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Nouvel antisémitisme : Libé se réveille

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Les loups sont entrés dans Libé : dans son édito d’hier, Laurent Joffrin, l’ex-futur-ex-directeur du Nouvel  Obs, découvre l’eau chaude, dix ans après la montée de fièvre antisémite née avec la Seconde Intifada : « Une gauche conformiste a longtemps évité de le voir : il existe bien, depuis quelques années, sur les franges d’une certaine jeunesse – dans les cités notamment – un antisémitisme d’un nouveau genre, qui prend tristement le relais des idées brunes diffusées par l’extrême droite traditionnelle. »

On nous aurait donc menti ? Le judéophobe français du XXIe siècle n’est-il pas biberonné aux diatribes de Drumont et Rebatet ? Jusqu’à présent, en dénonçant une France antisémite black-blanc-beur, on était classé à la droite d’Avigdor Liberman. Voire taxé de « néo-facho », comme notre ami Alain Finkielkraut, dont les détracteurs sourds ignorent les condamnations répétées de la colonisation israélienne.

Mais puisqu’il ne faut désespérer de rien, saluons la prise de conscience du sieur Joffrin. En termes certes très choisis, le théoricien de la gauche caviar s’attaque aux « minorités shootées au dieudonnisme ou à l’antisémitisme islamiste qui s’épanchent régulièrement dans les bas-fonds du Net », avouant à demi-mot que la bonne vieille judéophobie d’extrême droite est devenue résiduelle. Que voulez-vous, tout fout le camp : à la droite de la droite, il n’y a plus guère que les reliquats de l’Œuvre française pour se palucher sur Le Juif Süss en VO avec la foi des derniers vieux croyants…

Un brin taquin, je ne laisserai pas le mot de la fin au bémol conclusif de Joffrin : « Une société fracturée où les élites économiques vivent dans un autre monde et où des politiques irresponsables agitent comme une torche leur obsession identitaire est également coupable. » Des élites coupées du peuple qui se seraient enfermées dans l’apologie du libéralisme mondialisé, de l’immigration et des seules identités importées ? Des moutons de Panurge qui crient au crime d’extrême droite dès qu’un loup solitaire à la Merah ou Nemmouche sème la panique en Europe ? Ce n’est pas à Libé qu’on porterait pareilles œillères!

Les erreurs de jugement de Xavier Bertrand

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sarcelles xavier bertrand justice

Monsieur Xavier Bertrand est fâché. Il trouve qu’à la suite des émeutes de Barbès et du pogrom de Sarcelles, la justice n’est pas assez sévère. Est-il sincère ? Ou bien essaye-t-il seulement d’en profiter, pour exister dans l’espace médiatique dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017 à laquelle la rumeur prétend qu’il souhaiterait se présenter ? Trahir et vilipender ses amis politiques constituant probablement un viatique insuffisant, il a dû penser qu’un peu de démagogie, cela ne pouvait pas faire de mal. Quitte à prouver une fois de plus l’analphabétisme juridique et judiciaire de nos « élites » politiques.

«Je suis étonné. Avoir de telles condamnations, avec du sursis ou une relaxe… pour moi il n’y a pas assez de sévérité… ceux qui veulent défier l’ordre public, ceux qui veulent défier la République, ils doivent être sanctionnés. Et une sanction, à mes yeux, ce n’est pas du sursis, ce n’est pas une relaxe.»

Monsieur Bertrand n’a absolument aucune idée de qui a été jugé, et pour quels faits. Qu’importe, pour lui, le juge doit sanctionner non pas des faits établis commis par les gens qu’on lui présente, mais les images qu’il a vues à la télévision. « La sévérité… ce n’est pas une relaxe. » Donc, pour notre impétrant aux plus hautes fonctions, être sévère pour le juge c’est condamner un innocent ? C’est curieux, pour les magistrats du siège, la relaxe est la conséquence de l’absence de charges suffisamment établies, en application des règles universelles qui gouvernent le procès pénal. Pour Monsieur Bertrand, il faut être sévère et condamner  des innocents. Parce que cela fera réfléchir les autres ? Conception intéressante, qui en dit long sur la culture démocratique de l’ancien ministre.

Il s’étonne également des condamnations avec sursis. A-t-il assisté à l’audience ? A-t-il consulté les dossiers ? Connaît-t-il précisément les faits incriminés ? Connaît-t-il les prévenus ? Rien de tout ça, mais il sait mieux que les magistrats qui ont fait cet effort d’appréciation, qui il faut incarcérer.

Rappelons comment s’effectuent souvent les arrestations dans les manifestations qui ont dégénérées. Les forces de l’ordre doivent d’abord disperser en les affrontant les manifestants violents qui peuvent parfois être très nombreux. Ce n’est déjà pas un boulot facile. Ensuite il faut essayer d’attraper ceux que l’on a aperçus en train de commettre des exactions. Dans les fumées des gaz lacrymogènes, le bruit, les hurlements, ce n’est pas non plus une tâche aisée. Alors, on en attrape quelques-uns, mais ce sont rarement les bons. Les plus déterminés, les plus organisés et les plus violents sont aussi souvent ceux qui courent le plus vite. Ceux qui se font prendre sont plutôt ceux qui se sont laissés entraîner par la dynamique de groupe,  les maladroits, ceux qui sont venus sans intention d’en découdre mais dont l’occasion a fait le larron. Ensuite, les forces de l’ordre, toujours elles, après avoir couru, doivent ficeler (bricoler) des dossiers dans l’urgence, puisqu’on est en procédure de flagrant délit et que les personnes arrêtées seront jugées le lendemain.

Tiens Yacoub, 18 ans vient d’avoir son bac, jamais condamné, vient de signer un CDI chez Mac Do pour financer ses études. Sorti de chez lui à Sarcelles pour aller acheter du pain dit-il. Plus probablement pour aller voir. Il a ramassé quatre paquets de cigarettes par terre abandonnés par ceux qui avaient pillé le bureau de tabac. Ses parents atterrés sont dans la salle, il écoute en pleurant le cours de morale du procureur. Il veut faire quelque chose pour réparer les dégâts bar tabac dont il connaît le propriétaire. 50 jours-amende, et demain matin à la première heure il sera à son boulot. Alors, Monsieur Bertrand, neuf mois fermes à Cayenne, cela aurait été plus intelligent et équitable ?

À cette même audience, les autres comparutions ont abouti à des peines de prison ferme allant au-delà des réquisitions du parquet…. On n’en a pas fini avec cette justice laxiste.

Les forces de l’ordre et la Justice doivent  faire avec les moyens qu’elles ont et assumer une mission qui n’est pas simple. Mais elles ne sont pas responsables de la situation décrite dans ces colonnes par Elie Barnavi.

Quelqu’un comme Monsieur Bertrand associé au pouvoir depuis déjà longtemps, l’est beaucoup plus. C’est probablement pour cela qu’il se permet de proférer ses âneries irresponsables.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21600034_000001. 

 

Petites bouchées froides

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cioran delon fossey jaccard

Vendredi 11 juillet 2014-13 ramadan 1435

Roland Jaccard m’écrit : « Je trouve ce Journal excellent à une réserve près : trop de foot. La dramaturgie de ce sport (que j’ai pratiqué à Lausanne dans l’équipe des juniors) se démode vite et surtout s’oublie. En revanche, tes réflexions sur Blanchot et Cioran resteront. Tes échanges assez vifs avec qui tu sais donnent plus de piquant à ton texte que les buts marqués par telle ou telle équipe. » Voilà qui me revigore et qui donne du sens à ce que je fais, même si l’écriture en soi est la principale source de satisfaction.

4h 35. Un mot de Deleuze à Mascolo — le mot « secret » — à propos, justement, de ce qui nous manque et de ce dont hier j’ai déploré l’absence, la mémoire, puisque Mascolo a écrit un superbe livre, Autour d’un effort de mémoire, pour répondre à une lettre que lui a adressée Robert Antelme en juin 1945, après son retour du camp de Dachau. Ainsi, à partir d’un sentiment lié ou dû à une lecture, peut-être né d’elle, du moins suscité par elle, Deleuze emploie le mot « secret », pour, non pas remuer le couteau dans une plaie encore béante, mais s’interroger, encore et toujours, sur sa propre pensée, sur son aptitude à penser, sur la manière dont on peut penser la pensée, en général, mais aussi et peut-être précisément à partir de cette question posée après coup par Deleuze : « Comment l’ami, sans rien perdre de sa singularité, peut-il s’inscrire comme condition de la pensée ? » (Deux régimes de fous, p. 310) — Question à laquelle répondent ces mots de Hölderlin cité par Mascolo dans la traduction de Blanchot : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. »

5h 25. Je peux désormais me livrer heureux à Morphée.

15h 10. Je me suis réveillé pour regarder Des chiffres et des lettres.

Reçu plusieurs courriers électroniques. Trois nouvelles, dont deux bonnes et une littéralement dramatique. Commençons par celle-ci : Sid’Ahmed [Gasmi][1. Professeur des Universités à la retraite, Ahmed Gasmi est traductologue et comparatiste. Auteur de travaux universitaires et de traductions, il a publié fin 2009, aux éditions Rouge Inside (Lyon, France), une version française du roman de l’Égyptien Sabri Moussa, Fasâd al-amkina, sous le titre de Les Semeurs de corruption.], mon professeur, ami et mentor (si j’ose dire), m’annonce qu’on a diagnostiqué chez lui les symptômes de la maladie de Parkinson. C’est d’autant plus triste que cet homme, qui est si indépendant, si lucide, si entier, risque de se trouver dans un besoin certain d’assistance. Sommes-nous à ce point victimes de nous-mêmes, de nos codes sociaux, de nos origines ? Sid’Ahmed, qui a fêté en mars dernier son soixante-dixième anniversaire, a toujours refusé le mariage et par là même la procréation, même s’il a aidé tant d’autres personnes dans le besoin d’élever moralement et matériellement leurs enfants. Je l’ai appelé pour lui témoigner mon amour et profond attachement. Je compte aller le voir à Sousse mardi prochain. Nous prendrons des bains de mer, nous discuterons et essayerons de barrer la route à la maladie par l’intelligence et l’amour.

Daoud B. me dit que ses supérieurs (sûrement Élisabeth Lévy) sont d’accord pour une publication de mon journal — ce journal — en feuilleton dans Causeur. Je lui ai sans trop tarder envoyé le texte pour qu’il juge sur pièces. J’espère que ces pages intéresseront la Rédaction, car c’est de cela qu’il s’agit : cela doit rentrer dans la ligne éditoriale. Et tout le reste est littérature !

Ma grande amie Hanen A., qui a consacré fin juin dernier un très bel article à Casuistique de l’égoïsme sur le site de La Plume francophone, m’a adressé sept questions en vue d’un entretien, à paraître sur le même portail. Les questions sont belles, pertinentes et par conséquent exigeantes, ce qui va me demander du boulot. Mais ce sera un pur moment de plaisir…

Lu par hasard un poème de l’aède syrien Omar Abou Richa (1910-1990). Le poème est de facture classique, composé de distiques rimés, mais le thème est extrêmement moderne, à savoir la remise en question de l’ignorance et de l’arrogance arabes, notamment ce vers que je traduis ainsi :

لا يُلام الذئبُ في عدوانه                 إن يكُ الراعي عدوَّ الغنم ِ

Le loup ne peut être blâmé d’être glouton

Si le berger est l’ennemi des moutons

Sorti en famille, précisément avec mon épouse, Salma, sa petite sœur, Amina alias Minou, qui est professeur de théâtre dans un collège au Kef, et la princesse Alma. Sur la corniche de Hammamet. Des vendeurs ambulants dont les capitaux respectifs ne dépassent pas les 50 dinars tunisiens. Je m’arrête pour acheter deux bâtons de maïs grillé, question de faire goûter cela à Miss Alma. Sur les trois qui en proposent, je choisis celui qui vient d’allumer son petit brasier. À peine a-t-il commencé à griller les bâtons que deux policiers sont arrivés. L’un en uniforme et l’autre en civil. Sans presque rien dire, ils ont embarqué le sac contenant les bâtons de maïs et le policier en uniforme (deux étoiles sur les épaules), dit d’une voix ferme : « Éteins et rejoins-nous ! », comme si personne n’était là… Le comble, c’est que seul ce vendeur-là a été visé et pas la dizaine d’autres. Pourquoi donc ? Allez savoir, c’est le règne de l’arbitraire. J’avoue que je les ai suivis machinalement et discuté avec eux après avoir, non seulement décliné mon identité, mais encore présenté ma carte d’identité nationale. Sans doute ma fonction d’enseignant universitaire a-t-elle joué en ma faveur, mais mes mots ont déplu… Il ne s’agit plus de plaire, il faut défaire l’arbitraire.

Samedi 12 juillet 2014-14 ramadan 1435

4h 15. J’ai répondu aux questions de Hanen. Elle semble être satisfaite de notre entretien qu’elle a décidé d’intituler, d’après une phrase puisée dans ma toute première réponse : « J’ai toujours considéré la langue française comme une amante ».

M.-D. S. ne m’a pas répondu depuis son départ précipité la semaine dernière. Est-ce la rupture ? J’espère que cela ne sera pas le cas. Ça serait vraiment bête. Je vais tout de suite lui envoyer ces pages avec ces derniers mots écrits. Advienne que pourra ! Car s’il est insensible à ma sincérité, à mon amitié, à ma fraternité, je serai amené à croire qu’il n’est point d’espoir ni d’amitié ni quoi que ce soit de possible dans ce pays. Je n’exagère pas. Qu’un oiseau que l’on croit rare s’avère être un autre coucou, alors…

… Alors j’ai cherché, trouvé et visionné Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson. Un régal. Quelques répliques ont vite pris place dans ma mémoire, comme celle-ci où, Dominique Austerlitz alias « Waterloo », interprétée par Brigitte Fossey, voulant empêcher Dino Barran (Alain Delon) de partir, lui dit : « N’y allons pas, je t’en supplie, n’y allons pas ! On partira loin, n’importe où… Je sais faire cuire les spaghettis, je te laisserai finir les cigares de papa, je t’aime, je t’aime, je passerai mes examens, je lirai Proust, je te parlerai à la troisième personne, j’apprendrai à bien faire l’amour… Mais je t’en supplie, n’y allons pas ! » Ou encore cette phrase dans la bouche de Delon à l’adresse de l’inspecteur Meloutis (Bernard Fresson) : « Tu m’avais dit jusqu’à minuit. Tu sais comment on appelle quelqu’un qui ne tient pas sa parole ? — Un danseur ! »

Mais ce bref dialogue entre les deux protagonistes est des plus beaux que je connaisse, lequel a lieu au comptoir d’un bistrot autour d’une bouteille de rouge et de deux canons :

— Dino Barran (Alain Delon) : T’as une parole ?

