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L’antiracisme, idéologie d’Etat

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La cause est entendue. Le procès de l’antiracisme a été fait et refait. On a maintes fois démontré ses effets corrosifs sur le débat public, sur lequel il fait planer une logique du soupçon. On sait aussi comment il a permis de recycler, en lui donnant un autre nom, un antifascisme devenu anachronique. On connaît ses têtes de Turc, de Paul Yonnet à Pierre-André Taguieff en passant par Alain Finkielkraut et bien d’autres. Il suffit d’observer, serait-ce pour le déplorer, que le vivre-ensemble multiculturel ne marche pas, pour être frappé de mauvaise réputation. On pourrait croire que le réel a offert une amère victoire aux sceptiques de la diversité, aux malheureux de l’identité. On se tromperait. L’antiracisme aurait dû être mis en déroute par les faits, il a gagné dans les têtes. Il est au pouvoir dans la plupart des États occidentaux.

D’un pays à l’autre, quelques rapports commandés à d’éminentes personnalités établissent les lignes de force et jalonnent les progrès de cet antiracisme d’État. Dès 2000, en Grande-Bretagne, le rapport Parekh fournissait un mode d’emploi pour la reconstruction multiculturaliste de l’État. Au Canada, depuis 2008, c’est le rapport Bouchard-Taylor, réalisé à la suite de la crise des accommodements raisonnables au Québec, qui inspire la doctrine officielle. On y trouve une définition assez complète du multiculturalisme comme doctrine appliquée qui conjugue trois éléments : un récit historique de l’avènement de la diversité, une sociologie des discriminations et des rapports entre majorité et minorités, et une série de politiques publiques visant à parachever la mutation diversitaire de la démocratie.[access capability= »lire_inedits »] En France, le rapport Tuot, remis en 2013 à Jean-Marc Ayrault, préconisait plutôt une mise à jour multiculturaliste du socialisme français. Mais, sur le fond, il était de la même eau que le précédent québécois.

Même diagnostic, même remède : dans des sociétés désormais structurées par la diversité, la seule solution politique, c’est le multiculturalisme, qui doit convertir les peuples aux joies du mélange. Et, pour y parvenir, il doit terrasser l’ennemi toujours prompt à relever la tête : le racisme. Reste encore à comprendre ce que l’antiracisme nomme racisme. Or, loin d’en fournir la définition précise qui serait nécessaire, l’antiracisme englobe le racisme dans le vaste ensemble des discriminations engendrées par différents systèmes d’exclusion – comme le sexisme ou, selon la nouvelle obsession du jour, l’hétéro-sexisme. La lutte contre les discriminations, objectif décrété incontestable, est donc devenue, avec le concours notable des médias, l’une des grandes tâches de notre temps.

Le multiculturalisme d’État repose donc sur un récit fondateur : celui des crimes de l’Occident, qui obtiendra sa rédemption par la reconnaissance de la diversité, laquelle se constitue – voire s’institue – en dynamitant les systèmes discriminatoires qui niaient son existence même. Il s’agit dès lors de faire voler en éclats le roman national en montrant que les institutions auxquelles nous accordions traditionnellement notre confiance étaient les instruments d’insupportables rapports de domination. C’est ainsi que, dans de nombreux pays, l’école a été sommée d’enseigner une histoire pénitentielle appelant les populations autochtones à faire repentance.

On l’aura compris, le racisme tel que le voient et le combattent les antiracistes n’est pas seulement une opinion sotte qu’il faudrait discréditer ou une doctrine terrifiante qu’il faudrait combattre. Il n’est pas un phénomène individuel, mais une structure sociale. Étienne Balibar, une figure majeure la sociologie antiraciste, soutient même qu’il est le principe à partir duquel s’est constitué l’État-nation occidental. D’où l’invention paradoxale d’une société jugée raciste sans qu’il soit nécessaire d’y trouver des racistes concrets et où on peut, en conséquence, pratiquer l’antiracisme à plein temps sans encourir le moindre risque.

Grâce à cette trouvaille théorique et politique, la sociologie antidiscriminatoire s’est imposée au fil des ans comme une sociologie d’État. Autrement dit, elle constitue la principale grille de lecture des rapports sociaux sur laquelle se fondent les politiques publiques. C’est à partir d’elle que l’appareil administratif prétend saisir le réel pour mieux le transformer. Pour cette école de pensée, toute forme d’inégalité sociale, culturelle ou économique est le produit d’un système discriminatoire dont la moindre disparité statistique entre communautés vient confirmer l’existence. D’ailleurs, une fois installée l’idée que la discrimination est systémique, ces communautés sont invitées à s’emparer du concept pour analyser et améliorer leur situation. C’est ainsi qu’à intervalles réguliers les apparatchiks de l’antiracisme gouvernemental se désolent du faible nombre de plaintes pour discriminations recueillies par les agences créées pour orchestrer la lutte contre ces odieuses survivances de l’ordre ancien. On excite ainsi le sentiment d’injustice, on flatte le sentiment victimaire des mécontents. L’État multiculturel juge de sa réussite à l’aune des dénonciations récoltées par ses agents, supposées prouver à la fois que les injustices sont une réalité et que la dynamique qui aboutira à les corriger est enclenchée par la revendication d’égalité portée par les minorités. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les groupes se découvrant victimes d’un système discriminatoire se soient multipliés avec le temps.

Les rapports sociaux sont analysés à la lumière du binôme conceptuel majorité-minorités – la première ayant structurellement tendance à tyranniser les secondes. Étant entendu que la majorité, culturelle ou sexuelle, a imposé ses propres références à l’ensemble de la société, il convient de la dépouiller promptement de ces privilèges honteux. Les esprits les moins subtils appelleront au renversement de l’homme blanc hétérosexuel… et mort (DWEM, dead white european male), sans trop chercher à cacher qu’ils entendent prendre leur revanche sur l’histoire et substituer une oppression à une autre. Mais, pour toute la sociologie antidiscriminatoire et pour ses porte-parole médiatiques, il s’agit de découpler la citoyenneté de l’identité nationale, et de toute forme d’héritage culturel particulier. Il faut en être conscient : la politique multiculturelle ne vise rien de moins que la neutralisation, puis le démantèlement et le renversement des privilèges majoritaires. En clair, pour réaliser la démocratie, elle sape l’un des piliers de la démocratie. Ainsi, si certains groupes immigrés peinent à trouver leur place dans la société d’accueil, ce n’est pas parce qu’ils rechignent à s’en approprier les mœurs, mais parce que ces mœurs, bien trop pesantes, sont attentatoires à la diversité.

On doit donc tout faire pour à arracher la société à sa culture, en instaurant notamment une distinction radicale entre le droit et les mœurs. Les institutions publiques – et, dans la foulée, les organismes privés – sont sommées de traquer et d’éradiquer en leur sein toute trace d’identité culturelle – ou, pour être plus précis, de l’identité culturelle majoritaire. La nation d’accueil est, au mieux, une communauté parmi d’autres, à ceci près qu’elle est coupable. En somme, l’antiracisme relooké en lutte contre les discriminations veut contraindre les sociétés occidentales à remettre à zéro le compteur de l’Histoire.

La volonté, manifestée de façon récurrente, de déchristianiser le calendrier et les fêtes qui le ponctuent s’inscrit clairement dans cette dénationalisation de l’identité collective. En revanche, puisqu’il faut marquer le plus clairement possible la présence de l’Autre dans l’espace public, on offre une reconnaissance maximale à ses symboles identitaires. Dans l’espace public, délivré de l’emprise majoritaire, toute hiérarchie entre les cultures est bannie – quoique, dans les faits, cette neutralité fantasmée se traduise souvent par une simple inversion des vieilles hiérarchies, l’identité « étrangère » étant tenue comme meilleure par essence.

C’est ainsi que la société devient véritablement « inclusive », conformément aux réquisitions du rapport Tuot qui suggère que, pour avancer vers cet horizon, la France doit s’ouvrir pleinement à sa composante arabo-musulmane issue de l’immigration. On se rappelle aussi Martin Hirsch qui soutenait que l’intégration serait une réussite quand un grand nombre de catholiques nommeraient leurs enfants Mohamed. Cette proposition pour le moins caricaturale n’en est pas moins exemplaire de l’inversion du devoir d’intégration qui caractérise le multiculturalisme d’État : ce n’est pas à l’immigré de s’acculturer et de s’intégrer à son pays d’accueil, c’est à celui-ci de transformer radicalement ses institutions et sa culture pour accommoder la diversité.

