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« Tueurs de masse » : une malédiction américaine?

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flingue elliot rodger

Elliot Rodger avait 22 ans et la tête du fils de votre voisin de palier. Plutôt joli garçon, timide et bien élevé, il étudiait au Santa Barbara City College, dans cette paradisiaque Californie du sud toujours nimbée de soleil.

Or le 23 mai 2014, Rodger poignarde à mort ses trois voisins de cité universitaire, puis sillonne Santa Barbara en voiture, tirant sur les passants – d’abord, sur les jeunes femmes. Il se loge enfin une balle dans la tête. Bilan du massacre : 6 morts, 13 blessés. Dans sa voiture, deux pistolets automatiques 9mm, un Glock, un Sig Sauer et dix chargeurs pleins – le tout acquis légalement.

Fils d’un producteur d’Hollywood, Elliot Rodger a tout pour être heureux : vols en première classe, BMW personnelle, accès à volonté à des concerts privés, etc. Mais de longue date, le jeune eurasien brûle sourdement d’une folle rage intérieure. Solitaire, rejeté, frustré par l’indifférence féminine, la vue des couples enlacés sur les plages de Santa Barbara le torture toujours plus. Dans sa confession, il se déplore « puceau à 22 ans ».

Pour en finir, Rodger bricole son petit « crépuscule des dieux » personnel. Et prend tout le temps d’en imaginer et exécuter le scénario, partant d’indiscutables « références » :

– Comme le Norvégien Anders Breivik, il écrit un manifeste long de 141 pages. Il y crie sa rage, ses frustrations, sa haine des dragueurs multipliant les conquêtes, son envie de mort.

– Comme les jihadis, il réalise sa vidéo-testament. « Demain, conclut-il – ce sera vraiment le lendemain – je me vengerai de l’humanité, de vous tous ».

– Comme les gangsters de Los Angeles, la métropole voisine, il pratique le « drive-by shooting« , longeant les trottoirs et flinguant les passants à la volée.

Certes, ses voisins le trouvent bizarre et ses condisciples, un peu fêlé. Même ses propres parents (divorcés) le jugent inquiétant – au point de dénoncer leur rejeton à la police locale, un mois avant le drame. Mais, venus entendre Rodger junior, les policiers l’estiment équilibré et maître de lui. Ils repartent en s’excusant presque.

Au moment d’écrire cette étude, telle est la dernière tuerie de masse aux Etats-Unis, pays qui a vu naître cette sanglante pratique. Et qui, avec horreur, la voit aujourd’hui proliférer.

Donnons d’abord au phénomène son importance réelle. Psychologiquement, elle est immense : l’Amérique unanime souffre à chacune de ces tueries de masse ; le président en exercice pleure toujours dans les médias leurs innocentes victimes. Mais leur nombre est finalement assez faible : depuis le début 1984 (soit, jusqu’à la fin 2014, trente ans pleins) on déplore 71 de ces « mass shootings« , ayant provoqué au total quelque 600 morts.

Ce, alors que, de 2003 à 2012, les Etats-Unis recensent de 14 000 à 17 000 homicides par an, une moyenne de 16 000/an pour la décennie entière (voir le tableau). Plus frappant encore : les Etats-Unis comptent 1,3 million d’homicides par armes à feu de 1968 à 2012 – soit plus d’assassinats dans le pays que de morts au combat à l’étranger, durant toutes les guerres faites par ce pays depuis sa fondation.

Il n’empêche. Enfants ou adolescents abattus dans leur école même ; corps d’adultes sans vie jonchant le sol d’un cinéma ou d’un centre commercial : cent fois vues dans les médias, ces horribles scènes poussent à l’action le gouvernement des Etats-Unis, et d’abord le FBI, sa police fédérale.

En avril 2014 encore, le ministre de la justice américain (« Attorney general« ) s’alarme : de 2000 à 2008, on compte en moyenne cinq de ces tueries de masse par an aux Etats-Unis. Mais depuis 2009, on en recense 15 par an, avec bien plus de victimes, morts et blessés, qu’auparavant[1. US Department of Justice – 15/04/2014 – « Following mass shooting incidents, Attorney general Holder urges Congress to approve $ 15 million to train law enforcement officers for ‘active shooter’ situations ».].

D’où mobilisation et prise au sérieux de la menace – ce qui naguère, passée l’émotion du moment, n’était pas forcément le cas. Un élan nouveau pour le FBI – qui a déjà défini et mesuré cet effrayant phénomène, dans l’idée d’ébaucher un diagnostic, crucial préalable à tout éventuel traitement ou riposte. Cette définition, ces fondamentaux, les voici.

Dans le langage du FBI, le massacre de masse se nomme « mass shooting incident » et son acteur « active shooter« . Pour différer des règlements de comptes et des crimes intrafamiliaux ou passionnels, l’acte doit advenir dans l’espace public et provoquer au moins quatre morts. Si le tueur meurt dans l’action (suicide, tir policier, etc.), il compte au nombre des victimes.

L’active shooter  arrive sur une scène donnée avec la volonté préméditée de tuer en accéléré un maximum de monde. De fait, la tuerie va vite : 12 minutes en moyenne dit le FBI ; dans 37% des cas, moins de cinq minutes. Le tueur est un homme (97% des cas), seul (98% des cas[2. Exceptions : les tueries de Columbine et de Westside Middle School, où les tireurs sont deux.]. Son âge moyen : 35 ans. Avant leurs attaques, suivant lesquelles 40% d’entre eux se suicident, ces individus sont en majorité repérés comme déséquilibrés.

Origines ethniques : sur 66 cas pertinents de 1982 à 2013, 44 sont Blancs ; 11 Noirs ; 6 Asiatiques ; 4 Latinos ; 1, Amérindien – on est proche de l’éventail ethnique américain – rien de significatif ou bouleversant là-dedans.

Ces tueries se produisent d’usage dans l’espace public. En majorité dans des établissements d’enseignement[3. De 2000 à 2010, une centaine d’agressions violentes, et de tueries, ont frappé les campus américains, si bien que des vigiles y sont désormais formés à repérer des individus anxieux, déprimés, confus, bizarres, au propos décousus, etc., pour tente d’identifier des « active shooters« . Sans grand succès jusqu’à présent.] ou lieux de travail. Sur 62 cas définis : enseignement : 12 cas ; travail : 10 cas. Tous les autres cas : des centres commerciaux, lieux de culte, restaurants et bâtiments officiels, au petit bonheur.

Venons-en à l’essentiel : pourquoi ? Pourquoi massacrer ainsi ses concitoyens ou ses voisins – des inconnus le plus souvent ? Souvent mais pas toujours : le tueur de masse peut parfois amorcer son massacre « en famille », puis sortir tirer dans la foule. Comment expliquer cela ?

Eh bien, l’Amérique ne l’explique pas – en tout cas, pas clairement : des psychologues, enquêteurs, professeurs, parlent d’isolation… de rage… de culpabilité… de honte… de problèmes psychologiques… d’addictions ou de mariages ratés.

Certes mais comment passer de l’hypothétique au concret ? Exemple, Aaron Alexis qui, le 13 septembre 2013, tue 12 personnes au fusil de chasse, dans un bâtiment (sécurisé) de la Marine de guerre, à Washington, avant d’être abattu par un policier. Electricien sous-traitant de la Navy, ce métis converti au bouddhisme entendait des voix et jouait à des jeux vidéo violents. Sans doute paranoïaque, il a agi en pleine confusion mentale….

Combien de cas semblables qui jamais ne passeront à l’acte ? Et le profil du FBI ne nous éclaire pas plus : un homme jeune ayant fait des études supérieures ; ayant connu des déceptions et frustrations, socialement isolé et incapable d’assumer ce qu’il éprouve et l’accable.

Combien d’Américains entrent dans ce tableau, de l’amant éconduit à celui qui a raté un examen ou perdu son boulot ; sans oublier l’étourdi ou le farfelu ? Des mâles isolés, sombres et mutiques, blancs et jeunes, il y en a vingt millions aux Etats-Unis, aussi bien en proie à une rage de dents qu’à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour.

Encore, l’origine psychologique n’est pas certaine : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – advient ainsi en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas). Finalement abattu par la police, Charles Whitman, 25 ans, décrit dans son testament d’étranges pulsions homicides et suggère une autopsie – qui révèle l’existence d’une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

Malgré tous les essais de profilage, étudier la liste des tueurs de masse donne l’inquiétante impression qu’au bout du compte, l' »active shooter » américain est un peu Monsieur tout-le-monde…

Venons-en à l’exposition médiatique de ces tueries. Notamment en France, elle ne facilite pas la compréhension du phénomène. Car, délaissant la réalité du terrain, les médias scrutent le seul petit bout d’une lorgnette idéologique, où ils ne voient que l’extrémisme politique et l’interdiction des armes à feu.

Débarrassons nous d’abord du fantasme journalistique qui à chaque attaque ou massacre, ressuscite les milices de l’Arkansas ou le Ku Klux Klan du Mississippi.

– le tueur de masse de Fort Hood est démocrate,

adolescents-tueurs de l’école de Columbine : leurs parents sont démocrates,

– le tueur de Virginia Tech est sympathisant démocrate,

– le tueur du Cinéma Colorado Theater a travaillé pour la campagne présidentielle de Barack Obama,

– le tueur de l’école de Sandy Hook est libertarien et végétarien.

Où sont les milices et le Ku Klux Klan ?

Les armes, maintenant.

Contrairement au cliché médiatique, la manie des armes ne grandit pas aux Etats-Unis, au contraire. Dans la décennie 1970, la moitié des foyers américains en possède une ou plusieurs, mais ils ne sont plus que 34% en 2012[4. General Social Survey (bisannuel) : 1970 : 50% des foyers ; 1980 : 49% ; 1990 : 43% ; 2000 : 35 % ; 2012 : 34 %.]. Lente décrue donc, mais même si l’interdiction des armes automatiques était votée demain – elle ne le sera pas, on le verra plus bas – la situation échapperait pourtant à tout contrôle. Circulent en effet d’ores et déjà aux Etats-Unis de 3,3 à 3,5 millions de fusils d’assaut AR-15, un si populaire équivalent US de la Kalachnikov qu’on l’a surnommé la « Barbie Doll » des armes longues…

Sur 143 armes à feu identifiées lors de massacres, de 1982 à 2012, on compte 71 fusils d’assaut et autres armes automatiques avec chargeurs à grande capacité ; 28 carabines, 23 armes de poing et 21 fusils de chasse. 70% de toutes ces armes ont été légalement achetées.

Après le massacre de Sandy Hook (décembre 2012) le président Obama exige du Congrès des lois concrètes : vérifications avant un achat sur Internet ou lors d’une foire aux armes ; interdiction des chargeurs d’armes d’assaut à grande capacité – toutes mesures vite enterrées par le Sénat. A l’avenir, on pourrait renforcer les contrôles d’identité lors d’achat d’armes, et donner des amendes pour trafic illicite, mais même cela n’est pas sûr.

D’autant moins désormais qu’au Colorado – Etat ayant connu deux graves massacres, 30 morts au total – deux sénateurs démocrates de l’Etat, partisans du contrôle des armes, ont été battus par deux républicains pro-armement.

Enfin si, comme le serinent nos médias, armes à feu hors-contrôle égalent massacres de masse, pourquoi n’y a-t-il aucun acte analogue au Brésil et au Mexique, qui comptent dix fois plus d’armes illicites que les Etats-Unis ?

Que faire? L’Amérique ne sait pas trop. Le problème semble la dépasser. Comme vu plus haut, l’Attorney général Eric Holder a récemment demandé au congrès 15 millions de dollars, pour que la police puisse « faire face aux menaces, se protéger et sauver des vies innocentes ». 15 millions de dollars ? Une misère, pas même de quoi « flinguer les flingueurs », pour parler comme Charles Pasqua, qui voulait « terroriser les terroristes »

Ainsi, peu de certitudes et une Amérique qui n’arrive pas à se regarder dans la glace. Or à ce jour, de tels massacres de masse adviennent d’abord dans des sociétés riches et de type évangélique, comme les Etats-Unis. Des sociétés qui ont sombré dans le conformisme et la bienséance. La monochromie y règne. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie, au point que les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – insupportable vision d’une choquante torture. Cas typique : l’Amérique suburbaine du Colorado où en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32 avant de se suicider.

Pour un criminologue, ce qui provoque ces massacres n’est pas l’accessibilité des armes aux Etats-Unis – même si c’est d’évidence un facteur aggravant – mais un facteur enfoui au cœur de la société américaine. Comparons avec un drame social français : l’alcoolisme, phénomène profondément enraciné et fort difficile à réduire. Or l’alcoolisme n’est pas réductible à la seule disponibilité de l’alcool : souvenons-nous des Etats-Unis et de la prohibition. Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

Au fond, ces massacres de masse concernent d’abord des êtres humains, et les armes loin derrière. L’homme n’est pas un robot ; jeune, aventureux, il est souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »). Étouffez-le sous le politically correct et le gnan-gnan bienséant, vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants et une bombe humaine. Blaise Pascal l’a dit dès le XVIIe siècle : « Qui veut faire l’ange, fait la bête ». Le catholicisme l’aura mieux intégré que le protestantisme : voici sans doute l’un des fondements de toute l’affaire.

