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La Ragazza

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claudia cardinale petroleuse

Le livre-phare des vacances 2014 fait à peine 80 pages. Un simple cahier d’images d’une trentaine de photos en noir et blanc que publient les élégantes éditions Contrejour. Ces  quelques clichés essentiels proviennent des archives de Graziano Arici (photographe et collectionneur). Dolce Claudia éclairera vos nuits d’été d’une tendre lumière. Il y a dans ce mince recueil toute la beauté irradiante du Sud, la pudeur d’une époque où les filles détenaient les secrets de l’amour. Le parfum enfiévré de la Via Veneto et les pétarades des Vespa chassant en meute. L’ombre de Fellini aussi. Sur ces trente photos, un seul modèle, irrésistible dans la fraîcheur de ses vingt ans, Claudia, la berbère, l’italienne de Tunis, l’unique, la femme multiple. Pourquoi sommes-nous tombés un jour amoureux de l’orientale Cardinale ?

Ouvrez ce livre et vous comprendrez notre enchantement et notre colère devant cette sauvagerie-là ! Le charme est forcément cruel. Terriblement injuste. De son regard sombre, Claudia vous gifle. Ses longs cheveux noirs vous serrent le cœur. Sa bouche insolente vous empêche de respirer. Ses épaules maternelles vous narguent. Inconcevable de réalisme et de tension érotique dans notre société du faux où les physiques en plastique et les âmes en carton encombrent le grand écran. Oui, vous êtes désarmé, vaincu, béat.

Comment lui résister ? Comment ne pas succomber à cette fille lovée dans un pull à grosse maille, le coude posé sur un radiateur, sans apprêt, sans artifice, d’un naturel brut. Peut-être le véritable signe de l’existence de Dieu. Vous pressentez que l’amour avec elle sera un combat perdu d’avance, que vous en ressortirez désemparé et heureux. Ne vous fiez pas à ce doux visage, à cette peau dorée, à ces courbes sensuelles, cette montagne de désir est un roc. Les filles du Sud aux corps souples sont des femmes de tête. Elles ne se dévoilent que dans l’intimité. Elles cherchent l’absolu. Dans sa préface, Claude Nori tente de lever le mystère sur cette séance photo prise à Rome en 1958 qui donne naissance à cet ouvrage délicieux. « Claudia Cardinale […] pose pour un de ces paparazzi d’agences spécialisées dans les magazines populaires dont on ne saura rien si ce n’est le talent qu’il mit à installer cette complicité, ce flirt photographique » écrit-il.

On ferait tous n’importe quoi pour avoir un flirt avec elle. Cet anonyme a saisi la flamme de Claudia, cette candeur douloureuse, cette réserve étincelante et cette sagesse explosive dans un décor d’une banalité affligeante : un canapé écossais, une chaise en bois ou une terrasse sobre. La beauté de Claudia n’a pas besoin de lustre. Elle s’exprime partout. Quand elle apparaît dans le cadre, le spectateur n’a plus d’yeux que pour elle. Comment s’en détacher ? Les Visconti, Leone, Monicelli, Comencini ne s’y sont pas trompés en la choisissant. Car si Claudia est belle à regarder, elle l’est encore plus à entendre. Cette voix qui puise sa source si loin est l’aphrodisiaque le plus puissant que je connaisse. Et ce rire, coup de sirocco qui balaye l’amertume, a des intonations de promesse d’éternité. On voudrait qu’elle ne s’arrête jamais.

Dolce Claudia n’est pas seulement un livre de belles et rares photos, il fascine aussi par sa charge émotionnelle à évoquer le monde d’avant. Les photos de Claudia s’accompagnent d’un Éloge de la starlette joliment troussé par le philosophe balnéaire Frédéric Schiffter qui se rappelle qu’à chaque projection, son amour pour Claudia Cardinale renaissait intact, et d’avouer que « je ne puis la voir autrement que comme une éternelle belle aimée – un idéal féminin qu’on n’approche ni ne possède jamais, bien sûr, mais que ce sentiment si particulier qu’on lui voue préserve de l’oubli et de l’infidélité ». Claudia, le soleil de notre vie.

Dolce Claudia – Archives Graziano Arici – préface de Claude Nori – Éloge de la starlette par Frédéric Schiffter – cahier d’images – Contrejour.

Belgique : la Flandre a pris le large

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Outre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral,  après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a quelque d’ailleurs ironie  à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au bout les feignasses

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gandoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français.  Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une  cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organisation une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles d’après-guerre. Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…

*Photo : wiki commons.

Les gendarmes du monde n’ont pas droit à la retraite

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« Les superpuissances ne prennent pas leur retraite » : le mot est de Robert Kagan dans le magazine New Republic et, comme Dick Cheney et bien d’autres néo-conservateurs, il pointe l’effondrement de la doctrine Obama, pas seulement en Irak, mais également dans l’Océan Pacifique où le maître-mot de la Maison-Blanche semble être lâcheté. Tony Blair, l’allié et l’ami de Bush, est intervenu dans la presse anglaise et française sur le même ton.

Rarement un président américain aura fait autant de tort à autant de monde : telle est l’antienne  des néo-conservateurs reprises, de Wolfowitz à Paul Bremer, sur tous les tons : de l’invective à l’argumentation la plus subtile. En bref, si Al-Qaïda a été pratiquement vaincue par Bush, elle a pu renaître de ses cendres grâce à Obama.

L’offensive contre le Président actuel qui n’est plus soutenu par grand-monde, est relayée par la presse républicaine. Obama a voulu faire des États-Unis un pays pacifique peuplé de citoyens qui haïssent la guerre, les armes à feu, l’impérialisme et sont tolérants vis-à-vis de l’Islam : il s’est trompé sur toute la ligne. L’Amérique n’est grande que lorsqu’elle est haïe, comme doit l’être le gendarme du monde. Les néo-conservateurs, qui ne font pas dans la dentelle, le lui rappellent avec une vigueur qui semble porter ses fruits. Il est rare qu’on n’assiste pas en politique à un retour du balancier. Les « faucons » ont saisi que c’était le bon moment pour rendre coup pour coup et rappeler que si le mouvance djihadiste ne cesse de se renforcer, y compris fort loin de ses terres natales proche-orientales, ce n’est pas la faute à pas de chance.

 

 

 

Mariage : Plus jamais ça!

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Il y a deux sortes de divorcés : les déprimés et les libérés ; les cons vaincus qui gardent un sentiment d’échec et les convaincus qu’on ne les y reprendra plus, même par les sentiments ; ceux qu’on retrouve sur des sites de rencontre durable, en quête d’une compagne qui saura les prendre comme ils sont, et ceux qui cherchent à rencontrer des femmes qu’ils pourront prendre comme elles sont ; ceux qui misent sur leur chance de gagner un cœur pour retourner, à deux, faire des courses, et ceux qui préfèrent jouer aux courses parce qu’en misant, on a une chance de gagner ; ceux qui veulent se remarier et s’embarrasser d’une famille et ceux qui, débarrassés de leur famille, se contentent de se marrer ; ceux qui pleurnichent en haut des grues et ceux qui jouent les oiseaux de passage ; ceux qui aspirent à l’engagement et ceux qui respirent de dégagement.

Je laisserai ceux que l’amour rend aveugles, où plutôt qu’une cécité a prédisposé à l’amour officiel, avec cet assortiment de chaînes aux pieds, de corde au cou et d’anneau au doigt qu’une société dévirilisée fait reluire pour le plus grand éblouissement des plus romantiques d’entre nous. Je me pencherai plutôt sur ces ânes qui n’ont plus soif et qu’on ne fait pas boire, qui, un peu trop attendris, se sont mariés et qui, pour avoir été grignotés avant d’être dépecés au tribunal, vivent désormais heureux en célibataires endurcis. Ceux qui ont juré : « Plus jamais ça ! » Même au sein de cette population majeure et vaccinée, les rechutes sont fréquentes, et les imprudents qui laissent leurs virils attributs se complaire dans de douces habitudes, qui finissent par se reposer sur le même oreiller, se retrouvent parfois comme ces chiens qui s’accouplent : coincés.[access capability= »lire_inedits »] Nombreux sont ceux qui, se croyant loups au début d’une aventure, sont devenus caniches avant d’en voir la fin. Les présomptueux qui n’ont pas su lâcher à temps de féminins appâts y ont perdu leurs instincts volages et carnassiers et finissent envoûtés par d’habiles femelles qui ont su se rendre incontournables. Il faut pourtant savoir les contourner car, même s’il est difficile de se détourner d’un minois qui nous met en émoi, un jour ou l’autre, nous sommes sommés, sous peu et sous peine d’abstinence, de nous rendre sans condition à la mairie.

S’il existait un manuel à l’usage des garçons, la première leçon pourrait s’intituler : « Vivre libre ou se marier » et la deuxième, pour les durs de la feuille comme de la tige : « Vivre libre ou se remarier ». Si ces programmes étaient enseignés, croiserions-nous tant d’hommes qui ont rendu les armes et renoncé à leurs éclectiques appétits sexuels, mis au pas et qui ont fini de courir, l’épée en berne et le regard triste, la main dans la main d’une femme légitime qui a changé leur téléphone portable en bracelet électronique et fini par les mettre au régime avec elle ? Si les pères savaient parler à leurs fils, verrions-nous tant d’accidentés de la vie ? Dans le monde totalitaire du « mariage pour tous » qui ne comble que les gonzesses des deux sexes, il faut apprendre aux jeunes garçons à rester des hommes. De même que toute éducation responsable doit transmettre une part d’islamophobie pour la pérennité d’une humanité éclairée, une dose modérée mais substantielle de virilité défensive est indispensable à la survie de l’espèce mâle. Ainsi, puisque les contes qui finissent par « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » sont racontés aux filles, les histoires qui se terminent par « Il repartit vers de nouvelles aventures » devraient être lues aux garçons. Cela pourrait être, dans le cadre de la lutte contre les castrations consenties, la moindre des mesures de prévention. Je pense aux hommes en général, mais à cet ami en particulier, que je renommerai, pour ne pas le compromettre, « Alexandre le malheureux » et à qui j’adresse mes condoléances. Le con qui convola pour le beau cul d’une musulmane de vingt ans sa cadette − laquelle ne tarda pas à remiser le tulle qu’elle avait aux fesses, le jour des noces, pour se coller un torchon sur la tête − mange aujourd’hui du saucisson en cachette pour pouvoir continuer à jambonner conjugalement. On me dit qu’il n’est pas mort puisqu’il bande encore. On se console comme on peut.

On dit aussi qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Je vois surtout des imbéciles qui ont changé d’avis et qui, leur peine à peine purgée, en reprennent pour vingt ans, avec le sourire, pour la photo. Nombreux sont ceux qui chantaient, à leur libération : « Paris, me voici, j’ai des couilles ! », et qu’on retrouve un jour occupés, en plein congé paternité, dans la merde jusqu’aux poignets, avec le sourire béat de celui qui commence une seconde vie derrière une poussette et au volant d’un monospace estampillé « bébé à bord », et couillon à la barre. Car comme un malheur n’arrive jamais seul, après la pluie de confettis ne vient pas le beau temps mais le gosse, cette créature parasite, chrono- phage, ingrate et arrogante qui répétera aux malheureux imprévoyants, à la première tentative de résistance à ses caprices : « Si tu voulais pas d’enfant, t’avais pas qu’à en faire. » La vérité sort de la bouche des enfants, qui assassinent sans scrupules la langue de leurs pères, et pour ne pas l’avoir entendue chez ceux des autres, certains ont à peine le temps de retourner à leurs maîtresses qu’ils se retrouvent, comme disait Mauriac, derrière les barreaux vivants d’une famille. Ainsi, lorsque le piège s’est refermé, tout en douceur, lorsque le ressort amoureux s’est tendrement détendu, et que nos meilleures ennemies ont investi nos cœurs tout en nous tenant par les couilles, dans un instinctif ou savant dosage de mise sous dépendance sexuelle et de chantage affectif, il est trop tard.

