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Halte aux nécros à crever de honte!

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gerry goffin rock

Ne mourrez pas, les rockers, ne mourrez pas… J’avais déjà râlé rude dans les brèves de Causeur Mag #07 après le flot continu de niaiseries journalistiques qui ont pollué le cortège funèbre de Lou Reed à l’automne dernier. Me voilà obligé de remonter sur mes grands chevaux de bois après lecture d’une nécro de Gerry Goffin dans Le Figaro.

Goffin n’était pas une star du rock, c’était plutôt « un artisan de génie » pour reprendre les mots de Philippe Auclair (voir plus bas). Dans les usines à hits de l’Age d’Or du rock, il écrivait, dans une obscurité relative, des tubes à la chaîne pour les groupes en vue du moment. Parfois seul, parfois en duo avec sa compagne d’alors, la sublime Carole King. Les grands auteurs de ce temps-là – souvent des ashkénazes brooklynois pur jus- turbinaient généralement en duo. Un peu d’histoire, OK ?

Remember Doc Pomus & Mort Schuman, géniteurs, entre autres, de Save The Last Dance For Me, de Sweets For My Sweet, qui fit tant bicher Frank Alamo et du Viva Las Vegas d’Elvis, dont je suis sûr que Doc et Mort avaient pressenti le destin historique : un jour leur génie s’allierait à ceux de Barry Gilliam, d’Hunter S. Thompson et des Dead Kennedys.

Remember Barry Mann & Cynthia Weil, à qui on doit une myriade de jolies mélodies sucrées à souhait, mais aussi une flopée de chefs d’œuvre méchamment rock : Kicks de Paul Revere, Shades of Gray des Monkees, le formidable We Gotta Get Out Of This Place des Animals, sans oublier  Shape Of Things To Come, l’Internationale des groupes garage. (J’espère que de là-haut, l’anticommuniste le plus doué du XXème siècle, Johnny Ramone, me pardonnera cette figure de rhétorique aux ordres de Moscou)

Remember, dans le registre confiseurs surdoués,  Howard Greenfield et Neil Sedaka (Brooklynois comme tout le monde, et aské par sa maman,  Neil  faisait un peu mouton noir pour cause d’ascendance paternelle judéo-stambouliote) . Sans eux, pas de Stupid Cupid, de Love Will Keep Us Together ni de Oh Carol – qui cause de love story avec Carole King (voir plus haut) et permit encore une fois à Sedaka de se singulariser puisqu’il eut l’idée bizarre de chanter ses propres chansons.

Même les plus grands parmi les plus grands étaient binomisés. On ne vous parlera pas ici des patriarches yiddishs Jerry Leiber et Mike Stoller (Que D. lui prête longue vie) qui méritent assurément un article et quelques mausolées à eux tous seuls. Mais sachez que l’immense Burt Bacharach a coécrit quelques uns de ses miracles avec Hal David (Putain, c’est plus une liste, c’est une rafle !).  Vous en voulez ? N’en voilà : Raindrops Keep Fallin’ on My Head, I’ll Never Fall in Love Again, Walk On By, What the World Needs Now Is Love (en), I Say a Little Prayer, Always Something There to Remind Me. Perso, j’appelle ça une vie bien remplie, et je ne crois pas que les amis Burgalat et Ajavon me contrediront.

Mais puisqu’il faut bien, à un certain moment, aborder le sujet de son article, revenons à l’œuvre de Gerry Goffin et la misère morale subséquente du Figaro. Goffin from Brooklyn a entre autres écrit, seul ou avec Carole King ( de son vrai nom Carole Klein, tiens, tiens), des tops immarcescibles tels le ténébreux Take Good Care of My Baby pour Bobby Vee, le virevoltant Loco-Motion pour Little Eva, le lumineux  Up on the Roof pour les Drifters ainsi que Don’t Bring Me Down pour les  Animals, ce qui était généreux de leur part, car si ma mémoire est bonne Eric Burdon et ses petits camarades avaient ouvertement moqué Take Good Care of My Baby, dans leur Story of Bo Diddley. Mais bon, aucun de ses noms ne devaient dire quoi que ce soit à la préposée aux nécros du Figaro puisqu’on a cru bon d’y titrer :  «Décès de Gerry Goffin, parolier pour Whitney Houston.»

Ce qui n’est vraiment pas cool, pour résumer un CV comme celui de Goffin, mais qui est en plus mensonger. Certes feue la foldingue à voix a interprété en 1985 « Saving All My Love for You » effectivement écrite par Goffin et Michael Masser. Mais pas pour Whitney ! Elle fut composée huit ans avant pour le délicieux duo soul Marilyn McCoo & Billy Davis Jr., deux anciens de 5th Dimension. Dire que Goffin fut le parolier de l’intalentueuse Mme Houston, c’est un peu comme si l’on titrait, le jour funeste où Paul Mc Cartney trépassera, qu’il fut parolier pour les Compagnons de la Chanson, immortels interprètes du Sous-marin vert.  Grrr.

Pour en savoir plus sur Gerry, les curieux, les rockers, les amateurs de précision (et de belle langue aussi) se reporteront à l’article « Brill Building » rédigé par l’excellentissime Philippe Auclair dans l’indispensable Nouveau Dictionnaire du Rock, publié chez Bouquins Laffont sous la direction de Michka Assayas (que son nom soit sanctifié !)

NB : Je n’aime pas les menaces physiques, mais si un jour (que nous souhaitons très très lointain), un quelconque confrère avait le mauvais goût d’infliger le même genre de violences posthumes à Pete Townshend ou Ray Davies, j’aurais prévenu…

Vacances à la russe

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Comme le nuage radioactif après l’accident de Tchernobyl en 1986, les retombées de la crise ukrainienne commencent peu à peu à se faire sentir en Europe de l’Ouest : selon les premières estimations fondées sur les réservations, l’été 2014 se fera sans les touristes russes.

D’après l’agence de presse Ria Novosti, le flux touristique russe baisse d’ores et déjà de 20 à 25% dans certains pays de l’UE par rapport à l’année précédente. Si l’étude citée explique d’abord ce phénomène par le cours élevé de l’euro, les vacanciers se détournent surtout de l’Europe à cause des problèmes de visas dont l’obtention est devenue difficile du fait des sanctions européennes. Rien qu’en raison de cette complication, le secteur touristique britannique perd déjà cette année près de 85 millions de dollars, estime l’Association des tours opérateurs européens (ETOA). Et la Finlande, qui faisait partie des 5 destinations les plus populaires en Russie, voit ses recettes divisées au moins par trois cette année.

Cet été, les destinations de prédilection des Russes sont des régions à haute valeur symbolique: Sotchi et la Crimée, vitrines de la gloire nationale. Si le vacancier choisit de s’évader dans ces contrées, le Kremlin n’y est pas pour rien. Le gouvernement russe a mis les bouchées doubles pour attirer au mieux les voyageurs sur ces côtes patriotiques. À Sotchi, grâce aux JO d’hiver, rien ne manque en termes d’infrastructure d’accueil. Quant à la Crimée fraichement rattachée, l’Etat a chargé la compagnie aérienne Aeroflot d’assurer une liaison à  bas prix avec la presqu’île. Ainsi, à peine un mois après les événements qu’on sait, Aeroflot a créé sa filiale low-cost « Dobrolot ». Pèlerinage patriotique garanti.

Juifs de Tunisie : l’adieu à Djerba

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rabbin tunisie djerba

Il vaut mieux se documenter avant le départ qu’au retour. Mais l’imprévu décide parfois. Deux jours pleins, pour un reportage de dernière minute, ça ne se refuse pas. Surtout en Tunisie, sur un sujet pareil : que reste-t-il de la « communauté juive », sachant qu’il n’en reste pas grand-chose ? Ouvrir un livre a posteriori, une fois rentré chez soi, ne manque d’ailleurs pas d’intérêt. Tout, alors, prend son sens et sa place. Les témoignages et images rapportés se calent et s’enchâssent. « Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation », d’Albert-Armand Maarek, est, pour le lecteur, bien plus qu’une explication et interprétation des faits. Ce livre d’un professeur d’histoire, diplômé de la Sorbonne, est une invitation aux analogies, dont il ne faut certes pas abuser et dont on sait qu’elles ne parlent pas d’elles-mêmes. Le Béotien n’en revient pas : il y a un siècle, c’était tout pareil qu’aujourd’hui. Enfin presque. L’essentiel y était : la France, les musulmans, les juifs et Israël, encore à l’état de projet.[access capability= »lire_inedits »]

« La question juive en Tunisie » : tel était, le 13 mai, au cœur d’une tempête dite dans un verre d’eau mais néanmoins soufflante, le titre un peu vintage de l’éditorial du quotidien tunisien francophone Le Temps. Une motion de censure avait précédemment été déposée par 81 députés, puis retirée, contre deux ministres du gouvernement Mehdi Jomaa, dont Amel Karboul, chargée du tourisme. Ces élus avaient eu vent d’une info selon laquelle une soixantaine de touristes israéliens avaient foulé le sol tunisien, lors de l’escale d’un navire de croisière au port de La Goulette, bâtiment en provenance de Miami.

Pour ces parlementaires, qui manifestement regrettaient l’absence de condamnation d’Israël dans la nouvelle constitution tunisienne, accueillir des ressortissants aux passeports marqués de l’étoile de David valait reconnaissance officieuse de l’Etat à leurs yeux honni. L’affaire prenait un certain relief à quelques jours du traditionnel pèlerinage juif à la Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique, située sur l’île de Djerba, cible en 2002 d’un attentat d’Al-Qaïda qui avait fait une vingtaine de morts, où affluaient dans le passé des milliers de pèlerins, principalement français et israéliens. Ils n’avaient été que 350 en 2013 en raison des soubresauts de l’après- Ben Ali, ils furent 2500 cette année, un nombre jugé encourageant.

Que le principal voyagiste organisant le pèlerinage soit aussi celui mis en cause par les députés motionnaires dans le cas des croisiéristes israéliens, le franco-tunisien René Trabelsi, de confession juive, un temps pressenti, qui plus est, pour occuper le ministère du tourisme tunisien dans l’actuel gouvernement, ajoutait à la relative gravité ou originalité de la situation. Tout est finalement rentré dans l’ordre, du moins le pense-t-on. La Tunisie a déjà accordé des « laissez-passer » à des touristes venus d’Israël, ex-tunisiens ou non, elle continuera de le faire à l’avenir. De son côté, le propriétaire du navire en cause, « un Américain juif qui a perdu une partie des siens pendant la Seconde Guerre mondiale », selon René Trabelsi, a menacé de boycotter cette Tunisie soudainement regardante sur l’origine des touristes.

Mais la « question juive » soulevée par le journal, alors qu’il reste environ 1500 juifs en Tunisie, contre 90 000 en 1948 au moment de la création d’Israël, que signifie-t-elle au juste ? L’éditorialiste entendait ménager la chèvre et le chou. Il envoyait promener les auteurs de la motion, des opportunistes c’est certain, mais il vilipendait dans le même temps les « Israéliens », sûrement un synonyme de « sionistes ». « On ne peut pas trouver les Israéliens ailleurs que partout, écrivait-il. Grâce à l’Occident, grâce aux Etats-Unis surtout, ils gouvernent le monde depuis la guerre de 48 ! » Mais aussitôt il tendait la main, distinguant là où distinguer n’avait plus vraiment de sens, de nombreux juifs tunisiens étant en effet devenus israéliens peu après la création d’Israël, puis tout au long des crises israélo-arabes jusqu’au point de non retour qui coïncida avec un grand départ définitif : « Devrions-nous pour autant rejeter les Juifs d’origine tunisienne, dont bon nombre, la mort dans l’âme, ont quitté la Tunisie après les émeutes de 67, où ils furent maltraités dans le feu d’une vindicte populaire alimentée par le drame de la guerre des six jours ? », demandait-il.

« Je n’ai jamais prononcé le nom d’Israël devant des Tunisiens. C’est un mot tabou, un interdit. Autrefois, pour dire Israël, on disait Canada », raconte Charlotte*, l’une des 1500 âmes juives, plus toutes jeunes, résidant encore en Tunisie, principalement à Tunis et à Djerba. Sa mère, aujourd’hui décédée, était de Béja, où il n’y avait pas de ghetto. « On fêtait toutes les fêtes, tout le monde était ensemble », se souvient-elle. Elle habite une belle maison blanche, pleine de tableaux aux couleurs paisibles, en bord de mer, à la Marsa, le quartier chic et bohème de Tunis, autrefois résidence des beys. Charlotte ne s’est pas rendue au pèlerinage de la Ghriba. Pas religieuse, elle maintient toutefois les traditions, « en souvenir de [ses] parents ». « Je ne me vois pas mourir ailleurs qu’en Tunisie », dit-elle d’un air gai pour un sujet grave. Rosse, elle ajoute, à propos des juifs du pays : « Beaucoup ont une double résidence. Les plus angoissés à l’idée de ce qui pourrait leur arriver ici, ont un petit studio à l’étranger, souvent à Paris, et un petit compte en banque à l’étranger, secret bien sûr. »

Autour, les amis et connaissances s’en vont. En d’autres termes, meurent. La Goulette – qui était « le Deauville de Tunis », selon la description de René Trabelsi – ressemble aujourd’hui à un gros village mexicain pour tournage de westerns. Autant dire que tout s’effiloche, comme un vieux papier peint. L’endroit demeure assez beau dans sa blancheur décatie, les paquebots mouillent à proximité, mais la plage est à l’abandon, livrée ci et là aux chiens errants et à leurs maîtres d’un jour, des gars un peu bourrés, soliloquant sur le sable.