L’antiracisme a donc été l’arme idéologique qui a permis aux élites gouvernantes de faire avancer subrepticement en France et de déployer triomphalement au Canada le multiculturalisme politique. Dopée par l’argent et le discours publics, la lutte contre les discriminations est convoquée comme preuve de l’existence de l’ordre raciste qu’elle combat. Dans cette logique absurde, l’antiracisme a besoin de racisme. Et plus encore de racistes. L’ennemi qu’il faut dénoncer et punir doit avoir un nom et un visage.

Heureusement, de vrais racistes qui s’assument comme tels, on n’en trouve pas tant dans l’Occident du « plus jamais ça ». De toute façon, le raciste à visage découvert n’intéresse pas la sociologie antiraciste, ce qu’elle aime, c’est faire tomber les masques. Elle s’est donné pour mission de mettre à nu la structure raciste des grands principes de la modernité politique et, plus encore, de désigner les nouveaux ennemis de l’humanité.

Dans le champ des idées, l’ennemi prend deux formes : le racisme universaliste et le racisme différentialiste. Le premier, au nom d’une conception abstraite de l’égalité, interdit toute politique de réparations visant à corriger les inégalités structurelles entre les communautés. Le libéralisme comme le républicanisme ne sont que les prête-noms des privilèges du majoritaire. En refusant de reconnaître la situation discriminatoire des minorités, en les condamnant à l’invisibilité, les défenseurs de l’universalisme ne cherchent qu’à reconduire leurs positions dominantes, peut-être sans le savoir. Pour les apôtres de la diversité, il n’y a pas de méritocratie possible dans une société structurée par une culture majoritaire. La discrimination positive est la réponse au blocage systémique dont seraient victimes les minorités. Elle a donc une fonction majeure qui consiste à dévoiler le mensonge de l’égalité républicaine.

Le racisme différentialiste, quant à lui, est soupçonné d’essentialiser les identités. Celui qui ose envisager que toutes les cultures ne soient pas compatibles entre elles est accusé de rompre l’unité fondamentale du genre humain, comme s’il naturalisait les cultures, à la manière de races dont on n’oserait plus dire le nom. C’est le grand paradoxe de l’antiracisme, qui invite à la reconnaissance de l’Autre mais vide son identité de tout contenu. Cette façon de penser interdit toute réflexion sur les conséquences de l’immigration massive et, aujourd’hui, toute réflexion portant sur la difficile intégration de l’islam dans les pays occidentaux.

Dès lors qu’il est interdit de poser la question des différences culturelles collectivement acceptables, seul le refus de l’Autre exprimé par des sociétés occidentales ethnocentrées explique les difficultés de la cohabitation. L’aboutissement logique de la sociologie antidiscriminatoire, c’est que l’existence même de frontières séparant des groupes humains différents, porteurs d’héritages et de mœurs différents, est illégitime. Dans un futur radieux, il  n’y aura plus de différence entre le citoyen et l’étranger – et l’identité culturelle sera complètement privatisée.

Bien entendu, ne pas adhérer bruyamment à la sociologie antidiscriminatoire vous fait vite passer pour un collabo inconscient de l’ordre raciste. Finkielkraut disait que l’antiracisme est le communisme du xxie siècle. La formule est juste. Il y a au cœur de l’antiracisme une prétention totalitaire, pour peu qu’on ne réserve pas ce mot au vingtième siècle et qu’on le définisse par la prétention à une reconstruction intégrale de la société à partir d’une idéologie devant absorber tout le réel, de sorte qu’aucune relation sociale ne se dérobe aux prescriptions du pouvoir. Naturellement, plus le réel résiste à sa conversion idéologique, plus l’idéologie se radicalise et plus le contrôle social s’intensifie. Partout, ce ne sont que lois, tribunaux, sanctions, appels à punir la plus infime déviance verbale : ce n’est plus la pratique de la discrimination que l’on traque, mais sa supposée apologie, même indirecte (ainsi, un admirateur de Napoléon est-il désigné comme défenseur de l’esclavage). L’antiracisme pousse à la criminalisation du désaccord.

L’antiracisme est révolutionnaire et fabrique par effet de contraste des contre-révolutionnaires qu’il peut exclure de l’humanité. Mais le travail est sans fin, puisqu’il y aura toujours, en dernière instance, des hommes et des femmes qui se cabreront contre cette déconstruction de leur mode de vie et de ce qu’ils croient être leur culture – donc toujours des fascistes à fustiger. La lutte finale, encore une fois, se réalisera dans la révolution permanente. Avec cette singularité, toutefois, qu’aujourd’hui elle se déploie grâce à l’État. Et qu’elle s’accomplit au nom de la démocratie.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA. 00619973_000001.

Grosse fatigue de Laurent Fabius

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fabius israel jordanie hamas

Notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait l’air las et désabusé, dans les salons de l’hôtel King David de Jérusalem, où il faisait, dimanche 21 juin devant quelques journalistes, le bilan de son rapide périple proche-oriental. Le Caire, Amman, Ramallah, Jérusalem, trente-six heures pour  débloquer un processus de paix israélo-palestinien en état de mort cérébrale. Il venait de subir une sérieuse rebuffade de Benyamin Netanyahou, qui lui a signifié sans détour qu’Israël ne se laisserait jamais imposer « un diktat », à savoir la création et la reconnaissance, par les instances internationales, d’un Etat palestinien sans l’aval préalable des Hébreux. De manière moins brutale, mais tout aussi ferme, ses interlocuteurs égyptiens, jordaniens et palestiniens lui ont signifié que les efforts de la France étaient, certes, méritoires et généreux, mais que la situation générale (chaos en Syrie, menaces de déstabilisation de la Jordanie par Daech, état de guerre dans le Sinaï, fragilité du pouvoir à Ramallah) n’était pas favorable à une avancée rapide et décisive sur le dossier israélo-palestinien.

« La France n’a pas vocation à jouer les Don Quichotte » a constaté Laurent Fabius pour expliquer son rétropédalage concernant l’élaboration, sous direction française, d’une résolution du Conseil de sécurité enjoignant les deux parties à retourner à la table de négociation, avec obligation d’aboutir dans un délai de 18 à 24 mois. Il fallait, pour que la manœuvre ait quelque chance de succès, que la rédaction de cette résolution soit calibrée de telle sorte qu’elle permette aux Etats-Unis de ne pas y opposer leur veto. Notamment avec la mention du « caractère juif » de l’Etat d’Israël, à laquelle les Palestiniens s’opposent radicalement. On nourrissait, au Quai d’Orsay et au sein de la délégation française aux Nations-Unies, dirigée par l’excellent François Delattre, l’espoir que Barack Obama, exaspéré par le comportement de Netanyahou, et désireux de quitter la Maison Blanche sur un succès diplomatique, favoriserait cette initiative. Mais, outre qu’il n’est jamais agréable de voir un partenaire réussir là où vous avez échoué, l’état des relations entre Paris et Washington est loin de favoriser la fraternelle complicité qu’une telle manœuvre diplomatique exige. Face au chaos moyen-oriental, la France et les Etats Unis sont sur des lignes divergentes : Barack Obama a comme priorité la réintégration de l’Iran dans le jeu régional après un accord sur le nucléaire, tandis que François Hollande a ouvertement choisi le soutien sans restriction aux puissances sunnites (Egypte, Arabie Saoudite, Qatar) dans leur affrontement avec Téhéran. On ne peut pas, en même temps, mettre des bâtons dans les roues des négociations américano-iraniennes (avec d’excellentes raisons, d’ailleurs), et solliciter de Washington un appui total pour exercer une pression maximale sur Israël…