La résistance au mariage est plus facile à dire qu’à faire et il est plus simple de promettre que de tenir très longtemps. Nous les hommes ne pouvons pas lutter sur ce front contre l’alliance des femmes, des gays et des défenseurs de la famille et si, dans la guerre des sexes, il y a aujourd’hui moins de résistants que de collabos qui jurent fidélité et prêtent allégeance dans l’émotion générale, c’est que le rapport de force a tourné en notre défaveur. Depuis que la société christianisée de la Sainte Famille, toujours plus féminisée avec une nette accélération sur la fin, a enfermé l’amour dans ses serments sacrés et ses cadres légaux, il est difficile d’en jouir durablement en païen hors-la-loi. Pourtant, comme l’eau fraîche, le grand amour supporte mal la mise en bouteille, avec ses additifs et ses agents conservateurs. L’amour de source ne souffre pas le stockage et, s’il ne coule pas, s’il n’est pas ce plébiscite de tous les instants, il tourne parfois au vinaigre. Les amants les plus doux gagnent rarement à devenir des maris, et les premières victimes de cette reddition, de cette débandade que le monde accompagne de ses meilleurs vœux le jour du mariage, sont les amoureuses épousées.

Il nous faut donc batailler sans relâche pour convaincre nos amantes en mal d’engagements signés et contresignés, et en attente de déclarations publiques, que le sentiment est trop volatile pour être contenu par un contrat, qu’il n’y a ni assurance ni garantie qui tiennent et que le désir meurt quand il est privé de liberté. C’est alors que les négociations commencent, avec leur lot de prétendants, de concurrents à l’affût et de menaces de rupture. Dans ces échanges houleux, dans ces tendres combats qui ne laissent ni vainqueur ni vaincu mais des amants sans repos, l’amour reste un torrentiel et rafraîchissant ruisseau. Dans cette délicieuse bagarre, où l’un et l’autre, où l’un dans l’autre, les yeux dans les yeux, nous défendons le territoire et les intérêts de nos sexes, l’amour jubile. Dans ces pourparlers, dans ces « pour s’étreindre » qui jamais n’aboutissent à la paix du cimetière, l’amour dure. Tant que nous n’abdiquons pas, nous restons admirables, et aimables. En restant libres, rester aimables, voilà le seul devoir, la seule éthique, la mission et l’honneur des amants sérieux, contre toute demande et contre toute attente. Aussi, pour que les beaux yeux de la dame de mes pensées continuent de briller du feu du combat, je ne tomberai pas l’armure, resterai agaçant et insaisissable, je résisterai à la tentation d’une pacification mortifère par le mariage et ne l’épouserai devant personne. Mon projet est plus ambitieux : je vise l’éternité du goût et du sentiment, parce que nous le valons bien.[/access]

*Photo : La mariée était en noir.

Vive le Québec laïc!

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quebec crucifix parlement

La défaite cinglante du Parti Québécois de Pauline Marois, le 7 avril dernier, a-t-elle sonné le glas du projet souverainiste ? Les résultats électoraux de la Belle Province ont été sans équivoque : le Parti Libéral du Québec (fédéraliste) s’est largement imposé avec 41,50% des voix contre 25,38 % pour le Parti Québécois (souverainiste).

À l’origine du déclenchement des élections québécoises se trouvait un projet controversé : la Charte de la laïcité, dite aussi des valeurs québécoises. Ce texte reprenait le principe d’une laïcité made in France en plus d’imposer, insidieusement, un sécularisme à deux vitesses. Ainsi, tout en apportant des restrictions sans précédent en Amérique du nord sur le port des signes religieux (foulard islamique, turban sikh, kippa et grandes croix – rarement portées par les chrétiens), le gouvernement Marois favorisait, dans le même temps, le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale et façonnait une sorte de « catho-laïcité », oxymore maladroit s’il en est. En définitive, il s’agissait d’une neutralité étatique douteuse, destinée, en réalité, à réaffirmer le sempiternel discours victimaire de la majorité francophone dans un Québec, il est vrai, de plus en plus multiethnique. Pour y parvenir, de nombreux souverainistes ont défendu corps et âme le péril imminent de la laïcité québécoise alors qu’ils étaient dans l’incapacité de le démontrer à l’appui d’études. Faut-il rappeler que le débat médiatique qui en a découlé, en faveur ou contre ce projet, a fait montre d’une médiocrité inégalée ? Rares sont les intellectuels, à l’instar de François Charbonneau, qui ont su dénoncer les dérives de cette charte tout en critiquant les excès d’un multiculturalisme nuisible. Finalement, quitte à promouvoir, non sans raison, les valeurs québécoises, il aurait été préférable de rédiger une charte qui assume pleinement l’héritage catholique du Canada français en tant que véritable essence de la nation québécoise et d’éviter le recours à un principe bancal, néanmoins en vogue au Québec, à savoir une laïcité à la carte.

Il faut rappeler que cette charte – en plus de tenter de répondre à la crise des accommodements raisonnables des années 2000 – devait permettre au camp souverainiste, en cas de victoire électorale, de devenir majoritaire pour déclencher, au moment opportun, un troisième référendum sur l’indépendance du Québec. C’est dans ce contexte lourd et électrique que Pierre-Karl Péladeau, célèbre businessman détenteur du conglomérat Québecor, s’est officiellement engagé aux côtés des souverainistes et qu’il a fait part, poing levé, de son irréductible volonté d’aboutir à un référendum sur l’avenir du Québec.

Frileux à l’idée référendaire, les Québécois ont préféré mettre Pauline Marois au placard en lui préférant le fédéraliste Philippe Couillard. Vox Populi, Vox Dei ! Pour les réactionnaires indépendantistes, il est désormais de bon ton de clamer haut et fort à qui veut bien l’entendre que l’indépendance de la Belle Province n’a pas été suffisamment prônée pendant la campagne électorale. Depuis deux mois, cette petite ritournelle se répète comme un disque rayé. Aveuglement ou propagande ? Les fausses notes ne cessent de se faire entendre. Aujourd’hui, une chose demeure certaine : le Parti Québécois doit sérieusement revoir ses idées et sa stratégie s’il ne veut pas totalement sombrer.

Sur la scène fédérale canadienne, des élections sont prévues au cours de l’année prochaine. Au pouvoir depuis 2006, le Parti conservateur de Stephen Harper fera campagne face au Nouveau Parti démocratique de Thomas Mulcair, au Parti libéral de Justin Trudeau et au Bloc Québécois de Mario Beaulieu. Supposé défendre les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, Mario Beaulieu, fraîchement élu à la tête de son parti, s’est engagé à promouvoir la souveraineté de la Belle Province. Comme le remarque l’historien Frédéric Bastien, il est légitime de s’interroger sur son absence de lucidité politique : « On se demande sur quelle planète vivait M. Beaulieu, le 7 avril dernier. Les libéraux n’ont eu qu’à agiter le spectre référendaire pour que le Parti Québécois enregistre son pire résultat depuis 1970. Peut-on sérieusement penser que les péquistes ont perdu (…) parce que les électeurs trouvaient que Pauline Marois n’était pas assez souverainiste ? »

Lorsque les principaux partis fédéraux aborderont les grandes questions que sont les finances publiques, le transfert de compétences aux provinces ou l’environnement, le Bloc Québécois avancera-t-il sérieusement sur le devant de la scène l’unique rengaine de la souveraineté du Québec ? Ne serait-il pas plus approprié de protéger l’héritage français du Canada plutôt que de ressasser, inlassablement, le rêve indépendantiste ?

*Photo: Jacques Boissinot/AP/SIPA.AP21467660_000003

Et si la France gagnait la Coupe du monde?

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Pour ceux qui n’ont pas pris le latin au bac, Panem et circenses pourrait se traduire en français d’aujourd’hui  par « du foot et des soldes… », sans que le sens en soit changé le moins du monde.

Car le maniement politique de la diversion ne date pas d’hier : l’expression latine dénonçait déjà, dans la Rome antique, l’usage délibéré par les empereurs romains de distribution de pain et d’organisation de jeux, dans le but de flatter le peuple et de s’attirer sa bienveillance… Comme quoi l’opinion populaire était déjà une préoccupation bien avant l’invention des instituts de sondages !

Selon le bon principe impérial qui a fait ses preuves, pour faire oublier l’impuissance publique et l’aboulie du Président, il faut organiser le bonheur de ses administrés. Et dans leur mauvaise passe, les élites sont vernies : comme elles ont le soleil pour elles, la moitié du boulot est fait.  Car le bonheur c’est simple comme un coup de pied dans un ballon ou comme un marathon de la fringue.

Même si l’éventualité d’une victoire française en Coupe du Monde de football donne quelques sueurs froides au ministère de l’Intérieur, on organise savamment le teasing d’un coup d’éclat des bleus. Et après seulement deux matches, le coq français retrouve sa superbe qui l’avait un peu déserté ces derniers temps… On anticipe, on calcule, on projette et surtout on y croit… on est d’ailleurs prié d’y croire !

C’est pourtant un casse-tête qui se profile pour le préfet de police de Paris. Un déferlement « populaire » sur les Champs-Elysées serait problématique à la veille du défilé du 14 juillet. On a déjà vu comme la maîtrise d’enragés du foot est compliquée et à quels débordements incontrôlables elle peut donner lieu. Or le défilé de cette année est dédié aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, et à ce titre,  la cérémonie doit réunir plusieurs dizaines de chefs d’Etat.

Aïe, aïe, aïe : se pourrait-il qu’il faille décider quelque chose… interdire, même ? Une victoire en coupe du monde serait un coup d’éclat susceptible de redorer un peu l’image française. Mais si la fête est gâchée à la barbe des dirigeants du monde… quel en serait alors le bénéfice ? Pour ménager la chèvre et le chou et laisser le Président à sa sieste, mieux vaudrait une élimination en demi-finale. Le 8 ou 9 juillet, ça fait quand même durer le rêve et ça laisse un peu de temps pour ranger les Champs et réparer quelques boutiques au cas où…

Les boutiques d’ailleurs, parlons-en. Car l’autre recette du bonheur, ce sont les soldes. Et voici que par un heureux hasard, elles tombent en même temps que le foot. L’aubaine ! C’est une affaire d’intérêt national que de renouveler son lot de fripes au meilleur prix, de se donner l’impression d’en faire, justement, des affaires. En témoignent les images ressorties d’années en années de hordes de cochons de payeurs, attendant le coup d’envoi devant les grilles encore fermées des magasins. Qui a dit que c’était la crise ?

Cela permet d’oublier justement que les temps sont durs et que, malheureusement, les boutiques ne sont pas les seules à « solder ». Ici, la grande braderie a lieu quotidiennement sous nos yeux impuissants. En pompier débordé, le gouvernement lâche du lest et rase gratis pour éteindre une grogne toujours plus gourmande. Petite ristourne fiscale aux bas salaires – malencontreusement assujettis à l’impôt par le même gouvernement quelques mois auparavant-, rabais sur écotaxe, recul programmé sur les intermittents, négociations avec les cheminots, le tout annoncé avec des mines de croque-morts sensées rappeler l’austérité de façade promise et rabâchées sous la formule magique et mensongère des  « 50 milliards d’économies ».