*Photo: SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107258_000034

Romain Gary de P à Z

romain gary emile ajar

Pseudo. Prendre un pseudonyme est un sport relativement répandu chez les écrivains. Ils le font pour les raisons les plus diverses, depuis la coquetterie jusqu’à la volonté de sauver leur peau en publiant de manière « clandestine ». Dès les années 1940 Gary décide de se défaire de son véritable nom Roman Kacew (sous lequel il a signé quelques nouvelles avant-guerre dans le quotidien Gringoire), pour celui de Romain Gary (« Brûle ! » en Russe, Ajar voulant dire « braise »…). En 1958, désireux de témoigner de sa désastreuse expérience de diplomate à l’ONU et de décrire la vénérable institution internationale comme une machine à fabriquer du vide, Gary choisit de publier un roman satirique (L’homme à la colombe) sous le pseudo « Fosco Sinibaldi », afin de ne pas trahir son devoir de réserve. Plus déroutant, Gary décide de publier en 1974 sous le pseudonyme exotique de « Shatan Bogat » son roman d’aventure Les têtes de Stéphanie. Caprice ou répétition générale avant l’affaire Ajar ? Voyant que le livre se vend bien, l’éditeur révèle l’identité réelle de son auteur…

Pseudo (2). La même année Gary travaille, dans le plus grand secret, au manuscrit d’un roman surprenant, plein de fraîcheur et de folie, Gros câlin, qu’il souhaite publier sous pseudonyme. Il construit la légende aberrante d’un écrivain en cavale en Amérique du sud – pour cause d’accouchements clandestins ! – ne pouvant donc pas rentrer en France pour défendre son premier roman. Avec la complicité de Claude Gallimard (l’une des rares personnes à être dans la confidence, avec Jean Seberg, quelques amis proches et quelques hommes de loi), le livre sort discrètement sous la couverture du Mercure de France et rencontre un immédiat succès. Cette histoire tragi-comique d’un homme perdu dans la modernité, trouvant du réconfort dans le contact de son python domestique mais souffrant d’une incommunicabilité chronique avec autrui reçoit un accueil enthousiaste de la critique, qui y voit la marque d’un écrivain qui a compris son époque, la griffe d’un auteur jeune en phase avec son temps … Le Monde exprime cependant quelques doutes dans son compte-rendu : « Cet incognito et la qualité du livre ont échauffé les cervelles dans les salles de rédaction, où l’on se plaît à forger un mystère autour d’Emile Ajar. Au printemps dernier, n’y a-t-il pas eu la farce de Romain Gary signant Shatan Bogat, les Têtes de Stéphanie ? Le Mercure de France dément formellement ces bruits. » Au sein de Gallimard Raymond Queneau (que Claude Gallimard n’a pas mis dans la confidence) soupçonne un coup monté, mais suspecte Louis Aragon qui, depuis la disparition d’Elsa Triolet vit comme une sorte de « seconde jeunesse »… L’année suivante sort certainement l’un des plus beaux textes de Gary La vie devant soi, portrait bouleversant du petit monde des prostituées, des maquereaux, des gros bonnets et des petites gens du quartier parisien de la goutte d’or, au travers du regard naïf d’un petit garçon abandonné par sa mère aux bons soins d’une nourrice s’occupant de tous les « fils de pute » du quartier, Mme. Rosa,  monument d’humanité et de gouaille, allant régulièrement se cacher dans sa cave – son « trou juif » – par crainte du retour des allemands. Ce roman vaut à Gary/Ajar son second Goncourt. Mais l’affaire se complique, la presse découvre très vite le lien de parenté qui existe entre Romain Gary et celui qu’il a choisi pour « incarner » publiquement le fantôme Ajar, son neveu Paul Pavlowitch… De nombreuses péripéties rocambolesques (picaresques ?) s’en suivront. Un jour, Pavlowitch, jouant cet Ajar insensé, laisse négligemment traîner un revolver sur son bureau quand il reçoit une journaliste. La légende fascine. Parfois on vient aussi dire à Gary que sa littérature ne fait plus le poids face aux livres de son neveu… L’opus suivant, Pseudo (1976), écrit en quelques semaines dans une authentique « fièvre créatrice » va encore plus loin, puisque Romain Gary est un personnage du récit, présenté par Ajar/Pavlowitch comme l’ogre de la famille, le « Tonton macoute »… Un dernier roman, plus classique, paraîtra finalement sous le pseudonyme d’Ajar : L’angoisse du roi Salomon (1979). La révélation de la supercherie sera posthume ; dans une petite plaquette Vie et mort d’Emile Ajar (1981) Gary s’expliquera sur cette aventure… Une farce ? Un canular ? Pas seulement. Si ce fascicule se termine par « Je me suis bien amusé, au revoir et merci », ce tour de prestidigitation allait bien au-delà de la mystification comique. Dans les années 70 Gary est un auteur installé, dont on parle encore mais dont on lit assez peu la production récente. Par ce tour de force il « oblige » la critique et le public à s’intéresser à sa prose avec une fraîcheur neuve. A cela s’ajoute certainement une volonté prométhéenne d’aller jusqu’au bout de la création, en créant le créateur lui-même. Pris dans les filets de cette mystification, et dans d’autres toiles d’araignées de désespoir (la solitude de Gary à cette époque-là est considérable, autant que sa peur de vieillir), l’écrivain se suicide le 2 décembre 1980. Tuant sur le coup Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et Emile Ajar.

Tombeau. Plusieurs biographies ont été consacrées à Romain Gary. Nous devons la première et la plus suggestive, en 1987, à l’académicienne Dominique Bona, connue pour ses délicates « vies » d’artistes (Stefan Zweig, Berthe Morisot) et pour son style sobrement lyrique. En 2004, Myriam Anissimov, déjà biographe de l’écrivain italien Primo Levi, publie une somme exhaustive et parfois un peu rébarbative (par la frénésie des détails parfois triviaux et par son style revêche) sur la vie de Romain Gary : Le caméléon. On préférera de loin le récit de Dominique Bona. Bien plus émouvant encore, le Tombeau de Romain Gary (1995) de la canadienne Nancy Huston est, plus qu’un simple éloge sous la forme classique du « tombeau poétique », un dialogue entre deux écrivains ayant en commun de s’être appropriés avec gourmandise la langue française, qui ne leur était pas maternelle. Huston montre à quel point cette position peut susciter un émerveillement pour la langue étrangère – et nécessairement étrange – que l’on explore, et donne à jamais le goût ludique de jouer avec les mots qui sont autant de jouets tout neufs.

Zigzags. Ce centenaire est aussi l’occasion d’explorer des œuvres moins connues, mais infiniment touchantes. Comme Les enchanteurs (1973) grand roman « russe » de Gary, évoquant le destin fantastique d’un homme qui semble avoir été oublié par la mort et raconte 200 ans de ses aventures et péripéties amoureuses dans une famille d’illusionnistes et de saltimbanques de Saint-Pétersbourg. Dans un tout autre registre on redécouvrira avec plaisir La Danse de Gengis Cohn (1967) farce féroce révélant tout l’humour noir de Gary, où l’on suit la déambulation dans la vie d’un commissaire de police débonnaire qui est hanté – dans l’Allemagne des années 60 – par le fantôme du fantaisiste juif qu’il a tué quand il était SS. Un chef d’œuvre comique qui permet de comprendre que l’humour était l’un des principaux moteurs de l’écriture de Gary. Un humour lui permettant bien souvent de mettre à distance le réel… pour parvenir à le rendre supportable dans de bonnes conditions. On voit par là que pour « Z » nous aurions pu également choisir : zygomatiques.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000001.

Romain Gary de A à N

romain gary racines ciel

Romain Gary est né en 1914, comme Luis Mariano, Louis de Funès et la Première guerre mondiale. Pour commémorer ce centenaire l’actualité éditoriale est riche. Gallimard présente au public le premier roman de Gary, écrit à 19 ans et refusé alors par tous les éditeurs : Le vin des morts ; un inédit loufoque et un peu foutraque inspiré par Céline et les surréalistes, dans lequel on peut déjà entendre la petite musique des textes qu’il signera Ajar à la fin de sa vie. Les éditions de l’Herne proposent deux recueils Une petite femme & Un soir avec Kennedy composés de textes courts (articles, nouvelles, etc.), d’intérêts inégaux, qui raviront cependant les inconditionnels. Quel auteur a écrit des romans remarquables en français et en anglais, sans qu’aucun de ces idiomes ne soit sa langue natale ? Quel écrivain a été aviateur, diplomate, journaliste, cinéaste – tout en restant crédible en tout, et génial en littérature ? Qui a eu deux fois le Prix Goncourt ? Seulement deux fois ?… ajouteront les esprits facétieux… Revenons sur Gary, de A à Z.

Aviateur. Dans la famille des écrivains-aviateurs on connaît l’inévitable Saint-Exupéry, on connait moins Romain Gary. Pourtant l’auteur des Mangeurs d’étoiles a été un héros de guerre, et s’est distingué dans de nombreux combats aériens durant la Seconde guerre mondiale. Après avoir appris à piloter à  la fin des années 30 durant son Service militaire, l’écrivain s’engage en 1940 dans les Forces aériennes françaises libres. Il sert dans toute une série de missions en méditerranée, puis intègre le Groupe Lorraine en tant que « bombardier ». Son héroïsme lui vaudra le titre de « Compagnon de la Libération ». Durant cette période Romain Gary écrira Education européenne, roman de formation puissant évoquant les péripéties vécues par un adolescent polonais en plein conflit mondial – qui découvre l’amour et la fidélité au contact de partisans en lutte contre les nazis. Ce sera le premier roman publié de Gary, à la toute fin de la guerre. L’écrivain sera, toute sa vie durant, hanté par cette période ; dans La nuit sera calme (1974) il dira que dans ses cauchemars il voit souvent revenir de missions ses camarades aviateurs morts au combat. Gary ne cessera de vivre entouré de fantômes…

Caméléon. Gary, qui arrivait à s’inscrire dans les horizons culturels les plus divers (il a mis peu de temps à devenir plus français qu’un français, et encore moins à devenir un écrivain américain plus sombre et plus lucide sur l’Amérique qu’un auteur local), se voyait comme un caméléon, cet inénarrable saurien connu pour sa queue préhensile et son aptitude à se camoufler en changeant de couleur de peau. Le romancier raconte cette blague dans son vrai-faux livre d’entretiens La nuit sera calme : « Il y avait une fois un caméléon, on l’a mis sur du vert et il est devenu vert, on l’a mis sur du bleu et il est devenu bleu (…) et puis on l’a mis sur un plaid écossais et le caméléon a éclaté » Il terminait parfait l’histoire en disant que le caméléon devenait fou. De là à en tirer des conclusions pour lui-même…

Cinéma. Par on ne sait trop quelle tendance regrettable les écrivains se jettent bien trop souvent à corps perdu dans des aventures cinématographiques qui s’apparentent à des naufrages. Certes, il y a des exceptions (Cocteau par exemple), mais les catastrophes sont légion, du Jour et la nuit de BHL à La possibilité d’une île de Houellebecq… Romain Gary, marié à l’actrice américaine Jean Seberg, n’a pas échappé à cet obscur désir d’écran noir… Il réalise deux films, étrillés par la critique unanime qui les a accueillis comme des curiosités parfaitement dispensables : Les oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill ! (1972). Le premier étant l’adaptation de la Nouvelle éponyme, le second se base sur un  scénario original évoquant la lutte contre les trafics internationaux de drogue. Le romancier ne réitérera pas l’expérience. On sait par ailleurs qu’il s’est essayé tardivement à la peinture. Pour finir par se débarrasser de toutes ses toiles avec fracas… Il fera passer toutes ses meilleures images par les mots.

Éléphants. Comme nous l’avons vu il y a du caméléon dans le Romain Gary, mais il y a aussi de l’éléphant. On trouve les éléphants essentiellement dans Les racines du ciel (1956) où ils font l’objet de toutes les attentions du personnage idéaliste Morel qui se met en tête de les protéger. Sur fond politique de chute prochaine de l’ « Empire » en Afrique équatoriale française, les chers éléphants de Morel, qu’il défend contre l’exploitation cruelle dont ils font l’objet par les autorités, sont aussi les symboles encombrants, paradoxalement fragiles, de vieilles idées en voie de disparition comme la fidélité ou l’honneur. A la fois roman « écolo » (la défense de la nature est un thème qui traverse toute l’œuvre de Gary), fable désabusée sur l’homme et roman d’aventure haletant (qui sera adapté au cinéma par  John Huston…) Les Racines du ciel avait inspiré ces quelques lignes à Alexandre Vialatte dans une chronique… « L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphants. L’éléphant habite l’homme. Il a hanté tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres. (…) L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on tire des statuettes, et de quatre pieds dont on tire des porte-parapluies. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois. » Morel aimait tant les éléphants qu’il eût voulu en être un. Ce premier chef d’œuvre lui vaut son premier Prix Goncourt.

Nice. On dit abusivement que Romain Gary et sa mère Mina ont quitté la Russie en 1928 pour s’installer en France. Ils ne se sont pas installés en France, mais à Nice, ce qui fait une grande différence. C’est sous le soleil des Alpes-Maritimes, et les pieds dans la mer méditerranée que le jeune Gary va vivre son adolescence. Mina tient un modeste petit hôtel, tandis que Romain fait ses études au lycée Masséna de Nice (qui compte parmi ses anciens élèves Apollinaire et Joseph Kessel). C’est une période bénie où – dans l’ombre de sa mère – le petit Russe découvre la vie occidentale, les femmes, cette culture française qu’il adoptera avec passion, et bientôt l’écriture… C’est dans La Promesse de l’aube (1960) que Romain Gary rendra compte, avec une grande délicatesse autobiographique, de ces années d’adolescence niçoise auprès d’une mère aimante et terriblement exigeante, qui souhaitait que son fils devienne un grand écrivain français ou un grand diplomate. Il sera les deux. Dans une page très célèbre de ce récit Gary confie : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. » Parmi les réjouissances du centenaire de la naissance de Gary il est à noter la publication chez Gallimard/Futuropolis d’un album somptueux consacré à La promesse de l’aube, illustré par Joann Sfar.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000006.

