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La solitude des champs de coton

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champs cotton pauvrete

En 1941, l’écrivain James Agee et le photographe Walker Evans publient Louons maintenant les grands hommes, long récit sur les métayers du coton en Alabama réalisé à l’époque du New Deal, quand la crise oblige le gouvernement américain à venir en aide aux populations pauvres. Passé plus ou moins inaperçu à l’époque, le livre sera plusieurs fois réédité à partir de 1960, et deviendra un classique de la littérature américaine. Or, ce reportage était à l’origine une commande du journal Fortune, le magazine économique créé en 1930 par Henry Luce, déjà fondateur de Time ; Agee y collaborait depuis sa sortie de Harvard, en 1932, publiant de longs articles littéraires qui tranchaient avec le style ordinaire du journal. Agee, après avoir sillonné la Cotton Belt durant l’été 1936 avec Walker Evans, alors employé dans un service documentaire de l’administration, avait ainsi écrit pour Fortune un texte d’environ 30000 mots, que le journal s’était cependant empressé de glisser sous le tapis, sans donner d’explications à son refus de le publier. Tout le monde par la suite a cru que ce manuscrit original, sorte de matrice du futur chef-d’œuvre, s’était perdu. En réalité, Agee l’avait conservé dans ses archives, et le texte a suivi le chemin de ces dernières après sa mort en 1955 : d’abord récupéré par sa fille, il est entré au début des années 2000 dans les collections de l’Université du Tennessee, qui l’a redécouvert à cette occasion. La revue The Baffler en a alors publié un extrait en 2012, avant que l’intégralité sorte un an plus tard chez Melville House, 77 ans après sa rédaction, avec une sélection des photos de Walker Evans piochée dans les rayons de la Bibliothèque du Congrès.

Même si ces pages peuvent être considérées comme la première version de Louons maintenant les grands hommes, on peut presque les regarder comme un texte distinct, tant le style est différent. Comme l’explique Adam Haslett dans sa préface, « Louons maintenant les grands hommes est une symphonie en prose de quatre cent pages, Une saison de coton est la charge d’un poète contre l’injustice économique et sociale » ; Agee lui-même disait que l’un était destiné à être chanté, l’autre prêché. En neuf chapitres, il passe en revue la vie des paysans pauvres de l’Alabama : comment ils s’habillent, ce qu’ils mangent, s’ils se soignent, combien ils gagnent, leur instruction, quel type de contrat les lie à leur propriétaire. Pour incarner la classe entière, il se focalise sur trois familles, les Burroughs (qu’il rebaptisera Gudger dans Louons maintenant les grands hommes ), les Tingle (Ricketts) et les Fields (Woods) : des couples avec enfants nombreux, dont beaucoup meurent jeunes. Les Tingle, par exemple, en ont perdu sept ; l’un d’eux a atteint l’âge de quatre ans, puis s’est tué en renversant une casserole d’eau bouillante. Dès qu’ils ont la carrure nécessaire, les enfants accompagnent leurs parents aux champs. Agee note tous les détails, précisément, avec méthode ; à de rares endroits, il s’autorise une bouffée de lyrisme. Le plus souvent, ses remarques personnelles sont teintées d’un dépit sarcastique, qui montre combien il est révolté par ce qu’il voit. « L’organisme humain, dit-il ainsi après avoir décrit les rations alimentaires insuffisantes, a la vie tenace et s’adapte de façon miraculeuse. Au cours de ce processus d’adaptation, il est parfois contraint de sacrifier plusieurs fonctions secondaires, comme la capacité de réfléchir, de ressentir des émotions, ou de percevoir quelque joie ou vertu dans le fait de vivre ».

Les photos de Walker Evans, en particulier les portraits, décuplent la puissance du texte, et permettent de mieux se rendre compte de la misère des familles : vieux godillots sans lacets, enfants pieds nus, robes en drap faites à la maison, sales et déchirées, bouches édentées. Une photo du chef-lieu du comté, en revanche, montre des voitures garées en épi devant des commerces rutilants : contraste saisissant de la richesse avec la pauvreté, cohabitation, à quelques miles, de deux mondes qu’on croirait anachroniques. Agee, justement, file la métaphore et parle des contrats de métayage (les propriétaires fournissent la terre, le logis, le matériel et l’engrais, les métayers lui reversent la moitié de la récolte) comme d’une forme de féodalisme, avec des paysans étranglés qui, une fois sur deux, ne font aucun bénéfice et se retrouvent perdants. « Bon an mal an, Fields a gagné 250 dollars et 300 dollars au cours des années 1920, note l’auteur. Il n’y a que deux ans, il a gagné 160 dollars, mais l’hiver fut rude et il est tombé malade. Certaines années il n’a presque rien gagné, il suffit d’une mauvaise récolte, d’une maladie, d’une facture. L’été dernier, la sécheresse a presque entièrement brûlé son maïs ». Les comparaisons à travers le temps et l’espace sont évidemment toujours hasardeuses, et même oiseuses ; il n’empêche qu’on songe fatalement, en parcourant ces pages poignantes, à ce que pourrait écrire aujourd’hui un émule d’Agee qui ferait le même reportage dans certaines campagnes déshéritées aux Etats-Unis, mais aussi en France. Nul doute qu’il trouverait souvent des raisons d’adopter le même ton, celui d’un réquisitoire discret mais ferme, derrière l’objectivité sobre du journaliste.

Une saison de coton  de James Agee et Walker Evans (Christian Bourgois)

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51078038_000001

Les Brigades du Tigre à la gouache

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brigade tigre serie

Le charme de la télévision d’antan n’était pas aussi tapageur, obscène et faussement démonstratif que l’actuel PAF qui a pris un sérieux coup dans le pif. Les programmes de cet été ont navigué entre le vide abyssal et la joyeuse tartufferie. Heureusement que le sport avec les Championnats d’Europe d’Athlétisme a mis un peu de dramaturgie dans cette canicule télévisuelle. À l’origine, dans les années 70, pour assurer le succès d’une série, on faisait appel à de solides comédiens (Bouillon, Maguelon, Tribout, Maistre), à un compositeur inspiré (Claude Bolling), à un réalisateur (Victor Vicas) passé par les studios d’Hollywood et à ce parfum de vérité historique qui émeut dès les premières notes du générique.

Il suffit d’entendre la voix de Philippe Clay interpréter « La complainte des Apaches » et d’apercevoir le commissaire Valentin, les inspecteurs Terrasson (le colosse de Rodez) et Pujol pratiquant la savate ou conduire une torpédo pour que le décor de votre jeunesse se dessine avec précision. Cette première brigade mobile créée par Clémenceau et transposée sur le petit écran par Claude Desailly entre 1974 et 1983 a passionné les français par son inimitable atmosphère d’époque. La police archaïque de Vidocq supplantée par ces techniciens aux belles bacchantes (Les Experts n’ont rien inventé !) qui apprennent à déchiffrer les empreintes digitales, à taper à la machine (engin révolutionnaire) ou à piloter une « rapide » Renault Type V, c’était de la Grande télévision intelligente, sensible et distrayante. Le premier épisode de la série « Ce siècle avait 7 ans » est une merveille de narration, de souvenirs enfouis et un formidable voyage à  remonter le temps. In retro Veritas ! Valentin, encore jeune inspecteur au début du feuilleton, enrage de ne pouvoir arrêter la Bande des Charbonniers, s’en suit alors un délicieux bras-de-fer motorisé.

Pourquoi Les Brigades du Tigre ont-elles, à ce point, marqué nos esprits ? Trente ans après, les éditions Semiose nous en donne la réponse. Elles ont réuni les gouaches originales d’André Raffray (1925-2010) qui ont servi à illustrer le générique et lui donner cette émotion naïve, cette étrange ambiance. Sans les dessins de Raffray, la série n’aurait pas connu un tel retentissement. Ces gouaches placent le téléspectateur en position de voyeur, lui donnent quelques clés de compréhension sur le scénario à venir mais surtout le mettent en condition. Ce sas de préparation psychologique avant d’entrer dans le feu de l’action est essentiel. Cet instant pourtant fugace procure un réel plaisir de télévision. Comme la montée dans les escaliers, il aiguise l’appétit du téléspectateur, lui fait échafauder des intrigues, son cerveau n’est plus inerte. Il bouillonne déjà à plein tube cathodique.

Les tableaux à la fois vivants et mystérieux de Raffray ont une puissance d’évocation qui va bien au-delà de la simple illustration. Son travail d’artiste fut reconnu dès la fin des années 70 avec les 12 gouaches de « La Vie de Marcel Duchamp » présentées dans le cadre de l’exposition inaugurale du Centre Pompidou consacrée au « grand fictif » en 1977 comme le précise Bernard Blistène en préface. Après avoir appris la retouche photographique dans le studio de ses parents et le dessin par correspondance, Raffray est engagé en 1953 au service Animation de la société Gaumont à Joinville-le-Pont dont il deviendra plus tard le responsable. C’est donc avec la rigueur de l’artisan et l’instinct du créateur qu’il se lance dans cette aventure. Chaque gouache nécessite alors une minutieuse recherche historique pour retranscrire au plus près l’imagerie du début du XXème siècle. Raffray se fait tour à tour archiviste de notre mémoire et conteur mélancolique. On parle souvent de l’écriture télévisuelle, Raffray a inventé l’enluminure télévisuelle.