Pour divertir ses concitoyens désabusés, le Président rêve sans doute à « l’effet Coupe du monde » auquel avait eu droit Jacques Chirac en 1998. Las,  l’histoire repasse rarement les plats : c’était un 12 juillet, et non le 13 ! Et ce n’était pas non plus le centenaire de 1914…

*Photo : JULES MOTTE/SIPA. 00530657_000012.

Euthanasie : vox populi n’est pas toujours vox dei

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Il paraît que près de neuf Français sur dix sont favorables à une loi sur l’euthanasie. Au-delà du fait évident que cette approbation ne signifie pas grand chose positivement puisque l’institut de sondage serait bien incapable, et on ne le lui reproche pas, de préciser ce que les sondés entendent par là, je m’honore de faire partie de ce petit reste qui s’y oppose. Mais c’est la démocratie qui parle, rétorquera-t-on, et le peuple a toujours raison.

Je conteste fermement cette affirmation, et je m’en explique. Aujourd’hui, tout le monde est contre la peine de mort : ce n’était pas le cas au XXème  siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le colonialisme : ce n’était pas le cas au XIXème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’esclavage : ce n’était pas le cas au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’intolérance religieuse : ce n’était pas le cas au XVIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le bûcher pour les sorcières : ce n’était pas le cas au XVIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est pour l’autopsie des corps humains, ce n’était pas le cas au XVème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre les ghettos, ce n’était pas le cas au XIVème siècle. Etc.

Cette liste d’exemples, déjà fastidieuse, pardon, pourrait être étendue à l’infini. Prouve-t-elle que nous sommes devenus meilleurs que nos parents ? Oui, certainement, sur ces points-ci. Il est loin le temps où le pater familias décidait du sort de ses nouveau-nés ; loin le temps où l’on pensait qu’il valait mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple. L’humanité a gagné en sagesse, lentement mais sûrement, et c’est une occasion de se réjouir. Mais si l’on y regarde de plus près, rares sont les évolutions de mœurs qui ont procédé d’un assentiment populaire. Le peuple est mauvais ? Parfois. Presque aussi souvent qu’il est bon. Plus, c’est, par une ruse de la raison, souvent quand il est bon qu’il est mauvais.

La mécanique du bouc-émissaire qu’a analysée René Girard nous semble, vue de loin, cruelle et injustifiée : pourtant, telle qu’il la décrit, elle manifeste une réelle utilité pour la poursuite de la concorde sociale. Gageons que les peuples, si l’on leur eût demandé leur avis théoriquement, eussent plaidé pour son maintien. Il a fallu de longs siècles pour que la conscience humaine, à notre avis éclairée d’ailleurs, s’extirpe peu à peu de cette mécanique. Et encore ne l’a-t-elle réussi qu’imparfaitement, puisqu’elle maquille maintenant, toujours selon Girard, la victime expiatoire en coupable : le nouveau bouc-émissaire est, dit-il, celui que l’on accuse lui-même d’avoir sacrifié un bouc-émissaire. Bref, notre vieux fond sacrificiel tourne en rond.

Et c’est sans doute ce qui se manifeste dans le désir moderne de lois compassionnelles : de même que pour l’avortement, on a commencé par plaider la souffrance, réelle, de la femme enceinte malgré elle, avant que d’établir cette tolérance en droit ; de même pour l’euthanasie, on glisse insidieusement de la prise en compte de la douleur des proches, en l’occurrence la femme de Vincent Lambert, au droit conféré à l’Etat de décider de la vie et de la mort du patient. L’homme veut du sang et indéfiniment à sa conscience s’oppose cet instinct.

L’homme veut du sang ne signifie pas que la femme de Vincent Lambert ou celle qui avorte, les pauvres, soient des monstres. Bien au contraire : c’est à travers elles que la société, le peuple, comme meute indistincte, celle qui auparavant faisait de celui qu’elle avait sacrifié un dieu, déverse son désir venu du fond des âges. La foule, ou l’Etat aujourd’hui, sont des constructions bien pratiques pour masquer la responsabilité individuelle. Mère-grand a Alzheimer ? Je ne l’étoufferai pas sous un coussin, mais le docteur Bonnemaison saura comment y faire. Abréger la souffrance,  quelle merveilleuse idée et fou qui s’y opposerait.

Mais l’euthanasie n’est qu’un passage, si l’on peut dire, et nous nous y sommes déjà trop attardés. Pendant que des centaines de milliers de femmes avortent chaque année en France, des milliers de couples tentent de fabriquer des enfants. D’un côté la mère honteuse, de l’autre la mère porteuse. L’enfant est une marchandise, c’est maintenant clairement établi.

Le vieux, le malade, le diminué est appelé lui aussi à devenir une marchandise. Les têtes d’œuf de Google et consorts se font fort de remplacer très bientôt vos pièces défectueuses. Pendant que Ginette clamse sous sédatifs au CHU de Maubeuge pour libérer un lit, des grigous botoxés sous viagra préparent déjà leur cent-cinquantième anniversaire en 2087. Y aura des putes chinoises et du champagne. Que la fête continue.

Nous sommes déjà les maîtres de la vie et rien de pire ne pouvait nous arriver.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002. 

Délinquance en col blanc au Mont Blanc

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Un fait divers insolite provoque une grande émotion dans la vallée de Chamonix. Un alpiniste de 48 ans, monté dimanche soir 22 juin au refuge du Goûter, situé à 3835 mètres d’altitude pour s’attaquer le lendemain matin au sommet du Mont Blanc, s’aperçoit au réveil qu’on lui a volé ses chaussures.

N’étant pas candidat à l’inscription au livre Guinness des records pour avoir effectué la première ascension du toît de l’Europe en chaussettes, il dut faire appel au peloton de gendarmerie de haute montagne, qui le ramena dans la vallée en hélicoptère. Le coût engendré par ce sauvetage excède de très loin la valeur des pompes subtilisées par une racaille des montagnes !

Cet événement s’est produit quelques jours après l’ouverture du nouveau refuge, une merveille de technologie moderne que tout le massif alpin nous envie. Les tarifs sont à l’avenant : passer une nuit dans un dortoir confortable de ce palace coûte 70 €, ronflements et odeur de pieds compris…

Les grimpeurs prolétaires, qui avaient coutume de planter leur tente aux abords de l’ancien refuge se sont vus, tels de vulgaires Roms, interdits par décret de camping sauvage autour du nouveau. Le voleur de pompes appartient donc au gratin de l’alpinisme, ce qui en dit long sur l’état de notre société !

Petit bonhomme vert en jupe, piscine Molitor et Mondial

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ampelfrau berlin feux

Rouge et vert à Berlin

Sur proposition de sa municipalité social-démocrate, Berlin va bientôt révolutionner l’antisexisme. L’objet de cette novation ne sera pas l’enseignement du gender à la crèche (pas fous, les Teutons) ni la promotion des femmes au sommet de l’État (il semblerait que la CDU y ait pensé avant le SPD) mais les feux tricolores. Figurez-vous qu’on va adjoindre une femme à l’Ampelmann traditionnel, le bonhomme qui passe du rouge au vert pour donner aux piétons sages l’autorisation de traverser les rues.

Originaire d’Allemagne de l’Est, l’Ampelmann à petit chapeau est devenu, depuis la chute du Mur, un symbole fédérateur pour tous les habitants de la capitale: les designers le déclinent sous toutes les formes, du bouton de manchette à la besace de DJ (tous les Berlinois sont un peu DJ).[access capability= »lire_inedits »]

Bref, qu’on touche à cette icône fait râler pas mal d’indigènes, d’autant plus que le projet pourrait se révéler assez dispendieux – si bien que Martina Matischok-Yesilcimen, la patronne locale du SPD  qui porte ce relookage, déclare : « Ce serait bien de pouvoir généraliser cela à toute la ville, mais le coût engendré sera probablement trop important. » L’édile SPD rassure par ailleurs les plus conservateurs de ces concitoyens  en expliquant qu’il ne s’agit pas de « remplacer la représentation traditionnelle, mais de la compléter pour parvenir à l’égalité ». L’assemblée de la ville de Berlin devait décider de l’adoption définitive du projet le 22 mai, mais il semble que les élus locaux aient préféré le faire patienter quelque temps au bord de la route, c’est-à-dire dans des commissions ad hoc.

On y parlera sûrement du design de l’Ampelfrau à venir. Une piétonne rouge et verte a déjà été  adoptée par quelques bourgades allemandes comme Zwickau. Gross Problem, elle y est affublée d’une petite jupe et de couettes sixties, un look rétrograde qui révulse les féministes (toutes les Berlinoises sont un peu féministes). Martina a donc dû leur promettre que l’Ampelfrau berlinoise aurait des allures de femme libérée. Finalement, quoi qu’on en dise, on se ressemble des deux côtés du Rhin : jamais content(e)s !

Nicolas Routier

 

Molitor : pavane pour une piscine défunte 

 Inaugurée en 1929, la piscine Molitor, chef-d’œuvre Art déco de l’architecte Lucien Pollet, n’est plus qu’un souvenir. Après avoir enchanté plusieurs générations, jusqu’à sa fermeture en 1989 pour raisons de sécurité, et malgré son inscription à la liste supplémentaire des monuments historiques l’année suivante, ce superbe lieu, au lieu d’être restauré,  a été purement et simplement rasé avec la bénédiction de la Mairie de Paris. Comment donc expliquer que, depuis quelques jours, on ne parle que de la piscine et que l’on se pavane, petits fours et pince-fesses à l’appui, pour en vanter la renaissance ? C’est que, grâce aux priorités patrimoniales bien connues de Bertrand Delanoë et à l’évident désintéressement de ses amis du Groupe Accor, de Bouygues et du fonds d’investissement Colony Capital, la piscine a pu renaître de ses cendres. C’est sans doute pour cela qu’il fallait d’abord la détruire ! En réalité, à défaut d’un phœnix, on a désormais Molitor « tout court » et son concept « Pool, Art, Life » (sic).

Peu importe qu’il n’y ait rien de vrai dans ce Molitor-là, pastiche complet car il ne reste pas une pierre des bâtiments originaux malgré les discours alambiqués de ses dirigeants et le trémoussement des attachées de presse : façade de pacotille, portes de cabines factices qui donnent sur des murs aveugles, rambardes vaguement imitées, tout ici n’est que poudre aux yeux et pâle copie. On l’a compris, le but de l’opération n’a rien à voir avec la dévotion à l’architecture : les heureux bénéficiaire du bail emphytéotique complaisamment concédé par la Ville ont bâti un monstrueux hôtel pour parvenus et privatisé les deux bassins reconstruits, double scandale. Non seulement, la piscine qui n’existe plus reste inscrite monument historique, ce qui est surréaliste, mais par surcroît il faudra, pour y nager, adhérer par cooptation au « club exclusif et privé » et acquitter 3000 euros de cotisation annuelle (droit d’entrée non compris).

Le caractère éminemment social (on n’ose dire socialiste) du projet interpelle : jadis, on nationalisait les banques, aujourd’hui, on privatise les piscines municipales. Fort heureusement, « Pool, Art, Life » dispense une bouffée d’air « culturel » sur ce champ de ruines. Sur l’inénarrable site du nouveau Molitor, on vante un « héritage » qui ne demandait « qu’à être transmis ». À défaut d’un chef-d’œuvre de l’Art déco, on pourra donc fêter l’événement du moment : « Laissez entrer la Rolls ! ». Il s’agit d’installer à l’entrée des chambres de l’hôtel l’ancienne Rolls du footballeur Éric Cantona, jadis offerte à la Fondation Abbé-Pierre, puis « graphée » par « l’artiste Jonone » en direct (sans doute live !) sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+, et ensuite vendue au profit des sans-abri. Tant d’art, de culture, de raffinement et de générosité impressionne. On a touché le fond.

