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Le sexe à l’école, ce n’est pas une façon de parler

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Après deux semaines bien méritées de congé paternité, je reviens frais et dispos dans mon collège de Beauce. Une rapide inspection du laboratoire de SVT me révèle que mes collègues n’ont pas perdu leur temps : j’y trouve un petit isoloir dont le rideau a été tiré. Intrigué par l’objet inconnu, je tire ledit rideau. Et là surprise ! Derrière le voile pudique, est fièrement dressé, droit comme la justice et orné d’un préservatif, un godemichet d’une trentaine de centimètre de long ! Un rapide examen de l’objet me permet de constater que le souci du réalisme va jusqu’à reproduire la vascularisation superficielle de l’organe génital masculin.

L’effet de surprise dissipé, je m’interroge quant à la présentation théâtrale de l’ensemble : de toute évidence, certains adultes de l’établissement avaient eu la géniale idée pédagogique de proposer à mes élèves de 4ème (niveau concerné par les cours de reproduction humaine : 13-14 ans) d’aller s’entraîner « à l’aveugle » (derrière le voile) à disposer un préservatif sur un pénis dont la taille ferait rougir de honte le premier venu. Après prise de renseignement auprès de mon collègue, il s’avère que j’avais vu juste : les profs et l’infirmière du collège avaient proposé aux élèves de se rendre à l’infirmerie  pour aller s’entraîner à l’aide d’un dispositif reproduisant les conditions réelles de leur première expérience sexuelle : seraient-ils chronométrés ? Pourraient-ils comparer leurs temps ? Autant de questions que je gardais pour moi.

Bien évidemment, ma première réaction fut d’informer mon aimable collègue : si un adulte s’avisait de proposer ce type d’expérimentation à ma fille de 13 ans, il entendrait sûrement parler de la définition du scandale. Ne désirant aucunement cautionner ce type de proposition pédagogique déplacée, j’informais mon chef d’établissement de la présence du théâtre de marionnette disposé dans mon laboratoire. Sa seule crainte fut de n’avoir jamais vu l’infirmière avec l’objet en main : il espérait bien que cela venait d’elle et non d’un élève de l’établissement…

Aucune allusion au fait d’imposer à des enfants ce genre de vision, car s’il ne leur a pas été imposé de « travailler » avec, j’imagine qu’on a dû leur montrer le dispositif, les projetant dans l’univers de la pornographie : on leur propose ainsi une vision morcelée du corps, réduisant la personne à un organe qui sera variable en fonction du type d’usage que l’on compte en faire. Cela permet de développer leur esprit de consommateur primaire…

Proposer à des gamins et gamines de 13 ans d’aller tripoter une énorme bite en plastique ne pose pas plus de problème que cela à grand-monde. Sidérant ! Ainsi, si certains enseignants se sont dit « gênés » par ce type de procédé, il n’y en eu aucun pour protester énergiquement; et c’est bien là le nœud du problème.

De nos jours, on a l’indignation facile : s’indigner contre ce dictateur de Poutine, ces salauds de colons israéliens, tant que cela ne vient pas nous frotter, nous empoisser : car à partir de cet état-là, il faut exercer notre responsabilité et poser un acte. C’est bien le problème d’Hessel dans son truc de 32 pages :   condamner un événement survenu à l’autre bout de la planète est facile, il suffit de montrer son indignation à son voisin ; il opinera du chef bien content de participer à ce mouvement de « la révolte pour les nuls » qui a l’énorme avantage de permettre de ne pas sortir de son salon.

En revanche, quand cela a lieu dans notre sphère professionnelle, cela devient autrement plus compliqué car il faut passer à l’action : c’est poser un acte qui est devenu très difficile : il faut sortir de son confort. Or, c’est précisément ce que l’on nous interdit depuis plus d’un siècle de satisfaction de l’ego.

En fin de compte, il semble que cela ait un peu dérangé certains adultes du collège mais pas autant que l’augmentation des effectifs dans leur classe : après tout, ce sont les gamins des autres, ce n’est pas comme si nous avions une quelconque responsabilité éducative à leur endroit…

*Photo :  DR.

Signé d’un M comme Mousquetaires !

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« Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon… ». C’est sous ce portrait écrit que les lecteurs du Siècle firent connaissance avec le jeune d’Artagnan, le jeudi 14 mars 1844. Le journal accueillait, en première page, le nouveau roman historique d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, qui se déclinerait bientôt en feuilleton à succès. Et depuis 170 ans, les garçons du monde entier portent le fer dans les cours de récréation ou sur les terrains vagues. Ils ne sont pas seulement animés par l’envie de combattre, de briller en duel, ces enfants ont compris l’esprit des Mousquetaires. Noblesse de cœur, courage physique, amour de la chair, appétit pour les plaisirs de la table, ces fiers gascons qui portent la casaque bleue ornée de croix fleurdelisées sont un bel exemple pour notre Nation. Ils galvanisent notre imaginaire. Ils expriment un idéal qui, en ces temps de bassesse, enorgueillit. Ils redonnent foi en des valeurs chaque jour conspuées par une élite qui a perdu le sens des responsabilités. Dans une société cadenassée et dépourvue d’espoir, ces honnêtes hommes insufflent un vent de liberté, d’aventures surtout. Et si la vie de 2014 pouvait ressembler à cette cavalcade du XVIIème siècle.

Le génie littéraire de Dumas repose sur cette soif de rebondissements et de grandeur d’âme. Nos falots hommes politiques ne remplaceront jamais un M. de Tréville. « C’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce déplaisant quelqu’un ». Au temps des girouettes, cette fidélité au souverain impose le respect. Car ne nous y trompons pas, les intrigues à l’Elysée ou à la Cour de France n’ont pas changé de nature. Le Musée de l’Armée célèbre jusqu’au 14 juillet cette aspiration à se surpasser et à explorer cette période trouble. L’exposition Mousquetaires !  met en parallèle le roman de cape et d’épée et la véritable histoire de ces soldats nés sous Louis XIII. Entre fiction et chronologie scrupuleuse, l’exposition montre très habilement les libertés prises par Dumas mais également son ancrage dans la réalité de l’époque. Ce double-jeu, à la fois ludique et instructif, bien aidé par une collection d’objets rares (tableaux, armures, pistolets, arquebuses, vêtements, etc…) ou d’animations (extraits de films, simulations de duels, etc…) fait de cette exposition une sortie à ne pas manquer. Les vacances de Pâques démarrent bientôt alors courez aux Invalides avec vos enfants. Les cartouches explicatifs dédiés au « jeune public » sont remarquablement réalisés. On comprend tout ! Didactique et divertissante. Cette enquête chez les vrais Mousquetaires et ceux de papier nous apprend que ces soldats sont «armés du mousquet, arme lourde que l’on ne peut utiliser qu’à pied, mais restent des cavaliers qui se déplacent à cheval ». Ces Mousquetaires ont reçu une formation militaire mais demeurent des gentilshommes, ils ont appris à danser et connaissent la littérature ou les mathématiques.

Si vous n’avez jamais vu un mousquet de votre vie et si vous ne savez pas à quoi ressemblent ces fameux ferrets, l’exposition vous en donnera la réponse. Les amateurs de littérature et d’histoire sauront comment et à partir de quels éléments, Dumas a créé Milady de Winter et d’Artagnan qui mourut à Maastricht, ça ne s’invente pas. Cette noblesse combattante avait belle allure, elle n’a pas fini de propager chez les petits et les grands le panache à la pointe de l’épée.

Mousquetaires ! Exposition jusqu’au 14 juillet 2014 – Hôtel des Invalides – Paris 7ème – Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h – Nocturne le mardi jusqu’à 21 h.
 