— Franz Popp (Charles Bronson) : Non !

— Alors, donne-la-moi !

21h 17. Petite finale déjà pliée entre le Brésil et les Pays-Bas, vu que ceux-ci mènent déjà par deux buts à zéro. Le Brésil vit un innommable cauchemar.

Courrier électronique de Daoud dans lequel il m’annonce qu’il compte publier le journal en feuilleton à partir de lundi. Je suis aux anges. Première réaction : j’annonce la bonne nouvelle à Roland grâce à qui tout cela a lieu. De même, j’écris à la demande de Daoud un petit texte en guise d’introduction, afin que les lecteurs de Causeur et tous ceux qui daigneront m’accueillir dans leur amitié ne se sentent pas dépaysés ou en terre inconnue.

Pendant ce temps-là, à Hénin-Beaumont…

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J’avoue qu’il y a en ce moment des sujets nettement plus importants. N’empêche, malgré mon anti-anti-lepénisme primaire, et plus si affinités, je suis heureux que les juges du tribunal administratif de Lille aient cassé l’arrêté anti-mendicité de la mairie d’Hénin-Beaumont, qui devait, selon ce que j’ai compris, valoir du 1er juin au 31 août. Pourquoi seulement durant cette période ? Je ne sais pas, Hénin-Beaumont n’étant pas aux dernières nouvelles la ville la plus touristique de France. Peut-être parce que la misère est moins pénible au soleil.

Mais enfin, ce type de pratique abusive, que l’on croyait jusqu’ici réservé aux élus UMP que leur électorat bienveillant pousse au cul pour éliminer les verrues urbaines qui font chuter le tourisme, semble faire des émules et à peine des mairies conquises, les hommes du FN emboîtent le pas. Paradoxalement, ce n’est pas, je crois, un signe d’embourgeoisement du parti, mais plutôt le symptôme d’une lointaine marxisation des esprits : pour faire court, le prolétariat n’a jamais pu blairer le lumpenprolétariat, cette sombre caste de profiteurs qui ont le front d’être plus pauvres que les pauvres gens. On a tous bien compris l’argument de fond, le non-dit de l’affaire : il s’agit d’éloigner les infects Roms.

Mais voilà qui ne tient décidément pas : si lesdits Roms cèdent à leur penchant immémorial que la décence m’interdit ici de nommer, il n’est que de leur dépêcher quelques pandores. Tous les autres, et même les Roms, qui quémandent la piécette sur les marchés, à la sortie des boutiques ou devant les bars-tabacs ont le droit de cité. Ils en ont même, à mon humble avis de chrétien, le devoir. Si on te demande une cigarette, Steeve Briois, le petit-fils de mineur du Nord, donnes-en deux. Si on te demande ton costume, donne aussi ta chemise. C’est ainsi qu’on refait la France. Et pas autrement.

Anvers : vivre ensemble et chacun pour soi

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anvers juifs islam

Sous les lambris de l’hôtel de ville, les portraits du roi et de la reine prennent la poussière dans la semi-pénombre d’une arrière-salle. André Gantman explique cet exil symbolique avec le sourire : l’État fédéral belge n’a pas les faveurs de la majorité nationaliste qui gouverne Anvers depuis un an et demi. Tiré à quatre épingles, ce « juif libéral », présidant le groupe N-VA (Nouvelle Alliance flamande) au conseil communal, personnifie la mue du nationalisme flamand. Dans la rue musulmane, on fustige ces épousailles « contre-nature » entre la N-VA présidée par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, et les 20 000 juifs que compte la ville. Hicham El-Mzairh, militant socialiste, ancien conseiller « diversité » auprès du précédent maire d’Anvers, ne mâche pas ses mots : « Un sentiment de peur mutuelle existe entre les deux communautés, alimenté par les extrêmes de chaque bord. Cela explique que l’électorat juif vote pour un parti [la N-VA] qui veut réhabiliter les Belges ayant collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale. » Pas si simple : si certains attribuent le succès des nationalistes à leurs critiques de l’immigration musulmane, d’autres préfèrent croire que c’est leur populisme fiscal qui a conquis la Flandre.

Petit retour en arrière : en octobre 2012, Bart De Wever mettait fin à soixante-dix ans de socialisme municipal anversois en terrassant la majorité sortante ainsi que son rival flamingant Vlaams Belang, rétrogradé de 33 % à 10 % des suffrages. Habitué des provocations xénophobes, le leader du VB, Filip De Winter, a subi le même sort que son ami Jean-Marie Le Pen. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, Bart De Wever a su siphonner l’extrême droite en maniant une rhétorique tant identitaire qu’économique[1. La même recette lui a permis de gagner les élections législatives de mai 2014 dans la partie flamande du pays, mais interdit tout gouvernement fédéral belge dirigé par la N-VA, Bart De Wever rêvant de rendre la Flandre indépendante.]. Ayant perdu 45 kilos avant le début de la campagne municipale, cet indépendantiste libéral voudrait bien mettre la Wallonie à la diète en réduisant les transferts d’argent public flamand dont elle bénéficie. En attendant, les Anversois n’ont sans doute pas plébiscité ce quadra fringant seulement pour ses promesses de bonne gestion des deniers publics. Pour Alain Grignard, délégué aux affaires islamiques au sein de la Sûreté fédérale belge, l’ascension de Bart De Wever ne tient pas non plus à ses proclamations indépendantistes : « Près de 90 % des électeurs de la N-VA s’opposent à l’indépendance de la Flandre. En revanche, empreint d’une identité culturelle très forte, le tissu social flamand se sent envahi par des corps étrangers. Les Anversois se sont donc prononcés sur les questions d’immigration que ce parti pose sans tabous. »[access capability= »lire_inedits »] Grignard s’inquiète de la prolifération des salafistes dans la région anversoise, berceau du groupuscule Sharia for Belgium[2. Qui a compté jusqu’à 200 sympathisants, mais dont les membres actifs dorment aujourd’hui dans les prisons belges lorsqu’ils n’accomplissent pas leur jihad en Syrie.].

Sans atteindre les sommets diversitaires de la capitale belge, où les Bruxellois de souche ne représentent plus qu’une grosse minorité, Anvers a vu naître ces dernières décennies une société multiculturelle et les frictions qui vont avec. Sur 512 000 Anversois, on dénombre 90 000 musulmans issus de l’immigration – dont 60 000 Marocains et 20 000 Turcs descendants des migrants venus travailler dans les mines – qui cohabitent avec les 12 000 juifs orthodoxes. Cette mosaïque de communautés se retrouve aux abords de la gare centrale, remarquable ouvrage d’architecture 1900 qui sépare le quartier musulman de Borgerhout – surnommé « Borgermarocco » pour les raisons que vous imaginez – de la petite Jérusalem anversoise, formée autour des échoppes de diamantaires. Côté avenue Carnot, les fast-foods halal voient affluer jeunes filles voilées, musulmans portant barbe et djellabah et quidams vêtus du traditionnel survêtement Nike ou Adidas. Cependant, on est loin du ghetto du quartier du Midi à Bruxelles : ici, les « de souche » n’ont pas déserté les rues qui conservent un certain cachet anversois. À quelques encablures, côté Pelikanstraat, les hassidim à chapeaux noirs et papillotes se promènent avec leurs épouses portant jupes, collants et cols au ras du cou comme il est de coutume dans les familles juives orthodoxes.

Entre les enfants d’Abraham, l’ignorance mutuelle prévaut les bons jours, la défiance les mauvais. Farouk, travailleur social fils d’immigrés marocains, met les pieds dans le plat : « La N-VA est dans le deux poids deux mesures permanent. La droite ne parle que des difficultés d’intégration de l’immigration musulmane, mais laisse la communauté juive ultra-orthodoxe vivre comme elle l’entend. Les juifs d’Anvers s’enferment dans un ghetto en étant mieux protégés que les Flamands de souche. Or, s’intégrer, ce n’est pas seulement vivre en paix, mais s’impliquer dans la vie de la cité ! »  Du ressentiment à la diatribe antisémite, la distance est parfois vite franchie chez certains « jeunes » sensibles aux imprécations « anti- sionistes » du Belge libanais Dyab Abou Jahjah, connu pour son rôle d’intermédiaire pendant les émeutes urbaines de novembre 2002 contre la police après le meurtre d’un instituteur marocain. Aujourd’hui, le fondateur de la « Ligue arabe européenne », dont la rhétorique emprunte à Malcolm X autant qu’à Nasser, a tribune ouverte dans le quotidien De Standaard, l’équivalent flamand du Monde.

Quand une poussée de fièvre survient, comme lors du récent attentat de Bruxelles, les initiatives judéo-musulmanes lancées par les élites religieuses et communautaires peinent à mobiliser les troupes. Raphaël Werner, président du Forum des organisations juives de Flandre, n’en disconvient pas : « Avec les musulmans, on vit les uns à côté des autres, en paix, sinon en bons termes. De temps en temps, les tensions au Moyen-Orient se répercutent ici. Cette semaine, des enfants musulmans ont jeté des pierres sur un bus d’enfants juifs. L’État nous traite peut-être un peu mieux, car les juifs ne posent pas de problèmes sécuritaires. » Traumatisée par les rafles et l’Holocauste, une majorité de la communauté juive anversoise vit en effet en vase clos, autour de ses sept écoles, dont certaines rechignent à enseigner la théorie de l’évolution ou à dispenser les cours d’éducation sexuelle exigés par l’État.  Au quotidien, cependant, on observe plutôt un séparatisme tranquille que des pulsions agressives. Et les minorités juive et musulmane n’ont pas le monopole du quant-à-soi, comme l’observe Raphaël Werner : « La population anversoise maintient une certaine distance avec les immigrés. Il y a beaucoup de discrimination dans le travail : quand vous vous appelez Mohamed, on vous raccroche au nez. » Quoique très vigilant face au racisme, Hicham, aujourd’hui marié à une Flamande, n’exonère pas sa communauté d’origine de ses responsabilités : « D’autres groupes, comme les Pakistanais, tout aussi pauvres, ne sombrent jamais dans la criminalité, car ils investissent beaucoup plus dans l’éducation de leurs enfants. »

Si elles s’intéressaient à la Flandre, nos orfraies antifascistes seraient sans doute fort déçues : nul ne pourrait accuser Bart De Wever de vouloir jeter les immigrés par-dessus bord. De l’aveu-même de son lieutenant André Gantman, en matière d’immigration, la rupture n’est pas pour demain : « On a repris certaines politiques appliquées dans la mandature précédente. C’est la démocratie, on ne peut pas tout changer d’un coup. » Son adjointe Lisbeth Homans s’est contentée de mettre fin à la réunion mensuelle entre élus et responsables des 40 mosquées de la ville. Comme disent les Anversois, le nouveau bourgmestre a « mis du bleu » – c’est-à-dire des policiers – dans les rues, tout en rognant sur les dépenses sociales. Bras droit de Bart De Wever, Homans entend faire des musulmans de bons petits Flamands, en les incitant à abandonner au moins certains traits de leur culture d’origine. Son pragmatisme n’interdit pas quelques bizarreries symboliques : selon El-Mzairh, arrivé de la région d’Agadir à l’âge de 20 ans, le ministre flamand de l’Intégration, membre de la N-VA, aurait fait distribuer au Maroc une brochure baroque décrétant que « la Belgique est un pays froid, qu’il ne faut pas faire de bruit à partir de 22 heures, car les Belges se couchent tôt pour partir tôt au travail ».

En dehors de ces fantaisies post-Dada, sur le terrain, il n’y a pas l’épaisseur d’une gaufre entre les politiques de la N-VA et celles de l’ancien maire socialiste Patrick Janssens, défait en 2012 – les deux formations étaient d’ailleurs alliées dans le gouverne- ment flamand sortant. Dès 2006, la gauche avait ouvert les hostilités sur le front du voile islamique, en interdisant, au nom de la nécessaire neutralité, le port d’insignes religieux aux fonctionnaires en contact avec le public. Il n’en fallait pas davantage pour que l’électorat arabo-musulman se sente trahi. Et dans un pays où les étrangers votent aux élections locales, quand les musulmans en appellent à leurs libertés individuelles pour défendre le port du hijab, la facture se paie comptant.

La querelle du foulard a pris une telle ampleur que les socialistes flamands du SPA ont fini par tourner  casa- que, par peur, disent les mauvaises langues, de voir le vote immigré leur échapper. Mais, au SPA, on se défend de toute improvisation terra- noviste[3. Souvenez-vous, pendant la présidentielle 2012 en France, cette boîte à idées de la gauche sociétale prônait l’abandon du prolo au profit de l’alliance bobos-immigrés]. S’il était prévu de réautoriser le voile dans la fonction publique en 2012, ce point précis du programme socialiste n’a pas été mis en avant pendant la campagne, comme l’explique Yasmine Kherbache, chef de l’opposition socialiste anversoise : « Au terme de six ans d’évaluation de notre politique de diversité, nous avons développé le principe de neutralité inclusive […] Au lieu de se focaliser sur les apparences, il est beaucoup plus important de défendre nos valeurs communes : les droits de l’homme, la séparation entre l’État et la religion, l’égalité homme/femme, le respect de l’identité sexuelle. » Cette approche strictement libérale de la vie en société ne se soucie pas du sort de la culture majoritaire. L’essentiel est le respect par tous de quelques règles éthiques qui garantissent l’insertion de chacun.