 Jean-David Jumeau-Lafond

 

Mondial 2018 : L’été sera chaud

Vous l’aurez probablement remarqué, on parle beaucoup, ces temps-ci, de la Coupe du monde de foot 2014 qui se tiendra, si mes fiches sont à jour, au Brésil, à moins que le bas peuple des favelas, excédé par le coût de l’événement, n’ait fait basculer le pays dans l’anarchie totale d’ici le 12 juin − on peut toujours rêver…

On parle aussi beaucoup de la Coupe du monde 2022 qui, jusqu’à nouvel ordre, est censée se dérouler au Qatar, et c’est bien le problème. Soupçons d’achat de votes massif lors du scrutin qui a attribué le Mondial à l’Émirat, râleries des candidats évincés et cacophonie générale à la FIFA : huit ans avant le coup d’envoi, la grande fête du football a déjà tout d’une foire d’empoigne. Les dirigeants de la Fédération divergent notamment sur l’opportunité de déplacer, pour la première fois de son histoire, la compétition en plein hiver, certains experts ayant récemment découvert qu’il fait parfois chaud en été dans la péninsule arabique. Affaire à suivre.

Cela dit, 2022, c’est dans huit ans, et le Mondial se tient tous les quatre ans. Et devinez où se déroule l’édition 2018 ? En Russie ! Chacun sait que Vladimir Poutine est fan de sport. Après avoir décroché, en 2007, la timbale des JO d’hiver 2014 à Sotchi, il a aussi obtenu, le 22 octobre 2010, la 21e édition de la World Cup, sans que cela déclenche de polémique majeure, sauf bien sûr, les accusations rituelles de corruption des votants et les cris d’orfraie sur le manque d’infrastructures.

Mais tout ça, c’est de la petite bière à côté de ce qui nous attend d’ici quatre ans. Quand on lui a attribué l’organisation du Mondial, la Russie était considérée par tout le monde comme un pays fréquentable, presqu’au même titre que le Canada ou Saint-Marin. Depuis, certains événements survenus sur ses marches l’ont, semble-t-il, placée au ban des nations, et son chef avec.

Autant vous prévenir que les ONG, notamment US, sont sur les dents et qu’il y a du boycott dans l’air. On se souvient qu’en 1980, les JO de Moscou se sont déroulés en l’absence des Américains, des Allemands, des Japonais et des sportifs d’une cinquantaine d’autres nations pour cause d’invasion de l’Afghanistan. Néanmoins, ces Jeux ne furent pas un fiasco, grâce notamment aux nombreux athlètes des autres pays du camp socialiste. Mais en 2018, il vaudrait mieux ne pas trop compter sur eux…[/access]

Marc Cohen

*Photo: Wiki Commons/Germany/Matthew Gates

Bac 2014 : Noter, c’est trop dur!

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etudiant notation reforme

À peine arrivé en poste, Benoit Hamon se doit de marquer les esprits et de laisser au plus vite son empreinte au ministère de l’ Éducation Nationale. Qui sait quelle prochaine tourmente électorale ou politique l’emportera bien vite dans les oubliettes du parlementarisme?

On pourrait donc penser que le bouillant finistérien a décidé de refonder le système du collège unique et faussement démocratique qui piétine depuis 1975 ou qu’il prend enfin à bras le corps la nécessaire revalorisation des filières professionnelles pour remédier enfin au problème des classes ghetto et de la prééminence étouffante des filières générales. On suppose que peut-être Benoit Hamon a enfin décidé de s’attaquer sérieusement à un corps d’inspection et de formation de plus en plus parasitaire et de moins en moins capable d’évaluer enseignants, enseignements et situations d’enseignements? Que nenni, Benoit Hamon a décidé de réformer le système de notation pour en finir avec la « note sanction » qui « paralyse les élèves »… On lui répondrait facilement que ce qui paralyse surtout les élèves ce sont les situations familiales et sociales catastrophiques, le naufrage complet du système éducatif dans des zones sinistrées de plus en plus nombreuses, la dévalorisation complète de toute notion de culture, même la plus sommaire dont le corollaire est la mise à l’index de l’intello devenue un sport à la mode dans les cours de récré de France.

On nous répondra sans doute que, quand l’instrument de mesure renvoie des mauvais résultats, il faut changer d’instrument. Après tout, c’est la politique suivie en matière d’éducation depuis Jospin et ses fameux 80%. Si l’on constate que l’école n’est plus capable de former correctement les futurs citoyens et les jeunes actifs, c’est sans doute que le système est trop sélectif. Si l’on constate que le taux d’échec universitaire s’est considérablement accru, c’est sans doute qu’il faut mettre de en plus plus de dispositifs de lutte contre l’échec universitaire et revoir les critères d’évaluation à la baisse. Si l’on constate que les écoliers savent moins bien compter et écrire, c’est sans doute qu’il faut les noter moins durement. La solution est toujours simple en termes ministériels: si vous constatez un problème, faites varier la note ou la statistique et le problème disparaîtra. De toute façon, les écoliers français sont en difficulté, c’est le classement PISA qui l’a dit. Le classement PISA, c’est un peu les dix commandements des responsables de l’éducation aujourd’hui. Peu importe qu’il compare à la hussarde des pays dont la population varie du simple au centuple ou qu’il laisse les premières places à la Chine qui ne comptabilise dans le classement que les résultats de Shanghai ou Pékin, PISA a dit cela et « ils virent que cela était bon ».

Notre ministre a dû entendre le message de détresse des 40 000 lycéens qui condamnaient le « carnage » de l’épreuve de maths au bac scientifique sans considérer toutefois qu’on frôle désormais les 95% de réussite. Qu’à cela ne tienne! L’épreuve de maths sera donc notée sur 24 et l’on mettra en oeuvre un grand chantier de consultation pour proposer « d’autres formes d’évaluations ». En la matière, ce ne sont pas les solutions qui manquent. Adoptera-t-on la notation par lettre du modèle anglo-saxon, histoire de se mettre à la page de la mondialisation puisqu’il s’agit du système désormais le plus répandu sur le globe? Ce procédé s’adapte cependant peu, comme le notent chaque année nombre d’étudiants étrangers venus plancher sur les bancs de l’université française, au « cartesian way of thinking » qui fait l’originalité – et toute la difficulté de notre système de notation.

La solution envisagée par le ministre serait quelque peu différente et tiendrait en un mot: la bienveillance. Fini les notes stigmatisantes, les 4 en maths, les 3 en allemand assortis d’un « das ist nül! » traumatisant, il suffirait de fixer une note plancher pour ne pas enfoncer les élèves les plus mauvais. Le problème étant qu’à ce compte-là il y aurait toujours des élèves excellents à 18 et des cancres à 11/20 au lieu d’être à 4. La cosmétique de l’évaluation ne cacherait pas longtemps le ravage des lacunes et les écarts de niveau.

L’idée de réformer le système de notation ne vient pas à proprement parler de Benoit Hamon. Elle était déjà dans les cartons de Vincent Peillon que la déroute embarrassante du PS aux municipales  a poussé prématurément vers la sortie. Nul doute sinon que Peillon, défenseur de l’égalitarisme et pourfendeur des prépas, se serait empressé d’imposer une mesure visant à faire disparaître sur le papier les disparités si gênantes entre élèves et établissements. L’idée de « classes sans notes » est même en cours d’application dans certains établissements-pilotes où les signes les plus visibles de l’échec sont pudiquement remplacés par des évaluations de compétences. Leur principe est emprunté aux méthodes managériales les plus en pointe, dont les pédagogues les plus avisés s’inspirent depuis bientôt trente ans pour réformer le système et bousculer les conventions. En lieu et place des habituelles et désolantes notes, on trouve une collection de compétences de niveau qui sont validées à la fois par l’élève et par le maître ou le professeur afin de parvenir à cerner de façon plus précise le niveau de « l’apprenant » (on ne dit plus élève depuis longtemps ma bonne dame, c’est totalement ringard). Plutôt que de coller un 5 ou un 6 en déplorant que le chérubin n’ait pas repassé son cours comme il le fallait, on coche des petites cases afin de déterminer si l’élève « sait repérer/analyser/restituer une information » ou s’il « possède les acquis » et parvient « à structurer son argumentaire ».

C’est certes moins violent que la bulle et l’appréciation lapidaire mais, comme en témoignent certains enseignants en charge de ce type de classes expérimentales, la sanction intervient souvent beaucoup plus durement en fin d’année, quand les parents qu’on a maintenus avec tact et délicatesse dans une douce ouate pédagogiste à l’abri des déplaisants constats du système d’évaluation traditionnel, sont brutalement mis devant le fait accompli: note ou pas note, le petit dernier n’a décidément pas le niveau et n’est toujours pas fichu d’écrire deux phrases correctement ou d’effectuer une soustraction. L’évidence tombe alors comme un couperet: vous aurez beau aménager tant que possible le système d’évaluation pour le rendre moins brutal, la sélection interviendra toujours à un moment ou à un autre et sera d’autant plus violente qu’elle aura été retardée. Avec ou sans notes, ce qui reste le plus stigmatisant, c’est notre système d’enseignement général atteint de diplomite aiguë qui a fait du baccalauréat pour tous un dogme et de la réorientation professionnelle une infamie. En bonne méritocratie tronquée, il convient que tous obtiennent des diplômes qui ne valent plus tripette plutôt que de « condamner certains élèves », pour reprendre les termes employés par l’un de ces hussards de l’égalitarisme « à intégrer les filières techniques qui orientent vers des métiers manuels. »

L’obsession de la note telle que nous la cultivons en France, sacralisée ou abhorrée, ne traduit que le souverain mépris encore cultivé dans ce pays à l’encontre de tout ce qui ne constitue pas les filières nobles et intellectuelles. Au plus haut niveau cela nous donne une armée mexicaine de grands administrateurs et aux niveaux inférieurs l’engorgement des filières tertiaires qui ne sont plus capables depuis longtemps d’assimiler la masse grandissante des désorientés orientés là par défaut. Aux réprouvés sont laissées les filières techniques transformées de façon parfaitement suicidaire en filières ghetto alors qu’elles devraient logiquement contribuer en premier lieu au dynamisme économique du pays.

Ce constat ne désarme pas, pourtant, les experts qui planchent sur la manière d’annihiler le plus efficacement possible notre infernal et stigmatisant système de notations. Parmi les différentes  solutions suggérées, on trouve l’adoption d’un code de couleur pour traduire le niveau de l’élève de façon plus fun et plus festive sans doute, sans risquer de le traumatiser à vie. Pourquoi dans ce cas ne pas revenir à des méthodes salutaires employées à l’école primaire voire à la maternelle, comme par exemple la distribution de vignettes Panini ou d’images d’animaux aux élèves pour symboliser et récompenser leurs performances quelles qu’elles soient? Les collégiens seraient sans doute ravis de se voir récompenser de leurs efforts en mathématiques par une effigie de Zlatan Ibrahimovic à coller dans le cahier ou en haut à gauche de la copie et, au lycée, on pourrait noter les compositions en distribuant des images de bestioles. Un castor signalerait des efforts méritoires, un orignal permettrait à l’élève d’entonner le brame de la victoire et un petit dauphin autoriserait à frétiller dans les eaux argentées du succès. À Benoit Hamon, qui sort délibérément des sentiers battus pour s’attaquer aux vrais problèmes de l’école du XXIe siècle, on attribuerait également un petit animal qui récompenserait ses efforts et l’inciterait à poursuivre dans la bonne voie: le blaireau semblerait tout à fait indiqué.