Les Robinson du Plessis

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« À quoi ça sert de faire des études d’architecture ou d’urbanisme si c’est ça que veulent les gens ? » : cette question pêchée dans un forum d’architectes résume la pensée dominante de la profession. Ça, ce sont les quartiers « Cœur de Ville » et « Cité-jardin » flambant neufs mais résolument néoclassiques implantés depuis le début du siècle en plein centre du Plessis-Robinson.

Le Plessis-Robinson ? Trois kilomètres carrés situés quelque part au fin fond des Hauts-de- Seine entre Clamart et Châtenay-Malabry, presque à la lisière de l’Essonne et des Yvelines. Après des décennies de gestion de gauche, cette banlieue rouge vire RPR à la fin des années 1980 pour cause d’usure du pouvoir et de désindustrialisation, un phénomène qui touche l’ensemble du département[1. Pour le seul scrutin de 1983, PC et PS perdent Suresnes, Antony, Châtillon et Levallois.]. Mais là où beaucoup de jeunes maires de droite du « 9-2 » auront pour seul objectif le rééquilibrage sociologique de la population, donc construiront à tour de bras de la copropriété pour CSP+ sur les friches industrielles, au Plessis, Philippe Pemezec se lance dans un pari nettement plus osé : donner une âme à sa cité-dortoir. À coups de pelle, de pioche et de projets qui font hurler les disciples de Le Corbusier.

Résultat, il suffit d’aller sur place pour constater qu’on n’a pas, mais alors pas du tout, l’impression d’être dans une ville nouvelle : immeubles haussmanniens, tourelles en ardoise façon « La Belle au bois dormant », fontaines ornementées, passerelles en bois, et même curieux manoirs néogothiques qu’on croirait transférés pierre par pierre par un déménageur fou depuis le Sussex ou le Connecticut. Et au milieu coule une rivière – artificielle, la rivière, mais qui s’en soucie ?[access capability= »lire_inedits »]

Bref un mélange sucré-salé entre quartier parisien et village médiéval avec, en bonus, une petite touche écolo. Pemezec a fait de son plan architectural son cheval de bataille et son programme électoral. Un projet qui dépasse les clivages politiques, emportant à chaque fois un succès plus important, jusqu’à 77,03 % dès le premier tour de ces municipales 2014.

Vendredi, jour de marché. Sous la halle néo- Baltard, c’est un festin rabelaisien. On est à une semaine des élections, le maire serre des mains à n’en plus finir. « Il vient toujours, même quand on ne vote pas », me souffle un marchand de primeurs derrière ses monticules de fruits et légumes. Deux amies, une blonde et une rousse, bras dessus bras dessous, se posent devant l’élu. La blonde : « J’adore la ville ! » La rousse : « Elle vient de s’installer ! Moi je veux venir aussi ! » Gaies comme des pinsons, les deux sexagénaires étaient voisines à Clamart. « Mais là, j’ai tout à côté », reprend la blonde. La rousse : « C’est pour ça que je vais déménager. » Et le duo s’envole en gringottant…

Même les opposants y trouvent leur compte. Julie, coiffeuse, raconte, tout en faisant la queue pour un carré d’agneau : « Moi, je jetterais le maire mais je garderais l’architecture. Certains disent que c’est Disney ici, mais y’a rien à dire, c’est un petit village à côté de Paris, et ceux qui n’aiment pas peuvent aller à La Défense si c’est leur truc ! »

Dans la foule gourmande des Robinsonnais, on trouve pas mal de chalands venus des communes voisines. Jeanne vient d’acheter un bouquet d’anémones : « Il y a un marché à Clamart, mais je préfère venir ici. Là-bas, on ne trouve rien, et puis, il n’y a pas de parking. » Les marchands ont la niaque, les affaires ont l’air de rouler. Malgré tout, certains grognent : la ville est victime de son succès. Samy vend des vêtements sous une tente à l’extérieur de la grande halle. Il n’aime plus trop travailler au Plessis : « Les stands deviennent trop chers. Du coup, les prix des produits augmentent aussi. Les légumes sont beaucoup plus chers ici qu’à Malakoff. » C’est indéniable, la cité prend de la valeur et le coût de la vie suit. Les prix de l’immobilier ont atteint ceux de La Défense, bien plus proche de Paris, et surtout infiniment mieux desservie par les transports en commun. Les tours vitrifiées de Puteaux et de Courbevoie courent après leur splendeur d’antan, alors qu’on s’arrache les 3-pièces-cuisine du Cœur de Ville, à vingt minutes à pied du RER, en marchant vite.

Malgré cet engouement et les nombreuses récompenses urbanistiques reçues par la ville[2. Notamment le prestigieux prix européen d’architecture Philippe-Rotthier, en 2008, au titre de la « meilleure opération de renaissance urbaine dans une ville de banlieue ».], l’architecture néoclassique dite « douce », professée par François Spoerry[3. Architecte de renommée mondiale, créateur, entre autres de Port-Grimaud. Il a été le concepteur du nouveau centre-ville. Après sa mort en 1999, son disciple Xavier Bohl a pris le relais.], reste méconnue. Le Moniteur, le journal de référence des professionnels du bâtiment, « boycotte la ville » dénonce le maire. L’élu explique ce silence dans son livre, Bonheur de ville, par la « connivence de la presse architecturale avec les grands groupes industriels dont l’objectif est de couler le plus de béton possible ». Xavier Bohl, architecte en chef des nouveaux quartiers du Plessis-Robinson, surenchérit : « L’essentiel de la profession, les syndicats, les grandes revues d’architectes ne nous ont jamais reconnus. Notre mouvement est marginalisé. »  Contactée à ce sujet, la direction du journal Le Moniteur n’a pas souhaité s’exprimer.

Quand elle n’est pas ignorée, l’expérience locale est méprisée. « Il est pas frais, mon pastiche ? » titre Télérama dans un article sur Le Plessis[4. Télérama, 20 juin 2009.]. Pour Xavier de Jarcy, envoyé spécial de l’hebdo en grande banlieue, l’expérience est « un crime contre l’imagination ». Le pire, constate mon énervé confrère, c’est que ce « style pseudo- régionaliste gnangnan » plaît aux personnes qui y habitent. À quand une loi protégeant les banlieusards contre leur mauvais goût ? « Le dédain des architectes pour ces habitations est le reflet de leur dédain pour les gens », commente Xavier Bohl. Décalage qui dévoile comme un problème de fond : les professionnels ont-ils une vague idée de ce que veut la population ? Du reste, ont-ils le moindre intérêt pour les désirs de ces profanes ? « Il faut revenir au bon sens, suggère l’architecte David Orbach, récemment converti à la manière douce. Quand vous allez au Plessis, vos pieds vous portent vers la Cité-jardin ou le nouveau Cœur de Ville : c’est là que vous irez prendre un café, pas dans le quartier gris et austère au style moderne. Il suffit d’écouter son corps pour comprendre. »

Bien sûr, on peut toujours trouver à redire. Dans le forum de la Cité-jardin, les internautes discutent des problèmes de sonorisation de certains immeubles. Une fleuriste du Cœur de Ville, installée depuis deux ans, a déjà subi un dégât des eaux. Malgré tout, ils sont sûrs d’avoir fait le bon choix. Il est vrai que la perspective depuis l’avenue Charles-de-Gaulle est éloquente : d’un côté de la route, une ville d’un classicisme fantaisiste aux altières façades, de l’autre, des flopées de cubes clonés en béton gris, construits à peine dix ans plus tôt. Au Plessis- Robinson, comparaison est raison. [/access]

 

*Photo: Nastia Houdiakova.