Gouaches originales de la série télévisée Les Brigades du Tigre – André Raffray – Semiose Editions

Natacha contre le déclin

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natacha polony entretien

Pendant cinq ans, d’abord sur son blog  Éloge de la transmission  puis le samedi dans Le Figaro, notre amie Natacha Polony a publié des chroniques. Plon a eu la bonne idée de les regrouper dans un livre au titre très malrucien,  Ce pays qu’on abat, sorti au début de l’été. Fidèle à ses références préférées, la désormais ex-chroniqueuse de Laurent Ruquier, nous emmène notamment revisiter la pensée Condorcet pour qui l’école ne doit pas inculquer des « valeurs citoyennes » mais transmettre des savoirs qui émancipent les individus. Elle évoque souvent Jean-Claude Michéa mais aussi Nathanaël Dupré La Tour,  chercheur prématurément disparu, partisan d’un « conservatisme éclairé » à qui elle dédie l’ouvrage. Elle nous rappelle « ce texte qu’on ne saurait ignorer, car il n’est rien de plus immense et de plus profondément essentiel qu’un père (ou une mère) puisse écrire à son fils (ou à sa fille), qu’un éducateur puisse écrire à celui qu’il a en charge d’éduquer[…] la lettre de Gargantua à son fils, dans le Pantagruel de Rabelais. ». Elle nous parle aussi de Jacques Puisais, qui avait créé des « classes de goût » dans les écoles et  expliquait que « le vin juste doit avoir la gueule de l’endroit où il est né et les tripes du bonhomme qui l’a fait ».

Dressant des constats alarmants et implacables sur des sujets aussi divers que l’Ecole, son sujet de prédilection, mais aussi qualité du débat politique français, l’intégration, la paysannerie et l’environnement, Natacha Polony pourrait passer pour une indécrottable pessimiste et être taxée de déclinisme. Que nenni ! Bien que la noirceur de ses constats soit évidente, Natacha Polony n’est pas dans la déploration et cherche toujours à en analyser les causes. Cela donne au lecteur la conviction que, pour autant qu’on fasse exactement l’inverse de ce qui se fait depuis trente ans, des gouvernants dignes de ce nom pourraient très vite inverser la tendance. D’ailleurs, interrogée par nos excellents confrères du Figaro-Vox, elle le clame : « Je ne suis pas décliniste car je crois en la France » !

La lecture de cet ouvrage donne une excellente approche des convictions de la journaliste d’Europe 1. Anti-libérale, souverainiste, écolo-conservatrice, Natacha Polony pourrait faire sienne la formule de Napoléon Bonaparte : «  La politique d’un Etat est contenue dans sa géographie» ; elle y ajouterait sans doute « et de son Histoire ! » en contestataire qu’elle est et qu’elle ne cessera jamais d’être.

Natacha Polony, Ce pays qu’on abat, Plon, 2014.

Prix Goncourt 2014, la vraie liste

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Ça devient une habitude. Tous les ans, début septembre, le jury Goncourt s’égare. Nostalgie de l’été, qu’on souhaite prolonger, ou abus de belles quilles ? Nous n’incriminerons personne. Il n’empêche : les 15 romans qui figurent sur la première liste de la vénérable institution ne peuvent être qu’une blague de fin de repas. Un tweet, dont il a le secret, de Bernard Pivot – auteur on le rappelle de Les tweets sont des chats – vient de rétablir la vérité. Les 15 romans sélectionnés pour le prix Goncourt 2014 sont :

Olivier Maulin, Gueule de bois, Denoël
Franck Maubert, Visible la nuit, Fayard
Anne Berest, Sagan 54, Stock
Jérôme Leroy, L’ange gardien, Gallimard
Oscar Coop-Phane, Octobre, Finitudes
Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset
Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard
Eric Tellenne, Ronan et Loïza, Ecriture
Patrick Besson, La mémoire de Clara, Le Rocher
François Roux, Le bonheur national brut, Albin Michel
Bruno Deniel-Laurent, L’idiot du palais, La Table ronde
Bénédicte Martin, La femme, Les Equateurs
Frederika Amalia Finkelstein, L’oubli, L’Arpenteur
Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gaudriole au golgotha, L’Arpenteur
Philippe Cohen-Grillet, Usage de faux, Ecriture

Merci, Bernard !

Andrea Bowers à l’Espace culturel Louis Vuitton

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new woman survival guide

Laisser un artiste libre de créer ce qu’il veut sans aucune condition et mettre à sa disposition le lieu d’une future exposition : un pari risqué, car rien ne garantit que l’artiste produira une œuvre dans le délai imparti… L’Espace culturel Louis Vuitton entame avec In Situ 1 un projet bien différent de ceux présentés jusqu’ici dans cet espace d’exposition un peu particulier. L’artiste choisie, Andrea Bowers (Etats-Unis, 1965) dispose de l’ensemble des salles et des couloirs aux murs blancs situés au dernier étage du magasin Vuitton des Champs Elysées. Elle y a installé son atelier pour quatre mois environ et travaille sur plusieurs œuvres en parallèle. Le public peut venir la regarder travailler aux horaires habituels d’ouverture, mais que voit-on exactement d’un artiste en pleine création ?

Le jour de ma visite mi-août Andrea Bowers était absente mais j’ai pu déambuler librement au milieu de son matériel de dessin et des oeuvres en cours. Seule une vidéo projetée en continu constituait une œuvre finie : Fantani Touré, une princesse malienne, raconte sa lutte pour l’abolition de l’excision et des mariages forcés au Mali. Elle parle face caméra, assise sur un canapé et sa robe flamboyante se détache sur le mur blanc qui sert de fond. On la voit aussi chanter face aux toits de Paris ou marcher fièrement dans les couloirs déserts de l’Espace culturel. Cette femme majestueuse acquiert progressivement une dimension fictionnelle grâce au contraste entre son discours engagé et la mise en scène dépouillée qui abolit les points de repère. Il me semble que cette vidéo résume l’essentiel de l’œuvre d’Andrea Bowers : un intérêt pour les luttes sociales et une manière subtile de les intégrer à son travail. En effet, cette artiste s’attache depuis longtemps à faire ressortir la notion de justice sociale dans son travail, qu’il s’agisse des droits des femmes ou de ceux des migrants clandestins.

J’entends déjà les mauvaises langues ironiser : Bernard Arnault, parangon de l’ultra libéralisme, héberge une artiste qui défend les laissés pour compte ? Au risque de gâcher leur plaisir malsain, je leur rappellerai que les expositions à l’Espace culturel sont gratuites, et que les oeuvres ne sont pas à vendre : aucun bénéfice financier pour le groupe Vuitton, bien au contraire… Ce lieu n’appartient d’ailleurs pas à la future Fondation Louis Vuitton qui ouvrira bientôt à Boulogne, ce qui explique la programmation audacieuse. Andrea Bowers ne revendique pourtant pas son militantisme, contrairement à nombre d’artistes pour qui cette attitude constitue une posture médiatique. Elle prélève simplement des images parmi les flyers ou les affiches de manifestations et les coupures de presse, puis elle retravaille des détails ou des personnages au feutre, au fusain, avec des crayons. Les œuvres finales peuvent être de petits dessins sur fond blanc ou des fresques sur de grands cartons d’emballage. Ces cartons ont d’ailleurs été récupérés quelques étages plus bas auprès du magasin Vuitton, car Andrea Bowers recherche toujours la simplicité dans la réalisation des œuvres.

Les grands formats représentent des personnages dans des manifestations et les attitudes sont immédiatement reconnaissables : les gestes pourraient appartenir à n’importe quel manifestant. Encore une fois Andrea Bowers donne une dimension universelle à ces personnages pourtant bien déterminés géographiquement et temporellement (féministes américaines des années 1970, migrants mexicains d’aujourd’hui…). Par petites touches de feutre noir, cette artiste fait surgir des figures chargées de sens politique à la surface de cartons destinés à emballer des chaussures et des sacs de luxe. Une démonstration  imparable mais discrète : l’art peut participer au débat politique sans étendard ni mégaphone conceptuels…

In Situ 1, jusqu’au 21 septembre 2014 à L’Espace culturel Louis Vuitton (Paris)

*Photo: (c) Urubu Films / Louis Vuitton

La démocratie selon Eddy Bellegueule

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gauchet edouard louis

La tribune publiée dans le journal Libération du 1er août par les deux plumitifs Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie (sous le titre « Célébrer les rebelles ou promouvoir la réaction ? ») n’aurait sans doute mérité qu’un haussement d’épaule et un sourire las, tant le sectarisme borné de matons de Panurge enfermés dans leur cage aux phobes nous est désormais tristement familier. La routine des inquisitions, délations et excommunications auxquelles se livrent ces pseudos intellectuels prétentieux aux titres académiques fragiles mais aux allures de Savonarole certaines, nous fatigue désormais plutôt qu’autre chose.

Mais outre la grossièreté et la violence du terme « dégoût » accolé au nom de Marcel Gauchet, c’est le dernier paragraphe de cet appel à la censure qui interpelle et exaspère le constitutionnaliste. Que nous disent au final les grenouilles du bénitier bourdivin ?  Ils affirment haut et fort en serrant  leurs petits poings cruels que : « Tout intellectuel ou écrivain soucieux de la pensée démocratique devrait boycotter » les « Rendez-vous de l’histoire » dont la conférence inaugurale a été confiée au dégoûtant directeur de la revue Le Débat tandis qu’ils invitent carrément la présidente de cette manifestation à démissionner !

On croit rêver. Ces procureurs effrontés n’hésitent pas à prôner la censure au nom de la démocratie ! Voilà encore, pour reprendre leurs propres termes, un bel exemple « de falsification, de fabrication et de mise en circulation de fausse monnaie ». Tordre le terme « démocratie » pour lui faire dire exactement le contraire de ce qu’il désigne est, en effet, l’une des caractéristiques les plus répandues de la doxa postmoderne.

Étymologiquement, la démocratie est issue du terme grec demos-kratos qui désigne le gouvernement de tous, c’est à dire la souveraineté collective, par opposition au gouvernement de quelques-uns (aristocratie) et au gouvernement d’un seul (monocratie). L’usage politique et juridique du terme ne s’est jamais écarté de ce sens premier : la démocratie est le pouvoir d’auto-détermination du corps politique, c’est-à-dire, concrètement, de l’ensemble des citoyens statuant majoritairement. Elle est résumée dans la  formule de Thucydide : « Notre Constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du plus grand nombre ». Montesquieu indiquait ainsi: « Lorsque dans la République, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d’une partie du peuple, cela s’appelle une aristocratie ». La loi, expression de la volonté générale selon Rousseau, requiert donc, après un débat contradictoire justement dit « démocratique », une décision finale adoptée à la majorité.