*Photo: ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA.00639211_000012

La Ragazza

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claudia cardinale petroleuse

claudia cardinale petroleuse

Le livre-phare des vacances 2014 fait à peine 80 pages. Un simple cahier d’images d’une trentaine de photos en noir et blanc que publient les élégantes éditions Contrejour. Ces  quelques clichés essentiels proviennent des archives de Graziano Arici (photographe et collectionneur). Dolce Claudia éclairera vos nuits d’été d’une tendre lumière. Il y a dans ce mince recueil toute la beauté irradiante du Sud, la pudeur d’une époque où les filles détenaient les secrets de l’amour. Le parfum enfiévré de la Via Veneto et les pétarades des Vespa chassant en meute. L’ombre de Fellini aussi. Sur ces trente photos, un seul modèle, irrésistible dans la fraîcheur de ses vingt ans, Claudia, la berbère, l’italienne de Tunis, l’unique, la femme multiple. Pourquoi sommes-nous tombés un jour amoureux de l’orientale Cardinale ?

Ouvrez ce livre et vous comprendrez notre enchantement et notre colère devant cette sauvagerie-là ! Le charme est forcément cruel. Terriblement injuste. De son regard sombre, Claudia vous gifle. Ses longs cheveux noirs vous serrent le cœur. Sa bouche insolente vous empêche de respirer. Ses épaules maternelles vous narguent. Inconcevable de réalisme et de tension érotique dans notre société du faux où les physiques en plastique et les âmes en carton encombrent le grand écran. Oui, vous êtes désarmé, vaincu, béat.

Comment lui résister ? Comment ne pas succomber à cette fille lovée dans un pull à grosse maille, le coude posé sur un radiateur, sans apprêt, sans artifice, d’un naturel brut. Peut-être le véritable signe de l’existence de Dieu. Vous pressentez que l’amour avec elle sera un combat perdu d’avance, que vous en ressortirez désemparé et heureux. Ne vous fiez pas à ce doux visage, à cette peau dorée, à ces courbes sensuelles, cette montagne de désir est un roc. Les filles du Sud aux corps souples sont des femmes de tête. Elles ne se dévoilent que dans l’intimité. Elles cherchent l’absolu. Dans sa préface, Claude Nori tente de lever le mystère sur cette séance photo prise à Rome en 1958 qui donne naissance à cet ouvrage délicieux. « Claudia Cardinale […] pose pour un de ces paparazzi d’agences spécialisées dans les magazines populaires dont on ne saura rien si ce n’est le talent qu’il mit à installer cette complicité, ce flirt photographique » écrit-il.

On ferait tous n’importe quoi pour avoir un flirt avec elle. Cet anonyme a saisi la flamme de Claudia, cette candeur douloureuse, cette réserve étincelante et cette sagesse explosive dans un décor d’une banalité affligeante : un canapé écossais, une chaise en bois ou une terrasse sobre. La beauté de Claudia n’a pas besoin de lustre. Elle s’exprime partout. Quand elle apparaît dans le cadre, le spectateur n’a plus d’yeux que pour elle. Comment s’en détacher ? Les Visconti, Leone, Monicelli, Comencini ne s’y sont pas trompés en la choisissant. Car si Claudia est belle à regarder, elle l’est encore plus à entendre. Cette voix qui puise sa source si loin est l’aphrodisiaque le plus puissant que je connaisse. Et ce rire, coup de sirocco qui balaye l’amertume, a des intonations de promesse d’éternité. On voudrait qu’elle ne s’arrête jamais.

Dolce Claudia n’est pas seulement un livre de belles et rares photos, il fascine aussi par sa charge émotionnelle à évoquer le monde d’avant. Les photos de Claudia s’accompagnent d’un Éloge de la starlette joliment troussé par le philosophe balnéaire Frédéric Schiffter qui se rappelle qu’à chaque projection, son amour pour Claudia Cardinale renaissait intact, et d’avouer que « je ne puis la voir autrement que comme une éternelle belle aimée – un idéal féminin qu’on n’approche ni ne possède jamais, bien sûr, mais que ce sentiment si particulier qu’on lui voue préserve de l’oubli et de l’infidélité ». Claudia, le soleil de notre vie.

Dolce Claudia – Archives Graziano Arici – préface de Claude Nori – Éloge de la starlette par Frédéric Schiffter – cahier d’images – Contrejour.

Belgique : la Flandre a pris le large

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belgique flandre nva wever

belgique flandre nva wever

Outre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral,  après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a quelque d’ailleurs ironie  à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au bout les feignasses

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gandoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français.  Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une  cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organisation une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles d’après-guerre. Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…

*Photo : wiki commons.

Les gendarmes du monde n’ont pas droit à la retraite

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« Les superpuissances ne prennent pas leur retraite » : le mot est de Robert Kagan dans le magazine New Republic et, comme Dick Cheney et bien d’autres néo-conservateurs, il pointe l’effondrement de la doctrine Obama, pas seulement en Irak, mais également dans l’Océan Pacifique où le maître-mot de la Maison-Blanche semble être lâcheté. Tony Blair, l’allié et l’ami de Bush, est intervenu dans la presse anglaise et française sur le même ton.

Rarement un président américain aura fait autant de tort à autant de monde : telle est l’antienne  des néo-conservateurs reprises, de Wolfowitz à Paul Bremer, sur tous les tons : de l’invective à l’argumentation la plus subtile. En bref, si Al-Qaïda a été pratiquement vaincue par Bush, elle a pu renaître de ses cendres grâce à Obama.

L’offensive contre le Président actuel qui n’est plus soutenu par grand-monde, est relayée par la presse républicaine. Obama a voulu faire des États-Unis un pays pacifique peuplé de citoyens qui haïssent la guerre, les armes à feu, l’impérialisme et sont tolérants vis-à-vis de l’Islam : il s’est trompé sur toute la ligne. L’Amérique n’est grande que lorsqu’elle est haïe, comme doit l’être le gendarme du monde. Les néo-conservateurs, qui ne font pas dans la dentelle, le lui rappellent avec une vigueur qui semble porter ses fruits. Il est rare qu’on n’assiste pas en politique à un retour du balancier. Les « faucons » ont saisi que c’était le bon moment pour rendre coup pour coup et rappeler que si le mouvance djihadiste ne cesse de se renforcer, y compris fort loin de ses terres natales proche-orientales, ce n’est pas la faute à pas de chance.

 

 

 

Mariage : Plus jamais ça!

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mariage divorce femmes

mariage divorce femmes

Il y a deux sortes de divorcés : les déprimés et les libérés ; les cons vaincus qui gardent un sentiment d’échec et les convaincus qu’on ne les y reprendra plus, même par les sentiments ; ceux qu’on retrouve sur des sites de rencontre durable, en quête d’une compagne qui saura les prendre comme ils sont, et ceux qui cherchent à rencontrer des femmes qu’ils pourront prendre comme elles sont ; ceux qui misent sur leur chance de gagner un cœur pour retourner, à deux, faire des courses, et ceux qui préfèrent jouer aux courses parce qu’en misant, on a une chance de gagner ; ceux qui veulent se remarier et s’embarrasser d’une famille et ceux qui, débarrassés de leur famille, se contentent de se marrer ; ceux qui pleurnichent en haut des grues et ceux qui jouent les oiseaux de passage ; ceux qui aspirent à l’engagement et ceux qui respirent de dégagement.

Je laisserai ceux que l’amour rend aveugles, où plutôt qu’une cécité a prédisposé à l’amour officiel, avec cet assortiment de chaînes aux pieds, de corde au cou et d’anneau au doigt qu’une société dévirilisée fait reluire pour le plus grand éblouissement des plus romantiques d’entre nous. Je me pencherai plutôt sur ces ânes qui n’ont plus soif et qu’on ne fait pas boire, qui, un peu trop attendris, se sont mariés et qui, pour avoir été grignotés avant d’être dépecés au tribunal, vivent désormais heureux en célibataires endurcis. Ceux qui ont juré : « Plus jamais ça ! » Même au sein de cette population majeure et vaccinée, les rechutes sont fréquentes, et les imprudents qui laissent leurs virils attributs se complaire dans de douces habitudes, qui finissent par se reposer sur le même oreiller, se retrouvent parfois comme ces chiens qui s’accouplent : coincés.[access capability= »lire_inedits »] Nombreux sont ceux qui, se croyant loups au début d’une aventure, sont devenus caniches avant d’en voir la fin. Les présomptueux qui n’ont pas su lâcher à temps de féminins appâts y ont perdu leurs instincts volages et carnassiers et finissent envoûtés par d’habiles femelles qui ont su se rendre incontournables. Il faut pourtant savoir les contourner car, même s’il est difficile de se détourner d’un minois qui nous met en émoi, un jour ou l’autre, nous sommes sommés, sous peu et sous peine d’abstinence, de nous rendre sans condition à la mairie.

S’il existait un manuel à l’usage des garçons, la première leçon pourrait s’intituler : « Vivre libre ou se marier » et la deuxième, pour les durs de la feuille comme de la tige : « Vivre libre ou se remarier ». Si ces programmes étaient enseignés, croiserions-nous tant d’hommes qui ont rendu les armes et renoncé à leurs éclectiques appétits sexuels, mis au pas et qui ont fini de courir, l’épée en berne et le regard triste, la main dans la main d’une femme légitime qui a changé leur téléphone portable en bracelet électronique et fini par les mettre au régime avec elle ? Si les pères savaient parler à leurs fils, verrions-nous tant d’accidentés de la vie ? Dans le monde totalitaire du « mariage pour tous » qui ne comble que les gonzesses des deux sexes, il faut apprendre aux jeunes garçons à rester des hommes. De même que toute éducation responsable doit transmettre une part d’islamophobie pour la pérennité d’une humanité éclairée, une dose modérée mais substantielle de virilité défensive est indispensable à la survie de l’espèce mâle. Ainsi, puisque les contes qui finissent par « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » sont racontés aux filles, les histoires qui se terminent par « Il repartit vers de nouvelles aventures » devraient être lues aux garçons. Cela pourrait être, dans le cadre de la lutte contre les castrations consenties, la moindre des mesures de prévention. Je pense aux hommes en général, mais à cet ami en particulier, que je renommerai, pour ne pas le compromettre, « Alexandre le malheureux » et à qui j’adresse mes condoléances. Le con qui convola pour le beau cul d’une musulmane de vingt ans sa cadette − laquelle ne tarda pas à remiser le tulle qu’elle avait aux fesses, le jour des noces, pour se coller un torchon sur la tête − mange aujourd’hui du saucisson en cachette pour pouvoir continuer à jambonner conjugalement. On me dit qu’il n’est pas mort puisqu’il bande encore. On se console comme on peut.

On dit aussi qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Je vois surtout des imbéciles qui ont changé d’avis et qui, leur peine à peine purgée, en reprennent pour vingt ans, avec le sourire, pour la photo. Nombreux sont ceux qui chantaient, à leur libération : « Paris, me voici, j’ai des couilles ! », et qu’on retrouve un jour occupés, en plein congé paternité, dans la merde jusqu’aux poignets, avec le sourire béat de celui qui commence une seconde vie derrière une poussette et au volant d’un monospace estampillé « bébé à bord », et couillon à la barre. Car comme un malheur n’arrive jamais seul, après la pluie de confettis ne vient pas le beau temps mais le gosse, cette créature parasite, chrono- phage, ingrate et arrogante qui répétera aux malheureux imprévoyants, à la première tentative de résistance à ses caprices : « Si tu voulais pas d’enfant, t’avais pas qu’à en faire. » La vérité sort de la bouche des enfants, qui assassinent sans scrupules la langue de leurs pères, et pour ne pas l’avoir entendue chez ceux des autres, certains ont à peine le temps de retourner à leurs maîtresses qu’ils se retrouvent, comme disait Mauriac, derrière les barreaux vivants d’une famille. Ainsi, lorsque le piège s’est refermé, tout en douceur, lorsque le ressort amoureux s’est tendrement détendu, et que nos meilleures ennemies ont investi nos cœurs tout en nous tenant par les couilles, dans un instinctif ou savant dosage de mise sous dépendance sexuelle et de chantage affectif, il est trop tard.