Nonobstant l’amitié sincère entre le nationaliste Gantman et la socialiste Kherbache, la guerre des mots fait rage entre leurs deux partis. S’ils constatent en chœur l’échec de l’intégration, ils ne s’accordent pas sur ses causes. Par exemple, André Gantman diagnostique un défaut de motivation chez ceux des immigrés qui ne font pas l’effort d’apprendre le flamand, non sans rappeler que la N-VA recrute ses élus les plus en vue au sein des communautés « juive, kurde, turque, et marocaine ». Autre son de cloche, du côté du SPA, où l’on rappelle volontiers qu’il appartient aux politiques de faire le premier pas vers l’Autre : « La cohésion sociale doit venir des deux côtés, insiste Yasmine Kherbache. Elle se crée par les rencontres et le respect mutuel. Auparavant, la ville distribuait des fascicules en plusieurs langues […]  Aujourd’hui, ces documents ne sont plus disponibles qu’en flamand. Ce changement est symptomatique d’une crispation. » Lorsque l’on soutient que la maîtrise de la langue est bien le moins que l’on puisse exiger d’un nouveau venu, Yasmine Kherbache ferraille contre les conceptions « identitaires » et « disciplinaires » du vivre-ensemble : mieux vaut inciter et responsabiliser que surveiller et punir. Issue d’un couple mixte algéro-belge, la sémillante socialiste prône le métissage comme remède à la crise identitaire. Dans le quartier où trône le café de son époux, « il y a des Africains qui jouent au basket avec les Chinois, des Vietnamiens, des Népalais, des Marocains, des Russes, bref, une  hyperdiversité qui crée beaucoup de lien social car on ne peut pas y vivre replié sur soi ». Le toujours plus faciliterait donc le mieux-vivre ? Contrairement à Bruxelles, Anvers ne se résigne pas à être un hall de gare. Il ne suffit pas, pour y être accepté, d’y poser sa tente et ses mœurs et d’y payer ses impôts. Certes, dans cette ancienne commune libre du Saint Empire romain germanique, jalouse de sa singularité, il n’est pas question d’imposer un même moule assimilationniste. Mais peut-être puise-t-elle dans sa longue tradition commerçante la capacité de conjurer le choc des identités.

D’ailleurs, une blague belge connaît un grand succès dans cette Flandre tentée par tous les séparatismes : « Un juif vient voir le roi et lui dit : “Sire, nous sommes les derniers Belges ! Tout le reste, c’est des Wallons et des Flamands.” »[/access]

*Photo : Hannah.

Lettre à Elie Barnavi

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gaza antisemitisme islam barnavi

Mon cher Elie,

J’ai beaucoup apprécié ton dernier texte sur I24News, repris dans la newsletter du CRIF et sur Causeur. Il m’a même fait sourire à cause d’un lapsus (rue des Roquettes au lieu de rue de la Roquette) qui prouve bien que ce mot s’emploie plutôt au pluriel ces jours à Tel Aviv…

Pour conforter ton pessimisme, je te fais part de mes impressions d’observateur attentif des manifestations lyonnaises pro-Hamas (on ne peut plus dire qu’il s’agisse de manifs pro-Gaza). 6 000-7 000 personnes, 90% d’arabo-musulmans, beaucoup de filles jeunes, éduquées semble-t-il (elles ne parlent pas wesh wesh) en majorité voilées, quelques-unes en niqab à la saoudienne. Slogans criés «  Israël assassin, Hollande complice », « Jihad ! Résistance ! » « Allahou Akbar ! » « Sionistes, fascistes assassins ! »). Le préfet avait enjoint les commerces du centre-ville de baisser le rideau pendant le passage du cortège, car pour les manifestants ils sont réputés «  sionistes », et donc objectifs légitimes de dégradations et de pillage. Commentaire dans les rangs : « T’as vu, les feujs, on leur a mis la trouille ! »… On peut entendre aussi des trucs du genre complotiste (ils tiennent tout, les médias, la mairie…). Contrairement à Boubakeur à Paris, le recteur de la grande mosquée de Lyon, complètement infiltrée par les salafistes, a encouragé les manifs sans avoir un mot condamnant les dérapages antisémites…

Tu en appelles à un sursaut, à une révolution culturelle pour sauver le modèle intégrationniste à la française. Très bien. Malheureusement, je crois qu’il est déjà trop tard. Chaque jour, chaque mois, chaque année l’islamisme radical gagne du terrain : les femmes sont de plus en plus voilées, les barbus prolifèrent, la ségrégation se met en place. La ville où j’habite, Villeurbanne, contiguë à Lyon, a reçu l’an passé un « prix de l’antiracisme » décerné par le CRAN (associations noires) pour sa lutte contre les discriminations… 150 000 habitants, environ 30 000-40 000 arabo-musulmans, environ 5000 juifs (séfarades, sauf un dernier carré de vieux ashkénazes). Une réelle mixité sociale avec des rues bourgeoises jouxtant des ensembles HLM largement arabisés… Apparemment, tout va bien. Sauf que : le lycée public a été peu à peu déserté par les juifs et les bourgeois. Les premiers vont au lycée juif de Lyon (100% de réussite au bac et 60% de mentions) et les seconds au lycée de l’Immaculée Conception bien placé, aussi, dans le  classement régional. Le lycée Pierre Brossolette, public, est le dernier du département avec 57% de réussite… Seuls les enfants de profs tirent leur épingle du jeu : ils se rassemblent dans des «  sections européennes »  élitistes, qui se font régulièrement chahuter dans la cour et à la cantine comme «  intellos » (une insulte).

Autre exemple : la piscine de Lyon, magnifique établissement de bains digne de Baden-Baden ou de Karlovy-Vary, située au bord du Rhône et récemment rénovée, vient brusquement d’augmenter ses tarifs de 135%. Tout le monde le sait, mais personne n’ose le dire, c’est le seul moyen que la municipalité ait trouvé pour éloigner des lieux la belle jeunesse (masculine, leurs sœurs ne sachant sans doute pas nager…) des banlieues qui avait envahi les lieux, le transformant en nouveau « territoire perdu de la République ». Lorsque l’on en arrive là, ne plus avoir le courage de nommer les choses,  à ne concevoir que des stratégies de défense individuelle, ou semi-collective contre la barbarie qui monte, on n’est pas près de gagner la bataille. Pour ma part, n’ayant plus d’enfants à éduquer, et mes petits-enfants étant à l’abri dans des lieux relativement protégés de l’Europe bourgeoise, n’étant pas un « juif visible », je peux encore m’accommoder de la situation, encore que les échanges avec une grande partie de ceux qui furent mes amis deviennent de plus en plus difficiles – heureusement qu’il y a Causeur, Elisabeth Lévy et Gil Mihaély. Je n’en suis pas à scruter les annonces immobilières à Tel Aviv, mais je n’exclus plus que cela puisse advenir un jour. À toi et Kirsten je souhaite bon courage dans cette période difficile, et espère vous voir bientôt. Amitiés.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000004.

Petites bouchées froides

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gilles deleuze hamas israel

Mercredi 9 juillet 2014-11 ramadan 1435

4h35. Impossible de fermer l’œil. Facebook est navrant : entre le foot et les bombardements de Gaza par Tsahal suite aux tirs de roquettes lancés mardi matin. D’après ce que j’ai lu, 40 000 réservistes ont été rappelés en vue sûrement d’une opération terrestre. Si cela a lieu, ce sera une hécatombe, le Hamas ne sachant que fanfaronner à coup de credo et de roquettes artisanales aussi bruyantes qu’inoffensives. Le Hamas est la nouvelle plaie de la Palestine comme l’islam politique est la plaie du Monde arabe et musulman. C’est le hasard qui m’a mis ce livre de Deleuze entre les mains, dans la mesure où il y a quelques heures j’en ignorais l’existence, et je suis stupéfait d’apprendre que le philosophe était, non seulement acquis à la cause palestinienne, mais encore avait mûrement réfléchi sur elle. Ainsi en 1983, il écrit : « Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un État déjà existant, et ne sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien. » (Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 225)

Or, ce qui précède est antérieur au Hamas et à l’islamisation de la cause palestinienne. Qu’écrirait aujourd’hui Deleuze, car de toute évidence cet autre parti de Dieu ou d’Allah pratique la politique de la terre brûlée ou, comme l’a si bien tourné l’ami Hatem Chalghmi, qui a malicieusement paraphrasé Mahmoud Darwich, le Hamas pratique la politique de « sur cette terre rien ne mérite de vivre ». C’est pertinent bien que triste, voire dramatique…

La Professeure, qui passe son temps à décliner les invitations des ambassades de France et des Amériques, écrit cette fois-ci en arabe pour s’étonner de ce que « certains n’aient pas exprimé leur indignation par rapport à ce qui se passe à Gaza ». Pour elle, ceux-là « ont peur de soutenir le Hamas ». Aussi s’indigne-t-elle parce que, à ses yeux, « les USA soutiennent Israël quand bien même leur Premier ministre ne lui plairait pas idéologiquement ». Élue dernièrement à la tête de la principale école de journalisme du pays, cette dame va sûrement, avec ce type d’analyses, d’arguments et de connaissances aussi subtiles qu’érudits, révolutionner l’enseignement des sciences des médias. La médiologie de Régis Debray sera évincée par l’hystérophraséologie de la Professeure-Directrice…

Je me rends compte de l’heure. Il est 6h15. Je suis affligé par ce que je viens de lire et cela se ressent dans ce que moi-même j’écris. Pour me calmer, je vais relire une belle page, celle d’Ossip Mandelstam, dans ce chef d’œuvre qu’est Le bruit du temps : « Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant, elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier, et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »[1. Ossip Mandelstam, Le bruit du temps, traduit du russe et annoté par Édith Scherrer, préface de Nikita Struve, Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », n°14, 2006, p. 97-98.] — Résolution prise résolument.

15h15. Me suis levé pour regarder « Des chiffres et des lettres » à la télévision. Quelle émission, exquise, vraiment : l’intelligence en marche !

Gérard Bocholier, poète et lecteur de poésie de haut vol, m’écrit : « … Ah si Voltaire avait vu ça ! » Je pense que cela résume toute la situation actuelle, même si des esprits tordus comme Frédéric Schiffter se rient de la notion même d’intellectuel, qu’ils assimilent faussement à une pose, une posture ou que sais-je encore. Rien à voir avec la profondeur de pensée et d’humanité d’un Gilles Deleuze prenant ainsi, en 1979, la défense d’Antonio Negri : « Alors, peut-on dire que Negri est double, et que comme écrivain, il a fait la théorie d’une certaine pratique sociale, mais que, comme agent secret, il a une tout autre pratique, terroriste ? Ce serait une idée particulièrement idiote, parce que, à moins évidemment d’être payé par la police, un écrivain révolutionnaire ne peut pas pratiquer un autre type de lutte que ceux qu’il approuve et promeut dans ses écrits. » (« Ce livre est littéralement une preuve d’innocence », in Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 161.)

L’Argentine de Messi s’est qualifiée pour la finale du Mondial sur le compte d’une Hollande méconnaissable. Match soporifique avec un jeu des plus laids et des moins inventifs de cette Coupe du monde. Samedi, pour le match de classement, le Brésil affrontera la Hollande à 21h, tandis que l’Argentine retrouvera l’Allemagne dimanche à 20h, pour disputer leur troisième finale. Ce sera donc la belle, vu que les Argentins ont gagné la finale de 1986 et les Allemands celle de 1990. Espérons que les parties à venir seront à la hauteur de cette phase décisive de ce beau mondial…

De nouveau dans Deux régimes de fous, de Deleuze. Textes et entretiens passionnants. Je suis en admiration devant cet esprit que j’estimais mais pas à ce point. La correspondance du philosophe avec celui qui est désormais pour moi une idole, Dionys Mascolo, est une surprise des plus agréables. J’y reviendrai longuement…

Jeudi 10 juillet 2014-12 ramadan 1435

À la plage sans Alma qui faisait la sieste. Inquiet parce que la Dreambox ne marche plus. Il y a de quoi devenir superstitieux. Rien chez nous ne marche comme il faut, comme si nous étions maudits par la science. Tout se fait dans l’approximation, par coïncidence ou presque, l’analogie, voire le hasard étant chez nous des règles et non de simples contingences. À mon retour, j’allume la télé, je zappe sans conviction d’une chaîne à une autre : ça marche de nouveau comme si de rien n’était. Rien à dire, sauf ceci, encore et toujours : il y a de quoi devenir superstitieux !

Reçu un message de l’ami Richard Millet : « Faites attention à vous, cher Aymen. Ils sont puissants, très puissants, et vous les attaquez là où ils détestent de l’être : dans la presse nationale européenne. Amitiés. R. »

Je suis triste que Sami D., que je considérais comme un esprit critique, fasse comme tout le monde : ne lire que d’un œil ou faire l’aveugle, notamment quand les arguments le dépassent ou lui déplaisent. Il n’est certes pas le seul à agir de la sorte, mais c’est si maladroitement fait — comme cliquer « j’aime » sur un commentaire bidon et en ignorer un fondamental — que cela ne peut pas être interprété de deux façons. C’est tout bonnement du mépris et de l’arrogance. Fils d’un ancien ministre de Bourguiba, titulaire de la double nationalité franco-tunisienne, il se dit de gauche tout en menant une vie de nabab. S’indignant contre François Hollande, qui « a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza », il va jusqu’à dire qu’il a « envie de gerber » ! Propos de teenager, s’il en est, aggravés par une obstination des plus infantiles, vu qu’à mon commentaire : « Hollande n’y est pour rien, c’est la politique française depuis la Quatrième République. Sarkozy était ainsi, Chirac aussi, bien qu’il passât pour un ami des Palestiniens, Mitterrand, etc. La mort des enfants est déplorable, mais il faut incriminer le Hamas qui se sert d’eux en en faisant des boucliers humains. N’est-ce pas ? », il répond sans prendre le temps de réfléchir : « Aymen : j’ai condamné le Hamas juste avant. Sinon : Non la politique de la France était beaucoup plus nuancée avec Chirac, surtout quand Villepin était ministre des affaires étrangères. Il n’aurait jamais omis de condamner les crimes contre des civils et la riposte disproportionnée de l’armée israélienne. La partialité de Hollande est une première ! D’ailleurs beaucoup de voix commencent à s’élever pour la condamner au sein du PS même… [sic] ». Ce à quoi je réponds : « Une première ? Ne t’empresse pas de dire non. As-tu oublié juillet 2006 et décembre 2008 ? » Questions qui resteront sans réponse, la mémoire n’étant pas le fort de tous ceux qui s’indignent rien que pour s’indigner, ponctuellement, à chaud, pour juste après vaquer à d’autres occupations ou sources d’indignation.

*Photo : Raï.

Régions : une carte contre l’identité

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lander reforme territoriale

La fébrile tentative engagée par François Hollande pour se sortir de la nasse où il s’est enfermé, en redessinant à coups de sabre technocratique la carte régionale de la France, évoque irrésistiblement une vieille histoire juive.