Il semblerait, de surcroît, que Laurent Fabius ait fini par comprendre que du côté palestinien, en tout cas pour Mahmoud Abbas et son clan au pouvoir à Ramallah, il n’y avait aucune urgence à obtenir dans un avenir proche, le retrait des forces israéliennes des territoires de Cisjordanie qu’elles contrôlent. On a assez peu noté, chez nous, l’apparente contradiction entre les diatribes enflammées de l’Autorité palestinienne visant à criminaliser l’Etat juif dans toutes les enceintes où il en a la possibilité (Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Tribunal de La Haye, Unesco) et la poursuite imperturbable de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne. Celle-ci fonctionne sur le mode du gagnant-gagnant : Israël tarit, à la source, le terrorisme organisé – il n’y a plus eu d’opérations meurtrières complexes en Israël depuis la fin de la Seconde Intifada – et l’Autorité palestinienne bénéficie de l’expertise israélienne en matière de renseignement pour réprimer ses ennemis intérieurs : le Hamas et  les jihadistes de toutes obédiences. D’autre part, le blocus de Gaza par les Egyptiens, depuis l’accession au pouvoir du maréchal Sissi, est autrement plus rigoureux et brutal que celui appliqué par Israël : Sissi soupçonne le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, d’aider les rebelles du Sinaï. On en est arrivé au point où, asphyxié, le Hamas négocie avec Israël une trêve de longue durée en échange de la construction d’un port flottant à Gaza, une offre qu’Israël considère avec intérêt : si le Hamas s’écroule, les successeurs ne pourraient être que pires, estime-t-on dans l’état-major de Tsahal. Le roi de Jordanie craint pour sa part que le statu quo à sa frontière occidentale, le Jourdain et la vallée d’Arava, fondé sur un solide accord sécuritaire avec Israël, soit mis à mal par une possible déstabilisation de la Cisjordanie, alors que la situation au nord et à l’est du royaume hachémite est explosive.

Vu des Territoires palestiniens, au niveau du petit peuple, celui qui tente de survivre tant bien que mal en dépit de la corruption des dirigeants, les sentiments sont mitigés : on n’oublie pas l’injustice historique dont on estime avoir été victime, on peste contre l’occupation, l’érection de la barrière de sécurité, les check-points,  mais un rapide coup d’œil par-delà les frontières proches montre que son sort est, après tout, plus enviable que celui de ses frères syriens, irakiens et même libanais… On vit peut être moins bien que les ennemis sionistes, mais beaucoup mieux, et surtout avec moins de risque de mort violente, que les frères arabes de la région.
Cette réalité du terrain est de nature à mettre à bas les plus belles constructions intellectuelles élaborées dans les chancelleries : on ne fait pas boire des ânes qui n’ont pas soif.

Finalement la chevauchée donquichottesque de Fabius n’aura peut-être qu’un usage interne. Faute d’accord, la France devrait procéder, l’an prochain à la reconnaissance de l’Etat palestinien, une initiative sans conséquence sur l’évolution du conflit, mais que l’on suppose payante pour attirer le vote des musulmans de France vers le président sortant en 2017. Tout ça pour ça?

*Photo:THOMAS COEX/AP/SIPA. AP21753497_000003.

La Maison Blanche assure ne pas espionner François Hollande

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(Avec AFP) – C’en serait presque vexant. Alors que Wikileaks fait état d’écoutes prolongées des trois derniers présidents français, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, au moins entre 2006 et 2012, la Maison Blanche a nié espionner l’actuel chef de l’Etat. « De manière générale, nous ne menons pas d’opérations de surveillance à l’étranger sauf s’il existe un objectif de sécurité nationale spécifique et validé », soutient la présidence américaine, précisant que « cela s’applique aux citoyens ordinaires comme aux dirigeants mondiaux ».

Pour toute réponse, François Hollande a décidé de réunir ce matin un « Conseil de défense » pour « évaluer la nature » de ces informations. Le fondateur de Wikileaks Julian Assange ayant annoncé que d’autres révélations viendraient prochainement, on peut craindre le pire.

Il n’est pas exclu que l’administration américaine ait voulu déjouer les plans diplomatiques de Chirac et Sarkozy, pourtant très atlantistes[1. Hormis en 2003, lors du déclenchement de la guerre en Irak, dont on observe aujourd’hui les brillants résultats.], qui se distinguaient de Washington sur des sujets comme la Russie ou la Syrie. Mais puisque depuis mai 2012, le gouvernement « socialiste » se veut plus atlantiste que le roi Obama, et fonce toujours plus avant dans la signature du TAFTA et les sanctions à l’encontre de la Russie, le bureau ovale n’a plus rien à espionner. Gênés aux entournures, nos complotistes de gouvernants qui voient en l’Etat islamique une création de Bachar Al-Assad pourraient s’en sortir par une nouvelle pirouette :  bon sang mais c’est bien sûr, toute cette histoire de mouchards n’est qu’un énième coup de Moscou!

Espagne : un bébé fait le printemps

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Depuis le début de l’année 2015, les chiffres nous annoncent une sortie de crise pour l’Espagne. C’est d’abord la croissance du PIB qu’on a annoncée en hausse de 0.9% au premier trimestre 2015. C’est ensuite le taux de chômage qui diminue mois après mois. Aujourd’hui, un nouveau chiffre, publié par l’Institut National de Statistiques (INE), laisse apparaître une autre dimension du changement, un  nouveau motif de satisfaction pour les Espagnols : après six années de chute libre, le taux de natalité a connu une légère augmentation en 2014.

Depuis 2008, la baisse du taux de natalité était l’un des plus forts marqueurs de la récession économique et sociale que vivait l’Espagne. Entre le début de la crise et 2013, le nombre de naissances a ainsi baissé de 520 000 à 425 715, une chute de 18%.

L’INE annonce aujourd’hui que 588 naissances supplémentaires ont été enregistrées en 2014, une augmentation de +0,1% par rapport à 2013. Et ce, malgré le fléchissement du nombre de femmes en âge de procréer (10,98 millions en 2014 contre 11,20 en 2013) et la baisse de la proportion d’enfants nés de femmes étrangères (17,8% contre 18,6 en 2013). Or, depuis 2002, c’étaient les femmes étrangères qui soutenaient la natalité espagnole. Le nombre d’enfants nés des mères non espagnoles était passé de 12,2% en 2002 à 18,6% en 2013.

Les progrès réels du taux de fécondité (de 1,27 à 1,32 enfant par femme), laissent présager de la durabilité de l’augmentation des naissances. Si la décrue – encore légère – du chômage et le retour de la croissance ne disent pas grand-chose de l’état d’esprit des Espagnols, la hausse de la natalité éclaire en revanche le ressenti de la population. Cette évolution démographique pourrait signifier que les bons résultats économiques ont amélioré le moral des ménages. Il est difficile d’en dire plus, faute de données plus précises par région et catégories socio-économiques. Faut-il en créditer le Premier ministre Rajoy pour avoir tenu bon face à ses opposants ou bien Podemos qui donne enfin de l’espoir  à un peuple en crise ?

Que ce soit pour des raisons économiques, politiques ou tout simplement mécaniques, une chose est sûre : nos voisins ibériques affichent une certaine confiance dans l’avenir. Sans pour autant être exagérément optimistes : de l’autre côté de la Bidassoa, on n’est pas du genre à construire des châteaux… en Espagne.

*Photo : wikicommons.

Le Pape pour une écologie «culturelle»

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Loué sois-tu[1. Loué sois-tu, Encyclique du pape François, Co-édition : Bayard, Cerf, Mame, 2015.], la nouvelle encyclique du pape François, confirme l’urgence du combat écologique. Elle le fait avec gravité, évoquant de possibles risques de «catastrophe»,  invitant à des réformes radicales de nos modes de production et de consommation, considérant enfin que « Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement ». Face à l’inertie des gouvernants, qui explique pour une large part les sollicitations dont il a été l’objet, le pape en appelle à la mobilisation citoyenne des fidèles catholiques comme des autres croyants ou non-croyants du monde entier. Par ce texte, il apporte un soutien déterminé à la Conférence mondiale sur le climat COP21 qui se tiendra à Paris au mois de décembre prochain.

Dans son contenu, l’encyclique reprend et valide, pour l’essentiel, l’analyse aujourd’hui partagée par la plupart des experts, notamment ceux du Giec, selon laquelle c’est bien l’activité humaine qui est en cause dans le réchauffement climatique et non le simple retour de cycles naturels. Des propos qui lui valent déjà une levée de boucliers dans les milieux conservateurs américains, comme auprès des tenants du libéralisme économique. Pourtant c’est là, même reformulée, la position constante du Vatican depuis au moins un demi-siècle.

