Accueil Site Page 2367

Hollande au pays de l’or noir

41

hollande arabie saoudite iran

C’est incontestablement un nouveau succès de prestige pour la France. François Hollande est le premier chef d’État occidental a être reçu à l’occasion d’un conseil extraordinaire des monarchies du Golfe. Couronnée par la vente des Rafale au Qatar et peut-être aux Émirats arabes unis, la diplomatie française semble renouer avec les ambitions d’une politique arabe d’envergure.

Des réussites diplomatico-militaires qui n’auraient pas été obtenues sans la position intransigeante affichée par le couple Hollande-Fabius sur les dossiers syrien et iranien. Les monarques du désert ont invité François Hollande, non seulement pour signer des contrats d’armements mais surtout pour signifier leur colère au seul allié qui compte, les États-Unis. À quelques jours d’une réunion importante à Washington, le tapis déroulé devant le chef de l’Etat est un chiffon rouge frénétiquement secoué par les princes arabes en direction d’une Amérique infidèle.

L’émergence des hydrocarbures de schiste et la guerre des prix qui en découle ont redonné aux États-Unis une liberté d’action et de ton au Moyen-Orient. Au point que l’Amérique, pour contrer le terrorisme international et déjouer l’influence de la Russie, rééquilibre sa politique moyen-orientale en direction des pays chiites. En guerre contre les milices djihadistes en Irak et en Syrie, et sur le point de conclure un accord nucléaire historique avec Téhéran, Barack Obama et John Kerry remettent en cause une alliance vieille de soixante-dix ans. Initié par Franklin Roosevelt et Ibn Seoud au sortir de la guerre, le pacte du Quincy sombre inexorablement dans les profondeurs de l’Histoire.

La France, opportuniste, s’engouffre dans la brèche. Parce qu’à l’image des pétromonarchies, elle est isolée dans sa propre région. En Europe, face à la Russie et à l’Allemagne, elle ne parvient pas à relancer son grand projet d’unification européenne de l’Atlantique à l’Oural. À l’Ouest, les Etats-Unis et le Royaume-Uni regardent ailleurs, vers l’Asie. Au sud, laMéditerranée n’est plus qu’un cimetière pour clandestins. La France n’a d’autre choix que de se vendre aux plus offrants : les pétromonarchies du golfe.
Est-ce là une superbe leçon de pragmatisme? La France progressiste, héritière des Lumières et de la Révolution, se livre à des rois de droit divin mais brise son isolement stratégique. En Arabie saoudite, les récentes décapitations au sabre illustrent les mœurs moyen-âgeux de nos alliés désormais les plus proches. Le printemps arabe s’est noyé dans le bain de sang de Bahreïn mais la vente d’un Rafale vaut bien un prêche wahhabite…

L’alliance que la France célèbre ces jours-ci à Doha et à Riyad n’est certes pas morale mais reste vitale si l’on considère nos intérêts immédiats. La France est économiquement exsangue et voilà que quelques bédouins enrichis viennent lui offrir un sursis de puissance et d’influence. À long terme pourtant, Paris renforce ses pires ennemis; les théocraties sunnites. Celles-ci nourrissent partout de leurs pétrodollars un islam radical que nos soldats tentent par ailleurs de contenir. En vain, parce que sur le temps long la France renonce à ses valeurs et donc à ses vrais intérêts. Pour construire une politique étrangère, plus que des contrats, il faut une vision stratégique.

*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001.

Et moi je ne suis pas républicain, peut-être?

124

ump sarkozy republicains

Sur ce coup-là, même Alain Juppé m’aura déçu. Pour tout vous dire, c’était mon dernier espoir, Juppé. Face à un retour inéluctable de l’UMP en 2017 par le jeu de la fausse alternance avec le FN comme repoussoir et outil bien utile pour discréditer toute autre option à la politique unique des « partis de gouvernement », Juppé était mon moindre mal. Je n’entretenais aucune illusion sur son fonds idéologique, comme il y a des fonds de sauce – européisme, monétarisme, libéralisme – mais enfin, au moins, il ne m’aurait pas fait honte et aurait incarné à peu près l’idée que je me fais d’un Président de la République. Non pas un chef de clan démagogue  qui va où les mauvais vents le mènent mais plutôt un arbitre au verbe modéré, cultivé, qui sait qu’il dirige un vieux pays au bord de la crise de nerfs sociale et identitaire.

C’est pour cela que j’ai été désagréablement surpris quand j’ai entendu Juppé approuver, mollement certes, mais approuver tout de même l’incroyable hold-up sémantique de Sarkozy sur le terme Républicain: « Le nouveau nom qui devrait être proposé, « Les Républicains », ne soulève pas d’objection de ma part. Mais comme certains l’ont critiqué, il me paraît de bonne méthode de soumettre le choix à un vote spécifique des militants, comme cela avait été le cas en 2002 lors de la fondation de l’UMP. Nicolas Sarkozy en est d’accord. C’est bien ».  Ah bon, pas d’objection? Vraiment?

D’abord, on constatera que Juppé fait facilement son deuil d’un parti qu’il a porté sur les fonds baptismaux il y a moins de quinze ans avec Jacques Chirac. Mais ça, c’est une tradition de la droite, le changement de nom dès que ça se complique. Depuis l’après-guerre, côté gaulliste, on a eu le RPF, l’UNR, l’UD Vème, l’UDR, le RPR et l’UMP. Bref, en moyenne, on change toutes les décennies, histoire de présenter un visage nouveau à l’électeur : de l’art du ripolinage onomastique pour éviter les angoisses programmatiques. C’est d’ailleurs vrai pour les partis du centre qui ont multiplié eux aussi les appellations d’origine plus ou moins contrôlée du MRP à l’UDF en passant par des constellations de groupuscules coalisés ou coagulés, comme vous voudrez : centristes de progrès, démocrates libéraux, républicains indépendants (oui, mais pas républicains tout court…), démocrates sociaux, j’en passe et des plus baroques. Aujourd’hui, comme chacun ne le sait pas forcément, on en est à l’UDI et au Modem.

On voit bien le double intérêt de la manip sarkozyste : en jetant l’UMP aux oubliettes de l’Histoire, on efface un nom associé majoritairement à des défaites électorales, si ce n’est les dernières élections locales et la présidentielle de 2007, on efface aussi les affaires de plus en plus encombrantes (Bygmalion rôde toujours dans les parages de la rue de Vaugirard) et surtout on va essayer de masquer la schizophrénie idéologique d’un mouvement où l’on côtoie aussi bien Estrosi qui voit des cinquièmes colonnes partout, Wauquiez qui pense que Taubira a passé un accord secret avec le Joker pour vider les prisons de Gotham city mais aussi Raffarin ou Larcher qui, si ils étaient au Parti Socialiste à la sauce Valls, feraient presque figure de frondeurs.

Que Sarkozy use de cette ruse éculée pour gérer la boutique UMP dans laquelle il a visiblement du mal à montrer qu’il est le patron est une chose. Qu’il choisisse Les Républicains pour se faire en est une autre, beaucoup plus gênante. Je suis républicain, vous êtes républicains, nous sommes tous républicains (enfin je crois) et pourtant nous pouvons être des adversaires résolus de l’UMP. C’est un peu comme s’il avait choisi d’appeler son parti Les Français  car il ne faut pas oublier que chez nous France et République sont pratiquement synonymes et que c’est très bien comme ça.

Cela signifie donc, Les Républicains, qu’à un moment ou à un autre, toute personne ne se reconnaissant pas dans les actuelles valeurs de l’UMP s’exclut de la République et par la même de la communauté nationale. Mais finalement, c’est assez dans la manière sarkozyste cette façon de jouer le rassemblement le plus large possible en le fondant sur une multitude de petites exclusions.

Et pourquoi se priverait-il, en même temps? On a murmuré que Manuel Valls, naguère, a rêvé de changer le nom du PS et de le faire devenir un Parti Démocrate à l’italienne, c’est à dire de noyer le socialisme dans un rassemblement tellement vaste qui va des démocrate chrétiens aux rénovateurs communistes que finalement on ne le définirait comme parti de gauche que par opposition à la droite. Bref, on pourrait très bien imaginer pour les présidentielles à venir des affrontements entre Les Républicains et Les Démocrates. Cela ne vous rappelle rien ? Les tropismes atlantistes de messieurs Sarkozy et Valls seraient enfin satisfaits: nous serions enfin devenus des Américains comme les autres.

Laurence Rossignol face à Patrick Sébastien: ceci n’est pas une chanson

25

Hier matin, la secrétaire d’Etat à la Famille Laurence Rossignol a suggéré qu’un animateur de télévision encourageait la pédophilie et l’inceste. Rien de moins. Interrogée sur RTL par Jean-Michel Aphatie, qui lui a cité un passage du refrain de la dernière chanson de Patrick Sébastien, « Une petite pipe », Laurence Rossignol, a donc, sans écouter entièrement la comptine, formulé des accusations aussi  ridicules que graves. Qu’on puisse qualifier la chanson de vulgaire, constater qu’elle ne brille pas par sa finesse, d’accord. Mais qualifier cette pochade d’oeuvre « quasi-incestueuse », et rappeler à l’occasion qu’on est en place pour lutter contre la pédophilie et l’inceste, en dit plus long sur la ministre que sur Patrick Sébastien.

Aucune référence à l’inceste dans cette chanson qui joue sur l’ambiguïté entre l’objet à fumer –Le commissaire Maigret est cité au début- et une pratique intime qui n’est plus réservée depuis longtemps aux filles de la Rue Saint-Denis. Au passage, la sous-ministre de la Famille grille sa collègue de la santé Marisol Touraine qui pourrait aussi voir dans cette chanson une incitation à fumer. Si l’on suit le raisonnement de Laurence Rossignol, bien aidé par la question orientée d’Aphatie, c’est le fait que cette émission soit regardée le plus souvent en famille qui pose problème. Et c’est là que les bras nous en tombent. Que croit la ministre ? Qu’émoustillés par un tel texte, des parents exigent de leurs enfants « une petite pipe avant d’aller dormir » ?

La pédophilie et l’inceste constituent des phénomènes criminels réels. Cette polémique, au-delà du ridicule de la situation, pose la question de la compétence de la ministre, alors qu’elle prépare justement un projet de loi qui a pour objectif de combattre la pédophilie. Mais, faute de résultats, peut-être compte-t-elle proscrire les promenades familiales à Saint-Claude, cette charmante commune jurassienne connue pour ses pipes en bruyère.

Alain Finkielkraut répond à Emmanuel Todd

Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis fessée

Cette semaine, Alain Finkielkraut réagit aux propos qu’a tenus Emmanuel Todd dans L’Obs. Pour le démographe auteur de Qui est Charlie, « il n’y a pas vraiment de problème de l’islam en France. Il n’y a qu’un problème : l’islamophobie. Dire « Je suis Charlie », c’est dire « Je hais les pauvres ».

Aux yeux d’Alain Finkielkraut, ce ne sont que calomnies et insultes lancées à la figure des victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, parmi lesquelles Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et Bernard Maris. La gauche antifasciste ayant été « démentie par le Allahou Akbar des frères Kouachi, elle devient démente » en mettant la lutte contre « l’islamophobie » au centre de ses priorités alors qu’on tue des juifs et des dessinateurs au nom de l’islam.

Comme dans le dernier roman de Michel Houellebecq, la « soumission » aux diktats de l’islamisme est « en marche, une soumission d’autant plus obscène qu’elle se pare des oripeaux de la compassion » en ramenant la condition des musulmans de France à celle des juifs des années 1930.

Après-Charlie : quelle mouche a piqué Emmanuel Todd?

117

 todd charlie islam

Dans son nouveau livre Qui est Charlie, Emmanuel Todd convoque au tribunal de l’Histoire les Français qui se sont rassemblés le 11 janvier pour dire non au terrorisme et aux menaces qui pèsent sur la liberté de penser. Il les accuse pêle-mêle d’imposture, en fait des partisans d’une idéologie laïque totalitaire, puis les stigmatise en dressant le portrait d’une France xénophobe et raciste.