Et Mahler créa la Genèse

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gustav mahler symphonie

Que voulait la musique il y a tout juste un siècle ? Et en quoi son ambition se distinguait-elle radicalement de celle que l’art se donne aujourd’hui – si cependant le concept d’« ambition »  peut rendre compte de ce que cet art, qui se veut instinctif et conceptuel, exige de lui-même ? Un homme répond d’un seul coup à ces questions. C’est Gustav Mahler et le coup est d’un maître : sa IIIe Symphonie, la plus longue de l’Histoire, 1h45. On entend déjà mugir d’ennui les adeptes de l’Ircam et autres kolkhozes où, à renfort de micros et processeurs, on invente collectivement l’instantanéité des hourvaris de l’avenir : près de deux heures de musique, quelle noueuse équation pour ceux dont l’idéal est de n’en avoir pas pour leur art.

Mais il y a un siècle, un jeune Autrichien d’origine juive et fraîchement converti au christianisme écrivait une partition dont l’ambition symphonique résumait toute l’âme des siècles qui la précédaient. Le jeune maestro compose pendant l’été. Un été il reçoit à Steinbach la visite de son ami Bruno Walter[1. Chef d’orchestre, pianiste et compositeur allemand né à Berlin en 1876, naturalisé autrichien en 1911, l’année de la mort de Mahler. De celui-ci il fut l’ami et le disciple. Il lui survécut cinquante ans et travailla beaucoup à faire connaître son œuvre. Contraint à l’exil en 1938, il séjourna en France jusqu’en 1939, puis partit aux États-Unis où il put continuer à exercer son art et où il mourut en 1962.], dont on sait le destin fameux. Descendu du train, Bruno Walter admire la nature, mais Mahler interrompt ce moment de panthéisme : « Inutile de vous attarder au paysage, j’ai tout mis dans ma nouvelle symphonie ! » La phrase frappe la curiosité de Walter mais  ne choque pas ses principes : signifier le sens de la totalité et le recueillir au-delà d’elle, n’est-ce pas le rôle de la musique ? Une seule question : comment Mahler y parvient-il ? [access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ici que la IIIe Symphonie révèle sa force. Elle rejette la structure traditionnelle en quatre mouvements pour une construction en six temps : quatre pour les règnes naturels tels qu’Aristote les a définis – minéraux, végétaux, animaux, humains ; deux pour les deux ordres surnaturels conçus par saint Thomas – les Anges et l’Absolu. Chaque mouvement exprimera ainsi la singularité d’un ordre. La musique devra donc utiliser toutes ses ressources pour suggérer le visible aussi bien que l’invisible, l’univers et sa source.

L’ambition artistique est grande mais impérieuse : Mahler refuse de travailler à moindre enjeu. En 1900, on ne souhaitait pas à l’art de s’épanouir sous le regard dogmatique d’un riquiquisme obligatoire, où l’on ne peut qu’étouffer.

La 3e Symphonie se déploie par étapes, parmi lesquelles un premier mouvement où résonne l’éveil du monde. Lorsque l’œuvre arrive au quatrième mouvement elle exprime la condition humaine : Mahler y met en notes les paroles d’un Nietzsche inhabituel évoquant l’attention que l’homme doit apporter à la profondeur cachée du silence. Loin d’incorporer un Nietzsche préconçu dont il dispose au contraire avec liberté, Mahler, au mouvement suivant, fait retentir un chœur angélique, puis parvient à l’impressionnant apogée de l’œuvre : Dieu. Car désormais la musique devient description analogique de la vie du divin. Mahler écrit ici un chant immense qui, comme la vie divine, ne connaît pas de discontinuité : la musique s’écoule sans rupture, elle est mime mobile de l’éternité. Une effraction survient à la fin, c’est le moment où Dieu décide de créer le monde : la symphonie se referme alors en cercle sur le premier mouvement auquel elle donne son sens.

Au terme des six jours de la Création, le thème du commencement et celui de la fin se joignent en une paix dont le sens du monde jaillit à chaque note. Symphonia, la « résonance intégrale » : peu d’œuvres entendent honorer mieux l’étymologie que cette 3e. C’était il y a un siècle. On n’avait pas encore inventé le bonheur : on le cherchait et on estimait insuffisant de ramasser dans le caniveau le serre-tête d’un petit plaisir pour s’en faire une couronne.[/access]

*Photo : wikicommons.

Le féminisme est-il un paternalisme?

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Depuis qu’il s’est proclamé libérateur de la femme, le féminisme n’a cessé d’entreprendre et d’élargir le champ des possibles de la condition féminine. Ni putes, ni soumises les femmes revendiquent le droit d’être traitée à l’égal de l’homme.

Quand on critique le féminisme, les féministes sont toujours les premières à faire remarquer qu’il existe différentes formes de féminismes et que sous la bannière trompeuse de l’unité se cache, en vérité, une pluralité d’opinions. Pourtant, le principe d’unité qui les réunit est la profonde conviction que nous vivons (toujours) dans un système patriarcal, c’est-à-dire dans une société organisée autour, et érigée sur, la domination des hommes sur les femmes. Quant aux divergences, il semblerait que deux traditions dominent et divisent les féministes :celles qui croient à la différence entre les sexes et celles qui la nient. Au sein de ces deux « blocs » s’ouvrent ensuite tout un éventail de différentes traditions et de divergences. En Suède et dans plusieurs autres pays anglo-saxons, le premier bloc ne trouve aujourd’hui peu ou prou de défenseurs.

Celles qui nient l’existence des différences entre les sexes ne sont évidemment pas toutes insensibles aux réalités empiriques, mais elles pensent que ces différences tirent leur existence non dans la Nature mais dans l’Artifice – ou pour parler le langage du XXIème siècle – sont la résultante des constructions sociales. Une de ces constructions serait le genre, un genre puisant sa signification dans une représentation ontologique.

Cependant, le débat en France a pris une drôle de tournure lorsque il est, tout à coup, devenuillégitime de parler de « théorie » du genre. Les hérauts du genre ont brandit à sa place, l’épithète « études sur le genre ».  Mais en y réfléchissant de plus près, il existe bien ici une contradiction dans les termes. Comment peut on prétendre aux études de genre sans avoir une théorie sur le genre ?

En d’autres termes,  prétendre qu’il existe quelque chose comme le « genre » exige, en effet, de partir de l’idée que les différences entre les hommes et les femmes sont des constructions sociales. On peut donc en conclure qu’il s’agit bel et bien d’une théorie, au même titre qu’il existe une théorie de la relativité, une théorie psychanalytique ou une théorie marxiste. La théorie n’est rien d’autre qu’une manière de se représenter le monde afin de le rendre intelligible. Pourquoi alors nier cet aspect théorique qui dans d’autres domaines semblent, ne pas poser de problème ? En d’autres termes, pourquoi ne pas vouloir dire son nom ?

La réponse est politique.

Parce que la théorie des constructions sociales, (et en occurrence le genre) ne se limite guère à sa seule dimension descriptive, mais comporte bien une dimension normative. Disons les choses autrement. Un des  chevaux de bataille de la théorie du genre est le concept de « stéréotype ». Le concept « stéréotype » part de l’idée constructiviste que l’existence du genre engendre des stéréotypes renforçant la différence entre les hommes et les femmes. Ces stéréotypes auraient un impact sur le choix et les désirs des individus, ils les contraignent.Évidemment, le mot n’est ni neutre ni flatteur, exsudant même des connotations négatives puisque « stéréotype » est le contraire d’originale et l’originalité est dans la société des individus évidemment aussi bien un droit qu’un bien, mais passons. Ces « stéréotypes » expliqueraient pourquoi certains emplois seraient surreprésentés chez un sexe, tels que les infirmières ou bien les puéricultrices parmi les femmes, ou bien les plombiers ou les pompiers parmi les hommes.  Les stéréotypes encourageraient à la fois la ségrégation sexuelle des emplois et le statu quo.

On peut donc, sans trop grande difficulté, en tirer des conclusions normatives avec le scénario suivant : un sexiste convaincu – mais social-constructivistes – souscrivant à l’idée de stéréotype, défendrait alors, sur un mode conservateur, la préservation de ces stéréotypes parce qu’ils ont révélé leur efficacité (pragmatique), dans… par exemple la continuité du désir entre hommes et femmes – ou bien la stabilité de la famille etc. Il pourrait même dire, s’il est d’humeur réac, que la décadence ambiante tiendrait au fait que ces stéréotypes soient en chute libre…

Revenons alors à la part normative de l’étude de genre dans sa configuration « progressiste ». C’est elle qui a suscité tant de réfutations, d’approbations et de contradictions dans le débat public. Dans cette conception normative, on tire la conclusion que le stéréotype est un mal.Cette part normative comporte aussi son aspect politique. En premier lieu, le « stéréotype »pénaliserait ceux qui s’y opposent. Ils seraient mêmes exclus de la communauté puisqu’ils ne répondent pas aux exigences stéréotypiques.

Les hommes et les femmes qui perdurent dans ces stéréotypes  seraient aussi condamnés à ne pas être maîtres de leurs choix. Ils se sont fait avoir et surtout elles se sont fait avoir. Elles ne savent pas utiliser leur raison de manière appropriée, leur choix n’est pas délibéré, il est imprégné. Il faut donc les délivrer de leur propre inconscience devant l’influence des stéréotypes.

D’où la nécessité politique de combattre les stéréotypes .Les étudesde genre se réclament donc à la fois d’une théorie issue du « tournant culturel » et d’une praxis politique. En proclamant que les femmes ne sont pas maîtresses de leur choix, les féministes, adhérant à la conception du genre, reprennent néanmoins à leur compte le discours paternaliste. C’est-à-dire qu’ils replongent la femme dans l’état de minorité, « incapable de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre» (Kant). Cette fois, ce n’est pas au nom du Père mais au Non des pairs qui raisonnent, rééduquent et rectifient.

L’Histoire se répète : on parle au nom de la femme, à la place des femmes. Ses choix sont suspects.Dans le système patriarcal, elle est trop« nature », dans le système du genre elle est trop « culture »  et  donc dans les deux cas il faut la protéger.On retrouve ici l’éternelle ritournelle de la femme trop faible pour s’affirmer et se protéger (d’)elle-même. D’où la nécessite d’une avant-garde d’amazones qui vient la sauver.Les femmes doivent donc être rééduquées par la voie de celles qui ont atteint leur majorité (un poste au CNRS, au Monde ou au Parlement). Oui, le féminisme du genre est bel et bien un paternalisme.

Orwell, l’épouilleur

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george orwell leys

Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  – ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman –  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

*Image : wiki commons.

Zeev Sternhell aveuglé par les Lumières

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sternhell lumieres vichy

Depuis trente ans, le nom de Zeev Sternhell est associé à l’un des débats les plus âpres qu’ait connu la vie intellectuelle française, celui sur les origines nationales du fascisme, déclenché par la publication, en 1983, de son Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France. Dans Histoire et Lumières, Changer le monde par la raison, une longue interview avec le journaliste Nicolas Weill qui vient de paraître, Sternhell ne lâche rien et reprend sa thèse : tout le mal vient des idées fausses, de ceux qui ont critiqué ce qu’il estime être un bloc de cristal : les « Lumières ».

Les échanges entre l’historien israélien et le jour- naliste du Monde commencent bien. L’évocation de son enfance en Galicie pendant la guerre, marquée par la « disparition » de sa mère et de sa sœur, nous montre une famille juive qui survit grâce à l’énergie et à l’intelligence d’un oncle qui a compris que le ghetto était un piège. Grâce au même oncle, elle franchira, en 1945, la frontière de l’URSS vers la Pologne, d’où l’orphelin pourra rejoindre une tante établie à Avignon. Ce périple conduit à une vue en perspective sur la France d’après-guerre. Dans ce pays, un enseignement d’une efficacité admirable ne tarde pas à mettre à niveau l’enfant de l’immigration. Surtout, dans ce pays, la « question juive » n’existe pas. Le judaïsme, comme la religion en général, est affaire si privée qu’on ne sait pas qui est juif et qu’on ne cherche pas à le savoir bien que − le petit Zeev en fait l’expérience − les juifs sachent se reconnaître entre eux.

Cette situation s’accompagnait, dans le public sinon en famille, d’une indulgence oublieuse à l’égard d’un passé récent qu’on ne désignait pas encore comme une « période noire de notre histoire ». On peut se demander pourquoi, gardant le souvenir de cette idylle précaire, Zeev Sternhell s’est ensuite fait le dénonciateur persévérant du fascisme d’origine française. Mais nulle rancune antifrançaise ne détermine cette croisade. C’est plutôt par purisme laïque et républicain qu’il scinde la modernité en deux courants antagoniques : d’un côté la laïcité, la démocratie représentative, la lutte des classes assumée ; de l’autre, l’enracinement, l’identité collective, l’énergie nationale, les mobilisations xénophobes, racistes, etc. D’où son refus de la thèse « totalitariste », qui enveloppe dans une même condamnation Hitler et Staline. À cette analyse, qu’il estime héritée de la guerre froide, l’auteur oppose un procommunisme rémanent.