La résistance au mariage est plus facile à dire qu’à faire et il est plus simple de promettre que de tenir très longtemps. Nous les hommes ne pouvons pas lutter sur ce front contre l’alliance des femmes, des gays et des défenseurs de la famille et si, dans la guerre des sexes, il y a aujourd’hui moins de résistants que de collabos qui jurent fidélité et prêtent allégeance dans l’émotion générale, c’est que le rapport de force a tourné en notre défaveur. Depuis que la société christianisée de la Sainte Famille, toujours plus féminisée avec une nette accélération sur la fin, a enfermé l’amour dans ses serments sacrés et ses cadres légaux, il est difficile d’en jouir durablement en païen hors-la-loi. Pourtant, comme l’eau fraîche, le grand amour supporte mal la mise en bouteille, avec ses additifs et ses agents conservateurs. L’amour de source ne souffre pas le stockage et, s’il ne coule pas, s’il n’est pas ce plébiscite de tous les instants, il tourne parfois au vinaigre. Les amants les plus doux gagnent rarement à devenir des maris, et les premières victimes de cette reddition, de cette débandade que le monde accompagne de ses meilleurs vœux le jour du mariage, sont les amoureuses épousées.

Il nous faut donc batailler sans relâche pour convaincre nos amantes en mal d’engagements signés et contresignés, et en attente de déclarations publiques, que le sentiment est trop volatile pour être contenu par un contrat, qu’il n’y a ni assurance ni garantie qui tiennent et que le désir meurt quand il est privé de liberté. C’est alors que les négociations commencent, avec leur lot de prétendants, de concurrents à l’affût et de menaces de rupture. Dans ces échanges houleux, dans ces tendres combats qui ne laissent ni vainqueur ni vaincu mais des amants sans repos, l’amour reste un torrentiel et rafraîchissant ruisseau. Dans cette délicieuse bagarre, où l’un et l’autre, où l’un dans l’autre, les yeux dans les yeux, nous défendons le territoire et les intérêts de nos sexes, l’amour jubile. Dans ces pourparlers, dans ces « pour s’étreindre » qui jamais n’aboutissent à la paix du cimetière, l’amour dure. Tant que nous n’abdiquons pas, nous restons admirables, et aimables. En restant libres, rester aimables, voilà le seul devoir, la seule éthique, la mission et l’honneur des amants sérieux, contre toute demande et contre toute attente. Aussi, pour que les beaux yeux de la dame de mes pensées continuent de briller du feu du combat, je ne tomberai pas l’armure, resterai agaçant et insaisissable, je résisterai à la tentation d’une pacification mortifère par le mariage et ne l’épouserai devant personne. Mon projet est plus ambitieux : je vise l’éternité du goût et du sentiment, parce que nous le valons bien.[/access]

*Photo : La mariée était en noir.

Vive le Québec laïc!

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quebec crucifix parlement

quebec crucifix parlement

La défaite cinglante du Parti Québécois de Pauline Marois, le 7 avril dernier, a-t-elle sonné le glas du projet souverainiste ? Les résultats électoraux de la Belle Province ont été sans équivoque : le Parti Libéral du Québec (fédéraliste) s’est largement imposé avec 41,50% des voix contre 25,38 % pour le Parti Québécois (souverainiste).

À l’origine du déclenchement des élections québécoises se trouvait un projet controversé : la Charte de la laïcité, dite aussi des valeurs québécoises. Ce texte reprenait le principe d’une laïcité made in France en plus d’imposer, insidieusement, un sécularisme à deux vitesses. Ainsi, tout en apportant des restrictions sans précédent en Amérique du nord sur le port des signes religieux (foulard islamique, turban sikh, kippa et grandes croix – rarement portées par les chrétiens), le gouvernement Marois favorisait, dans le même temps, le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale et façonnait une sorte de « catho-laïcité », oxymore maladroit s’il en est. En définitive, il s’agissait d’une neutralité étatique douteuse, destinée, en réalité, à réaffirmer le sempiternel discours victimaire de la majorité francophone dans un Québec, il est vrai, de plus en plus multiethnique. Pour y parvenir, de nombreux souverainistes ont défendu corps et âme le péril imminent de la laïcité québécoise alors qu’ils étaient dans l’incapacité de le démontrer à l’appui d’études. Faut-il rappeler que le débat médiatique qui en a découlé, en faveur ou contre ce projet, a fait montre d’une médiocrité inégalée ? Rares sont les intellectuels, à l’instar de François Charbonneau, qui ont su dénoncer les dérives de cette charte tout en critiquant les excès d’un multiculturalisme nuisible. Finalement, quitte à promouvoir, non sans raison, les valeurs québécoises, il aurait été préférable de rédiger une charte qui assume pleinement l’héritage catholique du Canada français en tant que véritable essence de la nation québécoise et d’éviter le recours à un principe bancal, néanmoins en vogue au Québec, à savoir une laïcité à la carte.

Il faut rappeler que cette charte – en plus de tenter de répondre à la crise des accommodements raisonnables des années 2000 – devait permettre au camp souverainiste, en cas de victoire électorale, de devenir majoritaire pour déclencher, au moment opportun, un troisième référendum sur l’indépendance du Québec. C’est dans ce contexte lourd et électrique que Pierre-Karl Péladeau, célèbre businessman détenteur du conglomérat Québecor, s’est officiellement engagé aux côtés des souverainistes et qu’il a fait part, poing levé, de son irréductible volonté d’aboutir à un référendum sur l’avenir du Québec.

Frileux à l’idée référendaire, les Québécois ont préféré mettre Pauline Marois au placard en lui préférant le fédéraliste Philippe Couillard. Vox Populi, Vox Dei ! Pour les réactionnaires indépendantistes, il est désormais de bon ton de clamer haut et fort à qui veut bien l’entendre que l’indépendance de la Belle Province n’a pas été suffisamment prônée pendant la campagne électorale. Depuis deux mois, cette petite ritournelle se répète comme un disque rayé. Aveuglement ou propagande ? Les fausses notes ne cessent de se faire entendre. Aujourd’hui, une chose demeure certaine : le Parti Québécois doit sérieusement revoir ses idées et sa stratégie s’il ne veut pas totalement sombrer.

Sur la scène fédérale canadienne, des élections sont prévues au cours de l’année prochaine. Au pouvoir depuis 2006, le Parti conservateur de Stephen Harper fera campagne face au Nouveau Parti démocratique de Thomas Mulcair, au Parti libéral de Justin Trudeau et au Bloc Québécois de Mario Beaulieu. Supposé défendre les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, Mario Beaulieu, fraîchement élu à la tête de son parti, s’est engagé à promouvoir la souveraineté de la Belle Province. Comme le remarque l’historien Frédéric Bastien, il est légitime de s’interroger sur son absence de lucidité politique : « On se demande sur quelle planète vivait M. Beaulieu, le 7 avril dernier. Les libéraux n’ont eu qu’à agiter le spectre référendaire pour que le Parti Québécois enregistre son pire résultat depuis 1970. Peut-on sérieusement penser que les péquistes ont perdu (…) parce que les électeurs trouvaient que Pauline Marois n’était pas assez souverainiste ? »

Lorsque les principaux partis fédéraux aborderont les grandes questions que sont les finances publiques, le transfert de compétences aux provinces ou l’environnement, le Bloc Québécois avancera-t-il sérieusement sur le devant de la scène l’unique rengaine de la souveraineté du Québec ? Ne serait-il pas plus approprié de protéger l’héritage français du Canada plutôt que de ressasser, inlassablement, le rêve indépendantiste ?

*Photo: Jacques Boissinot/AP/SIPA.AP21467660_000003

Et si la France gagnait la Coupe du monde?

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soldes coupe monde

soldes coupe monde

Pour ceux qui n’ont pas pris le latin au bac, Panem et circenses pourrait se traduire en français d’aujourd’hui  par « du foot et des soldes… », sans que le sens en soit changé le moins du monde.

Car le maniement politique de la diversion ne date pas d’hier : l’expression latine dénonçait déjà, dans la Rome antique, l’usage délibéré par les empereurs romains de distribution de pain et d’organisation de jeux, dans le but de flatter le peuple et de s’attirer sa bienveillance… Comme quoi l’opinion populaire était déjà une préoccupation bien avant l’invention des instituts de sondages !

Selon le bon principe impérial qui a fait ses preuves, pour faire oublier l’impuissance publique et l’aboulie du Président, il faut organiser le bonheur de ses administrés. Et dans leur mauvaise passe, les élites sont vernies : comme elles ont le soleil pour elles, la moitié du boulot est fait.  Car le bonheur c’est simple comme un coup de pied dans un ballon ou comme un marathon de la fringue.

Même si l’éventualité d’une victoire française en Coupe du Monde de football donne quelques sueurs froides au ministère de l’Intérieur, on organise savamment le teasing d’un coup d’éclat des bleus. Et après seulement deux matches, le coq français retrouve sa superbe qui l’avait un peu déserté ces derniers temps… On anticipe, on calcule, on projette et surtout on y croit… on est d’ailleurs prié d’y croire !

C’est pourtant un casse-tête qui se profile pour le préfet de police de Paris. Un déferlement « populaire » sur les Champs-Elysées serait problématique à la veille du défilé du 14 juillet. On a déjà vu comme la maîtrise d’enragés du foot est compliquée et à quels débordements incontrôlables elle peut donner lieu. Or le défilé de cette année est dédié aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, et à ce titre,  la cérémonie doit réunir plusieurs dizaines de chefs d’Etat.

Aïe, aïe, aïe : se pourrait-il qu’il faille décider quelque chose… interdire, même ? Une victoire en coupe du monde serait un coup d’éclat susceptible de redorer un peu l’image française. Mais si la fête est gâchée à la barbe des dirigeants du monde… quel en serait alors le bénéfice ? Pour ménager la chèvre et le chou et laisser le Président à sa sieste, mieux vaudrait une élimination en demi-finale. Le 8 ou 9 juillet, ça fait quand même durer le rêve et ça laisse un peu de temps pour ranger les Champs et réparer quelques boutiques au cas où…

Les boutiques d’ailleurs, parlons-en. Car l’autre recette du bonheur, ce sont les soldes. Et voici que par un heureux hasard, elles tombent en même temps que le foot. L’aubaine ! C’est une affaire d’intérêt national que de renouveler son lot de fripes au meilleur prix, de se donner l’impression d’en faire, justement, des affaires. En témoignent les images ressorties d’années en années de hordes de cochons de payeurs, attendant le coup d’envoi devant les grilles encore fermées des magasins. Qui a dit que c’était la crise ?

Cela permet d’oublier justement que les temps sont durs et que, malheureusement, les boutiques ne sont pas les seules à « solder ». Ici, la grande braderie a lieu quotidiennement sous nos yeux impuissants. En pompier débordé, le gouvernement lâche du lest et rase gratis pour éteindre une grogne toujours plus gourmande. Petite ristourne fiscale aux bas salaires – malencontreusement assujettis à l’impôt par le même gouvernement quelques mois auparavant-, rabais sur écotaxe, recul programmé sur les intermittents, négociations avec les cheminots, le tout annoncé avec des mines de croque-morts sensées rappeler l’austérité de façade promise et rabâchées sous la formule magique et mensongère des  « 50 milliards d’économies ».