L’apport le plus original du texte est donc à chercher ailleurs. Dans cette conviction affirmée que la crise écologique est l’expression d’une autre crise profondément éthique et spirituelle. L’homme, analyse le pape, s’est laissé séduire et asservir par la technologie,  dévoyée par un consumérisme débridé, mis au service du seul profit et de la finance, quel qu’en soit le coût pour l’homme et l’environnement. Et donc que la réponse à cet immense gâchis ne peut être qu’une écologie humaine intégrale.

Certains pourront y voir la tentation renouvelée de ramener dans le débat écologique les questions éthiques qui mettent souvent l’Eglise en porte en faux avec la modernité, s’agissant notamment de l’avortement ou du statut de l’embryon. Encore que le pape le fasse ici sans insister. On imagine ce que son prédécesseur le pape Jean-Paul II aurait pu, à la faveur d’un texte sur la crise environnementale et le saccage de la planète, instruire à charge contre ce qu’il appelait la «culture de mort» du monde contemporain.

Or, la grande nouveauté offerte par le pape François est d’intégrer la culture elle-même parmi les richesses à préserver. « La disparition d’une culture peut être aussi grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut-être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. » écrit-il. Ce qui le conduit à poursuivre : « L’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité. » Or, qu’est-ce que la culture sinon, précisément, ce que l’homme ajoute à la nature ?

Dans cette perspective, l’homme n’est plus réduit à un statut de simple prédateur, que la dogmatique catholique explique facilement par la notion de péché originel. Il serait tout autant celui qui est associé, par volonté divine, à la Création, comprise non comme résultante achevée d’un acte inaugural, mais comme continuité à parfaire. Défendre la création, à travers l’écologie, ne se limiterait donc pas à protéger ce que chacun pense, selon ses croyances propres, avoir reçu de Dieu ou de la nature, mais aussi ce que l’homme lui-même lui a apporté d’enrichissement au fil des siècles.

Ainsi, en appelant l’homme à défendre et préserver la création, le pape François l’invite non seulement à reconnaître avec gratitude le don de Dieu mais également à prendre soin de ce que lui-même a donné au monde. Certes, ce n’est pas là la dominante de Loué sois-tu, quant au fond. Mais sur la forme, cela explique pour l’essentiel la tonalité profondément sereine, ouverte, généreuse, du texte du pape François. Et la confiance qu’il entend témoigner au monde de la science et aux acteurs du combat écologique, en réaffirmant humblement que sur ces questions, « L’Eglise n’a pas de parole définitive ». Ce qui signifie qu’elle accepte de s’engager dans un dialogue loyal où elle revendique simplement le droit de rappeler qu’il n’y a pas de vraie culture qui ne respecte la nature profonde de l’homme.

*Photo : wikicommons.

Concert place de la République : Dis-moi Oui!

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La défaite de la musique[1. Copyright Roland Jaccard pour cette expression si bien choisie.] étant passée, il est temps de s’intéresser à autre chose qu’aux bardes fous qui nous dépriment chaque 21 juin. Cela tombe bien, le Oui FM Festival organise un concert gratuit Place de la République avec la collaboration du label PIAS pour une belle [PIAS] Nites. Certes, vous connaissez mon amour de la gratuité, du don et du contre-don façon Mauss mais, à dire vrai, c’est un casting de haut vol qui m’a convaincu de surmonter ma misanthropie. Jugez plutôt :

19h00 : Radio Elvis (qui a bien du mérite de ne pas avoir raccroché les guitares, après qu’un importun lui a dérobé son matériel pendant un concert le mois dernier).

radio elvis oui fm

20h00 : Drenge (non, ceci n’est pas le décor d’un clip de Laibach…).

drenge oui fm
21h00 : Temples

temples oui fm

22h10 : Noel Gallagher’s High Flying Birds.

noel gallaghet oui fm

Eh oui, c’est bien lui : l’ancien leader d’Oasis qui vient de sortir un second album solo avec ce groupe aux accents ornithologiques.

Le concert de ce soir sera l’occasion de venir écouter tout ce beau monde pour pas un kopek, sur une place parisienne qui ne sait pas seulement pleurer les morts de janvier,  mais clame haut et fort sa passion pour la liberté. À défaut de mer, il y aura le ciel, le coucher de soleil et du bon son, alors viendez!

pias nites truck

Viva Zapata, viva Villa, viva Plenel!

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plenel mediapart cahuzac

Camarade Plenel. Sur Twitter, tu as publié le 19 juin une vidéo annonçant – car tu es prophète – la fin du vieux monde.

Tu as su tisser avec dévouement et persévérance son linceul. Ah, ces images de foules encagoulées partant à la conquête du ciel. Ils sont tous là de plus en plus nombreux : zombies, cavaliers de l’apocalypse, guerriers du futur. La police tire. Un camarade tombe, d’autres le remplacent. Dans les gratte-ciel de New York, les requins de la finance tremblent.

Et la foule, celle des sans-visages et des sans-dents, le peuple quoi, grossit. Ce n’est plus une vague mais un raz-de-marée. Et les uns après les autres, les lieux de pouvoir, les citadelles de l’argent roi s’écroulent. Mais surtout, à ces images destinées à mobiliser les masses populaires que tu as conviées à occuper le siège de la DGSI à Levallois-Perret, avec les « Occupy DGSI », tu as ajouté un commentaire enthousiaste. « Comme un air de zapatisme urbain ! » Rien de plus beau n’a été écrit depuis « qu’un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Tu es le seul à avoir le sens de l’épopée à une époque piétinée par des sigles horribles et déprimants : FMI, BCE, Commission de Bruxelles, CAC 40. Tu as su faire revivre la belle et héroïque légende d’Emiliano Zapata. Je te vois avec ton sombrero, la poitrine bardée de cartouchières, galopant l’air farouche à la tête de milliers de peones révoltés. Oui, tu entres dans Mexico libéré et la foule en liesse crie « Viva Plenel ». Mais peut-être était-ce avec Pancho Villa, autre chef de la révolution mexicaine moins connu que Zapata parce que ce n’est pas Marlon Brando qui l’a incarné à l’écran. Peu importe. Tous les deux ont la moustache. Comme toi…

Je n’ai pas douté un seul instant de toi : tu serais bien sûr à la tête des combattants qui, le dimanche 21 juin, devaient donner l’assaut à la DGSI. Une cible de choix. Ton Palais d’Hiver à toi. La DGSI, c’est tout un symbole : le siège de l’Okhrana tsariste. Oh pardon, succombant au charme de ton lyrisme, je me suis trompé d’époque et je dis des bêtises… La DGSI, c’est bien pire que l’Okhrana. C’est elle qui nous surveille. Qui nous guette. Qui pénètre nos ordinateurs. Qui écoute les conversations des révolutionnaires de Mediapart. Qui traque les guerriers du djihad. De merveilleux rebelles qui, hélas, se trompent de cause : c’est ici, en France, et non pas en Syrie et en Irak, qu’il faut combattre l’Empire.

Tu devais y être à la DGSI, n’est-ce pas camarade ? Et je t’ai imaginé posant crânement devant les ruines fumantes de ce repère de basse police. Ah bon ? Tu n’y étais pas ? Pourtant, je m’y suis déplacé rien que pour toi car « Occupy DGSI », sans ton panache, sans toi, Lider Maximo, c’était comme un troupeau sans berger. Sans doute, c’est à cause de ton absence que les sbires de notre police politique ont pu briser l’élan des masses.

Ah tu étais occupé ? Je comprends. Tu remontais le temps. Vers le Mexique et ses révolutions ? Non, vers la jeune République soviétique. En mars 1921. Décidé d’écraser, avec des milliers d’autres combattants de l’Armée Rouge, les insurgés de Cronstadt, des marins révoltés, anarchistes, socialistes révolutionnaires, qui s’étaient dressés contre le pouvoir bolchévique. Oui, tu étais là, répondant à l’appel du vénéré Léon Trotsky, chef suprême de l’armée. Adios sombrero ! Adios cartouchières ! Tu avais fière allure avec ta casquette à étoile rouge et ton Nagan, l’arme de service de la Tcheka, à la main. Tu fus impitoyable avec les contre-révolutionnaires : 2 168 exécutions sommaires, une balle dans la nuque.

