », nous enseignait le patron de Médiapart il y a une quinzaine d’années.  Décidément, Edwy l’investigateur sans peur et sans reproches gagnerait à méditer les vieilles leçons de journalisme du martyr Plenel.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00618647_000029

Redécoupage des régions : un retour à l’Ancien régime ?

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regions manuel valls france

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou  des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France[1. Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le FigaroJean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

S’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque donc d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

 

*Image : wikimedia. 

Crimée : quand l’Occident réagit, enfin

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Il fallait s’y attendre. Dans la guerre larvée qui sévit en Ukraine, et contrairement à ce que laissent entendre les mauvais esprits, l’Occident ne reste pas inerte et a su ouvrir un nouveau front là où le cauchemar a commencé : en Crimée. Devant l’arrogance sans nom d’un peuple qui s’est jeté dans les bras de l’ogre Poutine et a tourné le dos à un avenir européen radieux, le monde libre a frappé pratiquement sans sommation les trois villes les plus importantes de la péninsule : Yalta, Sébastopol et Simféropol, la capitale. On se doute que la propagande russe les transformera en cités martyres car même lors des bombardements de Belgrade pendant la guerre du Kosovo, l’Ouest n’avait osé aller aussi loin.

En effet, c’est avec horreur que les habitants ont découvert le vendredi 4 avril au matin que le McDonald’s de chacune de ces villes a été fermé sans autre forme de procès. Personne n’est dupe du motif officiel invoqué : McDo Ukraine aurait simplement répondu à un possible embargo sur le gaz russe par un autre embargo, celui sur la mayonnaise, le ketchup et les oignons crus, mettant de fait au chômage technique les trois restaurants. Mais le vrai but de guerre évidemment est ailleurs : d’après tous les observateurs, c’est une fermeture définitive qui a été décidée. Effondrés, les employés ont néanmoins été traités de manière humaine, comme savent le faire des vainqueurs magnanimes : ceux qui décideront de partir travailler en Ukraine auront le droit à un logement payé pendant trois mois.

Il n’en demeure pas moins que la population va souffrir. Fermer un McDo, c’est toujours d’une manière ou d’une autre faire reculer la civilisation et les autorités craignent désormais une épidémie de suicides chez les cardiologues et autres diabétologues criméens. Mais c’est le prix à payer et on finira un jour ou l’autre par remercier McDo qui, en ce centenaire de la guerre de 14, aura peut-être évité une affreuse répétition par cette décision courageuse.

L’Etat de droit, un scandale d’Etat?

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thierry herzog ecoute

Maintenant que, de l’article retentissant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde à la « Lettre aux Français » de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro, l’ensemble des données à la fois judiciaires et médiatiques ont été posées sur la table démocratique dans l’affaire des écoutes de l’ancien président de la République, on y voit plus clair.

On sait qu’une information a été ouverte par le parquet de Paris au regard de présomptions d’un financement libyen pour la campagne présidentielle de 2007 après que Nicolas Sarkozy a porté plainte lui-même, pour faux, usage de faux et recel, contre Mediapart qui avait évoqué l’existence de certains documents.

Des écoutes judiciaires de l’ancien président de la République ont été ordonnées par deux magistrats instructeurs à partir du mois de septembre 2013. Il a été constaté que Nicolas Sarkozy et son avocat, Me Thierry Herzog, certains de cette inquisition téléphonique, se sont munis, à l’initiative du second, de portables acquis sous la fausse identité de Paul Bismuth.

Si le conseil n’a jamais été écouté, les échanges retranscrits avec son client ont établi qu’un haut magistrat de la Cour de cassation, contre la promesse de l’obtention d’un poste à Monaco, a communiqué des renseignements et fourni des précisions sur la possible issue d’une demande de restitution des agendas présidentiels saisis dans le dossier Bettencourt. Ce qui a justifié l’ouverture d’une nouvelle instruction pour violation du secret de l’instruction et trafic d’influence.[access capability= »lire_inedits »]

À cet énoncé procédural, qui ne s’est pas traduit pour l’instant par des mises en examen, on a le droit de se demander pourquoi, durant plusieurs jours, un tel cataclysme s’est produit. Risque de coup d’État ? Atteinte grave à la République ? Inégalité scandaleuse entre des justiciables ? Tortures physiques et psychologiques ?

Non, seulement l’État de droit, qui est venu se rappeler depuis le mois de mai 2012 au bon souvenir d’une société qui l’avait oublié, et pour cause, puisque durant cinq ans il avait été foulé aux pieds sans que quiconque, au sein de la majorité d’alors, ne s’en émeuve. L’actuel bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris n’avait-il pas qualifié d’« exceptionnel » le bilan judiciaire de Nicolas Sarkozy !

La fronde menée par le noyau talentueux et médiatiquement reconnu de grands avocats pénalistes, la solidarité amicale pour leur confrère Me Herzog, le corporatisme massif d’une profession qu’on n’a même pas le droit de toucher du bout de la procédure ont laissé croire, un temps, que le secret professionnel des avocats devait être absolu et qu’une ignominie avait été perpétrée parce qu’on avait osé le faire céder face à l’évidence d’infractions.

D’autres avocats, heureusement, ont su apporter une contradiction vigoureuse à cette autarcie plus de confort que d’exigence, et ont démontré que la belle fonction de défendre n’avait pas vocation à couvrir les turpitudes même influencées par un ancien président.

Pour qu’on mesure bien le poids du barreau, qui est trop souvent auréolé par la seule abstraction de sa mission plus que par la qualité et l’intégrité de  ses membres, il est symptomatique que, les choses rétablies dans leur vérité et la normalité du processus judiciaire admise, on n’en ait pas moins continué à débattre sur un durcissement de la protection du secret professionnel de l’avocat. Alors qu’il est déjà comme un étau qui met quasiment le conseil à l’abri. Aussi bien Me Leclerc que Me Mignard, pourtant antagonistes sur l’appréciation du secret professionnel allégué par Me Herzog, vont dans ce sens. Et André Vallini, lors d’une émission, a cru bon d’évoquer le besoin de nouvelles dispositions qu’il proposerait avec Philippe Houillon – Georges Fenech, qui saute sur n’importe quelle piste, leur emboîtant évidemment le pas. Moralité : quand on a été obligé par justice de toucher au barreau, il faut le rendre encore plus intouchable !

Il faut encore, contre l’inculture judiciaire et la partialité politique, souligner que les écoutes d’un ancien président ne sont pas une tare mais le signe d’une bonne santé républicaine et qu’un ministre de la Justice informé par ses services sur le cours de certains dossiers est dans son rôle  dès lors que l’indépendance concrète des magistrats est garantie. Ce qui n’a été dénié par personne depuis le mois de mai 2012 et ce que la droite sarkozyste ne pourrait discuter, sauf à oublier ses propres errements.

Il serait trop commode de ne pas pourfendre, lors de cette interminable controverse, les ravages opérés dans l’esprit public et la perception judiciaire par le tristement fameux « mur des cons » qui a instillé un poison durable dans la considération due aux magistrats. Alors que les juges d’instruction en charge de ces dossiers sont compétents, discrets et, selon moi, impartiaux, cette incroyable et désolante pantalonnade ne cesse pas de rejaillir sur la magistrature qui a beau faire : son objectivité non seulement n’est plus présumée, mais niée par principe.

Étrange conséquence, aussi, pour une démocratie que le président de la République souhaitait voir rassemblée : dans tous les débats qui sont au cœur de notre vie civique et de notre éthique collective, j’ai l’impression qu’on ne sait plus que focaliser sur les doigts qui montrent la lune, et plus du tout sur celle-ci. En témoignent les innombrables dénonciations (notamment dans Causeur !) non seulement de la publication d’extraits procéduraux dans les médias – ce qui en effet est intolérable – mais même de compte rendus fiables et de qualité sur l’évolution de certaines affaires sensibles. J’entends bien que ces transgressions, qui pourraient et devraient d’ailleurs être réprimées, offusquent légitimement le citoyen, mais je ne parviens pas à comprendre les ressorts de l’arbitrage citoyen en l’occurrence. Les infractions, les délits sont relégués au second plan comme si leur dévoilement médiatique leur faisait perdre nocivité et  dangerosité.

Pour ma part, tout en affirmant la nécessité de poursuites à l’encontre de ceux qui battraient en brèche leur obligation de secret, s’il me fallait choisir, je préférerais une démocratie même imparfaite avec des médias audacieux qu’une démocratie amputée avec des médias frileux.

Il n’est pas encore venu, le temps où on traitera banalement les affaires des « grands ».[/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA.AP21538018_000007

Au secours, les cathos investissent un lycée catho!