La scène se passe au printemps de 1918, aux confins incertains d’une Pologne en train de renaître et d’une Russie en proie aux convulsions post-révolutionnaires. La paix de Brest-Litovsk vient d’être signée entre les bolchéviques et les Allemands, et les nouvelles frontières sont en train d’être matérialisées. Dans leur humble masure d’un shtetl misérable, Moïshé et Rivka sont anxieux de savoir quels seront leurs nouveaux maîtres. À la demande insistante de son épouse, Moïshé sort de chez lui et observe subrepticement l’activité des poseurs de poteaux-frontières. Quelques heures plus tard, il revient au logis et annonce : « Ma chère Rivka, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : nous sommes Polonais ! » Le visage de Rivka s’éclaire alors et elle lance, soulagée : « Ah ! baroukh ha chem ! [1.  «  Béni soit Son Nom ! ».]  Je craignais tant les hivers russes ! » [access capability= »lire_inedits »]

Les représentants de la presse quotidienne régionale convoqués au Château, lundi 2 juin, pour attendre la sortie de la nouvelle carte concoctée dans les bureaux élyséens, étaient les nouveaux Moïshé, dont le message était attendu avec angoisse dans les chaumières hexagonales. On les traita comme il se doit : comme des manants venus écouter, debout et le chapeau à la main, les décisions du châtelain. Foin des heures-limites de bouclage de ces journaux de ploucs : on leur remit l’édit présidentiel sur le coup de 21 heures avec, laissé en blanc, le nombre de régions retenu pour le redécoupage, et surtout le détail des mariages proposés. Inutile de préciser que ce comportement n’a pas contribué à l’accueil favorable à une réforme que, pourtant, chacun s’accorde à trouver nécessaire pour que le millefeuilles administratif français fasse place à une organisation plus rationnelle du territoire. Le citoyen se trouvait ravalé au rang de sujet assigné à résidence symbolique, comme jadis, après le traité de Westphalie, les habitants  des royaumes, principautés et duchés  étaient sommés d’adopter la religion de leur seigneur et maître : cujus regio, ejus religio.

Une fois de plus, Hollande et les siens ont bousillé, et de belle manière, une réforme dont chacun, à droite comme à gauche, perçoit la nécessité et l’urgence, comme ils l’avaient déjà fait avec la réforme des rythmes scolaires, dont la mise en œuvre, en ce moment, crée une nouvelle unanimité : contre elle.

L’erreur initiale est intellectuelle : on a voulu faire croire que le défaut actuel des régions était leur taille, trop petite pour peser à l’échelle européenne, alors que certaines d’entre elles pâtissent de leur insuffisante cohérence géographique et culturelle  et toutes d’un manque de compétences et de moyens délégués par l’État.

Comme toujours, lorsque quelque chose ne va pas en France, on jette un œil (rapide et superficiel) de l’autre côté du Rhin pour trouver des remèdes miracles à nos maux.

S’ils avaient pris le temps d’étudier plus à fond le fonctionnement du fédéralisme allemand, nos énarques élyséens auraient constaté que, comme en d’autres domaines, la taille ne fait pas tout : la superficie et la population des Länder sont très diverses : des Länder vastes et très peuplés comme la Rhénanie-Westphalie ou la Bavière cohabitent avec des villes-États comme Hambourg et Brême, et d’autres régions petites comme la Sarre, ou moyennes comme la Hesse et la Saxe. Quelle que soit leur taille, ces Länder sont dotés des mêmes compétences, bien plus larges que celles des régions françaises, et des budgets correspondants. Cela permet une saine émulation dans de nombreux domaines, par exemple dans l’éducation, où le modèle bavarois, moins laxiste et pédagogiste que celui qui avait la préférence des soixante-huitards de Berlin ou de Rhénanie-Westphalie, a fini par s’imposer partout. Résultat : l’Allemagne, tombée à la fin du siècle dernier dans les profondeurs du classement PISA de performances des élèves, est remontée vers les sommets, alors que la France continue de s’enfoncer.

Autre facteur de puissance des régions allemandes : leur cohérence culturelle, une identité forte marquée par des mémoires régionales partagées, la persistance de dialectes caractéristiques, et un « esprit des lieux » reconnu par tous. Ces traits distinctifs ont survécu aux tentatives d’uniformisation centralisatrice menées par la Prusse bismarckienne, puis par le Reich hitlérien.

En France, malgré l’acceptation générale du rôle structurant de l’État central, la notion d’identité, battue  aujourd’hui en brèche par les post-nationaux de tous poils, est bien vivante, et concerne aussi bien la nation que les petites patries. Elle ne demande qu’à se manifester dans une réforme des territoires qui ne serait pas technocratique, mais fondée sur le ressenti d’appartenance des gens de nos provinces. Ensemble, tout est possible ! [/access]

*Photo : Boyan Yurukov.

Johnny Winter est mort en été

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Quand on s’appelle hiver qu’on est guitariste de blues, albinos presque nègre, mourir en été et en Suisse de surcroît, c’est ballot… L’idole de mon adolescence rock, il partageait le podium avec d’autres guitar heroes : Jimmy Page, Ted Nugent, Ritchie Blackmore, mais lui il  avait un truc en plus, une tronche, un voix rauque presque gueularde et ce doigté quasi mécanique… Le 17 juillet, jour funeste, Johnny Winter mourut. Un coup derrière la cravate, moi qui en vieillissant ne pleure plus qu’à l’évocation de la Shoah, à l’écoute des vieilles chansons d’une  infinie tristesse qu’écoutait ma grand-mère Golda en pleurant, ressassant son grand fils mort là-bas à Pitchipoï; eh bien j’ai pleuré. Non pas sur mon adolescence, l’adolescence est la pire période de la vie, quoi qu’en dise Paul Nizan.

J’ai suivi, de loin c’est vrai, la carrière de ce presque nègre devenu aveugle, qui, ces dernières années arrivait sur scène dans les bras de son batteur comme un bébé de 40 kilos tout mouillé, osseux et tatoué sous son chapeau texan, ses longs cheveux blancs filasse et un éternel sourire vague aux lèvres. Puis, assis sur une chaise, on lui donnait son étrange guitare et Johnny tricotait, répétant les mêmes histoires depuis cinquante ans comme le blues lui-même et c’est pour cela qu’il est éternel le blues… À chaque passage de la légende encore vivante dans ma région élargie, (et bientôt accouplée à de parfaits étrangers comme ces fabricants de vins à bulles), je me jurais d’aller le voir et de l’entendre avant qu’il ne soit trop tard, ça y est il est trop tard j’ai loupé le rendez-vous, je le retrouverai sans doute au paradis s’il existe, qui sait?…

Il n’a sans doute rien inventé, ni révolutionné la guitare, n’est pas Wes Montgomery qui veut, et d’ailleurs nulle ne fut jamais son intention, il côtoya the Genius himself, un dynamiteur lui, Jimi Hendrix puis flirta avec le hard-rock (« Johnny Winter and live » un disque qui tournait en boucle chez mon pote Bruno avec Deep Purpleà. Il revint aux sources, adouba Muddy Waters, renoua avec la slide guitar, un petit bonhomme de chemin en dehors des modes: un blues maniéré à sa manière avec des phrases types répétées à l’infini comme un mantra, comme un message évident et simple.

Johnny Winter est parti au ciel, les antisémites sont dans les rues et je ne me sens pas très bien tout à coup…

 

Affaire Taubira : vers un crime d’arrière-pensée

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juges elisabeth levy daumier

Grâce à notre ami Régis de Castelnau, les lecteurs de Causeur ont pu se faire une idée claire de la procédure qui a amené à la condamnation d’Anne-Sophie Leclère et du Front national par le tribunal correctionnel de Cayenne. Son brillant article a apporté quelques éléments politiques sur lesquels il est utile de rebondir.

En premier lieu, dissipons tout malentendu. Les propos de cette dame sont abjects en sus d’être crétins. Comme le suggère Régis, une citation à comparaître par un procureur ardennais aurait été plus logique et je n’aurais pas été personnellement choqué par une lourde peine d’inéligibilité. Mais les conditions de la condamnation prononcée à Cayenne et les attendus sidérants du jugement, publiés par Libération, motivent également la révolte de tout citoyen attaché aux libertés publiques.

Que se passe-t-il d’habitude lorsque des faits, des paroles racistes ou jugées comme telles sont relevées ? Soit un procureur se saisit de l’affaire, soit une ou plusieurs association(s) connue(s) de tous dépose(nt) plainte. Dans le premier cas, les associations en question sont souvent parties civiles au procès. En général, tout cela se termine à la fameuse XVIIe chambre de Paris. En l’occurrence, dans cette affaire, où le délit de provocation à la haine raciale est a priori davantage constitué –ô combien-  que dans d’autres scandales comme celui provoqué par les propos d’Eric Zemmour sur les contrôles d’identité[1. Rappelons que le journaliste a été relaxé sur cette déclaration et que c’est sur une autre parole, prononcée sur un autre plateau qu’il a été condamné, non pas pour provocation à la haine raciale mais pour provocation à la discrimination.], SOS Racisme, la LICRA et le MRAP ont été curieusement absents. Pourquoi ? L’affaire n’en valait-elle pas le coup ? Ce n’est pourtant pas ce que Dominique Sopo, invité jeudi sur Europe 1, suggérait. S’est-il abstenu pour laisser le terrain libre à l’association guyanaise Walwari ? On peut d’autant plus se poser la question que ladite association est domiciliée à la résidence guyanaise de la Garde des Sceaux, ce qui semble ne pas émouvoir grand monde, pas même ceux qui pourraient interroger cette dernière sur cette coïncidence troublante, mais qui s’en gardent bien. Il fallait donc que le procès se déroulât en Guyane, que les conditions d’un procès équitable ne soient pas réunis, pour aboutir à ces attendus que seule la crainte d’être poursuivi par les mêmes juges imprévisibles m’empêchent de qualifier de loufoques.

C’est bien simple, je me suis vraiment demandé si les habituels rédacteurs des tracts du MJS n’étaient pas dans le coup. Ce sont les attendus justifiant la condamnation du Front National, qui a pourtant exclu Anne-Sophie Leclère, avec une diligence que d’autres partis pourraient envier, qui laissent pantois. Le tribunal ne juge pas le parti frontiste complice, mais carrément co-auteur du délit. Un peu comme si dans le cadre d’un assassinat, il avait fait le guet pendant qu’on tirait sur la victime. Le FN est donc complice car il « lui a fourni les moyens en lui permettant d’être candidate » et qu’il ne s’est pas assuré « de ses opinions républicaines ». À cette lecture, j’ai frémi pour mes amis royalistes de gauche de la NAR. Le fait pour eux d’être favorables à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle fait-il d’eux des délinquants ? Y at-il une corrélation obligatoire entre l’organisation constitutionnelle d’un pays et le racisme ? Pour les juges de Cayenne, c’est évident. À moins qu’on ne penche pour une grande légèreté et un manque de précision syntaxique graves, pour des magistrats formés dans la fameuse école de Bordeaux. Mais ce n’est pas fini. Voilà qu’ils décident, à la manière du premier commentateur facebookien venu, d’interpréter à sa guise le programme d’un parti politique. Qu’on lise ces quelques lignes : « Attendu qu’il (le FN) y a participé (au délit) de manière plus directe encore en véhiculant un discours parfois raciste, plus ouvertement xénophobe et négatif vis-à-vis de toutes les personnes ou communautés susceptibles de ne pas correspondre à son idéal du « français de souche », de race blanche ». Que Jean-Marie Le Pen, et même Marine Le Pen, puissent penser en leur for intérieur que cet idéal est bien le leur, c’est possible ; on peut –et on doit si on en la conviction – même leur reprocher certaines arrière-pensées, et pointer certaines contradictions, comme j’ai pu le faire moi-même. Mais sur le terrain politique et médiatique. Or, formellement, le programme du FN dit exactement l’inverse. Que le juge se permette de sonder les reins et les cœurs, voilà qui est particulièrement flippant. Mais sonder les reins et les cœurs, c’est le leitmotiv de ces attendus puisque les juges reprochent aussi au FN de ne pas avoir suffisamment prévu qu’Anne-Sophie Leclère se rendrait coupable d’un tel délit. L’exemple de Cahuzac, donné par mon compère Régis, ne manque pas de sel. Mais si on veut absolument trouver un exemple sur le même terrain, devra-t-on bientôt condamner le PS d’avoir permis de faire d’un adjoint au maire un homme capable de prononcer les propos suivants :  « Tu me parlais des sionistes. Tu veux Zittoun ? Tu veux un juif ? Tu veux Zittoun ? Tu veux ça toi ? C’est ça que t’aime ! T’aimes pas quand les gens qui te ressemblent sont en place et veulent t’aider. Tu préfères un enculé qui te nique bien. C’est ça ce que tu veux. Tu préfères Philippe. Tu aimes bien Zittoun. » ?

Imaginons que le PS ait tout de suite exclu cet élu et lui ait retiré sa délégation d’adjoint, un peu comme le FN qui a exclu Mme Leclère. Pourrait-on lui reprocher d’avoir permis l’ascension de cet homme à des responsabilités éminentes ? Certainement pas ! Le problème, c’est qu’il a attendu trois semaines pour remercier l’auteur de cette diatribe antisémite.

Mais revenons aux attendus du jugement de Cayenne. Le tribunal invente la qualification de « président d’honneur à vie » pour désigner Jean-Marie Le Pen, alors que ce titre n’existe pas dans les statuts du FN, même si le grand âge du titulaire de cette fonction laisse penser que ce sera sans doute le cas. Le reste est à l’avenant : considérer que la liberté d’expression doit être illimitée, comme cela se passe aux Etats-Unis, ou préconiser une limitation drastique de l’immigration fait de soi un complice objectif de Mme Leclère ; le tribunal a même vérifié le fait que Marine Le Pen et d’autres personnalités du FN n’avaient pas rayé de leurs « amis Facebook » la candidate qu’ils avaient exclue. Là on est carrément dans la cour de récré des réseaux sociaux !