En tant que lecteur assidu d’Emmanuel Todd depuis vingt ans, j’avoue être tombé de ma chaise en lisant ces assertions qui m’ont bouleversé et outré. Parce que je suis très malheureux de constater qu’Emmanuel Todd se trompe.

Sur un plan méthodologique, Todd fonde son argumentation sur l’analyse « scientifique » de ses chères cartes anthropologiques de la France. Et l’essentiel de ses constats repose sur le fait que – en province – les manifestations du 11 janvier ont été les plus nombreuses dans ce qu’il appelle la France du catholicisme zombie, c’est-à-dire la France des familles souches à l’Ouest et à l’Est. Il rappelle à juste titre que cette France fut la plus réfractaire dans le passé à la République et à la laïcité. Et il en conclut que les manifestants du 11 janvier étaient donc des anti-républicains et des héritiers des anti-dreyfusards déguisés en défenseurs de la liberté. Mais il oublie de nous dire que dans un précédent ouvrage, il avait justement nommé ce catholicisme   zombie » parce qu’il avait constaté que ces catholiques, au moins à l’Ouest, s’étaient ralliés à la République et comptaient parmi les plus fidèles électeurs de Ségolène Royal et de François Hollande. Quand cela arrange Todd, ces catholiques « zombies » sont tantôt des chrétiens sociaux pleins de bienveillance pour les valeurs républicaines, tantôt les témoins d’un passé anti-républicain, anti-laïque et raciste. Quelle rigueur scientifique !

Par ailleurs, il fait l’impasse sur sa théorie anthropologique en refusant de l’appliquer au gros des manifestants parisiens (plus de la moitié des effectifs nationaux) : venus de toute l’Île-de-France, ils sont selon ses propres cartes anthropologiques les héritiers des familles nucléaires égalitaires issues des Lumières, qui ont fait la Révolution Française et fondé la République. Mais Todd oublie de mentionner ce fait gênant pour mieux se focaliser sur ses catholiques zombies dont on a vu avec quelle rigueur il omettait de mentionner l’évolution républicaine. Par contre, Emmanuel Todd sort de ses cartes pour nous dire que les 2 millions de manifestants étaient essentiellement des cadres et des franciliens issus de la classe moyenne. On ne sait pas comment il a obtenu ce constat « scientifique » (par des sondages ? lesquels ?), mais s’il s’était rendu aux manifestations, ce qu’il n’a pas fait, il aurait pu constater comme André Malraux parlant du gaullisme, que « c’était la France de tous les Français à la sortie du métro »…

Je résume l’approche scientifique d’Emmanuel Todd : les manifestants provinciaux sont issus de familles anti-républicaines et anti-dreyfusardes mais qui votent en masse pour François Hollande. Ils n’appartiennent pas à la tradition égalitaire et progressiste du bassin francilien, certes très républicain, mais aux mains de classes supérieures anti-sociales (et anti-immigrés évidemment…). À aucun moment, il n’est venu à l’idée d’Emmanuel Todd que les catholiques de l’Ouest et de l’Est qui ont manifesté en masse l’on fait au nom de valeurs chrétiennes de tolérance et d’humanisme parfaitement compatibles avec l’idéal républicain, sans aucune espèce de préjugé raciste. Ni que les 2 millions de Franciliens qui ont défilé dans Paris l’ont fait, non pas au nom de préjugés de classe, mais au nom d’une certaine idée de la République dont ils sont les moteurs depuis deux siècles.

Car Emmanuel Todd a un préjugé idéologique qu’on sent percer depuis plusieurs années, bien qu’il cherche à convoquer sa méthode « scientifique » pour l’habiller. Dans son système idéologique, il constate que les immigrés de culture musulmane ont effectué leur transition démographique (natalité et éducation) et que s’ils sont mal intégrés à la Nation, c’est pour des raisons économiques. Personne ne lui donnera tort sur ce point : la grande majorité des populations arabes de France pratique un islam discret et bienveillant dans le respect d’une laïcité pleine et entière.  La question n’est pas là, car il existe bien une force agissante qui tend à transformer des musulmans laïcs en pratiquants, certains pratiquants en fondamentalistes, certains fondamentalistes en djihadistes et certains djihadistes en terroristes. Bien évidemment, il n’y a pas de chaîne d’automaticité qui ferait de tout musulman laïc un terroriste potentiel au terme de cette évolution, mais Todd, qui est pourtant sociologue, refuse de voir que le courant de l’Histoire va plutôt dans le sens de la confessionnalisation des laïcs que dans le sens de la laïcisation des religieux. Il ne s’agit pas pour reprendre ses mots, d’un courant « manifeste » mais d’un mouvement sous-jacent qui travaille en profondeur la France immigrée contemporaine. Todd refuse de voir qu’il y a plus de jeunes filles de la deuxième ou troisième génération d’immigrés qui prennent le voile que de femmes de la première génération qui l’abandonnent : elles l’ont presque toutes abandonné pour des jeans dans les années 70, mais leurs filles, pour certaines et de plus en plus nombreuses, le reprennent.

L’axe idéologique de Todd est le suivant : l’inégalité de classe qui se manifeste en France sous la pression de la mondialisation et qui conduit à la droitisation des politiques économiques touche en premier lieu les immigrés devenus les victimes d’un système oppressif. Du coup, il en vient à dire des choses terribles : les manifestants du 11 janvier seraient des « usurpateurs » travaillés en profondeur par « la xénophobie ». Les journalistes de Charlie Hebdo ? Des « provocateurs » obsédés par l’islam qui auraient été victimes de la vindicte de personnes révoltées contre l’injustice infligée aux musulmans de France, une population « faible et stigmatisée ». La laïcité deviendrait une « religion qui constitue une des plus graves menaces » pour la société française. L’antisémitisme qu’il observe chez les populations immigrées ne serait que la conséquence de l’islamophobie dont ils sont les premières victimes. C’est pourquoi le 11 janvier serait l’expression d’une « idéologie totalitaire » et « l’usurpation » de l’idéal républicain.

Bref,  on l’a compris, Emmanuel Todd dresse le portrait d’une France raciste, xénophobe et totalitaire qui travestit ses fantasmes racistes dans un combat dénaturé pour la laïcité. Il fait de cette dernière une dérive dangereuse de la société. Il ne voit pas, ou refuse de voir, la dérive religieuse et fondamentaliste. Mais surtout, il fait des combattants et des activistes de l’islam fondamentaliste des hérauts (héros ?) de la cause d’une minorité opprimée. C’est insultant pour les Français, d’autant que ce syllogisme ne repose sur aucune donnée sociologique sérieuse hormis un travestissement de son propre système d’analyse anthropologique.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ? On s’étonne d’une telle dérive de la part de Todd. Il y a quelques semaines encore, il expliquait le drame de la Syrie comme la lutte de la modernité républicaine syrienne représentée par les pro-Assad (femmes non voilées, éduquées et insérées professionnellement) contre les rétrogrades de Daech (femmes voilées, non-éduquées, population n’ayant pas effectué sa transition démographique). Les mêmes rétrogrades moyen-âgeux qui luttent contre les représentations de Mahomet en France deviennent, dans son livre, des opprimés en révolte contre des faux républicains xénophobes. Vérité au-delà de la Méditerranée, erreur en-deçà…

*Photo : GUIZARD/JDD/SIPA. 00624531_000010.

Inoubliable Patachou

13

Cela se passait le 8 mars 1952, dans un cabaret de la Butte-Montmartre, ouvert en 1948 par une femme singulière, Henriette Ragon pour l’état-civil. Devant elle, se tenait un type d’apparence emprunté, solide, avec un visage aux traits bien dessinés, orné d’une moustache. Les témoins de la scène rapportèrent qu’il suait à grosses gouttes, qu’il semblait vouloir s’échapper, s’épargner cette épreuve. Il avait été présenté à la maîtresse des lieux par Pierre Galante et Roger Thérond, journalistes à Paris Match, sur l’insistance de Jacques Grello, fameux chansonnier, esprit animé d’une charmante fantaisie. Thérond était natif de Sète, comme le personnage un peu balourd qui, ce jour-là, devait présenter quelques-unes de ses compositions.

L’établissement, situé au 15, rue du Mont-Cenis était fréquenté par les gens de la presse, du théâtre, par des artistes, des agents et de « grandes gentilles vedettes ». La patronne pousse la chansonnette, à l’occasion. Elle instaure une tradition : armée d’une paire de ciseaux, elle déambule parmi la clientèle, et coupe les cravates des hommes, célèbres ou inconnus. Les pièces de tissus deviennent des trophées, exposés sur les murs. Le soir, c’est plein ; on se presse dans cet espace confiné, très gai. On peut s’y faire une réputation, surtout si Henriette s’en mêle. Et ce soir-là, précisément, elle reconnaît immédiatement le talent du gros garçon timide, qui s’accompagne à la guitare. Georges Brassens, refusé partout, prêt à abandonner, désespérant de trouver une seule oreille complaisante dans le métier, a conquis immédiatement la patronne. On connaît la suite.

Henriette se lancera elle aussi dans la carrière, prenant comme nom de scène celui figurant sur l’enseigne de sa maison montmartroise, Chez Patachou. Elle devint une grande interprète et, assurément, l’une des plus accomplies dans l’artisanat très précis de la variété. Elle possédait son propre style, et ne cessa de le développer, de le confronter à l’air du temps. Ni vraiment rive gauche, ni réaliste, elle incarnait un genre affranchi, teinté légèrement d’une gouaille de bon aloi. Les rimes ciselées de ses refrains, écrites par d’excellents auteurs qu’elles savaient attirer, composent la personnalité d’une femme ironique et tendre. S’amusant des postures viriles de ces messieurs, mais ne leur opposant jamais une fin de non recevoir, elle se promène dans une galerie de portraits masculins, gravés à l’acide et au rouge à lèvre. Elle évoque une hilarante solidarité de tapineuses, qui s’efforcent de consoler le chagrin de leur « mac » (La Bague à Jules). Elle moque le bricoleur du dimanche, les ravages de sa maladresse, et son encombrant outillage (Le Bricoleur, paroles et musique Georges Brassens). Elle aime être séduite, et se console vite d’être abandonnée. Sa voix puissante, élégante, parfaitement maîtrisée, lui autorise l’évocation mélancolique des amours mortes et des séparations (Le Voyage de noce, paroles Jean Valtay, musique Jean Rochette). Elle excelle dans le registre jazzy superbement orchestré (Les Feuilles mortes, Pas comme ça).

Enfin, Patachou (1918-2015) possédait un vrai talent de comédienne, qu’elle ne put que rarement démontrer au cinéma. On le regrette.

Nous ne l’oublierons que sous l’emprise d’un implacable Alzheimer.

 

Pologne-Russie : l’impossible réconciliation?

7

pologne russie loups nuit

Le ministère des Affaires étrangères russe reste sans nuance dans son propos. En refusant au groupe de motards patriotes des « Loups de la nuit » de traverser leur frontière, les Polonais non seulement veulent écrire à nouveau l’histoire européenne mais de surcroît se moquent de ceux qui ont sauvé la Pologne et le monde entier du fascisme. Les Polonais s’en insurgent. Certes, ils ont interdit aux membres de l’influent club de motards russes proches de Vladimir Poutine d’entrer en Pologne et, par là même, de continuer leur rallye censé commémorer le 70ème anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie. Mais la raison en était- disent-ils- purement administrative. En écoutant la déclaration du Premier ministre polonais, Ewa Kopacz, les amateurs de grosses cylindrées russes ont manqué de présenter les informations précises sur le programme de leur séjour en Pologne, les itinéraires et les lieux de repos nocturne. Ainsi, il aurait été impossible aux autorités polonaises de garantir la sécurité aux copains motorisés de Vladimir Poutine. Car ceux-ci risqueraient en avoir besoin dans un pays où on n’apprécie guère les gaillards qui défilent sous le drapeau « Pour la Patrie ! Pour Staline ! », tout en soutenant l’annexion de la Crimée par Moscou. « C’est une singulière provocation ! », a même lâché le Premier ministre polonais, fort du soutien de Berlin dont la municipalité ne voit pas non plus d’un bon œil l’arrivée d’une meute de « Loups » au cimetière de l’Armée rouge situé au cœur du Parc de Treptow. Partis de Moscou samedi dernier, les motards devraient arriver à Berlin le 9 mai, le jour de la fête de la Victoire en Russie, en s’arrêtant entre autres sur le site de l’ancien camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau, comme ils l’ont fait au mémorial de Katyn, pour honorer la mémoire des officiers polonais massacrés par le régime soviétique pendant la Seconde guerre mondiale. Pour l’instant, ils s’impatientent à la frontière polonaise et y croient encore. « Si nous renonçons à ce rallye, alors il faut renoncer à tout le reste- à la fête du 9 mai, à la mémoire, à notre histoire et à toutes nos valeurs », a déclaré à la presse polonaise leur porte-parole, Alexandre Zaldostanov. Eh bien… Vu la tournure que prennent les préparatifs à l’énorme parade militaire prévue à Moscou le jour anniversaire de la victoire sur le nazisme, renoncer ne serait pas la pire idée.