Nougaro : dansez sur lui !

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Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…

A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.

Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…

Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine  ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…

Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio…  La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime…  et pour laquelle il craque.

Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.

Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…

*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001

Morelle, Plenel, et moi

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aquilino morelle mediapart plenel

Tempête sous un crâne. Depuis deux jours, l’affaire « Morelle » me perturbe. Il se trouve que j’ai de la sympathie pour Aquilino Morelle. Je ne l’ai pourtant jamais rencontré. Mon a priori positif s’explique : Morelle était le directeur de campagne de Montebourg pendant la primaire ; il avait mis un peu de République dans les discours du deloriste Hollande. Noniste en 2005, il était le lien entre Valls, l’homme d’ordre, et Montebourg, l’apôtre de la démondialisation. Tout cela me parle, même si des amis très prolixes me font remarquer que, comme Guaino, il démonétise nos idées en les mettant ses mots au service de François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Depuis deux jours, alors que l’affaire a éclaté, des amis de confiance m’ont décrit l’Aquilino Morelle qu’ils ont fréquenté. L’un d’eux m’a parlé de lui comme d’une véritable catastrophe en termes de rapports humains ; l’autre – qui l’avait plutôt apprécié par le passé  -m’a confié sa déception devant un comportement indigne sur cette histoire de laboratoires.

Toujours est-il que le jour où Mediapart a sorti l’affaire, j’ai eu un réflexe : défendre Morelle. Parce que je me méfie instinctivement d’Edwy Plenel et de son journal en ligne. Réflexe conditionné, méfiance instinctive. C’est en m’en rendant compte que je m’inquiète. Pour moi-même, cette fois-ci. Ne suis-je pas en train de devenir l’exact pendant des inconditionnels du célèbre journaliste moustachu qui le soutiennent quoi qu’il fasse, quoi qu’il publie avec les méthodes qui vont avec ? La première fois que j’ai pris le clavier pour dénoncer Mediapart, c’était défendre Laurent Blanc et François Blaquart, alors respectivement sélectionneur national et directeur technique national à la Fédération française de football. Ils avaient été -déjà!- enregistrés à leur insu lors d’une réunion et étaient malhonnêtement désignés comme des racistes. Au passage, notons que le fonctionnaire de la fédé qui avait procédé à cet enregistrement n’a pas été l’objet de la même opprobre que Patrick Buisson. Certes, sélectionneur de l’équipe de France, c’est un poste moins important que Président de la République[1. Quoique… On aura l’occasion de se poser la question pendant la Coupe du monde cet été.] mais peu importe la place qu’occupe celui qu’on piège. C’est déloyal.

De même, quand Mediapart a mis en ligne le message que Jérôme Cahuzac avait laissé par erreur sur la boîte vocale d’un de ses adversaires politiques, j’avais tiqué. On me dira que sans ce point de départ, un ministre du Budget fraudeur fiscal serait peut-être encore en poste. C’est possible. Mais la fin ne devrait pas plus justifier les moyens en matière journalistique que dans la politique[2. Notons à cet égard l’incohérence des fans de Nicolas Sarkozy qui conspuent Mediapart lorsqu’il s’agit de leur idole mais qui se sont jetés comme une volée de moineaux sur l’affaire Morelle.]. Plenel explique ce deux poids deux mesures dès qu’il en a l’occasion : de Mitterrand à Hollande en passant par Sarkozy, il a sorti des affaires de droite et de gauche. Il prétend qu’on ne pourrait pas le soupçonner de choisir ses cibles. Et mon cul, c’est du poulet ? Comment expliquer la discrétion dont il a fait preuve à propos des affaires touchant Dominique de Villepin ? De toute manière, comme Plenel est intelligent, il s’affranchit du clivage droite-gauche. Il sait bien que les clivages essentiels sont ailleurs depuis bien longtemps. Ce n’est pas parce qu’il s’en affranchit qu’il n’est pas idéologue, c’est même plutôt l’inverse.

Voilà, vous savez pourquoi j’ai ce réflexe conditionné, cette méfiance instinctive. Avouez qu’elle ne repose pas sur du vent. Pourtant, j’ai tort. Parce que le conditionnement et l’instinct ne sont pas les meilleurs garants de l’objectivité. Et aussi parce je réduis abusivement Mediapart à son patron, alors que ce medium compte une rédaction étoffée. Parce que, enfin, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément des amis. J’ajoute qu’il faut aussi reconnaître le succès entrepreneurial de ce journal en ligne dans une presse en crise. Plenel, c’est surtout un sacré chef d’entreprise qui a parfaitement intégré les codes capitalistes.

Reste qu’il y a quelque chose qui me séparera toujours d’Edwy Plenel. Il considère les partisans de la souveraineté de l’Etat-Nation -dont je suis-  comme des adversaires idéologiques et politiques. Et ces adversaires, comme les autres, il est prêt à tout pour les abattre avec des méthodes peu ragoûtantes. Si un jour, une source m’offrait sur un plateau un document audiovisuel enregistré à l’insu d’Edwy Plenel, qui l’accablerait, qu’en ferais-je ? Je n’hésiterais pas une seconde et je le détruirais. Certains me diraient que je manquerais à mon devoir de journaliste au service de l’information de mes lecteurs. Cela tombe bien, je n’ai pas de carte de presse. D’autres me considéreraient comme un déserteur dans cette guerre idéologique que mène Plenel. Les derniers, enfin, jugeraient, impitoyables : « trop bon, trop con ». Peu importe ! C’est ma différence avec le patron de Mediapart, et je l’assume.

 *Photo : BISSON/DESSONS/JDD/SIPA. 00680329_000003. 

Humains surnuméraires

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trisomie eugenisme papillon

Avec Éloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, ancien rédacteur en chef de la défunte revue Cancer !, signe un bref et percutant sur le traitement eugéniste de la trisomie 21 dans les sociétés démocratiques modernes. Revenant sur l’histoire du diagnostic et de la perception de l’« idiotie mongolienne», évoquant quelques lumineuses figures de trisomiques, l’auteur montre comment s’est mis place en France un programme d’élimination pure et simple des individus doués d’un chromosome surnuméraire (actuellement, 96 % des foetus dépistés sont avortés). [access capability= »lire_inedits »]

Plusieurs facteurs ont contribué à ce processus : le coût très élevé des soins à fournir au mongolien qu’on voudrait survivre ; le détournement des moyens qui pourraient être utilisés pour la suppression de la maladie vers la suppression du malade lui-même ; enfin, une pression sociale aux origines multiples, du médecin affirmant à la future mère qu’elle commet « l’erreur de sa vie » parce qu’elle désire garder l’enfant diagnostiqué trisomique aux inévitables quolibets des autres enfants, en passant par la famille ou le cercle amical.

BDL évite les écueils d’une démonstration empesée, d’une partialité sommaire ou d’un chantage sentimentaliste, mais surtout, il ouvre le débat vers des perspectives philosophiques fondamentales : le traitement de ces « phénomènes » révèle bien la progression d’une idéologie « transhumaniste», dont le but sera à terme de formater les humains par sélection et augmentation artificielles. Celle-ci va de pair avec un prométhéisme qui refuse toute limite et toute faille, saccageant la nature comme la dignité humaine pour réaliser son utopie technicienne. BDL n’y va pas par quatre chemins  ce projet, selon lui, résulte d’une transformation insidieuse du programme eugéniste des nazis. Certes, il n’est plus question d’un politique : supprimer les faibles est devenu un droit démocratique. On décide quelle vie mérite ou non d’être vécue. Et l’auteur compare avec une ironie mordante les poèmes femme trisomique aux oeuvres de Grand Corps Malade, chevalier des Arts et des Lettres, ou la bêtise connectée d’un ado « normal » hypnotisé par son iPhone avec l’hommage enfantin et permanent que son frère mongolien rend à la Création. [/access]

Eloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, Max Milo, 2014.