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lycee gerson ivg hamon

« Dérives intégristes au lycée catholique Gerson », a titré la presse ces derniers jours. Les faits ? Une association hostile à l’avortement (Alliance Vita) a qualifié l’IVG d’ « homicide » pendant un cours de catéchisme, dans un lycée privé. Ce qui, soit en passant, n’est pas une position intégriste, mais celle de l’Eglise depuis toujours.

À la suite de quoi la mairie de Paris s’est fendue d’un communiqué indigné où elle en appelle à la « neutralité de l’éducation scolaire ». Benoît Hamon, bien sûr, a diligenté une enquête.

Cette polémique a éclaté à la veille du vote au Sénat de la loi sur l’égalité femme-homme de Najat Vallaud-Belkacem, avouez que ça tombe bien. On va pouvoir encore une fois brandir l’épouvantail obscurantiste (incarné par l’Opus Dei, accusée d’avoir noyauté le lycée Gerson) pour mieux légitimer une loi qui comporte un volet se proposant de « banaliser l’avortement » (en supprimant notamment la clause de détresse), au motif que celui-ci serait en France, près de quarante ans après sa légalisation, menacé.

« L’IVG est un acte relativement courant dans la vie des femmes, puisqu’un tiers le fera dans sa vie, Pourtant le droit à l’avortement est encore perçu comme à part. Nous voulons en faire un droit à part entière et un acte comme les autres. »  déclarait ainsi Mme Bousquet « auteure » du rapport sur l’IVG remis à la ministre en novembre dernier. On pouvait y lire que l’accès à l’avortement était un véritable parcours de la combattante en France, et qu’il fallait urgemment contribuer à banaliser un acte encore perçu comme problématique. On ne peut que s’étonner de ce combat d’arrière-garde quand on sait que le nombre d’avortements en France se maintient à 200 000 par an depuis trente-huit ans, alors que les progrès de la contraception ont été immenses.

Mais les chiffres n’ont aucune importance pour les néo-féministes, pour qui tout est affaire de « domination symbolique». La légalisation de l’avortement, qui n’était qu’une concession faite au réel, a été idéologisée comme la revendication d’un droit absolu des femmes. Ainsi pouvait-on lire sur le blog de NVB en janvier 2013 « IVG : 37 ans après la loi Veil, mener la bataille idéologique pour garantir ce droit ».

Pourtant l’avortement n’est ni une bataille idéologique, ni un droit. Il suffit de relire le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale en 1974 pour s’en convaincre, il n’y est pas fait référence une seule fois au mot « droit », mais à la nécessité de répondre à un enjeu de santé publique, celui de la mise en danger de la vie de milliers de femmes par des avortements clandestins pratiqués dans des circonstances épouvantables. « C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. », déclarait Simone Veil à la tribune. Elle ajoutait « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. ».

D’ailleurs, la première phrase de la loi Veil ne laisse guère de place au doute : « La loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. », l’avortement étant précisé n’être que l’exception circonstanciée à ce principe fondamental.

Le problème des questions bioéthiques (que ce soit l’avortement, mais aussi l’euthanasie ou la filiation), est qu’il est impossible d’avoir une position cohérente sans adopter une position radicale. La position libertaire et la position religieuse sont les deux seules cohérentes sur la question. Mais elles sont dénuées de tout principe de réalité. La vision de Simone Veil, qui est celle du bon sens, était de lâcher du lest sur la cohérence idéologique pour en gagner sur l’efficacité politique en mettant en place un fragile compromis entre les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître. Ce « moindre mal » est insupportable à nos ayatollettes qui voudraient que le droit vienne toujours célébrer une avancée ou interdire le règne des ténèbres.

La vision triomphaliste de l’avortement (avortement : un droit, mon choix, notre liberté proclament les affichent du Planning Familial) est contraire au bon sens. Personnellement je ne connais aucune femme qui ait vécu son IVG comme un « acte comme les autres ». Par contre j’en connais beaucoup pour qui sa banalisation est devenue une pression sociale,  et à qui on reproche leurs grossesses prématurées ou leurs familles nombreuses comme autant de « trahisons » à la sainte cause de la femme libérée.

Dans son premier discours de candidat en 2007, Sarkozy en appelait, entre des références à Zola et Victor Hugo, à la loi Veil qui « avait sauvé la vie de milliers de femmes » : il y avait eu des tonnerres d’applaudissements dans la salle. 7 ans après, le peuple de droite, radicalisé par des revendications sociétales provocatrices n’applaudirait plus à ce qui restait une avancée raisonnable.

 

À qui la faute ?

 

Surveillance de la NSA: Rien de personnel!

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S’il est un moment où nos princes se seront tous retrouvés nus, c’est bien l’été 2013, quand Edward Snowden a révélé que la NSA interceptait quotidiennement plus de 16 millions de télécommunications en Allemagne. La ziggourat de Berlin n’a eu de cesse de minimiser le phénomène, déclarant qu’elle faisait entièrement confiance aux Américains « qui ont tout de même libéré l’Allemagne » – sans préciser cependant si elle avait à l’esprit la libération de 1945 ou celle de 1989. Son ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, clama que la sécurité était « un super-droit fondamental au moins aussi important que la liberté » ; et le ministre de la Chancellerie, Ronald Pofalla, affirma que la NSA lui avait assuré « avoir toujours respecté le droit allemand sur le sol allemand » (sur le sol, peut-être, mais apparemment pas dans l’espace), avant d’informer le Bundestag que « l’affaire était classée ».[access capability= »lire_inedits »]

Dès l’automne, cependant, et après que des journalistes de Der Spiegel eurent découvert dans les documents diffusés par Snowden que les Américains avaient placé le téléphone de la Chancelière sur écoute, tout ce beau monde a dû manger son chapeau (tyrolien, évidemment). On ne pouvait plus dire que « l’affaire était classée » ; et la Chancelière offusquée finit par appeler le Président américain – de son téléphone écouté sans doute.

Comment Angela Merkel, qui avait accueilli avec indifférence la nouvelle que des millions de ses concitoyens étaient espionnés par une puissance amie, a-t-elle pu manifester son indignation en apprenant qu’elle avait elle-même été placée sur écoute ? Comment nos princes peuvent-ils penser que ce qui s’applique désormais à tous pourrait ne pas s’appliquer à eux ? Cela tient à leur incompréhension de la vraie nature de la cyber-guerre. Pour eux, elle n’est jamais qu’un simple affrontement entre systèmes informatisés et automatisés, par machines et logiciels interposés. Elle est pourtant bien plus que cela.

Pour bien comprendre ce qu’il en est, il faut se rappeler que « cyber » nous vient du mot « cybernétique », du grec kubernêtikê qui signifie l’« art de gouverner ». En 1948, le mathématicien Norbert Wiener avait défini la cybernétique comme l’étude du contrôle et de la communication,  dans les machines comme chez les êtres vivants. Science des systèmes complexes, la cybernétique s’intéresse moins à leurs composantes qu’à leurs interactions. Ce qu’elle prend en compte, ce n’est pas la nature ou l’identité des différents éléments, mais leur comportement global.

En conséquence, la vérité n’est plus ce qui peut être prouvé mais, comme l’expliquait Michel Savage, ce qui est pertinent, c’est-à-dire ce qui fonctionne et remplit son rôle indépendamment de tout rapport à la vérité. Ainsi, si je surveille mon poids, que m’importe que ma balance soit faussée, qu’elle ne dise pas vrai, tant qu’elle me donne, jour après jour, le même poids de référence.  C’est sur cette base qu’opèrent les systèmes de surveillance par caméras en circuit fermé, dont les logiciels sophistiqués ne cherchent pas à repérer dans la foule quelqu’un en particulier comme un individu identifié et fiché, mais à y détecter un comportement hors norme : par exemple quelqu’un qui court quand tout le monde flâne, ou quelqu’un qui s’attarde quand tout le monde se presse.

On ne s’étonnera pas, après cela, que les « grandes oreilles », la NSA en tête, passent le plus clair (ou devrais-je dire le plus obscur) de leur temps, à écouter et à observer urbi et orbi, en vision et en écoute périphériques, cherchant à établir des relations entre une multitude d’éléments observés sans qu’au départ leur attention ait nécessairement été retenue par un faciès particulier, une voix familière ou un nom suspect.