Force est de constater que l’intransigeance polonaise à l’égard de ceux que Vladimir Poutine considère comme ses « frères », n’est qu’un épiphénomène qui s’ajoute au rejet quasi unanime de l’actuelle politique russe par le monde occidental. L’échec inévitable des célébrations organisées à Moscou en est la preuve – la plus regrettable d’ailleurs, puisque qu’on le veuille ou non, il s’agit avant tout de rendre hommage aux libérateurs. Les Russes n’ont pas complètement tort en rappelant à leurs invités que l’Ukraine n’a rien à voir dans l’affaire. N’empêche. Seuls 25 des quelque 68 personnalités politiques et chefs d’Etat conviés à l’événement ont confirmé à ce jour leur participation. Ni Barack Obama ni David Cameron ni François Hollande n’y seront présents. Angela Merkel s’est sortie de l’embarras en acceptant de venir mais une journée plus tard, à savoir le 10 mai. Et il semblerait que pour une fois, la déclaration faite à ce sujet par Donald Tusk, l’ancien Premier ministre polonais et l’actuel président du Conseil européen, exprime la position commune des Occidentaux : « La présence lors d’un défilé militaire, main dans la main avec les agresseurs d’aujourd’hui et avec les personnes qui utilisent les armes contre les civils dans l’est de l’Ukraine ? En ce qui me concerne, cela me paraît pour le moins ambigu ». Sur la tribune des invités d’honneur, les Russes verront en revanche les dirigeants de Cuba, du Vietnam et de la Corée du Nord. On parie qu’ils ne seront pas déçus par ce défilé de 15 000 soldats et de 200 tanks, y compris le tout dernier char d’assaut appelé « Armata » avec son système de contrôle high-tech, supposé « étonner le monde entier » selon le tabloïd Komsomolskaya Pravda. Il reste à comprendre en quoi la démonstration de la puissance militaire retrouvée de la Russie de Poutine contribuera à célébrer dans la dignité la victoire passée sur le IIIème Reich.

Beaucoup de Russes se le demandent, en regrettant que le jour de la victoire sur le nazisme ne soit plus celui « des larmes » et de l’« unité nationale » comme autrefois. Dans la région de Volgograd, mieux connue sous le nom de Stalingrad, vivent toujours près de 5000 vétérans de la « Grande guerre patriotique ». Pour décrire leurs conditions de vie, Nezavisnaya Gazeta, témoignages à l’appui, n’a trouvé d’autres qualificatifs que « inhumaines ». Partant, le fait que l’Etat russe préfère équiper l’armée de 50 nouveaux missiles intercontinentaux, de plus d’une centaine d’avions et d’une quinzaine de bombardiers, plutôt que de prendre en charge les vrais héros de l’Histoire, soulève les critiques de l’intérieur. « Les différents pays qui ont participé à la Seconde guerre mondiale ont tourné la page. Pourtant nous, les Russes, nous sommes noyés dans le passé, ivres de notre victoire et à la recherche des nouveaux ennemis », lit-on sur le forum de la radio indépendante Écho de Moscou.

Cela expliquerait peut-être en partie l’exaspération des Russes face à la volonté polonaise de célébrer le jour de la victoire sur le nazisme à Westerplatte sur la côte de la Baltique, là où la guerre a éclaté le 1er septembre 1939. « Qu’est-ce que Gdansk a affaire avec la victoire sur le nazisme ? », s’indignait non sans raison le chef de l’administration du président de Russie. Précisons que les Polonais n’étaient pas alors à leur coup d’essai. En janvier dernier, le ministre des Affaires étrangères polonais s’était autorisé une déclaration extravagante, en affirmant que les Ukrainiens avaient libéré le camp d’Auschwitz. Sans attendre, les Russes ont riposté en rendant public les documents qui prouvent l’assassinat de quelques 700 soldats soviétiques par l’Armée de l’Intérieur polonaise en printemps 1945.  Finie, la guerre ? Rien n »est moins sûr. Mais ce ne sont pas les célébrations du 9 Mai « à la russe », qui la mèneront à terme, bien que, d’après ses organisateurs, elles doivent servir à « mettre en garde contre la réhabilitation du fascisme en Europe ». Les agissements maladroits des Polonais, voyant dans le rallye des « Loups de la nuit » une expression de la propagande russe « très douteuse de point de vue politique » ne présagent rien de glorieux non plus. « Les Polonais ont créé l’impression qu’un petit groupe de citoyens russes menaçait leur Etat ! », a conclu l’incident Sergueï Andreïev, l’ambassadeur russe à Varsovie.

Et si l’espoir de voir les relations russo-polonaises s’améliorer dépendait de motards… polonais ? L’initiative « Rallye de Katyn » qu’ils ont lancée avec succès en 2001 pour se rendre chaque année sur les lieux de martyre polonais en Russie a fini par attirer également les motards russes. Après la décision des autorités polonaises et allemandes de refuser le passage aux « Loups de la nuit », ils se sont proposés pour déposer la gerbe dans tous les endroits où leurs confrères russes ont prévu de le faire. L’aumônier de « Rallye de Katyn » a chaudement approuvé leur proposition, en entonnant à l’occasion une prière pour la paix. On n’a jamais trop la confiance dans le bon Dieu…

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00374750_000003.

Rafale : mieux vaut Qatar que jamais

rafale qatar dassault inde

Avec la signature éclair du contrat égyptien portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale, puis la conclusion ce matin même de la commande qatarie, le gouvernement français et l’avionneur Dassault ont poussé un grand soupir de soulagement. L’avion de combat français n’avait connu jusqu’à présent que des échecs à l’export, le dernier en date au Brésil, au terme d’un véritable feuilleton à suspense qui s’était conclu sur une nouvelle rebuffade et l’annonce du choix du suédois Gripen par le gouvernement de Dilma Roussef. Un mois à peine après l’Egypte, l’Inde a annoncé à son tour son intention d’acquérir 36 Rafale, afin de moderniser sa flotte de combat vieillissante et la série en or s’est poursuivie quinze jours plus tard quand le cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani a confirmé son souhait de voir le Qatar acquérir 24 avions de combat Rafale.

Pour le ministère de la Défense, le soudain succès du Rafale à l’étranger après des années de vaches maigres est une bénédiction. Le contrat indien n’est certes pas encore signé mais ces trois annonces marquent l’aboutissement d’un très long travail pour enfin placer le fleuron de l’aéronautique française à l’étranger. Cela permet aussi à Dassault de respirer enfin puisque son poulain n’était maintenu en vie artificiellement que par les commandes du ministère de la Défense dont le grand patron Jean-Yves Le Drian peut se réjouir d’avoir décroché non seulement les premiers succès à l’export du Rafale mais également une  rallonge de 3,8 milliards d’euros concédée avec peine par Bercy pour boucler son prochain budget, une bonne nouvelle n’arrivant décidément jamais seule…

Le contexte politique et économique a largement contribué à faire tourner la roue dans le bon sens pour la France et pour Dassault, à commencer la situation au Moyen-Orient. Le Maréchal Abdel Fatah al-Sissi, nouvel homme fort de l’Egypte, avait grand besoin de s’assurer du soutien diplomatique des Occidentaux à sa croisade contre les Frères musulmans. L’Egypte apparaît aussi comme le nouveau fer de lance de la guerre contre l’Etat Islamique. L’achat de Rafale à la France, en même temps qu’un contrat nucléaire civil signé avec Moscou, permet à Sissi de diversifier ses alliances et de se distancier très subtilement d’un allié américain qui n’avait pas hésité à engager le dialogue avec les Frères Musulmans et qui négocie aujourd’hui une alliance de circonstance avec l’Iran, ce qui n’est pas pour inspirer confiance aux pays arabes. Des raisons similaires semblent pouvoir expliquer également le succès du Rafale au Qatar qui souhaite non seulement pouvoir moderniser rapidement sa flotte de combat dans un contexte très tendu mais également pouvoir continuer à compter sur le soutien fidèle de son allié français. La série pourrait d’ailleurs se poursuivre. « Jamais deux sans trois » avait prophétisé Laurent Fabius après le contrat indien, « jamais trois sans quatre », affirme-t-il aujourd’hui au site L’Usine Nouvelle. Les Emirats Arabes Unis cherchent en effet également à renouveler leur flotte vieillissante de Mirage 2000 et le contexte géopolitique de la région pourrait jouer là encore en faveur de la France.

L’annonce indienne trouve une explication essentiellement technologique. Le Dassault Rafale est un avion dit de génération « 4++ », c’est-à dire une génération d’avions de combat qui succède aux F-15, F-16 et F-18 américains (respectivement mis en service en 1976, 78 et 83), aux Mig-29 et Su-27 russes (1983 et 84) et au Mirage 2000 (1983). À ce titre, le Rafale, dont le premier prototype a volé en 1991, se glisse aujourd’hui, après sa longue traversée du désert, dans un interstice technologique favorable. En effet, il faudra attendre encore quelques années avant la véritable arrivée sur le marché des avions de cinquième génération comme le T-50 ou PAK FA (développé par la firme russe Sukhoi pour le marché indien, dont le premier prototype s’est élancé dans les airs en 2009) ou de l’avion chinois Shenyang J-31 (premier vol d’un prototype en 2012). Seul le F-35 Lightning américain, véritable multirôle, contrairement au F-22 dédié uniquement à la supériorité aérienne, a vraiment fait son apparition, mais sur un marché pour le moment limité à l’OTAN (Royaume-Uni, Canada, Pays-Bas, Norvège, Turquie, Italie et Danemark) ou aux alliés historiques des Etats-Unis (Australie, Israël et Japon).

Le Rafale se trouve donc, dans la catégorie « multirôle », en compétition avec l’Eurofighter Typhoon (premier vol en 1994), le Gripen du suédois Saab (premier vol en 1988), le Su-30 (1989), le Su-35 (première version en 1992, réactualisé en 2008) et avec le F/A-18 Hornet… Qui vola pour la première fois en 1978. Le Rafale est certes un avion extrêmement coûteux (suivant les estimations, son prix se situe entre 90 et 100 millions d’euros l’unité) mais bien moins cependant que le F-35 dont le programme de développement est l’un des plus pharaoniques de l’industrie aéronautique américaine, avec un retard de 7 ans et un dépassement de budget astronomique. À l’opposé en terme de coût, le Gripen suédois  coûte peut-être deux fois moins cher que le Rafale, ce qui lui a permis de rafler la mise en Suisse et au Brésil, mais il s’avère aussi bien moins performant, l’avion français bénéficiant des tout derniers développements technologiques, du missile air-air METEOR (premier tir effectué le 28 avril dernier) au radar RBE2 AESA capable de poursuivre 40 avions et d’en engager 8 en même temps tout en assurant simultanément la détection de cibles terrestres ou navales.