*Photo: APTOPIX Texas Daily Life. AP21211153_000002

Au bord de la baie de Sébastopol

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C’était l’été, un week-end sans doute, voici à peine quatre ans. Valentin et moi nous musardions sur les bords de la baie de Sébastopol, immense et lumineuse, à peine tachée par la masse gris-sombre de navires militaires russes, timidement blottis dans un repli de la rade.

Après l’explosion de l’URSS, Valentin, fidèle compagnon d’équipées passées à arpenter les mornes plaines du sud de l’Ukraine, me servit d’interprète jusqu’au fin fond de campagnes à la dérive. C’était une sorte de professeur Nimbus, au profil mitterrandien, brillant chercheur à l’Institut de biologie des mers du sud dont le siège, d’un blanc éclatant, surplombe encore la baie.

Nous avons bu une bière, une Obolone, je crois, puis nous nous sommes mêlés à la foule nonchalante et bon enfant qui déambulait pendant que le soir descendait doucement. Près d’un monument néo-classique, une petite troupe d’une quinzaine de personnes en uniforme, drapeaux russes au vent, défilait. Elle s’arrêta, entama un simulacre de salut aux couleurs dans l’indifférence générale. J’interrogeai Valentin du regard. « Ce n’est rien, quelques nationalistes un peu dérangés, n’y fais pas attention».

Le 17 mars dernier après « l’immense » succès du référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, je recevais un mail claironnant de Valentin. Il commençait ainsi : « Chez nous c’est la fête ! ». La suite laissait clairement entendre que lui aussi y participait pleinement. Et pour me donner une idée de la liesse qui régnait à Sébastopol, il m’envoya la photo d’une affiche de propagande sur laquelle on voyait deux cartes de la Crimée, l’une barrée d’une croix gammée, l’autre aux couleurs de la Russie avec en légende : « Il faut choisir ! ».

Ainsi, Valentin, ouvert au monde, généreux, espiègle et bon vivant, avait-il lui aussi glissé vers les affres d’un nationalisme obscur et inquiétant ? La suite de notre correspondance ne devait pas infirmer cette dérive. Je me fâchai et lui répondit, trop brutalement sans doute.

Quelques jours plus tard, il m’envoyait des photos de l’explosion des fleurs qui tapissent au printemps les montagnes de Crimée. Puis, bien qu’il me sache mécréant, mais juif quand même, il m’envoya des photos de la synagogue de Sébastopol en construction. Une manière de reprendre contact, de me tendre la main. Je n’ai toujours pas répondu.

Valentin, comme un frère…

 

La brune, la blonde et le Président

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sophie marceau hollande deneuve

Attention, crêpage de chignon ! À ma droite la brune, Sophie Marceau, à ma gauche la blonde, Catherine Deneuve. L’enjeu de cette guerre au sommet du cinéma français, c’est mon Président de la République et ses amours clandestines. Je résume. Interrogée par l’excellent Frédéric Taddeï pour le magazine GQ, Sophie Marceau se déchaîne contre François Hollande à propos de sa liaison avec Julie Gayet, révélée par Closer.  « Il a des maîtresses, et, quand on le sait, il refuse d’en parler. » Elle est bonne celle-là : une maîtresse dont on accepte de parler, ça s’appelle une épouse, non ? Mais la Marceau a des idées très arrêtées sur les bonnes mœurs : « Un mec qui se conduit comme ça avec les femmes, c’est un goujat, poursuit-elle. (…) Et puis tromper sa femme pendant un an et demi alors qu’on est président de la République…! C’est cinq ans, un mandat. On ne lui demande pas d’être abstinent non plus, mais je me dis qu’il peut mettre ça un peu de côté ». Et pour faire bonne mesure, elle traite le chef de l’Etat de lâche, tout en précisant qu’elle n’a pas voté pour lui.

Cette désinvolture à l’égard du chef de l’Etat fait bondir Catherine Deneuve. Dans une interview à La Nouvelle République Dimanche, elle juge les propos de sa cadette extrêmement grossiers – et paf, prends-toi ça bécasse ! « Je ne parlerai pas du président de la République comme ça, que je l’aime ou pas, dit-elle. Je comprends qu’on puisse lui reprocher des choses mais pourrait-on rester sur un terrain un peu plus élevé, quand même ? Un « goujat » et un « lâche » ! On dirait qu’on parle du mari de sa meilleure amie qui vient d’être quittée… ». Quant à ses opinions politiques, Marceau est prié d’aller les faire voir ailleurs : « Elle précise qu’elle n’a pas voté pour lui ? Mais ça ne regarde qu’elle ! Les isoloirs sont faits pour ça. » Sur ce point, on me permettra de critiquer la sainte-patronne du cinéma français : on ne l’entend guère quand sa corporation se livre à de délicieux happenings où l’entre-soi est de rigueur et la bonne conscience une arme de destruction massive pour rappeler au bon peuple qu’elle est dans le bon camp.

Signe de nos temps où la liberté s’impose à coups de surveillance et de punition, c’est la jeune qui joue les professeurs de vertu conjugale et son aînée qui défend à la fois la liberté et l’intimité. Alors, sur ce coup-là, je suis sur la ligne Deneuve : je ne veux pas être convoquée dans l’alcôve présidentielle. À part s’amouracher de femmes pas commodes, le Président n’a rien fait pour que sa vie privée soit étalée à la une des journaux. Quant au vote de Sophie Marceau, il me paraît moins significatif que celui d’une ouvrière de La Redoute, jetée après trente ans de bons et loyaux services.

Bref, Deneuve a raison, un peu de tenue, Sophie !

Et pourtant, mon Président a peut-être mérité l’appellation de goujat. Non pas parce qu’il a trompé sa compagne – ça, certaines peuvent le déplorer, mais aucune loi ne l’interdit. Ni parce qu’on en a causé dans les gazettes – ça ce n’était pas de sa faute. L’ennui, c’est que, quelques jours après avoir fait part de  son indignation « totale » au sujet de l’intrusion de Closer dans sa vie privée, il avait cru bon de nous convier dans son boudoir, là où les assiettes volent, pour nous faire savoir que c’était lui qui avait mis fin à sa vie commune avec Valérie Trierweiler – en clair qu’il l’avait larguée. Précision qu’aucun gentleman ne s’autorise publiquement après une séparation. Alors, « lâche » est certainement incongru, mais va pour « goujat ».

Et vous, chers lecteurs (et lecteures), vous êtes plutôt Catherine ou plutôt Sophie, plutôt demoiselle de Rochefort ou plutôt Boum ? Heureusement, vous avez un grand week-end pour affronter cet épouvantable dilemme.

*Photo : PJB/SIPA. 00681243_000054. 

Réflexions d’un lecteur debout

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metro henri calet

Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire)[1. On vous reparle de ce livre très bientôt.] dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.

On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.

Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.

Parmi mes empêcheurs de lire assis,  il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était  vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le  SMIC qu’il est dans une « logique esclavagiste », c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.

Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.

Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.

Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.

Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.

*Photo : Edd Griffin/REX/REX/SIPA. REX40321987_000021. 