Ce glissement d’une pensée scientifique fondée sur la recherche de la vérité par la preuve objective à une pensée systémique fondée sur la pertinence comportementale et relationnelle a mis ou remis au goût du jour l’adage : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». Pendant la guerre de Cent ans, les Français et Anglais combattaient un ennemi ;  de même les communistes et les fascistes en Espagne. Pour les puissances cybernétiques, il n’y a pas d’ennemi, mais la menace est partout. Donc tout le monde est un coupable en puissance. Ecoutons la conversation entre Angela Merkel et Barack Obama : elle parle de pratiques inacceptables entre amis. Encouragé par un spin-doctor, il répond: « Mais ma chère, s’il n’y a pas d’ennemis, comment voulez-vous qu’il y ait encore des amis ? » Elle : « Tout de même ! Mon téléphone personnel ! »  Obama, toujours assisté de son souffleur : « Surtout, n’y voyez rien de personnel ! »

Il y a de fait dans la cyber-guerre un basculement qui porte sur la personne : sur l’indivisibilité de l’individu, sur sa spécificité, et plus encore sur la centralité dans l’ordre des choses. La Renaissance avait expulsé Dieu du centre de l’univers pour y placer l’homme, et voilà que celui-ci, devenu individu, est chassé par le système. Dans ces nouvelles coordonnées, le secret et la vie privée, que l’homme avait longtemps tenus pour sacrés, cessent de compter – c’est-à-dire d’être pertinents. Car c’est bien cela, la transparence : non pas la quête de la vérité mais celle de la pertinence. L’impératif de pertinence s’impose même aux princes, contraints d’habiter des palais de verre.

De tout cela, cependant, nos princes entrepreneurs et entreprenants ne semblent guère conscients. Ils passent par des périodes où leurs chevilles gonflent sur leurs pieds d’argile et d’autres où la peur de ne point être reconduits dans leurs fonctions les prend violemment au ventre. Accaparés par leurs objectifs – la croissance économique, l’avancée technologique, le risque zéro, la sécurité, la suprématie –, ils ne voient pas que le système cybernétique qu’ils ont placé au centre de l’univers pour les servir les asservit, faisant d’eux des éléments aussi indifférenciés et remplaçables que le plus humble de leurs sujets. Le pourpre dont ils sont si fiers n’est qu’un cache-misère.

Peut-être qu’un jour, prenant conscience de leur affligeante nudité, ils en viendront à regretter le temps où Dieu trônait encore au centre de l’univers, quand, comme le dit si poétiquement Ishâq Ibn Zubayr, le mathématicien et cosmographe médiéval mis en scène par André Miquel dans ses Entretiens de Bagdad, « la Terre et ses habitants étaient encore au centre de l’infinie tendresse divine ».[/access]

*Photo: markus schreiber/AP/SIPA.AP21485347_000002

ADN : Bienvenue à Gattaca!

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adn viol gattaca

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L’actualité vient de nous donner une nouvelle illustration du rôle quasi-magique que joue désormais la recherche de l’ADN dans le processus judiciaire. 527 personnes, en grande majorité les élèves mineurs d’un lycée de Charente-Maritime, ont été invitées à accepter un prélèvement de salive permettant de dresser leur profil génétique. Un viol a été commis au mois de septembre dans ce collège et, jusqu’à présent, les investigations n’ont pas permis d’en identifier l’auteur. D’où cette opération massive qui est à notre connaissance la deuxième du genre après celle décidée par Renaud Van Ruymbeke dans l’affaire Dickinson. Une jeune britannique avait été violée et assassinée dans une auberge de jeunesse située sur le territoire de la commune de Pleine Fougères. Quelques jours plus tard, un SDF était arrêté. Mis en condition à l’ancienne par les enquêteurs, pendant les 45 heures de sa garde à vue, il finit par avouer. Les gendarmes et le juge instruction s’en remettant (nous ne sommes qu’en 1996) aux vertus de la traditionnelle reine des preuves, l’aveu. Le SDF sera immédiatement incarcéré. Au bout de 17 jours,  l’analyse ADN permettra de le disculper. Un nouveau  juge d’instruction décidera quelques mois plus tard, de soumettre l’ensemble des hommes du village âgés de 15 à 35 ans (?) soit 170 personnes à un prélèvement. La recherche sera étendue au-delà de Pleine Fougères à 3500 personnes. Sans résultat. Le véritable coupable sera arrêté presque par hasard aux États-Unis cinq ans plus tard. Il sera confondu par son ADN…

C’est en fait, la fameuse affaire Guy Georges, « le tueur en série de l’Est parisien », qui donnera le véritable coup d’envoi de l’utilisation de ces méthodes par la création d’un fichier. Dans cette affaire, un expert avait pris sur lui, en violation des règles de la CNIL de faire une recherche manuelle. Cela aboutit à l’identification du tueur, mais aussi à la constatation qu’il avait déjà été entre les mains de la police et de la justice. L’existence du fichier aurait permis d’éviter plusieurs récidives. La loi a alors créé le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG ) qui doit comporter aujourd’hui près de 3 millions de noms. Prévu au départ pour les délinquants sexuels, il a été depuis singulièrement étendu. Et, l’existence de fichiers non-officiels est un secret de polichinelle.

Depuis le début des années 2000, l’utilisation de l’ADN s’est généralisée dans les enquêtes judiciaires faisant du profil génétique la preuve reine. On parlait auparavant de la religion de l’aveu, de la même façon on peut parler de la nouvelle religion de l’ADN. On a même vu la police utiliser cette technique pour confondre le voleur du scooter d’un des fils de Nicolas Sarkozy. Il faut reconnaître l’utilité de ce mode de preuve. Dès lors qu’il permet de disculper les innocents. Nombre d’affaires ont pu être ainsi révisées aux États-Unis permettant la libération de personnes détenues parfois depuis de longues années.

Le problème, c’est que, pour incriminer un coupable, c’est une autre histoire. Si l’on constate que votre propre ADN ne fait pas partie de ceux prélevés sur une scène de crime, cela peut établir que vous n’y étiez pas. Mais le contraire n’est pas vrai. À la constatation de la présence de votre ADN, il faut immédiatement ajouter les raisons de cette présence. Bien évidemment, en cas de viol, le prélèvement de sperme est quasi-imparable. Mais aujourd’hui on utilise aussi cette technique pour toutes sortes d’infraction. Dans l’affaire dite de « la tuerie de Chevaline » le malheureux fonctionnaire territorial incriminé uniquement parce qu’il collectionnait les armes anciennes, fut disculpé parce qu’aucun des ADN prélevés sur la scène de crime n’était le sien. Ce qui ne l’empêcha  pas d’être lynché par les médias. Mais si cela avait été le contraire, l’accusation aurait dû établir dans quelles circonstances son ADN s’était retrouvé sur cette scène de crime. Cette présence n’impliquerait en rien qu’il ait participé au crime. L’ADN pouvant se trouver là pour une infinité de raison. Et pourquoi pas déposé par un criminel astucieux ? Un violeur en série, avait pour habitude de récupérer au bois de Boulogne des préservatifs pleins qu’il congelait ensuite. Pour  déposer ensuite le sperme ainsi conservé, sur ses nouvelles victimes…. Une perquisition à son domicile permis d’éventer le stratagème et de disculper ainsi des malheureux fréquentant des prostituées (ce qui n’était pas encore pénalement répréhensible). J’avais rappelé dans ces colonnes l’histoire de Jacques M. définitivement innocenté par la justice après plusieurs années de prison, et dont la presse nous apprenait quinze ans plus tard qu’un ADN prélevé sur la scène de crime se serait révélé être le sien.

La clameur, relayée par quelques parlementaires, avait immédiatement réclamé qu’il soit rejugé, rien n’étant pire qu’un possible coupable en liberté. Sauf que, si tant est qu’elle eût été établie, cette présence d’ADN ne prouvait rien. Jacques M. et la victime se connaissaient et avait même passé ensemble la soirée précédant le drame dans un bar, accompagnés d’amis, les témoins ayant constaté leur état d’ébriété. Or, l’ADN peut se trouver dans le sperme ou dans le sang, mais aussi sur un minuscule morceau de peau, dans un postillon, ou dans un cheveu (nous en perdons une soixantaine par jour).

La présence d’ADN sur une scène de crime n’établit qu’une chose, l’existence d’un lien d’un individu avec une scène d’infraction. Il appartient à l’accusation d’établir irréfutablement la nature de ce lien.