Cet équipement renforce encore l’aspect multirôle d’un appareil qui avait été capable de tenir en combat aérien la dragée haute aux F-22 américains et à l’Eurofighter Typhoon lors d’exercices internationaux à Doha en 2009. Si le Rafale remporte aujourd’hui en Egypte, en Inde et au Qatar le succès qui lui a été dénié au Brésil et en Suisse, c’est que ces deux pays représentaient peut-être tout simplement une erreur de casting : ils ont très logiquement fait le choix du Gripen, moins performant et moins cher en l’absence d’un voisinage réellement menaçant. Ce n’est en revanche pas le cas des pays du Moyen-Orient, relancés dans une véritable course aux armements, ou de l’Inde voisine de la Chine et du Pakistan, équipés des récents J-10 « Vigorious Dragon » et du JF-17 « Brave Dragon », développée en 1998 et 2003 par la firme chinoise Chengdu. On comprend donc que les trois récents clients qui ont permis à l’industrie aéronautique française de pousser de vigoureux cocoricos aient choisi de mettre le prix pour se remettre rapidement à niveau.

Enfin, la baisse de l’euro, tombé à son plus bas niveau en douze ans (1 euro = 1,06 dollar contre 1,40 en mars 2014, son cours est même inférieur au cours d’introduction de 1999) a pour effet de favoriser les exportations en rendant plus compétitifs les produits français, surtout quand il s’agit de produits aussi chers qu’un avion de combat. Cette baisse, décidée par la BCE de Mario Draghi qui a inondé de devises les marchés européens depuis mars, est clairement destinée à favoriser les exportations européennes tout en profitant du niveau toujours bas des cours du pétrole. La France s’impose déjà, avec la Grèce ou l’Italie, comme l’un des grands bénéficiaires de cette politique.

Le succès de Rafale sert donc aujourd’hui de vitrine (de luxe) à cette nouvelle embellie commerciale. Tout vient à point à qui sait attendre. Les bénéfices dégagés par cette série de super-contrats permettront peut-être à François Hollande de se consoler de devoir rembourser la somme déjà payée par la Russie pour les porte-hélicoptères Mistral. Autant de vents contraires pour l’industrie française… mais en attendant de savoir ce que la France pourra faire des deux navires géants conçus pour un environnement arctique, les Mistral pourront peut-être temporairement servir à accueillir la fameuse « structure chargée d’accueillir en charge les jeunes de retour de zones de conflit » (ceux, du moins, ne faisant pas l’objet de poursuites judiciaires) que Manuel Valls souhaite créer d’ici la fin de l’année. Après tout, on ne pourrait rêver meilleur cadre pour refroidir les ardeurs djihadistes qu’un porte-hélicoptère construit pour affronter les milieux polaires…

*Photo : wikicommons.

L’école contre la langue des esclaves

sms

Il y a… quelques années, j’arpentais le GR 20 quand je suis tombé, aux alentours du Col du Vent, sur deux jeunes filles en détresse. L’une d’elles s’était sérieusement abîmé la cheville droite, elles ne savaient plus comment rejoindre leur étape — le gîte du col de Vergio, pour les amateurs. Bref, j’avais mon propre sac à dos, mais j’ai quand même juché la donzelle sur les épaules fragiles, et je l’ai descendue jusqu’au col, à trois heures de marche de là.
Chemin faisant, nous papotâmes. Elles étaient l’une et l’autre secrétaires — on ne disait déjà plus dactylo. Je n’ai pas voulu creuser entre nous un abîme de classe, au moment même où je sentais autour de mon cou les cuisses de l’intéressante gamine, et j’ai prétendu que j’étais manutentionnaire chez Conforama, à l’angle du quai de la Mégisserie — j’habitais encore Paris, à l’époque.
Et pour jouer à fond mon personnage, j’ai raréfié mon vocabulaire, et quelque peu déstructuré ma syntaxe. C’était assez facile, vu que l’effort fourni me donnait un excellent prétexte pour ne pas répondre du tac au tac, et appauvrir consciemment l’expression de mes réponses. N’empêche, elles ont fini par trouver, le soir en particulier, quand nous nous sommes retrouvés de part et d’autre d’un plat de veau corse aux olives et à la nepita (une menthe sauvage à petites feuilles essentielles dans tous les ragoûts insulaires), que je m’exprimais drôlement bien pour un manutentionnaire…

Dans une interview très récente donnée par François Bayrou au Figaro, l’ancien ministre de l’éducation, qui est aussi un petit peu agrégé de Lettres, flagellant l’inconséquence de Najat Vallaud-Belkacem et de sa réforme du collège, souligne avec force l’importance de la maîtrise de la langue :

« Au téléphone, explique-t-il, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance — et cela d’où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C’est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l’expression de ce qui bouillonne à l’intérieur de nous et qu’on ne parvient pas à traduire, à exprimer.
« Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. Pour moi, c’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous. »

Pendant sa campagne de 2007, celle qui lui a accordé le plus de voix dans ses diverses ambitions présidentielles, Bayrou avait proposé de porter à 50% du temps scolaire l’enseignement du français au Primaire. « Ah bon, ce n’est pas déjà le cas ? » demanderont les naïfs. Ben non : depuis qu’un génie de la rue de Grenelle a décidé qu’on faisait du français aussi quand on faisait le reste, puisqu’on s’exprimait dans un pataquès supposé être du français, le temps consacré à l’étude de la syntaxe, de l’orthographe, du vocabulaire et de la correction de l’expression a diminué drastiquement. Qu’on en juge :

ecole

brighelli2

Résultat, on a accentué l’effet « héritiers », comme disait Bourdieu. Les analyses du sociologue firent l’effet d’une bombe en 1964, parce que, comme le raconte Marianne cette semaine, elles portaient un rude coup à l’illusion de la démocratie scolaire et au mythe de l’élitisme républicain comme pure doxa, mythe entretenu alors par l’exemple de Pompidou. N’empêche qu’il y avait alors 12 à 14% d’enfants issus des classes populaires qui entraient dans les grandes écoles. Aujourd’hui, ils sont entre 2 et 4%. Plus on feint de se soucier des déshérités, plus on accentue les disparités. Si on n’apprend plus rigoureusement la langue à l’école, seuls s’en sortiront ceux qui l’ont pratiquée à la maison. On le constate tous les jours, et la réforme du collège, avec des programmes qui se dispensent de citer un seul écrivain français (forcément, on ne prend en compte que les « compétences », qui ne sont jamais que l’occasion de péter ensemble) accentuera encore le phénomène. Pour le plus grand bien des hiérarques du PS ou de l’UMP — sérieusement muette, au plus haut niveau, face à une réforme dont elle espère bien encaisser les dividendes : réduction des heures et des postes, dégraissement, et régionalisation, c’est-à-dire que là encore, on pense passer la patate chaude aux mairies, aux conseils départementaux et aux régions.
Il est de toute première urgence que l’on reprenne en main l’enseignement du français, en multipliant les exercices pratiques, en refaisant de la lecture (la lecture de livres, pas de tablettes trop ludiques pour être honnêtes) un axe central de l’enseignement, en ne tolérant plus le moindre écart par rapport à une norme qui est celle de la grande bourgeoisie. La petite Najat, dans les années 1980, a bien appris sa leçon, et elle ne garde pas grand-chose, dans son langage, de ses racines berbères ou prolétariennes. Mais les enfants dont elle a aujourd’hui la charge n’auront pas les mêmes chances qu’elle. Leur école se satisfera à bon compte d’une expression approximative — alors que c’est dans la perfection de la langue que l’on sait à quelle classe vous appartenez, et ce n’est pas un hasard si le même mot qualifie les divers degrés de la carrière scolaire et les strates sociales.

Je ne sais pas si mes deux petites secrétaires crurent à mon subterfuge, ou si elles ont feint d’en accepter le principe. À la lettre XXIII des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil analyse une lettre envoyée par son vieux complice Valmont à la Tourvel qu’il tente de séduire : « Il n’y a rien de si difficile en amour, lui dit-elle, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis encore d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir ; mais qu’importe ? L’effet n’en est pas moins manqué. » Mon vocabulaire de Normalien agrégé de Lettres transparut-il dans ma syntaxe abrégée ? Elles eurent la bonté de bien vouloir en être dupes, et si jamais, vingt ans plus tard, elles lisent ces pages, qu’elles sachent l’une et l’autre que je les en remercie. On peut, quand on maîtrise tous les niveaux de langue, jouer à redescendre dans ce qui fut mon expression première, la langue des quartiers, comme on ne disait pas encore à l’époque des blousons noirs. Pour emballer les gentes prolétaires. Mais on peut aussi s’exprimer avec distinction, pour séduire les marquises.
Et c’est cette double chance que les programmes envisagés pour 2016 refusent aux enfants d’aujourd’hui, qui resteront confinés dans leur classe d’origine — comme si, alors même que l’on supprime les redoublements, on les condamnait à redoubler éternellement dans la classe des déshérités.

Texas: Fusillade près d’un concours de caricatures de Mahomet

11

(Avec AFP) La piste islamiste semblait se confirmer lundi matin après la mort de deux hommes armés, abattus par la police au Texas (sud) à proximité d’un concours de caricatures de Mahomet.

Selon ABC News, faisant référence à un responsable du FBI non identifié, l’un des assaillants est Elton Simpson, un résident de l’Arizona (sud-ouest) ayant déjà fait l’objet d’une enquête liée au terrorisme.

Il y a cinq ans, a-t-elle affirmé lundi matin, l’homme aurait été condamné pour avoir menti à des agents du FBI concernant des projets de voyage en Afrique mais un juge avait décidé par la suite que le gouvernement n’avait pas correctement établi qu’il avait l’intention d’y rejoindre un groupe terroriste.

Le FBI et des démineurs se sont rendus dès dimanche soir à son appartement situé dans une résidence du nord de Phoenix, a poursuivi la chaîne de télévision.

Une chaîne locale a avancé de son côté que les deux hommes étaient colocataires.

Le FBI n’était pas immédiatement joignable lundi matin.

Deux hommes armés ont ouvert le feu dimanche au Texas à proximité d’un bâtiment où se tenait un concours de caricatures de Mahomet en présence du populiste néerlandais Geert Wilders, avant d’être abattus par la police.

Deux hommes « se sont approchés en voiture » du Curtis Culwell Center de Garland, dans la grande banlieue de Dallas, alors que s’achevait un concours de caricatures de Mahomet, indique un communiqué de la ville de Garland.

Les deux hommes ont « ouvert le feu » contre un agent de sécurité. Deux policiers ont alors répliqué et ont abattu les assaillants, ajoute le communiqué qui précise que la vie de l’agent de sécurité blessé n’est pas en danger.

Selon SITE, l’organisation qui s’est spécialisée dans la surveillance des sites djihadistes, un homme se revendiquant du groupe Etat Islamique (EI) a affirmé sur Twitter que l’attaque avait été perpétrée par deux sympathisants de l’organisation djihadiste.

Dans une série de tweets datés du 3 mai, l’homme nommé « Abu Hussain AlBritani », qui est selon SITE le nom du djihadiste britannique de l’EI Junaid Hussain, affirme que « deux de nos frères ont ouvert le feu contre l’exposition artistique du prophète Mahomet au Texas ». « Ils pensaient qu’ils étaient à l’abri des soldats de l’Etat islamique au Texas », ajoute-t-il.

Il avait auparavant retweeté ce qui paraît être un message de revendication des assaillants se qualifiant de « moudjahidines ».

Cette attaque n’est pas sans rappeler les attentats islamistes de Paris et de Copenhague contre Charlie Hebdo, un colloque sur le blasphème et des symboles de la communauté juive.

Le représentant républicain du Texas Michael McCaul, qui préside la commission de la sécurité nationale de la Chambre des représentants, a déploré lundi matin cette attaque menée par des « fanatiques ».

« Des capitales de l’Europe aux rues de Garland, Texas, nous avons fait face à des agresseurs qui ne peuvent pas tolérer notre société ouverte », a-t-il poursuivi. Mais « nous ne serons pas intimidés par la violence, et nous ne cèderons pas face au terrorisme ».