 

 

 

Le sexe à l’école, ce n’est pas une façon de parler

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sexe ecole education

Après deux semaines bien méritées de congé paternité, je reviens frais et dispos dans mon collège de Beauce. Une rapide inspection du laboratoire de SVT me révèle que mes collègues n’ont pas perdu leur temps : j’y trouve un petit isoloir dont le rideau a été tiré. Intrigué par l’objet inconnu, je tire ledit rideau. Et là surprise ! Derrière le voile pudique, est fièrement dressé, droit comme la justice et orné d’un préservatif, un godemichet d’une trentaine de centimètre de long ! Un rapide examen de l’objet me permet de constater que le souci du réalisme va jusqu’à reproduire la vascularisation superficielle de l’organe génital masculin.

L’effet de surprise dissipé, je m’interroge quant à la présentation théâtrale de l’ensemble : de toute évidence, certains adultes de l’établissement avaient eu la géniale idée pédagogique de proposer à mes élèves de 4ème (niveau concerné par les cours de reproduction humaine : 13-14 ans) d’aller s’entraîner « à l’aveugle » (derrière le voile) à disposer un préservatif sur un pénis dont la taille ferait rougir de honte le premier venu. Après prise de renseignement auprès de mon collègue, il s’avère que j’avais vu juste : les profs et l’infirmière du collège avaient proposé aux élèves de se rendre à l’infirmerie  pour aller s’entraîner à l’aide d’un dispositif reproduisant les conditions réelles de leur première expérience sexuelle : seraient-ils chronométrés ? Pourraient-ils comparer leurs temps ? Autant de questions que je gardais pour moi.

Bien évidemment, ma première réaction fut d’informer mon aimable collègue : si un adulte s’avisait de proposer ce type d’expérimentation à ma fille de 13 ans, il entendrait sûrement parler de la définition du scandale. Ne désirant aucunement cautionner ce type de proposition pédagogique déplacée, j’informais mon chef d’établissement de la présence du théâtre de marionnette disposé dans mon laboratoire. Sa seule crainte fut de n’avoir jamais vu l’infirmière avec l’objet en main : il espérait bien que cela venait d’elle et non d’un élève de l’établissement…

Aucune allusion au fait d’imposer à des enfants ce genre de vision, car s’il ne leur a pas été imposé de « travailler » avec, j’imagine qu’on a dû leur montrer le dispositif, les projetant dans l’univers de la pornographie : on leur propose ainsi une vision morcelée du corps, réduisant la personne à un organe qui sera variable en fonction du type d’usage que l’on compte en faire. Cela permet de développer leur esprit de consommateur primaire…

Proposer à des gamins et gamines de 13 ans d’aller tripoter une énorme bite en plastique ne pose pas plus de problème que cela à grand-monde. Sidérant ! Ainsi, si certains enseignants se sont dit « gênés » par ce type de procédé, il n’y en eu aucun pour protester énergiquement; et c’est bien là le nœud du problème.

De nos jours, on a l’indignation facile : s’indigner contre ce dictateur de Poutine, ces salauds de colons israéliens, tant que cela ne vient pas nous frotter, nous empoisser : car à partir de cet état-là, il faut exercer notre responsabilité et poser un acte. C’est bien le problème d’Hessel dans son truc de 32 pages :   condamner un événement survenu à l’autre bout de la planète est facile, il suffit de montrer son indignation à son voisin ; il opinera du chef bien content de participer à ce mouvement de « la révolte pour les nuls » qui a l’énorme avantage de permettre de ne pas sortir de son salon.

En revanche, quand cela a lieu dans notre sphère professionnelle, cela devient autrement plus compliqué car il faut passer à l’action : c’est poser un acte qui est devenu très difficile : il faut sortir de son confort. Or, c’est précisément ce que l’on nous interdit depuis plus d’un siècle de satisfaction de l’ego.

En fin de compte, il semble que cela ait un peu dérangé certains adultes du collège mais pas autant que l’augmentation des effectifs dans leur classe : après tout, ce sont les gamins des autres, ce n’est pas comme si nous avions une quelconque responsabilité éducative à leur endroit…

*Photo :  DR.

Signé d’un M comme Mousquetaires !

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mousquetaires invalides armee

mousquetaires invalides armee

« Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon… ». C’est sous ce portrait écrit que les lecteurs du Siècle firent connaissance avec le jeune d’Artagnan, le jeudi 14 mars 1844. Le journal accueillait, en première page, le nouveau roman historique d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, qui se déclinerait bientôt en feuilleton à succès. Et depuis 170 ans, les garçons du monde entier portent le fer dans les cours de récréation ou sur les terrains vagues. Ils ne sont pas seulement animés par l’envie de combattre, de briller en duel, ces enfants ont compris l’esprit des Mousquetaires. Noblesse de cœur, courage physique, amour de la chair, appétit pour les plaisirs de la table, ces fiers gascons qui portent la casaque bleue ornée de croix fleurdelisées sont un bel exemple pour notre Nation. Ils galvanisent notre imaginaire. Ils expriment un idéal qui, en ces temps de bassesse, enorgueillit. Ils redonnent foi en des valeurs chaque jour conspuées par une élite qui a perdu le sens des responsabilités. Dans une société cadenassée et dépourvue d’espoir, ces honnêtes hommes insufflent un vent de liberté, d’aventures surtout. Et si la vie de 2014 pouvait ressembler à cette cavalcade du XVIIème siècle.

Le génie littéraire de Dumas repose sur cette soif de rebondissements et de grandeur d’âme. Nos falots hommes politiques ne remplaceront jamais un M. de Tréville. « C’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce déplaisant quelqu’un ». Au temps des girouettes, cette fidélité au souverain impose le respect. Car ne nous y trompons pas, les intrigues à l’Elysée ou à la Cour de France n’ont pas changé de nature. Le Musée de l’Armée célèbre jusqu’au 14 juillet cette aspiration à se surpasser et à explorer cette période trouble. L’exposition Mousquetaires !  met en parallèle le roman de cape et d’épée et la véritable histoire de ces soldats nés sous Louis XIII. Entre fiction et chronologie scrupuleuse, l’exposition montre très habilement les libertés prises par Dumas mais également son ancrage dans la réalité de l’époque. Ce double-jeu, à la fois ludique et instructif, bien aidé par une collection d’objets rares (tableaux, armures, pistolets, arquebuses, vêtements, etc…) ou d’animations (extraits de films, simulations de duels, etc…) fait de cette exposition une sortie à ne pas manquer. Les vacances de Pâques démarrent bientôt alors courez aux Invalides avec vos enfants. Les cartouches explicatifs dédiés au « jeune public » sont remarquablement réalisés. On comprend tout ! Didactique et divertissante. Cette enquête chez les vrais Mousquetaires et ceux de papier nous apprend que ces soldats sont «armés du mousquet, arme lourde que l’on ne peut utiliser qu’à pied, mais restent des cavaliers qui se déplacent à cheval ». Ces Mousquetaires ont reçu une formation militaire mais demeurent des gentilshommes, ils ont appris à danser et connaissent la littérature ou les mathématiques.

Si vous n’avez jamais vu un mousquet de votre vie et si vous ne savez pas à quoi ressemblent ces fameux ferrets, l’exposition vous en donnera la réponse. Les amateurs de littérature et d’histoire sauront comment et à partir de quels éléments, Dumas a créé Milady de Winter et d’Artagnan qui mourut à Maastricht, ça ne s’invente pas. Cette noblesse combattante avait belle allure, elle n’a pas fini de propager chez les petits et les grands le panache à la pointe de l’épée.

Mousquetaires ! Exposition jusqu’au 14 juillet 2014 – Hôtel des Invalides – Paris 7ème – Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h – Nocturne le mardi jusqu’à 21 h.
 