Sur le plan des libertés publiques comme sur celui de la formation des juges, ce jugement pose donc incontestablement problème. Sur le plan politique, on peut aussi s’interroger sur l’attitude de la Garde des sceaux. Au mieux, elle a laissé faire. En tout cas, elle est toujours très imprudente. On l’avait déjà vu brandir des papiers qui disaient le contraire de ce qu’elle racontait, voilà qu’elle ne demande pas à ses copains de Walwari de déménager leur siège avant de déposer leur plainte. De nos jours, l’amateurisme est décidément partout…

Nouvel antisémitisme : Libé se réveille

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Les loups sont entrés dans Libé : dans son édito d’hier, Laurent Joffrin, l’ex-futur-ex-directeur du Nouvel  Obs, découvre l’eau chaude, dix ans après la montée de fièvre antisémite née avec la Seconde Intifada : « Une gauche conformiste a longtemps évité de le voir : il existe bien, depuis quelques années, sur les franges d’une certaine jeunesse – dans les cités notamment – un antisémitisme d’un nouveau genre, qui prend tristement le relais des idées brunes diffusées par l’extrême droite traditionnelle. »

On nous aurait donc menti ? Le judéophobe français du XXIe siècle n’est-il pas biberonné aux diatribes de Drumont et Rebatet ? Jusqu’à présent, en dénonçant une France antisémite black-blanc-beur, on était classé à la droite d’Avigdor Liberman. Voire taxé de « néo-facho », comme notre ami Alain Finkielkraut, dont les détracteurs sourds ignorent les condamnations répétées de la colonisation israélienne.

Mais puisqu’il ne faut désespérer de rien, saluons la prise de conscience du sieur Joffrin. En termes certes très choisis, le théoricien de la gauche caviar s’attaque aux « minorités shootées au dieudonnisme ou à l’antisémitisme islamiste qui s’épanchent régulièrement dans les bas-fonds du Net », avouant à demi-mot que la bonne vieille judéophobie d’extrême droite est devenue résiduelle. Que voulez-vous, tout fout le camp : à la droite de la droite, il n’y a plus guère que les reliquats de l’Œuvre française pour se palucher sur Le Juif Süss en VO avec la foi des derniers vieux croyants…

Un brin taquin, je ne laisserai pas le mot de la fin au bémol conclusif de Joffrin : « Une société fracturée où les élites économiques vivent dans un autre monde et où des politiques irresponsables agitent comme une torche leur obsession identitaire est également coupable. » Des élites coupées du peuple qui se seraient enfermées dans l’apologie du libéralisme mondialisé, de l’immigration et des seules identités importées ? Des moutons de Panurge qui crient au crime d’extrême droite dès qu’un loup solitaire à la Merah ou Nemmouche sème la panique en Europe ? Ce n’est pas à Libé qu’on porterait pareilles œillères!

Les erreurs de jugement de Xavier Bertrand

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sarcelles xavier bertrand justice

sarcelles xavier bertrand justice

Monsieur Xavier Bertrand est fâché. Il trouve qu’à la suite des émeutes de Barbès et du pogrom de Sarcelles, la justice n’est pas assez sévère. Est-il sincère ? Ou bien essaye-t-il seulement d’en profiter, pour exister dans l’espace médiatique dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017 à laquelle la rumeur prétend qu’il souhaiterait se présenter ? Trahir et vilipender ses amis politiques constituant probablement un viatique insuffisant, il a dû penser qu’un peu de démagogie, cela ne pouvait pas faire de mal. Quitte à prouver une fois de plus l’analphabétisme juridique et judiciaire de nos « élites » politiques.

«Je suis étonné. Avoir de telles condamnations, avec du sursis ou une relaxe… pour moi il n’y a pas assez de sévérité… ceux qui veulent défier l’ordre public, ceux qui veulent défier la République, ils doivent être sanctionnés. Et une sanction, à mes yeux, ce n’est pas du sursis, ce n’est pas une relaxe.»

Monsieur Bertrand n’a absolument aucune idée de qui a été jugé, et pour quels faits. Qu’importe, pour lui, le juge doit sanctionner non pas des faits établis commis par les gens qu’on lui présente, mais les images qu’il a vues à la télévision. « La sévérité… ce n’est pas une relaxe. » Donc, pour notre impétrant aux plus hautes fonctions, être sévère pour le juge c’est condamner un innocent ? C’est curieux, pour les magistrats du siège, la relaxe est la conséquence de l’absence de charges suffisamment établies, en application des règles universelles qui gouvernent le procès pénal. Pour Monsieur Bertrand, il faut être sévère et condamner  des innocents. Parce que cela fera réfléchir les autres ? Conception intéressante, qui en dit long sur la culture démocratique de l’ancien ministre.

Il s’étonne également des condamnations avec sursis. A-t-il assisté à l’audience ? A-t-il consulté les dossiers ? Connaît-t-il précisément les faits incriminés ? Connaît-t-il les prévenus ? Rien de tout ça, mais il sait mieux que les magistrats qui ont fait cet effort d’appréciation, qui il faut incarcérer.

Rappelons comment s’effectuent souvent les arrestations dans les manifestations qui ont dégénérées. Les forces de l’ordre doivent d’abord disperser en les affrontant les manifestants violents qui peuvent parfois être très nombreux. Ce n’est déjà pas un boulot facile. Ensuite il faut essayer d’attraper ceux que l’on a aperçus en train de commettre des exactions. Dans les fumées des gaz lacrymogènes, le bruit, les hurlements, ce n’est pas non plus une tâche aisée. Alors, on en attrape quelques-uns, mais ce sont rarement les bons. Les plus déterminés, les plus organisés et les plus violents sont aussi souvent ceux qui courent le plus vite. Ceux qui se font prendre sont plutôt ceux qui se sont laissés entraîner par la dynamique de groupe,  les maladroits, ceux qui sont venus sans intention d’en découdre mais dont l’occasion a fait le larron. Ensuite, les forces de l’ordre, toujours elles, après avoir couru, doivent ficeler (bricoler) des dossiers dans l’urgence, puisqu’on est en procédure de flagrant délit et que les personnes arrêtées seront jugées le lendemain.

Tiens Yacoub, 18 ans vient d’avoir son bac, jamais condamné, vient de signer un CDI chez Mac Do pour financer ses études. Sorti de chez lui à Sarcelles pour aller acheter du pain dit-il. Plus probablement pour aller voir. Il a ramassé quatre paquets de cigarettes par terre abandonnés par ceux qui avaient pillé le bureau de tabac. Ses parents atterrés sont dans la salle, il écoute en pleurant le cours de morale du procureur. Il veut faire quelque chose pour réparer les dégâts bar tabac dont il connaît le propriétaire. 50 jours-amende, et demain matin à la première heure il sera à son boulot. Alors, Monsieur Bertrand, neuf mois fermes à Cayenne, cela aurait été plus intelligent et équitable ?

À cette même audience, les autres comparutions ont abouti à des peines de prison ferme allant au-delà des réquisitions du parquet…. On n’en a pas fini avec cette justice laxiste.

Les forces de l’ordre et la Justice doivent  faire avec les moyens qu’elles ont et assumer une mission qui n’est pas simple. Mais elles ne sont pas responsables de la situation décrite dans ces colonnes par Elie Barnavi.

Quelqu’un comme Monsieur Bertrand associé au pouvoir depuis déjà longtemps, l’est beaucoup plus. C’est probablement pour cela qu’il se permet de proférer ses âneries irresponsables.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21600034_000001. 

 

Petites bouchées froides

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cioran delon fossey jaccard

cioran delon fossey jaccard

Vendredi 11 juillet 2014-13 ramadan 1435

Roland Jaccard m’écrit : « Je trouve ce Journal excellent à une réserve près : trop de foot. La dramaturgie de ce sport (que j’ai pratiqué à Lausanne dans l’équipe des juniors) se démode vite et surtout s’oublie. En revanche, tes réflexions sur Blanchot et Cioran resteront. Tes échanges assez vifs avec qui tu sais donnent plus de piquant à ton texte que les buts marqués par telle ou telle équipe. » Voilà qui me revigore et qui donne du sens à ce que je fais, même si l’écriture en soi est la principale source de satisfaction.

4h 35. Un mot de Deleuze à Mascolo — le mot « secret » — à propos, justement, de ce qui nous manque et de ce dont hier j’ai déploré l’absence, la mémoire, puisque Mascolo a écrit un superbe livre, Autour d’un effort de mémoire, pour répondre à une lettre que lui a adressée Robert Antelme en juin 1945, après son retour du camp de Dachau. Ainsi, à partir d’un sentiment lié ou dû à une lecture, peut-être né d’elle, du moins suscité par elle, Deleuze emploie le mot « secret », pour, non pas remuer le couteau dans une plaie encore béante, mais s’interroger, encore et toujours, sur sa propre pensée, sur son aptitude à penser, sur la manière dont on peut penser la pensée, en général, mais aussi et peut-être précisément à partir de cette question posée après coup par Deleuze : « Comment l’ami, sans rien perdre de sa singularité, peut-il s’inscrire comme condition de la pensée ? » (Deux régimes de fous, p. 310) — Question à laquelle répondent ces mots de Hölderlin cité par Mascolo dans la traduction de Blanchot : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. »

5h 25. Je peux désormais me livrer heureux à Morphée.

15h 10. Je me suis réveillé pour regarder Des chiffres et des lettres.

Reçu plusieurs courriers électroniques. Trois nouvelles, dont deux bonnes et une littéralement dramatique. Commençons par celle-ci : Sid’Ahmed [Gasmi][1. Professeur des Universités à la retraite, Ahmed Gasmi est traductologue et comparatiste. Auteur de travaux universitaires et de traductions, il a publié fin 2009, aux éditions Rouge Inside (Lyon, France), une version française du roman de l’Égyptien Sabri Moussa, Fasâd al-amkina, sous le titre de Les Semeurs de corruption.], mon professeur, ami et mentor (si j’ose dire), m’annonce qu’on a diagnostiqué chez lui les symptômes de la maladie de Parkinson. C’est d’autant plus triste que cet homme, qui est si indépendant, si lucide, si entier, risque de se trouver dans un besoin certain d’assistance. Sommes-nous à ce point victimes de nous-mêmes, de nos codes sociaux, de nos origines ? Sid’Ahmed, qui a fêté en mars dernier son soixante-dixième anniversaire, a toujours refusé le mariage et par là même la procréation, même s’il a aidé tant d’autres personnes dans le besoin d’élever moralement et matériellement leurs enfants. Je l’ai appelé pour lui témoigner mon amour et profond attachement. Je compte aller le voir à Sousse mardi prochain. Nous prendrons des bains de mer, nous discuterons et essayerons de barrer la route à la maladie par l’intelligence et l’amour.

Daoud B. me dit que ses supérieurs (sûrement Élisabeth Lévy) sont d’accord pour une publication de mon journal — ce journal — en feuilleton dans Causeur. Je lui ai sans trop tarder envoyé le texte pour qu’il juge sur pièces. J’espère que ces pages intéresseront la Rédaction, car c’est de cela qu’il s’agit : cela doit rentrer dans la ligne éditoriale. Et tout le reste est littérature !

Ma grande amie Hanen A., qui a consacré fin juin dernier un très bel article à Casuistique de l’égoïsme sur le site de La Plume francophone, m’a adressé sept questions en vue d’un entretien, à paraître sur le même portail. Les questions sont belles, pertinentes et par conséquent exigeantes, ce qui va me demander du boulot. Mais ce sera un pur moment de plaisir…

Lu par hasard un poème de l’aède syrien Omar Abou Richa (1910-1990). Le poème est de facture classique, composé de distiques rimés, mais le thème est extrêmement moderne, à savoir la remise en question de l’ignorance et de l’arrogance arabes, notamment ce vers que je traduis ainsi :

لا يُلام الذئبُ في عدوانه                 إن يكُ الراعي عدوَّ الغنم ِ

Le loup ne peut être blâmé d’être glouton

Si le berger est l’ennemi des moutons

Sorti en famille, précisément avec mon épouse, Salma, sa petite sœur, Amina alias Minou, qui est professeur de théâtre dans un collège au Kef, et la princesse Alma. Sur la corniche de Hammamet. Des vendeurs ambulants dont les capitaux respectifs ne dépassent pas les 50 dinars tunisiens. Je m’arrête pour acheter deux bâtons de maïs grillé, question de faire goûter cela à Miss Alma. Sur les trois qui en proposent, je choisis celui qui vient d’allumer son petit brasier. À peine a-t-il commencé à griller les bâtons que deux policiers sont arrivés. L’un en uniforme et l’autre en civil. Sans presque rien dire, ils ont embarqué le sac contenant les bâtons de maïs et le policier en uniforme (deux étoiles sur les épaules), dit d’une voix ferme : « Éteins et rejoins-nous ! », comme si personne n’était là… Le comble, c’est que seul ce vendeur-là a été visé et pas la dizaine d’autres. Pourquoi donc ? Allez savoir, c’est le règne de l’arbitraire. J’avoue que je les ai suivis machinalement et discuté avec eux après avoir, non seulement décliné mon identité, mais encore présenté ma carte d’identité nationale. Sans doute ma fonction d’enseignant universitaire a-t-elle joué en ma faveur, mais mes mots ont déplu… Il ne s’agit plus de plaire, il faut défaire l’arbitraire.

Samedi 12 juillet 2014-14 ramadan 1435

4h 15. J’ai répondu aux questions de Hanen. Elle semble être satisfaite de notre entretien qu’elle a décidé d’intituler, d’après une phrase puisée dans ma toute première réponse : « J’ai toujours considéré la langue française comme une amante ».

M.-D. S. ne m’a pas répondu depuis son départ précipité la semaine dernière. Est-ce la rupture ? J’espère que cela ne sera pas le cas. Ça serait vraiment bête. Je vais tout de suite lui envoyer ces pages avec ces derniers mots écrits. Advienne que pourra ! Car s’il est insensible à ma sincérité, à mon amitié, à ma fraternité, je serai amené à croire qu’il n’est point d’espoir ni d’amitié ni quoi que ce soit de possible dans ce pays. Je n’exagère pas. Qu’un oiseau que l’on croit rare s’avère être un autre coucou, alors…

… Alors j’ai cherché, trouvé et visionné Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson. Un régal. Quelques répliques ont vite pris place dans ma mémoire, comme celle-ci où, Dominique Austerlitz alias « Waterloo », interprétée par Brigitte Fossey, voulant empêcher Dino Barran (Alain Delon) de partir, lui dit : « N’y allons pas, je t’en supplie, n’y allons pas ! On partira loin, n’importe où… Je sais faire cuire les spaghettis, je te laisserai finir les cigares de papa, je t’aime, je t’aime, je passerai mes examens, je lirai Proust, je te parlerai à la troisième personne, j’apprendrai à bien faire l’amour… Mais je t’en supplie, n’y allons pas ! » Ou encore cette phrase dans la bouche de Delon à l’adresse de l’inspecteur Meloutis (Bernard Fresson) : « Tu m’avais dit jusqu’à minuit. Tu sais comment on appelle quelqu’un qui ne tient pas sa parole ? — Un danseur ! »

Mais ce bref dialogue entre les deux protagonistes est des plus beaux que je connaisse, lequel a lieu au comptoir d’un bistrot autour d’une bouteille de rouge et de deux canons :

— Dino Barran (Alain Delon) : T’as une parole ?