Alors que la piste islamiste se dessine de plus en plus nettement, le journal français Le Monde titre quant à lui : « Fusillade aux abords d’un rassemblement islamophobe au Texas »…

Hollande au pays de l’or noir

41
hollande arabie saoudite iran

hollande arabie saoudite iran

C’est incontestablement un nouveau succès de prestige pour la France. François Hollande est le premier chef d’État occidental a être reçu à l’occasion d’un conseil extraordinaire des monarchies du Golfe. Couronnée par la vente des Rafale au Qatar et peut-être aux Émirats arabes unis, la diplomatie française semble renouer avec les ambitions d’une politique arabe d’envergure.

Des réussites diplomatico-militaires qui n’auraient pas été obtenues sans la position intransigeante affichée par le couple Hollande-Fabius sur les dossiers syrien et iranien. Les monarques du désert ont invité François Hollande, non seulement pour signer des contrats d’armements mais surtout pour signifier leur colère au seul allié qui compte, les États-Unis. À quelques jours d’une réunion importante à Washington, le tapis déroulé devant le chef de l’Etat est un chiffon rouge frénétiquement secoué par les princes arabes en direction d’une Amérique infidèle.

L’émergence des hydrocarbures de schiste et la guerre des prix qui en découle ont redonné aux États-Unis une liberté d’action et de ton au Moyen-Orient. Au point que l’Amérique, pour contrer le terrorisme international et déjouer l’influence de la Russie, rééquilibre sa politique moyen-orientale en direction des pays chiites. En guerre contre les milices djihadistes en Irak et en Syrie, et sur le point de conclure un accord nucléaire historique avec Téhéran, Barack Obama et John Kerry remettent en cause une alliance vieille de soixante-dix ans. Initié par Franklin Roosevelt et Ibn Seoud au sortir de la guerre, le pacte du Quincy sombre inexorablement dans les profondeurs de l’Histoire.

La France, opportuniste, s’engouffre dans la brèche. Parce qu’à l’image des pétromonarchies, elle est isolée dans sa propre région. En Europe, face à la Russie et à l’Allemagne, elle ne parvient pas à relancer son grand projet d’unification européenne de l’Atlantique à l’Oural. À l’Ouest, les Etats-Unis et le Royaume-Uni regardent ailleurs, vers l’Asie. Au sud, laMéditerranée n’est plus qu’un cimetière pour clandestins. La France n’a d’autre choix que de se vendre aux plus offrants : les pétromonarchies du golfe.
Est-ce là une superbe leçon de pragmatisme? La France progressiste, héritière des Lumières et de la Révolution, se livre à des rois de droit divin mais brise son isolement stratégique. En Arabie saoudite, les récentes décapitations au sabre illustrent les mœurs moyen-âgeux de nos alliés désormais les plus proches. Le printemps arabe s’est noyé dans le bain de sang de Bahreïn mais la vente d’un Rafale vaut bien un prêche wahhabite…

L’alliance que la France célèbre ces jours-ci à Doha et à Riyad n’est certes pas morale mais reste vitale si l’on considère nos intérêts immédiats. La France est économiquement exsangue et voilà que quelques bédouins enrichis viennent lui offrir un sursis de puissance et d’influence. À long terme pourtant, Paris renforce ses pires ennemis; les théocraties sunnites. Celles-ci nourrissent partout de leurs pétrodollars un islam radical que nos soldats tentent par ailleurs de contenir. En vain, parce que sur le temps long la France renonce à ses valeurs et donc à ses vrais intérêts. Pour construire une politique étrangère, plus que des contrats, il faut une vision stratégique.

*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001.

Et moi je ne suis pas républicain, peut-être?

124
ump sarkozy republicains

ump sarkozy republicains

Sur ce coup-là, même Alain Juppé m’aura déçu. Pour tout vous dire, c’était mon dernier espoir, Juppé. Face à un retour inéluctable de l’UMP en 2017 par le jeu de la fausse alternance avec le FN comme repoussoir et outil bien utile pour discréditer toute autre option à la politique unique des « partis de gouvernement », Juppé était mon moindre mal. Je n’entretenais aucune illusion sur son fonds idéologique, comme il y a des fonds de sauce – européisme, monétarisme, libéralisme – mais enfin, au moins, il ne m’aurait pas fait honte et aurait incarné à peu près l’idée que je me fais d’un Président de la République. Non pas un chef de clan démagogue  qui va où les mauvais vents le mènent mais plutôt un arbitre au verbe modéré, cultivé, qui sait qu’il dirige un vieux pays au bord de la crise de nerfs sociale et identitaire.

C’est pour cela que j’ai été désagréablement surpris quand j’ai entendu Juppé approuver, mollement certes, mais approuver tout de même l’incroyable hold-up sémantique de Sarkozy sur le terme Républicain: « Le nouveau nom qui devrait être proposé, « Les Républicains », ne soulève pas d’objection de ma part. Mais comme certains l’ont critiqué, il me paraît de bonne méthode de soumettre le choix à un vote spécifique des militants, comme cela avait été le cas en 2002 lors de la fondation de l’UMP. Nicolas Sarkozy en est d’accord. C’est bien ».  Ah bon, pas d’objection? Vraiment?

D’abord, on constatera que Juppé fait facilement son deuil d’un parti qu’il a porté sur les fonds baptismaux il y a moins de quinze ans avec Jacques Chirac. Mais ça, c’est une tradition de la droite, le changement de nom dès que ça se complique. Depuis l’après-guerre, côté gaulliste, on a eu le RPF, l’UNR, l’UD Vème, l’UDR, le RPR et l’UMP. Bref, en moyenne, on change toutes les décennies, histoire de présenter un visage nouveau à l’électeur : de l’art du ripolinage onomastique pour éviter les angoisses programmatiques. C’est d’ailleurs vrai pour les partis du centre qui ont multiplié eux aussi les appellations d’origine plus ou moins contrôlée du MRP à l’UDF en passant par des constellations de groupuscules coalisés ou coagulés, comme vous voudrez : centristes de progrès, démocrates libéraux, républicains indépendants (oui, mais pas républicains tout court…), démocrates sociaux, j’en passe et des plus baroques. Aujourd’hui, comme chacun ne le sait pas forcément, on en est à l’UDI et au Modem.

On voit bien le double intérêt de la manip sarkozyste : en jetant l’UMP aux oubliettes de l’Histoire, on efface un nom associé majoritairement à des défaites électorales, si ce n’est les dernières élections locales et la présidentielle de 2007, on efface aussi les affaires de plus en plus encombrantes (Bygmalion rôde toujours dans les parages de la rue de Vaugirard) et surtout on va essayer de masquer la schizophrénie idéologique d’un mouvement où l’on côtoie aussi bien Estrosi qui voit des cinquièmes colonnes partout, Wauquiez qui pense que Taubira a passé un accord secret avec le Joker pour vider les prisons de Gotham city mais aussi Raffarin ou Larcher qui, si ils étaient au Parti Socialiste à la sauce Valls, feraient presque figure de frondeurs.

Que Sarkozy use de cette ruse éculée pour gérer la boutique UMP dans laquelle il a visiblement du mal à montrer qu’il est le patron est une chose. Qu’il choisisse Les Républicains pour se faire en est une autre, beaucoup plus gênante. Je suis républicain, vous êtes républicains, nous sommes tous républicains (enfin je crois) et pourtant nous pouvons être des adversaires résolus de l’UMP. C’est un peu comme s’il avait choisi d’appeler son parti Les Français  car il ne faut pas oublier que chez nous France et République sont pratiquement synonymes et que c’est très bien comme ça.

Cela signifie donc, Les Républicains, qu’à un moment ou à un autre, toute personne ne se reconnaissant pas dans les actuelles valeurs de l’UMP s’exclut de la République et par la même de la communauté nationale. Mais finalement, c’est assez dans la manière sarkozyste cette façon de jouer le rassemblement le plus large possible en le fondant sur une multitude de petites exclusions.

Et pourquoi se priverait-il, en même temps? On a murmuré que Manuel Valls, naguère, a rêvé de changer le nom du PS et de le faire devenir un Parti Démocrate à l’italienne, c’est à dire de noyer le socialisme dans un rassemblement tellement vaste qui va des démocrate chrétiens aux rénovateurs communistes que finalement on ne le définirait comme parti de gauche que par opposition à la droite. Bref, on pourrait très bien imaginer pour les présidentielles à venir des affrontements entre Les Républicains et Les Démocrates. Cela ne vous rappelle rien ? Les tropismes atlantistes de messieurs Sarkozy et Valls seraient enfin satisfaits: nous serions enfin devenus des Américains comme les autres.

Laurence Rossignol face à Patrick Sébastien: ceci n’est pas une chanson

25

Hier matin, la secrétaire d’Etat à la Famille Laurence Rossignol a suggéré qu’un animateur de télévision encourageait la pédophilie et l’inceste. Rien de moins. Interrogée sur RTL par Jean-Michel Aphatie, qui lui a cité un passage du refrain de la dernière chanson de Patrick Sébastien, « Une petite pipe », Laurence Rossignol, a donc, sans écouter entièrement la comptine, formulé des accusations aussi  ridicules que graves. Qu’on puisse qualifier la chanson de vulgaire, constater qu’elle ne brille pas par sa finesse, d’accord. Mais qualifier cette pochade d’oeuvre « quasi-incestueuse », et rappeler à l’occasion qu’on est en place pour lutter contre la pédophilie et l’inceste, en dit plus long sur la ministre que sur Patrick Sébastien.

Aucune référence à l’inceste dans cette chanson qui joue sur l’ambiguïté entre l’objet à fumer –Le commissaire Maigret est cité au début- et une pratique intime qui n’est plus réservée depuis longtemps aux filles de la Rue Saint-Denis. Au passage, la sous-ministre de la Famille grille sa collègue de la santé Marisol Touraine qui pourrait aussi voir dans cette chanson une incitation à fumer. Si l’on suit le raisonnement de Laurence Rossignol, bien aidé par la question orientée d’Aphatie, c’est le fait que cette émission soit regardée le plus souvent en famille qui pose problème. Et c’est là que les bras nous en tombent. Que croit la ministre ? Qu’émoustillés par un tel texte, des parents exigent de leurs enfants « une petite pipe avant d’aller dormir » ?

La pédophilie et l’inceste constituent des phénomènes criminels réels. Cette polémique, au-delà du ridicule de la situation, pose la question de la compétence de la ministre, alors qu’elle prépare justement un projet de loi qui a pour objectif de combattre la pédophilie. Mais, faute de résultats, peut-être compte-t-elle proscrire les promenades familiales à Saint-Claude, cette charmante commune jurassienne connue pour ses pipes en bruyère.

Alain Finkielkraut répond à Emmanuel Todd

53
Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis fessée

Cette semaine, Alain Finkielkraut réagit aux propos qu’a tenus Emmanuel Todd dans L’Obs. Pour le démographe auteur de Qui est Charlie, « il n’y a pas vraiment de problème de l’islam en France. Il n’y a qu’un problème : l’islamophobie. Dire « Je suis Charlie », c’est dire « Je hais les pauvres ».

Aux yeux d’Alain Finkielkraut, ce ne sont que calomnies et insultes lancées à la figure des victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, parmi lesquelles Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et Bernard Maris. La gauche antifasciste ayant été « démentie par le Allahou Akbar des frères Kouachi, elle devient démente » en mettant la lutte contre « l’islamophobie » au centre de ses priorités alors qu’on tue des juifs et des dessinateurs au nom de l’islam.

Comme dans le dernier roman de Michel Houellebecq, la « soumission » aux diktats de l’islamisme est « en marche, une soumission d’autant plus obscène qu’elle se pare des oripeaux de la compassion » en ramenant la condition des musulmans de France à celle des juifs des années 1930.

Après-Charlie : quelle mouche a piqué Emmanuel Todd?

117
todd charlie islam

 todd charlie islam

Dans son nouveau livre Qui est Charlie, Emmanuel Todd convoque au tribunal de l’Histoire les Français qui se sont rassemblés le 11 janvier pour dire non au terrorisme et aux menaces qui pèsent sur la liberté de penser. Il les accuse pêle-mêle d’imposture, en fait des partisans d’une idéologie laïque totalitaire, puis les stigmatise en dressant le portrait d’une France xénophobe et raciste.