La délibération pluraliste et la décision majoritaire sont ainsi les deux éléments constitutifs de la démocratie. Pour que les citoyens  puissent réellement s’auto-déterminer il leur faut pouvoir choisir librement, soit le contenu de la décision elle-même (par référendum) soit leurs représentants (par l’élection). Or, il n’y a pas de libre détermination possible dans un sens unique. Les États qui ont mis en place des systèmes de parti unique obtenus par la censure de la presse, la condamnation des dissidents, l’intimidation ou la terreur, les candidatures officielles, le scrutin public et toute autre méthode tendant à anéantir l’esprit critique et la possibilité de choisir en imposant une pensée uniforme, ont évidemment sombré dans le totalitarisme.

Et voilà ce que nous proposent exactement nos khmers roses : interdire l’accès à l’espace public des idées comme des hommes qu’ils jugent inacceptables (sur le fondement, de surcroît, de critères risibles), imposer une pensée unique non négociable et non discutable et, finalement, substituer au principe majoritaire consubstantiel à la démocratie, la seule tyrannie de minorités hystériques essentiellement mues par le ressentiment. Pis encore, il faudrait censurer en priorité Marcel Gauchet, sans doute pour avoir justement démontré comment  la postmodernité est parvenue à invoquer de façon perverse « la démocratie contre elle-même » (Gallimard, 2002).

S’interrogeant sur les institutions européennes, Pierre-André Taguieff émettait en 2001 un jugement aussi dur que vrai : «  L’Europe est un empire gouverné par des super-oligarques, caste d’imposteurs suprêmes célébrant le culte de la démocratie après en avoir confisqué le nom et interdit la pratique » (Les ravages de la mondialisation heureuse, in « Peut-on encore débattre en France ? », Plon – Le Figaro, 2001).

Confisquer le nom et interdire la pratique de la démocratie, tel est aussi le « programme » de toutes les oligarchies sociétales qui prétendent, au fond, « en finir avec les sales gueules » et pour lesquelles, à nouveau, tout anti-communautariste est un chien.

François Hollande ou l’insécurité nationale

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hollande mistral russie irak

La décision de François Hollande de suspendre la livraison des navires Mistral à la Russie n’est pas seulement un acte de soumission à la doctrine atlantique. C’est le symbole du basculement  de la France dans une politique aventureuse qui peut devenir dévastatrice pour sa crédibilité et sa sécurité.

Lors du précédent quinquennat, même si Nicolas Sarkozy était déjà engagé sur la pente atlantiste, en réintégrant notamment toutes les instances de l’OTAN, il avait su conserver une forme d’indépendance vis-à-vis de l’Alliance, en particulier lors de la crise géorgienne. Mais François Hollande a choisi, lui, de rompre avec une tradition française héritée du gaullisme. Il a suffi que Washington fronce les sourcils sur la vente des Mistral pour que Paris juge finalement sa position intenable. Au moment le plus inapproprié, en plus, puisque le dialogue semble être en train de se nouer entre Russes et Ukrainiens.

Plus grave, cette décision marque le basculement de la France d’une tradition de realpolitik kinsigérienne  à une diplomatie de la « prophétie auto-réalisatrice » qui a fait tant de ravages dans la diplomatie américaine de ces vingt dernières années. Au nom du réalisme et de ses intérêts, la France ne s’interdisait pas d’avoir des bons rapports avec toutes les puissances, y compris avec la Russie soviétique comme l’avait manifesté de Gaulle lors de sa visite à Nicolaï Podgorny en 1966. La France de François Hollande, elle, a adopté une nouvelle approche du monde fondée sur la stigmatisation d’un adversaire hypothétique. On pourrait résumer ainsi cette posture : « Poutine est un autocrate  et parce que c’est un autocrate, il met la paix du monde en danger » – « Poutine fait peur à nos voisins du centre de l’Europe » – « Une révolution anti-russe éclate en Ukraine, nous devons la soutenir, même si elle a de forts relents néo-nazis » – « Cette révolution provoque en réplique une insurrection des russophones en Ukraine, il faut la réprimer » – « Poutine soutient les populations russophones bombardées, cela prouve qu’il est dangereux » – « Nous avions donc raison de soutenir les forces anti-russes car nous avons désormais la preuve que Poutine est dangereux»…

Cette escalade peut sembler logique à certains. Mais cette pente extrêmement dangereuse et ne peut conduire qu’à des catastrophes. C’est la même logique qui a conduit les Américains à attaquer l’Irak au prétexte totalement infondé que le régime de Saddam Hussein était complice d’Al-Qaïda. Pour découvrir aujourd’hui que la situation créée par l’intervention américaine a provoqué la résurgence d’Al-Qaïda sous la forme de l’Etat Islamique au Levant. Les néoconservateurs américains pourraient ainsi dire « vous voyez, nous avons eu raison d’attaquer l’Irak, car il y a des miliciens d’Al-Qaïda en Irak qui menacent toute la région ! »…

Ce raisonnement auto-réalisateur est absurde et peut nous conduire en Europe à des catastrophes aussi patentes qu’au Moyen-Orient. La guerre contre la Russie n’est plus une hypothèse absurde. Il suffit de relire l’histoire de ce qui s’est passé en juin et en juillet 1914 pour se rendre compte qu’on était à ce moment là beaucoup plus éloigné d’une logique de guerre contre l’Allemagne (qui s’est déclenchée en août) que nous ne le sommes aujourd’hui d’une guerre contre la Russie. Les déclarations martiales du conseil de l’OTAN qui prétend intervenir d’une manière ou d’une autre en Ukraine (livraison d’armes notamment) alors que l’Ukraine n’appartient pas à l’OTAN, sont juste ahurissantes. Et de l’autre côté le ministre des Affaires étrangères russe a employé le terme de « troisième guerre mondiale » pour nous mettre en garde, ce qui n’est pas moins sinistre.

François Hollande, qui se révèle aussi nul en politique étrangère qu’en politique intérieure, n’a pas compris un principe évident de la diplomatie : même si on a des divergences fortes avec un Etat, il faut s’appuyer sur les points de convergence pour valoriser un rapprochement. Inversement, la politique qui ne consiste qu’à stigmatiser les points de divergence et à minimiser les points de convergence ne peut que conduire qu’à la tension. C’est comme cela qu’on entre en guerre. Et pourtant, nos points de convergence avec la Russie sont nombreux et solides :

–       Nous partageons le destin d’un même espace eurasiatique

–       Les Russes ont de l’espace, nous de la population

–       Les Russes ont des matières premières, nous des technologies pour les employer

–       Les Russes ont de l’argent (la rente pétrolière), nous des dettes à combler

–       Les Russes sont menacés par des forces islamiques, nous aussi.

–       Les Russes sont bien éduqués et disposent de scientifiques de premier plan. Nous aussi

–       Les Russes sont chrétiens, nous aussi.

À l’inverse, les raisons de ne pas s’entendre sont faibles :

–       Certes, Poutine est un autocrate, mais il est réellement élu par la population

–       Certes, Poutine ne correspond pas à nos canons démocratiques. Mais il est soutenu par 80% de sa population. A l’inverse François Hollande qui est rejeté par 85% du corps électoral. Qui est légitime ?

Au moment où l’on commémore le centenaire de la guerre de 1914, il est tout à fait inquiétant de voir le président de la République française battre en brèche cinquante ans de tradition diplomatique. Et plus encore que la tradition gaulliste, François Hollande remet en cause cent-vingt ans d’alliance et d’amitié avec la Russie.  Au détriment des intérêts fondamentaux de l’Europe. Au mépris de la crédibilité de la France. Au risque d’un basculement dans l’irrationnel et l’insécurité. C’est très grave.

*Photo : Charles Dharapak/AP/SIPA. AP21618709_000001. 

La belle et les rebelles

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Si j’attaque cet éditorial par la nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’Education nationale, c’est que je suis bonne fille. Comme l’observe judicieusement Luc Rosenzweig (pages 14-15), pour le président de la République, les attaques venues de droite et d’extrême droite, sans oublier les « fachos de Causeur », sont la preuve ultime qu’il est de gauche, c’est-à-dire dans le vrai. Toute critique de la plus jolie ministre du gouvernement sera interprétée comme un signe supplémentaire et bienvenu de la progression des odieuses idées réactionnaires dans notre pays.

D’accord, il n’y a pas de quoi s’affoler. Tout d’abord, comme le montre l’article de Laurent Cantamessi sur la traque des stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires (pages 20-21), l’Éducation nationale n’a pas attendu sa nouvelle ministre pour adhérer aux billevesées idéologiques dont raffole l’époque. Et Vallaud-Belkacem ne prendra sans doute pas le risque de contrarier l’électorat arabo-musulman en réactivant ses fameux ABCD de l’égalité. Le plus probable est que, comme la plupart de ses prédécesseurs, elle ne fera rien. Quoique : si elle tient absolument à laisser sa trace Rue de Grenelle, peut-être réussira-t-elle enfin à imposer que les « écoles maternelles » soient désormais dites « parentales ».  Si cette nomination est scandaleuse, c’est donc surtout en raison de sa portée symbolique. Tout au long du débat sur le mariage pour tous, Vallaud-Belkacem n’a pas caché le mépris que lui inspire la moitié de la France – sinon plus – qui ne pense pas comme elle.