La recherche de l’ADN en matière judiciaire a heureusement mis fin à la religion de l’aveu, et la police scientifique est incontestablement un progrès. Cependant celle-ci est aujourd’hui à son tour parée de toutes les vertus. Et les exemples donnés plus haut montrent que les effets pervers ne sont pas loin. Dans un pays comme la France qui est, au contraire du monde anglo-saxon et son « doute raisonnable », celui de la subjectivité avec « l’intime conviction », cette nouvelle religion pourrait produire des dégâts. Dans l’affaire du lycée de La Rochelle, au motif de la recherche du coupable, on a ajouté celui de la nécessité de « soulager » ceux qui fréquentent l’établissement l’ambiance étant semble-t-il particulièrement lourde face à cette enquête qui piétine. Pourquoi pas ? Mais on rappellera simplement qu’une procédure d’instruction est là pour établir une vérité judiciaire et que tout autre objectif qui lui serait assigné constituerait un dévoiement. Je ne sais pas si le bilan coût-avantage de cette initiative sera si positif. L’établissement aura sûrement beaucoup de mal à se remettre de cette épreuve et du maelström médiatique qui l’a accompagné. Il y avait peut-être d’autres voies.

Par ailleurs, au plan juridique les questions ne sont pas simples. On peut légalement refuser un prélèvement ADN dès lors que l’on n’est pas « mis en cause ». S’agissant des mineurs, qui décidera ? Légalement, ce sont les parents, mais que fait-on en cas de désaccord ? Et puis cette possibilité de refus est une belle hypocrisie. Refuser fait de vous un « suspect » et vous pouvez être mis en garde à vue, le refus du prélèvement pendant celle-ci constituant une infraction pénale ! Le procureur de la Rochelle a affirmé, probablement de  bonne foi, que les échantillons n’ayant rien donné seraient détruit. C’est une blague. Ils seront clandestinement conservés. Comme il existe des écoutes téléphoniques sauvages, il existe des fichiers sauvages. L’explosion du numérique permet de tout faire dans la discrétion. De toute façon, au nom de la lutte contre le crime, de la sécurité, de la santé (l’ADN, ça raconte plein de choses) le temps n’est pas si éloigné où l’ensemble de la population sera ainsi répertoriée. Bienvenue à Gattaca !

 

L’Ukraine, un cas d’école inédit

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La cause est entendue : personne ne veut mourir pour Kiev. L’Ukraine, pays au passé trouble et à l’avenir incertain , présente cette caractéristique, inédite à ma connaissance, d’être au cœur de passions sans enjeux réels. Ni pour l’Union européenne qui l’a utilisée sans vergogne pour abuser une opinion publique de plus en plus sceptique quant aux bienfaits q’elle apporterait. Ni pour la Russie qui s’en passe très bien pour l’acheminement de son gaz et qui sait quel boulet serait ce pays pauvre, corrompu, divisé, pour elle. La Crimée, certes, lui revenait de droit. Mais pour le reste, il s’agit simplement pour Poutine de montrer à son peuple qu’il est bien le César de la nouvelle Eurasie et qu’il ne recule devant rien. Les Ukrainiens eux-mêmes, autre paradoxe, ne veulent pas de l’Ukraine … « Ce n’est pas une nation, me disait l’un d’eux, c’est une malédiction. » L’Europe fait rêver les uns, la Russie fascine les autres. Quant aux États-Unis, après leur dérobade en Syrie, ils bombent le torse pour feindre d’être encore les maîtres du monde. Mais personne n’est dupe.

En général,  une guerre se prépare pour un espace à conquérir, des symboles à s’approprier, des richesses à exploiter. L’Ukraine, elle, ne suscite aucune convoitise. C’est un cas d’école paradoxal : une confrontation majeure pour un objet sans valeur.

L’invasion des réacs géants

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eric zemmour reac

eric zemmour reac

SAINT VINCENT, RIEZ POUR NOUS !

Vendredi  28 février

 Dans Le Figaro du jour, Bertrand de Saint Vincent consacre à la « vague réac » une chronique aérienne et narquoise. « Si l’on en croit ceux qui les pourfendent, les réacs sont de retour. Ils menacent le nouvel ordre moral » et à travers lui, ça va sans dire, la démocratie.

Laurent Joffrin ne s’est-il pas dit « épouvanté », tel un Léon Blum à la proue du Titanic, par le retour de la momie du 6 février 34 ? Élisabeth Lévy dans Causeur, Ivan Rioufol dans Le Figaro et Zemmour partout avec sa « droite de fer » (sic)… Selon cet anxieux de Laurent, tous ces hooligans, et bien d’autres encore, œuvreraient de conserve à « délégitimer l’humanisme républicain pour passer en contrebande une marchandise xénophobe, antieuropéenne et nationaliste », rien que ça.[access capability= »lire_inedits »]

C’est à Laurent, notamment, que Bertrand pense lorsqu’il ironise : « Il règne une certaine confusion dans les esprits éclairés […] Des noms sont jetés en pâture par des commentateurs, indignés que l’on puisse émettre des opinions contraires aux leurs, sur des sujets dont ils se pensaient légitimement les propriétaires. »

Le seul problème avec ce Saint Vincent-là, c’est son manque de charité. Sinon, il comprendrait l’affolement légitime d’une gauche décapitée face au danger de contradicteurs dont la tête, sans crier gare, semble avoir enfin repoussé. Mais bon, on peut toujours s’arranger : Saint Vincent avec nous, et sainte Rita pour eux !

VAS-Y FILLON, C’EST BON !

Lundi 3 mars

Première fois, depuis Maastricht, que je suis d’accord avec Fillon ! Ça s’arrose, au moins à coups de Guignolet. Dans La Croix du jour, interviewé sur le « mariage pour tous », il dit ce que je pense, y compris au niveau de Barjot :

« Il faudra réécrire le texte. L’abrogation et le retour pur et simple à la situation antérieure aboutiraient à une nouvelle fracture de la société française […] L’idéal serait de réintroduire une distinction entre mariage hétérosexuel et union homosexuelle, avec une égalité des droits excepté les droits sur la filiation. »

Pas mieux ! Sauf que Fillon, qui n’est même pas encore aux affaires, parle déjà de cette réforme nécessaire comme d’un « idéal » au conditionnel passé première forme. On est mal pris.

QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?

Mercredi 5 mars

J’aime de plus en plus Michel Onfray, depuis dix ans déjà qu’il a cessé de s’attaquer aux religions du Livre pour s’en prendre à celles de l’époque : Freud, Sartre, Internet et le libéralisme, y compris dans sa version Mélenchon.

Ce qui me séduit bien sûr, c’est son indépendance d’esprit ; au début, je l’avoue, je la confondais bêtement avec la philosophologie de ce con de Sponville. Grave erreur : Michel, lui, trace son contre-sillon sans souci des oukazes de la post-pensée post-moderne ; pour moi, c’est l’essentiel. « Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant », comme disait Gide, à défaut de le faire.

Au vu de ses travaux et interventions récents, Onfray, lui, fait le job. J’en avais déjà eu l’agréable impression en l’interviewant ici-même (cf. Causeur n° 39, septembre 2011 : « La police de la pensée française a la matraque facile ».) Depuis, ça se confirme dangereusement – pour lui. Fini la chasse aux tigres empaillés ! Désormais, il se collette avec les idoles du temps. En plus, chose admirable pour un transfuge du Bon camp, il s’en fout magistralement d’être diabolisé.

Ce mois-ci, dans la chronique que Michel tient sur son site, et sous le titre « Mauvais genre », il s’attaque à l’icône Judith Butler. Dès la semaine suivante, pilonnage des Inrocks, qui font donner toute l’ironie lourde dont ils sont capables : « Le philosophe politico-médiatique Michel Onfray s’en prend au genre sans avoir étudié la question. » Contrairement aux Inrocks, n’est-ce pas, dont c’est la spécialité…

« Il n’y connaît rien, affirme l’autrice du papier : il n’a pas lu Judith Butler. » La preuve : il prend prétexte, pour la contrer, du malheureux cas de ce David, suicidé parce qu’on l’avait charcuté contre son gré pour le transformer en Brenda.

En vrai, ce regrettable incident n’a rien à voir avec la « loi du genre » ; tout est dans la nuance, nous enseignent patiemment les Inrocks. Le chirurgien qui voulait à tout prix transformer David en Brenda « essentialisait le genre ». Judith Butler, au contraire, prône « la liberté pour chacun de se définir en tant qu’homme ou femme, ou autres » (sic). Pendant qu’on y est, j’espère qu’il y a aussi une case « ne sait pas ».

THE MONDE IS NOT ENOUGH !

Vendredi 7 mars 

Ce qu’il y a de bien avec les éditos du Monde, outre leur componction de référence, c’est qu’on peut sans rien perdre aller tout droit du titre à la conclusion. Un exemple au hasard, choisi dans ma pile : « L’accablant poison des soupçons ».