La Goulette était peuplée de juifs et d’Italiens. « Les maisons sont occupées aujourd’hui par des Arabes plutôt pauvres », raconte Maurice, un juif retiré du business des loisirs nocturnes, y ayant gardé toutefois quelques parts. Comme Charlotte, il n’a aucunement l’intention de quitter son pays de naissance. « Pendant les crises israélo-arabes, explique-t-il, des juifs craignaient de ne pouvoir quitter la Tunisie. Aussi, certains ont-ils préféré ne pas mettre en vente leur maison de peur de dévoiler leur intention de partir. Ils ont alors laissé leur bien à des amis musulmans, qui, par la force des choses, sont devenus les nouveaux propriétaires. »

On est parti, une main devant une main derrière, on a tout laissé, touuut, se lamentait avec un certain cran Madame Sarfati, le personnage fétiche d’Elie Kakou, l’humoriste né à Nabeul en Tunisie, mort en France en 1999. Ceux qui avaient des moyens sont allés vivre de préférence en France ou aux Etats-Unis, alors que beaucoup de juifs de condition modeste, parfois miséreuse – ils étaient des dizaines de milliers en Tunisie, longtemps confinés dans les hara, les ghettos – ont émigré en Israël, l’Etat hébreu prenant en charge leur installation. Outre les peurs qu’elle inspirait, la Tunisie socialisante de Bourguiba n’incita pas les juifs à rester. « Nombreux étaient commerçants, raconte Maurice, et n’acceptèrent pas le regroupement en coopératives décidé par le nouveau pouvoir. » Lui, est resté, ses affaires échappant apparemment à cette forme de collectivisation.

La Goulette ne s’anime plus que le soir, le long de son artère principale, bordée de restaurants, à cent mètres de la plage. Un client entre « Chez Mamie Lily », l’adresse de Jacob Lellouche, lequel a des airs du comédien Jacques Weber et un caractère fort. Le client, un Arabe, salue le patron assis à une table en train de faire ses comptes, et lui demande, la tête penchée et à voix basse, s’il peut organiser un repas de fête dans son restaurant, réputé pour la qualité de sa cuisine. L’homme veut apporter ses victuailles, cela lui coûtera moins cher. Jacob Lellouche lui répond qu’il ne cuisine que des aliments casher. L’Arabe, qui mange halal, repart. Peut-être trouveront-ils une solution.

Lily, c’est la mère de Jacob, bien vivante, qui partage les fourneaux avec son fils. L’un et l’autre forment un duo dont Pagnol aurait pu faire quelque chose. « Mais maman…, enfin… Attends, je m’en occupe. » « Je suis l’heureux propriétaire du dernier restaurant casher de Tunisie, dit le patron. Je n’en suis ni fier, ni complexé. Je ne me considère pas comme faisant partie d’une minorité. Je suis issu d’une famille arrivée en Tunisie avec l’invasion ottomane, ce qui fait vingt-cinq générations de présence dans le pays. » Et l’on n’évoque pas la première destruction du temple de Jérusalem, en -586 avant Jésus-Christ, époque à laquelle remonterait l’arrivée de juifs sur les rives de l’actuel Maghreb, dont la Tunisie, qui ne s’appelait bien sûr pas ainsi. À côté, la grande synagogue de Tunis, érigée au début du XXe siècle dans un style oriental un peu lourd et placée en permanence sous la protection des forces de l’ordre, paraît bien jeunette.

Un jour, les derniers juifs « historiques » de Tunisie ne seront plus. Une quarantaine d’entre eux résident dans une maison de retraite, située à La Goulette, que nous n’avons pas visitée et sur laquelle Charlotte a un avis mitigé. « Si vous y entrez pauvre, alors cette maison vous conviendra, dit-elle. Mais si vous y entrez en ayant connu un certain standing, alors c’est l’horreur, un mouroir. » Chez elle, c’est différent. « Regardez cette vue, c’est si beau. » Derrière les baies vitrées de sa maison, Charlotte voit la mer.[/access]

*Photo: Hassene Dridi/AP/SIPA. AP21393283_000001

Albert-Armand Maarek, Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation , préface de Michel Abitbol, Editions Glyphe

Michel Abitbol, Juifs et Arabes au XXe siècle , Editions Perrin, collection Tempus

Contrairement à l’euthanasie, le ridicule ne tue pas

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romero vincent lambert

Sur le plateau du Grand Journal hier soir, pas de médecins, pas de juristes, pas de philosophes pour nous parler du douloureux cas Vincent Lambert, et éclairer la décision difficile prise par le Conseil d’Etat. Non, on avait invité M. Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Vincent n’est pas encore débranché, le cœur de Vincent bat encore, que le militant pourtoussiste court les plateaux télé, s’enrobe du tragique de la situation pour réclamer la reconnaissance juridique d’un droit à mourir.

Peu importe que le « cas » Vincent Lambert n’ait rien à voir avec l’euthanasie, mais soit simplement un tragique déchirement familial autour du corps d’un malade. Peut importe que Vincent ne soit pas conscient et qu’on ne puisse donc envisager la solution du suicide assisté que prône M. Romero.

Peu importe que  dans le monde idéal que Romero appelle de ses vœux, où l’on ne fait pas de la mort une maladie et où celle-ci serait réglée par injection létale et voie parlementaire, les cas Vincent Lambert continueront à exister. Parce qu’on ne connaît « ni le jour ni l’heure » et qu’il est difficile de dicter par avances ses dernières volontés. Que la mort sera toujours dramatique, surprenante, et triste, ce moment où « il n’y a que la déchirure, l’horrible déchirure ».

Mais à l’ADMD on se fiche du tragique. On veut sa liberté jusqu’au bout. Son « ultime liberté ». «Il faut qu’on sorte de ces émotions, il y a des gens qui souffrent », déclare-t-il, « en colère » à Jean-Michel Apathie qui approuve gravement. Jean-Luc Romero qui voudrait un monde sans émotions, les exploite sans vergogne quand elles permettent de faire monter la cote de la proposition 21 du candidat Hollande. Mais ne nous y trompons pas. Jean-Luc Romero est contre la souffrance. Il est contre la mort. Dans le monde de Jean-Luc Romero, le négatif n’existe pas, il ne doit pas exister. Rien ne peut rester dans l’ombre de la loi. Les désirs doivent se voir gravés dans le marbre. Les familles homoparentales existent, la loi doit les reconnaître, des gens souffrent, la loi doit les achever. Il veut des solutions morales à des problèmes pratiques. Et des solutions pratiques à des problèmes moraux.

L’euthanasie ? Une solution qui va de soi, comme la tête de Jean-Michel Apathie dodelinant d’approbation au vent du Progrès. Notez que l’argumentaire ici développé est identique à celui qu’il avait employé au sujet du mariage pour tous : cette loi ne fait qu’entériner la liberté des individus, sans enlever rien aux autres, sans gêner personne. On ne vous enlève rien aux hétéros ! On ne vous prive de rien vous les biens-portants ! Il le promet, miséricordieux : « Cette loi n’obligera à rien ».

L’argument ultime est… électoral. Il rappelle à François Hollande son « engagement» et affirme que  « 94% des français sont pour…que vous soyez à droite, que vous soyez à gauche, au centre , vous êtes en faveur »
Mais alors M. Romero, pourquoi, si la demande est si unanime, si c’est si facile, si consensuel, si efficace, pourquoi François Hollande n’instaure par la mort pour tous qui lui permettrait de gagner des points dans les sondages ?

C’est à cause des « lobbies » pardi ! Vous savez, ces fameux lobbies qui n’existent pas quand ils s’appellent Inter-LGBT ou ADMD ! Mais quel lobby en particulier s’acharne à empêcher les gens de mourir en rond ? « Le lobby de l’Eglise et le lobby des grands mandarins », répond tout de go l’onctueux prophète des temps nouveaux. D’ailleurs, déplore-t-il : « En tant que président de l’ADMD, je n’ai jamais été reçu par le Président de la République alors qu’il reçoit Frigide Barjot et d’autres qui ne représentent qu’eux-mêmes ».

Voici une suggestion pour M. Romero qui désespère qu’on l’entende au sommet de l’Etat : peut-être devrait-il essayer de présenter une grande pétition « pour mourir dans la dignité » au  Conseil économique social t environnemental. S’il arrive à réunir plus de 500 000 signatures, il pourra prouver qu’il ne représente pas que lui-même et la poignée d’excités de l’ADMD. Et puis, c’est bien connu, le CESE écoute, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Je ne souhaite pas la victoire de l’Allemagne

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football rocheteau platini

Chaque coupe du monde ayant lieu tous les quatre ans, elles nous font vieillir de manière terriblement rapide. Un peu comme ces pauvres hères auxquels s’est intéressé Lichtenberg dans un délicieux petit livre, Consolations à l’adresse des malheureux qui sont nés un 29 février : « Après un facile calcul il apparaît que la malheureuse créature qui est née le 29 février, comparées à d’autres hommes, perd au moins soixante-quinze pour cent de ses manifestations de joie au cours de sa vie. Voilà qui est un peu dur. »

« Un peu dur. » Effectivement. La première coupe du monde que j’ai suivie d’un peu près, c’était celle de 78.  Je n’avais pas 14 ans. La suivante,  en 82,  c’était déjà l’année de mon bac. Vous voyez comme ça file. 82, Espagne, cet art si français de la défaite flamboyante, héroïque. Contre l’ennemi héréditaire en plus. Mais là je connais un bon livre pour me rafraîchir la mémoire, celui de mon copain Pierre-Louis Basse, Séville 82. France-Allemagne, le match du siècle (Table ronde).

Je reviens à 1978. La finale Argentine-Pays-Bas. Qui se souvient de Johnny Rep ou de Mario Kempes ?

Ça avait fait des histoires, cette coupe du monde en 78. On se demandait s’il fallait aller jouer chez le général Videla alors qu’on torturait à quelques encablures des stades au nom de la lutte contre la subversion communiste dans le cadre de l’opération Condor. On dit même qu’il y avait eu aussi des entraineurs français pour l’opération Condor. Pas Hidalgo, je vous rassure. Plutôt des spécialistes de la guerre sale, des types qui avaient fait preuve de leur savoir faire pendant la guerre d’Algérie. Ce n’était pas si loin, la guerre d’Algérie, en 1978.

Toujours en 78, figurez -vous que Bernard Pivot, grand amateur de foot par ailleurs, avait été chargé de fournir les joueurs en livres le temps de la compétition. Oui, vous allez encore me traiter de réac, mais je vous parle d’une époque où les footballeurs lisaient. Pas où ils passaient leur temps sur leur smartphone ou leur console pour se détendre en soignant leurs coupes de cheveux qui sont l’équivalent capillaire de la vuvuzela.

Si vous voulez vous faire une idée de la décadence de l’enseignement ou de son impossibilité à contrer l’immense stupidité de l’industrie du divertissement assisté par ordinateur, comparez Rocheteau à Giroud, pas sur le terrain mais juste dans la façon de parler, de se tenir. Ça gagne combien de fois plus qu’un Rocheteau, un Giroud, sinon ? Comme quoi, le pognon…Et allez demander aujourd’hui à un critique littéraire en vue de conseiller des lectures à nos footballeurs de 2014. Soit il éclate de rire, soit il se suicide.

Vuvuzela, puisqu’on en parle. Le seul souvenir que je garde de la coupe du monde de 2010. Avec le bus de Knysna. La quintessence de ce qu’a pu donner la génération Sarkozy. Une grève de milliardaires, de cailleras enrichies et narcissiques. Comme les trois quarts des rappeurs qui développent la même idéologie du fric, de l’ostentation haineuse et du mépris que n’importe quel parvenu de l’économie financiarisée.

Dire qu’on a appelé Knysna une grève. Une grève, on la fait pour soi sans doute, mais aussi surtout pour les autres, comme par exemple celle des cheminots qui se sont battus dans un climat de lynchage généralisé pour qu’il y ait encore quelque chose qui ressemble vaguement à un service public du rail dans dix ans. Ils ont perdu ? Tant pis pour nous. Une grève, ça suppose un minimum de conscience politique. Je reviens à Rocheteau. En 78, en Argentine, il avait fait part publiquement de son malaise à l’idée de jouer dans une dictature. Il avait parlé d’une banderole à déployer sur le terrain. On lui a demandé de se taire, d’arrêter son cinéma. Là, je me demande vraiment si certains joueurs sont simplement au courant de la révolte sociale au Brésil, en ce moment même. Il est vrai qu’avec un Platini qui demande au peuple brésilien d’attendre la fin de la coupe du monde pour se révolter, on ne va pas demander à Hugo Lloris de lire les théologiens de la libération et Don Helder Camara.

Chaque coupe du monde renvoie chacun à sa géopolitique intime. Nous souhaitons tous, enfin je pense, la victoire de la France. D’ailleurs, le dernier qui a dit qu’il souhaitait la victoire de l’Allemagne, ça ne lui a pas porté chance.  Mais après, si la France perd, qui a nos faveurs ? C’est là que ça se complique. On a beau aimer le beau jeu, on a nos préférences culturelles, disons. Quand la France n’est plus en course, moi je soutiens ensuite les équipes francophones. Pour aller vite, ici, ce serait la Belgique et l’Algérie qui ont donc joué une manière de derby. La Suisse, c’est fini. Et puis les équipes africaines, la Côte d’Ivoire ou le Cameroun. S’il n’y a plus aucune équipe francophone en lice, les équipes latines, Espagne et Portugal (pas de chance ce coup-ci) ou Italie (malgré la provocation de Materazzi en 2006). Sans compter les équipes d’Amérique du Sud avec ce coup-ci une tendresse pour l’Uruguay qui a le chef d’état le plus sympathique du moment, « Pepe » Mujica, l’homme qui ne possède que sa vieille Coccinelle pour toute fortune, un ancien tupamaros qui pratique pour son peuple l’art hugolien d’être grand-père.

Une dernière chose qui est aussi un signe d’époque. À l’époque où il y avait trois chaînes de télé, on pouvait voir tous les matchs. Maintenant qu’il y en trois cents, on doit se contenter des matchs de l’équipe de France et de quelques autres. Sinon, il faut aller sur une chaîne à péage. C’est un parfait résumé de ce qu’est une privatisation : elle donne le choix au consommateur, la liberté, comme ils disent. La liberté, ok, mais uniquement si le consommateur a les moyens de se la payer.

*Photo : RAZLIKLI/SIPA. 00132596_000001. 

Affaire Lambert, la revanche de 1981?

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conseil etat vincent lambert

18 septembre 1981 : loi abolissant la peine de mort des vivants, 24 juin 2014 : arrêt de règlement rétablissant la peine capitale des mort-vivants. Odieux parallèle ou troublante ressemblance ?

De temps immémoriaux, le juge pénal s’était hissé en conscience humaine capable, dans la solitude de son délibéré, de voter de sang froid la peine capitale. Infliger la mort d’autrui est la plus authentique définition d’un gouvernement des juges, puisque le juge resterait le dernier à posséder (avec le soldat en guerre, mais à chaud) ce pouvoir prométhéen. Bon an mal an, il s’était étiolé : de 1958 à 81, dix-neuf exécutions de criminels. Déflation due à l’intrusion opportune de l’opinion publique judiciaire, œil de la conscience au-dessus des juges pénaux pour freiner leurs ardeurs morbides.