— Franz Popp (Charles Bronson) : Non !

— Alors, donne-la-moi !

21h 17. Petite finale déjà pliée entre le Brésil et les Pays-Bas, vu que ceux-ci mènent déjà par deux buts à zéro. Le Brésil vit un innommable cauchemar.

Courrier électronique de Daoud dans lequel il m’annonce qu’il compte publier le journal en feuilleton à partir de lundi. Je suis aux anges. Première réaction : j’annonce la bonne nouvelle à Roland grâce à qui tout cela a lieu. De même, j’écris à la demande de Daoud un petit texte en guise d’introduction, afin que les lecteurs de Causeur et tous ceux qui daigneront m’accueillir dans leur amitié ne se sentent pas dépaysés ou en terre inconnue.

Pendant ce temps-là, à Hénin-Beaumont…

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J’avoue qu’il y a en ce moment des sujets nettement plus importants. N’empêche, malgré mon anti-anti-lepénisme primaire, et plus si affinités, je suis heureux que les juges du tribunal administratif de Lille aient cassé l’arrêté anti-mendicité de la mairie d’Hénin-Beaumont, qui devait, selon ce que j’ai compris, valoir du 1er juin au 31 août. Pourquoi seulement durant cette période ? Je ne sais pas, Hénin-Beaumont n’étant pas aux dernières nouvelles la ville la plus touristique de France. Peut-être parce que la misère est moins pénible au soleil.

Mais enfin, ce type de pratique abusive, que l’on croyait jusqu’ici réservé aux élus UMP que leur électorat bienveillant pousse au cul pour éliminer les verrues urbaines qui font chuter le tourisme, semble faire des émules et à peine des mairies conquises, les hommes du FN emboîtent le pas. Paradoxalement, ce n’est pas, je crois, un signe d’embourgeoisement du parti, mais plutôt le symptôme d’une lointaine marxisation des esprits : pour faire court, le prolétariat n’a jamais pu blairer le lumpenprolétariat, cette sombre caste de profiteurs qui ont le front d’être plus pauvres que les pauvres gens. On a tous bien compris l’argument de fond, le non-dit de l’affaire : il s’agit d’éloigner les infects Roms.

Mais voilà qui ne tient décidément pas : si lesdits Roms cèdent à leur penchant immémorial que la décence m’interdit ici de nommer, il n’est que de leur dépêcher quelques pandores. Tous les autres, et même les Roms, qui quémandent la piécette sur les marchés, à la sortie des boutiques ou devant les bars-tabacs ont le droit de cité. Ils en ont même, à mon humble avis de chrétien, le devoir. Si on te demande une cigarette, Steeve Briois, le petit-fils de mineur du Nord, donnes-en deux. Si on te demande ton costume, donne aussi ta chemise. C’est ainsi qu’on refait la France. Et pas autrement.

Anvers : vivre ensemble et chacun pour soi

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anvers juifs islam

anvers juifs islam

Sous les lambris de l’hôtel de ville, les portraits du roi et de la reine prennent la poussière dans la semi-pénombre d’une arrière-salle. André Gantman explique cet exil symbolique avec le sourire : l’État fédéral belge n’a pas les faveurs de la majorité nationaliste qui gouverne Anvers depuis un an et demi. Tiré à quatre épingles, ce « juif libéral », présidant le groupe N-VA (Nouvelle Alliance flamande) au conseil communal, personnifie la mue du nationalisme flamand. Dans la rue musulmane, on fustige ces épousailles « contre-nature » entre la N-VA présidée par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, et les 20 000 juifs que compte la ville. Hicham El-Mzairh, militant socialiste, ancien conseiller « diversité » auprès du précédent maire d’Anvers, ne mâche pas ses mots : « Un sentiment de peur mutuelle existe entre les deux communautés, alimenté par les extrêmes de chaque bord. Cela explique que l’électorat juif vote pour un parti [la N-VA] qui veut réhabiliter les Belges ayant collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale. » Pas si simple : si certains attribuent le succès des nationalistes à leurs critiques de l’immigration musulmane, d’autres préfèrent croire que c’est leur populisme fiscal qui a conquis la Flandre.

Petit retour en arrière : en octobre 2012, Bart De Wever mettait fin à soixante-dix ans de socialisme municipal anversois en terrassant la majorité sortante ainsi que son rival flamingant Vlaams Belang, rétrogradé de 33 % à 10 % des suffrages. Habitué des provocations xénophobes, le leader du VB, Filip De Winter, a subi le même sort que son ami Jean-Marie Le Pen. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, Bart De Wever a su siphonner l’extrême droite en maniant une rhétorique tant identitaire qu’économique[1. La même recette lui a permis de gagner les élections législatives de mai 2014 dans la partie flamande du pays, mais interdit tout gouvernement fédéral belge dirigé par la N-VA, Bart De Wever rêvant de rendre la Flandre indépendante.]. Ayant perdu 45 kilos avant le début de la campagne municipale, cet indépendantiste libéral voudrait bien mettre la Wallonie à la diète en réduisant les transferts d’argent public flamand dont elle bénéficie. En attendant, les Anversois n’ont sans doute pas plébiscité ce quadra fringant seulement pour ses promesses de bonne gestion des deniers publics. Pour Alain Grignard, délégué aux affaires islamiques au sein de la Sûreté fédérale belge, l’ascension de Bart De Wever ne tient pas non plus à ses proclamations indépendantistes : « Près de 90 % des électeurs de la N-VA s’opposent à l’indépendance de la Flandre. En revanche, empreint d’une identité culturelle très forte, le tissu social flamand se sent envahi par des corps étrangers. Les Anversois se sont donc prononcés sur les questions d’immigration que ce parti pose sans tabous. »[access capability= »lire_inedits »] Grignard s’inquiète de la prolifération des salafistes dans la région anversoise, berceau du groupuscule Sharia for Belgium[2. Qui a compté jusqu’à 200 sympathisants, mais dont les membres actifs dorment aujourd’hui dans les prisons belges lorsqu’ils n’accomplissent pas leur jihad en Syrie.].

Sans atteindre les sommets diversitaires de la capitale belge, où les Bruxellois de souche ne représentent plus qu’une grosse minorité, Anvers a vu naître ces dernières décennies une société multiculturelle et les frictions qui vont avec. Sur 512 000 Anversois, on dénombre 90 000 musulmans issus de l’immigration – dont 60 000 Marocains et 20 000 Turcs descendants des migrants venus travailler dans les mines – qui cohabitent avec les 12 000 juifs orthodoxes. Cette mosaïque de communautés se retrouve aux abords de la gare centrale, remarquable ouvrage d’architecture 1900 qui sépare le quartier musulman de Borgerhout – surnommé « Borgermarocco » pour les raisons que vous imaginez – de la petite Jérusalem anversoise, formée autour des échoppes de diamantaires. Côté avenue Carnot, les fast-foods halal voient affluer jeunes filles voilées, musulmans portant barbe et djellabah et quidams vêtus du traditionnel survêtement Nike ou Adidas. Cependant, on est loin du ghetto du quartier du Midi à Bruxelles : ici, les « de souche » n’ont pas déserté les rues qui conservent un certain cachet anversois. À quelques encablures, côté Pelikanstraat, les hassidim à chapeaux noirs et papillotes se promènent avec leurs épouses portant jupes, collants et cols au ras du cou comme il est de coutume dans les familles juives orthodoxes.

Entre les enfants d’Abraham, l’ignorance mutuelle prévaut les bons jours, la défiance les mauvais. Farouk, travailleur social fils d’immigrés marocains, met les pieds dans le plat : « La N-VA est dans le deux poids deux mesures permanent. La droite ne parle que des difficultés d’intégration de l’immigration musulmane, mais laisse la communauté juive ultra-orthodoxe vivre comme elle l’entend. Les juifs d’Anvers s’enferment dans un ghetto en étant mieux protégés que les Flamands de souche. Or, s’intégrer, ce n’est pas seulement vivre en paix, mais s’impliquer dans la vie de la cité ! »  Du ressentiment à la diatribe antisémite, la distance est parfois vite franchie chez certains « jeunes » sensibles aux imprécations « anti- sionistes » du Belge libanais Dyab Abou Jahjah, connu pour son rôle d’intermédiaire pendant les émeutes urbaines de novembre 2002 contre la police après le meurtre d’un instituteur marocain. Aujourd’hui, le fondateur de la « Ligue arabe européenne », dont la rhétorique emprunte à Malcolm X autant qu’à Nasser, a tribune ouverte dans le quotidien De Standaard, l’équivalent flamand du Monde.

Quand une poussée de fièvre survient, comme lors du récent attentat de Bruxelles, les initiatives judéo-musulmanes lancées par les élites religieuses et communautaires peinent à mobiliser les troupes. Raphaël Werner, président du Forum des organisations juives de Flandre, n’en disconvient pas : « Avec les musulmans, on vit les uns à côté des autres, en paix, sinon en bons termes. De temps en temps, les tensions au Moyen-Orient se répercutent ici. Cette semaine, des enfants musulmans ont jeté des pierres sur un bus d’enfants juifs. L’État nous traite peut-être un peu mieux, car les juifs ne posent pas de problèmes sécuritaires. » Traumatisée par les rafles et l’Holocauste, une majorité de la communauté juive anversoise vit en effet en vase clos, autour de ses sept écoles, dont certaines rechignent à enseigner la théorie de l’évolution ou à dispenser les cours d’éducation sexuelle exigés par l’État.  Au quotidien, cependant, on observe plutôt un séparatisme tranquille que des pulsions agressives. Et les minorités juive et musulmane n’ont pas le monopole du quant-à-soi, comme l’observe Raphaël Werner : « La population anversoise maintient une certaine distance avec les immigrés. Il y a beaucoup de discrimination dans le travail : quand vous vous appelez Mohamed, on vous raccroche au nez. » Quoique très vigilant face au racisme, Hicham, aujourd’hui marié à une Flamande, n’exonère pas sa communauté d’origine de ses responsabilités : « D’autres groupes, comme les Pakistanais, tout aussi pauvres, ne sombrent jamais dans la criminalité, car ils investissent beaucoup plus dans l’éducation de leurs enfants. »

Si elles s’intéressaient à la Flandre, nos orfraies antifascistes seraient sans doute fort déçues : nul ne pourrait accuser Bart De Wever de vouloir jeter les immigrés par-dessus bord. De l’aveu-même de son lieutenant André Gantman, en matière d’immigration, la rupture n’est pas pour demain : « On a repris certaines politiques appliquées dans la mandature précédente. C’est la démocratie, on ne peut pas tout changer d’un coup. » Son adjointe Lisbeth Homans s’est contentée de mettre fin à la réunion mensuelle entre élus et responsables des 40 mosquées de la ville. Comme disent les Anversois, le nouveau bourgmestre a « mis du bleu » – c’est-à-dire des policiers – dans les rues, tout en rognant sur les dépenses sociales. Bras droit de Bart De Wever, Homans entend faire des musulmans de bons petits Flamands, en les incitant à abandonner au moins certains traits de leur culture d’origine. Son pragmatisme n’interdit pas quelques bizarreries symboliques : selon El-Mzairh, arrivé de la région d’Agadir à l’âge de 20 ans, le ministre flamand de l’Intégration, membre de la N-VA, aurait fait distribuer au Maroc une brochure baroque décrétant que « la Belgique est un pays froid, qu’il ne faut pas faire de bruit à partir de 22 heures, car les Belges se couchent tôt pour partir tôt au travail ».

En dehors de ces fantaisies post-Dada, sur le terrain, il n’y a pas l’épaisseur d’une gaufre entre les politiques de la N-VA et celles de l’ancien maire socialiste Patrick Janssens, défait en 2012 – les deux formations étaient d’ailleurs alliées dans le gouverne- ment flamand sortant. Dès 2006, la gauche avait ouvert les hostilités sur le front du voile islamique, en interdisant, au nom de la nécessaire neutralité, le port d’insignes religieux aux fonctionnaires en contact avec le public. Il n’en fallait pas davantage pour que l’électorat arabo-musulman se sente trahi. Et dans un pays où les étrangers votent aux élections locales, quand les musulmans en appellent à leurs libertés individuelles pour défendre le port du hijab, la facture se paie comptant.

La querelle du foulard a pris une telle ampleur que les socialistes flamands du SPA ont fini par tourner  casa- que, par peur, disent les mauvaises langues, de voir le vote immigré leur échapper. Mais, au SPA, on se défend de toute improvisation terra- noviste[3. Souvenez-vous, pendant la présidentielle 2012 en France, cette boîte à idées de la gauche sociétale prônait l’abandon du prolo au profit de l’alliance bobos-immigrés]. S’il était prévu de réautoriser le voile dans la fonction publique en 2012, ce point précis du programme socialiste n’a pas été mis en avant pendant la campagne, comme l’explique Yasmine Kherbache, chef de l’opposition socialiste anversoise : « Au terme de six ans d’évaluation de notre politique de diversité, nous avons développé le principe de neutralité inclusive […] Au lieu de se focaliser sur les apparences, il est beaucoup plus important de défendre nos valeurs communes : les droits de l’homme, la séparation entre l’État et la religion, l’égalité homme/femme, le respect de l’identité sexuelle. » Cette approche strictement libérale de la vie en société ne se soucie pas du sort de la culture majoritaire. L’essentiel est le respect par tous de quelques règles éthiques qui garantissent l’insertion de chacun.