Les Robinson du Plessis

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plessis robinson architecture

plessis robinson architecture

« À quoi ça sert de faire des études d’architecture ou d’urbanisme si c’est ça que veulent les gens ? » : cette question pêchée dans un forum d’architectes résume la pensée dominante de la profession. Ça, ce sont les quartiers « Cœur de Ville » et « Cité-jardin » flambant neufs mais résolument néoclassiques implantés depuis le début du siècle en plein centre du Plessis-Robinson.

Le Plessis-Robinson ? Trois kilomètres carrés situés quelque part au fin fond des Hauts-de- Seine entre Clamart et Châtenay-Malabry, presque à la lisière de l’Essonne et des Yvelines. Après des décennies de gestion de gauche, cette banlieue rouge vire RPR à la fin des années 1980 pour cause d’usure du pouvoir et de désindustrialisation, un phénomène qui touche l’ensemble du département[1. Pour le seul scrutin de 1983, PC et PS perdent Suresnes, Antony, Châtillon et Levallois.]. Mais là où beaucoup de jeunes maires de droite du « 9-2 » auront pour seul objectif le rééquilibrage sociologique de la population, donc construiront à tour de bras de la copropriété pour CSP+ sur les friches industrielles, au Plessis, Philippe Pemezec se lance dans un pari nettement plus osé : donner une âme à sa cité-dortoir. À coups de pelle, de pioche et de projets qui font hurler les disciples de Le Corbusier.

Résultat, il suffit d’aller sur place pour constater qu’on n’a pas, mais alors pas du tout, l’impression d’être dans une ville nouvelle : immeubles haussmanniens, tourelles en ardoise façon « La Belle au bois dormant », fontaines ornementées, passerelles en bois, et même curieux manoirs néogothiques qu’on croirait transférés pierre par pierre par un déménageur fou depuis le Sussex ou le Connecticut. Et au milieu coule une rivière – artificielle, la rivière, mais qui s’en soucie ?[access capability= »lire_inedits »]

Bref un mélange sucré-salé entre quartier parisien et village médiéval avec, en bonus, une petite touche écolo. Pemezec a fait de son plan architectural son cheval de bataille et son programme électoral. Un projet qui dépasse les clivages politiques, emportant à chaque fois un succès plus important, jusqu’à 77,03 % dès le premier tour de ces municipales 2014.

Vendredi, jour de marché. Sous la halle néo- Baltard, c’est un festin rabelaisien. On est à une semaine des élections, le maire serre des mains à n’en plus finir. « Il vient toujours, même quand on ne vote pas », me souffle un marchand de primeurs derrière ses monticules de fruits et légumes. Deux amies, une blonde et une rousse, bras dessus bras dessous, se posent devant l’élu. La blonde : « J’adore la ville ! » La rousse : « Elle vient de s’installer ! Moi je veux venir aussi ! » Gaies comme des pinsons, les deux sexagénaires étaient voisines à Clamart. « Mais là, j’ai tout à côté », reprend la blonde. La rousse : « C’est pour ça que je vais déménager. » Et le duo s’envole en gringottant…

Même les opposants y trouvent leur compte. Julie, coiffeuse, raconte, tout en faisant la queue pour un carré d’agneau : « Moi, je jetterais le maire mais je garderais l’architecture. Certains disent que c’est Disney ici, mais y’a rien à dire, c’est un petit village à côté de Paris, et ceux qui n’aiment pas peuvent aller à La Défense si c’est leur truc ! »

Dans la foule gourmande des Robinsonnais, on trouve pas mal de chalands venus des communes voisines. Jeanne vient d’acheter un bouquet d’anémones : « Il y a un marché à Clamart, mais je préfère venir ici. Là-bas, on ne trouve rien, et puis, il n’y a pas de parking. » Les marchands ont la niaque, les affaires ont l’air de rouler. Malgré tout, certains grognent : la ville est victime de son succès. Samy vend des vêtements sous une tente à l’extérieur de la grande halle. Il n’aime plus trop travailler au Plessis : « Les stands deviennent trop chers. Du coup, les prix des produits augmentent aussi. Les légumes sont beaucoup plus chers ici qu’à Malakoff. » C’est indéniable, la cité prend de la valeur et le coût de la vie suit. Les prix de l’immobilier ont atteint ceux de La Défense, bien plus proche de Paris, et surtout infiniment mieux desservie par les transports en commun. Les tours vitrifiées de Puteaux et de Courbevoie courent après leur splendeur d’antan, alors qu’on s’arrache les 3-pièces-cuisine du Cœur de Ville, à vingt minutes à pied du RER, en marchant vite.

Malgré cet engouement et les nombreuses récompenses urbanistiques reçues par la ville[2. Notamment le prestigieux prix européen d’architecture Philippe-Rotthier, en 2008, au titre de la « meilleure opération de renaissance urbaine dans une ville de banlieue ».], l’architecture néoclassique dite « douce », professée par François Spoerry[3. Architecte de renommée mondiale, créateur, entre autres de Port-Grimaud. Il a été le concepteur du nouveau centre-ville. Après sa mort en 1999, son disciple Xavier Bohl a pris le relais.], reste méconnue. Le Moniteur, le journal de référence des professionnels du bâtiment, « boycotte la ville » dénonce le maire. L’élu explique ce silence dans son livre, Bonheur de ville, par la « connivence de la presse architecturale avec les grands groupes industriels dont l’objectif est de couler le plus de béton possible ». Xavier Bohl, architecte en chef des nouveaux quartiers du Plessis-Robinson, surenchérit : « L’essentiel de la profession, les syndicats, les grandes revues d’architectes ne nous ont jamais reconnus. Notre mouvement est marginalisé. »  Contactée à ce sujet, la direction du journal Le Moniteur n’a pas souhaité s’exprimer.

Quand elle n’est pas ignorée, l’expérience locale est méprisée. « Il est pas frais, mon pastiche ? » titre Télérama dans un article sur Le Plessis[4. Télérama, 20 juin 2009.]. Pour Xavier de Jarcy, envoyé spécial de l’hebdo en grande banlieue, l’expérience est « un crime contre l’imagination ». Le pire, constate mon énervé confrère, c’est que ce « style pseudo- régionaliste gnangnan » plaît aux personnes qui y habitent. À quand une loi protégeant les banlieusards contre leur mauvais goût ? « Le dédain des architectes pour ces habitations est le reflet de leur dédain pour les gens », commente Xavier Bohl. Décalage qui dévoile comme un problème de fond : les professionnels ont-ils une vague idée de ce que veut la population ? Du reste, ont-ils le moindre intérêt pour les désirs de ces profanes ? « Il faut revenir au bon sens, suggère l’architecte David Orbach, récemment converti à la manière douce. Quand vous allez au Plessis, vos pieds vous portent vers la Cité-jardin ou le nouveau Cœur de Ville : c’est là que vous irez prendre un café, pas dans le quartier gris et austère au style moderne. Il suffit d’écouter son corps pour comprendre. »

Bien sûr, on peut toujours trouver à redire. Dans le forum de la Cité-jardin, les internautes discutent des problèmes de sonorisation de certains immeubles. Une fleuriste du Cœur de Ville, installée depuis deux ans, a déjà subi un dégât des eaux. Malgré tout, ils sont sûrs d’avoir fait le bon choix. Il est vrai que la perspective depuis l’avenue Charles-de-Gaulle est éloquente : d’un côté de la route, une ville d’un classicisme fantaisiste aux altières façades, de l’autre, des flopées de cubes clonés en béton gris, construits à peine dix ans plus tôt. Au Plessis- Robinson, comparaison est raison. [/access]

 

*Photo: Nastia Houdiakova.