Mais la nature a horreur du vide. Ça manquait à des juges de recouvrer le pouvoir de vie ou de mort, et au gouvernement des juges de reprendre du poil de la bête (ou en rajouter une couche). Ironie de l’histoire ou signe d’une évolution, c’est le pouvoir législatif démocratique -la loi-  qui a aboli la peine de mort et le pouvoir juridictionnel qui l’a rétablie. Revanche du juge administratif sur le juge pénal. Conseil d’État contre Cour de Cassation ? Le gouvernement des juges, c’est aussi, comme pour les polices, la concurrence des juges.

Le Conseil d’État a donc voté la mort de Lambert. Comment l’appel d’un référé du tribunal de Châlons-en-Champagne a-t-il fini en Assemblée du contentieux du Conseil d’État ? Par une incongruité procédurale. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’organisation de la justice, c’est aussi incongru que si l’Assemblée plénière de la Cour de Cassation -la plus haute instance de toutes les formations de la Cour de Cassation- se saisissait directement du référé du petit juge de Lodève, court-circuitant le cheminement normal du juge du fond, jamais dessaisi par un juge du référé, puis de la cour d’appel de Montpellier, puis de la chambre civile de la Cour de cassation. Shunter cette procédure normale est-il sain ? L’emballement de la justice est-il gage de sérénité ?

Première erreur dans l’affaire Lambert, mais une erreur volontaire pour que le juge suprême fasse plier d’entrée de jeu tous les juges inférieurs, de Lodève à Châlons-en-Champagne. Gouvernement du Juge suprême. Alors que cette affaire aurait dû garder des proportions raisonnables, elle entre dans le « hors normes procédural ». Le référé de Châlons-en-Champagne n’était peut-être pas ordinaire, mais banal en terme procédural. Un référé même en appel doit en demeurer à l’esprit du référé : juge de l’évidence et du provisoire. C’est le juge du référé de Châlons-en-Champagne qui a rempli le vrai rôle d’un référé, en suspendant un protocole létal jusqu’au jugement du fond et non le Conseil d’Etat en l’autorisant « en référé ».

La seconde erreur des juges est de s’arroger le droit de juger d’un acte médical comme s’il s’agissait d’un acte « administratif », changement de nature qui étatise l’enjeu. Le juge administratif ne se gêne pas de rejeter les recours contre les notes des concours administratifs, au nom de la « souveraineté du jury ». Le jury médical moins souverain que le jury de math ? Laissons-donc le médical le plus possible hors du champ du prétoire comme hors des lois tatillonnes qui cherchent à fonctionnariser le médecin en prescripteur de fin de vie. Laissons faire le « colloque singulier » du patient et son médecin, et en cas de doute ou de désaccord, le doute bénéficie à la vie. Le principe de précaution ne vaut-il que pour les escargots ?

L’arrêt Lambert n’aura pas été « l’arrêt Canal ». En 1962, le Conseil d’Etat suspendait l’exécution de trois criminels de l’OAS condamnés à mort, Mrs Canal, Robin et Godot ; en 2014 le Conseil d’Etat annule la suspension d’une exécution. Drôle d’inversion des rôles. Car, troisième erreur, l’arrêt Lambert signe une jurisprudence pire que celle de la dernière chambre criminelle de la Cour de Cassation dans l’affaire « Philippe Maurice », rejetant les griefs des avocats du condamné à mort sur l’illégitimité de la peine capitale (c’était avant 81). Pire à cause des chiffres : la peine capitale susceptible d’être infligée à un vivant, pouvant se défendre bec et ongle, pour inhumaine qu’elle était, demeurait exceptionnelle, tandis que son rétablissement pour les mort-vivants, que chacun fait parler à leur place, concernera ipso facto 1500 personnes en état « pauci-relationnel » qui attendent dans le couloir -pardon, la chambre- de la mort. Combien d’autres suivront ? Les verdicts de morts judiciaires atteindront un chiffre plus effrayant qu’avant 81. L’opinion publique judiciaire jouera-t-elle, comme avant 81, son rôle de frein sur les juges ? Je laisse chacun deviner où souffle l’opinion publique judiciaire, manipulée de « dignité » et de « déficit de la sécu »…

Reste plus à Vincent Lambert qu’à solliciter la grâce de sa condamnation à mort, comme au « bon vieux temps » d’avant 81 ? Lambert sera-t-il Philippe Maurice ? François Hollande sera-t-il Mitterrand ? Au fait, les morts-vivants ont-ils droit à la « grâce » ? Au Ciel peut-être, qui sait ? Dernière ironie macabre : c’est sous les ors du lieu même où Molière joua la dernière du Malade imaginaire que la vie de Vincent Lambert s’achève au Palais royal: là même où Argan feignit la mort et s’entendit dire par Toinette :  « De quoi servait-il sur la terre ?»

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00587662_000003.

Ma semaine sur Canal+

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guignols petit journal

La France, dit-on, est animée par la passion de l’égalité. Si l’on en croit Barbey d’Aurevilly, qui ne fut pas le plus mauvais juge en la matière, elle serait plutôt vouée à la passion de la médiocrité : « En France, l’originalité n’a point de patrie ; on lui interdit le feu et l’eau ; on la hait comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu’eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas mais qui salissent. Être comme tout le monde est le principe équivalent, pour les hommes, au principe dont on bourre la tête des jeunes filles : « Sois considérée, il le faut « » (J. Barbey d’Aurevilly : Du dandysme et de G. Brummel). Avec le « beau » Brummell, Barbey traçait en 1845 le portrait d’un type humain appelé à faire fortune dans ce que l’on mettrait encore une petite centaine d’années à appeler la « société du spectacle », celui dont la réputation et la notoriété ne sont fondées sur rien d’autre que la réputation et la notoriété – aujourd’hui appelé « célébrité » ou people. Brummell a fait cependant franchir à notre civilisation une étape peut-être plus déterminante que l’exploration de la Lune en imposant à la mode masculine le nœud de cravate et le costume trois-pièces. On peut juger que la décadence de l’Occident commence après sa mort, en 1840, l’année où Tocqueville, qui publie le deuxième tome de la Démocratie en Amérique, observe tristement que les régimes démocratiques modernes sont condamnés à exalter la médiocrité. Il n’avait encore rien vu : il n’avait ni la télévision, ni Canal+.[access capability= »lire_inedits »]

Lancée le dimanche 4 novembre 1984 à 8 heures, la petite chaîne à péage est devenue, trente ans plus tard, une référence en terme de dandysme subversif et de bien-penser − on ne dira pas forcément « de bon goût ». Canal+, pure création mitterrandienne, avait vocation à devenir une chaîne culturelle incarnant l’esprit nouveau d’une gauche moderne, sortie des piquets de grève, des galettes-saucisses et de l’ouvriérisme, alors que les promesses du gouvernement Mauroy étaient sacrifiées sur l’autel du réalisme économique. André Rousselet, ancien chef de cabinet du président de la République et grand argentier des campagnes présidentielles depuis 1965, Léo Scheer, Pierre Lescure et Alain De Greef eurent la difficile mission de concevoir une grille de programmes adaptée à un paysage audiovisuel qui se privatisait à toute vitesse. Le pari fut réussi. La deuxième moitié des années 1980 reste définitivement marquée par les pitreries de De Caunes, les provocations des Nuls et la satire acerbe des « Guignols de l’info ». Ce fut le triomphe de « l’esprit Canal » avec, en arrière-plan, l’avancée à grands pas vers l’Europe fédérale et le lent et discret pourrissement du système Mitterrand, puis de la Chiraquie.

Mais « rien n’échoue comme le succès », écrit le grand Chesterton. À mesure que les nouvelles vitrines de « l’esprit Canal », « Grand » et « Petit Journal », s’imposaient, en clair, comme les nouvelles grand-messes de l’européisme multikulti, ce discours se cryptait dans l’esprit des Français. Abstention, montée des extrêmes… La faute à qui ? Un peu au « Grand Journal », pourrait-on répondre. C’est presque un lieu commun d’affirmer que les « Guignols » ont été l’un des ferments les plus actifs de la dégradation de la politique en spectacle.

Pour tenter de percer le secret de cet « esprit Canal », qui est à l’impertinence ce que le Paris des derniers Woody Allen est à notre capitale – un avatar d’opérette –, je me suis infligé une semaine de canalothérapie intensive. J’en espérais peut-être secrètement une sorte d’opération miraculeuse, comme dans l’hilarant Tout le monde dit I love you, où l’unique républicain d’une famille de gauche sous tous rapports revient à la raison quand on opère sa tumeur au cerveau. Reste que Woody Allen, même dans ses plus mauvais films, a pour lui le brio des dialogues et l’intelligence de la mise en scène. Sur les plateaux de Canal+, les blagues de potaches et l’enfonçage de portes ouvertes impriment un rythme poussif au rendez-vous quotidiens de la rebellitude que sont le « Grand » et le « Petit Journal », dont les éditions se révèlent parfois aussi palpitantes qu’un épisode de Derrick. Autant dire qu’une immersion complète requiert quelques précautions. Ne vous embarquez pas dans une semaine de « Petit Journal » sans vous assurer du soutien de vos proches et disposer d’une bonne provision de bières au frigo.

Preuve que je ne suis pas complètement incurable, ni hermétique à un traitement de choc : tout ne m’a pas semblé inintéressant dans le « Petit Journal », qui a même été vaguement sulfureux jusqu’à ce qu’il soit admis à voler de ses propres ailes. Car depuis qu’il occupe sa propre « case » (mais sur quel échiquier ?), il est à peine un peu plus trash que son grand frère et tout aussi téléphoné. L’impression tenace que tout est mis sur le même plan et traité avec le même cynisme ricaneur par Yann Barthès et son équipe finit par plonger le téléspectateur dans une sorte d’hébétude morose parfois rompue par quelques rictus fatigués. Passant de l’adoption de la charia dans le sultanat de Brunei, traitée sous la forme de séquences de cinq minutes hésitant entre le film de vacances et l’investigation superficielle, au déplacement de François Hollande en Asie centrale – où l’on apprend que le président aime les gâteaux et ne sait pas se servir correctement d’un arrosoir −, le « Petit Journal » délivre un bloc de vingt-cinq minutes d’infotainment, lardé de sketchs rarement drôles mais parfumés au prêt-à-penser du moment, le tout ayant la consistance d’une salade niçoise de bar TGV. David Douillet est mal coiffé, Gilbert Collard est sexiste car il dit « Madame LE Ministre », Elkabbach martyrise ses invités, Didier Deschamps est mal à l’aise sur un plateau de télévision et Nicole Kidman donne la même interview « exclusive » à BFMTV, i-Télé, France 2 et TF1. Pour emballer ses cours de morale aussi subtils que ceux dispensés par les bons pères du temps où Le Tour de la France par deux enfants était un best-seller, Yann Barthès s’agite, fait des grimaces et ponctue ses propos d’onomatopées récurrentes. Au final, le propos, le phrasé, la mise en scène fleurent à la fois le jeunisme et la naphtaline. C’est un peu comme zapper entre La Septième Compagnie et un sketch de Kev Adams en écoutant du Daft Punk. Au bout d’un moment ça fait mal au crâne.

Avec le « Grand Journal », ce dispositif qui parvient à faire passer l’esprit de sérieux pour de l’humour et le conformisme pour de l’audace est érigé en art. Conjuguant la fabrique et la chronique de l’air du temps, le « Grand Journal » se doit de traiter de sujets de société sérieux, comme les élections européennes et le concours de l’Eurovision, qui sont autant d’occasions de contribuer à la rééducation des Français.

Il y a des années, mon prof d’histoire avait emmené notre classe de terminale assister à une mise en boîte de « Nulle part ailleurs ». José Garcia, que personne ne connaissait à l’époque, jouait le chauffeur de salle ; Jérôme Bonaldi faisait les cent pas en coulisse, survolté, en attendant de présenter une nouvelle invention susceptible de détruire le plateau de télévision que de Caunes s’employait déjà à ravager en débarquant habillé en esquimau et en balançant des morceaux de plastique visqueux sur le public, qu’il invitait à se délecter de « foie de phoque bien frais ». C’était loufoque et complètement débile mais assez drôle, surtout pour des lycéens. Le de Caunes que j’ai retrouvé dans le « Grand Journal », ces jours-ci, a toujours l’air bien sympathique mais paraît complètement sinistre en comparaison des années de gloire. Revoir l’ex-comparse de Philippe Gildas enchaînant des blagues sur un plateau fait penser à l’expérience macabre du « bal des têtes », dans À la recherche du temps perdu, quand le narrateur retrouve, vingt ans après, les mondains qui peuplaient les salons de sa jeunesse.

Ici, cependant, la loupe proustienne révèle moins l’œuvre du temps que les ravages du « politiquement correct » – encouragés par les communicants soucieux de ne point déplaire aux « décideurs ». En vingt ans, tout est devenu plus compassé,  plus calibré, plus fade et plus insipide : de l’impertinence millimétrée. Le non-sens n’a plus droit de cité, pas plus que la folie douce qui teintait autrefois le fameux « esprit Canal », réduit à un mélange indigeste de pseudo-subversion – c’est-à-dire de conformisme le plus plat – et de franche bêtise.

On se gargarise de tolérance, de progressisme ou de féminisme, on condamne à tour de bras les discriminations mais, quand la première femme entraînant, en France, une équipe de foot de division nationale est invitée, une chroniqueuse inspirée lui demande si elle est autorisée à aller voir sous les douches, suscitant l’hilarité générale, dans une folle ambiance de corps de garde pas très genre-friendly. On se rattrape en faisant remarquer avec réprobation que le féminin d’« entraîneur », c’est « entraîneuse ». « Vous voyez la misogynie de la langue française ! », s’empresse de conclure Augustin Trapenard, qui semble avoir pour mission de napper tous les échanges d’une bonne couche de moraline. À ce pesant carcan idéologique, que brise parfois le choix surprenant des invités, comme le jour où Finkielkraut a été accueilli en star pour célébrer son élection à l’Académie française, s’ajoute la volonté de maîtriser le moindre dérapage pour faire du « Grand Journal » un rendez-vous cathodique aussi folichon et inattendu qu’une émission de Michel Drucker. Même les « Guignols de l’info » ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Quand ils ne font pas dans le tir sur ambulance, avec un DSK en satrape du « X », ils brodent des blagues vaseuses autour des ouvriers turcs victimes d’une explosion meurtrière et concluent par : « On s’en fout, on est à Cannes ! ». On est cool, on est sur Canal, on peut rire de tout. L’important, c’est de savoir de qui on n’a pas le droit de se moquer.