Nonobstant l’amitié sincère entre le nationaliste Gantman et la socialiste Kherbache, la guerre des mots fait rage entre leurs deux partis. S’ils constatent en chœur l’échec de l’intégration, ils ne s’accordent pas sur ses causes. Par exemple, André Gantman diagnostique un défaut de motivation chez ceux des immigrés qui ne font pas l’effort d’apprendre le flamand, non sans rappeler que la N-VA recrute ses élus les plus en vue au sein des communautés « juive, kurde, turque, et marocaine ». Autre son de cloche, du côté du SPA, où l’on rappelle volontiers qu’il appartient aux politiques de faire le premier pas vers l’Autre : « La cohésion sociale doit venir des deux côtés, insiste Yasmine Kherbache. Elle se crée par les rencontres et le respect mutuel. Auparavant, la ville distribuait des fascicules en plusieurs langues […]  Aujourd’hui, ces documents ne sont plus disponibles qu’en flamand. Ce changement est symptomatique d’une crispation. » Lorsque l’on soutient que la maîtrise de la langue est bien le moins que l’on puisse exiger d’un nouveau venu, Yasmine Kherbache ferraille contre les conceptions « identitaires » et « disciplinaires » du vivre-ensemble : mieux vaut inciter et responsabiliser que surveiller et punir. Issue d’un couple mixte algéro-belge, la sémillante socialiste prône le métissage comme remède à la crise identitaire. Dans le quartier où trône le café de son époux, « il y a des Africains qui jouent au basket avec les Chinois, des Vietnamiens, des Népalais, des Marocains, des Russes, bref, une  hyperdiversité qui crée beaucoup de lien social car on ne peut pas y vivre replié sur soi ». Le toujours plus faciliterait donc le mieux-vivre ? Contrairement à Bruxelles, Anvers ne se résigne pas à être un hall de gare. Il ne suffit pas, pour y être accepté, d’y poser sa tente et ses mœurs et d’y payer ses impôts. Certes, dans cette ancienne commune libre du Saint Empire romain germanique, jalouse de sa singularité, il n’est pas question d’imposer un même moule assimilationniste. Mais peut-être puise-t-elle dans sa longue tradition commerçante la capacité de conjurer le choc des identités.

D’ailleurs, une blague belge connaît un grand succès dans cette Flandre tentée par tous les séparatismes : « Un juif vient voir le roi et lui dit : “Sire, nous sommes les derniers Belges ! Tout le reste, c’est des Wallons et des Flamands.” »[/access]

*Photo : Hannah.

Lettre à Elie Barnavi

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gaza antisemitisme islam barnavi

gaza antisemitisme islam barnavi

Mon cher Elie,

J’ai beaucoup apprécié ton dernier texte sur I24News, repris dans la newsletter du CRIF et sur Causeur. Il m’a même fait sourire à cause d’un lapsus (rue des Roquettes au lieu de rue de la Roquette) qui prouve bien que ce mot s’emploie plutôt au pluriel ces jours à Tel Aviv…

Pour conforter ton pessimisme, je te fais part de mes impressions d’observateur attentif des manifestations lyonnaises pro-Hamas (on ne peut plus dire qu’il s’agisse de manifs pro-Gaza). 6 000-7 000 personnes, 90% d’arabo-musulmans, beaucoup de filles jeunes, éduquées semble-t-il (elles ne parlent pas wesh wesh) en majorité voilées, quelques-unes en niqab à la saoudienne. Slogans criés «  Israël assassin, Hollande complice », « Jihad ! Résistance ! » « Allahou Akbar ! » « Sionistes, fascistes assassins ! »). Le préfet avait enjoint les commerces du centre-ville de baisser le rideau pendant le passage du cortège, car pour les manifestants ils sont réputés «  sionistes », et donc objectifs légitimes de dégradations et de pillage. Commentaire dans les rangs : « T’as vu, les feujs, on leur a mis la trouille ! »… On peut entendre aussi des trucs du genre complotiste (ils tiennent tout, les médias, la mairie…). Contrairement à Boubakeur à Paris, le recteur de la grande mosquée de Lyon, complètement infiltrée par les salafistes, a encouragé les manifs sans avoir un mot condamnant les dérapages antisémites…

Tu en appelles à un sursaut, à une révolution culturelle pour sauver le modèle intégrationniste à la française. Très bien. Malheureusement, je crois qu’il est déjà trop tard. Chaque jour, chaque mois, chaque année l’islamisme radical gagne du terrain : les femmes sont de plus en plus voilées, les barbus prolifèrent, la ségrégation se met en place. La ville où j’habite, Villeurbanne, contiguë à Lyon, a reçu l’an passé un « prix de l’antiracisme » décerné par le CRAN (associations noires) pour sa lutte contre les discriminations… 150 000 habitants, environ 30 000-40 000 arabo-musulmans, environ 5000 juifs (séfarades, sauf un dernier carré de vieux ashkénazes). Une réelle mixité sociale avec des rues bourgeoises jouxtant des ensembles HLM largement arabisés… Apparemment, tout va bien. Sauf que : le lycée public a été peu à peu déserté par les juifs et les bourgeois. Les premiers vont au lycée juif de Lyon (100% de réussite au bac et 60% de mentions) et les seconds au lycée de l’Immaculée Conception bien placé, aussi, dans le  classement régional. Le lycée Pierre Brossolette, public, est le dernier du département avec 57% de réussite… Seuls les enfants de profs tirent leur épingle du jeu : ils se rassemblent dans des «  sections européennes »  élitistes, qui se font régulièrement chahuter dans la cour et à la cantine comme «  intellos » (une insulte).

Autre exemple : la piscine de Lyon, magnifique établissement de bains digne de Baden-Baden ou de Karlovy-Vary, située au bord du Rhône et récemment rénovée, vient brusquement d’augmenter ses tarifs de 135%. Tout le monde le sait, mais personne n’ose le dire, c’est le seul moyen que la municipalité ait trouvé pour éloigner des lieux la belle jeunesse (masculine, leurs sœurs ne sachant sans doute pas nager…) des banlieues qui avait envahi les lieux, le transformant en nouveau « territoire perdu de la République ». Lorsque l’on en arrive là, ne plus avoir le courage de nommer les choses,  à ne concevoir que des stratégies de défense individuelle, ou semi-collective contre la barbarie qui monte, on n’est pas près de gagner la bataille. Pour ma part, n’ayant plus d’enfants à éduquer, et mes petits-enfants étant à l’abri dans des lieux relativement protégés de l’Europe bourgeoise, n’étant pas un « juif visible », je peux encore m’accommoder de la situation, encore que les échanges avec une grande partie de ceux qui furent mes amis deviennent de plus en plus difficiles – heureusement qu’il y a Causeur, Elisabeth Lévy et Gil Mihaély. Je n’en suis pas à scruter les annonces immobilières à Tel Aviv, mais je n’exclus plus que cela puisse advenir un jour. À toi et Kirsten je souhaite bon courage dans cette période difficile, et espère vous voir bientôt. Amitiés.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000004.

Petites bouchées froides

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gilles deleuze hamas israel

gilles deleuze hamas israel

Mercredi 9 juillet 2014-11 ramadan 1435

4h35. Impossible de fermer l’œil. Facebook est navrant : entre le foot et les bombardements de Gaza par Tsahal suite aux tirs de roquettes lancés mardi matin. D’après ce que j’ai lu, 40 000 réservistes ont été rappelés en vue sûrement d’une opération terrestre. Si cela a lieu, ce sera une hécatombe, le Hamas ne sachant que fanfaronner à coup de credo et de roquettes artisanales aussi bruyantes qu’inoffensives. Le Hamas est la nouvelle plaie de la Palestine comme l’islam politique est la plaie du Monde arabe et musulman. C’est le hasard qui m’a mis ce livre de Deleuze entre les mains, dans la mesure où il y a quelques heures j’en ignorais l’existence, et je suis stupéfait d’apprendre que le philosophe était, non seulement acquis à la cause palestinienne, mais encore avait mûrement réfléchi sur elle. Ainsi en 1983, il écrit : « Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un État déjà existant, et ne sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien. » (Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 225)

Or, ce qui précède est antérieur au Hamas et à l’islamisation de la cause palestinienne. Qu’écrirait aujourd’hui Deleuze, car de toute évidence cet autre parti de Dieu ou d’Allah pratique la politique de la terre brûlée ou, comme l’a si bien tourné l’ami Hatem Chalghmi, qui a malicieusement paraphrasé Mahmoud Darwich, le Hamas pratique la politique de « sur cette terre rien ne mérite de vivre ». C’est pertinent bien que triste, voire dramatique…

La Professeure, qui passe son temps à décliner les invitations des ambassades de France et des Amériques, écrit cette fois-ci en arabe pour s’étonner de ce que « certains n’aient pas exprimé leur indignation par rapport à ce qui se passe à Gaza ». Pour elle, ceux-là « ont peur de soutenir le Hamas ». Aussi s’indigne-t-elle parce que, à ses yeux, « les USA soutiennent Israël quand bien même leur Premier ministre ne lui plairait pas idéologiquement ». Élue dernièrement à la tête de la principale école de journalisme du pays, cette dame va sûrement, avec ce type d’analyses, d’arguments et de connaissances aussi subtiles qu’érudits, révolutionner l’enseignement des sciences des médias. La médiologie de Régis Debray sera évincée par l’hystérophraséologie de la Professeure-Directrice…

Je me rends compte de l’heure. Il est 6h15. Je suis affligé par ce que je viens de lire et cela se ressent dans ce que moi-même j’écris. Pour me calmer, je vais relire une belle page, celle d’Ossip Mandelstam, dans ce chef d’œuvre qu’est Le bruit du temps : « Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant, elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier, et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »[1. Ossip Mandelstam, Le bruit du temps, traduit du russe et annoté par Édith Scherrer, préface de Nikita Struve, Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », n°14, 2006, p. 97-98.] — Résolution prise résolument.

15h15. Me suis levé pour regarder « Des chiffres et des lettres » à la télévision. Quelle émission, exquise, vraiment : l’intelligence en marche !

Gérard Bocholier, poète et lecteur de poésie de haut vol, m’écrit : « … Ah si Voltaire avait vu ça ! » Je pense que cela résume toute la situation actuelle, même si des esprits tordus comme Frédéric Schiffter se rient de la notion même d’intellectuel, qu’ils assimilent faussement à une pose, une posture ou que sais-je encore. Rien à voir avec la profondeur de pensée et d’humanité d’un Gilles Deleuze prenant ainsi, en 1979, la défense d’Antonio Negri : « Alors, peut-on dire que Negri est double, et que comme écrivain, il a fait la théorie d’une certaine pratique sociale, mais que, comme agent secret, il a une tout autre pratique, terroriste ? Ce serait une idée particulièrement idiote, parce que, à moins évidemment d’être payé par la police, un écrivain révolutionnaire ne peut pas pratiquer un autre type de lutte que ceux qu’il approuve et promeut dans ses écrits. » (« Ce livre est littéralement une preuve d’innocence », in Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 161.)

L’Argentine de Messi s’est qualifiée pour la finale du Mondial sur le compte d’une Hollande méconnaissable. Match soporifique avec un jeu des plus laids et des moins inventifs de cette Coupe du monde. Samedi, pour le match de classement, le Brésil affrontera la Hollande à 21h, tandis que l’Argentine retrouvera l’Allemagne dimanche à 20h, pour disputer leur troisième finale. Ce sera donc la belle, vu que les Argentins ont gagné la finale de 1986 et les Allemands celle de 1990. Espérons que les parties à venir seront à la hauteur de cette phase décisive de ce beau mondial…

De nouveau dans Deux régimes de fous, de Deleuze. Textes et entretiens passionnants. Je suis en admiration devant cet esprit que j’estimais mais pas à ce point. La correspondance du philosophe avec celui qui est désormais pour moi une idole, Dionys Mascolo, est une surprise des plus agréables. J’y reviendrai longuement…

Jeudi 10 juillet 2014-12 ramadan 1435

À la plage sans Alma qui faisait la sieste. Inquiet parce que la Dreambox ne marche plus. Il y a de quoi devenir superstitieux. Rien chez nous ne marche comme il faut, comme si nous étions maudits par la science. Tout se fait dans l’approximation, par coïncidence ou presque, l’analogie, voire le hasard étant chez nous des règles et non de simples contingences. À mon retour, j’allume la télé, je zappe sans conviction d’une chaîne à une autre : ça marche de nouveau comme si de rien n’était. Rien à dire, sauf ceci, encore et toujours : il y a de quoi devenir superstitieux !

Reçu un message de l’ami Richard Millet : « Faites attention à vous, cher Aymen. Ils sont puissants, très puissants, et vous les attaquez là où ils détestent de l’être : dans la presse nationale européenne. Amitiés. R. »

Je suis triste que Sami D., que je considérais comme un esprit critique, fasse comme tout le monde : ne lire que d’un œil ou faire l’aveugle, notamment quand les arguments le dépassent ou lui déplaisent. Il n’est certes pas le seul à agir de la sorte, mais c’est si maladroitement fait — comme cliquer « j’aime » sur un commentaire bidon et en ignorer un fondamental — que cela ne peut pas être interprété de deux façons. C’est tout bonnement du mépris et de l’arrogance. Fils d’un ancien ministre de Bourguiba, titulaire de la double nationalité franco-tunisienne, il se dit de gauche tout en menant une vie de nabab. S’indignant contre François Hollande, qui « a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza », il va jusqu’à dire qu’il a « envie de gerber » ! Propos de teenager, s’il en est, aggravés par une obstination des plus infantiles, vu qu’à mon commentaire : « Hollande n’y est pour rien, c’est la politique française depuis la Quatrième République. Sarkozy était ainsi, Chirac aussi, bien qu’il passât pour un ami des Palestiniens, Mitterrand, etc. La mort des enfants est déplorable, mais il faut incriminer le Hamas qui se sert d’eux en en faisant des boucliers humains. N’est-ce pas ? », il répond sans prendre le temps de réfléchir : « Aymen : j’ai condamné le Hamas juste avant. Sinon : Non la politique de la France était beaucoup plus nuancée avec Chirac, surtout quand Villepin était ministre des affaires étrangères. Il n’aurait jamais omis de condamner les crimes contre des civils et la riposte disproportionnée de l’armée israélienne. La partialité de Hollande est une première ! D’ailleurs beaucoup de voix commencent à s’élever pour la condamner au sein du PS même… [sic] ». Ce à quoi je réponds : « Une première ? Ne t’empresse pas de dire non. As-tu oublié juillet 2006 et décembre 2008 ? » Questions qui resteront sans réponse, la mémoire n’étant pas le fort de tous ceux qui s’indignent rien que pour s’indigner, ponctuellement, à chaud, pour juste après vaquer à d’autres occupations ou sources d’indignation.

*Photo : Raï.

Régions : une carte contre l’identité

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lander reforme territoriale

lander reforme territoriale

La fébrile tentative engagée par François Hollande pour se sortir de la nasse où il s’est enfermé, en redessinant à coups de sabre technocratique la carte régionale de la France, évoque irrésistiblement une vieille histoire juive.