Nougaro : dansez sur lui !

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claude nougaro jazz

claude nougaro jazz

Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…

A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.

Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…

Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine  ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…

Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio…  La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime…  et pour laquelle il craque.

Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.

Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…

*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001

Morelle, Plenel, et moi

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aquilino morelle mediapart plenel

aquilino morelle mediapart plenel

Tempête sous un crâne. Depuis deux jours, l’affaire « Morelle » me perturbe. Il se trouve que j’ai de la sympathie pour Aquilino Morelle. Je ne l’ai pourtant jamais rencontré. Mon a priori positif s’explique : Morelle était le directeur de campagne de Montebourg pendant la primaire ; il avait mis un peu de République dans les discours du deloriste Hollande. Noniste en 2005, il était le lien entre Valls, l’homme d’ordre, et Montebourg, l’apôtre de la démondialisation. Tout cela me parle, même si des amis très prolixes me font remarquer que, comme Guaino, il démonétise nos idées en les mettant ses mots au service de François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Depuis deux jours, alors que l’affaire a éclaté, des amis de confiance m’ont décrit l’Aquilino Morelle qu’ils ont fréquenté. L’un d’eux m’a parlé de lui comme d’une véritable catastrophe en termes de rapports humains ; l’autre – qui l’avait plutôt apprécié par le passé  -m’a confié sa déception devant un comportement indigne sur cette histoire de laboratoires.

Toujours est-il que le jour où Mediapart a sorti l’affaire, j’ai eu un réflexe : défendre Morelle. Parce que je me méfie instinctivement d’Edwy Plenel et de son journal en ligne. Réflexe conditionné, méfiance instinctive. C’est en m’en rendant compte que je m’inquiète. Pour moi-même, cette fois-ci. Ne suis-je pas en train de devenir l’exact pendant des inconditionnels du célèbre journaliste moustachu qui le soutiennent quoi qu’il fasse, quoi qu’il publie avec les méthodes qui vont avec ? La première fois que j’ai pris le clavier pour dénoncer Mediapart, c’était défendre Laurent Blanc et François Blaquart, alors respectivement sélectionneur national et directeur technique national à la Fédération française de football. Ils avaient été -déjà!- enregistrés à leur insu lors d’une réunion et étaient malhonnêtement désignés comme des racistes. Au passage, notons que le fonctionnaire de la fédé qui avait procédé à cet enregistrement n’a pas été l’objet de la même opprobre que Patrick Buisson. Certes, sélectionneur de l’équipe de France, c’est un poste moins important que Président de la République[1. Quoique… On aura l’occasion de se poser la question pendant la Coupe du monde cet été.] mais peu importe la place qu’occupe celui qu’on piège. C’est déloyal.

De même, quand Mediapart a mis en ligne le message que Jérôme Cahuzac avait laissé par erreur sur la boîte vocale d’un de ses adversaires politiques, j’avais tiqué. On me dira que sans ce point de départ, un ministre du Budget fraudeur fiscal serait peut-être encore en poste. C’est possible. Mais la fin ne devrait pas plus justifier les moyens en matière journalistique que dans la politique[2. Notons à cet égard l’incohérence des fans de Nicolas Sarkozy qui conspuent Mediapart lorsqu’il s’agit de leur idole mais qui se sont jetés comme une volée de moineaux sur l’affaire Morelle.]. Plenel explique ce deux poids deux mesures dès qu’il en a l’occasion : de Mitterrand à Hollande en passant par Sarkozy, il a sorti des affaires de droite et de gauche. Il prétend qu’on ne pourrait pas le soupçonner de choisir ses cibles. Et mon cul, c’est du poulet ? Comment expliquer la discrétion dont il a fait preuve à propos des affaires touchant Dominique de Villepin ? De toute manière, comme Plenel est intelligent, il s’affranchit du clivage droite-gauche. Il sait bien que les clivages essentiels sont ailleurs depuis bien longtemps. Ce n’est pas parce qu’il s’en affranchit qu’il n’est pas idéologue, c’est même plutôt l’inverse.

Voilà, vous savez pourquoi j’ai ce réflexe conditionné, cette méfiance instinctive. Avouez qu’elle ne repose pas sur du vent. Pourtant, j’ai tort. Parce que le conditionnement et l’instinct ne sont pas les meilleurs garants de l’objectivité. Et aussi parce je réduis abusivement Mediapart à son patron, alors que ce medium compte une rédaction étoffée. Parce que, enfin, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément des amis. J’ajoute qu’il faut aussi reconnaître le succès entrepreneurial de ce journal en ligne dans une presse en crise. Plenel, c’est surtout un sacré chef d’entreprise qui a parfaitement intégré les codes capitalistes.

Reste qu’il y a quelque chose qui me séparera toujours d’Edwy Plenel. Il considère les partisans de la souveraineté de l’Etat-Nation -dont je suis-  comme des adversaires idéologiques et politiques. Et ces adversaires, comme les autres, il est prêt à tout pour les abattre avec des méthodes peu ragoûtantes. Si un jour, une source m’offrait sur un plateau un document audiovisuel enregistré à l’insu d’Edwy Plenel, qui l’accablerait, qu’en ferais-je ? Je n’hésiterais pas une seconde et je le détruirais. Certains me diraient que je manquerais à mon devoir de journaliste au service de l’information de mes lecteurs. Cela tombe bien, je n’ai pas de carte de presse. D’autres me considéreraient comme un déserteur dans cette guerre idéologique que mène Plenel. Les derniers, enfin, jugeraient, impitoyables : « trop bon, trop con ». Peu importe ! C’est ma différence avec le patron de Mediapart, et je l’assume.

 *Photo : BISSON/DESSONS/JDD/SIPA. 00680329_000003. 

Humains surnuméraires

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trisomie eugenisme papillon

trisomie eugenisme papillon

Avec Éloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, ancien rédacteur en chef de la défunte revue Cancer !, signe un bref et percutant sur le traitement eugéniste de la trisomie 21 dans les sociétés démocratiques modernes. Revenant sur l’histoire du diagnostic et de la perception de l’« idiotie mongolienne», évoquant quelques lumineuses figures de trisomiques, l’auteur montre comment s’est mis place en France un programme d’élimination pure et simple des individus doués d’un chromosome surnuméraire (actuellement, 96 % des foetus dépistés sont avortés). [access capability= »lire_inedits »]

Plusieurs facteurs ont contribué à ce processus : le coût très élevé des soins à fournir au mongolien qu’on voudrait survivre ; le détournement des moyens qui pourraient être utilisés pour la suppression de la maladie vers la suppression du malade lui-même ; enfin, une pression sociale aux origines multiples, du médecin affirmant à la future mère qu’elle commet « l’erreur de sa vie » parce qu’elle désire garder l’enfant diagnostiqué trisomique aux inévitables quolibets des autres enfants, en passant par la famille ou le cercle amical.

BDL évite les écueils d’une démonstration empesée, d’une partialité sommaire ou d’un chantage sentimentaliste, mais surtout, il ouvre le débat vers des perspectives philosophiques fondamentales : le traitement de ces « phénomènes » révèle bien la progression d’une idéologie « transhumaniste», dont le but sera à terme de formater les humains par sélection et augmentation artificielles. Celle-ci va de pair avec un prométhéisme qui refuse toute limite et toute faille, saccageant la nature comme la dignité humaine pour réaliser son utopie technicienne. BDL n’y va pas par quatre chemins  ce projet, selon lui, résulte d’une transformation insidieuse du programme eugéniste des nazis. Certes, il n’est plus question d’un politique : supprimer les faibles est devenu un droit démocratique. On décide quelle vie mérite ou non d’être vécue. Et l’auteur compare avec une ironie mordante les poèmes femme trisomique aux oeuvres de Grand Corps Malade, chevalier des Arts et des Lettres, ou la bêtise connectée d’un ado « normal » hypnotisé par son iPhone avec l’hommage enfantin et permanent que son frère mongolien rend à la Création. [/access]

Eloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, Max Milo, 2014.