Avant les élections européennes, Canal+ sonne le tocsin pour conjurer la menace populiste, le « nouveau nom tellement sympa de l’extrême droite », nasille un commentateur. « C’est l’Europe ou le chaos », énonce gravement Apathie, sur un plateau tétanisé par l’horreur. On fantasme une Europe livrée à Christine Boutin, ensevelie sous les railleries pour avoir osé dire son « malaise » face à Conchita Wurst, symbole d’une Europe démocratique et tolérante, grâce à laquelle on aura, se réjouit Augustin Trapenard, « un nouveau débat sur l’Europe et l’homosexualité » – c’est vrai, ça manquait… On brocarde de Villiers, qui ose dire qu’un parlementaire européen ne sert pas à grand-chose. On  dénonce finement le Front national en imaginant un réseau social où un bouton « Je hais » remplacerait le sympathique « like » de Facebook. Sans oublier l’ultime recommandation de De Caunes aux électeurs en passe de s’égarer : « Faites un peu plus de ça [signe de la barbe conchitienne], et un peu moins de ça [moustache hitlérienne] ! »

Cependant, passée la courageuse dénonciation du « fascisme rampant » et autres bêtes immondes, l’Europe, ça passe quand même un peu au-dessus de la tête de nos amuseurs-citoyens. On veut bien faire la leçon, pas question de se prendre la tête. Ainsi, lorsque, le 11 mai, François Bayrou est sommé de répondre du désamour des électeurs pour l’Europe, on lui signifie bien vite que ses arguments ne passionnent au fond pas grand-monde. Rapidement désarçonné par un de Caunes qui ne cesse de l’interrompre pour lui demander à brûle-pourpoint si François Hollande est un bon président ou pour placer des petites blagues, Bayrou finit par abandonner : « Vous voyez, conclut-il, visiblement dépité, vous contribuez aussi à ce que tout le monde s’en foute, de l’Europe ! » On se récrie en rigolant et on passe à des choses plus importantes : les Twin-Twin, le groupe français qui a terminé dernier à l’Eurovision, arrivent sur le plateau à poil, le pénis caché par une chaussette, comme les Red Hot Chili Peppers à l’époque de leur Abbey Road E.P., sorti… en 1988. La provoc’ à la Canal, c’est du millésimé… Se tournant vers François Bayrou, Augustin Trapenard lui pose alors la question fatidique, la seule question qui vaille : « François Bayrou, on est entre nous, vous allez nous dire, vous avez évidemment voté pour Conchita Wurst ? » Il est temps d’éteindre la télé. Ma semaine Canal+ est terminée.[/access]

*Photo: PETIT THOMAS/SIPA.00645272_000011

Crise à l’UMP : on a déjà trouvé un coupable

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lavrilleux juppe ump

Aujourd’hui, le bureau politique de l’UMP devrait lancer une procédure d’exclusion contre Jérôme Lavrilleux. Aussitôt installée, la troïka d’anciens hôtes de Matignon, aidée par Luc Chatel, ne fait pas dans la demi-mesure. Voilà un homme qui s’est dévoué corps et âme pour son parti, qui explique avoir couvert des agissements illégaux dans l’intérêt du candidat Sarkozy, qu’il refuse de mouiller ainsi que Jean-François Copé, et qui va se faire exécuter par les siens avant même que la Justice ait rendu son verdict. Voilà un homme qui est allé expliquer tout ceci à la télévision, ce qui a précipité la déchéance de son chef et ami Copé, et donc l’installation de ladite Troïka, qui lui doit donc beaucoup.

J’ai bien écouté Luc Chatel, dimanche sur Europe 1. Selon le nouveau bras armé de la Troïka, que les sarkopéistes ont souhaité imposer à  cette dernière (ils doivent déjà s’en mordre les doigts !), les aveux médiatiques de Lavrilleux justifient une exclusion, avant même que la justice ne passe.

Examinons la position des membres de la Troïka. Fillon veut se payer Lavrilleux en souvenir de l’hiver 2012. Souvenons-nous de cet épisode extraordinaire où le directeur de cabinet de Copé avait –en direct sur les chaînes d’info- assumé le putsch en expliquant grosso modo que les fillonistes avaient tellement bourré les urnes dans les Alpes-maritimes qu’on pouvait tenir pour quantité négligeable l’oubli de scrutins ultramarins. Il suffit d’avoir vu la mine atterrée d’une très proche de François Fillon quand on évoque le nom de Lavrilleux pour être convaincu des sentiments hostiles que cet homme déclenche dans son camp. Passons sur Jean-Pierre Raffarin qui veut bien exclure ou inclure n’importe qui du moment qu’on ne dérange pas son petit chemin vers la présidence du Sénat et attardons-nous sur le cas d’Alain Juppé. On accuse souvent le maire de Bordeaux de manquer d’humour. Quand il annonce vouloir exclure Lavrilleux, rendons-lui justice, il n’en manque assurément pas. Car la figure de celui qui se sacrifie pour le chef et assume les agissements illégaux, jusqu’à ce que Lavrilleux décide de la jouer avec plus ou moins de talent, jusqu’ici, par qui était-elle incarnée à droite ?

Si on suit la logique de la nouvelle direction de l’UMP, attendre que les magistrats déclarent Alain Juppé coupable de délits dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, c’était une faute ? Il aurait fallu, dés les premiers soupçons, lui montrer la direction de la porte de son parti, alors que le principal coupable était à l’Elysée ? Juppé resta même président de l’UMP jusqu’à cette condamnation. Là encore, il s’agissait de contourner les lois sur le financement de la vie politique ; là encore, il s’agissait de ne pas faire tomber celui à qui profitait le délit. Le ridicule ne tuera donc pas Alain Juppé, rassurons-nous, comme il ne sera pas fatal à Geoffroy Didier qui, en pleine affaire Bygmalion, a cru bon de donner des leçons de bonne gestion de l’argent public aux syndicats. Pour couronner le tout, il ne manquerait plus que Jean-François Copé dépose une proposition de loi sur la moralisation du financement des partis politiques…

*Photo :  WITT/SIPA. 00655123_000024.

Un grand rabbin bleu blanc rouge

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Haïm Korsia, élu dimanche grand rabbin de France, devrait rapidement devenir une vedette des médias. Sa ressemblance assez frappante avec Antoine de Caunes va sans doute y contribuer, ainsi que son sens de la répartie et un maniement subtil de l’humour pour aborder les sujets les plus délicats. Il est donc le « bon client » rêvé par les journalistes de télé, beau gosse et capable de faire 1mn 30 sans provoquer l’exode de l’audience vers des chaines plus clémentes. 

Ses diplômes – docteur d’Etat en histoire –  sont béton, et il n’est pas, jusqu’à ce jour, saisi de la fièvre publicatrice qui a provoqué la chute de son prédécesseur. Le costard noir et le chapeau à large bord de son état n’est pas la tenue dans laquelle il se sent le plus à l’aise : on le peut le voir rayonnant dans son uniforme d’aumônier général des armées, fonction qu’il occupe depuis presque quinze ans. Sa barbe, de rigueur dans son job, est du style en vogue chez les jeunes prodiges de start up, et non réceptacle de reliefs de repas casher comme chez nombres de ses collègues. Bien malin qui peut dire si, chez lui, le rabbin l’emporte sur le militaire ou l’inverse…

En tout cas, avec Korsia, le franco-judaïsme, qui ne distingue pas l’amour de la patrie de la fidélité à la tradition fait son grand retour. Biographe de Jacob Kaplan, grand rabbin de France pendant les heures noires de l’occupation nazie et patriote exemplaire, Korsia est très tendance dans son look, mais très vintage dans sa conception de la place de juifs dans la cité. Mazel tov !

Carnage

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lycee bac notes

Pauvre Chou passe le Bac, et il n’a pas aimé les maths — ni la physique, au passage. Trop dure, la vie de lycéen de Terminale S ! Comment ! On a osé lui poser des questions inscrites au programme ! Un scandale ! Il a donc protesté sur les réseaux sociaux, qui sont le ventre mou de notre démocratie molle. Puis il a lancé une pétition, qui a recueilli déjà près de 50 000 signatures — une pétition commode où l’on peut revenir, et où l’on ne vous demande pas confirmation de votre vote. Puis il a protesté auprès du ministère, qui pour le moment lui rétorque que tout était dans les clous — et qui en sous main a sans doute déjà donné des instructions pour que l’on corrige tout ça avec la plus grande bienveillance, en survalorisant les questions faciles, ou en notant sur 26, comme certaines années de grand cru.

Pauvre Chou. II proteste aussi, sur d’autres réseaux sociaux. Il est prof de maths (est-il de ceux qui ont été recrutés avec 4 de moyenne ? Je ne sais…), membre du SGEN ou du SE-UNSA (qui proteste itou) et, affirme-t-il, c’était infaisable — en tout cas, pas par ses élèves. « Si l’Inspection qui a choisi ces sujets nous surprenait en cours à traiter ainsi nos élèves, qu’est-ce qu’ils nous mettraient ! Ils veulent qu’il n’y ait que 50% de reçus ou quoi ? »
Pour ceux qui ne savent pas, les sujets de Bac sont proposés par des enseignants (pas les mêmes, manifestement), vus et revus par les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et les Inspecteurs Généraux au besoin. Et formulés dans un esprit de grande libéralité — on garde en vue l’objectif de faire mieux, chaque année, que l’année précédente. En 2013, les postulants au Bac S ont réussi à 97% — un score stalinien. Imaginez-vous un instant, au coût moyen du redoublant, que l’on puisse sereinement envisager un score inférieur ?
Ils ont donc cru bien faire, les Inspecteurs qui ont choisi les sujets. Ils ont cru œuvrer dans l’intérêt des candidats. Mais ils n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de facteurs essentiels.

D’abord, le niveau ne cesse de monter, comme chacun sait. Ce qui était inscrit hier dans les programmes est devenu irréalisable aujourd’hui — par manque d’heures parfois, d’énergie souvent. De volonté aussi : les lycéens viennent faire leurs emplettes au lycée, comme ils les font dans la vie, ils consentent à butiner quelques heures de cours, moyennant quoi, estiment-ils, ils mériteront bien le Bac, pour avoir fait hommage de leur temps à l’institution. Travailler, eux ? Jamais ! Ou plus exactement, ils croient travailler : quand ils se retrouvent en classes prépas, et qu’on les met effectivement au travail, ça leur fait tout drôle.
Une facilité engendrant une autre facilité, on a choisi, année après année, de proposer des exercices toujours plus simples — du coup, on a cru que c’était un droit acquis, et la moindre difficulté nouvelle paraît attentatoire. Tout le monde sait bien que le Bac n’est plus un examen, mais un Certificat de Vie Scolaire, une Attestation de Fin d’Etudes Secondaires. L’escroquerie, c’est que ce chiffon ouvre encore les portes de l’Université (et ce sont bien les seules : IUT, BTS, Prépas, quelques facs, soit 45% des formations, ne sélectionnent plus sur le Bac, mais sur le niveau). Il est évident qu’un examen incroyablement coûteux (les polémiques vont bon train sur le sujet, 80 € par élève, dit le ministère, 2000, dit le Syndicat des chefs d’établissement — à multiplier par 650 000, et vous penserez à rajouter au total le coût des redoublements, 13% encore l’année dernière, à 12 000 € par élève) n’a pas d’autre sens que d’être le rite de passage le moins exigeant et le plus vain au monde. Les jeunes Sioux qui devaient tuer un aigle à mains nues en bavaient un peu plus… Un rite dont la conclusion est une beuverie d’après match, si je puis dire, et davantage si affinités. Le stress est moins celui des candidats, qui savent bien qu’ils réussiront, on le leur a promis, on le leur doit, c’est la prie à la semi-assiduité en Terminale, que celui des parents qui croient que le Bac est encore celui qu’ils ont passé. Or, Bac est un nom de famille, et celui de la décennie en cours n’a pas grand-chose à voir avec celui de mon grand-père, si je puis ainsi m’exprimer.Autant le supprimer, en laissant les Facs libres de sélectionner sur dossier — comme les autres.

Nous savons tous comment cette grogne finira : 97% au moins des postulants auront le Bac, et les notations seront ce qu’on voudra qu’elles soient. Même pas besoin de faire pression : le système génère sa propre mécanique des fluides.
Nous savons aussi ce qu’il adviendra de ces nouvelles cohortes de bacheliers (au passage, les 50 000 signatures de la pétition représentent à peu près le nombre d’élèves qui ne devraient pas être en S, et qui n’y sont que parce que d’autres sections sont devenues des repoussoirs, et parce que l’on fait passer le plus de gens possible). Ils iront en fac, où ils se planteront à 50%, ou en Médecine, qui les éjectera, au bout d’un an, à 80%. Puis ils feront Communication, Psycho, Socio, Pôle emploi. Pas profs, quand même, il y a des limites.

Mon niveau en maths étant ce qu’il est, j’ai demandé à des collègues compétents de juger les sujets. « A force d’infantiliser les gens en leur donnant des sujets prédigérés pour lesquels ils n’ont plus du tout besoin de réfléchir, les sujets ordinaires finissent par paraître difficiles », me dit l’un d’entre eux — un bon.
C’est bien le comble. Le Bac, rite de passage (les équivalents européens sont tous synonymes de Maturité, puisque c’est de cela qu’il s’agit) infantilise ceux qu’il avait pour but de faire passer dans le club des adultes. Mais à bien y penser, notre société tout entière joue l’infantilisation. Pendant ce temps, les petits Chinois qui à 12 ans raflent toutes les premières places aux Olympiades de Maths sont précocement adultes, et précocement guerriers. Ils viendront manger nos lycéens mécontents, et ce sera bien fait pour eux — tant pis pour nous. Les Romains du Bas-Empire ont dû protester, eux aussi, pendant que les Barbares frappaient à leur porte — frappaient pour les enfoncer.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00686050_000008

Halte aux nécros à crever de honte!