Pour elle, les défenseurs de la famille à l’ancienne ou de la différence entre les sexes ne sont que des résidus des temps anciens qu’il convient au mieux de rééduquer. Plus généralement, elle incarne la haine du passé qui tient lieu de bagage idéologique à la gauche terranoviste que le président a choisie contre la gauche républicaine. Najat, c’est le parti du futur. Or, si le mot « transmission » a un sens, l’Éducation nationale devrait être un peu le « ministère du Passé ».

Comparé à l’événement politique que représente, paraît-il, l’arrivée d’une femme à l’Éducation, la polémique suscitée par la présence de Marcel Gauchet aux Rendez- vous de l’Histoire de Blois, en octobre, peut sembler dérisoire et en tout cas hors de propos. Les deux ne sont pourtant pas sans rapport. En effet, c’est encore le Parti du futur qui prétend censurer l’un de nos plus brillants penseurs. Et si personne ne se soucie de ses oukases, cette offensive est révélatrice de l’effondrement du débat intellectuel en France.  Le 1er août, Libération publiait donc une tribune signée par le philosophe « progressiste » Geoffroy de Lagasnerie et le romancier Édouard Louis, considéré par la gauche bétassonne comme un maître de la subversion depuis la parution d’En finir avec Eddy Bellegueule, chef-d’œuvre de conformisme dans lequel l’auteur décrit la France prolo et provinciale dans laquelle il a grandi comme un ramassis de beaufs alcooliques et analphabètes. Précisons que, dans les coulisses, Didier Eribon, gardien autoproclamé du temple foucaldien, était à la manœuvre.  Ce qui a rendu fous nos « Beria de bac à sable », surnom affectueux dont je les ai gratifiés dans Le Point, c’est que Marcel Gauchet ait été invité à donner la conférence inaugurale des Rendez-vous de l’Histoire, dont le thème, cette année, sera « la rébellion ».

Or, s’étranglent ces petits flics qui, à l’évidence n’ont pas lu une ligne de celui qu’ils dénoncent, Gauchet est un propagateur de poncifs ultraréactionnaires  – qui auraient dû être inter- dits depuis longtemps. N’a-t-il pas donné la parole, dans sa revue Le Débat, à des adversaires du mariage gay ? Ces esprits délicats font part de leur « stupéfaction » et même, pourquoi se gêner, « de leur dégoût ». « Contre quoi Marcel Gauchet s’est-il rebellé ? », s’interrogent-ils. Au-delà de cette risible compétition pour obtenir un macaron de rebelle que personne ne leur dispute, l’argument est révélateur de leur conception de la vie intellectuelle. Ils ne pensent pas, ils militent, ils ne cherchent pas la vérité, ils prétendent dire le bien. Leur mission ne consiste pas à éclairer le jugement, mais à interdire toute divergence. Ainsi, insensibles au caractère parfaitement ridicule de leur menace, les deux signataires, rejoints quelques jours plus tard par une cohorte de chercheurs et artistes de gauche sous tous rapports, avertissent : si la présence de Gauchet est confirmée, nous boycotteront les Rendez-vous de Blois[1.  Ayant moi-même été invitée à participer à un débat, sur le thème de la rébellion, avec Marcel Gauchet, Edwy Plenel et Aymeric Caron, je trouve un peu vexant que cette petite troupe ne juge pas nécessaire de me boycotter, moi aussi.]. Pitié, pas ça ! On se demande comment la France et les Rendez- vous de l’Histoire survivront à cette tragédie.  Le sectarisme fanatique de la prétendue intelligentsia de gauche qui réduirait volontiers au silence tous ceux qui osent ne pas penser comme elle n’est certes pas une nouveauté. Il est cependant inquiétant qu’un quotidien tenu pour respectable publie un texte qui ne manie pas la critique mais l’injure.

Dans un pays civilisé, même ces benêts en bande organisée n’oseraient pas se dire « dégoûtés » par Marcel Gauchet, ni qualifier Causeur et Marianne de « torchons » – Eribon dixit. Mais après tout, si Eribon et sa clique sont des intellectuels, si Najat Vallaud-Belkacem est ministre de l’Éducation nationale, moi je suis évêque. Désormais, vous m’appellerez Monseigneure.

Cet article en accès libre est issu du numéro de septembre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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*Photo : SIPA. 00691457_000023.

Valérie et valet de chambre

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Hegel a dit ce qu’il fallait en penser : « Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ». Je sais bien que Hollande n’est pas un grand homme, et que Valérie n’est pas un valet de chambre. Alors disons qu’il n’y a pas d’homme respectable pour la femme qu’il a bafouée à la face du monde.

Et n’adoptons surtout pas le point de vue trop réducteur du valet de chambre et du ressentiment.

À un autre moment, la vengeance de Valérie aurait été de bonne guerre. Mais il faut tout de même qu’elle soit un peu fêlée pour estimer que son ressentiment personnel justifie de déconsidérer un homme en charge de la France.

Causeur n°16 : la rentrée de tous les djihads?

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Il fixe l’objectif d’un air déterminé. L’œil perçant, le jeune homme cagoulé ajuste son fusil-mitrailleur et vise un point dans le vide. Telle est la « une » du nouveau numéro de Causeur, barrée du titre « L’été de tous les djihads. Gaza-Mossoul-Sarcelles ». Comme le résume Elisabeth Lévy, « ce charmant garçon est peut-être un barbare, mais c’est notre barbare » puisque ce cher Al-Britanny est l’une des recrues londoniennes de l’Etat islamique au Levant et en Irak, qui sait jouer du selfie comme de la kalach. Quoi de mieux pour illustrer la mondialisation du jihadisme, qui touche tous les enfants de l’Occident, immigrés ou blondinets ? « Gaza-Sarcelles-Mossoul : nul ne prétendra, bien sûr, que les trois situations évoquées ici sont identiques (…) Il n’empêche : à Gaza, comme à Paris et en Irak, on a vu flotter le drapeau de l’Etat islamique et entendu la même rhétorique de haine contre les juifs et les infidèles », déplore notre directrice de la rédaction, dans son introduction au dossier central.

Au soir d’un été pluvieux, notre cheftaine  a eu la brillante idée de réunir ses amis Alain Finkielkraut et Rony Brauman en pleine opération militaire israélienne à Gaza. La Discorde 2 ? Souvenez-vous, il y a une dizaine d’années, les mêmes  publiaient La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France. Huit ans plus tard, ils reprennent leur dialogue interrompu au lendemain de la guerre du Liban en s’affligeant des bégaiements de l’histoire. Rien ou presque n’a progressé dans le conflit israélo-arabe, sinon au profit du Hamas et des irréductibles de chaque camp. Petite mise en bouche : à Rony Brauman soutenant que « les roquettes (…) ne font en rien avancer les droits des Palestiniens, et suscitent au contraire une réprobation violente. Bref, on ne fait rien de bon avec la violence. Le problème, pour les Palestiniens, est que sans elle, ils ne font rien du tout. », Alain Finkielkraut répond : « Netanyahou n’est pas coupable d’avoir lancé l’opération Bordure protectrice (…) Il a tort de ne pas simultanément tendre la main à l’Autorité palestinienne ».

Ulcérée par « la réduction médiatique d’un conflit pour le moins complexe à une guerre de bande dessinée », Elisabeth Lévy a décidé de se rendre en Israël au mois d’août, pour échapper à la confusion qui régnait dans les rédactions parisiennes, que les « débordements » des manifs pro-palestiniennes de l’été ont laissé coites. Dans ce pays en guerre, la diversité des sons de cloche vire à la cacophonie, ainsi que l’illustrent les tribulations de notre chère Elisabeth à la rencontre d’un ex-militaire militant pacifiste, de nationalistes sourcilleux et d’un universitaire palestinien en croisade contre le négationnisme, j’en passe et d’encore meilleures…

« Chacun voit Gaza à sa porte », enchérit Guy Sitbon, au meilleur de sa forme, en imaginant les arguments que les uns et les autres repaissent à chaque étage du grand immeuble républicain. À un pallier, résonne la voix des manifestants pro-Gaza de cet été, souvent enfants de l’immigration algérienne, que j’ai interrogés, dans un esprit d’ouverture pas toujours réciproque…Gilles-William Goldnadel, ancien  vice-président du Crif, avocat et dirigeant de  l’association France-Israël, n’a pas peur du débat, et répond cartes sur table aux critiques de l’association communautaire, ainsi qu’aux pourfendeurs de l’Etat juif. À quelques encablures de Tel-Aviv, l’Etat islamique prospère sur les décombres de la Syrie et de l’Irak. Notre envoyée spéciale Nada Maucourant retrace l’avancée de l’E.I au Kurdistan irakien, jusqu’à son exfiltration vers Paris sous l’injonction du consulat de France local. Il ne fait en effet pas bon être femme, yazidi, chrétien ou même musulman hostile au salafisme là où l’Etat islamique passe. Reste cependant note d’espoir pour les chrétiens d’Orient : d’après Tewfik Aclimandos, leur condition s’améliore dans l’Egypte du maréchal Sissi, délivrée – pour l’heure – des Frères musulmans.

En cette année du centenaire Péguy, Alain Finkielkraut rend hommage au dreyfusard de la première heure qui fut aussi, pour les mêmes raisons, un chantre de l’identité nationale bien sentie. Simon Leys est aussi à l’honneur dans nos pages, célébré par Jean-Baptiste Baronian et Jacques Dewitte. Last but not least, comme on disait en ancien françois, notre dossier culturel « Grand siècle », coordonné par Jérôme Leroy et Jacques de Guillebon, fait tutoyer Madame de Lafayette avec Pascal et Molière.