Pour divertir ses concitoyens désabusés, le Président rêve sans doute à « l’effet Coupe du monde » auquel avait eu droit Jacques Chirac en 1998. Las,  l’histoire repasse rarement les plats : c’était un 12 juillet, et non le 13 ! Et ce n’était pas non plus le centenaire de 1914…

*Photo : JULES MOTTE/SIPA. 00530657_000012.

Euthanasie : vox populi n’est pas toujours vox dei

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euthanasie sondage lambert

euthanasie sondage lambert

Il paraît que près de neuf Français sur dix sont favorables à une loi sur l’euthanasie. Au-delà du fait évident que cette approbation ne signifie pas grand chose positivement puisque l’institut de sondage serait bien incapable, et on ne le lui reproche pas, de préciser ce que les sondés entendent par là, je m’honore de faire partie de ce petit reste qui s’y oppose. Mais c’est la démocratie qui parle, rétorquera-t-on, et le peuple a toujours raison.

Je conteste fermement cette affirmation, et je m’en explique. Aujourd’hui, tout le monde est contre la peine de mort : ce n’était pas le cas au XXème  siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le colonialisme : ce n’était pas le cas au XIXème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’esclavage : ce n’était pas le cas au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’intolérance religieuse : ce n’était pas le cas au XVIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le bûcher pour les sorcières : ce n’était pas le cas au XVIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est pour l’autopsie des corps humains, ce n’était pas le cas au XVème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre les ghettos, ce n’était pas le cas au XIVème siècle. Etc.

Cette liste d’exemples, déjà fastidieuse, pardon, pourrait être étendue à l’infini. Prouve-t-elle que nous sommes devenus meilleurs que nos parents ? Oui, certainement, sur ces points-ci. Il est loin le temps où le pater familias décidait du sort de ses nouveau-nés ; loin le temps où l’on pensait qu’il valait mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple. L’humanité a gagné en sagesse, lentement mais sûrement, et c’est une occasion de se réjouir. Mais si l’on y regarde de plus près, rares sont les évolutions de mœurs qui ont procédé d’un assentiment populaire. Le peuple est mauvais ? Parfois. Presque aussi souvent qu’il est bon. Plus, c’est, par une ruse de la raison, souvent quand il est bon qu’il est mauvais.

La mécanique du bouc-émissaire qu’a analysée René Girard nous semble, vue de loin, cruelle et injustifiée : pourtant, telle qu’il la décrit, elle manifeste une réelle utilité pour la poursuite de la concorde sociale. Gageons que les peuples, si l’on leur eût demandé leur avis théoriquement, eussent plaidé pour son maintien. Il a fallu de longs siècles pour que la conscience humaine, à notre avis éclairée d’ailleurs, s’extirpe peu à peu de cette mécanique. Et encore ne l’a-t-elle réussi qu’imparfaitement, puisqu’elle maquille maintenant, toujours selon Girard, la victime expiatoire en coupable : le nouveau bouc-émissaire est, dit-il, celui que l’on accuse lui-même d’avoir sacrifié un bouc-émissaire. Bref, notre vieux fond sacrificiel tourne en rond.

Et c’est sans doute ce qui se manifeste dans le désir moderne de lois compassionnelles : de même que pour l’avortement, on a commencé par plaider la souffrance, réelle, de la femme enceinte malgré elle, avant que d’établir cette tolérance en droit ; de même pour l’euthanasie, on glisse insidieusement de la prise en compte de la douleur des proches, en l’occurrence la femme de Vincent Lambert, au droit conféré à l’Etat de décider de la vie et de la mort du patient. L’homme veut du sang et indéfiniment à sa conscience s’oppose cet instinct.

L’homme veut du sang ne signifie pas que la femme de Vincent Lambert ou celle qui avorte, les pauvres, soient des monstres. Bien au contraire : c’est à travers elles que la société, le peuple, comme meute indistincte, celle qui auparavant faisait de celui qu’elle avait sacrifié un dieu, déverse son désir venu du fond des âges. La foule, ou l’Etat aujourd’hui, sont des constructions bien pratiques pour masquer la responsabilité individuelle. Mère-grand a Alzheimer ? Je ne l’étoufferai pas sous un coussin, mais le docteur Bonnemaison saura comment y faire. Abréger la souffrance,  quelle merveilleuse idée et fou qui s’y opposerait.

Mais l’euthanasie n’est qu’un passage, si l’on peut dire, et nous nous y sommes déjà trop attardés. Pendant que des centaines de milliers de femmes avortent chaque année en France, des milliers de couples tentent de fabriquer des enfants. D’un côté la mère honteuse, de l’autre la mère porteuse. L’enfant est une marchandise, c’est maintenant clairement établi.

Le vieux, le malade, le diminué est appelé lui aussi à devenir une marchandise. Les têtes d’œuf de Google et consorts se font fort de remplacer très bientôt vos pièces défectueuses. Pendant que Ginette clamse sous sédatifs au CHU de Maubeuge pour libérer un lit, des grigous botoxés sous viagra préparent déjà leur cent-cinquantième anniversaire en 2087. Y aura des putes chinoises et du champagne. Que la fête continue.

Nous sommes déjà les maîtres de la vie et rien de pire ne pouvait nous arriver.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002. 

Délinquance en col blanc au Mont Blanc

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Un fait divers insolite provoque une grande émotion dans la vallée de Chamonix. Un alpiniste de 48 ans, monté dimanche soir 22 juin au refuge du Goûter, situé à 3835 mètres d’altitude pour s’attaquer le lendemain matin au sommet du Mont Blanc, s’aperçoit au réveil qu’on lui a volé ses chaussures.

N’étant pas candidat à l’inscription au livre Guinness des records pour avoir effectué la première ascension du toît de l’Europe en chaussettes, il dut faire appel au peloton de gendarmerie de haute montagne, qui le ramena dans la vallée en hélicoptère. Le coût engendré par ce sauvetage excède de très loin la valeur des pompes subtilisées par une racaille des montagnes !

Cet événement s’est produit quelques jours après l’ouverture du nouveau refuge, une merveille de technologie moderne que tout le massif alpin nous envie. Les tarifs sont à l’avenant : passer une nuit dans un dortoir confortable de ce palace coûte 70 €, ronflements et odeur de pieds compris…

Les grimpeurs prolétaires, qui avaient coutume de planter leur tente aux abords de l’ancien refuge se sont vus, tels de vulgaires Roms, interdits par décret de camping sauvage autour du nouveau. Le voleur de pompes appartient donc au gratin de l’alpinisme, ce qui en dit long sur l’état de notre société !

Petit bonhomme vert en jupe, piscine Molitor et Mondial

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ampelfrau berlin feux

ampelfrau berlin feux

Rouge et vert à Berlin

Sur proposition de sa municipalité social-démocrate, Berlin va bientôt révolutionner l’antisexisme. L’objet de cette novation ne sera pas l’enseignement du gender à la crèche (pas fous, les Teutons) ni la promotion des femmes au sommet de l’État (il semblerait que la CDU y ait pensé avant le SPD) mais les feux tricolores. Figurez-vous qu’on va adjoindre une femme à l’Ampelmann traditionnel, le bonhomme qui passe du rouge au vert pour donner aux piétons sages l’autorisation de traverser les rues.

Originaire d’Allemagne de l’Est, l’Ampelmann à petit chapeau est devenu, depuis la chute du Mur, un symbole fédérateur pour tous les habitants de la capitale: les designers le déclinent sous toutes les formes, du bouton de manchette à la besace de DJ (tous les Berlinois sont un peu DJ).[access capability= »lire_inedits »]

Bref, qu’on touche à cette icône fait râler pas mal d’indigènes, d’autant plus que le projet pourrait se révéler assez dispendieux – si bien que Martina Matischok-Yesilcimen, la patronne locale du SPD  qui porte ce relookage, déclare : « Ce serait bien de pouvoir généraliser cela à toute la ville, mais le coût engendré sera probablement trop important. » L’édile SPD rassure par ailleurs les plus conservateurs de ces concitoyens  en expliquant qu’il ne s’agit pas de « remplacer la représentation traditionnelle, mais de la compléter pour parvenir à l’égalité ». L’assemblée de la ville de Berlin devait décider de l’adoption définitive du projet le 22 mai, mais il semble que les élus locaux aient préféré le faire patienter quelque temps au bord de la route, c’est-à-dire dans des commissions ad hoc.

On y parlera sûrement du design de l’Ampelfrau à venir. Une piétonne rouge et verte a déjà été  adoptée par quelques bourgades allemandes comme Zwickau. Gross Problem, elle y est affublée d’une petite jupe et de couettes sixties, un look rétrograde qui révulse les féministes (toutes les Berlinoises sont un peu féministes). Martina a donc dû leur promettre que l’Ampelfrau berlinoise aurait des allures de femme libérée. Finalement, quoi qu’on en dise, on se ressemble des deux côtés du Rhin : jamais content(e)s !

Nicolas Routier

 

Molitor : pavane pour une piscine défunte 

 Inaugurée en 1929, la piscine Molitor, chef-d’œuvre Art déco de l’architecte Lucien Pollet, n’est plus qu’un souvenir. Après avoir enchanté plusieurs générations, jusqu’à sa fermeture en 1989 pour raisons de sécurité, et malgré son inscription à la liste supplémentaire des monuments historiques l’année suivante, ce superbe lieu, au lieu d’être restauré,  a été purement et simplement rasé avec la bénédiction de la Mairie de Paris. Comment donc expliquer que, depuis quelques jours, on ne parle que de la piscine et que l’on se pavane, petits fours et pince-fesses à l’appui, pour en vanter la renaissance ? C’est que, grâce aux priorités patrimoniales bien connues de Bertrand Delanoë et à l’évident désintéressement de ses amis du Groupe Accor, de Bouygues et du fonds d’investissement Colony Capital, la piscine a pu renaître de ses cendres. C’est sans doute pour cela qu’il fallait d’abord la détruire ! En réalité, à défaut d’un phœnix, on a désormais Molitor « tout court » et son concept « Pool, Art, Life » (sic).

Peu importe qu’il n’y ait rien de vrai dans ce Molitor-là, pastiche complet car il ne reste pas une pierre des bâtiments originaux malgré les discours alambiqués de ses dirigeants et le trémoussement des attachées de presse : façade de pacotille, portes de cabines factices qui donnent sur des murs aveugles, rambardes vaguement imitées, tout ici n’est que poudre aux yeux et pâle copie. On l’a compris, le but de l’opération n’a rien à voir avec la dévotion à l’architecture : les heureux bénéficiaire du bail emphytéotique complaisamment concédé par la Ville ont bâti un monstrueux hôtel pour parvenus et privatisé les deux bassins reconstruits, double scandale. Non seulement, la piscine qui n’existe plus reste inscrite monument historique, ce qui est surréaliste, mais par surcroît il faudra, pour y nager, adhérer par cooptation au « club exclusif et privé » et acquitter 3000 euros de cotisation annuelle (droit d’entrée non compris).

Le caractère éminemment social (on n’ose dire socialiste) du projet interpelle : jadis, on nationalisait les banques, aujourd’hui, on privatise les piscines municipales. Fort heureusement, « Pool, Art, Life » dispense une bouffée d’air « culturel » sur ce champ de ruines. Sur l’inénarrable site du nouveau Molitor, on vante un « héritage » qui ne demandait « qu’à être transmis ». À défaut d’un chef-d’œuvre de l’Art déco, on pourra donc fêter l’événement du moment : « Laissez entrer la Rolls ! ». Il s’agit d’installer à l’entrée des chambres de l’hôtel l’ancienne Rolls du footballeur Éric Cantona, jadis offerte à la Fondation Abbé-Pierre, puis « graphée » par « l’artiste Jonone » en direct (sans doute live !) sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+, et ensuite vendue au profit des sans-abri. Tant d’art, de culture, de raffinement et de générosité impressionne. On a touché le fond.