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gerry goffin rock

gerry goffin rock

Ne mourrez pas, les rockers, ne mourrez pas… J’avais déjà râlé rude dans les brèves de Causeur Mag #07 après le flot continu de niaiseries journalistiques qui ont pollué le cortège funèbre de Lou Reed à l’automne dernier. Me voilà obligé de remonter sur mes grands chevaux de bois après lecture d’une nécro de Gerry Goffin dans Le Figaro.

Goffin n’était pas une star du rock, c’était plutôt « un artisan de génie » pour reprendre les mots de Philippe Auclair (voir plus bas). Dans les usines à hits de l’Age d’Or du rock, il écrivait, dans une obscurité relative, des tubes à la chaîne pour les groupes en vue du moment. Parfois seul, parfois en duo avec sa compagne d’alors, la sublime Carole King. Les grands auteurs de ce temps-là – souvent des ashkénazes brooklynois pur jus- turbinaient généralement en duo. Un peu d’histoire, OK ?

Remember Doc Pomus & Mort Schuman, géniteurs, entre autres, de Save The Last Dance For Me, de Sweets For My Sweet, qui fit tant bicher Frank Alamo et du Viva Las Vegas d’Elvis, dont je suis sûr que Doc et Mort avaient pressenti le destin historique : un jour leur génie s’allierait à ceux de Barry Gilliam, d’Hunter S. Thompson et des Dead Kennedys.

Remember Barry Mann & Cynthia Weil, à qui on doit une myriade de jolies mélodies sucrées à souhait, mais aussi une flopée de chefs d’œuvre méchamment rock : Kicks de Paul Revere, Shades of Gray des Monkees, le formidable We Gotta Get Out Of This Place des Animals, sans oublier  Shape Of Things To Come, l’Internationale des groupes garage. (J’espère que de là-haut, l’anticommuniste le plus doué du XXème siècle, Johnny Ramone, me pardonnera cette figure de rhétorique aux ordres de Moscou)

Remember, dans le registre confiseurs surdoués,  Howard Greenfield et Neil Sedaka (Brooklynois comme tout le monde, et aské par sa maman,  Neil  faisait un peu mouton noir pour cause d’ascendance paternelle judéo-stambouliote) . Sans eux, pas de Stupid Cupid, de Love Will Keep Us Together ni de Oh Carol – qui cause de love story avec Carole King (voir plus haut) et permit encore une fois à Sedaka de se singulariser puisqu’il eut l’idée bizarre de chanter ses propres chansons.

Même les plus grands parmi les plus grands étaient binomisés. On ne vous parlera pas ici des patriarches yiddishs Jerry Leiber et Mike Stoller (Que D. lui prête longue vie) qui méritent assurément un article et quelques mausolées à eux tous seuls. Mais sachez que l’immense Burt Bacharach a coécrit quelques uns de ses miracles avec Hal David (Putain, c’est plus une liste, c’est une rafle !).  Vous en voulez ? N’en voilà : Raindrops Keep Fallin’ on My Head, I’ll Never Fall in Love Again, Walk On By, What the World Needs Now Is Love (en), I Say a Little Prayer, Always Something There to Remind Me. Perso, j’appelle ça une vie bien remplie, et je ne crois pas que les amis Burgalat et Ajavon me contrediront.

Mais puisqu’il faut bien, à un certain moment, aborder le sujet de son article, revenons à l’œuvre de Gerry Goffin et la misère morale subséquente du Figaro. Goffin from Brooklyn a entre autres écrit, seul ou avec Carole King ( de son vrai nom Carole Klein, tiens, tiens), des tops immarcescibles tels le ténébreux Take Good Care of My Baby pour Bobby Vee, le virevoltant Loco-Motion pour Little Eva, le lumineux  Up on the Roof pour les Drifters ainsi que Don’t Bring Me Down pour les  Animals, ce qui était généreux de leur part, car si ma mémoire est bonne Eric Burdon et ses petits camarades avaient ouvertement moqué Take Good Care of My Baby, dans leur Story of Bo Diddley. Mais bon, aucun de ses noms ne devaient dire quoi que ce soit à la préposée aux nécros du Figaro puisqu’on a cru bon d’y titrer :  «Décès de Gerry Goffin, parolier pour Whitney Houston.»

Ce qui n’est vraiment pas cool, pour résumer un CV comme celui de Goffin, mais qui est en plus mensonger. Certes feue la foldingue à voix a interprété en 1985 « Saving All My Love for You » effectivement écrite par Goffin et Michael Masser. Mais pas pour Whitney ! Elle fut composée huit ans avant pour le délicieux duo soul Marilyn McCoo & Billy Davis Jr., deux anciens de 5th Dimension. Dire que Goffin fut le parolier de l’intalentueuse Mme Houston, c’est un peu comme si l’on titrait, le jour funeste où Paul Mc Cartney trépassera, qu’il fut parolier pour les Compagnons de la Chanson, immortels interprètes du Sous-marin vert.  Grrr.

Pour en savoir plus sur Gerry, les curieux, les rockers, les amateurs de précision (et de belle langue aussi) se reporteront à l’article « Brill Building » rédigé par l’excellentissime Philippe Auclair dans l’indispensable Nouveau Dictionnaire du Rock, publié chez Bouquins Laffont sous la direction de Michka Assayas (que son nom soit sanctifié !)

NB : Je n’aime pas les menaces physiques, mais si un jour (que nous souhaitons très très lointain), un quelconque confrère avait le mauvais goût d’infliger le même genre de violences posthumes à Pete Townshend ou Ray Davies, j’aurais prévenu…

Vacances à la russe

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Comme le nuage radioactif après l’accident de Tchernobyl en 1986, les retombées de la crise ukrainienne commencent peu à peu à se faire sentir en Europe de l’Ouest : selon les premières estimations fondées sur les réservations, l’été 2014 se fera sans les touristes russes.

D’après l’agence de presse Ria Novosti, le flux touristique russe baisse d’ores et déjà de 20 à 25% dans certains pays de l’UE par rapport à l’année précédente. Si l’étude citée explique d’abord ce phénomène par le cours élevé de l’euro, les vacanciers se détournent surtout de l’Europe à cause des problèmes de visas dont l’obtention est devenue difficile du fait des sanctions européennes. Rien qu’en raison de cette complication, le secteur touristique britannique perd déjà cette année près de 85 millions de dollars, estime l’Association des tours opérateurs européens (ETOA). Et la Finlande, qui faisait partie des 5 destinations les plus populaires en Russie, voit ses recettes divisées au moins par trois cette année.

Cet été, les destinations de prédilection des Russes sont des régions à haute valeur symbolique: Sotchi et la Crimée, vitrines de la gloire nationale. Si le vacancier choisit de s’évader dans ces contrées, le Kremlin n’y est pas pour rien. Le gouvernement russe a mis les bouchées doubles pour attirer au mieux les voyageurs sur ces côtes patriotiques. À Sotchi, grâce aux JO d’hiver, rien ne manque en termes d’infrastructure d’accueil. Quant à la Crimée fraichement rattachée, l’Etat a chargé la compagnie aérienne Aeroflot d’assurer une liaison à  bas prix avec la presqu’île. Ainsi, à peine un mois après les événements qu’on sait, Aeroflot a créé sa filiale low-cost « Dobrolot ». Pèlerinage patriotique garanti.

Juifs de Tunisie : l’adieu à Djerba

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rabbin tunisie djerba

rabbin tunisie djerba

Il vaut mieux se documenter avant le départ qu’au retour. Mais l’imprévu décide parfois. Deux jours pleins, pour un reportage de dernière minute, ça ne se refuse pas. Surtout en Tunisie, sur un sujet pareil : que reste-t-il de la « communauté juive », sachant qu’il n’en reste pas grand-chose ? Ouvrir un livre a posteriori, une fois rentré chez soi, ne manque d’ailleurs pas d’intérêt. Tout, alors, prend son sens et sa place. Les témoignages et images rapportés se calent et s’enchâssent. « Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation », d’Albert-Armand Maarek, est, pour le lecteur, bien plus qu’une explication et interprétation des faits. Ce livre d’un professeur d’histoire, diplômé de la Sorbonne, est une invitation aux analogies, dont il ne faut certes pas abuser et dont on sait qu’elles ne parlent pas d’elles-mêmes. Le Béotien n’en revient pas : il y a un siècle, c’était tout pareil qu’aujourd’hui. Enfin presque. L’essentiel y était : la France, les musulmans, les juifs et Israël, encore à l’état de projet.[access capability= »lire_inedits »]

« La question juive en Tunisie » : tel était, le 13 mai, au cœur d’une tempête dite dans un verre d’eau mais néanmoins soufflante, le titre un peu vintage de l’éditorial du quotidien tunisien francophone Le Temps. Une motion de censure avait précédemment été déposée par 81 députés, puis retirée, contre deux ministres du gouvernement Mehdi Jomaa, dont Amel Karboul, chargée du tourisme. Ces élus avaient eu vent d’une info selon laquelle une soixantaine de touristes israéliens avaient foulé le sol tunisien, lors de l’escale d’un navire de croisière au port de La Goulette, bâtiment en provenance de Miami.

Pour ces parlementaires, qui manifestement regrettaient l’absence de condamnation d’Israël dans la nouvelle constitution tunisienne, accueillir des ressortissants aux passeports marqués de l’étoile de David valait reconnaissance officieuse de l’Etat à leurs yeux honni. L’affaire prenait un certain relief à quelques jours du traditionnel pèlerinage juif à la Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique, située sur l’île de Djerba, cible en 2002 d’un attentat d’Al-Qaïda qui avait fait une vingtaine de morts, où affluaient dans le passé des milliers de pèlerins, principalement français et israéliens. Ils n’avaient été que 350 en 2013 en raison des soubresauts de l’après- Ben Ali, ils furent 2500 cette année, un nombre jugé encourageant.

Que le principal voyagiste organisant le pèlerinage soit aussi celui mis en cause par les députés motionnaires dans le cas des croisiéristes israéliens, le franco-tunisien René Trabelsi, de confession juive, un temps pressenti, qui plus est, pour occuper le ministère du tourisme tunisien dans l’actuel gouvernement, ajoutait à la relative gravité ou originalité de la situation. Tout est finalement rentré dans l’ordre, du moins le pense-t-on. La Tunisie a déjà accordé des « laissez-passer » à des touristes venus d’Israël, ex-tunisiens ou non, elle continuera de le faire à l’avenir. De son côté, le propriétaire du navire en cause, « un Américain juif qui a perdu une partie des siens pendant la Seconde Guerre mondiale », selon René Trabelsi, a menacé de boycotter cette Tunisie soudainement regardante sur l’origine des touristes.

Mais la « question juive » soulevée par le journal, alors qu’il reste environ 1500 juifs en Tunisie, contre 90 000 en 1948 au moment de la création d’Israël, que signifie-t-elle au juste ? L’éditorialiste entendait ménager la chèvre et le chou. Il envoyait promener les auteurs de la motion, des opportunistes c’est certain, mais il vilipendait dans le même temps les « Israéliens », sûrement un synonyme de « sionistes ». « On ne peut pas trouver les Israéliens ailleurs que partout, écrivait-il. Grâce à l’Occident, grâce aux Etats-Unis surtout, ils gouvernent le monde depuis la guerre de 48 ! » Mais aussitôt il tendait la main, distinguant là où distinguer n’avait plus vraiment de sens, de nombreux juifs tunisiens étant en effet devenus israéliens peu après la création d’Israël, puis tout au long des crises israélo-arabes jusqu’au point de non retour qui coïncida avec un grand départ définitif : « Devrions-nous pour autant rejeter les Juifs d’origine tunisienne, dont bon nombre, la mort dans l’âme, ont quitté la Tunisie après les émeutes de 67, où ils furent maltraités dans le feu d’une vindicte populaire alimentée par le drame de la guerre des six jours ? », demandait-il.

« Je n’ai jamais prononcé le nom d’Israël devant des Tunisiens. C’est un mot tabou, un interdit. Autrefois, pour dire Israël, on disait Canada », raconte Charlotte*, l’une des 1500 âmes juives, plus toutes jeunes, résidant encore en Tunisie, principalement à Tunis et à Djerba. Sa mère, aujourd’hui décédée, était de Béja, où il n’y avait pas de ghetto. « On fêtait toutes les fêtes, tout le monde était ensemble », se souvient-elle. Elle habite une belle maison blanche, pleine de tableaux aux couleurs paisibles, en bord de mer, à la Marsa, le quartier chic et bohème de Tunis, autrefois résidence des beys. Charlotte ne s’est pas rendue au pèlerinage de la Ghriba. Pas religieuse, elle maintient toutefois les traditions, « en souvenir de [ses] parents ». « Je ne me vois pas mourir ailleurs qu’en Tunisie », dit-elle d’un air gai pour un sujet grave. Rosse, elle ajoute, à propos des juifs du pays : « Beaucoup ont une double résidence. Les plus angoissés à l’idée de ce qui pourrait leur arriver ici, ont un petit studio à l’étranger, souvent à Paris, et un petit compte en banque à l’étranger, secret bien sûr. »

Autour, les amis et connaissances s’en vont. En d’autres termes, meurent. La Goulette – qui était « le Deauville de Tunis », selon la description de René Trabelsi – ressemble aujourd’hui à un gros village mexicain pour tournage de westerns. Autant dire que tout s’effiloche, comme un vieux papier peint. L’endroit demeure assez beau dans sa blancheur décatie, les paquebots mouillent à proximité, mais la plage est à l’abandon, livrée ci et là aux chiens errants et à leurs maîtres d’un jour, des gars un peu bourrés, soliloquant sur le sable.