Tout cela pourrait se discuter… si Sternhell  discutait, ce qu’il ne fait pas. [access capability= »lire_inedits »]Passé l’évocation des jeunes années et l’analyse de l’évolution décevante de l’État juif depuis 1967, son livre est une enquête à charge et un réquisitoire contre le fascisme d’origine française. Le simplisme binaire de l’auteur le rend allergique aux transitions, aux compréhensions, aux ambiguïtés, donc à la philosophie : on croit au progrès et à la liberté des individus ou bien on n’y croit pas.

Certes, Sternhell désigne à juste titre comme un moment de coupure, dans l’histoire de la modernité, la fin du XIXe siècle, mais au lieu d’interroger l’œuvre des grands penseurs de cette nouvelle « crise de la conscience européenne » (Nietzsche, Bergson, Péguy, Husserl… avant Heidegger), il ne la décrit qu’à travers des représentants de la réaction politique : Boulanger, Barrès, Maurras, auxquels il associe Sorel, qui fut pourtant un maître de Gramsci.

De même est ignorée la réflexion de l’École de Francfort sur les failles et les infortunes de la raison moderne. L’allergie de l’auteur à la philosophie devient flagrante quand, pour étoffer son idée, en soi défendable, des « lumières franco-kantiennes », il construit un Rousseau caricaturalement individualiste qui, dans le Discours sur l’inégalité, passerait directement de l’« état de nature » au « contrat » et n’aurait besoin d’aucune référence au peuple pour fonder la volonté générale. Pas bien grave, direz-vous : Sternhell est historien, et non pas philosophe. Sauf que réquisitoire n’est pas histoire. Grand rassembleur de textes, l’auteur oublie que ceux-ci ont été produits « en situation » par des gens en proie à des enjeux immédiats. Ainsi, les écrits de Mounier sur le fascisme répondaient à une obsession, celle de l’affaissement de la démocratie dans la France des années 1930. Avait-il tort de se demander d’où pouvaient venir les énergies opposables à ce qu’il a appelé les « fausses valeurs fascistes » ? On peut discuter l’attitude « compréhensive » de Mounier vis-à-vis de l’adversaire, on peut penser que cela l’a conduit à trop insister sur les faiblesses internes de la démocratie française et pas assez sur la menace hitlérienne (bien qu’il ait aussitôt dénoncé Munich comme une « trahison »), mais évoquer une sympathie fasciste est évidemment trompeur.

L’enquête de Sternhell depuis quarante ans a certes produit des découvertes mais dans le cadre d’une vision trompeuse, parfois comique à force de déshistoricisation. Ainsi, sa compa- raison entre Pétain et Mussolini accable le premier, qui a immédiatement promulgué des lois antisémites et balayé les institutions démocratiques, alors que l’Italien a mis des années à en arriver là. Pas un mot sur le désastre militaire et l’acceptation de la défaite par Vichy. Comme si le régime de Pétain n’avait fait que coaguler les idées ambiantes ! Pas étonnant que Sternhell écarte d’un revers de main le travail de Stanley Hoffmann sur la logique d’ensemble de l’histoire de France en ce siècle. On trouve pourtant dans À la recherche de la France (1963) une remarque essentielle sur ce dont s’obsède Sternhell : « Vichy a été l’élimination presque complète des contre-révolutionnaires maurrassiens en tant que force politique. » Quand Sternhell voit une consécration, Hoffmann constate une dévaluation définitive : les idées vivent et meurent à l’épreuve des événements, alors que, selon le postulat sternhellien, elles persistent dans la nature comme un métal inoxydable.

Sternhell affiche le courage obstiné d’une « tête de cochon », d’un saint Sébastien exposé aux flèches. Mais cette obstination le conduit à reprendre indéfiniment le même combat, en particulier contre le Sciences-Po d’il y a quarante ans, alliage trop étroitement français de haute société protestante et de démocratie chrétienne. Oxford et Stanford ne lui servent que de redoutes d’où pilonner la rue Saint-Guillaume. Obsession telle qu’il ignore, dans l’histoire et la philosophie politique françaises, tout de ce qui s’est fait ailleurs, qu’il s’agisse de Lefort, de Gauchet, de Manent et de bien d’autres.

Sternhell n’a pas toujours tort. Il est vrai qu’avant d’être mise en valeur par Paxton (en 1973), la part de responsabilité de Vichy (de la France ?) dans le génocide des juifs a été occultée, puis relativisée à cause du nombre des survivants, et ensuite, depuis Chirac 1995, érigée en dogme, sans qu’une « mémoire apaisée » (Paul Ricœur) ait été stabilisée. Dans ce débat, Sternhell apporte des éléments, mais son schématisme ne nous rapproche pas d’une intelligence générale du drame du XXe siècle.[/access]

Antonioni écrivain : «Je commence à comprendre»

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delon antonioni cinema

Soyons honnêtes, Antonioni, pour nous, ce fut d’abord Monica Vitti. Monica Vitti dans L’éclipse, Monica Vitti dans L’aventura, Monica Vitti dans La notte, Monica Vitti dans Le désert rouge. Aragon trouvait que « Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay. » était le plus bel alexandrin de la langue française ; nous, nous préférons « Monica Vitti Monica Vitti Monica Vitti ». On ne s’en est jamais remis, touché par la grâce efficace de cette silhouette blonde au visage corrégien qui traversait en petite robe noire la nuit romaine, les années soixante et notre cœur d’adolescent cinéphile. Oui, le cinéma d’Antonioni, c’était d’abord ce corps-là si présent, si évident que nous pouvions bien oublier notre léger ennui snob à regarder ce que tout le monde nous présentait comme « les chefs d’œuvre de l’incommunicabilité ». Nous ne comprenions pas grand chose, à vrai dire et si nous avions revu plusieurs fois Le désert rouge par exemple, c’était pour cette manière dont Monica Vitti étirait les manches d’un pull en cachemire afin de recouvrir la paume de ses mains, dans ce geste mélancoliquement sensuel qu’ont les filles frileuses ou inquiètes.
Et puis on vieillit et les perspectives s’inversent. [access capability= »lire_inedits »]

Et l’on comprend que si on a trouvé Monica Vitti si belle, c’est grâce à Antonioni. Bien sûr, elle est belle sans Antonioni mais c’est Antonioni qui donne à la beauté de Monica Vitti un sens, qui a pu comprendre de cette beauté qu’elle serait la seule à pouvoir incarner ce qu’il avait à dire. C’est grâce à Antonioni que nous avons appris à regarder Monica Vitti avec un œil neuf, une Monica Vitti désemparée dans ces non-lieux de la modernité que le cinéaste cartographiait avec quarante ans d’avance : salles des marchés où s’abolit le réel dans une fièvre abstraite, nouveaux quartiers aux luxueuses résidences impersonnelles, villes portuaires anonymes entre chantiers et usines. Et à chaque fois, le désert de l’amour au cœur du couple, ce désert qui prenait en ce temps-là une dimension nouvelle, celle de « la perte de tout langage adéquat aux faits » comme aurait pu le dire Guy Debord.
Alors, forcément, nous nous sommes jetés sur « Je commence à comprendre » qui vient de paraître aux éditions Arléa et qui recueille en moins de soixante-dix pages des fragments, des notes et des aphorismes d’Antonioni sur plusieurs décennies. Autant vous prévenir tout de suite, voilà un petit texte qui risque fort de vous hanter, que vous aimiez ou non son cinéma. Dans cette plaquette parue à l’origine en 1999, Antonioni se révèle un grand, un très grand écrivain. Il est vrai que Rimbaud n’a eu besoin de guère plus d’espace pour recréer le monde. Antonioni, contrairement à ses personnages, trouve à chaque instant le langage « adéquat aux faits ». Peut-on imaginer résumé plus clair de son esthétique que dans l’aphorisme suivant : « Peu importe qu’il dise des mensonges, on voit plus clair en lui quand il ment que lorsqu’il dit la vérité. ». Et comment ne pas voir ici en filigrane le personnage de courtier joué par Delon dans L’Eclipse ?

La forme courte demande une vraie virtuosité qui offre les mêmes joies que le poème, la même déstabilisation heureuse du sens. Antonioni maitrise impeccablement cette technique : « J’ai souvent le désir de me venger mais ils sont tous en vacances. » Des croquis d’atmosphère à l’esthétique toute chinoise avec ciels, fleurs, brumes et oiseaux voisinent avec de brefs portraits d’actrices, hélas pas celui de Monica Vitti mais, par exemple, de la toute jeune Brigitte Bardot pressentie à seize ans pour un rôle dans Les Vaincus : « Elle est jolie, éveillée, désinvolte, très française, malgré sa mère et une grand-mère italienne. Elle enlève son chemisier, enfile son pull, le retire, remet son chemisier. Elle fait tout avec une désarmante candeur immorale mais de façon si naturelle que j’ai honte de mes pensées, décidément trop italiennes. »
On aimera aussi et surtout, pour finir, dans Je commence à comprendre, cette énergie froide des désespérés quand ils sont des créateurs, cette joie terrorisée d’être au monde, et cette élégance qui n’exclut pas une forme d’humour décalé parce qu’il n’y a pas, au bout du compte de vraie génie sans un certain sourire : « Depuis des années, je ne crie plus. L’autre jour, je suis allé au milieu d’un champ et je me suis mis à hurler. Je croyais être seul, mais un vieux qui n’était pas trop loin s’est approché et m’a offert un bonbon. » [/access]

Je commence à comprendre de Michel Angelo Antonioni (traduction de Jean-Pierre Ferrini, Arléa).

Copies du bac 2014 : Extraits inédits avant les résultats!

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« Le cerveau de l’imbécile n’est pas vide, il est encombré. Les idées y fermentent au lieu de s’assimiler », écrivait Bernanos. Il semblerait cette année encore que les futurs bacheliers aient souffert d’une douloureuse indigestion mentale, donnant ainsi raison à Bernanos, à Dostoïevski, à Nietzsche et à Flaubert, à qui ces pages manquantes du Dictionnaire des idées reçues sont dédiées.

La mère ou la putain ?

« Par exemple dans une société un homme doit absolument choisir entre sa mère et sa femme. Quel choix faire? Ce n’est donc pas évident pour lui, donc il n’est pas libre car il doit absolument effectuer un choix ».

« Si nous devions parler de l’Islam, empêcher une femme porter voile sur sa tête l’empêcherait d’être libre car être libre c’est aussi être libre d’avoir des convictions, une valeur que l’on aimerait exercer. »

Arbeit macht frei ou pas, alors ?

« Le travail est l’activitée, où l’homme reçoit une rémunération et à une reconnaissance sociale, il permet de lutter contre le chômage, la paresse, l’ennui. Il est source de loisir, d’épanouissement et de survie. »

« Contrairement à ce que l’on a l’habitude de voir, l’ « homme » dans le titre de l’ouvrage proposé (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, sic) n’est pas écrit au sens général « Homme ». Peut-être seulement lié au fait que dans les années 1950, la femme n’était pas sujet à travailler de la même manière que l’homme, l’auteur dans sa réflexion fait peut-être référence au travail d’usine alors très répendu durant cette époque ».

« Le travail émane du grec signifiant souffrance est une condition de l’homme qui tend à le rendre libre et indépendant ».

Des hommes et des machines

« Les machines sont le fruit de sa capacité morale et physique à les concevoir, à les fabriquer et à les utiliser, d’après Aristote.

« Mais la machine est-elle réellement indispensable aux yeux d’autrui ? »

« Le capital et le travail sont la plupart du temps deux facteurs qui se complète comme par exemple un camionneur qui est utile à un camion, car sans camionneur le camion ne fonctionnera pas ».

Des animaux et des hommes

« S’il a le choix, il est donc libre de choisir ce qu’il veut. Par exemple, contrairement à l’animal l’homme peut faire un choix sur ce qu’il va manger au dîner, ou sur ce qu’il va porter en sortant. Tandis que l’animal ne peut même pas se vêtir. »

« De plus un éléphant enfermé dans un zoo se croit libre mais il n’est en réalité pas libre, puisqu’il est enfermé. Ainsi si l’animal n’est pas conscient, il n’est pas libre. »

Parce que le droit n’est pas juste

« De tel manier qu’une personne qui désire avoir un téléphone, mais n’ayant pas les moyens financier d’en possède, peut faire le choix d’économiser ou bien de volé celui d’un tiers. »

« L’homme est un être libre, il est libre de s’habiller comme il veut. »

La liberté…

« Retenons également l’exemple de l’illustre Nelson Mandela. Homme noir qui luttait contre la ségrégation. Il fut enfermé en prison pendant plus de 20 ans. Il n’eût pas le choix. Cependant, on pouvait lui enlever sa liberté de manger, de dormir, de respirer ou encore de parler mais il avait une liberté qu’on ne pouvait lui enlever: c’était la liberté de penser, disait-il. »

« La liberté est une notion aussi complexe que simple. »

« Est-ce que faire le choix, décider d’être libre, nous rend libre ? »

« Faire un choix pour certains, peut créer en eux un sentiment d’existence, d’appartenance, W. Shakespeare nous dit « to be or not to be that is the question », en Français cela signifie « être ou ne pas être, telle est la question », en faisant un choix, peut être que cette question n’aurais plus à se poser car en effectuant un choix, cela relève de l’existence, d’un Homme vrai. »

Et pour finir, un peu de conspirationnisme

« Mais je ne vois pas en quoi l’état chinois devrais se protéger de google… un vestige surement de la seconde guerre mondial. »

N.B : Les fautes d’orthographe ne sont hélas pas de la rédaction.

« Tueurs de masse » : une malédiction américaine?