Sous ce titre, on peut lire tour à tour deux attaques aux violences calibrées : l’une, morale, vise la droite et les lourds soupçons qui pèsent sur son honnêteté intrinsèque ; l’autre, tactique, porte sur les regrettables maladresses du pouvoir dans la gestion de ces scandales.

Après avoir ainsi convenablement pointé les responsabilités, l’édito nous balance, en guise de conclusion, l’essentiel : cette ritournelle solennelle dont on nous tympanise depuis trente ans : « Tout ça ne fait-il pas le jeu du Front national ? » Et mon cul ne serait-il pas du poulet ?

LA DÉFENSE TAUBIRA

Mardi  11 mars 

 Quand donc Christiane Taubira, débordée, a-t-elle eu connaissance de la mise sur écoute de Sarkozy et de son avocat ? Dans ses réponses successives et contradictoires, il semble que la garde des Sceaux se soit quelque peu emmêlé les pinceaux. À la place de sa dircab, au lieu de l’enfoncer encore un peu plus, je lui aurais proposé, au choix, trois lignes de défense autrement plus solides :

– Version Buisson : « Je pouvais pas savoir, les écoutes se sont déclenchées toutes seules. »

– Version Kev Adams : « Je n’étais au courant que pour le babyphone de Giulia. »

– Version Cahuzac : « Je ne savais même pas que les Sarkozy avaient le téléphone. »

TONY & MARGARET

Vendredi 14 mars 

 Tony Benn est mort. Sans doute suis-je le seul de mes amis à le pleurer, au même titre que Maggie Thatcher. Pour moi, le tempérament compte plus que les idées, ne serait-ce que parce qu’il est plus difficile d’en changer. Aussi eussé-je volontiers marié ces deux-là dans l’intérêt de la Couronne, qui par ailleurs est le cadet de mes soucis.

À ma droite, une fille d’épicier qui s’impose à la force du poignet à la tête de ces machos de tories, puis du pays, avant d’être virée pour autoritarisme. À ma gauche, un vicomte qui renonce à son titre pour entrer à la Chambre des communes, puis dans les gouvernements du Labour, avant d’en être évincé pour « gauchisme ».

Deux personnages que j’aurais bien aimé rencontrer, avec une petite préférence quand même pour le dernier : question sens de l’humour, l’aristo à pipe était plus crédible que la « Dame de fer ». Un exemple entre cent : Tony, partisan de l’abolition de la monarchie, s’était néanmoins prononcé pour le maintien d’Elizabeth II à Buckingham Palace, à titre d’« icône touristique ».

BÊTISIER MONDAIN

Samedi 15 mars

Intéressante question à la une du Monde Télévisions : « La télévision est-elle devenue réac ? » Au terme d’une double page d’enquête serrée, la réponse est oui.

À vrai dire, on s’en serait douté. La thèse en vogue, désormais, dans les médias dominants, ça ne vous aura pas échappé, c’est qu’ils sont eux-mêmes dominés par une poignée de journalistes droitistes. Rien d’étonnant à ce que Le Monde reprenne cette antienne baroque, psalmodiée en chœur par tous ses confrères de progrès. Ce qui est distrayant, en revanche, c’est l’argumentaire.

Tout part d’un constat si puissant que j’ai dû le relire pour en croire mes yeux : « L’arrivée de François Hollande à l’Élysée a libéré la parole de ses détracteurs. » De fait, avant 2012, l’anti-hollandisme primaire tournait un peu à vide.

On plaidera, bien sûr, que le quotidien de référence s’est trompé d’erreur ; il voulait dire sans doute : « L’arrivée de la gauche au pouvoir a libéré la parole de ses détracteurs. » Eh bien, c’est pire ! La première formulation avait au moins l’avantage d’être drôle. La seconde l’est moins : elle reproche tout bonnement aux opposants de s’opposer.

Dorénavant, qu’on se le dise, « intellectuels et journalistes  » marqués à droite  » ont trouvé leur place dans les émissions de débat. » Et même si c’était vrai, comme dirait Marc Levy, où serait le scandale ?

C’est que, par leur seule présence sur les plateaux, ces gens-là empêchent toute saine controverse : « Le classique débat d’idées a cédé la place aux  » idéologues » ». Autrement dit : le débat d’idées, c’était mieux avant, quand ça se passait exclusivement entre gens de progrès – parmi lesquels, comme chacun sait, il n’y a pas d’idéologues.

À en croire l’enquête de la Brigade mondaine, l’invasion des réacs géants n’épargnerait plus aucun talk-show, ou presque. Bien sûr, il y a le magazine « Z & N » où sévit Éric Zemmour, « journaliste controversé » (c’est pas Edwy Plenel qu’on gratifierait d’une telle épithète.) Bien sûr aussi, il faut compter avec « Ce soir (ou jamais !) », dont récemment encore « l’animateur invitait en catimini le sulfureux écrivain Marc-Édouard Nabe ».

Sans vouloir critiquer, un tel vocabulaire contredit la thèse développée, selon laquelle le camp de la Réaction aurait déjà conquis le pouvoir culturel. « Controversé », « sulfureux », « catimini » : ces mots sont ceux de l’establishment dénonçant ses dissidents, pas l’inverse.

Ça n’empêche pas Le Monde d’en rajouter, allant jusqu’à enrôler drôlement dans la dérive droitière « Mots croisés » et « C dans l’air ». Yves Calvi, lui aussi, ferait-il donc partie du complot, sous ses airs si « corrects » ?

C’est ce qu’explique au Monde Noël Mamère, jamais décevant. Dans ces émissions, à l’en croire, « le droit d’ingérence de personnalités qualifiées ne peut s’exercer, car elles sont rarement invitées dans la citadelle où l’on préfère débattre entre soi. » Bizarre ! Moi qui me tape régulièrement « Télé-Calvi» pour raisons professionnelles, j’y vois exactement l’inverse. À coup sûr, entre Mamère et moi, il y en a un qui yoyotte de la touffe.

Le plus grave, aux yeux du Monde, dans cette « libération de la parole réactionnaire », c’est que « les chaînes en profitent pour faire grimper leurs audiences », au mépris de la plus élémentaire déontologie. Léa Salamé, journaliste à i-Télé, confirme : « La pensée réactionnaire est à la mode […] Lorsqu’Éric Zemmour passe à l’antenne, il booste l’audience. » Quant à Brigitte Benkemoun, rédactrice en chef du désormais « controversé » « Mots croisés », elle n’hésite pas à dire pour sa défense : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des commentateurs de gauche favorables au gouvernement et capables de le défendre. »

Argument original certes, mais moyennement crédible. Des « commentateurs » comme ça, il y en a pléthore ; simplement, ils sont mauvais. À leur décharge bien sûr, ce n’est pas un métier facile ; mais il serait quand même injuste de reprocher ça aussi aux « réacs ».

LE ZORRO 2.0 DU ZÉRO FAUTE

Jeudi 20 mars  Depuis quelques semaines, sous le pseudonyme de « Bescherelle ta mère », un justicier masqué de l’orthographe sévit sur Twitter, corrigeant impitoyablement les fautes des twittos célèbres ou anonymes – non sans les insulter au passage. Déjà « followé » par 21 000 suiveurs, il n’est lui-même abonné qu’à « Bescherelle Officiel ». La classe !

Tout ça a fini par attirer l’attention de la maison Hatier, éditrice de la Bible du bon usage. Ils ont même démasqué le concombre : son nom est Sylvain Szewczyk, et du coup on croit comprendre d’où lui vient cette étrange fixation sur l’ortograf…

Aux dernières nouvelles, après l’avoir menacé de poursuites, Hatier songerait désormais à travailler avec lui, pour peu qu’il cesse d’être « vulgaire ». Mais il y a des gros mots français, merdre !

POIRET AU VINAIGRE

Mercredi 26 mars

Le mercredi matin, après le turbin, pause-détente. Je déguste une fois de plus, et toujours avec plaisir, le succulent Poulet au vinaigre de Chabrol. Pour moi qui n’ai guère besoin de noirceur, celle du père Claude est ici agréablement éclairée − filons la métaphore − par le lumineux je-m’en-foutisme de son acteur. Jean Poiret fait pétiller Lavardin, ce flic ricaneur à qui on ne la fait plus depuis trop longtemps – modèle de cynisme humaniste, à moins que ce ne soit l’inverse. Roland Jaccard, explique-leur !