En tant que lecteur assidu d’Emmanuel Todd depuis vingt ans, j’avoue être tombé de ma chaise en lisant ces assertions qui m’ont bouleversé et outré. Parce que je suis très malheureux de constater qu’Emmanuel Todd se trompe.

Sur un plan méthodologique, Todd fonde son argumentation sur l’analyse « scientifique » de ses chères cartes anthropologiques de la France. Et l’essentiel de ses constats repose sur le fait que – en province – les manifestations du 11 janvier ont été les plus nombreuses dans ce qu’il appelle la France du catholicisme zombie, c’est-à-dire la France des familles souches à l’Ouest et à l’Est. Il rappelle à juste titre que cette France fut la plus réfractaire dans le passé à la République et à la laïcité. Et il en conclut que les manifestants du 11 janvier étaient donc des anti-républicains et des héritiers des anti-dreyfusards déguisés en défenseurs de la liberté. Mais il oublie de nous dire que dans un précédent ouvrage, il avait justement nommé ce catholicisme   zombie » parce qu’il avait constaté que ces catholiques, au moins à l’Ouest, s’étaient ralliés à la République et comptaient parmi les plus fidèles électeurs de Ségolène Royal et de François Hollande. Quand cela arrange Todd, ces catholiques « zombies » sont tantôt des chrétiens sociaux pleins de bienveillance pour les valeurs républicaines, tantôt les témoins d’un passé anti-républicain, anti-laïque et raciste. Quelle rigueur scientifique !

Par ailleurs, il fait l’impasse sur sa théorie anthropologique en refusant de l’appliquer au gros des manifestants parisiens (plus de la moitié des effectifs nationaux) : venus de toute l’Île-de-France, ils sont selon ses propres cartes anthropologiques les héritiers des familles nucléaires égalitaires issues des Lumières, qui ont fait la Révolution Française et fondé la République. Mais Todd oublie de mentionner ce fait gênant pour mieux se focaliser sur ses catholiques zombies dont on a vu avec quelle rigueur il omettait de mentionner l’évolution républicaine. Par contre, Emmanuel Todd sort de ses cartes pour nous dire que les 2 millions de manifestants étaient essentiellement des cadres et des franciliens issus de la classe moyenne. On ne sait pas comment il a obtenu ce constat « scientifique » (par des sondages ? lesquels ?), mais s’il s’était rendu aux manifestations, ce qu’il n’a pas fait, il aurait pu constater comme André Malraux parlant du gaullisme, que « c’était la France de tous les Français à la sortie du métro »…

Je résume l’approche scientifique d’Emmanuel Todd : les manifestants provinciaux sont issus de familles anti-républicaines et anti-dreyfusardes mais qui votent en masse pour François Hollande. Ils n’appartiennent pas à la tradition égalitaire et progressiste du bassin francilien, certes très républicain, mais aux mains de classes supérieures anti-sociales (et anti-immigrés évidemment…). À aucun moment, il n’est venu à l’idée d’Emmanuel Todd que les catholiques de l’Ouest et de l’Est qui ont manifesté en masse l’on fait au nom de valeurs chrétiennes de tolérance et d’humanisme parfaitement compatibles avec l’idéal républicain, sans aucune espèce de préjugé raciste. Ni que les 2 millions de Franciliens qui ont défilé dans Paris l’ont fait, non pas au nom de préjugés de classe, mais au nom d’une certaine idée de la République dont ils sont les moteurs depuis deux siècles.

Car Emmanuel Todd a un préjugé idéologique qu’on sent percer depuis plusieurs années, bien qu’il cherche à convoquer sa méthode « scientifique » pour l’habiller. Dans son système idéologique, il constate que les immigrés de culture musulmane ont effectué leur transition démographique (natalité et éducation) et que s’ils sont mal intégrés à la Nation, c’est pour des raisons économiques. Personne ne lui donnera tort sur ce point : la grande majorité des populations arabes de France pratique un islam discret et bienveillant dans le respect d’une laïcité pleine et entière.  La question n’est pas là, car il existe bien une force agissante qui tend à transformer des musulmans laïcs en pratiquants, certains pratiquants en fondamentalistes, certains fondamentalistes en djihadistes et certains djihadistes en terroristes. Bien évidemment, il n’y a pas de chaîne d’automaticité qui ferait de tout musulman laïc un terroriste potentiel au terme de cette évolution, mais Todd, qui est pourtant sociologue, refuse de voir que le courant de l’Histoire va plutôt dans le sens de la confessionnalisation des laïcs que dans le sens de la laïcisation des religieux. Il ne s’agit pas pour reprendre ses mots, d’un courant « manifeste » mais d’un mouvement sous-jacent qui travaille en profondeur la France immigrée contemporaine. Todd refuse de voir qu’il y a plus de jeunes filles de la deuxième ou troisième génération d’immigrés qui prennent le voile que de femmes de la première génération qui l’abandonnent : elles l’ont presque toutes abandonné pour des jeans dans les années 70, mais leurs filles, pour certaines et de plus en plus nombreuses, le reprennent.

L’axe idéologique de Todd est le suivant : l’inégalité de classe qui se manifeste en France sous la pression de la mondialisation et qui conduit à la droitisation des politiques économiques touche en premier lieu les immigrés devenus les victimes d’un système oppressif. Du coup, il en vient à dire des choses terribles : les manifestants du 11 janvier seraient des « usurpateurs » travaillés en profondeur par « la xénophobie ». Les journalistes de Charlie Hebdo ? Des « provocateurs » obsédés par l’islam qui auraient été victimes de la vindicte de personnes révoltées contre l’injustice infligée aux musulmans de France, une population « faible et stigmatisée ». La laïcité deviendrait une « religion qui constitue une des plus graves menaces » pour la société française. L’antisémitisme qu’il observe chez les populations immigrées ne serait que la conséquence de l’islamophobie dont ils sont les premières victimes. C’est pourquoi le 11 janvier serait l’expression d’une « idéologie totalitaire » et « l’usurpation » de l’idéal républicain.

Bref,  on l’a compris, Emmanuel Todd dresse le portrait d’une France raciste, xénophobe et totalitaire qui travestit ses fantasmes racistes dans un combat dénaturé pour la laïcité. Il fait de cette dernière une dérive dangereuse de la société. Il ne voit pas, ou refuse de voir, la dérive religieuse et fondamentaliste. Mais surtout, il fait des combattants et des activistes de l’islam fondamentaliste des hérauts (héros ?) de la cause d’une minorité opprimée. C’est insultant pour les Français, d’autant que ce syllogisme ne repose sur aucune donnée sociologique sérieuse hormis un travestissement de son propre système d’analyse anthropologique.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ? On s’étonne d’une telle dérive de la part de Todd. Il y a quelques semaines encore, il expliquait le drame de la Syrie comme la lutte de la modernité républicaine syrienne représentée par les pro-Assad (femmes non voilées, éduquées et insérées professionnellement) contre les rétrogrades de Daech (femmes voilées, non-éduquées, population n’ayant pas effectué sa transition démographique). Les mêmes rétrogrades moyen-âgeux qui luttent contre les représentations de Mahomet en France deviennent, dans son livre, des opprimés en révolte contre des faux républicains xénophobes. Vérité au-delà de la Méditerranée, erreur en-deçà…

*Photo : GUIZARD/JDD/SIPA. 00624531_000010.

Inoubliable Patachou

13

Cela se passait le 8 mars 1952, dans un cabaret de la Butte-Montmartre, ouvert en 1948 par une femme singulière, Henriette Ragon pour l’état-civil. Devant elle, se tenait un type d’apparence emprunté, solide, avec un visage aux traits bien dessinés, orné d’une moustache. Les témoins de la scène rapportèrent qu’il suait à grosses gouttes, qu’il semblait vouloir s’échapper, s’épargner cette épreuve. Il avait été présenté à la maîtresse des lieux par Pierre Galante et Roger Thérond, journalistes à Paris Match, sur l’insistance de Jacques Grello, fameux chansonnier, esprit animé d’une charmante fantaisie. Thérond était natif de Sète, comme le personnage un peu balourd qui, ce jour-là, devait présenter quelques-unes de ses compositions.

L’établissement, situé au 15, rue du Mont-Cenis était fréquenté par les gens de la presse, du théâtre, par des artistes, des agents et de « grandes gentilles vedettes ». La patronne pousse la chansonnette, à l’occasion. Elle instaure une tradition : armée d’une paire de ciseaux, elle déambule parmi la clientèle, et coupe les cravates des hommes, célèbres ou inconnus. Les pièces de tissus deviennent des trophées, exposés sur les murs. Le soir, c’est plein ; on se presse dans cet espace confiné, très gai. On peut s’y faire une réputation, surtout si Henriette s’en mêle. Et ce soir-là, précisément, elle reconnaît immédiatement le talent du gros garçon timide, qui s’accompagne à la guitare. Georges Brassens, refusé partout, prêt à abandonner, désespérant de trouver une seule oreille complaisante dans le métier, a conquis immédiatement la patronne. On connaît la suite.

Henriette se lancera elle aussi dans la carrière, prenant comme nom de scène celui figurant sur l’enseigne de sa maison montmartroise, Chez Patachou. Elle devint une grande interprète et, assurément, l’une des plus accomplies dans l’artisanat très précis de la variété. Elle possédait son propre style, et ne cessa de le développer, de le confronter à l’air du temps. Ni vraiment rive gauche, ni réaliste, elle incarnait un genre affranchi, teinté légèrement d’une gouaille de bon aloi. Les rimes ciselées de ses refrains, écrites par d’excellents auteurs qu’elles savaient attirer, composent la personnalité d’une femme ironique et tendre. S’amusant des postures viriles de ces messieurs, mais ne leur opposant jamais une fin de non recevoir, elle se promène dans une galerie de portraits masculins, gravés à l’acide et au rouge à lèvre. Elle évoque une hilarante solidarité de tapineuses, qui s’efforcent de consoler le chagrin de leur « mac » (La Bague à Jules). Elle moque le bricoleur du dimanche, les ravages de sa maladresse, et son encombrant outillage (Le Bricoleur, paroles et musique Georges Brassens). Elle aime être séduite, et se console vite d’être abandonnée. Sa voix puissante, élégante, parfaitement maîtrisée, lui autorise l’évocation mélancolique des amours mortes et des séparations (Le Voyage de noce, paroles Jean Valtay, musique Jean Rochette). Elle excelle dans le registre jazzy superbement orchestré (Les Feuilles mortes, Pas comme ça).

Enfin, Patachou (1918-2015) possédait un vrai talent de comédienne, qu’elle ne put que rarement démontrer au cinéma. On le regrette.

Nous ne l’oublierons que sous l’emprise d’un implacable Alzheimer.

 

Pologne-Russie : l’impossible réconciliation?

7
pologne russie loups nuit

pologne russie loups nuit

Le ministère des Affaires étrangères russe reste sans nuance dans son propos. En refusant au groupe de motards patriotes des « Loups de la nuit » de traverser leur frontière, les Polonais non seulement veulent écrire à nouveau l’histoire européenne mais de surcroît se moquent de ceux qui ont sauvé la Pologne et le monde entier du fascisme. Les Polonais s’en insurgent. Certes, ils ont interdit aux membres de l’influent club de motards russes proches de Vladimir Poutine d’entrer en Pologne et, par là même, de continuer leur rallye censé commémorer le 70ème anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie. Mais la raison en était- disent-ils- purement administrative. En écoutant la déclaration du Premier ministre polonais, Ewa Kopacz, les amateurs de grosses cylindrées russes ont manqué de présenter les informations précises sur le programme de leur séjour en Pologne, les itinéraires et les lieux de repos nocturne. Ainsi, il aurait été impossible aux autorités polonaises de garantir la sécurité aux copains motorisés de Vladimir Poutine. Car ceux-ci risqueraient en avoir besoin dans un pays où on n’apprécie guère les gaillards qui défilent sous le drapeau « Pour la Patrie ! Pour Staline ! », tout en soutenant l’annexion de la Crimée par Moscou. « C’est une singulière provocation ! », a même lâché le Premier ministre polonais, fort du soutien de Berlin dont la municipalité ne voit pas non plus d’un bon œil l’arrivée d’une meute de « Loups » au cimetière de l’Armée rouge situé au cœur du Parc de Treptow. Partis de Moscou samedi dernier, les motards devraient arriver à Berlin le 9 mai, le jour de la fête de la Victoire en Russie, en s’arrêtant entre autres sur le site de l’ancien camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau, comme ils l’ont fait au mémorial de Katyn, pour honorer la mémoire des officiers polonais massacrés par le régime soviétique pendant la Seconde guerre mondiale. Pour l’instant, ils s’impatientent à la frontière polonaise et y croient encore. « Si nous renonçons à ce rallye, alors il faut renoncer à tout le reste- à la fête du 9 mai, à la mémoire, à notre histoire et à toutes nos valeurs », a déclaré à la presse polonaise leur porte-parole, Alexandre Zaldostanov. Eh bien… Vu la tournure que prennent les préparatifs à l’énorme parade militaire prévue à Moscou le jour anniversaire de la victoire sur le nazisme, renoncer ne serait pas la pire idée.