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flingue elliot rodger

flingue elliot rodger

Elliot Rodger avait 22 ans et la tête du fils de votre voisin de palier. Plutôt joli garçon, timide et bien élevé, il étudiait au Santa Barbara City College, dans cette paradisiaque Californie du sud toujours nimbée de soleil.

Or le 23 mai 2014, Rodger poignarde à mort ses trois voisins de cité universitaire, puis sillonne Santa Barbara en voiture, tirant sur les passants – d’abord, sur les jeunes femmes. Il se loge enfin une balle dans la tête. Bilan du massacre : 6 morts, 13 blessés. Dans sa voiture, deux pistolets automatiques 9mm, un Glock, un Sig Sauer et dix chargeurs pleins – le tout acquis légalement.

Fils d’un producteur d’Hollywood, Elliot Rodger a tout pour être heureux : vols en première classe, BMW personnelle, accès à volonté à des concerts privés, etc. Mais de longue date, le jeune eurasien brûle sourdement d’une folle rage intérieure. Solitaire, rejeté, frustré par l’indifférence féminine, la vue des couples enlacés sur les plages de Santa Barbara le torture toujours plus. Dans sa confession, il se déplore « puceau à 22 ans ».

Pour en finir, Rodger bricole son petit « crépuscule des dieux » personnel. Et prend tout le temps d’en imaginer et exécuter le scénario, partant d’indiscutables « références » :

– Comme le Norvégien Anders Breivik, il écrit un manifeste long de 141 pages. Il y crie sa rage, ses frustrations, sa haine des dragueurs multipliant les conquêtes, son envie de mort.

– Comme les jihadis, il réalise sa vidéo-testament. « Demain, conclut-il – ce sera vraiment le lendemain – je me vengerai de l’humanité, de vous tous ».

– Comme les gangsters de Los Angeles, la métropole voisine, il pratique le « drive-by shooting« , longeant les trottoirs et flinguant les passants à la volée.

Certes, ses voisins le trouvent bizarre et ses condisciples, un peu fêlé. Même ses propres parents (divorcés) le jugent inquiétant – au point de dénoncer leur rejeton à la police locale, un mois avant le drame. Mais, venus entendre Rodger junior, les policiers l’estiment équilibré et maître de lui. Ils repartent en s’excusant presque.

Au moment d’écrire cette étude, telle est la dernière tuerie de masse aux Etats-Unis, pays qui a vu naître cette sanglante pratique. Et qui, avec horreur, la voit aujourd’hui proliférer.

Donnons d’abord au phénomène son importance réelle. Psychologiquement, elle est immense : l’Amérique unanime souffre à chacune de ces tueries de masse ; le président en exercice pleure toujours dans les médias leurs innocentes victimes. Mais leur nombre est finalement assez faible : depuis le début 1984 (soit, jusqu’à la fin 2014, trente ans pleins) on déplore 71 de ces « mass shootings« , ayant provoqué au total quelque 600 morts.

Ce, alors que, de 2003 à 2012, les Etats-Unis recensent de 14 000 à 17 000 homicides par an, une moyenne de 16 000/an pour la décennie entière (voir le tableau). Plus frappant encore : les Etats-Unis comptent 1,3 million d’homicides par armes à feu de 1968 à 2012 – soit plus d’assassinats dans le pays que de morts au combat à l’étranger, durant toutes les guerres faites par ce pays depuis sa fondation.

Il n’empêche. Enfants ou adolescents abattus dans leur école même ; corps d’adultes sans vie jonchant le sol d’un cinéma ou d’un centre commercial : cent fois vues dans les médias, ces horribles scènes poussent à l’action le gouvernement des Etats-Unis, et d’abord le FBI, sa police fédérale.

En avril 2014 encore, le ministre de la justice américain (« Attorney general« ) s’alarme : de 2000 à 2008, on compte en moyenne cinq de ces tueries de masse par an aux Etats-Unis. Mais depuis 2009, on en recense 15 par an, avec bien plus de victimes, morts et blessés, qu’auparavant[1. US Department of Justice – 15/04/2014 – « Following mass shooting incidents, Attorney general Holder urges Congress to approve $ 15 million to train law enforcement officers for ‘active shooter’ situations ».].

D’où mobilisation et prise au sérieux de la menace – ce qui naguère, passée l’émotion du moment, n’était pas forcément le cas. Un élan nouveau pour le FBI – qui a déjà défini et mesuré cet effrayant phénomène, dans l’idée d’ébaucher un diagnostic, crucial préalable à tout éventuel traitement ou riposte. Cette définition, ces fondamentaux, les voici.

Dans le langage du FBI, le massacre de masse se nomme « mass shooting incident » et son acteur « active shooter« . Pour différer des règlements de comptes et des crimes intrafamiliaux ou passionnels, l’acte doit advenir dans l’espace public et provoquer au moins quatre morts. Si le tueur meurt dans l’action (suicide, tir policier, etc.), il compte au nombre des victimes.

L’active shooter  arrive sur une scène donnée avec la volonté préméditée de tuer en accéléré un maximum de monde. De fait, la tuerie va vite : 12 minutes en moyenne dit le FBI ; dans 37% des cas, moins de cinq minutes. Le tueur est un homme (97% des cas), seul (98% des cas[2. Exceptions : les tueries de Columbine et de Westside Middle School, où les tireurs sont deux.]. Son âge moyen : 35 ans. Avant leurs attaques, suivant lesquelles 40% d’entre eux se suicident, ces individus sont en majorité repérés comme déséquilibrés.

Origines ethniques : sur 66 cas pertinents de 1982 à 2013, 44 sont Blancs ; 11 Noirs ; 6 Asiatiques ; 4 Latinos ; 1, Amérindien – on est proche de l’éventail ethnique américain – rien de significatif ou bouleversant là-dedans.

Ces tueries se produisent d’usage dans l’espace public. En majorité dans des établissements d’enseignement[3. De 2000 à 2010, une centaine d’agressions violentes, et de tueries, ont frappé les campus américains, si bien que des vigiles y sont désormais formés à repérer des individus anxieux, déprimés, confus, bizarres, au propos décousus, etc., pour tente d’identifier des « active shooters« . Sans grand succès jusqu’à présent.] ou lieux de travail. Sur 62 cas définis : enseignement : 12 cas ; travail : 10 cas. Tous les autres cas : des centres commerciaux, lieux de culte, restaurants et bâtiments officiels, au petit bonheur.

Venons-en à l’essentiel : pourquoi ? Pourquoi massacrer ainsi ses concitoyens ou ses voisins – des inconnus le plus souvent ? Souvent mais pas toujours : le tueur de masse peut parfois amorcer son massacre « en famille », puis sortir tirer dans la foule. Comment expliquer cela ?

Eh bien, l’Amérique ne l’explique pas – en tout cas, pas clairement : des psychologues, enquêteurs, professeurs, parlent d’isolation… de rage… de culpabilité… de honte… de problèmes psychologiques… d’addictions ou de mariages ratés.

Certes mais comment passer de l’hypothétique au concret ? Exemple, Aaron Alexis qui, le 13 septembre 2013, tue 12 personnes au fusil de chasse, dans un bâtiment (sécurisé) de la Marine de guerre, à Washington, avant d’être abattu par un policier. Electricien sous-traitant de la Navy, ce métis converti au bouddhisme entendait des voix et jouait à des jeux vidéo violents. Sans doute paranoïaque, il a agi en pleine confusion mentale….

Combien de cas semblables qui jamais ne passeront à l’acte ? Et le profil du FBI ne nous éclaire pas plus : un homme jeune ayant fait des études supérieures ; ayant connu des déceptions et frustrations, socialement isolé et incapable d’assumer ce qu’il éprouve et l’accable.

Combien d’Américains entrent dans ce tableau, de l’amant éconduit à celui qui a raté un examen ou perdu son boulot ; sans oublier l’étourdi ou le farfelu ? Des mâles isolés, sombres et mutiques, blancs et jeunes, il y en a vingt millions aux Etats-Unis, aussi bien en proie à une rage de dents qu’à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour.

Encore, l’origine psychologique n’est pas certaine : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – advient ainsi en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas). Finalement abattu par la police, Charles Whitman, 25 ans, décrit dans son testament d’étranges pulsions homicides et suggère une autopsie – qui révèle l’existence d’une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

Malgré tous les essais de profilage, étudier la liste des tueurs de masse donne l’inquiétante impression qu’au bout du compte, l' »active shooter » américain est un peu Monsieur tout-le-monde…

Venons-en à l’exposition médiatique de ces tueries. Notamment en France, elle ne facilite pas la compréhension du phénomène. Car, délaissant la réalité du terrain, les médias scrutent le seul petit bout d’une lorgnette idéologique, où ils ne voient que l’extrémisme politique et l’interdiction des armes à feu.

Débarrassons nous d’abord du fantasme journalistique qui à chaque attaque ou massacre, ressuscite les milices de l’Arkansas ou le Ku Klux Klan du Mississippi.

– le tueur de masse de Fort Hood est démocrate,

adolescents-tueurs de l’école de Columbine : leurs parents sont démocrates,

– le tueur de Virginia Tech est sympathisant démocrate,

– le tueur du Cinéma Colorado Theater a travaillé pour la campagne présidentielle de Barack Obama,

– le tueur de l’école de Sandy Hook est libertarien et végétarien.

Où sont les milices et le Ku Klux Klan ?

Les armes, maintenant.

Contrairement au cliché médiatique, la manie des armes ne grandit pas aux Etats-Unis, au contraire. Dans la décennie 1970, la moitié des foyers américains en possède une ou plusieurs, mais ils ne sont plus que 34% en 2012[4. General Social Survey (bisannuel) : 1970 : 50% des foyers ; 1980 : 49% ; 1990 : 43% ; 2000 : 35 % ; 2012 : 34 %.]. Lente décrue donc, mais même si l’interdiction des armes automatiques était votée demain – elle ne le sera pas, on le verra plus bas – la situation échapperait pourtant à tout contrôle. Circulent en effet d’ores et déjà aux Etats-Unis de 3,3 à 3,5 millions de fusils d’assaut AR-15, un si populaire équivalent US de la Kalachnikov qu’on l’a surnommé la « Barbie Doll » des armes longues…

Sur 143 armes à feu identifiées lors de massacres, de 1982 à 2012, on compte 71 fusils d’assaut et autres armes automatiques avec chargeurs à grande capacité ; 28 carabines, 23 armes de poing et 21 fusils de chasse. 70% de toutes ces armes ont été légalement achetées.

Après le massacre de Sandy Hook (décembre 2012) le président Obama exige du Congrès des lois concrètes : vérifications avant un achat sur Internet ou lors d’une foire aux armes ; interdiction des chargeurs d’armes d’assaut à grande capacité – toutes mesures vite enterrées par le Sénat. A l’avenir, on pourrait renforcer les contrôles d’identité lors d’achat d’armes, et donner des amendes pour trafic illicite, mais même cela n’est pas sûr.

D’autant moins désormais qu’au Colorado – Etat ayant connu deux graves massacres, 30 morts au total – deux sénateurs démocrates de l’Etat, partisans du contrôle des armes, ont été battus par deux républicains pro-armement.

Enfin si, comme le serinent nos médias, armes à feu hors-contrôle égalent massacres de masse, pourquoi n’y a-t-il aucun acte analogue au Brésil et au Mexique, qui comptent dix fois plus d’armes illicites que les Etats-Unis ?

Que faire? L’Amérique ne sait pas trop. Le problème semble la dépasser. Comme vu plus haut, l’Attorney général Eric Holder a récemment demandé au congrès 15 millions de dollars, pour que la police puisse « faire face aux menaces, se protéger et sauver des vies innocentes ». 15 millions de dollars ? Une misère, pas même de quoi « flinguer les flingueurs », pour parler comme Charles Pasqua, qui voulait « terroriser les terroristes »

Ainsi, peu de certitudes et une Amérique qui n’arrive pas à se regarder dans la glace. Or à ce jour, de tels massacres de masse adviennent d’abord dans des sociétés riches et de type évangélique, comme les Etats-Unis. Des sociétés qui ont sombré dans le conformisme et la bienséance. La monochromie y règne. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie, au point que les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – insupportable vision d’une choquante torture. Cas typique : l’Amérique suburbaine du Colorado où en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32 avant de se suicider.

Pour un criminologue, ce qui provoque ces massacres n’est pas l’accessibilité des armes aux Etats-Unis – même si c’est d’évidence un facteur aggravant – mais un facteur enfoui au cœur de la société américaine. Comparons avec un drame social français : l’alcoolisme, phénomène profondément enraciné et fort difficile à réduire. Or l’alcoolisme n’est pas réductible à la seule disponibilité de l’alcool : souvenons-nous des Etats-Unis et de la prohibition. Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

Au fond, ces massacres de masse concernent d’abord des êtres humains, et les armes loin derrière. L’homme n’est pas un robot ; jeune, aventureux, il est souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »). Étouffez-le sous le politically correct et le gnan-gnan bienséant, vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants et une bombe humaine. Blaise Pascal l’a dit dès le XVIIe siècle : « Qui veut faire l’ange, fait la bête ». Le catholicisme l’aura mieux intégré que le protestantisme : voici sans doute l’un des fondements de toute l’affaire.