Même les dialogues sont classieux, par exemple quand le flic Poiret réveille en pleine nuit le notaire Michel Bouquet :  « Mais enfin, inspecteur, il est cinq heures du matin ! – Pour moi aussi, Maître… »

Il y a bien sûr de la lutte des classes là-dedans, Jérôme Leroy vous l’expliquera mieux que moi. Chabrol donne à fond, et avec génie, dans la « critique d’une certaine bourgeoisie », figure imposée du cinéma-européen-intelligent de ces temps-là (un peu démodée aujourd’hui, par bonheur). Mais au-delà, c’est-à-dire au fond, il y a surtout chez lui une plaisante misanthropie. Dans son monde cruel et vrai, être pauvre ne suffit même pas pour être bon ; juste inoffensif ou con.

MINI-MOI

–          Vladimir Poutine : « Les Russes qui ne regrettent pas l’Union soviétique n’ont pas de cœur. Ceux qui la regrettent n’ont pas de tête. »

–          Vincent Peillon, futur ex-ministre de l’Éducation : « Quand on interdit les mots, on interdit les pensées. L’épuration de la langue est le premier acte. »

–          South Park. Cartman, arrêté en flag par un flic : « Est-ce qu’il y a un agent, Monsieur le problème ? »

–          13 mars. Titre du Monde sur 4 colonnes : « Les socialistes européens assurent qu’il existe encore un clivage gauche-droite ». Hélas, qu’apprend-on juste après ? « En France, les deux camps abordent les européennes avec des slogans semblables. » Plus qu’un mois pour ressortir Le Bourget…

–          14 mars. Au menu de l’excellent « Europe 1 Social Club », Rémi Brague et Didier Super ! Y’a que Taddeï pour nous concocter des plateaux pareils.

–          Jules Renard : « On se trompe toujours sur les écrivains contemporains. C’est pour ça qu’il ne faut pas les lire. »

–          24 mars, 0h30, fin de soirée électorale sur i-Télé. Nicolas Domenach, pas content mais digne : « Attendons le second tour pour commenter le premier ! »[/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA. 00615048_000021

Contrebandiers sans frontières

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france espagne ue contrebande

france espagne ue contrebande

« On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen« . Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier « incarne l’Europe dont plus personne ne veut« . Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que « la frontière est une construction d’un autre âge« . Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé[1. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, 1992.] : ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme « identitaire, relationnel et historique« , mais un espace, produit par la « surmodernité« , interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder[2. K.W. Jeter, Dr. Adder, Denoël, 1985,], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

« L’Interface », annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. »

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le « travail de nuit« ). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France[3. L’identité de la France. Espace et Histoire, Arthaud, 1986.] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

*Photo : Emilio Morenatti/AP/SIPA. AP21214098_000004.

Plenel, l’arrosé arroseur

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edwy plenel mediapart

edwy plenel mediapart

De 1982 à 1988, sous le nom de code de « Benêt », Edwy Plenel a été méthodiquement espionné par les grandes oreilles de la République. Sa mise sur écoutes diligentée par la cellule antiterroriste de l’Elysée devait, selon ses commanditaires, permettre d’identifier les sources de ses révélations sur les affaires des Irlandais de Vincennes et du Rainbow Warrior, orchestrées par les services du président Mitterrand[1. Le capitaine Paul Barril, affecté à l’Elysée, avait produit de faux témoins et manipulé une perquisition pour imputer à des indépendantistes irlandais l’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982. Quant au naufrage du navire de Greenpeace « Rainbow Warrior » le 10 juillet 1985, il fut également commandité par les services officiant à l’Elysée.]

Dix ans plus tard, le journaliste du Monde publiait un pamphlet sur ces écoutes. Les mots volés (Stock, 1997) instruit le procès de la trop monarchique Ve République, coupable de concentrer les pouvoirs entre les mains d’un seul, sur fond de culte du secret.

À l’époque, Plenel pleurait toutes les larmes de son corps sur la tombe de son intimité bafouée. Or, voilà qu’aujourd’hui, grimé en accusateur public, il piétine allègrement la vie privée de ses cibles en divulguant, à l’appui de ses investigations politico-financières, des enregistrements clandestins du majordome de Liliane Bettencourt et de Jérôme Cahuzac ainsi que des retranscriptions des écoutes de Nicolas Sarkozy. Nulle place au doute dans ce système d’accusation où le procureur, pardon le journaliste, instruit exclusivement à charge[2. S’agissant des suspicions de financement occulte de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007, le juge Gentil enquête sur la seule foi d’un document libyen dont Le Monde a reconnu l’inauthenticité.].

Tentons une expérience. Remplaçons, dans sa prose, le mot « pouvoir » par « Plenel » et le mot « journaliste » par « homme politique ». Nous obtenons ce résultat troublant : « Plenel a fâcheusement tendance à revendiquer pour son seul profit à la fois le secret et la transparence : secret de ses actes, transparence des nôtres (…) Aussi arrive-t-il à l’homme politique de faire un cauchemar dans lequel il serait jugé par un tribunal austère dont le procureur, un Vychinski quelconque, brandirait des liasses d’écoutes en lui demandant des comptes sur ce qu’il a dit tel jour, à telle heure, et dont témoigneraient indubitablement les retranscriptions de ses conversations. (…) Sa fâcheuse tendance, par exemple, à confondre police et politique, à avoir de cette dernière une vision manipulatrice où seul l’envers dissimulé des hommes et des partis dit leur vérité, est le penchant naturel d’un monde où, la police prenant le pas sur la politique, fleurissent justement les polices politiques et leurs abus »

En somme, quand Plenel est écouté, c’est un insupportable viol de son intimité, quand c’est lui qui écoute (ou, plus précisément, recèle des écoutes), c’est de l’information. Incohérence ?   Mais non ! Car si les moyens sont les mêmes, les fins sont différentes. Plenel recycle les méthodes employées contre lui au service d’une noble cause, en l’occurrence démasquer les turpitudes des puissants. Et ça change tout  Voilà pourquoi il est admis et même recommandé de faire à Cahuzac et Sarkozy ce que Plenel trouvait intolérable qu’on lui fasse.

« Le secret de police ou « de service » a toujours fait bon ménage avec l’approximation », nous enseignait le patron de Médiapart il y a une quinzaine d’années.  Décidément, Edwy l’investigateur sans peur et sans reproches gagnerait à méditer les vieilles leçons de journalisme du martyr Plenel.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00618647_000029

Redécoupage des régions : un retour à l’Ancien régime ?

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regions manuel valls france

regions manuel valls france

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou  des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France[1. Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le FigaroJean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

S’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque donc d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

 

*Image : wikimedia. 

Crimée : quand l’Occident réagit, enfin

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Il fallait s’y attendre. Dans la guerre larvée qui sévit en Ukraine, et contrairement à ce que laissent entendre les mauvais esprits, l’Occident ne reste pas inerte et a su ouvrir un nouveau front là où le cauchemar a commencé : en Crimée. Devant l’arrogance sans nom d’un peuple qui s’est jeté dans les bras de l’ogre Poutine et a tourné le dos à un avenir européen radieux, le monde libre a frappé pratiquement sans sommation les trois villes les plus importantes de la péninsule : Yalta, Sébastopol et Simféropol, la capitale. On se doute que la propagande russe les transformera en cités martyres car même lors des bombardements de Belgrade pendant la guerre du Kosovo, l’Ouest n’avait osé aller aussi loin.

En effet, c’est avec horreur que les habitants ont découvert le vendredi 4 avril au matin que le McDonald’s de chacune de ces villes a été fermé sans autre forme de procès. Personne n’est dupe du motif officiel invoqué : McDo Ukraine aurait simplement répondu à un possible embargo sur le gaz russe par un autre embargo, celui sur la mayonnaise, le ketchup et les oignons crus, mettant de fait au chômage technique les trois restaurants. Mais le vrai but de guerre évidemment est ailleurs : d’après tous les observateurs, c’est une fermeture définitive qui a été décidée. Effondrés, les employés ont néanmoins été traités de manière humaine, comme savent le faire des vainqueurs magnanimes : ceux qui décideront de partir travailler en Ukraine auront le droit à un logement payé pendant trois mois.

Il n’en demeure pas moins que la population va souffrir. Fermer un McDo, c’est toujours d’une manière ou d’une autre faire reculer la civilisation et les autorités craignent désormais une épidémie de suicides chez les cardiologues et autres diabétologues criméens. Mais c’est le prix à payer et on finira un jour ou l’autre par remercier McDo qui, en ce centenaire de la guerre de 14, aura peut-être évité une affreuse répétition par cette décision courageuse.

L’Etat de droit, un scandale d’Etat?