J’oubliais, preuve que Causeur est dans les petits papiers du gouvernement, Manuel Valls a nommé Najat Vallaud-Belkacem ministre de l’Education nationale, histoire de renforcer la déconstruction des stéréotypes sexuels à l’école que relate Laurent Cantamessi. C’est dire si nous sommes incontournables…
 

 

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La solitude des champs de coton

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champs cotton pauvrete

champs cotton pauvrete

En 1941, l’écrivain James Agee et le photographe Walker Evans publient Louons maintenant les grands hommes, long récit sur les métayers du coton en Alabama réalisé à l’époque du New Deal, quand la crise oblige le gouvernement américain à venir en aide aux populations pauvres. Passé plus ou moins inaperçu à l’époque, le livre sera plusieurs fois réédité à partir de 1960, et deviendra un classique de la littérature américaine. Or, ce reportage était à l’origine une commande du journal Fortune, le magazine économique créé en 1930 par Henry Luce, déjà fondateur de Time ; Agee y collaborait depuis sa sortie de Harvard, en 1932, publiant de longs articles littéraires qui tranchaient avec le style ordinaire du journal. Agee, après avoir sillonné la Cotton Belt durant l’été 1936 avec Walker Evans, alors employé dans un service documentaire de l’administration, avait ainsi écrit pour Fortune un texte d’environ 30000 mots, que le journal s’était cependant empressé de glisser sous le tapis, sans donner d’explications à son refus de le publier. Tout le monde par la suite a cru que ce manuscrit original, sorte de matrice du futur chef-d’œuvre, s’était perdu. En réalité, Agee l’avait conservé dans ses archives, et le texte a suivi le chemin de ces dernières après sa mort en 1955 : d’abord récupéré par sa fille, il est entré au début des années 2000 dans les collections de l’Université du Tennessee, qui l’a redécouvert à cette occasion. La revue The Baffler en a alors publié un extrait en 2012, avant que l’intégralité sorte un an plus tard chez Melville House, 77 ans après sa rédaction, avec une sélection des photos de Walker Evans piochée dans les rayons de la Bibliothèque du Congrès.

Même si ces pages peuvent être considérées comme la première version de Louons maintenant les grands hommes, on peut presque les regarder comme un texte distinct, tant le style est différent. Comme l’explique Adam Haslett dans sa préface, « Louons maintenant les grands hommes est une symphonie en prose de quatre cent pages, Une saison de coton est la charge d’un poète contre l’injustice économique et sociale » ; Agee lui-même disait que l’un était destiné à être chanté, l’autre prêché. En neuf chapitres, il passe en revue la vie des paysans pauvres de l’Alabama : comment ils s’habillent, ce qu’ils mangent, s’ils se soignent, combien ils gagnent, leur instruction, quel type de contrat les lie à leur propriétaire. Pour incarner la classe entière, il se focalise sur trois familles, les Burroughs (qu’il rebaptisera Gudger dans Louons maintenant les grands hommes ), les Tingle (Ricketts) et les Fields (Woods) : des couples avec enfants nombreux, dont beaucoup meurent jeunes. Les Tingle, par exemple, en ont perdu sept ; l’un d’eux a atteint l’âge de quatre ans, puis s’est tué en renversant une casserole d’eau bouillante. Dès qu’ils ont la carrure nécessaire, les enfants accompagnent leurs parents aux champs. Agee note tous les détails, précisément, avec méthode ; à de rares endroits, il s’autorise une bouffée de lyrisme. Le plus souvent, ses remarques personnelles sont teintées d’un dépit sarcastique, qui montre combien il est révolté par ce qu’il voit. « L’organisme humain, dit-il ainsi après avoir décrit les rations alimentaires insuffisantes, a la vie tenace et s’adapte de façon miraculeuse. Au cours de ce processus d’adaptation, il est parfois contraint de sacrifier plusieurs fonctions secondaires, comme la capacité de réfléchir, de ressentir des émotions, ou de percevoir quelque joie ou vertu dans le fait de vivre ».

Les photos de Walker Evans, en particulier les portraits, décuplent la puissance du texte, et permettent de mieux se rendre compte de la misère des familles : vieux godillots sans lacets, enfants pieds nus, robes en drap faites à la maison, sales et déchirées, bouches édentées. Une photo du chef-lieu du comté, en revanche, montre des voitures garées en épi devant des commerces rutilants : contraste saisissant de la richesse avec la pauvreté, cohabitation, à quelques miles, de deux mondes qu’on croirait anachroniques. Agee, justement, file la métaphore et parle des contrats de métayage (les propriétaires fournissent la terre, le logis, le matériel et l’engrais, les métayers lui reversent la moitié de la récolte) comme d’une forme de féodalisme, avec des paysans étranglés qui, une fois sur deux, ne font aucun bénéfice et se retrouvent perdants. « Bon an mal an, Fields a gagné 250 dollars et 300 dollars au cours des années 1920, note l’auteur. Il n’y a que deux ans, il a gagné 160 dollars, mais l’hiver fut rude et il est tombé malade. Certaines années il n’a presque rien gagné, il suffit d’une mauvaise récolte, d’une maladie, d’une facture. L’été dernier, la sécheresse a presque entièrement brûlé son maïs ». Les comparaisons à travers le temps et l’espace sont évidemment toujours hasardeuses, et même oiseuses ; il n’empêche qu’on songe fatalement, en parcourant ces pages poignantes, à ce que pourrait écrire aujourd’hui un émule d’Agee qui ferait le même reportage dans certaines campagnes déshéritées aux Etats-Unis, mais aussi en France. Nul doute qu’il trouverait souvent des raisons d’adopter le même ton, celui d’un réquisitoire discret mais ferme, derrière l’objectivité sobre du journaliste.

Une saison de coton  de James Agee et Walker Evans (Christian Bourgois)

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51078038_000001

Les Brigades du Tigre à la gouache

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brigade tigre serie

brigade tigre serie

Le charme de la télévision d’antan n’était pas aussi tapageur, obscène et faussement démonstratif que l’actuel PAF qui a pris un sérieux coup dans le pif. Les programmes de cet été ont navigué entre le vide abyssal et la joyeuse tartufferie. Heureusement que le sport avec les Championnats d’Europe d’Athlétisme a mis un peu de dramaturgie dans cette canicule télévisuelle. À l’origine, dans les années 70, pour assurer le succès d’une série, on faisait appel à de solides comédiens (Bouillon, Maguelon, Tribout, Maistre), à un compositeur inspiré (Claude Bolling), à un réalisateur (Victor Vicas) passé par les studios d’Hollywood et à ce parfum de vérité historique qui émeut dès les premières notes du générique.

Il suffit d’entendre la voix de Philippe Clay interpréter « La complainte des Apaches » et d’apercevoir le commissaire Valentin, les inspecteurs Terrasson (le colosse de Rodez) et Pujol pratiquant la savate ou conduire une torpédo pour que le décor de votre jeunesse se dessine avec précision. Cette première brigade mobile créée par Clémenceau et transposée sur le petit écran par Claude Desailly entre 1974 et 1983 a passionné les français par son inimitable atmosphère d’époque. La police archaïque de Vidocq supplantée par ces techniciens aux belles bacchantes (Les Experts n’ont rien inventé !) qui apprennent à déchiffrer les empreintes digitales, à taper à la machine (engin révolutionnaire) ou à piloter une « rapide » Renault Type V, c’était de la Grande télévision intelligente, sensible et distrayante. Le premier épisode de la série « Ce siècle avait 7 ans » est une merveille de narration, de souvenirs enfouis et un formidable voyage à  remonter le temps. In retro Veritas ! Valentin, encore jeune inspecteur au début du feuilleton, enrage de ne pouvoir arrêter la Bande des Charbonniers, s’en suit alors un délicieux bras-de-fer motorisé.

Pourquoi Les Brigades du Tigre ont-elles, à ce point, marqué nos esprits ? Trente ans après, les éditions Semiose nous en donne la réponse. Elles ont réuni les gouaches originales d’André Raffray (1925-2010) qui ont servi à illustrer le générique et lui donner cette émotion naïve, cette étrange ambiance. Sans les dessins de Raffray, la série n’aurait pas connu un tel retentissement. Ces gouaches placent le téléspectateur en position de voyeur, lui donnent quelques clés de compréhension sur le scénario à venir mais surtout le mettent en condition. Ce sas de préparation psychologique avant d’entrer dans le feu de l’action est essentiel. Cet instant pourtant fugace procure un réel plaisir de télévision. Comme la montée dans les escaliers, il aiguise l’appétit du téléspectateur, lui fait échafauder des intrigues, son cerveau n’est plus inerte. Il bouillonne déjà à plein tube cathodique.

Les tableaux à la fois vivants et mystérieux de Raffray ont une puissance d’évocation qui va bien au-delà de la simple illustration. Son travail d’artiste fut reconnu dès la fin des années 70 avec les 12 gouaches de « La Vie de Marcel Duchamp » présentées dans le cadre de l’exposition inaugurale du Centre Pompidou consacrée au « grand fictif » en 1977 comme le précise Bernard Blistène en préface. Après avoir appris la retouche photographique dans le studio de ses parents et le dessin par correspondance, Raffray est engagé en 1953 au service Animation de la société Gaumont à Joinville-le-Pont dont il deviendra plus tard le responsable. C’est donc avec la rigueur de l’artisan et l’instinct du créateur qu’il se lance dans cette aventure. Chaque gouache nécessite alors une minutieuse recherche historique pour retranscrire au plus près l’imagerie du début du XXème siècle. Raffray se fait tour à tour archiviste de notre mémoire et conteur mélancolique. On parle souvent de l’écriture télévisuelle, Raffray a inventé l’enluminure télévisuelle.