Tu n’es pas content ? Tu n’aimes pas qu’on te parle de Cronstadt ? Sur Mediapart, le mausolée que tu t’es érigé de ton vivant et où tu seras embaumé, tu as répondu par avance à mes insinuations calomnieuses. La veille de ton vibrant appel zapatiste, tu as fait publier un texte prémonitoire (concernant mes allégations), pour dire enfin, et une fois pour toutes, la vérité sur ton combat de mars 1921.

C’était signé d’Audoux, docteur en sciences politiques et agrégé d’économie et de gestion. « Cronstadt ? C’est souvent l’argument ultime de la bourgeoisie (…) mais aussi de la petite bourgeoisie radicalisée et des anarchistes. » Suivait un cri pathétique : « Fallait-il abandonner le pouvoir aux capitalistes et aux forces blanches ? » Et cette plainte susceptible d’émouvoir les cœurs les plus endurcis : « la répression, une tragique nécessité accomplie à contrecœur ». Vous entendez : « à contrecœur » ! Qu’est-ce que ça aurait été si on y avait mis du cœur… Oui, je sais, camarade Plenel, la révolution n’est pas un dîner de gala et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. 2168 œufs cassés. Faut vraiment aimer l’omelette.

Tout compte fait, tu as eu raison de t’évader vers Cronstadt et de ne pas venir à Levallois-Perret. D’après Rue89, qui a pris très au sérieux ton appel, ils étaient tout au plus quelques dizaines devant le siège de la DGSI. Et pourtant, tous les mouvements révolutionnaires avaient battu le rappel de leur troupe : la LDH, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat national des journalistes, Alternative libertaire, la Confédération paysanne (fallait bien une faucille pour aller avec les marteaux), SUD, le Parti de Gauche…

Pas de révolution, mais pas du tout. La DGSI est restée debout. Toujours aussi arrogante et dominatrice. En effet, cette mince, très mince, avant-garde des masses populaires était là en réalité pour un pique-nique musical. Le 21 juin, fête de la musique. Pas de la Révolution. Et ils n’ont même pas chanté « pueblo unido jamas sera vencido ».

Des révolutionnaires en peau de lapin. Des lâches. Des mous. Des pleutres. Et à voir le triste spectacle qu’ils ont offert, on peut légitimement supposer qu’ils étaient payés en sous-main par les sociaux-traîtres hollandais. Afin de discréditer l’idée même de la révolution et de porter atteinte à ta glorieuse image. Pas de pitié avec ces gens-là ! Ils ne te méritent pas. Et toi tu sais ce qu’ils méritent. Vas-y. Comme à Cronstadt.

Alain Finkielkraut et les sujets du bac philo

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alain finkielkraut academie

« La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité? », « Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral? », « Suis-je ce que mon passé a fait de moi? » : voici quelques-uns des sujets de philosophie sur lesquels les candidats au baccalauréat ont planché la semaine dernière. Ancien étudiant en lettres angoissé par les épreuves de philo, Alain Finkielkraut tire cette réflexion de ce dernier sujet : « L’homme moderne se conçoit comme sujet, il pense par lui-même, il agit par lui-même, il a la capacité de fonder son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes. Il pense qu’il est ce qu’il fait de lui ». Cette conception, héritée de Descartes et des Lumières puis radicalisée par Sartre, achoppe aux frontières de l’inconscient, Freud soutenant que le moi n’est pas libre de toute détermination.

Trop complexe pour vos chères têtes blondes? Ne vous en faites pas, le rectorat a transmis de strictes instructions aux correcteurs : laxisme à tous les étages, notez large!

Olivier Rey : Instruire pour reconstruire

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Paul Piccarreta

Causeur. Najat Vallaud-Belkacem observe que le collège accentue les inégalités au lieu de les diminuer ? Peut-on lui donner tort ?

Olivier Rey. Il y a maintenant un demi-siècle que Bourdieu et Passeron ont montré, dans leur ouvrage Les Héritiers, que le système scolaire n’était pas aussi égalitaire qu’on eût aimé qu’il fût. L’école prétendait donner à chacun les mêmes chances et, en réalité, la culture générale et classique placée en son cœur donnait d’emblée un avantage à certains, un handicap à d’autres. Pour les fils et filles de bourgeois, la culture scolaire se trouvait en continuité avec la culture familiale, tandis que, pour les fils et filles d’ouvriers, il fallait, en plus des matières enseignées, apprendre à maîtriser des références et des codes sociaux étrangers. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le taux des réussites des uns fût supérieur à celui des autres. Sur ce point, le discours de Bourdieu et Passeron est parfaitement fondé. La catastrophe vient ensuite : parce que l’école n’empêchait pas une certaine reproduction sociale, on l’a rendue responsable de ce que, dans la mesure de ses moyens, elle atténuait. Même si, en effet, la culture générale et classique autour de laquelle l’école s’est constituée, les disciplines qu’elle enseignait avantageaient certains, en désavantageaient d’autres. [access capability= »lire_inedits »]

Doit-on comprendre qu’au nom de l’égalité vous soutenez la réforme du collège ?

Non, car au lieu d’être sensible aux inégalités que l’école permet de surmonter, on ne songe qu’à celles qu’elle laisse subsister ; au lieu d’être sensible aux chances, même inégales, que la culture générale et classique et l’enseignement des différentes disciplines offrent à tous, on ne voit dans cette culture et cet enseignement qu’un instrument de domination  à supprimer. De nombreuses générations ont pu voir dans cette école un lieu d’ouverture et d’émancipation. Mais, depuis quarante ans, on s’emploie à démanteler la transmission du savoir. Avec quel résultat ? Le niveau général baisse, et on prive toujours davantage les enfants des classes populaires de la culture à laquelle l’école pouvait les ouvrir et s’employait à les initier. Moins on se montre exigeant à l’école – par crainte de se monter « élitiste » –, plus on donne de l’importance au milieu social – plus on permet, par exemple, au « suivi » extrascolaire et aux diverses stratégies des nantis de suppléer à l’absence de talent de leurs enfants.

En ce cas, pourquoi vous opposer aux tentatives de démocratisation de l’accès aux classes bilingues et au latin-grec ?

Il ne s’agit pas de démocratiser, mais de supprimer. Il se trouve qu’après quatre décennies de réformes de ce genre, la proportion d’étudiants d’origine populaire dans les grandes écoles françaises a chuté de moitié et, d’une manière générale, la reproduction sociale a considérablement augmenté. Normalement, toute personne un tant soit peu attachée à l’idée d’égalité des chances devrait en tirer la conclusion que la voie suivie n’est pas la bonne. Mais non : les gouvernements successifs tirent argument de la dégradation de la situation pour renforcer les mesures qui dégradent la situation. La réforme du collège proposée aujourd’hui est une étape supplémentaire, et caricaturale, de ce processus démoniaque. Disant cela, j’ai conscience d’entrer, aux yeux de Mme Vallaud-Belkacem, dans la catégorie des pseudo-intellectuels. Plus exactement, étant trop obscur pour mériter ce titre, disons que je suis un pseudo-intellectuel de Ligue 2, menacé de relégation en National.

Dans votre dernier livre, Une question de taille (Stock, 2014), vous faites un pas de côté par rapport aux défenseurs de l’école républicaine et remettez carrément en cause le principe d’Éducation nationale. Pour quelles raisons ?

Lors de la Révolution française, les tenants de l’Instruction publique, comme Condorcet, se sont opposés aux partisans de l’Éducation nationale, comme Lepeletier ou Rabaut Saint-Étienne. Pour Condorcet, la puissance publique devait se contenter d’instruire, afin de respecter l’indépendance des opinions et de ne pas empiéter sur les droits et devoirs des familles. Il eut la tête coupée, mais, au sortir de l’épisode révolutionnaire, ce fut l’Instruction publique qui s’imposa.

