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Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah

Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.

 

 

Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003

Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah

Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

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art officiel paris

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.

 

 

Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003