*Photo: SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107258_000034

Romain Gary de P à Z

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romain gary emile ajar

romain gary emile ajar

Pseudo. Prendre un pseudonyme est un sport relativement répandu chez les écrivains. Ils le font pour les raisons les plus diverses, depuis la coquetterie jusqu’à la volonté de sauver leur peau en publiant de manière « clandestine ». Dès les années 1940 Gary décide de se défaire de son véritable nom Roman Kacew (sous lequel il a signé quelques nouvelles avant-guerre dans le quotidien Gringoire), pour celui de Romain Gary (« Brûle ! » en Russe, Ajar voulant dire « braise »…). En 1958, désireux de témoigner de sa désastreuse expérience de diplomate à l’ONU et de décrire la vénérable institution internationale comme une machine à fabriquer du vide, Gary choisit de publier un roman satirique (L’homme à la colombe) sous le pseudo « Fosco Sinibaldi », afin de ne pas trahir son devoir de réserve. Plus déroutant, Gary décide de publier en 1974 sous le pseudonyme exotique de « Shatan Bogat » son roman d’aventure Les têtes de Stéphanie. Caprice ou répétition générale avant l’affaire Ajar ? Voyant que le livre se vend bien, l’éditeur révèle l’identité réelle de son auteur…

Pseudo (2). La même année Gary travaille, dans le plus grand secret, au manuscrit d’un roman surprenant, plein de fraîcheur et de folie, Gros câlin, qu’il souhaite publier sous pseudonyme. Il construit la légende aberrante d’un écrivain en cavale en Amérique du sud – pour cause d’accouchements clandestins ! – ne pouvant donc pas rentrer en France pour défendre son premier roman. Avec la complicité de Claude Gallimard (l’une des rares personnes à être dans la confidence, avec Jean Seberg, quelques amis proches et quelques hommes de loi), le livre sort discrètement sous la couverture du Mercure de France et rencontre un immédiat succès. Cette histoire tragi-comique d’un homme perdu dans la modernité, trouvant du réconfort dans le contact de son python domestique mais souffrant d’une incommunicabilité chronique avec autrui reçoit un accueil enthousiaste de la critique, qui y voit la marque d’un écrivain qui a compris son époque, la griffe d’un auteur jeune en phase avec son temps … Le Monde exprime cependant quelques doutes dans son compte-rendu : « Cet incognito et la qualité du livre ont échauffé les cervelles dans les salles de rédaction, où l’on se plaît à forger un mystère autour d’Emile Ajar. Au printemps dernier, n’y a-t-il pas eu la farce de Romain Gary signant Shatan Bogat, les Têtes de Stéphanie ? Le Mercure de France dément formellement ces bruits. » Au sein de Gallimard Raymond Queneau (que Claude Gallimard n’a pas mis dans la confidence) soupçonne un coup monté, mais suspecte Louis Aragon qui, depuis la disparition d’Elsa Triolet vit comme une sorte de « seconde jeunesse »… L’année suivante sort certainement l’un des plus beaux textes de Gary La vie devant soi, portrait bouleversant du petit monde des prostituées, des maquereaux, des gros bonnets et des petites gens du quartier parisien de la goutte d’or, au travers du regard naïf d’un petit garçon abandonné par sa mère aux bons soins d’une nourrice s’occupant de tous les « fils de pute » du quartier, Mme. Rosa,  monument d’humanité et de gouaille, allant régulièrement se cacher dans sa cave – son « trou juif » – par crainte du retour des allemands. Ce roman vaut à Gary/Ajar son second Goncourt. Mais l’affaire se complique, la presse découvre très vite le lien de parenté qui existe entre Romain Gary et celui qu’il a choisi pour « incarner » publiquement le fantôme Ajar, son neveu Paul Pavlowitch… De nombreuses péripéties rocambolesques (picaresques ?) s’en suivront. Un jour, Pavlowitch, jouant cet Ajar insensé, laisse négligemment traîner un revolver sur son bureau quand il reçoit une journaliste. La légende fascine. Parfois on vient aussi dire à Gary que sa littérature ne fait plus le poids face aux livres de son neveu… L’opus suivant, Pseudo (1976), écrit en quelques semaines dans une authentique « fièvre créatrice » va encore plus loin, puisque Romain Gary est un personnage du récit, présenté par Ajar/Pavlowitch comme l’ogre de la famille, le « Tonton macoute »… Un dernier roman, plus classique, paraîtra finalement sous le pseudonyme d’Ajar : L’angoisse du roi Salomon (1979). La révélation de la supercherie sera posthume ; dans une petite plaquette Vie et mort d’Emile Ajar (1981) Gary s’expliquera sur cette aventure… Une farce ? Un canular ? Pas seulement. Si ce fascicule se termine par « Je me suis bien amusé, au revoir et merci », ce tour de prestidigitation allait bien au-delà de la mystification comique. Dans les années 70 Gary est un auteur installé, dont on parle encore mais dont on lit assez peu la production récente. Par ce tour de force il « oblige » la critique et le public à s’intéresser à sa prose avec une fraîcheur neuve. A cela s’ajoute certainement une volonté prométhéenne d’aller jusqu’au bout de la création, en créant le créateur lui-même. Pris dans les filets de cette mystification, et dans d’autres toiles d’araignées de désespoir (la solitude de Gary à cette époque-là est considérable, autant que sa peur de vieillir), l’écrivain se suicide le 2 décembre 1980. Tuant sur le coup Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et Emile Ajar.

Tombeau. Plusieurs biographies ont été consacrées à Romain Gary. Nous devons la première et la plus suggestive, en 1987, à l’académicienne Dominique Bona, connue pour ses délicates « vies » d’artistes (Stefan Zweig, Berthe Morisot) et pour son style sobrement lyrique. En 2004, Myriam Anissimov, déjà biographe de l’écrivain italien Primo Levi, publie une somme exhaustive et parfois un peu rébarbative (par la frénésie des détails parfois triviaux et par son style revêche) sur la vie de Romain Gary : Le caméléon. On préférera de loin le récit de Dominique Bona. Bien plus émouvant encore, le Tombeau de Romain Gary (1995) de la canadienne Nancy Huston est, plus qu’un simple éloge sous la forme classique du « tombeau poétique », un dialogue entre deux écrivains ayant en commun de s’être appropriés avec gourmandise la langue française, qui ne leur était pas maternelle. Huston montre à quel point cette position peut susciter un émerveillement pour la langue étrangère – et nécessairement étrange – que l’on explore, et donne à jamais le goût ludique de jouer avec les mots qui sont autant de jouets tout neufs.

Zigzags. Ce centenaire est aussi l’occasion d’explorer des œuvres moins connues, mais infiniment touchantes. Comme Les enchanteurs (1973) grand roman « russe » de Gary, évoquant le destin fantastique d’un homme qui semble avoir été oublié par la mort et raconte 200 ans de ses aventures et péripéties amoureuses dans une famille d’illusionnistes et de saltimbanques de Saint-Pétersbourg. Dans un tout autre registre on redécouvrira avec plaisir La Danse de Gengis Cohn (1967) farce féroce révélant tout l’humour noir de Gary, où l’on suit la déambulation dans la vie d’un commissaire de police débonnaire qui est hanté – dans l’Allemagne des années 60 – par le fantôme du fantaisiste juif qu’il a tué quand il était SS. Un chef d’œuvre comique qui permet de comprendre que l’humour était l’un des principaux moteurs de l’écriture de Gary. Un humour lui permettant bien souvent de mettre à distance le réel… pour parvenir à le rendre supportable dans de bonnes conditions. On voit par là que pour « Z » nous aurions pu également choisir : zygomatiques.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000001.

Romain Gary de A à N

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romain gary racines ciel

romain gary racines ciel

Romain Gary est né en 1914, comme Luis Mariano, Louis de Funès et la Première guerre mondiale. Pour commémorer ce centenaire l’actualité éditoriale est riche. Gallimard présente au public le premier roman de Gary, écrit à 19 ans et refusé alors par tous les éditeurs : Le vin des morts ; un inédit loufoque et un peu foutraque inspiré par Céline et les surréalistes, dans lequel on peut déjà entendre la petite musique des textes qu’il signera Ajar à la fin de sa vie. Les éditions de l’Herne proposent deux recueils Une petite femme & Un soir avec Kennedy composés de textes courts (articles, nouvelles, etc.), d’intérêts inégaux, qui raviront cependant les inconditionnels. Quel auteur a écrit des romans remarquables en français et en anglais, sans qu’aucun de ces idiomes ne soit sa langue natale ? Quel écrivain a été aviateur, diplomate, journaliste, cinéaste – tout en restant crédible en tout, et génial en littérature ? Qui a eu deux fois le Prix Goncourt ? Seulement deux fois ?… ajouteront les esprits facétieux… Revenons sur Gary, de A à Z.

Aviateur. Dans la famille des écrivains-aviateurs on connaît l’inévitable Saint-Exupéry, on connait moins Romain Gary. Pourtant l’auteur des Mangeurs d’étoiles a été un héros de guerre, et s’est distingué dans de nombreux combats aériens durant la Seconde guerre mondiale. Après avoir appris à piloter à  la fin des années 30 durant son Service militaire, l’écrivain s’engage en 1940 dans les Forces aériennes françaises libres. Il sert dans toute une série de missions en méditerranée, puis intègre le Groupe Lorraine en tant que « bombardier ». Son héroïsme lui vaudra le titre de « Compagnon de la Libération ». Durant cette période Romain Gary écrira Education européenne, roman de formation puissant évoquant les péripéties vécues par un adolescent polonais en plein conflit mondial – qui découvre l’amour et la fidélité au contact de partisans en lutte contre les nazis. Ce sera le premier roman publié de Gary, à la toute fin de la guerre. L’écrivain sera, toute sa vie durant, hanté par cette période ; dans La nuit sera calme (1974) il dira que dans ses cauchemars il voit souvent revenir de missions ses camarades aviateurs morts au combat. Gary ne cessera de vivre entouré de fantômes…

Caméléon. Gary, qui arrivait à s’inscrire dans les horizons culturels les plus divers (il a mis peu de temps à devenir plus français qu’un français, et encore moins à devenir un écrivain américain plus sombre et plus lucide sur l’Amérique qu’un auteur local), se voyait comme un caméléon, cet inénarrable saurien connu pour sa queue préhensile et son aptitude à se camoufler en changeant de couleur de peau. Le romancier raconte cette blague dans son vrai-faux livre d’entretiens La nuit sera calme : « Il y avait une fois un caméléon, on l’a mis sur du vert et il est devenu vert, on l’a mis sur du bleu et il est devenu bleu (…) et puis on l’a mis sur un plaid écossais et le caméléon a éclaté » Il terminait parfait l’histoire en disant que le caméléon devenait fou. De là à en tirer des conclusions pour lui-même…

Cinéma. Par on ne sait trop quelle tendance regrettable les écrivains se jettent bien trop souvent à corps perdu dans des aventures cinématographiques qui s’apparentent à des naufrages. Certes, il y a des exceptions (Cocteau par exemple), mais les catastrophes sont légion, du Jour et la nuit de BHL à La possibilité d’une île de Houellebecq… Romain Gary, marié à l’actrice américaine Jean Seberg, n’a pas échappé à cet obscur désir d’écran noir… Il réalise deux films, étrillés par la critique unanime qui les a accueillis comme des curiosités parfaitement dispensables : Les oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill ! (1972). Le premier étant l’adaptation de la Nouvelle éponyme, le second se base sur un  scénario original évoquant la lutte contre les trafics internationaux de drogue. Le romancier ne réitérera pas l’expérience. On sait par ailleurs qu’il s’est essayé tardivement à la peinture. Pour finir par se débarrasser de toutes ses toiles avec fracas… Il fera passer toutes ses meilleures images par les mots.

Éléphants. Comme nous l’avons vu il y a du caméléon dans le Romain Gary, mais il y a aussi de l’éléphant. On trouve les éléphants essentiellement dans Les racines du ciel (1956) où ils font l’objet de toutes les attentions du personnage idéaliste Morel qui se met en tête de les protéger. Sur fond politique de chute prochaine de l’ « Empire » en Afrique équatoriale française, les chers éléphants de Morel, qu’il défend contre l’exploitation cruelle dont ils font l’objet par les autorités, sont aussi les symboles encombrants, paradoxalement fragiles, de vieilles idées en voie de disparition comme la fidélité ou l’honneur. A la fois roman « écolo » (la défense de la nature est un thème qui traverse toute l’œuvre de Gary), fable désabusée sur l’homme et roman d’aventure haletant (qui sera adapté au cinéma par  John Huston…) Les Racines du ciel avait inspiré ces quelques lignes à Alexandre Vialatte dans une chronique… « L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphants. L’éléphant habite l’homme. Il a hanté tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres. (…) L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on tire des statuettes, et de quatre pieds dont on tire des porte-parapluies. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois. » Morel aimait tant les éléphants qu’il eût voulu en être un. Ce premier chef d’œuvre lui vaut son premier Prix Goncourt.

Nice. On dit abusivement que Romain Gary et sa mère Mina ont quitté la Russie en 1928 pour s’installer en France. Ils ne se sont pas installés en France, mais à Nice, ce qui fait une grande différence. C’est sous le soleil des Alpes-Maritimes, et les pieds dans la mer méditerranée que le jeune Gary va vivre son adolescence. Mina tient un modeste petit hôtel, tandis que Romain fait ses études au lycée Masséna de Nice (qui compte parmi ses anciens élèves Apollinaire et Joseph Kessel). C’est une période bénie où – dans l’ombre de sa mère – le petit Russe découvre la vie occidentale, les femmes, cette culture française qu’il adoptera avec passion, et bientôt l’écriture… C’est dans La Promesse de l’aube (1960) que Romain Gary rendra compte, avec une grande délicatesse autobiographique, de ces années d’adolescence niçoise auprès d’une mère aimante et terriblement exigeante, qui souhaitait que son fils devienne un grand écrivain français ou un grand diplomate. Il sera les deux. Dans une page très célèbre de ce récit Gary confie : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. » Parmi les réjouissances du centenaire de la naissance de Gary il est à noter la publication chez Gallimard/Futuropolis d’un album somptueux consacré à La promesse de l’aube, illustré par Joann Sfar.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000006.