La Goulette était peuplée de juifs et d’Italiens. « Les maisons sont occupées aujourd’hui par des Arabes plutôt pauvres », raconte Maurice, un juif retiré du business des loisirs nocturnes, y ayant gardé toutefois quelques parts. Comme Charlotte, il n’a aucunement l’intention de quitter son pays de naissance. « Pendant les crises israélo-arabes, explique-t-il, des juifs craignaient de ne pouvoir quitter la Tunisie. Aussi, certains ont-ils préféré ne pas mettre en vente leur maison de peur de dévoiler leur intention de partir. Ils ont alors laissé leur bien à des amis musulmans, qui, par la force des choses, sont devenus les nouveaux propriétaires. »

On est parti, une main devant une main derrière, on a tout laissé, touuut, se lamentait avec un certain cran Madame Sarfati, le personnage fétiche d’Elie Kakou, l’humoriste né à Nabeul en Tunisie, mort en France en 1999. Ceux qui avaient des moyens sont allés vivre de préférence en France ou aux Etats-Unis, alors que beaucoup de juifs de condition modeste, parfois miséreuse – ils étaient des dizaines de milliers en Tunisie, longtemps confinés dans les hara, les ghettos – ont émigré en Israël, l’Etat hébreu prenant en charge leur installation. Outre les peurs qu’elle inspirait, la Tunisie socialisante de Bourguiba n’incita pas les juifs à rester. « Nombreux étaient commerçants, raconte Maurice, et n’acceptèrent pas le regroupement en coopératives décidé par le nouveau pouvoir. » Lui, est resté, ses affaires échappant apparemment à cette forme de collectivisation.

La Goulette ne s’anime plus que le soir, le long de son artère principale, bordée de restaurants, à cent mètres de la plage. Un client entre « Chez Mamie Lily », l’adresse de Jacob Lellouche, lequel a des airs du comédien Jacques Weber et un caractère fort. Le client, un Arabe, salue le patron assis à une table en train de faire ses comptes, et lui demande, la tête penchée et à voix basse, s’il peut organiser un repas de fête dans son restaurant, réputé pour la qualité de sa cuisine. L’homme veut apporter ses victuailles, cela lui coûtera moins cher. Jacob Lellouche lui répond qu’il ne cuisine que des aliments casher. L’Arabe, qui mange halal, repart. Peut-être trouveront-ils une solution.

Lily, c’est la mère de Jacob, bien vivante, qui partage les fourneaux avec son fils. L’un et l’autre forment un duo dont Pagnol aurait pu faire quelque chose. « Mais maman…, enfin… Attends, je m’en occupe. » « Je suis l’heureux propriétaire du dernier restaurant casher de Tunisie, dit le patron. Je n’en suis ni fier, ni complexé. Je ne me considère pas comme faisant partie d’une minorité. Je suis issu d’une famille arrivée en Tunisie avec l’invasion ottomane, ce qui fait vingt-cinq générations de présence dans le pays. » Et l’on n’évoque pas la première destruction du temple de Jérusalem, en -586 avant Jésus-Christ, époque à laquelle remonterait l’arrivée de juifs sur les rives de l’actuel Maghreb, dont la Tunisie, qui ne s’appelait bien sûr pas ainsi. À côté, la grande synagogue de Tunis, érigée au début du XXe siècle dans un style oriental un peu lourd et placée en permanence sous la protection des forces de l’ordre, paraît bien jeunette.

Un jour, les derniers juifs « historiques » de Tunisie ne seront plus. Une quarantaine d’entre eux résident dans une maison de retraite, située à La Goulette, que nous n’avons pas visitée et sur laquelle Charlotte a un avis mitigé. « Si vous y entrez pauvre, alors cette maison vous conviendra, dit-elle. Mais si vous y entrez en ayant connu un certain standing, alors c’est l’horreur, un mouroir. » Chez elle, c’est différent. « Regardez cette vue, c’est si beau. » Derrière les baies vitrées de sa maison, Charlotte voit la mer.[/access]

*Photo: Hassene Dridi/AP/SIPA. AP21393283_000001

Albert-Armand Maarek, Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation , préface de Michel Abitbol, Editions Glyphe

Michel Abitbol, Juifs et Arabes au XXe siècle , Editions Perrin, collection Tempus

Contrairement à l’euthanasie, le ridicule ne tue pas

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romero vincent lambert

romero vincent lambert

Sur le plateau du Grand Journal hier soir, pas de médecins, pas de juristes, pas de philosophes pour nous parler du douloureux cas Vincent Lambert, et éclairer la décision difficile prise par le Conseil d’Etat. Non, on avait invité M. Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Vincent n’est pas encore débranché, le cœur de Vincent bat encore, que le militant pourtoussiste court les plateaux télé, s’enrobe du tragique de la situation pour réclamer la reconnaissance juridique d’un droit à mourir.

Peu importe que le « cas » Vincent Lambert n’ait rien à voir avec l’euthanasie, mais soit simplement un tragique déchirement familial autour du corps d’un malade. Peut importe que Vincent ne soit pas conscient et qu’on ne puisse donc envisager la solution du suicide assisté que prône M. Romero.

Peu importe que  dans le monde idéal que Romero appelle de ses vœux, où l’on ne fait pas de la mort une maladie et où celle-ci serait réglée par injection létale et voie parlementaire, les cas Vincent Lambert continueront à exister. Parce qu’on ne connaît « ni le jour ni l’heure » et qu’il est difficile de dicter par avances ses dernières volontés. Que la mort sera toujours dramatique, surprenante, et triste, ce moment où « il n’y a que la déchirure, l’horrible déchirure ».

Mais à l’ADMD on se fiche du tragique. On veut sa liberté jusqu’au bout. Son « ultime liberté ». «Il faut qu’on sorte de ces émotions, il y a des gens qui souffrent », déclare-t-il, « en colère » à Jean-Michel Apathie qui approuve gravement. Jean-Luc Romero qui voudrait un monde sans émotions, les exploite sans vergogne quand elles permettent de faire monter la cote de la proposition 21 du candidat Hollande. Mais ne nous y trompons pas. Jean-Luc Romero est contre la souffrance. Il est contre la mort. Dans le monde de Jean-Luc Romero, le négatif n’existe pas, il ne doit pas exister. Rien ne peut rester dans l’ombre de la loi. Les désirs doivent se voir gravés dans le marbre. Les familles homoparentales existent, la loi doit les reconnaître, des gens souffrent, la loi doit les achever. Il veut des solutions morales à des problèmes pratiques. Et des solutions pratiques à des problèmes moraux.

L’euthanasie ? Une solution qui va de soi, comme la tête de Jean-Michel Apathie dodelinant d’approbation au vent du Progrès. Notez que l’argumentaire ici développé est identique à celui qu’il avait employé au sujet du mariage pour tous : cette loi ne fait qu’entériner la liberté des individus, sans enlever rien aux autres, sans gêner personne. On ne vous enlève rien aux hétéros ! On ne vous prive de rien vous les biens-portants ! Il le promet, miséricordieux : « Cette loi n’obligera à rien ».

L’argument ultime est… électoral. Il rappelle à François Hollande son « engagement» et affirme que  « 94% des français sont pour…que vous soyez à droite, que vous soyez à gauche, au centre , vous êtes en faveur »
Mais alors M. Romero, pourquoi, si la demande est si unanime, si c’est si facile, si consensuel, si efficace, pourquoi François Hollande n’instaure par la mort pour tous qui lui permettrait de gagner des points dans les sondages ?

C’est à cause des « lobbies » pardi ! Vous savez, ces fameux lobbies qui n’existent pas quand ils s’appellent Inter-LGBT ou ADMD ! Mais quel lobby en particulier s’acharne à empêcher les gens de mourir en rond ? « Le lobby de l’Eglise et le lobby des grands mandarins », répond tout de go l’onctueux prophète des temps nouveaux. D’ailleurs, déplore-t-il : « En tant que président de l’ADMD, je n’ai jamais été reçu par le Président de la République alors qu’il reçoit Frigide Barjot et d’autres qui ne représentent qu’eux-mêmes ».

Voici une suggestion pour M. Romero qui désespère qu’on l’entende au sommet de l’Etat : peut-être devrait-il essayer de présenter une grande pétition « pour mourir dans la dignité » au  Conseil économique social t environnemental. S’il arrive à réunir plus de 500 000 signatures, il pourra prouver qu’il ne représente pas que lui-même et la poignée d’excités de l’ADMD. Et puis, c’est bien connu, le CESE écoute, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Je ne souhaite pas la victoire de l’Allemagne

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football rocheteau platini

Chaque coupe du monde ayant lieu tous les quatre ans, elles nous font vieillir de manière terriblement rapide. Un peu comme ces pauvres hères auxquels s’est intéressé Lichtenberg dans un délicieux petit livre, Consolations à l’adresse des malheureux qui sont nés un 29 février : « Après un facile calcul il apparaît que la malheureuse créature qui est née le 29 février, comparées à d’autres hommes, perd au moins soixante-quinze pour cent de ses manifestations de joie au cours de sa vie. Voilà qui est un peu dur. »

« Un peu dur. » Effectivement. La première coupe du monde que j’ai suivie d’un peu près, c’était celle de 78.  Je n’avais pas 14 ans. La suivante,  en 82,  c’était déjà l’année de mon bac. Vous voyez comme ça file. 82, Espagne, cet art si français de la défaite flamboyante, héroïque. Contre l’ennemi héréditaire en plus. Mais là je connais un bon livre pour me rafraîchir la mémoire, celui de mon copain Pierre-Louis Basse, Séville 82. France-Allemagne, le match du siècle (Table ronde).

Je reviens à 1978. La finale Argentine-Pays-Bas. Qui se souvient de Johnny Rep ou de Mario Kempes ?

Ça avait fait des histoires, cette coupe du monde en 78. On se demandait s’il fallait aller jouer chez le général Videla alors qu’on torturait à quelques encablures des stades au nom de la lutte contre la subversion communiste dans le cadre de l’opération Condor. On dit même qu’il y avait eu aussi des entraineurs français pour l’opération Condor. Pas Hidalgo, je vous rassure. Plutôt des spécialistes de la guerre sale, des types qui avaient fait preuve de leur savoir faire pendant la guerre d’Algérie. Ce n’était pas si loin, la guerre d’Algérie, en 1978.

Toujours en 78, figurez -vous que Bernard Pivot, grand amateur de foot par ailleurs, avait été chargé de fournir les joueurs en livres le temps de la compétition. Oui, vous allez encore me traiter de réac, mais je vous parle d’une époque où les footballeurs lisaient. Pas où ils passaient leur temps sur leur smartphone ou leur console pour se détendre en soignant leurs coupes de cheveux qui sont l’équivalent capillaire de la vuvuzela.

Si vous voulez vous faire une idée de la décadence de l’enseignement ou de son impossibilité à contrer l’immense stupidité de l’industrie du divertissement assisté par ordinateur, comparez Rocheteau à Giroud, pas sur le terrain mais juste dans la façon de parler, de se tenir. Ça gagne combien de fois plus qu’un Rocheteau, un Giroud, sinon ? Comme quoi, le pognon…Et allez demander aujourd’hui à un critique littéraire en vue de conseiller des lectures à nos footballeurs de 2014. Soit il éclate de rire, soit il se suicide.

Vuvuzela, puisqu’on en parle. Le seul souvenir que je garde de la coupe du monde de 2010. Avec le bus de Knysna. La quintessence de ce qu’a pu donner la génération Sarkozy. Une grève de milliardaires, de cailleras enrichies et narcissiques. Comme les trois quarts des rappeurs qui développent la même idéologie du fric, de l’ostentation haineuse et du mépris que n’importe quel parvenu de l’économie financiarisée.

Dire qu’on a appelé Knysna une grève. Une grève, on la fait pour soi sans doute, mais aussi surtout pour les autres, comme par exemple celle des cheminots qui se sont battus dans un climat de lynchage généralisé pour qu’il y ait encore quelque chose qui ressemble vaguement à un service public du rail dans dix ans. Ils ont perdu ? Tant pis pour nous. Une grève, ça suppose un minimum de conscience politique. Je reviens à Rocheteau. En 78, en Argentine, il avait fait part publiquement de son malaise à l’idée de jouer dans une dictature. Il avait parlé d’une banderole à déployer sur le terrain. On lui a demandé de se taire, d’arrêter son cinéma. Là, je me demande vraiment si certains joueurs sont simplement au courant de la révolte sociale au Brésil, en ce moment même. Il est vrai qu’avec un Platini qui demande au peuple brésilien d’attendre la fin de la coupe du monde pour se révolter, on ne va pas demander à Hugo Lloris de lire les théologiens de la libération et Don Helder Camara.

Chaque coupe du monde renvoie chacun à sa géopolitique intime. Nous souhaitons tous, enfin je pense, la victoire de la France. D’ailleurs, le dernier qui a dit qu’il souhaitait la victoire de l’Allemagne, ça ne lui a pas porté chance.  Mais après, si la France perd, qui a nos faveurs ? C’est là que ça se complique. On a beau aimer le beau jeu, on a nos préférences culturelles, disons. Quand la France n’est plus en course, moi je soutiens ensuite les équipes francophones. Pour aller vite, ici, ce serait la Belgique et l’Algérie qui ont donc joué une manière de derby. La Suisse, c’est fini. Et puis les équipes africaines, la Côte d’Ivoire ou le Cameroun. S’il n’y a plus aucune équipe francophone en lice, les équipes latines, Espagne et Portugal (pas de chance ce coup-ci) ou Italie (malgré la provocation de Materazzi en 2006). Sans compter les équipes d’Amérique du Sud avec ce coup-ci une tendresse pour l’Uruguay qui a le chef d’état le plus sympathique du moment, « Pepe » Mujica, l’homme qui ne possède que sa vieille Coccinelle pour toute fortune, un ancien tupamaros qui pratique pour son peuple l’art hugolien d’être grand-père.

Une dernière chose qui est aussi un signe d’époque. À l’époque où il y avait trois chaînes de télé, on pouvait voir tous les matchs. Maintenant qu’il y en trois cents, on doit se contenter des matchs de l’équipe de France et de quelques autres. Sinon, il faut aller sur une chaîne à péage. C’est un parfait résumé de ce qu’est une privatisation : elle donne le choix au consommateur, la liberté, comme ils disent. La liberté, ok, mais uniquement si le consommateur a les moyens de se la payer.

*Photo : RAZLIKLI/SIPA. 00132596_000001. 

Affaire Lambert, la revanche de 1981?

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conseil etat vincent lambert

conseil etat vincent lambert

18 septembre 1981 : loi abolissant la peine de mort des vivants, 24 juin 2014 : arrêt de règlement rétablissant la peine capitale des mort-vivants. Odieux parallèle ou troublante ressemblance ?

De temps immémoriaux, le juge pénal s’était hissé en conscience humaine capable, dans la solitude de son délibéré, de voter de sang froid la peine capitale. Infliger la mort d’autrui est la plus authentique définition d’un gouvernement des juges, puisque le juge resterait le dernier à posséder (avec le soldat en guerre, mais à chaud) ce pouvoir prométhéen. Bon an mal an, il s’était étiolé : de 1958 à 81, dix-neuf exécutions de criminels. Déflation due à l’intrusion opportune de l’opinion publique judiciaire, œil de la conscience au-dessus des juges pénaux pour freiner leurs ardeurs morbides.