Gouaches originales de la série télévisée Les Brigades du Tigre – André Raffray – Semiose Editions

Natacha contre le déclin

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natacha polony entretien

natacha polony entretien

Pendant cinq ans, d’abord sur son blog  Éloge de la transmission  puis le samedi dans Le Figaro, notre amie Natacha Polony a publié des chroniques. Plon a eu la bonne idée de les regrouper dans un livre au titre très malrucien,  Ce pays qu’on abat, sorti au début de l’été. Fidèle à ses références préférées, la désormais ex-chroniqueuse de Laurent Ruquier, nous emmène notamment revisiter la pensée Condorcet pour qui l’école ne doit pas inculquer des « valeurs citoyennes » mais transmettre des savoirs qui émancipent les individus. Elle évoque souvent Jean-Claude Michéa mais aussi Nathanaël Dupré La Tour,  chercheur prématurément disparu, partisan d’un « conservatisme éclairé » à qui elle dédie l’ouvrage. Elle nous rappelle « ce texte qu’on ne saurait ignorer, car il n’est rien de plus immense et de plus profondément essentiel qu’un père (ou une mère) puisse écrire à son fils (ou à sa fille), qu’un éducateur puisse écrire à celui qu’il a en charge d’éduquer[…] la lettre de Gargantua à son fils, dans le Pantagruel de Rabelais. ». Elle nous parle aussi de Jacques Puisais, qui avait créé des « classes de goût » dans les écoles et  expliquait que « le vin juste doit avoir la gueule de l’endroit où il est né et les tripes du bonhomme qui l’a fait ».

Dressant des constats alarmants et implacables sur des sujets aussi divers que l’Ecole, son sujet de prédilection, mais aussi qualité du débat politique français, l’intégration, la paysannerie et l’environnement, Natacha Polony pourrait passer pour une indécrottable pessimiste et être taxée de déclinisme. Que nenni ! Bien que la noirceur de ses constats soit évidente, Natacha Polony n’est pas dans la déploration et cherche toujours à en analyser les causes. Cela donne au lecteur la conviction que, pour autant qu’on fasse exactement l’inverse de ce qui se fait depuis trente ans, des gouvernants dignes de ce nom pourraient très vite inverser la tendance. D’ailleurs, interrogée par nos excellents confrères du Figaro-Vox, elle le clame : « Je ne suis pas décliniste car je crois en la France » !

La lecture de cet ouvrage donne une excellente approche des convictions de la journaliste d’Europe 1. Anti-libérale, souverainiste, écolo-conservatrice, Natacha Polony pourrait faire sienne la formule de Napoléon Bonaparte : «  La politique d’un Etat est contenue dans sa géographie» ; elle y ajouterait sans doute « et de son Histoire ! » en contestataire qu’elle est et qu’elle ne cessera jamais d’être.

Natacha Polony, Ce pays qu’on abat, Plon, 2014.

Prix Goncourt 2014, la vraie liste

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Ça devient une habitude. Tous les ans, début septembre, le jury Goncourt s’égare. Nostalgie de l’été, qu’on souhaite prolonger, ou abus de belles quilles ? Nous n’incriminerons personne. Il n’empêche : les 15 romans qui figurent sur la première liste de la vénérable institution ne peuvent être qu’une blague de fin de repas. Un tweet, dont il a le secret, de Bernard Pivot – auteur on le rappelle de Les tweets sont des chats – vient de rétablir la vérité. Les 15 romans sélectionnés pour le prix Goncourt 2014 sont :

Olivier Maulin, Gueule de bois, Denoël
Franck Maubert, Visible la nuit, Fayard
Anne Berest, Sagan 54, Stock
Jérôme Leroy, L’ange gardien, Gallimard
Oscar Coop-Phane, Octobre, Finitudes
Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset
Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard
Eric Tellenne, Ronan et Loïza, Ecriture
Patrick Besson, La mémoire de Clara, Le Rocher
François Roux, Le bonheur national brut, Albin Michel
Bruno Deniel-Laurent, L’idiot du palais, La Table ronde
Bénédicte Martin, La femme, Les Equateurs
Frederika Amalia Finkelstein, L’oubli, L’Arpenteur
Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gaudriole au golgotha, L’Arpenteur
Philippe Cohen-Grillet, Usage de faux, Ecriture

Merci, Bernard !

Andrea Bowers à l’Espace culturel Louis Vuitton

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new woman survival guide

new woman survival guide

Laisser un artiste libre de créer ce qu’il veut sans aucune condition et mettre à sa disposition le lieu d’une future exposition : un pari risqué, car rien ne garantit que l’artiste produira une œuvre dans le délai imparti… L’Espace culturel Louis Vuitton entame avec In Situ 1 un projet bien différent de ceux présentés jusqu’ici dans cet espace d’exposition un peu particulier. L’artiste choisie, Andrea Bowers (Etats-Unis, 1965) dispose de l’ensemble des salles et des couloirs aux murs blancs situés au dernier étage du magasin Vuitton des Champs Elysées. Elle y a installé son atelier pour quatre mois environ et travaille sur plusieurs œuvres en parallèle. Le public peut venir la regarder travailler aux horaires habituels d’ouverture, mais que voit-on exactement d’un artiste en pleine création ?

Le jour de ma visite mi-août Andrea Bowers était absente mais j’ai pu déambuler librement au milieu de son matériel de dessin et des oeuvres en cours. Seule une vidéo projetée en continu constituait une œuvre finie : Fantani Touré, une princesse malienne, raconte sa lutte pour l’abolition de l’excision et des mariages forcés au Mali. Elle parle face caméra, assise sur un canapé et sa robe flamboyante se détache sur le mur blanc qui sert de fond. On la voit aussi chanter face aux toits de Paris ou marcher fièrement dans les couloirs déserts de l’Espace culturel. Cette femme majestueuse acquiert progressivement une dimension fictionnelle grâce au contraste entre son discours engagé et la mise en scène dépouillée qui abolit les points de repère. Il me semble que cette vidéo résume l’essentiel de l’œuvre d’Andrea Bowers : un intérêt pour les luttes sociales et une manière subtile de les intégrer à son travail. En effet, cette artiste s’attache depuis longtemps à faire ressortir la notion de justice sociale dans son travail, qu’il s’agisse des droits des femmes ou de ceux des migrants clandestins.

J’entends déjà les mauvaises langues ironiser : Bernard Arnault, parangon de l’ultra libéralisme, héberge une artiste qui défend les laissés pour compte ? Au risque de gâcher leur plaisir malsain, je leur rappellerai que les expositions à l’Espace culturel sont gratuites, et que les oeuvres ne sont pas à vendre : aucun bénéfice financier pour le groupe Vuitton, bien au contraire… Ce lieu n’appartient d’ailleurs pas à la future Fondation Louis Vuitton qui ouvrira bientôt à Boulogne, ce qui explique la programmation audacieuse. Andrea Bowers ne revendique pourtant pas son militantisme, contrairement à nombre d’artistes pour qui cette attitude constitue une posture médiatique. Elle prélève simplement des images parmi les flyers ou les affiches de manifestations et les coupures de presse, puis elle retravaille des détails ou des personnages au feutre, au fusain, avec des crayons. Les œuvres finales peuvent être de petits dessins sur fond blanc ou des fresques sur de grands cartons d’emballage. Ces cartons ont d’ailleurs été récupérés quelques étages plus bas auprès du magasin Vuitton, car Andrea Bowers recherche toujours la simplicité dans la réalisation des œuvres.

Les grands formats représentent des personnages dans des manifestations et les attitudes sont immédiatement reconnaissables : les gestes pourraient appartenir à n’importe quel manifestant. Encore une fois Andrea Bowers donne une dimension universelle à ces personnages pourtant bien déterminés géographiquement et temporellement (féministes américaines des années 1970, migrants mexicains d’aujourd’hui…). Par petites touches de feutre noir, cette artiste fait surgir des figures chargées de sens politique à la surface de cartons destinés à emballer des chaussures et des sacs de luxe. Une démonstration  imparable mais discrète : l’art peut participer au débat politique sans étendard ni mégaphone conceptuels…

In Situ 1, jusqu’au 21 septembre 2014 à L’Espace culturel Louis Vuitton (Paris)

*Photo: (c) Urubu Films / Louis Vuitton

La démocratie selon Eddy Bellegueule

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gauchet edouard louis

gauchet edouard louis

La tribune publiée dans le journal Libération du 1er août par les deux plumitifs Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie (sous le titre « Célébrer les rebelles ou promouvoir la réaction ? ») n’aurait sans doute mérité qu’un haussement d’épaule et un sourire las, tant le sectarisme borné de matons de Panurge enfermés dans leur cage aux phobes nous est désormais tristement familier. La routine des inquisitions, délations et excommunications auxquelles se livrent ces pseudos intellectuels prétentieux aux titres académiques fragiles mais aux allures de Savonarole certaines, nous fatigue désormais plutôt qu’autre chose.

Mais outre la grossièreté et la violence du terme « dégoût » accolé au nom de Marcel Gauchet, c’est le dernier paragraphe de cet appel à la censure qui interpelle et exaspère le constitutionnaliste. Que nous disent au final les grenouilles du bénitier bourdivin ?  Ils affirment haut et fort en serrant  leurs petits poings cruels que : « Tout intellectuel ou écrivain soucieux de la pensée démocratique devrait boycotter » les « Rendez-vous de l’histoire » dont la conférence inaugurale a été confiée au dégoûtant directeur de la revue Le Débat tandis qu’ils invitent carrément la présidente de cette manifestation à démissionner !

On croit rêver. Ces procureurs effrontés n’hésitent pas à prôner la censure au nom de la démocratie ! Voilà encore, pour reprendre leurs propres termes, un bel exemple « de falsification, de fabrication et de mise en circulation de fausse monnaie ». Tordre le terme « démocratie » pour lui faire dire exactement le contraire de ce qu’il désigne est, en effet, l’une des caractéristiques les plus répandues de la doxa postmoderne.

Étymologiquement, la démocratie est issue du terme grec demos-kratos qui désigne le gouvernement de tous, c’est à dire la souveraineté collective, par opposition au gouvernement de quelques-uns (aristocratie) et au gouvernement d’un seul (monocratie). L’usage politique et juridique du terme ne s’est jamais écarté de ce sens premier : la démocratie est le pouvoir d’auto-détermination du corps politique, c’est-à-dire, concrètement, de l’ensemble des citoyens statuant majoritairement. Elle est résumée dans la  formule de Thucydide : « Notre Constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du plus grand nombre ». Montesquieu indiquait ainsi: « Lorsque dans la République, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d’une partie du peuple, cela s’appelle une aristocratie ». La loi, expression de la volonté générale selon Rousseau, requiert donc, après un débat contradictoire justement dit « démocratique », une décision finale adoptée à la majorité.