Ce n’est qu’en 1932, sous le gouvernement d’Édouard Herriot, que cette dernière céda la place à l’Éducation nationale, qui règne depuis. Indépendamment des circonstances particulières qui l’ont suscité, ce changement de dénomination appelle et entérine une évolution de fond des sociétés modernes : la délégation éducative, qui conduit les familles, et les adultes en général, à s’en remettre de façon toujours plus prononcée à un service spécialisé, les établissements scolaires, pour l’éducation des enfants. Cette évolution continue tient pour partie au fait que nos sociétés dépendent de plus en plus, dans leurs structures, de savoirs systématiques qui demandent à être appris de façon systématique (encore faudrait-il que l’école demeure fidèle à cette mission). Elle a aussi des raisons économiques : dans un monde qui divise le travail à l’extrême afin d’augmenter la productivité, il est dans la logique des choses que des spécialistes désignés s’occupent des enfants pendant que tout un chacun accomplit sa tâche. Elle répond également à des motifs politiques : l’école comme creuset d’une culture commune, dans un monde qui s’est délié de la tradition (mais la culture de masse est devenue bien plus efficace qu’elle sur ce terrain), et comme lieu d’ouverture des possibles à chaque nouveau citoyen, indépendamment de ses origines.

Donc vous ne renoncez pas à la promesse d’émancipation qu’est l’école républicaine, particulièrement pour les plus modestes…

Mais cette promesse est de moins en moins bien tenue, en raison même des réformes censées permettre son accomplissement. Par ailleurs, la délégation éducative, qui est allée trop loin, produit des effets délétères. Par paresse, facilité, découragement, ou simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, les parents, les

familles, les adultes renoncent à éduquer les enfants et les jeunes, laissant ce soin au Léviathan scolaire qui prétend si bien s’en charger. L’école se retrouve alors seule et se révèle structurellement incapable d’assumer la tâche exorbitante qu’elle s’est arrogée. Aussi gigantesque soit l’institution, elle est débordée. Autrefois, l’école s’attachait à instruire des êtres que leurs parents et la société en général étaient chargés d’éduquer. Désormais en situation de monopole, elle doit tout faire. Et elle n’y arrive pas. Elle y arrive d’autant moins que, de plus en plus souvent, en cas de conflit, elle se heurte à la résistance des parents eux-mêmes, qui prennent le parti de leurs enfants contre une institution accusée d’être traumatisante. Il est permis d’y voir un effet pervers de l’inflation scolaire, une vengeance des parents contre un système qui les a dépossédés de leurs propres compétences éducatives.

Si vous rejetez à la fois l’égalitarisme niveleur de la ministre et l’Éducation nationale stricto sensu, quel modèle alternatif recommandez-vous ? L’école libre et autogérée ?

Au point où nous en sommes, il me semble que l’école ne pourrait retrouver une certaine vigueur qu’en acceptant, au préalable, de se contenter d’un rôle limité : instruire. Car c’est sa prétention à être la grande éducatrice qui lui ôte désormais toute possibilité de se démarquer du monde tel qu’il va. L’école ne saurait à la fois constituer une zone à part, protégeant les jeunes d’une société entièrement livrée à l’économie et à la consommation, et élargir toujours davantage son emprise, ce qui finit fatalement par la mettre en phase avec ce qu’elle prétendait tenir à distance. Il faudrait délivrer la société de l’intoxication scolaire pour que l’école puisse redevenir elle-même.[/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : ces socialistes qui veulent garder leurs pantoufles

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Le traitement de la crise grecque est un grand révélateur. Au-delà des débats techniques et désormais de plus en plus politiques, on commence à voir au grand jour les véritables motivations des uns et des autres. Il est clair que pour des gens comme Sapir, Lordon, et Charles Gave,  dans des genres très différents, le clash et le Grexit serait une divine surprise. La preuve définitive que l’euro n’était qu’une cochonnerie. En face, il y a ceux qui ont partagé l’espoir européen, s’inquiètent et voudraient bien le préserver encore. Et au milieu ceux qui n’aiment pas les crises et voudraient que l’on s’en sorte sans casse.

Il y a aussi nos amis allemands qui ont soigneusement chassé leur naturel qui fait pourtant des retours soudains. « La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. » Phrase publiée dans Die Welt, quotidien fort sérieux. Qui poursuit «C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.»  Donc les Grecs, c’est rien que des métèques. Ils n’ont pas les bons gènes et par conséquent n’ont rien à faire dans l’UE. Chers amis, on n’aime pas trop ce genre de propos. Et encore moins quand ce sont des Allemands qui les tiennent.

Et puis il y a ceux qui ont carrément peur. Leur inquiétude s’est transformée en angoisse. Pour leurs petits intérêts. Ils commencent à élever le ton. À l’aide de mauvaise foi et d’arguments d’autorité. Regardons de plus près une belle illustration de cette nervosité avec l’article publié par Les Échos la semaine dernière.

Dans « l’organe central du CAC 40 » avec un titre qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions,: «Grèce: ne laissons pas M. Tsipras braquer les banques ! ». Les auteurs? Au-delà du courageux anonymat «Les Gracques sont un groupe informel d’anciens hauts fonctionnaires socialistes ». Une rapide recherche sur Internet va nous donner quelques noms et nous apprendre que le terme « ancien » se rattache au statut de fonctionnaire. Socialistes ils le sont toujours, joli peloton de pantoufleurs gloutons, tels que le PS en produit avec une régularité métronomique.

N’insistons pas sur l’usurpation déplaisante du nom « Les Gracques ». Et passons au texte soumis aux lecteurs du journal du patronat : «Un membre de l’Union européenne, la Grèce, a pourtant rejoint la Zambie comme pays ayant retardé ses échéances ; et elle rejoindra peut être demain le Zimbabwe au ban des nations ayant fait défaut à la solidarité internationale ». Il y avait pourtant d’autres exemples récents: Russie, Argentine ou Islande. Non, la Grèce, se comporte comme le dernier des bantoustans africains. Comparaison choisie, fleurant bon son racisme inconscient.

« Les Grecs » maintenant. On ne vous parle pas de la Grèce, des gouvernements qui l’ont dirigé, des couches sociales qui en ont profité et de ceux qui se sont servis au passage. Non, on vous parle « des Grecs », ces feignants, ces profiteurs qui se sont gavés et qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Ces gens-là «ont gaspillé leur chance. Plutôt que de moderniser leur économie pour la rendre compétitive et d’investir dans l’infrastructure d’un Etat, ils ont distribué prébendes et revenus, sans que la productivité ne s’améliore ni que la croissance vienne d’autre chose que de la consommation. » Mais dites donc, qui sont ces gaspilleurs ? Qu’y a-t-il derrière ce «ils » bien commode ? Les retraités à 300 euros par mois ? Les paysans du Péloponnèse ? Les infirmières au chômage ? Évidemment non, alors qui? On ne saura rien sur ceux qui ont tout décidé et tout couvert. Ce serait du populisme que d’identifier les responsables. Alors on ne dit pas « la Grèce », mais « les Grecs », petite manipulation à visée démagogique. Symétrique de celle qui consiste à calculer par foyer fiscal français ce que coûterait une faillite de la Grèce. Les Grecs conduits par un braqueur de banque, veulent vous voler on vous dit !

Aux marchés financiers, nos anciens fonctionnaires font quand même un petit reproche : «Les marchés financiers ont commis la faute de financer trop longtemps ces déficits. Leur perte n’a pas été couverte entièrement par les contribuables ». Ces pauvres marchés financiers, dont chacun sait l’humanisme militant, ne fonctionnent pas, par et pour la spéculation. Et avec « les grecs » ils ont été trop gentils. En finançant trop longtemps des déficits, ce qui rappelons le, en droit s’appelle « du soutien abusif », normalement lourdement sanctionné. Là, les pauvres, on les plaint parce qu’ils ont pris des risques, se sont plantés et que le contribuable n’a pas tout remboursé !

Vous savez ce qu’ils ont fait ensuite, les Grecs ? «Les comptes étaient en train de s’équilibrer et la croissance de repartir, quand les Grecs ont approuvé le mandat que le gouvernement rouge-brun de M. Tsipras se faisait fort de mener à bien. »

Ils ont voté démocratiquement pour une coalition évitant de céder aux sirènes, d’Aube Dorée, véritable parti nazi celui-là. Pour ces socialistes français, flirtant de près la crapulerie, vraie gauche et fascistes à chemise brune c’est la même chose.