La scène se passe au printemps de 1918, aux confins incertains d’une Pologne en train de renaître et d’une Russie en proie aux convulsions post-révolutionnaires. La paix de Brest-Litovsk vient d’être signée entre les bolchéviques et les Allemands, et les nouvelles frontières sont en train d’être matérialisées. Dans leur humble masure d’un shtetl misérable, Moïshé et Rivka sont anxieux de savoir quels seront leurs nouveaux maîtres. À la demande insistante de son épouse, Moïshé sort de chez lui et observe subrepticement l’activité des poseurs de poteaux-frontières. Quelques heures plus tard, il revient au logis et annonce : « Ma chère Rivka, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : nous sommes Polonais ! » Le visage de Rivka s’éclaire alors et elle lance, soulagée : « Ah ! baroukh ha chem ! [1.  «  Béni soit Son Nom ! ».]  Je craignais tant les hivers russes ! » [access capability= »lire_inedits »]

Les représentants de la presse quotidienne régionale convoqués au Château, lundi 2 juin, pour attendre la sortie de la nouvelle carte concoctée dans les bureaux élyséens, étaient les nouveaux Moïshé, dont le message était attendu avec angoisse dans les chaumières hexagonales. On les traita comme il se doit : comme des manants venus écouter, debout et le chapeau à la main, les décisions du châtelain. Foin des heures-limites de bouclage de ces journaux de ploucs : on leur remit l’édit présidentiel sur le coup de 21 heures avec, laissé en blanc, le nombre de régions retenu pour le redécoupage, et surtout le détail des mariages proposés. Inutile de préciser que ce comportement n’a pas contribué à l’accueil favorable à une réforme que, pourtant, chacun s’accorde à trouver nécessaire pour que le millefeuilles administratif français fasse place à une organisation plus rationnelle du territoire. Le citoyen se trouvait ravalé au rang de sujet assigné à résidence symbolique, comme jadis, après le traité de Westphalie, les habitants  des royaumes, principautés et duchés  étaient sommés d’adopter la religion de leur seigneur et maître : cujus regio, ejus religio.

Une fois de plus, Hollande et les siens ont bousillé, et de belle manière, une réforme dont chacun, à droite comme à gauche, perçoit la nécessité et l’urgence, comme ils l’avaient déjà fait avec la réforme des rythmes scolaires, dont la mise en œuvre, en ce moment, crée une nouvelle unanimité : contre elle.

L’erreur initiale est intellectuelle : on a voulu faire croire que le défaut actuel des régions était leur taille, trop petite pour peser à l’échelle européenne, alors que certaines d’entre elles pâtissent de leur insuffisante cohérence géographique et culturelle  et toutes d’un manque de compétences et de moyens délégués par l’État.

Comme toujours, lorsque quelque chose ne va pas en France, on jette un œil (rapide et superficiel) de l’autre côté du Rhin pour trouver des remèdes miracles à nos maux.

S’ils avaient pris le temps d’étudier plus à fond le fonctionnement du fédéralisme allemand, nos énarques élyséens auraient constaté que, comme en d’autres domaines, la taille ne fait pas tout : la superficie et la population des Länder sont très diverses : des Länder vastes et très peuplés comme la Rhénanie-Westphalie ou la Bavière cohabitent avec des villes-États comme Hambourg et Brême, et d’autres régions petites comme la Sarre, ou moyennes comme la Hesse et la Saxe. Quelle que soit leur taille, ces Länder sont dotés des mêmes compétences, bien plus larges que celles des régions françaises, et des budgets correspondants. Cela permet une saine émulation dans de nombreux domaines, par exemple dans l’éducation, où le modèle bavarois, moins laxiste et pédagogiste que celui qui avait la préférence des soixante-huitards de Berlin ou de Rhénanie-Westphalie, a fini par s’imposer partout. Résultat : l’Allemagne, tombée à la fin du siècle dernier dans les profondeurs du classement PISA de performances des élèves, est remontée vers les sommets, alors que la France continue de s’enfoncer.

Autre facteur de puissance des régions allemandes : leur cohérence culturelle, une identité forte marquée par des mémoires régionales partagées, la persistance de dialectes caractéristiques, et un « esprit des lieux » reconnu par tous. Ces traits distinctifs ont survécu aux tentatives d’uniformisation centralisatrice menées par la Prusse bismarckienne, puis par le Reich hitlérien.

En France, malgré l’acceptation générale du rôle structurant de l’État central, la notion d’identité, battue  aujourd’hui en brèche par les post-nationaux de tous poils, est bien vivante, et concerne aussi bien la nation que les petites patries. Elle ne demande qu’à se manifester dans une réforme des territoires qui ne serait pas technocratique, mais fondée sur le ressenti d’appartenance des gens de nos provinces. Ensemble, tout est possible ! [/access]

*Photo : Boyan Yurukov.

Johnny Winter est mort en été

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Quand on s’appelle hiver qu’on est guitariste de blues, albinos presque nègre, mourir en été et en Suisse de surcroît, c’est ballot… L’idole de mon adolescence rock, il partageait le podium avec d’autres guitar heroes : Jimmy Page, Ted Nugent, Ritchie Blackmore, mais lui il  avait un truc en plus, une tronche, un voix rauque presque gueularde et ce doigté quasi mécanique… Le 17 juillet, jour funeste, Johnny Winter mourut. Un coup derrière la cravate, moi qui en vieillissant ne pleure plus qu’à l’évocation de la Shoah, à l’écoute des vieilles chansons d’une  infinie tristesse qu’écoutait ma grand-mère Golda en pleurant, ressassant son grand fils mort là-bas à Pitchipoï; eh bien j’ai pleuré. Non pas sur mon adolescence, l’adolescence est la pire période de la vie, quoi qu’en dise Paul Nizan.

J’ai suivi, de loin c’est vrai, la carrière de ce presque nègre devenu aveugle, qui, ces dernières années arrivait sur scène dans les bras de son batteur comme un bébé de 40 kilos tout mouillé, osseux et tatoué sous son chapeau texan, ses longs cheveux blancs filasse et un éternel sourire vague aux lèvres. Puis, assis sur une chaise, on lui donnait son étrange guitare et Johnny tricotait, répétant les mêmes histoires depuis cinquante ans comme le blues lui-même et c’est pour cela qu’il est éternel le blues… À chaque passage de la légende encore vivante dans ma région élargie, (et bientôt accouplée à de parfaits étrangers comme ces fabricants de vins à bulles), je me jurais d’aller le voir et de l’entendre avant qu’il ne soit trop tard, ça y est il est trop tard j’ai loupé le rendez-vous, je le retrouverai sans doute au paradis s’il existe, qui sait?…

Il n’a sans doute rien inventé, ni révolutionné la guitare, n’est pas Wes Montgomery qui veut, et d’ailleurs nulle ne fut jamais son intention, il côtoya the Genius himself, un dynamiteur lui, Jimi Hendrix puis flirta avec le hard-rock (« Johnny Winter and live » un disque qui tournait en boucle chez mon pote Bruno avec Deep Purpleà. Il revint aux sources, adouba Muddy Waters, renoua avec la slide guitar, un petit bonhomme de chemin en dehors des modes: un blues maniéré à sa manière avec des phrases types répétées à l’infini comme un mantra, comme un message évident et simple.

Johnny Winter est parti au ciel, les antisémites sont dans les rues et je ne me sens pas très bien tout à coup…

 

Affaire Taubira : vers un crime d’arrière-pensée

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juges elisabeth levy daumier

juges elisabeth levy daumier

Grâce à notre ami Régis de Castelnau, les lecteurs de Causeur ont pu se faire une idée claire de la procédure qui a amené à la condamnation d’Anne-Sophie Leclère et du Front national par le tribunal correctionnel de Cayenne. Son brillant article a apporté quelques éléments politiques sur lesquels il est utile de rebondir.

En premier lieu, dissipons tout malentendu. Les propos de cette dame sont abjects en sus d’être crétins. Comme le suggère Régis, une citation à comparaître par un procureur ardennais aurait été plus logique et je n’aurais pas été personnellement choqué par une lourde peine d’inéligibilité. Mais les conditions de la condamnation prononcée à Cayenne et les attendus sidérants du jugement, publiés par Libération, motivent également la révolte de tout citoyen attaché aux libertés publiques.

Que se passe-t-il d’habitude lorsque des faits, des paroles racistes ou jugées comme telles sont relevées ? Soit un procureur se saisit de l’affaire, soit une ou plusieurs association(s) connue(s) de tous dépose(nt) plainte. Dans le premier cas, les associations en question sont souvent parties civiles au procès. En général, tout cela se termine à la fameuse XVIIe chambre de Paris. En l’occurrence, dans cette affaire, où le délit de provocation à la haine raciale est a priori davantage constitué –ô combien-  que dans d’autres scandales comme celui provoqué par les propos d’Eric Zemmour sur les contrôles d’identité[1. Rappelons que le journaliste a été relaxé sur cette déclaration et que c’est sur une autre parole, prononcée sur un autre plateau qu’il a été condamné, non pas pour provocation à la haine raciale mais pour provocation à la discrimination.], SOS Racisme, la LICRA et le MRAP ont été curieusement absents. Pourquoi ? L’affaire n’en valait-elle pas le coup ? Ce n’est pourtant pas ce que Dominique Sopo, invité jeudi sur Europe 1, suggérait. S’est-il abstenu pour laisser le terrain libre à l’association guyanaise Walwari ? On peut d’autant plus se poser la question que ladite association est domiciliée à la résidence guyanaise de la Garde des Sceaux, ce qui semble ne pas émouvoir grand monde, pas même ceux qui pourraient interroger cette dernière sur cette coïncidence troublante, mais qui s’en gardent bien. Il fallait donc que le procès se déroulât en Guyane, que les conditions d’un procès équitable ne soient pas réunis, pour aboutir à ces attendus que seule la crainte d’être poursuivi par les mêmes juges imprévisibles m’empêchent de qualifier de loufoques.

C’est bien simple, je me suis vraiment demandé si les habituels rédacteurs des tracts du MJS n’étaient pas dans le coup. Ce sont les attendus justifiant la condamnation du Front National, qui a pourtant exclu Anne-Sophie Leclère, avec une diligence que d’autres partis pourraient envier, qui laissent pantois. Le tribunal ne juge pas le parti frontiste complice, mais carrément co-auteur du délit. Un peu comme si dans le cadre d’un assassinat, il avait fait le guet pendant qu’on tirait sur la victime. Le FN est donc complice car il « lui a fourni les moyens en lui permettant d’être candidate » et qu’il ne s’est pas assuré « de ses opinions républicaines ». À cette lecture, j’ai frémi pour mes amis royalistes de gauche de la NAR. Le fait pour eux d’être favorables à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle fait-il d’eux des délinquants ? Y at-il une corrélation obligatoire entre l’organisation constitutionnelle d’un pays et le racisme ? Pour les juges de Cayenne, c’est évident. À moins qu’on ne penche pour une grande légèreté et un manque de précision syntaxique graves, pour des magistrats formés dans la fameuse école de Bordeaux. Mais ce n’est pas fini. Voilà qu’ils décident, à la manière du premier commentateur facebookien venu, d’interpréter à sa guise le programme d’un parti politique. Qu’on lise ces quelques lignes : « Attendu qu’il (le FN) y a participé (au délit) de manière plus directe encore en véhiculant un discours parfois raciste, plus ouvertement xénophobe et négatif vis-à-vis de toutes les personnes ou communautés susceptibles de ne pas correspondre à son idéal du « français de souche », de race blanche ». Que Jean-Marie Le Pen, et même Marine Le Pen, puissent penser en leur for intérieur que cet idéal est bien le leur, c’est possible ; on peut –et on doit si on en la conviction – même leur reprocher certaines arrière-pensées, et pointer certaines contradictions, comme j’ai pu le faire moi-même. Mais sur le terrain politique et médiatique. Or, formellement, le programme du FN dit exactement l’inverse. Que le juge se permette de sonder les reins et les cœurs, voilà qui est particulièrement flippant. Mais sonder les reins et les cœurs, c’est le leitmotiv de ces attendus puisque les juges reprochent aussi au FN de ne pas avoir suffisamment prévu qu’Anne-Sophie Leclère se rendrait coupable d’un tel délit. L’exemple de Cahuzac, donné par mon compère Régis, ne manque pas de sel. Mais si on veut absolument trouver un exemple sur le même terrain, devra-t-on bientôt condamner le PS d’avoir permis de faire d’un adjoint au maire un homme capable de prononcer les propos suivants :  « Tu me parlais des sionistes. Tu veux Zittoun ? Tu veux un juif ? Tu veux Zittoun ? Tu veux ça toi ? C’est ça que t’aime ! T’aimes pas quand les gens qui te ressemblent sont en place et veulent t’aider. Tu préfères un enculé qui te nique bien. C’est ça ce que tu veux. Tu préfères Philippe. Tu aimes bien Zittoun. » ?

Imaginons que le PS ait tout de suite exclu cet élu et lui ait retiré sa délégation d’adjoint, un peu comme le FN qui a exclu Mme Leclère. Pourrait-on lui reprocher d’avoir permis l’ascension de cet homme à des responsabilités éminentes ? Certainement pas ! Le problème, c’est qu’il a attendu trois semaines pour remercier l’auteur de cette diatribe antisémite.

Mais revenons aux attendus du jugement de Cayenne. Le tribunal invente la qualification de « président d’honneur à vie » pour désigner Jean-Marie Le Pen, alors que ce titre n’existe pas dans les statuts du FN, même si le grand âge du titulaire de cette fonction laisse penser que ce sera sans doute le cas. Le reste est à l’avenant : considérer que la liberté d’expression doit être illimitée, comme cela se passe aux Etats-Unis, ou préconiser une limitation drastique de l’immigration fait de soi un complice objectif de Mme Leclère ; le tribunal a même vérifié le fait que Marine Le Pen et d’autres personnalités du FN n’avaient pas rayé de leurs « amis Facebook » la candidate qu’ils avaient exclue. Là on est carrément dans la cour de récré des réseaux sociaux !

Sur le plan des libertés publiques comme sur celui de la formation des juges, ce jugement pose donc incontestablement problème. Sur le plan politique, on peut aussi s’interroger sur l’attitude de la Garde des sceaux. Au mieux, elle a laissé faire. En tout cas, elle est toujours très imprudente. On l’avait déjà vu brandir des papiers qui disaient le contraire de ce qu’elle racontait, voilà qu’elle ne demande pas à ses copains de Walwari de déménager leur siège avant de déposer leur plainte. De nos jours, l’amateurisme est décidément partout…