La délibération pluraliste et la décision majoritaire sont ainsi les deux éléments constitutifs de la démocratie. Pour que les citoyens  puissent réellement s’auto-déterminer il leur faut pouvoir choisir librement, soit le contenu de la décision elle-même (par référendum) soit leurs représentants (par l’élection). Or, il n’y a pas de libre détermination possible dans un sens unique. Les États qui ont mis en place des systèmes de parti unique obtenus par la censure de la presse, la condamnation des dissidents, l’intimidation ou la terreur, les candidatures officielles, le scrutin public et toute autre méthode tendant à anéantir l’esprit critique et la possibilité de choisir en imposant une pensée uniforme, ont évidemment sombré dans le totalitarisme.

Et voilà ce que nous proposent exactement nos khmers roses : interdire l’accès à l’espace public des idées comme des hommes qu’ils jugent inacceptables (sur le fondement, de surcroît, de critères risibles), imposer une pensée unique non négociable et non discutable et, finalement, substituer au principe majoritaire consubstantiel à la démocratie, la seule tyrannie de minorités hystériques essentiellement mues par le ressentiment. Pis encore, il faudrait censurer en priorité Marcel Gauchet, sans doute pour avoir justement démontré comment  la postmodernité est parvenue à invoquer de façon perverse « la démocratie contre elle-même » (Gallimard, 2002).

S’interrogeant sur les institutions européennes, Pierre-André Taguieff émettait en 2001 un jugement aussi dur que vrai : «  L’Europe est un empire gouverné par des super-oligarques, caste d’imposteurs suprêmes célébrant le culte de la démocratie après en avoir confisqué le nom et interdit la pratique » (Les ravages de la mondialisation heureuse, in « Peut-on encore débattre en France ? », Plon – Le Figaro, 2001).

Confisquer le nom et interdire la pratique de la démocratie, tel est aussi le « programme » de toutes les oligarchies sociétales qui prétendent, au fond, « en finir avec les sales gueules » et pour lesquelles, à nouveau, tout anti-communautariste est un chien.

François Hollande ou l’insécurité nationale

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hollande mistral russie irak

hollande mistral russie irak

La décision de François Hollande de suspendre la livraison des navires Mistral à la Russie n’est pas seulement un acte de soumission à la doctrine atlantique. C’est le symbole du basculement  de la France dans une politique aventureuse qui peut devenir dévastatrice pour sa crédibilité et sa sécurité.

Lors du précédent quinquennat, même si Nicolas Sarkozy était déjà engagé sur la pente atlantiste, en réintégrant notamment toutes les instances de l’OTAN, il avait su conserver une forme d’indépendance vis-à-vis de l’Alliance, en particulier lors de la crise géorgienne. Mais François Hollande a choisi, lui, de rompre avec une tradition française héritée du gaullisme. Il a suffi que Washington fronce les sourcils sur la vente des Mistral pour que Paris juge finalement sa position intenable. Au moment le plus inapproprié, en plus, puisque le dialogue semble être en train de se nouer entre Russes et Ukrainiens.

Plus grave, cette décision marque le basculement de la France d’une tradition de realpolitik kinsigérienne  à une diplomatie de la « prophétie auto-réalisatrice » qui a fait tant de ravages dans la diplomatie américaine de ces vingt dernières années. Au nom du réalisme et de ses intérêts, la France ne s’interdisait pas d’avoir des bons rapports avec toutes les puissances, y compris avec la Russie soviétique comme l’avait manifesté de Gaulle lors de sa visite à Nicolaï Podgorny en 1966. La France de François Hollande, elle, a adopté une nouvelle approche du monde fondée sur la stigmatisation d’un adversaire hypothétique. On pourrait résumer ainsi cette posture : « Poutine est un autocrate  et parce que c’est un autocrate, il met la paix du monde en danger » – « Poutine fait peur à nos voisins du centre de l’Europe » – « Une révolution anti-russe éclate en Ukraine, nous devons la soutenir, même si elle a de forts relents néo-nazis » – « Cette révolution provoque en réplique une insurrection des russophones en Ukraine, il faut la réprimer » – « Poutine soutient les populations russophones bombardées, cela prouve qu’il est dangereux » – « Nous avions donc raison de soutenir les forces anti-russes car nous avons désormais la preuve que Poutine est dangereux»…

Cette escalade peut sembler logique à certains. Mais cette pente extrêmement dangereuse et ne peut conduire qu’à des catastrophes. C’est la même logique qui a conduit les Américains à attaquer l’Irak au prétexte totalement infondé que le régime de Saddam Hussein était complice d’Al-Qaïda. Pour découvrir aujourd’hui que la situation créée par l’intervention américaine a provoqué la résurgence d’Al-Qaïda sous la forme de l’Etat Islamique au Levant. Les néoconservateurs américains pourraient ainsi dire « vous voyez, nous avons eu raison d’attaquer l’Irak, car il y a des miliciens d’Al-Qaïda en Irak qui menacent toute la région ! »…

Ce raisonnement auto-réalisateur est absurde et peut nous conduire en Europe à des catastrophes aussi patentes qu’au Moyen-Orient. La guerre contre la Russie n’est plus une hypothèse absurde. Il suffit de relire l’histoire de ce qui s’est passé en juin et en juillet 1914 pour se rendre compte qu’on était à ce moment là beaucoup plus éloigné d’une logique de guerre contre l’Allemagne (qui s’est déclenchée en août) que nous ne le sommes aujourd’hui d’une guerre contre la Russie. Les déclarations martiales du conseil de l’OTAN qui prétend intervenir d’une manière ou d’une autre en Ukraine (livraison d’armes notamment) alors que l’Ukraine n’appartient pas à l’OTAN, sont juste ahurissantes. Et de l’autre côté le ministre des Affaires étrangères russe a employé le terme de « troisième guerre mondiale » pour nous mettre en garde, ce qui n’est pas moins sinistre.

François Hollande, qui se révèle aussi nul en politique étrangère qu’en politique intérieure, n’a pas compris un principe évident de la diplomatie : même si on a des divergences fortes avec un Etat, il faut s’appuyer sur les points de convergence pour valoriser un rapprochement. Inversement, la politique qui ne consiste qu’à stigmatiser les points de divergence et à minimiser les points de convergence ne peut que conduire qu’à la tension. C’est comme cela qu’on entre en guerre. Et pourtant, nos points de convergence avec la Russie sont nombreux et solides :

–       Nous partageons le destin d’un même espace eurasiatique

–       Les Russes ont de l’espace, nous de la population

–       Les Russes ont des matières premières, nous des technologies pour les employer

–       Les Russes ont de l’argent (la rente pétrolière), nous des dettes à combler

–       Les Russes sont menacés par des forces islamiques, nous aussi.

–       Les Russes sont bien éduqués et disposent de scientifiques de premier plan. Nous aussi

–       Les Russes sont chrétiens, nous aussi.

À l’inverse, les raisons de ne pas s’entendre sont faibles :

–       Certes, Poutine est un autocrate, mais il est réellement élu par la population

–       Certes, Poutine ne correspond pas à nos canons démocratiques. Mais il est soutenu par 80% de sa population. A l’inverse François Hollande qui est rejeté par 85% du corps électoral. Qui est légitime ?

Au moment où l’on commémore le centenaire de la guerre de 1914, il est tout à fait inquiétant de voir le président de la République française battre en brèche cinquante ans de tradition diplomatique. Et plus encore que la tradition gaulliste, François Hollande remet en cause cent-vingt ans d’alliance et d’amitié avec la Russie.  Au détriment des intérêts fondamentaux de l’Europe. Au mépris de la crédibilité de la France. Au risque d’un basculement dans l’irrationnel et l’insécurité. C’est très grave.

*Photo : Charles Dharapak/AP/SIPA. AP21618709_000001. 

La belle et les rebelles

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najat vallaud gauchet

najat vallaud gauchet

Si j’attaque cet éditorial par la nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’Education nationale, c’est que je suis bonne fille. Comme l’observe judicieusement Luc Rosenzweig (pages 14-15), pour le président de la République, les attaques venues de droite et d’extrême droite, sans oublier les « fachos de Causeur », sont la preuve ultime qu’il est de gauche, c’est-à-dire dans le vrai. Toute critique de la plus jolie ministre du gouvernement sera interprétée comme un signe supplémentaire et bienvenu de la progression des odieuses idées réactionnaires dans notre pays.

D’accord, il n’y a pas de quoi s’affoler. Tout d’abord, comme le montre l’article de Laurent Cantamessi sur la traque des stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires (pages 20-21), l’Éducation nationale n’a pas attendu sa nouvelle ministre pour adhérer aux billevesées idéologiques dont raffole l’époque. Et Vallaud-Belkacem ne prendra sans doute pas le risque de contrarier l’électorat arabo-musulman en réactivant ses fameux ABCD de l’égalité. Le plus probable est que, comme la plupart de ses prédécesseurs, elle ne fera rien. Quoique : si elle tient absolument à laisser sa trace Rue de Grenelle, peut-être réussira-t-elle enfin à imposer que les « écoles maternelles » soient désormais dites « parentales ».  Si cette nomination est scandaleuse, c’est donc surtout en raison de sa portée symbolique. Tout au long du débat sur le mariage pour tous, Vallaud-Belkacem n’a pas caché le mépris que lui inspire la moitié de la France – sinon plus – qui ne pense pas comme elle.