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thierry herzog ecoute

thierry herzog ecoute

Maintenant que, de l’article retentissant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde à la « Lettre aux Français » de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro, l’ensemble des données à la fois judiciaires et médiatiques ont été posées sur la table démocratique dans l’affaire des écoutes de l’ancien président de la République, on y voit plus clair.

On sait qu’une information a été ouverte par le parquet de Paris au regard de présomptions d’un financement libyen pour la campagne présidentielle de 2007 après que Nicolas Sarkozy a porté plainte lui-même, pour faux, usage de faux et recel, contre Mediapart qui avait évoqué l’existence de certains documents.

Des écoutes judiciaires de l’ancien président de la République ont été ordonnées par deux magistrats instructeurs à partir du mois de septembre 2013. Il a été constaté que Nicolas Sarkozy et son avocat, Me Thierry Herzog, certains de cette inquisition téléphonique, se sont munis, à l’initiative du second, de portables acquis sous la fausse identité de Paul Bismuth.

Si le conseil n’a jamais été écouté, les échanges retranscrits avec son client ont établi qu’un haut magistrat de la Cour de cassation, contre la promesse de l’obtention d’un poste à Monaco, a communiqué des renseignements et fourni des précisions sur la possible issue d’une demande de restitution des agendas présidentiels saisis dans le dossier Bettencourt. Ce qui a justifié l’ouverture d’une nouvelle instruction pour violation du secret de l’instruction et trafic d’influence.[access capability= »lire_inedits »]

À cet énoncé procédural, qui ne s’est pas traduit pour l’instant par des mises en examen, on a le droit de se demander pourquoi, durant plusieurs jours, un tel cataclysme s’est produit. Risque de coup d’État ? Atteinte grave à la République ? Inégalité scandaleuse entre des justiciables ? Tortures physiques et psychologiques ?

Non, seulement l’État de droit, qui est venu se rappeler depuis le mois de mai 2012 au bon souvenir d’une société qui l’avait oublié, et pour cause, puisque durant cinq ans il avait été foulé aux pieds sans que quiconque, au sein de la majorité d’alors, ne s’en émeuve. L’actuel bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris n’avait-il pas qualifié d’« exceptionnel » le bilan judiciaire de Nicolas Sarkozy !

La fronde menée par le noyau talentueux et médiatiquement reconnu de grands avocats pénalistes, la solidarité amicale pour leur confrère Me Herzog, le corporatisme massif d’une profession qu’on n’a même pas le droit de toucher du bout de la procédure ont laissé croire, un temps, que le secret professionnel des avocats devait être absolu et qu’une ignominie avait été perpétrée parce qu’on avait osé le faire céder face à l’évidence d’infractions.

D’autres avocats, heureusement, ont su apporter une contradiction vigoureuse à cette autarcie plus de confort que d’exigence, et ont démontré que la belle fonction de défendre n’avait pas vocation à couvrir les turpitudes même influencées par un ancien président.

Pour qu’on mesure bien le poids du barreau, qui est trop souvent auréolé par la seule abstraction de sa mission plus que par la qualité et l’intégrité de  ses membres, il est symptomatique que, les choses rétablies dans leur vérité et la normalité du processus judiciaire admise, on n’en ait pas moins continué à débattre sur un durcissement de la protection du secret professionnel de l’avocat. Alors qu’il est déjà comme un étau qui met quasiment le conseil à l’abri. Aussi bien Me Leclerc que Me Mignard, pourtant antagonistes sur l’appréciation du secret professionnel allégué par Me Herzog, vont dans ce sens. Et André Vallini, lors d’une émission, a cru bon d’évoquer le besoin de nouvelles dispositions qu’il proposerait avec Philippe Houillon – Georges Fenech, qui saute sur n’importe quelle piste, leur emboîtant évidemment le pas. Moralité : quand on a été obligé par justice de toucher au barreau, il faut le rendre encore plus intouchable !

Il faut encore, contre l’inculture judiciaire et la partialité politique, souligner que les écoutes d’un ancien président ne sont pas une tare mais le signe d’une bonne santé républicaine et qu’un ministre de la Justice informé par ses services sur le cours de certains dossiers est dans son rôle  dès lors que l’indépendance concrète des magistrats est garantie. Ce qui n’a été dénié par personne depuis le mois de mai 2012 et ce que la droite sarkozyste ne pourrait discuter, sauf à oublier ses propres errements.

Il serait trop commode de ne pas pourfendre, lors de cette interminable controverse, les ravages opérés dans l’esprit public et la perception judiciaire par le tristement fameux « mur des cons » qui a instillé un poison durable dans la considération due aux magistrats. Alors que les juges d’instruction en charge de ces dossiers sont compétents, discrets et, selon moi, impartiaux, cette incroyable et désolante pantalonnade ne cesse pas de rejaillir sur la magistrature qui a beau faire : son objectivité non seulement n’est plus présumée, mais niée par principe.

Étrange conséquence, aussi, pour une démocratie que le président de la République souhaitait voir rassemblée : dans tous les débats qui sont au cœur de notre vie civique et de notre éthique collective, j’ai l’impression qu’on ne sait plus que focaliser sur les doigts qui montrent la lune, et plus du tout sur celle-ci. En témoignent les innombrables dénonciations (notamment dans Causeur !) non seulement de la publication d’extraits procéduraux dans les médias – ce qui en effet est intolérable – mais même de compte rendus fiables et de qualité sur l’évolution de certaines affaires sensibles. J’entends bien que ces transgressions, qui pourraient et devraient d’ailleurs être réprimées, offusquent légitimement le citoyen, mais je ne parviens pas à comprendre les ressorts de l’arbitrage citoyen en l’occurrence. Les infractions, les délits sont relégués au second plan comme si leur dévoilement médiatique leur faisait perdre nocivité et  dangerosité.

Pour ma part, tout en affirmant la nécessité de poursuites à l’encontre de ceux qui battraient en brèche leur obligation de secret, s’il me fallait choisir, je préférerais une démocratie même imparfaite avec des médias audacieux qu’une démocratie amputée avec des médias frileux.

Il n’est pas encore venu, le temps où on traitera banalement les affaires des « grands ».[/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA.AP21538018_000007

Au secours, les cathos investissent un lycée catho!

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lycee gerson ivg hamon

lycee gerson ivg hamon

« Dérives intégristes au lycée catholique Gerson », a titré la presse ces derniers jours. Les faits ? Une association hostile à l’avortement (Alliance Vita) a qualifié l’IVG d’ « homicide » pendant un cours de catéchisme, dans un lycée privé. Ce qui, soit en passant, n’est pas une position intégriste, mais celle de l’Eglise depuis toujours.

À la suite de quoi la mairie de Paris s’est fendue d’un communiqué indigné où elle en appelle à la « neutralité de l’éducation scolaire ». Benoît Hamon, bien sûr, a diligenté une enquête.

Cette polémique a éclaté à la veille du vote au Sénat de la loi sur l’égalité femme-homme de Najat Vallaud-Belkacem, avouez que ça tombe bien. On va pouvoir encore une fois brandir l’épouvantail obscurantiste (incarné par l’Opus Dei, accusée d’avoir noyauté le lycée Gerson) pour mieux légitimer une loi qui comporte un volet se proposant de « banaliser l’avortement » (en supprimant notamment la clause de détresse), au motif que celui-ci serait en France, près de quarante ans après sa légalisation, menacé.

« L’IVG est un acte relativement courant dans la vie des femmes, puisqu’un tiers le fera dans sa vie, Pourtant le droit à l’avortement est encore perçu comme à part. Nous voulons en faire un droit à part entière et un acte comme les autres. »  déclarait ainsi Mme Bousquet « auteure » du rapport sur l’IVG remis à la ministre en novembre dernier. On pouvait y lire que l’accès à l’avortement était un véritable parcours de la combattante en France, et qu’il fallait urgemment contribuer à banaliser un acte encore perçu comme problématique. On ne peut que s’étonner de ce combat d’arrière-garde quand on sait que le nombre d’avortements en France se maintient à 200 000 par an depuis trente-huit ans, alors que les progrès de la contraception ont été immenses.

Mais les chiffres n’ont aucune importance pour les néo-féministes, pour qui tout est affaire de « domination symbolique». La légalisation de l’avortement, qui n’était qu’une concession faite au réel, a été idéologisée comme la revendication d’un droit absolu des femmes. Ainsi pouvait-on lire sur le blog de NVB en janvier 2013 « IVG : 37 ans après la loi Veil, mener la bataille idéologique pour garantir ce droit ».