Mais la nature a horreur du vide. Ça manquait à des juges de recouvrer le pouvoir de vie ou de mort, et au gouvernement des juges de reprendre du poil de la bête (ou en rajouter une couche). Ironie de l’histoire ou signe d’une évolution, c’est le pouvoir législatif démocratique -la loi-  qui a aboli la peine de mort et le pouvoir juridictionnel qui l’a rétablie. Revanche du juge administratif sur le juge pénal. Conseil d’État contre Cour de Cassation ? Le gouvernement des juges, c’est aussi, comme pour les polices, la concurrence des juges.

Le Conseil d’État a donc voté la mort de Lambert. Comment l’appel d’un référé du tribunal de Châlons-en-Champagne a-t-il fini en Assemblée du contentieux du Conseil d’État ? Par une incongruité procédurale. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’organisation de la justice, c’est aussi incongru que si l’Assemblée plénière de la Cour de Cassation -la plus haute instance de toutes les formations de la Cour de Cassation- se saisissait directement du référé du petit juge de Lodève, court-circuitant le cheminement normal du juge du fond, jamais dessaisi par un juge du référé, puis de la cour d’appel de Montpellier, puis de la chambre civile de la Cour de cassation. Shunter cette procédure normale est-il sain ? L’emballement de la justice est-il gage de sérénité ?

Première erreur dans l’affaire Lambert, mais une erreur volontaire pour que le juge suprême fasse plier d’entrée de jeu tous les juges inférieurs, de Lodève à Châlons-en-Champagne. Gouvernement du Juge suprême. Alors que cette affaire aurait dû garder des proportions raisonnables, elle entre dans le « hors normes procédural ». Le référé de Châlons-en-Champagne n’était peut-être pas ordinaire, mais banal en terme procédural. Un référé même en appel doit en demeurer à l’esprit du référé : juge de l’évidence et du provisoire. C’est le juge du référé de Châlons-en-Champagne qui a rempli le vrai rôle d’un référé, en suspendant un protocole létal jusqu’au jugement du fond et non le Conseil d’Etat en l’autorisant « en référé ».

La seconde erreur des juges est de s’arroger le droit de juger d’un acte médical comme s’il s’agissait d’un acte « administratif », changement de nature qui étatise l’enjeu. Le juge administratif ne se gêne pas de rejeter les recours contre les notes des concours administratifs, au nom de la « souveraineté du jury ». Le jury médical moins souverain que le jury de math ? Laissons-donc le médical le plus possible hors du champ du prétoire comme hors des lois tatillonnes qui cherchent à fonctionnariser le médecin en prescripteur de fin de vie. Laissons faire le « colloque singulier » du patient et son médecin, et en cas de doute ou de désaccord, le doute bénéficie à la vie. Le principe de précaution ne vaut-il que pour les escargots ?

L’arrêt Lambert n’aura pas été « l’arrêt Canal ». En 1962, le Conseil d’Etat suspendait l’exécution de trois criminels de l’OAS condamnés à mort, Mrs Canal, Robin et Godot ; en 2014 le Conseil d’Etat annule la suspension d’une exécution. Drôle d’inversion des rôles. Car, troisième erreur, l’arrêt Lambert signe une jurisprudence pire que celle de la dernière chambre criminelle de la Cour de Cassation dans l’affaire « Philippe Maurice », rejetant les griefs des avocats du condamné à mort sur l’illégitimité de la peine capitale (c’était avant 81). Pire à cause des chiffres : la peine capitale susceptible d’être infligée à un vivant, pouvant se défendre bec et ongle, pour inhumaine qu’elle était, demeurait exceptionnelle, tandis que son rétablissement pour les mort-vivants, que chacun fait parler à leur place, concernera ipso facto 1500 personnes en état « pauci-relationnel » qui attendent dans le couloir -pardon, la chambre- de la mort. Combien d’autres suivront ? Les verdicts de morts judiciaires atteindront un chiffre plus effrayant qu’avant 81. L’opinion publique judiciaire jouera-t-elle, comme avant 81, son rôle de frein sur les juges ? Je laisse chacun deviner où souffle l’opinion publique judiciaire, manipulée de « dignité » et de « déficit de la sécu »…

Reste plus à Vincent Lambert qu’à solliciter la grâce de sa condamnation à mort, comme au « bon vieux temps » d’avant 81 ? Lambert sera-t-il Philippe Maurice ? François Hollande sera-t-il Mitterrand ? Au fait, les morts-vivants ont-ils droit à la « grâce » ? Au Ciel peut-être, qui sait ? Dernière ironie macabre : c’est sous les ors du lieu même où Molière joua la dernière du Malade imaginaire que la vie de Vincent Lambert s’achève au Palais royal: là même où Argan feignit la mort et s’entendit dire par Toinette :  « De quoi servait-il sur la terre ?»

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00587662_000003.

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guignols petit journal

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La France, dit-on, est animée par la passion de l’égalité. Si l’on en croit Barbey d’Aurevilly, qui ne fut pas le plus mauvais juge en la matière, elle serait plutôt vouée à la passion de la médiocrité : « En France, l’originalité n’a point de patrie ; on lui interdit le feu et l’eau ; on la hait comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu’eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas mais qui salissent. Être comme tout le monde est le principe équivalent, pour les hommes, au principe dont on bourre la tête des jeunes filles : « Sois considérée, il le faut « » (J. Barbey d’Aurevilly : Du dandysme et de G. Brummel). Avec le « beau » Brummell, Barbey traçait en 1845 le portrait d’un type humain appelé à faire fortune dans ce que l’on mettrait encore une petite centaine d’années à appeler la « société du spectacle », celui dont la réputation et la notoriété ne sont fondées sur rien d’autre que la réputation et la notoriété – aujourd’hui appelé « célébrité » ou people. Brummell a fait cependant franchir à notre civilisation une étape peut-être plus déterminante que l’exploration de la Lune en imposant à la mode masculine le nœud de cravate et le costume trois-pièces. On peut juger que la décadence de l’Occident commence après sa mort, en 1840, l’année où Tocqueville, qui publie le deuxième tome de la Démocratie en Amérique, observe tristement que les régimes démocratiques modernes sont condamnés à exalter la médiocrité. Il n’avait encore rien vu : il n’avait ni la télévision, ni Canal+.[access capability= »lire_inedits »]

Lancée le dimanche 4 novembre 1984 à 8 heures, la petite chaîne à péage est devenue, trente ans plus tard, une référence en terme de dandysme subversif et de bien-penser − on ne dira pas forcément « de bon goût ». Canal+, pure création mitterrandienne, avait vocation à devenir une chaîne culturelle incarnant l’esprit nouveau d’une gauche moderne, sortie des piquets de grève, des galettes-saucisses et de l’ouvriérisme, alors que les promesses du gouvernement Mauroy étaient sacrifiées sur l’autel du réalisme économique. André Rousselet, ancien chef de cabinet du président de la République et grand argentier des campagnes présidentielles depuis 1965, Léo Scheer, Pierre Lescure et Alain De Greef eurent la difficile mission de concevoir une grille de programmes adaptée à un paysage audiovisuel qui se privatisait à toute vitesse. Le pari fut réussi. La deuxième moitié des années 1980 reste définitivement marquée par les pitreries de De Caunes, les provocations des Nuls et la satire acerbe des « Guignols de l’info ». Ce fut le triomphe de « l’esprit Canal » avec, en arrière-plan, l’avancée à grands pas vers l’Europe fédérale et le lent et discret pourrissement du système Mitterrand, puis de la Chiraquie.

Mais « rien n’échoue comme le succès », écrit le grand Chesterton. À mesure que les nouvelles vitrines de « l’esprit Canal », « Grand » et « Petit Journal », s’imposaient, en clair, comme les nouvelles grand-messes de l’européisme multikulti, ce discours se cryptait dans l’esprit des Français. Abstention, montée des extrêmes… La faute à qui ? Un peu au « Grand Journal », pourrait-on répondre. C’est presque un lieu commun d’affirmer que les « Guignols » ont été l’un des ferments les plus actifs de la dégradation de la politique en spectacle.

Pour tenter de percer le secret de cet « esprit Canal », qui est à l’impertinence ce que le Paris des derniers Woody Allen est à notre capitale – un avatar d’opérette –, je me suis infligé une semaine de canalothérapie intensive. J’en espérais peut-être secrètement une sorte d’opération miraculeuse, comme dans l’hilarant Tout le monde dit I love you, où l’unique républicain d’une famille de gauche sous tous rapports revient à la raison quand on opère sa tumeur au cerveau. Reste que Woody Allen, même dans ses plus mauvais films, a pour lui le brio des dialogues et l’intelligence de la mise en scène. Sur les plateaux de Canal+, les blagues de potaches et l’enfonçage de portes ouvertes impriment un rythme poussif au rendez-vous quotidiens de la rebellitude que sont le « Grand » et le « Petit Journal », dont les éditions se révèlent parfois aussi palpitantes qu’un épisode de Derrick. Autant dire qu’une immersion complète requiert quelques précautions. Ne vous embarquez pas dans une semaine de « Petit Journal » sans vous assurer du soutien de vos proches et disposer d’une bonne provision de bières au frigo.

Preuve que je ne suis pas complètement incurable, ni hermétique à un traitement de choc : tout ne m’a pas semblé inintéressant dans le « Petit Journal », qui a même été vaguement sulfureux jusqu’à ce qu’il soit admis à voler de ses propres ailes. Car depuis qu’il occupe sa propre « case » (mais sur quel échiquier ?), il est à peine un peu plus trash que son grand frère et tout aussi téléphoné. L’impression tenace que tout est mis sur le même plan et traité avec le même cynisme ricaneur par Yann Barthès et son équipe finit par plonger le téléspectateur dans une sorte d’hébétude morose parfois rompue par quelques rictus fatigués. Passant de l’adoption de la charia dans le sultanat de Brunei, traitée sous la forme de séquences de cinq minutes hésitant entre le film de vacances et l’investigation superficielle, au déplacement de François Hollande en Asie centrale – où l’on apprend que le président aime les gâteaux et ne sait pas se servir correctement d’un arrosoir −, le « Petit Journal » délivre un bloc de vingt-cinq minutes d’infotainment, lardé de sketchs rarement drôles mais parfumés au prêt-à-penser du moment, le tout ayant la consistance d’une salade niçoise de bar TGV. David Douillet est mal coiffé, Gilbert Collard est sexiste car il dit « Madame LE Ministre », Elkabbach martyrise ses invités, Didier Deschamps est mal à l’aise sur un plateau de télévision et Nicole Kidman donne la même interview « exclusive » à BFMTV, i-Télé, France 2 et TF1. Pour emballer ses cours de morale aussi subtils que ceux dispensés par les bons pères du temps où Le Tour de la France par deux enfants était un best-seller, Yann Barthès s’agite, fait des grimaces et ponctue ses propos d’onomatopées récurrentes. Au final, le propos, le phrasé, la mise en scène fleurent à la fois le jeunisme et la naphtaline. C’est un peu comme zapper entre La Septième Compagnie et un sketch de Kev Adams en écoutant du Daft Punk. Au bout d’un moment ça fait mal au crâne.

Avec le « Grand Journal », ce dispositif qui parvient à faire passer l’esprit de sérieux pour de l’humour et le conformisme pour de l’audace est érigé en art. Conjuguant la fabrique et la chronique de l’air du temps, le « Grand Journal » se doit de traiter de sujets de société sérieux, comme les élections européennes et le concours de l’Eurovision, qui sont autant d’occasions de contribuer à la rééducation des Français.

Il y a des années, mon prof d’histoire avait emmené notre classe de terminale assister à une mise en boîte de « Nulle part ailleurs ». José Garcia, que personne ne connaissait à l’époque, jouait le chauffeur de salle ; Jérôme Bonaldi faisait les cent pas en coulisse, survolté, en attendant de présenter une nouvelle invention susceptible de détruire le plateau de télévision que de Caunes s’employait déjà à ravager en débarquant habillé en esquimau et en balançant des morceaux de plastique visqueux sur le public, qu’il invitait à se délecter de « foie de phoque bien frais ». C’était loufoque et complètement débile mais assez drôle, surtout pour des lycéens. Le de Caunes que j’ai retrouvé dans le « Grand Journal », ces jours-ci, a toujours l’air bien sympathique mais paraît complètement sinistre en comparaison des années de gloire. Revoir l’ex-comparse de Philippe Gildas enchaînant des blagues sur un plateau fait penser à l’expérience macabre du « bal des têtes », dans À la recherche du temps perdu, quand le narrateur retrouve, vingt ans après, les mondains qui peuplaient les salons de sa jeunesse.

Ici, cependant, la loupe proustienne révèle moins l’œuvre du temps que les ravages du « politiquement correct » – encouragés par les communicants soucieux de ne point déplaire aux « décideurs ». En vingt ans, tout est devenu plus compassé,  plus calibré, plus fade et plus insipide : de l’impertinence millimétrée. Le non-sens n’a plus droit de cité, pas plus que la folie douce qui teintait autrefois le fameux « esprit Canal », réduit à un mélange indigeste de pseudo-subversion – c’est-à-dire de conformisme le plus plat – et de franche bêtise.

On se gargarise de tolérance, de progressisme ou de féminisme, on condamne à tour de bras les discriminations mais, quand la première femme entraînant, en France, une équipe de foot de division nationale est invitée, une chroniqueuse inspirée lui demande si elle est autorisée à aller voir sous les douches, suscitant l’hilarité générale, dans une folle ambiance de corps de garde pas très genre-friendly. On se rattrape en faisant remarquer avec réprobation que le féminin d’« entraîneur », c’est « entraîneuse ». « Vous voyez la misogynie de la langue française ! », s’empresse de conclure Augustin Trapenard, qui semble avoir pour mission de napper tous les échanges d’une bonne couche de moraline. À ce pesant carcan idéologique, que brise parfois le choix surprenant des invités, comme le jour où Finkielkraut a été accueilli en star pour célébrer son élection à l’Académie française, s’ajoute la volonté de maîtriser le moindre dérapage pour faire du « Grand Journal » un rendez-vous cathodique aussi folichon et inattendu qu’une émission de Michel Drucker. Même les « Guignols de l’info » ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Quand ils ne font pas dans le tir sur ambulance, avec un DSK en satrape du « X », ils brodent des blagues vaseuses autour des ouvriers turcs victimes d’une explosion meurtrière et concluent par : « On s’en fout, on est à Cannes ! ». On est cool, on est sur Canal, on peut rire de tout. L’important, c’est de savoir de qui on n’a pas le droit de se moquer.

