Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  – ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman –  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

*Image : wiki commons.

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Pierre Cormary
est gardien de musée, lecteur, blogueur, littérateur, et peut-être est gardien de musée, lecteur, blogueur, littérateur, et peut-être un jour auteur.
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