Force est de constater que l’intransigeance polonaise à l’égard de ceux que Vladimir Poutine considère comme ses « frères », n’est qu’un épiphénomène qui s’ajoute au rejet quasi unanime de l’actuelle politique russe par le monde occidental. L’échec inévitable des célébrations organisées à Moscou en est la preuve – la plus regrettable d’ailleurs, puisque qu’on le veuille ou non, il s’agit avant tout de rendre hommage aux libérateurs. Les Russes n’ont pas complètement tort en rappelant à leurs invités que l’Ukraine n’a rien à voir dans l’affaire. N’empêche. Seuls 25 des quelque 68 personnalités politiques et chefs d’Etat conviés à l’événement ont confirmé à ce jour leur participation. Ni Barack Obama ni David Cameron ni François Hollande n’y seront présents. Angela Merkel s’est sortie de l’embarras en acceptant de venir mais une journée plus tard, à savoir le 10 mai. Et il semblerait que pour une fois, la déclaration faite à ce sujet par Donald Tusk, l’ancien Premier ministre polonais et l’actuel président du Conseil européen, exprime la position commune des Occidentaux : « La présence lors d’un défilé militaire, main dans la main avec les agresseurs d’aujourd’hui et avec les personnes qui utilisent les armes contre les civils dans l’est de l’Ukraine ? En ce qui me concerne, cela me paraît pour le moins ambigu ». Sur la tribune des invités d’honneur, les Russes verront en revanche les dirigeants de Cuba, du Vietnam et de la Corée du Nord. On parie qu’ils ne seront pas déçus par ce défilé de 15 000 soldats et de 200 tanks, y compris le tout dernier char d’assaut appelé « Armata » avec son système de contrôle high-tech, supposé « étonner le monde entier » selon le tabloïd Komsomolskaya Pravda. Il reste à comprendre en quoi la démonstration de la puissance militaire retrouvée de la Russie de Poutine contribuera à célébrer dans la dignité la victoire passée sur le IIIème Reich.

Beaucoup de Russes se le demandent, en regrettant que le jour de la victoire sur le nazisme ne soit plus celui « des larmes » et de l’« unité nationale » comme autrefois. Dans la région de Volgograd, mieux connue sous le nom de Stalingrad, vivent toujours près de 5000 vétérans de la « Grande guerre patriotique ». Pour décrire leurs conditions de vie, Nezavisnaya Gazeta, témoignages à l’appui, n’a trouvé d’autres qualificatifs que « inhumaines ». Partant, le fait que l’Etat russe préfère équiper l’armée de 50 nouveaux missiles intercontinentaux, de plus d’une centaine d’avions et d’une quinzaine de bombardiers, plutôt que de prendre en charge les vrais héros de l’Histoire, soulève les critiques de l’intérieur. « Les différents pays qui ont participé à la Seconde guerre mondiale ont tourné la page. Pourtant nous, les Russes, nous sommes noyés dans le passé, ivres de notre victoire et à la recherche des nouveaux ennemis », lit-on sur le forum de la radio indépendante Écho de Moscou.

Cela expliquerait peut-être en partie l’exaspération des Russes face à la volonté polonaise de célébrer le jour de la victoire sur le nazisme à Westerplatte sur la côte de la Baltique, là où la guerre a éclaté le 1er septembre 1939. « Qu’est-ce que Gdansk a affaire avec la victoire sur le nazisme ? », s’indignait non sans raison le chef de l’administration du président de Russie. Précisons que les Polonais n’étaient pas alors à leur coup d’essai. En janvier dernier, le ministre des Affaires étrangères polonais s’était autorisé une déclaration extravagante, en affirmant que les Ukrainiens avaient libéré le camp d’Auschwitz. Sans attendre, les Russes ont riposté en rendant public les documents qui prouvent l’assassinat de quelques 700 soldats soviétiques par l’Armée de l’Intérieur polonaise en printemps 1945.  Finie, la guerre ? Rien n »est moins sûr. Mais ce ne sont pas les célébrations du 9 Mai « à la russe », qui la mèneront à terme, bien que, d’après ses organisateurs, elles doivent servir à « mettre en garde contre la réhabilitation du fascisme en Europe ». Les agissements maladroits des Polonais, voyant dans le rallye des « Loups de la nuit » une expression de la propagande russe « très douteuse de point de vue politique » ne présagent rien de glorieux non plus. « Les Polonais ont créé l’impression qu’un petit groupe de citoyens russes menaçait leur Etat ! », a conclu l’incident Sergueï Andreïev, l’ambassadeur russe à Varsovie.

Et si l’espoir de voir les relations russo-polonaises s’améliorer dépendait de motards… polonais ? L’initiative « Rallye de Katyn » qu’ils ont lancée avec succès en 2001 pour se rendre chaque année sur les lieux de martyre polonais en Russie a fini par attirer également les motards russes. Après la décision des autorités polonaises et allemandes de refuser le passage aux « Loups de la nuit », ils se sont proposés pour déposer la gerbe dans tous les endroits où leurs confrères russes ont prévu de le faire. L’aumônier de « Rallye de Katyn » a chaudement approuvé leur proposition, en entonnant à l’occasion une prière pour la paix. On n’a jamais trop la confiance dans le bon Dieu…

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00374750_000003.

Rafale : mieux vaut Qatar que jamais

23
rafale qatar dassault inde

rafale qatar dassault inde

Avec la signature éclair du contrat égyptien portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale, puis la conclusion ce matin même de la commande qatarie, le gouvernement français et l’avionneur Dassault ont poussé un grand soupir de soulagement. L’avion de combat français n’avait connu jusqu’à présent que des échecs à l’export, le dernier en date au Brésil, au terme d’un véritable feuilleton à suspense qui s’était conclu sur une nouvelle rebuffade et l’annonce du choix du suédois Gripen par le gouvernement de Dilma Roussef. Un mois à peine après l’Egypte, l’Inde a annoncé à son tour son intention d’acquérir 36 Rafale, afin de moderniser sa flotte de combat vieillissante et la série en or s’est poursuivie quinze jours plus tard quand le cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani a confirmé son souhait de voir le Qatar acquérir 24 avions de combat Rafale.

Pour le ministère de la Défense, le soudain succès du Rafale à l’étranger après des années de vaches maigres est une bénédiction. Le contrat indien n’est certes pas encore signé mais ces trois annonces marquent l’aboutissement d’un très long travail pour enfin placer le fleuron de l’aéronautique française à l’étranger. Cela permet aussi à Dassault de respirer enfin puisque son poulain n’était maintenu en vie artificiellement que par les commandes du ministère de la Défense dont le grand patron Jean-Yves Le Drian peut se réjouir d’avoir décroché non seulement les premiers succès à l’export du Rafale mais également une  rallonge de 3,8 milliards d’euros concédée avec peine par Bercy pour boucler son prochain budget, une bonne nouvelle n’arrivant décidément jamais seule…

Le contexte politique et économique a largement contribué à faire tourner la roue dans le bon sens pour la France et pour Dassault, à commencer la situation au Moyen-Orient. Le Maréchal Abdel Fatah al-Sissi, nouvel homme fort de l’Egypte, avait grand besoin de s’assurer du soutien diplomatique des Occidentaux à sa croisade contre les Frères musulmans. L’Egypte apparaît aussi comme le nouveau fer de lance de la guerre contre l’Etat Islamique. L’achat de Rafale à la France, en même temps qu’un contrat nucléaire civil signé avec Moscou, permet à Sissi de diversifier ses alliances et de se distancier très subtilement d’un allié américain qui n’avait pas hésité à engager le dialogue avec les Frères Musulmans et qui négocie aujourd’hui une alliance de circonstance avec l’Iran, ce qui n’est pas pour inspirer confiance aux pays arabes. Des raisons similaires semblent pouvoir expliquer également le succès du Rafale au Qatar qui souhaite non seulement pouvoir moderniser rapidement sa flotte de combat dans un contexte très tendu mais également pouvoir continuer à compter sur le soutien fidèle de son allié français. La série pourrait d’ailleurs se poursuivre. « Jamais deux sans trois » avait prophétisé Laurent Fabius après le contrat indien, « jamais trois sans quatre », affirme-t-il aujourd’hui au site L’Usine Nouvelle. Les Emirats Arabes Unis cherchent en effet également à renouveler leur flotte vieillissante de Mirage 2000 et le contexte géopolitique de la région pourrait jouer là encore en faveur de la France.

L’annonce indienne trouve une explication essentiellement technologique. Le Dassault Rafale est un avion dit de génération « 4++ », c’est-à dire une génération d’avions de combat qui succède aux F-15, F-16 et F-18 américains (respectivement mis en service en 1976, 78 et 83), aux Mig-29 et Su-27 russes (1983 et 84) et au Mirage 2000 (1983). À ce titre, le Rafale, dont le premier prototype a volé en 1991, se glisse aujourd’hui, après sa longue traversée du désert, dans un interstice technologique favorable. En effet, il faudra attendre encore quelques années avant la véritable arrivée sur le marché des avions de cinquième génération comme le T-50 ou PAK FA (développé par la firme russe Sukhoi pour le marché indien, dont le premier prototype s’est élancé dans les airs en 2009) ou de l’avion chinois Shenyang J-31 (premier vol d’un prototype en 2012). Seul le F-35 Lightning américain, véritable multirôle, contrairement au F-22 dédié uniquement à la supériorité aérienne, a vraiment fait son apparition, mais sur un marché pour le moment limité à l’OTAN (Royaume-Uni, Canada, Pays-Bas, Norvège, Turquie, Italie et Danemark) ou aux alliés historiques des Etats-Unis (Australie, Israël et Japon).

Le Rafale se trouve donc, dans la catégorie « multirôle », en compétition avec l’Eurofighter Typhoon (premier vol en 1994), le Gripen du suédois Saab (premier vol en 1988), le Su-30 (1989), le Su-35 (première version en 1992, réactualisé en 2008) et avec le F/A-18 Hornet… Qui vola pour la première fois en 1978. Le Rafale est certes un avion extrêmement coûteux (suivant les estimations, son prix se situe entre 90 et 100 millions d’euros l’unité) mais bien moins cependant que le F-35 dont le programme de développement est l’un des plus pharaoniques de l’industrie aéronautique américaine, avec un retard de 7 ans et un dépassement de budget astronomique. À l’opposé en terme de coût, le Gripen suédois  coûte peut-être deux fois moins cher que le Rafale, ce qui lui a permis de rafler la mise en Suisse et au Brésil, mais il s’avère aussi bien moins performant, l’avion français bénéficiant des tout derniers développements technologiques, du missile air-air METEOR (premier tir effectué le 28 avril dernier) au radar RBE2 AESA capable de poursuivre 40 avions et d’en engager 8 en même temps tout en assurant simultanément la détection de cibles terrestres ou navales.