Avant les élections européennes, Canal+ sonne le tocsin pour conjurer la menace populiste, le « nouveau nom tellement sympa de l’extrême droite », nasille un commentateur. « C’est l’Europe ou le chaos », énonce gravement Apathie, sur un plateau tétanisé par l’horreur. On fantasme une Europe livrée à Christine Boutin, ensevelie sous les railleries pour avoir osé dire son « malaise » face à Conchita Wurst, symbole d’une Europe démocratique et tolérante, grâce à laquelle on aura, se réjouit Augustin Trapenard, « un nouveau débat sur l’Europe et l’homosexualité » – c’est vrai, ça manquait… On brocarde de Villiers, qui ose dire qu’un parlementaire européen ne sert pas à grand-chose. On  dénonce finement le Front national en imaginant un réseau social où un bouton « Je hais » remplacerait le sympathique « like » de Facebook. Sans oublier l’ultime recommandation de De Caunes aux électeurs en passe de s’égarer : « Faites un peu plus de ça [signe de la barbe conchitienne], et un peu moins de ça [moustache hitlérienne] ! »

Cependant, passée la courageuse dénonciation du « fascisme rampant » et autres bêtes immondes, l’Europe, ça passe quand même un peu au-dessus de la tête de nos amuseurs-citoyens. On veut bien faire la leçon, pas question de se prendre la tête. Ainsi, lorsque, le 11 mai, François Bayrou est sommé de répondre du désamour des électeurs pour l’Europe, on lui signifie bien vite que ses arguments ne passionnent au fond pas grand-monde. Rapidement désarçonné par un de Caunes qui ne cesse de l’interrompre pour lui demander à brûle-pourpoint si François Hollande est un bon président ou pour placer des petites blagues, Bayrou finit par abandonner : « Vous voyez, conclut-il, visiblement dépité, vous contribuez aussi à ce que tout le monde s’en foute, de l’Europe ! » On se récrie en rigolant et on passe à des choses plus importantes : les Twin-Twin, le groupe français qui a terminé dernier à l’Eurovision, arrivent sur le plateau à poil, le pénis caché par une chaussette, comme les Red Hot Chili Peppers à l’époque de leur Abbey Road E.P., sorti… en 1988. La provoc’ à la Canal, c’est du millésimé… Se tournant vers François Bayrou, Augustin Trapenard lui pose alors la question fatidique, la seule question qui vaille : « François Bayrou, on est entre nous, vous allez nous dire, vous avez évidemment voté pour Conchita Wurst ? » Il est temps d’éteindre la télé. Ma semaine Canal+ est terminée.[/access]

*Photo: PETIT THOMAS/SIPA.00645272_000011

Crise à l’UMP : on a déjà trouvé un coupable

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lavrilleux juppe ump

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Aujourd’hui, le bureau politique de l’UMP devrait lancer une procédure d’exclusion contre Jérôme Lavrilleux. Aussitôt installée, la troïka d’anciens hôtes de Matignon, aidée par Luc Chatel, ne fait pas dans la demi-mesure. Voilà un homme qui s’est dévoué corps et âme pour son parti, qui explique avoir couvert des agissements illégaux dans l’intérêt du candidat Sarkozy, qu’il refuse de mouiller ainsi que Jean-François Copé, et qui va se faire exécuter par les siens avant même que la Justice ait rendu son verdict. Voilà un homme qui est allé expliquer tout ceci à la télévision, ce qui a précipité la déchéance de son chef et ami Copé, et donc l’installation de ladite Troïka, qui lui doit donc beaucoup.

J’ai bien écouté Luc Chatel, dimanche sur Europe 1. Selon le nouveau bras armé de la Troïka, que les sarkopéistes ont souhaité imposer à  cette dernière (ils doivent déjà s’en mordre les doigts !), les aveux médiatiques de Lavrilleux justifient une exclusion, avant même que la justice ne passe.

Examinons la position des membres de la Troïka. Fillon veut se payer Lavrilleux en souvenir de l’hiver 2012. Souvenons-nous de cet épisode extraordinaire où le directeur de cabinet de Copé avait –en direct sur les chaînes d’info- assumé le putsch en expliquant grosso modo que les fillonistes avaient tellement bourré les urnes dans les Alpes-maritimes qu’on pouvait tenir pour quantité négligeable l’oubli de scrutins ultramarins. Il suffit d’avoir vu la mine atterrée d’une très proche de François Fillon quand on évoque le nom de Lavrilleux pour être convaincu des sentiments hostiles que cet homme déclenche dans son camp. Passons sur Jean-Pierre Raffarin qui veut bien exclure ou inclure n’importe qui du moment qu’on ne dérange pas son petit chemin vers la présidence du Sénat et attardons-nous sur le cas d’Alain Juppé. On accuse souvent le maire de Bordeaux de manquer d’humour. Quand il annonce vouloir exclure Lavrilleux, rendons-lui justice, il n’en manque assurément pas. Car la figure de celui qui se sacrifie pour le chef et assume les agissements illégaux, jusqu’à ce que Lavrilleux décide de la jouer avec plus ou moins de talent, jusqu’ici, par qui était-elle incarnée à droite ?

Si on suit la logique de la nouvelle direction de l’UMP, attendre que les magistrats déclarent Alain Juppé coupable de délits dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, c’était une faute ? Il aurait fallu, dés les premiers soupçons, lui montrer la direction de la porte de son parti, alors que le principal coupable était à l’Elysée ? Juppé resta même président de l’UMP jusqu’à cette condamnation. Là encore, il s’agissait de contourner les lois sur le financement de la vie politique ; là encore, il s’agissait de ne pas faire tomber celui à qui profitait le délit. Le ridicule ne tuera donc pas Alain Juppé, rassurons-nous, comme il ne sera pas fatal à Geoffroy Didier qui, en pleine affaire Bygmalion, a cru bon de donner des leçons de bonne gestion de l’argent public aux syndicats. Pour couronner le tout, il ne manquerait plus que Jean-François Copé dépose une proposition de loi sur la moralisation du financement des partis politiques…

*Photo :  WITT/SIPA. 00655123_000024.

Un grand rabbin bleu blanc rouge

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Haïm Korsia, élu dimanche grand rabbin de France, devrait rapidement devenir une vedette des médias. Sa ressemblance assez frappante avec Antoine de Caunes va sans doute y contribuer, ainsi que son sens de la répartie et un maniement subtil de l’humour pour aborder les sujets les plus délicats. Il est donc le « bon client » rêvé par les journalistes de télé, beau gosse et capable de faire 1mn 30 sans provoquer l’exode de l’audience vers des chaines plus clémentes. 

Ses diplômes – docteur d’Etat en histoire –  sont béton, et il n’est pas, jusqu’à ce jour, saisi de la fièvre publicatrice qui a provoqué la chute de son prédécesseur. Le costard noir et le chapeau à large bord de son état n’est pas la tenue dans laquelle il se sent le plus à l’aise : on le peut le voir rayonnant dans son uniforme d’aumônier général des armées, fonction qu’il occupe depuis presque quinze ans. Sa barbe, de rigueur dans son job, est du style en vogue chez les jeunes prodiges de start up, et non réceptacle de reliefs de repas casher comme chez nombres de ses collègues. Bien malin qui peut dire si, chez lui, le rabbin l’emporte sur le militaire ou l’inverse…

En tout cas, avec Korsia, le franco-judaïsme, qui ne distingue pas l’amour de la patrie de la fidélité à la tradition fait son grand retour. Biographe de Jacob Kaplan, grand rabbin de France pendant les heures noires de l’occupation nazie et patriote exemplaire, Korsia est très tendance dans son look, mais très vintage dans sa conception de la place de juifs dans la cité. Mazel tov !

Carnage

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lycee bac notes

lycee bac notes

Pauvre Chou passe le Bac, et il n’a pas aimé les maths — ni la physique, au passage. Trop dure, la vie de lycéen de Terminale S ! Comment ! On a osé lui poser des questions inscrites au programme ! Un scandale ! Il a donc protesté sur les réseaux sociaux, qui sont le ventre mou de notre démocratie molle. Puis il a lancé une pétition, qui a recueilli déjà près de 50 000 signatures — une pétition commode où l’on peut revenir, et où l’on ne vous demande pas confirmation de votre vote. Puis il a protesté auprès du ministère, qui pour le moment lui rétorque que tout était dans les clous — et qui en sous main a sans doute déjà donné des instructions pour que l’on corrige tout ça avec la plus grande bienveillance, en survalorisant les questions faciles, ou en notant sur 26, comme certaines années de grand cru.

Pauvre Chou. II proteste aussi, sur d’autres réseaux sociaux. Il est prof de maths (est-il de ceux qui ont été recrutés avec 4 de moyenne ? Je ne sais…), membre du SGEN ou du SE-UNSA (qui proteste itou) et, affirme-t-il, c’était infaisable — en tout cas, pas par ses élèves. « Si l’Inspection qui a choisi ces sujets nous surprenait en cours à traiter ainsi nos élèves, qu’est-ce qu’ils nous mettraient ! Ils veulent qu’il n’y ait que 50% de reçus ou quoi ? »
Pour ceux qui ne savent pas, les sujets de Bac sont proposés par des enseignants (pas les mêmes, manifestement), vus et revus par les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et les Inspecteurs Généraux au besoin. Et formulés dans un esprit de grande libéralité — on garde en vue l’objectif de faire mieux, chaque année, que l’année précédente. En 2013, les postulants au Bac S ont réussi à 97% — un score stalinien. Imaginez-vous un instant, au coût moyen du redoublant, que l’on puisse sereinement envisager un score inférieur ?
Ils ont donc cru bien faire, les Inspecteurs qui ont choisi les sujets. Ils ont cru œuvrer dans l’intérêt des candidats. Mais ils n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de facteurs essentiels.

D’abord, le niveau ne cesse de monter, comme chacun sait. Ce qui était inscrit hier dans les programmes est devenu irréalisable aujourd’hui — par manque d’heures parfois, d’énergie souvent. De volonté aussi : les lycéens viennent faire leurs emplettes au lycée, comme ils les font dans la vie, ils consentent à butiner quelques heures de cours, moyennant quoi, estiment-ils, ils mériteront bien le Bac, pour avoir fait hommage de leur temps à l’institution. Travailler, eux ? Jamais ! Ou plus exactement, ils croient travailler : quand ils se retrouvent en classes prépas, et qu’on les met effectivement au travail, ça leur fait tout drôle.
Une facilité engendrant une autre facilité, on a choisi, année après année, de proposer des exercices toujours plus simples — du coup, on a cru que c’était un droit acquis, et la moindre difficulté nouvelle paraît attentatoire. Tout le monde sait bien que le Bac n’est plus un examen, mais un Certificat de Vie Scolaire, une Attestation de Fin d’Etudes Secondaires. L’escroquerie, c’est que ce chiffon ouvre encore les portes de l’Université (et ce sont bien les seules : IUT, BTS, Prépas, quelques facs, soit 45% des formations, ne sélectionnent plus sur le Bac, mais sur le niveau). Il est évident qu’un examen incroyablement coûteux (les polémiques vont bon train sur le sujet, 80 € par élève, dit le ministère, 2000, dit le Syndicat des chefs d’établissement — à multiplier par 650 000, et vous penserez à rajouter au total le coût des redoublements, 13% encore l’année dernière, à 12 000 € par élève) n’a pas d’autre sens que d’être le rite de passage le moins exigeant et le plus vain au monde. Les jeunes Sioux qui devaient tuer un aigle à mains nues en bavaient un peu plus… Un rite dont la conclusion est une beuverie d’après match, si je puis dire, et davantage si affinités. Le stress est moins celui des candidats, qui savent bien qu’ils réussiront, on le leur a promis, on le leur doit, c’est la prie à la semi-assiduité en Terminale, que celui des parents qui croient que le Bac est encore celui qu’ils ont passé. Or, Bac est un nom de famille, et celui de la décennie en cours n’a pas grand-chose à voir avec celui de mon grand-père, si je puis ainsi m’exprimer.Autant le supprimer, en laissant les Facs libres de sélectionner sur dossier — comme les autres.

Nous savons tous comment cette grogne finira : 97% au moins des postulants auront le Bac, et les notations seront ce qu’on voudra qu’elles soient. Même pas besoin de faire pression : le système génère sa propre mécanique des fluides.
Nous savons aussi ce qu’il adviendra de ces nouvelles cohortes de bacheliers (au passage, les 50 000 signatures de la pétition représentent à peu près le nombre d’élèves qui ne devraient pas être en S, et qui n’y sont que parce que d’autres sections sont devenues des repoussoirs, et parce que l’on fait passer le plus de gens possible). Ils iront en fac, où ils se planteront à 50%, ou en Médecine, qui les éjectera, au bout d’un an, à 80%. Puis ils feront Communication, Psycho, Socio, Pôle emploi. Pas profs, quand même, il y a des limites.

Mon niveau en maths étant ce qu’il est, j’ai demandé à des collègues compétents de juger les sujets. « A force d’infantiliser les gens en leur donnant des sujets prédigérés pour lesquels ils n’ont plus du tout besoin de réfléchir, les sujets ordinaires finissent par paraître difficiles », me dit l’un d’entre eux — un bon.
C’est bien le comble. Le Bac, rite de passage (les équivalents européens sont tous synonymes de Maturité, puisque c’est de cela qu’il s’agit) infantilise ceux qu’il avait pour but de faire passer dans le club des adultes. Mais à bien y penser, notre société tout entière joue l’infantilisation. Pendant ce temps, les petits Chinois qui à 12 ans raflent toutes les premières places aux Olympiades de Maths sont précocement adultes, et précocement guerriers. Ils viendront manger nos lycéens mécontents, et ce sera bien fait pour eux — tant pis pour nous. Les Romains du Bas-Empire ont dû protester, eux aussi, pendant que les Barbares frappaient à leur porte — frappaient pour les enfoncer.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00686050_000008