*Photo: APTOPIX Texas Daily Life. AP21211153_000002

Au bord de la baie de Sébastopol

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C’était l’été, un week-end sans doute, voici à peine quatre ans. Valentin et moi nous musardions sur les bords de la baie de Sébastopol, immense et lumineuse, à peine tachée par la masse gris-sombre de navires militaires russes, timidement blottis dans un repli de la rade.

Après l’explosion de l’URSS, Valentin, fidèle compagnon d’équipées passées à arpenter les mornes plaines du sud de l’Ukraine, me servit d’interprète jusqu’au fin fond de campagnes à la dérive. C’était une sorte de professeur Nimbus, au profil mitterrandien, brillant chercheur à l’Institut de biologie des mers du sud dont le siège, d’un blanc éclatant, surplombe encore la baie.

Nous avons bu une bière, une Obolone, je crois, puis nous nous sommes mêlés à la foule nonchalante et bon enfant qui déambulait pendant que le soir descendait doucement. Près d’un monument néo-classique, une petite troupe d’une quinzaine de personnes en uniforme, drapeaux russes au vent, défilait. Elle s’arrêta, entama un simulacre de salut aux couleurs dans l’indifférence générale. J’interrogeai Valentin du regard. « Ce n’est rien, quelques nationalistes un peu dérangés, n’y fais pas attention».

Le 17 mars dernier après « l’immense » succès du référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, je recevais un mail claironnant de Valentin. Il commençait ainsi : « Chez nous c’est la fête ! ». La suite laissait clairement entendre que lui aussi y participait pleinement. Et pour me donner une idée de la liesse qui régnait à Sébastopol, il m’envoya la photo d’une affiche de propagande sur laquelle on voyait deux cartes de la Crimée, l’une barrée d’une croix gammée, l’autre aux couleurs de la Russie avec en légende : « Il faut choisir ! ».

Ainsi, Valentin, ouvert au monde, généreux, espiègle et bon vivant, avait-il lui aussi glissé vers les affres d’un nationalisme obscur et inquiétant ? La suite de notre correspondance ne devait pas infirmer cette dérive. Je me fâchai et lui répondit, trop brutalement sans doute.

Quelques jours plus tard, il m’envoyait des photos de l’explosion des fleurs qui tapissent au printemps les montagnes de Crimée. Puis, bien qu’il me sache mécréant, mais juif quand même, il m’envoya des photos de la synagogue de Sébastopol en construction. Une manière de reprendre contact, de me tendre la main. Je n’ai toujours pas répondu.

Valentin, comme un frère…

 

La brune, la blonde et le Président

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sophie marceau hollande deneuve

sophie marceau hollande deneuve

Attention, crêpage de chignon ! À ma droite la brune, Sophie Marceau, à ma gauche la blonde, Catherine Deneuve. L’enjeu de cette guerre au sommet du cinéma français, c’est mon Président de la République et ses amours clandestines. Je résume. Interrogée par l’excellent Frédéric Taddeï pour le magazine GQ, Sophie Marceau se déchaîne contre François Hollande à propos de sa liaison avec Julie Gayet, révélée par Closer.  « Il a des maîtresses, et, quand on le sait, il refuse d’en parler. » Elle est bonne celle-là : une maîtresse dont on accepte de parler, ça s’appelle une épouse, non ? Mais la Marceau a des idées très arrêtées sur les bonnes mœurs : « Un mec qui se conduit comme ça avec les femmes, c’est un goujat, poursuit-elle. (…) Et puis tromper sa femme pendant un an et demi alors qu’on est président de la République…! C’est cinq ans, un mandat. On ne lui demande pas d’être abstinent non plus, mais je me dis qu’il peut mettre ça un peu de côté ». Et pour faire bonne mesure, elle traite le chef de l’Etat de lâche, tout en précisant qu’elle n’a pas voté pour lui.

Cette désinvolture à l’égard du chef de l’Etat fait bondir Catherine Deneuve. Dans une interview à La Nouvelle République Dimanche, elle juge les propos de sa cadette extrêmement grossiers – et paf, prends-toi ça bécasse ! « Je ne parlerai pas du président de la République comme ça, que je l’aime ou pas, dit-elle. Je comprends qu’on puisse lui reprocher des choses mais pourrait-on rester sur un terrain un peu plus élevé, quand même ? Un « goujat » et un « lâche » ! On dirait qu’on parle du mari de sa meilleure amie qui vient d’être quittée… ». Quant à ses opinions politiques, Marceau est prié d’aller les faire voir ailleurs : « Elle précise qu’elle n’a pas voté pour lui ? Mais ça ne regarde qu’elle ! Les isoloirs sont faits pour ça. » Sur ce point, on me permettra de critiquer la sainte-patronne du cinéma français : on ne l’entend guère quand sa corporation se livre à de délicieux happenings où l’entre-soi est de rigueur et la bonne conscience une arme de destruction massive pour rappeler au bon peuple qu’elle est dans le bon camp.

Signe de nos temps où la liberté s’impose à coups de surveillance et de punition, c’est la jeune qui joue les professeurs de vertu conjugale et son aînée qui défend à la fois la liberté et l’intimité. Alors, sur ce coup-là, je suis sur la ligne Deneuve : je ne veux pas être convoquée dans l’alcôve présidentielle. À part s’amouracher de femmes pas commodes, le Président n’a rien fait pour que sa vie privée soit étalée à la une des journaux. Quant au vote de Sophie Marceau, il me paraît moins significatif que celui d’une ouvrière de La Redoute, jetée après trente ans de bons et loyaux services.

Bref, Deneuve a raison, un peu de tenue, Sophie !

Et pourtant, mon Président a peut-être mérité l’appellation de goujat. Non pas parce qu’il a trompé sa compagne – ça, certaines peuvent le déplorer, mais aucune loi ne l’interdit. Ni parce qu’on en a causé dans les gazettes – ça ce n’était pas de sa faute. L’ennui, c’est que, quelques jours après avoir fait part de  son indignation « totale » au sujet de l’intrusion de Closer dans sa vie privée, il avait cru bon de nous convier dans son boudoir, là où les assiettes volent, pour nous faire savoir que c’était lui qui avait mis fin à sa vie commune avec Valérie Trierweiler – en clair qu’il l’avait larguée. Précision qu’aucun gentleman ne s’autorise publiquement après une séparation. Alors, « lâche » est certainement incongru, mais va pour « goujat ».

Et vous, chers lecteurs (et lecteures), vous êtes plutôt Catherine ou plutôt Sophie, plutôt demoiselle de Rochefort ou plutôt Boum ? Heureusement, vous avez un grand week-end pour affronter cet épouvantable dilemme.

*Photo : PJB/SIPA. 00681243_000054. 

Réflexions d’un lecteur debout

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metro henri calet

metro henri calet

Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire)[1. On vous reparle de ce livre très bientôt.] dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.

On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.

Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.

Parmi mes empêcheurs de lire assis,  il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était  vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le  SMIC qu’il est dans une « logique esclavagiste », c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.

Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.

Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.

Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.

Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.

*Photo : Edd Griffin/REX/REX/SIPA. REX40321987_000021.