Pourtant l’avortement n’est ni une bataille idéologique, ni un droit. Il suffit de relire le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale en 1974 pour s’en convaincre, il n’y est pas fait référence une seule fois au mot « droit », mais à la nécessité de répondre à un enjeu de santé publique, celui de la mise en danger de la vie de milliers de femmes par des avortements clandestins pratiqués dans des circonstances épouvantables. « C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. », déclarait Simone Veil à la tribune. Elle ajoutait « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. ».

D’ailleurs, la première phrase de la loi Veil ne laisse guère de place au doute : « La loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. », l’avortement étant précisé n’être que l’exception circonstanciée à ce principe fondamental.

Le problème des questions bioéthiques (que ce soit l’avortement, mais aussi l’euthanasie ou la filiation), est qu’il est impossible d’avoir une position cohérente sans adopter une position radicale. La position libertaire et la position religieuse sont les deux seules cohérentes sur la question. Mais elles sont dénuées de tout principe de réalité. La vision de Simone Veil, qui est celle du bon sens, était de lâcher du lest sur la cohérence idéologique pour en gagner sur l’efficacité politique en mettant en place un fragile compromis entre les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître. Ce « moindre mal » est insupportable à nos ayatollettes qui voudraient que le droit vienne toujours célébrer une avancée ou interdire le règne des ténèbres.

La vision triomphaliste de l’avortement (avortement : un droit, mon choix, notre liberté proclament les affichent du Planning Familial) est contraire au bon sens. Personnellement je ne connais aucune femme qui ait vécu son IVG comme un « acte comme les autres ». Par contre j’en connais beaucoup pour qui sa banalisation est devenue une pression sociale,  et à qui on reproche leurs grossesses prématurées ou leurs familles nombreuses comme autant de « trahisons » à la sainte cause de la femme libérée.

Dans son premier discours de candidat en 2007, Sarkozy en appelait, entre des références à Zola et Victor Hugo, à la loi Veil qui « avait sauvé la vie de milliers de femmes » : il y avait eu des tonnerres d’applaudissements dans la salle. 7 ans après, le peuple de droite, radicalisé par des revendications sociétales provocatrices n’applaudirait plus à ce qui restait une avancée raisonnable.

 

À qui la faute ?

 

Surveillance de la NSA: Rien de personnel!

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S’il est un moment où nos princes se seront tous retrouvés nus, c’est bien l’été 2013, quand Edward Snowden a révélé que la NSA interceptait quotidiennement plus de 16 millions de télécommunications en Allemagne. La ziggourat de Berlin n’a eu de cesse de minimiser le phénomène, déclarant qu’elle faisait entièrement confiance aux Américains « qui ont tout de même libéré l’Allemagne » – sans préciser cependant si elle avait à l’esprit la libération de 1945 ou celle de 1989. Son ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, clama que la sécurité était « un super-droit fondamental au moins aussi important que la liberté » ; et le ministre de la Chancellerie, Ronald Pofalla, affirma que la NSA lui avait assuré « avoir toujours respecté le droit allemand sur le sol allemand » (sur le sol, peut-être, mais apparemment pas dans l’espace), avant d’informer le Bundestag que « l’affaire était classée ».[access capability= »lire_inedits »]

Dès l’automne, cependant, et après que des journalistes de Der Spiegel eurent découvert dans les documents diffusés par Snowden que les Américains avaient placé le téléphone de la Chancelière sur écoute, tout ce beau monde a dû manger son chapeau (tyrolien, évidemment). On ne pouvait plus dire que « l’affaire était classée » ; et la Chancelière offusquée finit par appeler le Président américain – de son téléphone écouté sans doute.

Comment Angela Merkel, qui avait accueilli avec indifférence la nouvelle que des millions de ses concitoyens étaient espionnés par une puissance amie, a-t-elle pu manifester son indignation en apprenant qu’elle avait elle-même été placée sur écoute ? Comment nos princes peuvent-ils penser que ce qui s’applique désormais à tous pourrait ne pas s’appliquer à eux ? Cela tient à leur incompréhension de la vraie nature de la cyber-guerre. Pour eux, elle n’est jamais qu’un simple affrontement entre systèmes informatisés et automatisés, par machines et logiciels interposés. Elle est pourtant bien plus que cela.

Pour bien comprendre ce qu’il en est, il faut se rappeler que « cyber » nous vient du mot « cybernétique », du grec kubernêtikê qui signifie l’« art de gouverner ». En 1948, le mathématicien Norbert Wiener avait défini la cybernétique comme l’étude du contrôle et de la communication,  dans les machines comme chez les êtres vivants. Science des systèmes complexes, la cybernétique s’intéresse moins à leurs composantes qu’à leurs interactions. Ce qu’elle prend en compte, ce n’est pas la nature ou l’identité des différents éléments, mais leur comportement global.

En conséquence, la vérité n’est plus ce qui peut être prouvé mais, comme l’expliquait Michel Savage, ce qui est pertinent, c’est-à-dire ce qui fonctionne et remplit son rôle indépendamment de tout rapport à la vérité. Ainsi, si je surveille mon poids, que m’importe que ma balance soit faussée, qu’elle ne dise pas vrai, tant qu’elle me donne, jour après jour, le même poids de référence.  C’est sur cette base qu’opèrent les systèmes de surveillance par caméras en circuit fermé, dont les logiciels sophistiqués ne cherchent pas à repérer dans la foule quelqu’un en particulier comme un individu identifié et fiché, mais à y détecter un comportement hors norme : par exemple quelqu’un qui court quand tout le monde flâne, ou quelqu’un qui s’attarde quand tout le monde se presse.

On ne s’étonnera pas, après cela, que les « grandes oreilles », la NSA en tête, passent le plus clair (ou devrais-je dire le plus obscur) de leur temps, à écouter et à observer urbi et orbi, en vision et en écoute périphériques, cherchant à établir des relations entre une multitude d’éléments observés sans qu’au départ leur attention ait nécessairement été retenue par un faciès particulier, une voix familière ou un nom suspect.

Ce glissement d’une pensée scientifique fondée sur la recherche de la vérité par la preuve objective à une pensée systémique fondée sur la pertinence comportementale et relationnelle a mis ou remis au goût du jour l’adage : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». Pendant la guerre de Cent ans, les Français et Anglais combattaient un ennemi ;  de même les communistes et les fascistes en Espagne. Pour les puissances cybernétiques, il n’y a pas d’ennemi, mais la menace est partout. Donc tout le monde est un coupable en puissance. Ecoutons la conversation entre Angela Merkel et Barack Obama : elle parle de pratiques inacceptables entre amis. Encouragé par un spin-doctor, il répond: « Mais ma chère, s’il n’y a pas d’ennemis, comment voulez-vous qu’il y ait encore des amis ? » Elle : « Tout de même ! Mon téléphone personnel ! »  Obama, toujours assisté de son souffleur : « Surtout, n’y voyez rien de personnel ! »

Il y a de fait dans la cyber-guerre un basculement qui porte sur la personne : sur l’indivisibilité de l’individu, sur sa spécificité, et plus encore sur la centralité dans l’ordre des choses. La Renaissance avait expulsé Dieu du centre de l’univers pour y placer l’homme, et voilà que celui-ci, devenu individu, est chassé par le système. Dans ces nouvelles coordonnées, le secret et la vie privée, que l’homme avait longtemps tenus pour sacrés, cessent de compter – c’est-à-dire d’être pertinents. Car c’est bien cela, la transparence : non pas la quête de la vérité mais celle de la pertinence. L’impératif de pertinence s’impose même aux princes, contraints d’habiter des palais de verre.

De tout cela, cependant, nos princes entrepreneurs et entreprenants ne semblent guère conscients. Ils passent par des périodes où leurs chevilles gonflent sur leurs pieds d’argile et d’autres où la peur de ne point être reconduits dans leurs fonctions les prend violemment au ventre. Accaparés par leurs objectifs – la croissance économique, l’avancée technologique, le risque zéro, la sécurité, la suprématie –, ils ne voient pas que le système cybernétique qu’ils ont placé au centre de l’univers pour les servir les asservit, faisant d’eux des éléments aussi indifférenciés et remplaçables que le plus humble de leurs sujets. Le pourpre dont ils sont si fiers n’est qu’un cache-misère.

Peut-être qu’un jour, prenant conscience de leur affligeante nudité, ils en viendront à regretter le temps où Dieu trônait encore au centre de l’univers, quand, comme le dit si poétiquement Ishâq Ibn Zubayr, le mathématicien et cosmographe médiéval mis en scène par André Miquel dans ses Entretiens de Bagdad, « la Terre et ses habitants étaient encore au centre de l’infinie tendresse divine ».[/access]

*Photo: markus schreiber/AP/SIPA.AP21485347_000002