Cet équipement renforce encore l’aspect multirôle d’un appareil qui avait été capable de tenir en combat aérien la dragée haute aux F-22 américains et à l’Eurofighter Typhoon lors d’exercices internationaux à Doha en 2009. Si le Rafale remporte aujourd’hui en Egypte, en Inde et au Qatar le succès qui lui a été dénié au Brésil et en Suisse, c’est que ces deux pays représentaient peut-être tout simplement une erreur de casting : ils ont très logiquement fait le choix du Gripen, moins performant et moins cher en l’absence d’un voisinage réellement menaçant. Ce n’est en revanche pas le cas des pays du Moyen-Orient, relancés dans une véritable course aux armements, ou de l’Inde voisine de la Chine et du Pakistan, équipés des récents J-10 « Vigorious Dragon » et du JF-17 « Brave Dragon », développée en 1998 et 2003 par la firme chinoise Chengdu. On comprend donc que les trois récents clients qui ont permis à l’industrie aéronautique française de pousser de vigoureux cocoricos aient choisi de mettre le prix pour se remettre rapidement à niveau.

Enfin, la baisse de l’euro, tombé à son plus bas niveau en douze ans (1 euro = 1,06 dollar contre 1,40 en mars 2014, son cours est même inférieur au cours d’introduction de 1999) a pour effet de favoriser les exportations en rendant plus compétitifs les produits français, surtout quand il s’agit de produits aussi chers qu’un avion de combat. Cette baisse, décidée par la BCE de Mario Draghi qui a inondé de devises les marchés européens depuis mars, est clairement destinée à favoriser les exportations européennes tout en profitant du niveau toujours bas des cours du pétrole. La France s’impose déjà, avec la Grèce ou l’Italie, comme l’un des grands bénéficiaires de cette politique.

Le succès de Rafale sert donc aujourd’hui de vitrine (de luxe) à cette nouvelle embellie commerciale. Tout vient à point à qui sait attendre. Les bénéfices dégagés par cette série de super-contrats permettront peut-être à François Hollande de se consoler de devoir rembourser la somme déjà payée par la Russie pour les porte-hélicoptères Mistral. Autant de vents contraires pour l’industrie française… mais en attendant de savoir ce que la France pourra faire des deux navires géants conçus pour un environnement arctique, les Mistral pourront peut-être temporairement servir à accueillir la fameuse « structure chargée d’accueillir en charge les jeunes de retour de zones de conflit » (ceux, du moins, ne faisant pas l’objet de poursuites judiciaires) que Manuel Valls souhaite créer d’ici la fin de l’année. Après tout, on ne pourrait rêver meilleur cadre pour refroidir les ardeurs djihadistes qu’un porte-hélicoptère construit pour affronter les milieux polaires…

*Photo : wikicommons.

L’école contre la langue des esclaves

61

sms

Il y a… quelques années, j’arpentais le GR 20 quand je suis tombé, aux alentours du Col du Vent, sur deux jeunes filles en détresse. L’une d’elles s’était sérieusement abîmé la cheville droite, elles ne savaient plus comment rejoindre leur étape — le gîte du col de Vergio, pour les amateurs. Bref, j’avais mon propre sac à dos, mais j’ai quand même juché la donzelle sur les épaules fragiles, et je l’ai descendue jusqu’au col, à trois heures de marche de là.
Chemin faisant, nous papotâmes. Elles étaient l’une et l’autre secrétaires — on ne disait déjà plus dactylo. Je n’ai pas voulu creuser entre nous un abîme de classe, au moment même où je sentais autour de mon cou les cuisses de l’intéressante gamine, et j’ai prétendu que j’étais manutentionnaire chez Conforama, à l’angle du quai de la Mégisserie — j’habitais encore Paris, à l’époque.
Et pour jouer à fond mon personnage, j’ai raréfié mon vocabulaire, et quelque peu déstructuré ma syntaxe. C’était assez facile, vu que l’effort fourni me donnait un excellent prétexte pour ne pas répondre du tac au tac, et appauvrir consciemment l’expression de mes réponses. N’empêche, elles ont fini par trouver, le soir en particulier, quand nous nous sommes retrouvés de part et d’autre d’un plat de veau corse aux olives et à la nepita (une menthe sauvage à petites feuilles essentielles dans tous les ragoûts insulaires), que je m’exprimais drôlement bien pour un manutentionnaire…

Dans une interview très récente donnée par François Bayrou au Figaro, l’ancien ministre de l’éducation, qui est aussi un petit peu agrégé de Lettres, flagellant l’inconséquence de Najat Vallaud-Belkacem et de sa réforme du collège, souligne avec force l’importance de la maîtrise de la langue :

« Au téléphone, explique-t-il, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance — et cela d’où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C’est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l’expression de ce qui bouillonne à l’intérieur de nous et qu’on ne parvient pas à traduire, à exprimer.
« Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. Pour moi, c’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous. »

Pendant sa campagne de 2007, celle qui lui a accordé le plus de voix dans ses diverses ambitions présidentielles, Bayrou avait proposé de porter à 50% du temps scolaire l’enseignement du français au Primaire. « Ah bon, ce n’est pas déjà le cas ? » demanderont les naïfs. Ben non : depuis qu’un génie de la rue de Grenelle a décidé qu’on faisait du français aussi quand on faisait le reste, puisqu’on s’exprimait dans un pataquès supposé être du français, le temps consacré à l’étude de la syntaxe, de l’orthographe, du vocabulaire et de la correction de l’expression a diminué drastiquement. Qu’on en juge :

ecole

brighelli2

Résultat, on a accentué l’effet « héritiers », comme disait Bourdieu. Les analyses du sociologue firent l’effet d’une bombe en 1964, parce que, comme le raconte Marianne cette semaine, elles portaient un rude coup à l’illusion de la démocratie scolaire et au mythe de l’élitisme républicain comme pure doxa, mythe entretenu alors par l’exemple de Pompidou. N’empêche qu’il y avait alors 12 à 14% d’enfants issus des classes populaires qui entraient dans les grandes écoles. Aujourd’hui, ils sont entre 2 et 4%. Plus on feint de se soucier des déshérités, plus on accentue les disparités. Si on n’apprend plus rigoureusement la langue à l’école, seuls s’en sortiront ceux qui l’ont pratiquée à la maison. On le constate tous les jours, et la réforme du collège, avec des programmes qui se dispensent de citer un seul écrivain français (forcément, on ne prend en compte que les « compétences », qui ne sont jamais que l’occasion de péter ensemble) accentuera encore le phénomène. Pour le plus grand bien des hiérarques du PS ou de l’UMP — sérieusement muette, au plus haut niveau, face à une réforme dont elle espère bien encaisser les dividendes : réduction des heures et des postes, dégraissement, et régionalisation, c’est-à-dire que là encore, on pense passer la patate chaude aux mairies, aux conseils départementaux et aux régions.
Il est de toute première urgence que l’on reprenne en main l’enseignement du français, en multipliant les exercices pratiques, en refaisant de la lecture (la lecture de livres, pas de tablettes trop ludiques pour être honnêtes) un axe central de l’enseignement, en ne tolérant plus le moindre écart par rapport à une norme qui est celle de la grande bourgeoisie. La petite Najat, dans les années 1980, a bien appris sa leçon, et elle ne garde pas grand-chose, dans son langage, de ses racines berbères ou prolétariennes. Mais les enfants dont elle a aujourd’hui la charge n’auront pas les mêmes chances qu’elle. Leur école se satisfera à bon compte d’une expression approximative — alors que c’est dans la perfection de la langue que l’on sait à quelle classe vous appartenez, et ce n’est pas un hasard si le même mot qualifie les divers degrés de la carrière scolaire et les strates sociales.

Je ne sais pas si mes deux petites secrétaires crurent à mon subterfuge, ou si elles ont feint d’en accepter le principe. À la lettre XXIII des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil analyse une lettre envoyée par son vieux complice Valmont à la Tourvel qu’il tente de séduire : « Il n’y a rien de si difficile en amour, lui dit-elle, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis encore d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre : il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir ; mais qu’importe ? L’effet n’en est pas moins manqué. » Mon vocabulaire de Normalien agrégé de Lettres transparut-il dans ma syntaxe abrégée ? Elles eurent la bonté de bien vouloir en être dupes, et si jamais, vingt ans plus tard, elles lisent ces pages, qu’elles sachent l’une et l’autre que je les en remercie. On peut, quand on maîtrise tous les niveaux de langue, jouer à redescendre dans ce qui fut mon expression première, la langue des quartiers, comme on ne disait pas encore à l’époque des blousons noirs. Pour emballer les gentes prolétaires. Mais on peut aussi s’exprimer avec distinction, pour séduire les marquises.
Et c’est cette double chance que les programmes envisagés pour 2016 refusent aux enfants d’aujourd’hui, qui resteront confinés dans leur classe d’origine — comme si, alors même que l’on supprime les redoublements, on les condamnait à redoubler éternellement dans la classe des déshérités.

Texas: Fusillade près d’un concours de caricatures de Mahomet

11

(Avec AFP) La piste islamiste semblait se confirmer lundi matin après la mort de deux hommes armés, abattus par la police au Texas (sud) à proximité d’un concours de caricatures de Mahomet.

Selon ABC News, faisant référence à un responsable du FBI non identifié, l’un des assaillants est Elton Simpson, un résident de l’Arizona (sud-ouest) ayant déjà fait l’objet d’une enquête liée au terrorisme.

Il y a cinq ans, a-t-elle affirmé lundi matin, l’homme aurait été condamné pour avoir menti à des agents du FBI concernant des projets de voyage en Afrique mais un juge avait décidé par la suite que le gouvernement n’avait pas correctement établi qu’il avait l’intention d’y rejoindre un groupe terroriste.

Le FBI et des démineurs se sont rendus dès dimanche soir à son appartement situé dans une résidence du nord de Phoenix, a poursuivi la chaîne de télévision.

Une chaîne locale a avancé de son côté que les deux hommes étaient colocataires.

Le FBI n’était pas immédiatement joignable lundi matin.

Deux hommes armés ont ouvert le feu dimanche au Texas à proximité d’un bâtiment où se tenait un concours de caricatures de Mahomet en présence du populiste néerlandais Geert Wilders, avant d’être abattus par la police.

Deux hommes « se sont approchés en voiture » du Curtis Culwell Center de Garland, dans la grande banlieue de Dallas, alors que s’achevait un concours de caricatures de Mahomet, indique un communiqué de la ville de Garland.

Les deux hommes ont « ouvert le feu » contre un agent de sécurité. Deux policiers ont alors répliqué et ont abattu les assaillants, ajoute le communiqué qui précise que la vie de l’agent de sécurité blessé n’est pas en danger.

Selon SITE, l’organisation qui s’est spécialisée dans la surveillance des sites djihadistes, un homme se revendiquant du groupe Etat Islamique (EI) a affirmé sur Twitter que l’attaque avait été perpétrée par deux sympathisants de l’organisation djihadiste.

Dans une série de tweets datés du 3 mai, l’homme nommé « Abu Hussain AlBritani », qui est selon SITE le nom du djihadiste britannique de l’EI Junaid Hussain, affirme que « deux de nos frères ont ouvert le feu contre l’exposition artistique du prophète Mahomet au Texas ». « Ils pensaient qu’ils étaient à l’abri des soldats de l’Etat islamique au Texas », ajoute-t-il.

Il avait auparavant retweeté ce qui paraît être un message de revendication des assaillants se qualifiant de « moudjahidines ».

Cette attaque n’est pas sans rappeler les attentats islamistes de Paris et de Copenhague contre Charlie Hebdo, un colloque sur le blasphème et des symboles de la communauté juive.

Le représentant républicain du Texas Michael McCaul, qui préside la commission de la sécurité nationale de la Chambre des représentants, a déploré lundi matin cette attaque menée par des « fanatiques ».

« Des capitales de l’Europe aux rues de Garland, Texas, nous avons fait face à des agresseurs qui ne peuvent pas tolérer notre société ouverte », a-t-il poursuivi. Mais « nous ne serons pas intimidés par la violence, et nous ne cèderons pas face au terrorisme ».

Alors que la piste islamiste se dessine de plus en plus nettement, le journal français Le Monde titre quant à lui : « Fusillade aux abords d’un rassemblement islamophobe au Texas »…