 Jean-David Jumeau-Lafond

 

Mondial 2018 : L’été sera chaud

Vous l’aurez probablement remarqué, on parle beaucoup, ces temps-ci, de la Coupe du monde de foot 2014 qui se tiendra, si mes fiches sont à jour, au Brésil, à moins que le bas peuple des favelas, excédé par le coût de l’événement, n’ait fait basculer le pays dans l’anarchie totale d’ici le 12 juin − on peut toujours rêver…

On parle aussi beaucoup de la Coupe du monde 2022 qui, jusqu’à nouvel ordre, est censée se dérouler au Qatar, et c’est bien le problème. Soupçons d’achat de votes massif lors du scrutin qui a attribué le Mondial à l’Émirat, râleries des candidats évincés et cacophonie générale à la FIFA : huit ans avant le coup d’envoi, la grande fête du football a déjà tout d’une foire d’empoigne. Les dirigeants de la Fédération divergent notamment sur l’opportunité de déplacer, pour la première fois de son histoire, la compétition en plein hiver, certains experts ayant récemment découvert qu’il fait parfois chaud en été dans la péninsule arabique. Affaire à suivre.

Cela dit, 2022, c’est dans huit ans, et le Mondial se tient tous les quatre ans. Et devinez où se déroule l’édition 2018 ? En Russie ! Chacun sait que Vladimir Poutine est fan de sport. Après avoir décroché, en 2007, la timbale des JO d’hiver 2014 à Sotchi, il a aussi obtenu, le 22 octobre 2010, la 21e édition de la World Cup, sans que cela déclenche de polémique majeure, sauf bien sûr, les accusations rituelles de corruption des votants et les cris d’orfraie sur le manque d’infrastructures.

Mais tout ça, c’est de la petite bière à côté de ce qui nous attend d’ici quatre ans. Quand on lui a attribué l’organisation du Mondial, la Russie était considérée par tout le monde comme un pays fréquentable, presqu’au même titre que le Canada ou Saint-Marin. Depuis, certains événements survenus sur ses marches l’ont, semble-t-il, placée au ban des nations, et son chef avec.

Autant vous prévenir que les ONG, notamment US, sont sur les dents et qu’il y a du boycott dans l’air. On se souvient qu’en 1980, les JO de Moscou se sont déroulés en l’absence des Américains, des Allemands, des Japonais et des sportifs d’une cinquantaine d’autres nations pour cause d’invasion de l’Afghanistan. Néanmoins, ces Jeux ne furent pas un fiasco, grâce notamment aux nombreux athlètes des autres pays du camp socialiste. Mais en 2018, il vaudrait mieux ne pas trop compter sur eux…[/access]

Marc Cohen

*Photo: Wiki Commons/Germany/Matthew Gates

Bac 2014 : Noter, c’est trop dur!

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etudiant notation reforme

etudiant notation reforme

À peine arrivé en poste, Benoit Hamon se doit de marquer les esprits et de laisser au plus vite son empreinte au ministère de l’ Éducation Nationale. Qui sait quelle prochaine tourmente électorale ou politique l’emportera bien vite dans les oubliettes du parlementarisme?

On pourrait donc penser que le bouillant finistérien a décidé de refonder le système du collège unique et faussement démocratique qui piétine depuis 1975 ou qu’il prend enfin à bras le corps la nécessaire revalorisation des filières professionnelles pour remédier enfin au problème des classes ghetto et de la prééminence étouffante des filières générales. On suppose que peut-être Benoit Hamon a enfin décidé de s’attaquer sérieusement à un corps d’inspection et de formation de plus en plus parasitaire et de moins en moins capable d’évaluer enseignants, enseignements et situations d’enseignements? Que nenni, Benoit Hamon a décidé de réformer le système de notation pour en finir avec la « note sanction » qui « paralyse les élèves »… On lui répondrait facilement que ce qui paralyse surtout les élèves ce sont les situations familiales et sociales catastrophiques, le naufrage complet du système éducatif dans des zones sinistrées de plus en plus nombreuses, la dévalorisation complète de toute notion de culture, même la plus sommaire dont le corollaire est la mise à l’index de l’intello devenue un sport à la mode dans les cours de récré de France.

On nous répondra sans doute que, quand l’instrument de mesure renvoie des mauvais résultats, il faut changer d’instrument. Après tout, c’est la politique suivie en matière d’éducation depuis Jospin et ses fameux 80%. Si l’on constate que l’école n’est plus capable de former correctement les futurs citoyens et les jeunes actifs, c’est sans doute que le système est trop sélectif. Si l’on constate que le taux d’échec universitaire s’est considérablement accru, c’est sans doute qu’il faut mettre de en plus plus de dispositifs de lutte contre l’échec universitaire et revoir les critères d’évaluation à la baisse. Si l’on constate que les écoliers savent moins bien compter et écrire, c’est sans doute qu’il faut les noter moins durement. La solution est toujours simple en termes ministériels: si vous constatez un problème, faites varier la note ou la statistique et le problème disparaîtra. De toute façon, les écoliers français sont en difficulté, c’est le classement PISA qui l’a dit. Le classement PISA, c’est un peu les dix commandements des responsables de l’éducation aujourd’hui. Peu importe qu’il compare à la hussarde des pays dont la population varie du simple au centuple ou qu’il laisse les premières places à la Chine qui ne comptabilise dans le classement que les résultats de Shanghai ou Pékin, PISA a dit cela et « ils virent que cela était bon ».

Notre ministre a dû entendre le message de détresse des 40 000 lycéens qui condamnaient le « carnage » de l’épreuve de maths au bac scientifique sans considérer toutefois qu’on frôle désormais les 95% de réussite. Qu’à cela ne tienne! L’épreuve de maths sera donc notée sur 24 et l’on mettra en oeuvre un grand chantier de consultation pour proposer « d’autres formes d’évaluations ». En la matière, ce ne sont pas les solutions qui manquent. Adoptera-t-on la notation par lettre du modèle anglo-saxon, histoire de se mettre à la page de la mondialisation puisqu’il s’agit du système désormais le plus répandu sur le globe? Ce procédé s’adapte cependant peu, comme le notent chaque année nombre d’étudiants étrangers venus plancher sur les bancs de l’université française, au « cartesian way of thinking » qui fait l’originalité – et toute la difficulté de notre système de notation.

La solution envisagée par le ministre serait quelque peu différente et tiendrait en un mot: la bienveillance. Fini les notes stigmatisantes, les 4 en maths, les 3 en allemand assortis d’un « das ist nül! » traumatisant, il suffirait de fixer une note plancher pour ne pas enfoncer les élèves les plus mauvais. Le problème étant qu’à ce compte-là il y aurait toujours des élèves excellents à 18 et des cancres à 11/20 au lieu d’être à 4. La cosmétique de l’évaluation ne cacherait pas longtemps le ravage des lacunes et les écarts de niveau.

L’idée de réformer le système de notation ne vient pas à proprement parler de Benoit Hamon. Elle était déjà dans les cartons de Vincent Peillon que la déroute embarrassante du PS aux municipales  a poussé prématurément vers la sortie. Nul doute sinon que Peillon, défenseur de l’égalitarisme et pourfendeur des prépas, se serait empressé d’imposer une mesure visant à faire disparaître sur le papier les disparités si gênantes entre élèves et établissements. L’idée de « classes sans notes » est même en cours d’application dans certains établissements-pilotes où les signes les plus visibles de l’échec sont pudiquement remplacés par des évaluations de compétences. Leur principe est emprunté aux méthodes managériales les plus en pointe, dont les pédagogues les plus avisés s’inspirent depuis bientôt trente ans pour réformer le système et bousculer les conventions. En lieu et place des habituelles et désolantes notes, on trouve une collection de compétences de niveau qui sont validées à la fois par l’élève et par le maître ou le professeur afin de parvenir à cerner de façon plus précise le niveau de « l’apprenant » (on ne dit plus élève depuis longtemps ma bonne dame, c’est totalement ringard). Plutôt que de coller un 5 ou un 6 en déplorant que le chérubin n’ait pas repassé son cours comme il le fallait, on coche des petites cases afin de déterminer si l’élève « sait repérer/analyser/restituer une information » ou s’il « possède les acquis » et parvient « à structurer son argumentaire ».

C’est certes moins violent que la bulle et l’appréciation lapidaire mais, comme en témoignent certains enseignants en charge de ce type de classes expérimentales, la sanction intervient souvent beaucoup plus durement en fin d’année, quand les parents qu’on a maintenus avec tact et délicatesse dans une douce ouate pédagogiste à l’abri des déplaisants constats du système d’évaluation traditionnel, sont brutalement mis devant le fait accompli: note ou pas note, le petit dernier n’a décidément pas le niveau et n’est toujours pas fichu d’écrire deux phrases correctement ou d’effectuer une soustraction. L’évidence tombe alors comme un couperet: vous aurez beau aménager tant que possible le système d’évaluation pour le rendre moins brutal, la sélection interviendra toujours à un moment ou à un autre et sera d’autant plus violente qu’elle aura été retardée. Avec ou sans notes, ce qui reste le plus stigmatisant, c’est notre système d’enseignement général atteint de diplomite aiguë qui a fait du baccalauréat pour tous un dogme et de la réorientation professionnelle une infamie. En bonne méritocratie tronquée, il convient que tous obtiennent des diplômes qui ne valent plus tripette plutôt que de « condamner certains élèves », pour reprendre les termes employés par l’un de ces hussards de l’égalitarisme « à intégrer les filières techniques qui orientent vers des métiers manuels. »

L’obsession de la note telle que nous la cultivons en France, sacralisée ou abhorrée, ne traduit que le souverain mépris encore cultivé dans ce pays à l’encontre de tout ce qui ne constitue pas les filières nobles et intellectuelles. Au plus haut niveau cela nous donne une armée mexicaine de grands administrateurs et aux niveaux inférieurs l’engorgement des filières tertiaires qui ne sont plus capables depuis longtemps d’assimiler la masse grandissante des désorientés orientés là par défaut. Aux réprouvés sont laissées les filières techniques transformées de façon parfaitement suicidaire en filières ghetto alors qu’elles devraient logiquement contribuer en premier lieu au dynamisme économique du pays.

Ce constat ne désarme pas, pourtant, les experts qui planchent sur la manière d’annihiler le plus efficacement possible notre infernal et stigmatisant système de notations. Parmi les différentes  solutions suggérées, on trouve l’adoption d’un code de couleur pour traduire le niveau de l’élève de façon plus fun et plus festive sans doute, sans risquer de le traumatiser à vie. Pourquoi dans ce cas ne pas revenir à des méthodes salutaires employées à l’école primaire voire à la maternelle, comme par exemple la distribution de vignettes Panini ou d’images d’animaux aux élèves pour symboliser et récompenser leurs performances quelles qu’elles soient? Les collégiens seraient sans doute ravis de se voir récompenser de leurs efforts en mathématiques par une effigie de Zlatan Ibrahimovic à coller dans le cahier ou en haut à gauche de la copie et, au lycée, on pourrait noter les compositions en distribuant des images de bestioles. Un castor signalerait des efforts méritoires, un orignal permettrait à l’élève d’entonner le brame de la victoire et un petit dauphin autoriserait à frétiller dans les eaux argentées du succès. À Benoit Hamon, qui sort délibérément des sentiers battus pour s’attaquer aux vrais problèmes de l’école du XXIe siècle, on attribuerait également un petit animal qui récompenserait ses efforts et l’inciterait à poursuivre dans la bonne voie: le blaireau semblerait tout à fait indiqué.

*Photo: ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA.00639211_000012