Et Mahler créa la Genèse

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gustav mahler symphonie

gustav mahler symphonie

Que voulait la musique il y a tout juste un siècle ? Et en quoi son ambition se distinguait-elle radicalement de celle que l’art se donne aujourd’hui – si cependant le concept d’« ambition »  peut rendre compte de ce que cet art, qui se veut instinctif et conceptuel, exige de lui-même ? Un homme répond d’un seul coup à ces questions. C’est Gustav Mahler et le coup est d’un maître : sa IIIe Symphonie, la plus longue de l’Histoire, 1h45. On entend déjà mugir d’ennui les adeptes de l’Ircam et autres kolkhozes où, à renfort de micros et processeurs, on invente collectivement l’instantanéité des hourvaris de l’avenir : près de deux heures de musique, quelle noueuse équation pour ceux dont l’idéal est de n’en avoir pas pour leur art.

Mais il y a un siècle, un jeune Autrichien d’origine juive et fraîchement converti au christianisme écrivait une partition dont l’ambition symphonique résumait toute l’âme des siècles qui la précédaient. Le jeune maestro compose pendant l’été. Un été il reçoit à Steinbach la visite de son ami Bruno Walter[1. Chef d’orchestre, pianiste et compositeur allemand né à Berlin en 1876, naturalisé autrichien en 1911, l’année de la mort de Mahler. De celui-ci il fut l’ami et le disciple. Il lui survécut cinquante ans et travailla beaucoup à faire connaître son œuvre. Contraint à l’exil en 1938, il séjourna en France jusqu’en 1939, puis partit aux États-Unis où il put continuer à exercer son art et où il mourut en 1962.], dont on sait le destin fameux. Descendu du train, Bruno Walter admire la nature, mais Mahler interrompt ce moment de panthéisme : « Inutile de vous attarder au paysage, j’ai tout mis dans ma nouvelle symphonie ! » La phrase frappe la curiosité de Walter mais  ne choque pas ses principes : signifier le sens de la totalité et le recueillir au-delà d’elle, n’est-ce pas le rôle de la musique ? Une seule question : comment Mahler y parvient-il ? [access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ici que la IIIe Symphonie révèle sa force. Elle rejette la structure traditionnelle en quatre mouvements pour une construction en six temps : quatre pour les règnes naturels tels qu’Aristote les a définis – minéraux, végétaux, animaux, humains ; deux pour les deux ordres surnaturels conçus par saint Thomas – les Anges et l’Absolu. Chaque mouvement exprimera ainsi la singularité d’un ordre. La musique devra donc utiliser toutes ses ressources pour suggérer le visible aussi bien que l’invisible, l’univers et sa source.

L’ambition artistique est grande mais impérieuse : Mahler refuse de travailler à moindre enjeu. En 1900, on ne souhaitait pas à l’art de s’épanouir sous le regard dogmatique d’un riquiquisme obligatoire, où l’on ne peut qu’étouffer.

La 3e Symphonie se déploie par étapes, parmi lesquelles un premier mouvement où résonne l’éveil du monde. Lorsque l’œuvre arrive au quatrième mouvement elle exprime la condition humaine : Mahler y met en notes les paroles d’un Nietzsche inhabituel évoquant l’attention que l’homme doit apporter à la profondeur cachée du silence. Loin d’incorporer un Nietzsche préconçu dont il dispose au contraire avec liberté, Mahler, au mouvement suivant, fait retentir un chœur angélique, puis parvient à l’impressionnant apogée de l’œuvre : Dieu. Car désormais la musique devient description analogique de la vie du divin. Mahler écrit ici un chant immense qui, comme la vie divine, ne connaît pas de discontinuité : la musique s’écoule sans rupture, elle est mime mobile de l’éternité. Une effraction survient à la fin, c’est le moment où Dieu décide de créer le monde : la symphonie se referme alors en cercle sur le premier mouvement auquel elle donne son sens.

Au terme des six jours de la Création, le thème du commencement et celui de la fin se joignent en une paix dont le sens du monde jaillit à chaque note. Symphonia, la « résonance intégrale » : peu d’œuvres entendent honorer mieux l’étymologie que cette 3e. C’était il y a un siècle. On n’avait pas encore inventé le bonheur : on le cherchait et on estimait insuffisant de ramasser dans le caniveau le serre-tête d’un petit plaisir pour s’en faire une couronne.[/access]

*Photo : wikicommons.

Le féminisme est-il un paternalisme?

feminisme paternalisme stereotypes

feminisme paternalisme stereotypes

Depuis qu’il s’est proclamé libérateur de la femme, le féminisme n’a cessé d’entreprendre et d’élargir le champ des possibles de la condition féminine. Ni putes, ni soumises les femmes revendiquent le droit d’être traitée à l’égal de l’homme.

Quand on critique le féminisme, les féministes sont toujours les premières à faire remarquer qu’il existe différentes formes de féminismes et que sous la bannière trompeuse de l’unité se cache, en vérité, une pluralité d’opinions. Pourtant, le principe d’unité qui les réunit est la profonde conviction que nous vivons (toujours) dans un système patriarcal, c’est-à-dire dans une société organisée autour, et érigée sur, la domination des hommes sur les femmes. Quant aux divergences, il semblerait que deux traditions dominent et divisent les féministes :celles qui croient à la différence entre les sexes et celles qui la nient. Au sein de ces deux « blocs » s’ouvrent ensuite tout un éventail de différentes traditions et de divergences. En Suède et dans plusieurs autres pays anglo-saxons, le premier bloc ne trouve aujourd’hui peu ou prou de défenseurs.

Celles qui nient l’existence des différences entre les sexes ne sont évidemment pas toutes insensibles aux réalités empiriques, mais elles pensent que ces différences tirent leur existence non dans la Nature mais dans l’Artifice – ou pour parler le langage du XXIème siècle – sont la résultante des constructions sociales. Une de ces constructions serait le genre, un genre puisant sa signification dans une représentation ontologique.

Cependant, le débat en France a pris une drôle de tournure lorsque il est, tout à coup, devenuillégitime de parler de « théorie » du genre. Les hérauts du genre ont brandit à sa place, l’épithète « études sur le genre ».  Mais en y réfléchissant de plus près, il existe bien ici une contradiction dans les termes. Comment peut on prétendre aux études de genre sans avoir une théorie sur le genre ?

En d’autres termes,  prétendre qu’il existe quelque chose comme le « genre » exige, en effet, de partir de l’idée que les différences entre les hommes et les femmes sont des constructions sociales. On peut donc en conclure qu’il s’agit bel et bien d’une théorie, au même titre qu’il existe une théorie de la relativité, une théorie psychanalytique ou une théorie marxiste. La théorie n’est rien d’autre qu’une manière de se représenter le monde afin de le rendre intelligible. Pourquoi alors nier cet aspect théorique qui dans d’autres domaines semblent, ne pas poser de problème ? En d’autres termes, pourquoi ne pas vouloir dire son nom ?

La réponse est politique.

Parce que la théorie des constructions sociales, (et en occurrence le genre) ne se limite guère à sa seule dimension descriptive, mais comporte bien une dimension normative. Disons les choses autrement. Un des  chevaux de bataille de la théorie du genre est le concept de « stéréotype ». Le concept « stéréotype » part de l’idée constructiviste que l’existence du genre engendre des stéréotypes renforçant la différence entre les hommes et les femmes. Ces stéréotypes auraient un impact sur le choix et les désirs des individus, ils les contraignent.Évidemment, le mot n’est ni neutre ni flatteur, exsudant même des connotations négatives puisque « stéréotype » est le contraire d’originale et l’originalité est dans la société des individus évidemment aussi bien un droit qu’un bien, mais passons. Ces « stéréotypes » expliqueraient pourquoi certains emplois seraient surreprésentés chez un sexe, tels que les infirmières ou bien les puéricultrices parmi les femmes, ou bien les plombiers ou les pompiers parmi les hommes.  Les stéréotypes encourageraient à la fois la ségrégation sexuelle des emplois et le statu quo.

On peut donc, sans trop grande difficulté, en tirer des conclusions normatives avec le scénario suivant : un sexiste convaincu – mais social-constructivistes – souscrivant à l’idée de stéréotype, défendrait alors, sur un mode conservateur, la préservation de ces stéréotypes parce qu’ils ont révélé leur efficacité (pragmatique), dans… par exemple la continuité du désir entre hommes et femmes – ou bien la stabilité de la famille etc. Il pourrait même dire, s’il est d’humeur réac, que la décadence ambiante tiendrait au fait que ces stéréotypes soient en chute libre…

Revenons alors à la part normative de l’étude de genre dans sa configuration « progressiste ». C’est elle qui a suscité tant de réfutations, d’approbations et de contradictions dans le débat public. Dans cette conception normative, on tire la conclusion que le stéréotype est un mal.Cette part normative comporte aussi son aspect politique. En premier lieu, le « stéréotype »pénaliserait ceux qui s’y opposent. Ils seraient mêmes exclus de la communauté puisqu’ils ne répondent pas aux exigences stéréotypiques.

Les hommes et les femmes qui perdurent dans ces stéréotypes  seraient aussi condamnés à ne pas être maîtres de leurs choix. Ils se sont fait avoir et surtout elles se sont fait avoir. Elles ne savent pas utiliser leur raison de manière appropriée, leur choix n’est pas délibéré, il est imprégné. Il faut donc les délivrer de leur propre inconscience devant l’influence des stéréotypes.

D’où la nécessité politique de combattre les stéréotypes .Les étudesde genre se réclament donc à la fois d’une théorie issue du « tournant culturel » et d’une praxis politique. En proclamant que les femmes ne sont pas maîtresses de leur choix, les féministes, adhérant à la conception du genre, reprennent néanmoins à leur compte le discours paternaliste. C’est-à-dire qu’ils replongent la femme dans l’état de minorité, « incapable de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre» (Kant). Cette fois, ce n’est pas au nom du Père mais au Non des pairs qui raisonnent, rééduquent et rectifient.

L’Histoire se répète : on parle au nom de la femme, à la place des femmes. Ses choix sont suspects.Dans le système patriarcal, elle est trop« nature », dans le système du genre elle est trop « culture »  et  donc dans les deux cas il faut la protéger.On retrouve ici l’éternelle ritournelle de la femme trop faible pour s’affirmer et se protéger (d’)elle-même. D’où la nécessite d’une avant-garde d’amazones qui vient la sauver.Les femmes doivent donc être rééduquées par la voie de celles qui ont atteint leur majorité (un poste au CNRS, au Monde ou au Parlement). Oui, le féminisme du genre est bel et bien un paternalisme.

Orwell, l’épouilleur

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george orwell leys

george orwell leys

Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  – ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman –  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

*Image : wiki commons.

Zeev Sternhell aveuglé par les Lumières

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sternhell lumieres vichy

sternhell lumieres vichy

Depuis trente ans, le nom de Zeev Sternhell est associé à l’un des débats les plus âpres qu’ait connu la vie intellectuelle française, celui sur les origines nationales du fascisme, déclenché par la publication, en 1983, de son Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France. Dans Histoire et Lumières, Changer le monde par la raison, une longue interview avec le journaliste Nicolas Weill qui vient de paraître, Sternhell ne lâche rien et reprend sa thèse : tout le mal vient des idées fausses, de ceux qui ont critiqué ce qu’il estime être un bloc de cristal : les « Lumières ».

Les échanges entre l’historien israélien et le jour- naliste du Monde commencent bien. L’évocation de son enfance en Galicie pendant la guerre, marquée par la « disparition » de sa mère et de sa sœur, nous montre une famille juive qui survit grâce à l’énergie et à l’intelligence d’un oncle qui a compris que le ghetto était un piège. Grâce au même oncle, elle franchira, en 1945, la frontière de l’URSS vers la Pologne, d’où l’orphelin pourra rejoindre une tante établie à Avignon. Ce périple conduit à une vue en perspective sur la France d’après-guerre. Dans ce pays, un enseignement d’une efficacité admirable ne tarde pas à mettre à niveau l’enfant de l’immigration. Surtout, dans ce pays, la « question juive » n’existe pas. Le judaïsme, comme la religion en général, est affaire si privée qu’on ne sait pas qui est juif et qu’on ne cherche pas à le savoir bien que − le petit Zeev en fait l’expérience − les juifs sachent se reconnaître entre eux.

Cette situation s’accompagnait, dans le public sinon en famille, d’une indulgence oublieuse à l’égard d’un passé récent qu’on ne désignait pas encore comme une « période noire de notre histoire ». On peut se demander pourquoi, gardant le souvenir de cette idylle précaire, Zeev Sternhell s’est ensuite fait le dénonciateur persévérant du fascisme d’origine française. Mais nulle rancune antifrançaise ne détermine cette croisade. C’est plutôt par purisme laïque et républicain qu’il scinde la modernité en deux courants antagoniques : d’un côté la laïcité, la démocratie représentative, la lutte des classes assumée ; de l’autre, l’enracinement, l’identité collective, l’énergie nationale, les mobilisations xénophobes, racistes, etc. D’où son refus de la thèse « totalitariste », qui enveloppe dans une même condamnation Hitler et Staline. À cette analyse, qu’il estime héritée de la guerre froide, l’auteur oppose un procommunisme rémanent.