Ces gens n’ont pas beaucoup d’amour-propre, il, ne craignent pas non plus la contradiction. Stigmatisant la tentative « d’extorsion en menaçant ses partenaires européens de provoquer une déflagration financière contagieuse qui menace toute l’union monétaire et toute l’économie européenne. » Nous y voilà. Tout en disant que la Grèce « surestime sa main », que même pas peur, qu’il n’y aura aucune contagion, que les autres pays du sud vont très bien qu’ils ont été « exfiltrés » (sic), que la BCE achète massivement leurs obligations (tiens tiens). Puis ils poursuivent qu’il est hors de question que la Grèce « parte avec la caisse » qu’il faut donc les laisser sortir de l’euro et de l’UE. Que ce sera l’apocalypse pour les Grecs. Qui ne fera que confirmer leur statut ontologique de clochards et de minables, toute la tribune suintant un mépris finalement assez écœurant pour la « Grèce, qui est petite, avec un PIB inférieur à la quinzième ville chinoise ». Membre de l’UE mais «qui n’aurait jamais dû y entrer ». Tout le reste est à l’avenant mais on va s’en tenir là. Profondément déplaisant.

Il aurait été possible d’argumenter et d’exposer une position tout à fait défendable. La partie qui se joue est extrêmement délicate et je me garderai personnellement d’aborder le débat de façon péremptoire. Alors pourquoi, ces enfants gâtés de la République perdent ils à ce point leur sang-froid en produisant ce tract vulgaire et finalement assez indigne ?

Serait-ce parce que, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, la question serait désormais surtout politique? La façon dont va se traiter (résoudre ?) La question grecque est essentielle pour l’UE et pour l’euro. L’Union encalminée, confrontée à la défiance des peuples saura-t-elle trouver les ressources pour sortir d’une crise incontestablement dangereuse ? Il y aura de toute façon un avant et un après.

Pour en débattre, chacun s’exprime à partir de son lieu politique, économique, sociologique. Et c’est en cela que ce débat est un révélateur. Les Allemands à partir des intérêts de l’Allemagne, le gouvernement français à partir aussi des intérêts de l’Allemagne.

Notre peloton « d’anciens hauts fonctionnaires socialistes », qui ne veut surtout pas que ça change, à partir d’où s’exprime- t-il? Des lieux où s’est déployée leur petite caste. Et à partir de leurs intérêts économiques et matériels les plus étroits. Du fond de leurs pantoufles épaisses, qui doivent leur assurer niveau de vie très confortable et totale sécurité qu’ils tiennent à préserver. Alors, ils commencent à prendre peur. Surtout, ne touchons à rien, les Grecs doivent payer !

Ils savent bien que la contrepartie de leurs avantages est une fidélité sans accroc au capitalisme financier. Défendre leurs intérêts, et servir les véritables maîtres.[1. De « fonctionnaires arrivistes » seraient-ils devenus ces « affairistes sans honneur » dénoncés par Charles de Gaulle au moment de la capitulation de 40 ?[1. « Le 17 juin 1940….Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude ». Charles De Gaulle, discours du 18 juin 1941 au Caire.]

*Photo : © AFP EMMANUEL DUNAND.

L’antiracisme, idéologie d’Etat

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La cause est entendue. Le procès de l’antiracisme a été fait et refait. On a maintes fois démontré ses effets corrosifs sur le débat public, sur lequel il fait planer une logique du soupçon. On sait aussi comment il a permis de recycler, en lui donnant un autre nom, un antifascisme devenu anachronique. On connaît ses têtes de Turc, de Paul Yonnet à Pierre-André Taguieff en passant par Alain Finkielkraut et bien d’autres. Il suffit d’observer, serait-ce pour le déplorer, que le vivre-ensemble multiculturel ne marche pas, pour être frappé de mauvaise réputation. On pourrait croire que le réel a offert une amère victoire aux sceptiques de la diversité, aux malheureux de l’identité. On se tromperait. L’antiracisme aurait dû être mis en déroute par les faits, il a gagné dans les têtes. Il est au pouvoir dans la plupart des États occidentaux.

D’un pays à l’autre, quelques rapports commandés à d’éminentes personnalités établissent les lignes de force et jalonnent les progrès de cet antiracisme d’État. Dès 2000, en Grande-Bretagne, le rapport Parekh fournissait un mode d’emploi pour la reconstruction multiculturaliste de l’État. Au Canada, depuis 2008, c’est le rapport Bouchard-Taylor, réalisé à la suite de la crise des accommodements raisonnables au Québec, qui inspire la doctrine officielle. On y trouve une définition assez complète du multiculturalisme comme doctrine appliquée qui conjugue trois éléments : un récit historique de l’avènement de la diversité, une sociologie des discriminations et des rapports entre majorité et minorités, et une série de politiques publiques visant à parachever la mutation diversitaire de la démocratie.[access capability= »lire_inedits »] En France, le rapport Tuot, remis en 2013 à Jean-Marc Ayrault, préconisait plutôt une mise à jour multiculturaliste du socialisme français. Mais, sur le fond, il était de la même eau que le précédent québécois.

Même diagnostic, même remède : dans des sociétés désormais structurées par la diversité, la seule solution politique, c’est le multiculturalisme, qui doit convertir les peuples aux joies du mélange. Et, pour y parvenir, il doit terrasser l’ennemi toujours prompt à relever la tête : le racisme. Reste encore à comprendre ce que l’antiracisme nomme racisme. Or, loin d’en fournir la définition précise qui serait nécessaire, l’antiracisme englobe le racisme dans le vaste ensemble des discriminations engendrées par différents systèmes d’exclusion – comme le sexisme ou, selon la nouvelle obsession du jour, l’hétéro-sexisme. La lutte contre les discriminations, objectif décrété incontestable, est donc devenue, avec le concours notable des médias, l’une des grandes tâches de notre temps.

Le multiculturalisme d’État repose donc sur un récit fondateur : celui des crimes de l’Occident, qui obtiendra sa rédemption par la reconnaissance de la diversité, laquelle se constitue – voire s’institue – en dynamitant les systèmes discriminatoires qui niaient son existence même. Il s’agit dès lors de faire voler en éclats le roman national en montrant que les institutions auxquelles nous accordions traditionnellement notre confiance étaient les instruments d’insupportables rapports de domination. C’est ainsi que, dans de nombreux pays, l’école a été sommée d’enseigner une histoire pénitentielle appelant les populations autochtones à faire repentance.

On l’aura compris, le racisme tel que le voient et le combattent les antiracistes n’est pas seulement une opinion sotte qu’il faudrait discréditer ou une doctrine terrifiante qu’il faudrait combattre. Il n’est pas un phénomène individuel, mais une structure sociale. Étienne Balibar, une figure majeure la sociologie antiraciste, soutient même qu’il est le principe à partir duquel s’est constitué l’État-nation occidental. D’où l’invention paradoxale d’une société jugée raciste sans qu’il soit nécessaire d’y trouver des racistes concrets et où on peut, en conséquence, pratiquer l’antiracisme à plein temps sans encourir le moindre risque.

Grâce à cette trouvaille théorique et politique, la sociologie antidiscriminatoire s’est imposée au fil des ans comme une sociologie d’État. Autrement dit, elle constitue la principale grille de lecture des rapports sociaux sur laquelle se fondent les politiques publiques. C’est à partir d’elle que l’appareil administratif prétend saisir le réel pour mieux le transformer. Pour cette école de pensée, toute forme d’inégalité sociale, culturelle ou économique est le produit d’un système discriminatoire dont la moindre disparité statistique entre communautés vient confirmer l’existence. D’ailleurs, une fois installée l’idée que la discrimination est systémique, ces communautés sont invitées à s’emparer du concept pour analyser et améliorer leur situation. C’est ainsi qu’à intervalles réguliers les apparatchiks de l’antiracisme gouvernemental se désolent du faible nombre de plaintes pour discriminations recueillies par les agences créées pour orchestrer la lutte contre ces odieuses survivances de l’ordre ancien. On excite ainsi le sentiment d’injustice, on flatte le sentiment victimaire des mécontents. L’État multiculturel juge de sa réussite à l’aune des dénonciations récoltées par ses agents, supposées prouver à la fois que les injustices sont une réalité et que la dynamique qui aboutira à les corriger est enclenchée par la revendication d’égalité portée par les minorités. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les groupes se découvrant victimes d’un système discriminatoire se soient multipliés avec le temps.