Pour elle, les défenseurs de la famille à l’ancienne ou de la différence entre les sexes ne sont que des résidus des temps anciens qu’il convient au mieux de rééduquer. Plus généralement, elle incarne la haine du passé qui tient lieu de bagage idéologique à la gauche terranoviste que le président a choisie contre la gauche républicaine. Najat, c’est le parti du futur. Or, si le mot « transmission » a un sens, l’Éducation nationale devrait être un peu le « ministère du Passé ».

Comparé à l’événement politique que représente, paraît-il, l’arrivée d’une femme à l’Éducation, la polémique suscitée par la présence de Marcel Gauchet aux Rendez- vous de l’Histoire de Blois, en octobre, peut sembler dérisoire et en tout cas hors de propos. Les deux ne sont pourtant pas sans rapport. En effet, c’est encore le Parti du futur qui prétend censurer l’un de nos plus brillants penseurs. Et si personne ne se soucie de ses oukases, cette offensive est révélatrice de l’effondrement du débat intellectuel en France.  Le 1er août, Libération publiait donc une tribune signée par le philosophe « progressiste » Geoffroy de Lagasnerie et le romancier Édouard Louis, considéré par la gauche bétassonne comme un maître de la subversion depuis la parution d’En finir avec Eddy Bellegueule, chef-d’œuvre de conformisme dans lequel l’auteur décrit la France prolo et provinciale dans laquelle il a grandi comme un ramassis de beaufs alcooliques et analphabètes. Précisons que, dans les coulisses, Didier Eribon, gardien autoproclamé du temple foucaldien, était à la manœuvre.  Ce qui a rendu fous nos « Beria de bac à sable », surnom affectueux dont je les ai gratifiés dans Le Point, c’est que Marcel Gauchet ait été invité à donner la conférence inaugurale des Rendez-vous de l’Histoire, dont le thème, cette année, sera « la rébellion ».

Or, s’étranglent ces petits flics qui, à l’évidence n’ont pas lu une ligne de celui qu’ils dénoncent, Gauchet est un propagateur de poncifs ultraréactionnaires  – qui auraient dû être inter- dits depuis longtemps. N’a-t-il pas donné la parole, dans sa revue Le Débat, à des adversaires du mariage gay ? Ces esprits délicats font part de leur « stupéfaction » et même, pourquoi se gêner, « de leur dégoût ». « Contre quoi Marcel Gauchet s’est-il rebellé ? », s’interrogent-ils. Au-delà de cette risible compétition pour obtenir un macaron de rebelle que personne ne leur dispute, l’argument est révélateur de leur conception de la vie intellectuelle. Ils ne pensent pas, ils militent, ils ne cherchent pas la vérité, ils prétendent dire le bien. Leur mission ne consiste pas à éclairer le jugement, mais à interdire toute divergence. Ainsi, insensibles au caractère parfaitement ridicule de leur menace, les deux signataires, rejoints quelques jours plus tard par une cohorte de chercheurs et artistes de gauche sous tous rapports, avertissent : si la présence de Gauchet est confirmée, nous boycotteront les Rendez-vous de Blois[1.  Ayant moi-même été invitée à participer à un débat, sur le thème de la rébellion, avec Marcel Gauchet, Edwy Plenel et Aymeric Caron, je trouve un peu vexant que cette petite troupe ne juge pas nécessaire de me boycotter, moi aussi.]. Pitié, pas ça ! On se demande comment la France et les Rendez- vous de l’Histoire survivront à cette tragédie.  Le sectarisme fanatique de la prétendue intelligentsia de gauche qui réduirait volontiers au silence tous ceux qui osent ne pas penser comme elle n’est certes pas une nouveauté. Il est cependant inquiétant qu’un quotidien tenu pour respectable publie un texte qui ne manie pas la critique mais l’injure.

Dans un pays civilisé, même ces benêts en bande organisée n’oseraient pas se dire « dégoûtés » par Marcel Gauchet, ni qualifier Causeur et Marianne de « torchons » – Eribon dixit. Mais après tout, si Eribon et sa clique sont des intellectuels, si Najat Vallaud-Belkacem est ministre de l’Éducation nationale, moi je suis évêque. Désormais, vous m’appellerez Monseigneure.

Cet article en accès libre est issu du numéro de septembre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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*Photo : SIPA. 00691457_000023.

Valérie et valet de chambre

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Hegel a dit ce qu’il fallait en penser : « Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ». Je sais bien que Hollande n’est pas un grand homme, et que Valérie n’est pas un valet de chambre. Alors disons qu’il n’y a pas d’homme respectable pour la femme qu’il a bafouée à la face du monde.

Et n’adoptons surtout pas le point de vue trop réducteur du valet de chambre et du ressentiment.

À un autre moment, la vengeance de Valérie aurait été de bonne guerre. Mais il faut tout de même qu’elle soit un peu fêlée pour estimer que son ressentiment personnel justifie de déconsidérer un homme en charge de la France.

Causeur n°16 : la rentrée de tous les djihads?

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Il fixe l’objectif d’un air déterminé. L’œil perçant, le jeune homme cagoulé ajuste son fusil-mitrailleur et vise un point dans le vide. Telle est la « une » du nouveau numéro de Causeur, barrée du titre « L’été de tous les djihads. Gaza-Mossoul-Sarcelles ». Comme le résume Elisabeth Lévy, « ce charmant garçon est peut-être un barbare, mais c’est notre barbare » puisque ce cher Al-Britanny est l’une des recrues londoniennes de l’Etat islamique au Levant et en Irak, qui sait jouer du selfie comme de la kalach. Quoi de mieux pour illustrer la mondialisation du jihadisme, qui touche tous les enfants de l’Occident, immigrés ou blondinets ? « Gaza-Sarcelles-Mossoul : nul ne prétendra, bien sûr, que les trois situations évoquées ici sont identiques (…) Il n’empêche : à Gaza, comme à Paris et en Irak, on a vu flotter le drapeau de l’Etat islamique et entendu la même rhétorique de haine contre les juifs et les infidèles », déplore notre directrice de la rédaction, dans son introduction au dossier central.

Au soir d’un été pluvieux, notre cheftaine  a eu la brillante idée de réunir ses amis Alain Finkielkraut et Rony Brauman en pleine opération militaire israélienne à Gaza. La Discorde 2 ? Souvenez-vous, il y a une dizaine d’années, les mêmes  publiaient La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France. Huit ans plus tard, ils reprennent leur dialogue interrompu au lendemain de la guerre du Liban en s’affligeant des bégaiements de l’histoire. Rien ou presque n’a progressé dans le conflit israélo-arabe, sinon au profit du Hamas et des irréductibles de chaque camp. Petite mise en bouche : à Rony Brauman soutenant que « les roquettes (…) ne font en rien avancer les droits des Palestiniens, et suscitent au contraire une réprobation violente. Bref, on ne fait rien de bon avec la violence. Le problème, pour les Palestiniens, est que sans elle, ils ne font rien du tout. », Alain Finkielkraut répond : « Netanyahou n’est pas coupable d’avoir lancé l’opération Bordure protectrice (…) Il a tort de ne pas simultanément tendre la main à l’Autorité palestinienne ».

Ulcérée par « la réduction médiatique d’un conflit pour le moins complexe à une guerre de bande dessinée », Elisabeth Lévy a décidé de se rendre en Israël au mois d’août, pour échapper à la confusion qui régnait dans les rédactions parisiennes, que les « débordements » des manifs pro-palestiniennes de l’été ont laissé coites. Dans ce pays en guerre, la diversité des sons de cloche vire à la cacophonie, ainsi que l’illustrent les tribulations de notre chère Elisabeth à la rencontre d’un ex-militaire militant pacifiste, de nationalistes sourcilleux et d’un universitaire palestinien en croisade contre le négationnisme, j’en passe et d’encore meilleures…

« Chacun voit Gaza à sa porte », enchérit Guy Sitbon, au meilleur de sa forme, en imaginant les arguments que les uns et les autres repaissent à chaque étage du grand immeuble républicain. À un pallier, résonne la voix des manifestants pro-Gaza de cet été, souvent enfants de l’immigration algérienne, que j’ai interrogés, dans un esprit d’ouverture pas toujours réciproque…Gilles-William Goldnadel, ancien  vice-président du Crif, avocat et dirigeant de  l’association France-Israël, n’a pas peur du débat, et répond cartes sur table aux critiques de l’association communautaire, ainsi qu’aux pourfendeurs de l’Etat juif. À quelques encablures de Tel-Aviv, l’Etat islamique prospère sur les décombres de la Syrie et de l’Irak. Notre envoyée spéciale Nada Maucourant retrace l’avancée de l’E.I au Kurdistan irakien, jusqu’à son exfiltration vers Paris sous l’injonction du consulat de France local. Il ne fait en effet pas bon être femme, yazidi, chrétien ou même musulman hostile au salafisme là où l’Etat islamique passe. Reste cependant note d’espoir pour les chrétiens d’Orient : d’après Tewfik Aclimandos, leur condition s’améliore dans l’Egypte du maréchal Sissi, délivrée – pour l’heure – des Frères musulmans.

En cette année du centenaire Péguy, Alain Finkielkraut rend hommage au dreyfusard de la première heure qui fut aussi, pour les mêmes raisons, un chantre de l’identité nationale bien sentie. Simon Leys est aussi à l’honneur dans nos pages, célébré par Jean-Baptiste Baronian et Jacques Dewitte. Last but not least, comme on disait en ancien françois, notre dossier culturel « Grand siècle », coordonné par Jérôme Leroy et Jacques de Guillebon, fait tutoyer Madame de Lafayette avec Pascal et Molière.

J’oubliais, preuve que Causeur est dans les petits papiers du gouvernement, Manuel Valls a nommé Najat Vallaud-Belkacem ministre de l’Education nationale, histoire de renforcer la déconstruction des stéréotypes sexuels à l’école que relate Laurent Cantamessi. C’est dire si nous sommes incontournables…
 

 

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