Tout cela pourrait se discuter… si Sternhell  discutait, ce qu’il ne fait pas. [access capability= »lire_inedits »]Passé l’évocation des jeunes années et l’analyse de l’évolution décevante de l’État juif depuis 1967, son livre est une enquête à charge et un réquisitoire contre le fascisme d’origine française. Le simplisme binaire de l’auteur le rend allergique aux transitions, aux compréhensions, aux ambiguïtés, donc à la philosophie : on croit au progrès et à la liberté des individus ou bien on n’y croit pas.

Certes, Sternhell désigne à juste titre comme un moment de coupure, dans l’histoire de la modernité, la fin du XIXe siècle, mais au lieu d’interroger l’œuvre des grands penseurs de cette nouvelle « crise de la conscience européenne » (Nietzsche, Bergson, Péguy, Husserl… avant Heidegger), il ne la décrit qu’à travers des représentants de la réaction politique : Boulanger, Barrès, Maurras, auxquels il associe Sorel, qui fut pourtant un maître de Gramsci.

De même est ignorée la réflexion de l’École de Francfort sur les failles et les infortunes de la raison moderne. L’allergie de l’auteur à la philosophie devient flagrante quand, pour étoffer son idée, en soi défendable, des « lumières franco-kantiennes », il construit un Rousseau caricaturalement individualiste qui, dans le Discours sur l’inégalité, passerait directement de l’« état de nature » au « contrat » et n’aurait besoin d’aucune référence au peuple pour fonder la volonté générale. Pas bien grave, direz-vous : Sternhell est historien, et non pas philosophe. Sauf que réquisitoire n’est pas histoire. Grand rassembleur de textes, l’auteur oublie que ceux-ci ont été produits « en situation » par des gens en proie à des enjeux immédiats. Ainsi, les écrits de Mounier sur le fascisme répondaient à une obsession, celle de l’affaissement de la démocratie dans la France des années 1930. Avait-il tort de se demander d’où pouvaient venir les énergies opposables à ce qu’il a appelé les « fausses valeurs fascistes » ? On peut discuter l’attitude « compréhensive » de Mounier vis-à-vis de l’adversaire, on peut penser que cela l’a conduit à trop insister sur les faiblesses internes de la démocratie française et pas assez sur la menace hitlérienne (bien qu’il ait aussitôt dénoncé Munich comme une « trahison »), mais évoquer une sympathie fasciste est évidemment trompeur.

L’enquête de Sternhell depuis quarante ans a certes produit des découvertes mais dans le cadre d’une vision trompeuse, parfois comique à force de déshistoricisation. Ainsi, sa compa- raison entre Pétain et Mussolini accable le premier, qui a immédiatement promulgué des lois antisémites et balayé les institutions démocratiques, alors que l’Italien a mis des années à en arriver là. Pas un mot sur le désastre militaire et l’acceptation de la défaite par Vichy. Comme si le régime de Pétain n’avait fait que coaguler les idées ambiantes ! Pas étonnant que Sternhell écarte d’un revers de main le travail de Stanley Hoffmann sur la logique d’ensemble de l’histoire de France en ce siècle. On trouve pourtant dans À la recherche de la France (1963) une remarque essentielle sur ce dont s’obsède Sternhell : « Vichy a été l’élimination presque complète des contre-révolutionnaires maurrassiens en tant que force politique. » Quand Sternhell voit une consécration, Hoffmann constate une dévaluation définitive : les idées vivent et meurent à l’épreuve des événements, alors que, selon le postulat sternhellien, elles persistent dans la nature comme un métal inoxydable.

Sternhell affiche le courage obstiné d’une « tête de cochon », d’un saint Sébastien exposé aux flèches. Mais cette obstination le conduit à reprendre indéfiniment le même combat, en particulier contre le Sciences-Po d’il y a quarante ans, alliage trop étroitement français de haute société protestante et de démocratie chrétienne. Oxford et Stanford ne lui servent que de redoutes d’où pilonner la rue Saint-Guillaume. Obsession telle qu’il ignore, dans l’histoire et la philosophie politique françaises, tout de ce qui s’est fait ailleurs, qu’il s’agisse de Lefort, de Gauchet, de Manent et de bien d’autres.

Sternhell n’a pas toujours tort. Il est vrai qu’avant d’être mise en valeur par Paxton (en 1973), la part de responsabilité de Vichy (de la France ?) dans le génocide des juifs a été occultée, puis relativisée à cause du nombre des survivants, et ensuite, depuis Chirac 1995, érigée en dogme, sans qu’une « mémoire apaisée » (Paul Ricœur) ait été stabilisée. Dans ce débat, Sternhell apporte des éléments, mais son schématisme ne nous rapproche pas d’une intelligence générale du drame du XXe siècle.[/access]

Antonioni écrivain : «Je commence à comprendre»

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delon antonioni cinema

delon antonioni cinema

Soyons honnêtes, Antonioni, pour nous, ce fut d’abord Monica Vitti. Monica Vitti dans L’éclipse, Monica Vitti dans L’aventura, Monica Vitti dans La notte, Monica Vitti dans Le désert rouge. Aragon trouvait que « Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay. » était le plus bel alexandrin de la langue française ; nous, nous préférons « Monica Vitti Monica Vitti Monica Vitti ». On ne s’en est jamais remis, touché par la grâce efficace de cette silhouette blonde au visage corrégien qui traversait en petite robe noire la nuit romaine, les années soixante et notre cœur d’adolescent cinéphile. Oui, le cinéma d’Antonioni, c’était d’abord ce corps-là si présent, si évident que nous pouvions bien oublier notre léger ennui snob à regarder ce que tout le monde nous présentait comme « les chefs d’œuvre de l’incommunicabilité ». Nous ne comprenions pas grand chose, à vrai dire et si nous avions revu plusieurs fois Le désert rouge par exemple, c’était pour cette manière dont Monica Vitti étirait les manches d’un pull en cachemire afin de recouvrir la paume de ses mains, dans ce geste mélancoliquement sensuel qu’ont les filles frileuses ou inquiètes.
Et puis on vieillit et les perspectives s’inversent. [access capability= »lire_inedits »]

Et l’on comprend que si on a trouvé Monica Vitti si belle, c’est grâce à Antonioni. Bien sûr, elle est belle sans Antonioni mais c’est Antonioni qui donne à la beauté de Monica Vitti un sens, qui a pu comprendre de cette beauté qu’elle serait la seule à pouvoir incarner ce qu’il avait à dire. C’est grâce à Antonioni que nous avons appris à regarder Monica Vitti avec un œil neuf, une Monica Vitti désemparée dans ces non-lieux de la modernité que le cinéaste cartographiait avec quarante ans d’avance : salles des marchés où s’abolit le réel dans une fièvre abstraite, nouveaux quartiers aux luxueuses résidences impersonnelles, villes portuaires anonymes entre chantiers et usines. Et à chaque fois, le désert de l’amour au cœur du couple, ce désert qui prenait en ce temps-là une dimension nouvelle, celle de « la perte de tout langage adéquat aux faits » comme aurait pu le dire Guy Debord.
Alors, forcément, nous nous sommes jetés sur « Je commence à comprendre » qui vient de paraître aux éditions Arléa et qui recueille en moins de soixante-dix pages des fragments, des notes et des aphorismes d’Antonioni sur plusieurs décennies. Autant vous prévenir tout de suite, voilà un petit texte qui risque fort de vous hanter, que vous aimiez ou non son cinéma. Dans cette plaquette parue à l’origine en 1999, Antonioni se révèle un grand, un très grand écrivain. Il est vrai que Rimbaud n’a eu besoin de guère plus d’espace pour recréer le monde. Antonioni, contrairement à ses personnages, trouve à chaque instant le langage « adéquat aux faits ». Peut-on imaginer résumé plus clair de son esthétique que dans l’aphorisme suivant : « Peu importe qu’il dise des mensonges, on voit plus clair en lui quand il ment que lorsqu’il dit la vérité. ». Et comment ne pas voir ici en filigrane le personnage de courtier joué par Delon dans L’Eclipse ?

La forme courte demande une vraie virtuosité qui offre les mêmes joies que le poème, la même déstabilisation heureuse du sens. Antonioni maitrise impeccablement cette technique : « J’ai souvent le désir de me venger mais ils sont tous en vacances. » Des croquis d’atmosphère à l’esthétique toute chinoise avec ciels, fleurs, brumes et oiseaux voisinent avec de brefs portraits d’actrices, hélas pas celui de Monica Vitti mais, par exemple, de la toute jeune Brigitte Bardot pressentie à seize ans pour un rôle dans Les Vaincus : « Elle est jolie, éveillée, désinvolte, très française, malgré sa mère et une grand-mère italienne. Elle enlève son chemisier, enfile son pull, le retire, remet son chemisier. Elle fait tout avec une désarmante candeur immorale mais de façon si naturelle que j’ai honte de mes pensées, décidément trop italiennes. »
On aimera aussi et surtout, pour finir, dans Je commence à comprendre, cette énergie froide des désespérés quand ils sont des créateurs, cette joie terrorisée d’être au monde, et cette élégance qui n’exclut pas une forme d’humour décalé parce qu’il n’y a pas, au bout du compte de vraie génie sans un certain sourire : « Depuis des années, je ne crie plus. L’autre jour, je suis allé au milieu d’un champ et je me suis mis à hurler. Je croyais être seul, mais un vieux qui n’était pas trop loin s’est approché et m’a offert un bonbon. » [/access]

Je commence à comprendre de Michel Angelo Antonioni (traduction de Jean-Pierre Ferrini, Arléa).

Copies du bac 2014 : Extraits inédits avant les résultats!

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« Le cerveau de l’imbécile n’est pas vide, il est encombré. Les idées y fermentent au lieu de s’assimiler », écrivait Bernanos. Il semblerait cette année encore que les futurs bacheliers aient souffert d’une douloureuse indigestion mentale, donnant ainsi raison à Bernanos, à Dostoïevski, à Nietzsche et à Flaubert, à qui ces pages manquantes du Dictionnaire des idées reçues sont dédiées.

La mère ou la putain ?

« Par exemple dans une société un homme doit absolument choisir entre sa mère et sa femme. Quel choix faire? Ce n’est donc pas évident pour lui, donc il n’est pas libre car il doit absolument effectuer un choix ».

« Si nous devions parler de l’Islam, empêcher une femme porter voile sur sa tête l’empêcherait d’être libre car être libre c’est aussi être libre d’avoir des convictions, une valeur que l’on aimerait exercer. »

Arbeit macht frei ou pas, alors ?

« Le travail est l’activitée, où l’homme reçoit une rémunération et à une reconnaissance sociale, il permet de lutter contre le chômage, la paresse, l’ennui. Il est source de loisir, d’épanouissement et de survie. »

« Contrairement à ce que l’on a l’habitude de voir, l’ « homme » dans le titre de l’ouvrage proposé (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, sic) n’est pas écrit au sens général « Homme ». Peut-être seulement lié au fait que dans les années 1950, la femme n’était pas sujet à travailler de la même manière que l’homme, l’auteur dans sa réflexion fait peut-être référence au travail d’usine alors très répendu durant cette époque ».

« Le travail émane du grec signifiant souffrance est une condition de l’homme qui tend à le rendre libre et indépendant ».

Des hommes et des machines

« Les machines sont le fruit de sa capacité morale et physique à les concevoir, à les fabriquer et à les utiliser, d’après Aristote.

« Mais la machine est-elle réellement indispensable aux yeux d’autrui ? »

« Le capital et le travail sont la plupart du temps deux facteurs qui se complète comme par exemple un camionneur qui est utile à un camion, car sans camionneur le camion ne fonctionnera pas ».

Des animaux et des hommes

« S’il a le choix, il est donc libre de choisir ce qu’il veut. Par exemple, contrairement à l’animal l’homme peut faire un choix sur ce qu’il va manger au dîner, ou sur ce qu’il va porter en sortant. Tandis que l’animal ne peut même pas se vêtir. »

« De plus un éléphant enfermé dans un zoo se croit libre mais il n’est en réalité pas libre, puisqu’il est enfermé. Ainsi si l’animal n’est pas conscient, il n’est pas libre. »

Parce que le droit n’est pas juste

« De tel manier qu’une personne qui désire avoir un téléphone, mais n’ayant pas les moyens financier d’en possède, peut faire le choix d’économiser ou bien de volé celui d’un tiers. »

« L’homme est un être libre, il est libre de s’habiller comme il veut. »

La liberté…

« Retenons également l’exemple de l’illustre Nelson Mandela. Homme noir qui luttait contre la ségrégation. Il fut enfermé en prison pendant plus de 20 ans. Il n’eût pas le choix. Cependant, on pouvait lui enlever sa liberté de manger, de dormir, de respirer ou encore de parler mais il avait une liberté qu’on ne pouvait lui enlever: c’était la liberté de penser, disait-il. »

« La liberté est une notion aussi complexe que simple. »

« Est-ce que faire le choix, décider d’être libre, nous rend libre ? »

« Faire un choix pour certains, peut créer en eux un sentiment d’existence, d’appartenance, W. Shakespeare nous dit « to be or not to be that is the question », en Français cela signifie « être ou ne pas être, telle est la question », en faisant un choix, peut être que cette question n’aurais plus à se poser car en effectuant un choix, cela relève de l’existence, d’un Homme vrai. »

Et pour finir, un peu de conspirationnisme

« Mais je ne vois pas en quoi l’état chinois devrais se protéger de google… un vestige surement de la seconde guerre mondial. »

N.B : Les fautes d’orthographe ne sont hélas pas de la rédaction.