Les rapports sociaux sont analysés à la lumière du binôme conceptuel majorité-minorités – la première ayant structurellement tendance à tyranniser les secondes. Étant entendu que la majorité, culturelle ou sexuelle, a imposé ses propres références à l’ensemble de la société, il convient de la dépouiller promptement de ces privilèges honteux. Les esprits les moins subtils appelleront au renversement de l’homme blanc hétérosexuel… et mort (DWEM, dead white european male), sans trop chercher à cacher qu’ils entendent prendre leur revanche sur l’histoire et substituer une oppression à une autre. Mais, pour toute la sociologie antidiscriminatoire et pour ses porte-parole médiatiques, il s’agit de découpler la citoyenneté de l’identité nationale, et de toute forme d’héritage culturel particulier. Il faut en être conscient : la politique multiculturelle ne vise rien de moins que la neutralisation, puis le démantèlement et le renversement des privilèges majoritaires. En clair, pour réaliser la démocratie, elle sape l’un des piliers de la démocratie. Ainsi, si certains groupes immigrés peinent à trouver leur place dans la société d’accueil, ce n’est pas parce qu’ils rechignent à s’en approprier les mœurs, mais parce que ces mœurs, bien trop pesantes, sont attentatoires à la diversité.

On doit donc tout faire pour à arracher la société à sa culture, en instaurant notamment une distinction radicale entre le droit et les mœurs. Les institutions publiques – et, dans la foulée, les organismes privés – sont sommées de traquer et d’éradiquer en leur sein toute trace d’identité culturelle – ou, pour être plus précis, de l’identité culturelle majoritaire. La nation d’accueil est, au mieux, une communauté parmi d’autres, à ceci près qu’elle est coupable. En somme, l’antiracisme relooké en lutte contre les discriminations veut contraindre les sociétés occidentales à remettre à zéro le compteur de l’Histoire.

La volonté, manifestée de façon récurrente, de déchristianiser le calendrier et les fêtes qui le ponctuent s’inscrit clairement dans cette dénationalisation de l’identité collective. En revanche, puisqu’il faut marquer le plus clairement possible la présence de l’Autre dans l’espace public, on offre une reconnaissance maximale à ses symboles identitaires. Dans l’espace public, délivré de l’emprise majoritaire, toute hiérarchie entre les cultures est bannie – quoique, dans les faits, cette neutralité fantasmée se traduise souvent par une simple inversion des vieilles hiérarchies, l’identité « étrangère » étant tenue comme meilleure par essence.

C’est ainsi que la société devient véritablement « inclusive », conformément aux réquisitions du rapport Tuot qui suggère que, pour avancer vers cet horizon, la France doit s’ouvrir pleinement à sa composante arabo-musulmane issue de l’immigration. On se rappelle aussi Martin Hirsch qui soutenait que l’intégration serait une réussite quand un grand nombre de catholiques nommeraient leurs enfants Mohamed. Cette proposition pour le moins caricaturale n’en est pas moins exemplaire de l’inversion du devoir d’intégration qui caractérise le multiculturalisme d’État : ce n’est pas à l’immigré de s’acculturer et de s’intégrer à son pays d’accueil, c’est à celui-ci de transformer radicalement ses institutions et sa culture pour accommoder la diversité.

L’antiracisme a donc été l’arme idéologique qui a permis aux élites gouvernantes de faire avancer subrepticement en France et de déployer triomphalement au Canada le multiculturalisme politique. Dopée par l’argent et le discours publics, la lutte contre les discriminations est convoquée comme preuve de l’existence de l’ordre raciste qu’elle combat. Dans cette logique absurde, l’antiracisme a besoin de racisme. Et plus encore de racistes. L’ennemi qu’il faut dénoncer et punir doit avoir un nom et un visage.

Heureusement, de vrais racistes qui s’assument comme tels, on n’en trouve pas tant dans l’Occident du « plus jamais ça ». De toute façon, le raciste à visage découvert n’intéresse pas la sociologie antiraciste, ce qu’elle aime, c’est faire tomber les masques. Elle s’est donné pour mission de mettre à nu la structure raciste des grands principes de la modernité politique et, plus encore, de désigner les nouveaux ennemis de l’humanité.

Dans le champ des idées, l’ennemi prend deux formes : le racisme universaliste et le racisme différentialiste. Le premier, au nom d’une conception abstraite de l’égalité, interdit toute politique de réparations visant à corriger les inégalités structurelles entre les communautés. Le libéralisme comme le républicanisme ne sont que les prête-noms des privilèges du majoritaire. En refusant de reconnaître la situation discriminatoire des minorités, en les condamnant à l’invisibilité, les défenseurs de l’universalisme ne cherchent qu’à reconduire leurs positions dominantes, peut-être sans le savoir. Pour les apôtres de la diversité, il n’y a pas de méritocratie possible dans une société structurée par une culture majoritaire. La discrimination positive est la réponse au blocage systémique dont seraient victimes les minorités. Elle a donc une fonction majeure qui consiste à dévoiler le mensonge de l’égalité républicaine.

Le racisme différentialiste, quant à lui, est soupçonné d’essentialiser les identités. Celui qui ose envisager que toutes les cultures ne soient pas compatibles entre elles est accusé de rompre l’unité fondamentale du genre humain, comme s’il naturalisait les cultures, à la manière de races dont on n’oserait plus dire le nom. C’est le grand paradoxe de l’antiracisme, qui invite à la reconnaissance de l’Autre mais vide son identité de tout contenu. Cette façon de penser interdit toute réflexion sur les conséquences de l’immigration massive et, aujourd’hui, toute réflexion portant sur la difficile intégration de l’islam dans les pays occidentaux.

Dès lors qu’il est interdit de poser la question des différences culturelles collectivement acceptables, seul le refus de l’Autre exprimé par des sociétés occidentales ethnocentrées explique les difficultés de la cohabitation. L’aboutissement logique de la sociologie antidiscriminatoire, c’est que l’existence même de frontières séparant des groupes humains différents, porteurs d’héritages et de mœurs différents, est illégitime. Dans un futur radieux, il  n’y aura plus de différence entre le citoyen et l’étranger – et l’identité culturelle sera complètement privatisée.

Bien entendu, ne pas adhérer bruyamment à la sociologie antidiscriminatoire vous fait vite passer pour un collabo inconscient de l’ordre raciste. Finkielkraut disait que l’antiracisme est le communisme du xxie siècle. La formule est juste. Il y a au cœur de l’antiracisme une prétention totalitaire, pour peu qu’on ne réserve pas ce mot au vingtième siècle et qu’on le définisse par la prétention à une reconstruction intégrale de la société à partir d’une idéologie devant absorber tout le réel, de sorte qu’aucune relation sociale ne se dérobe aux prescriptions du pouvoir. Naturellement, plus le réel résiste à sa conversion idéologique, plus l’idéologie se radicalise et plus le contrôle social s’intensifie. Partout, ce ne sont que lois, tribunaux, sanctions, appels à punir la plus infime déviance verbale : ce n’est plus la pratique de la discrimination que l’on traque, mais sa supposée apologie, même indirecte (ainsi, un admirateur de Napoléon est-il désigné comme défenseur de l’esclavage). L’antiracisme pousse à la criminalisation du désaccord.

L’antiracisme est révolutionnaire et fabrique par effet de contraste des contre-révolutionnaires qu’il peut exclure de l’humanité. Mais le travail est sans fin, puisqu’il y aura toujours, en dernière instance, des hommes et des femmes qui se cabreront contre cette déconstruction de leur mode de vie et de ce qu’ils croient être leur culture – donc toujours des fascistes à fustiger. La lutte finale, encore une fois, se réalisera dans la révolution permanente. Avec cette singularité, toutefois, qu’aujourd’hui elle se déploie grâce à l’État. Et qu’elle s’accomplit au nom de la démocratie.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA. 00619973_000001.

Grosse fatigue de Laurent Fabius

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fabius israel jordanie hamas

fabius israel jordanie hamas

Notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait l’air las et désabusé, dans les salons de l’hôtel King David de Jérusalem, où il faisait, dimanche 21 juin devant quelques journalistes, le bilan de son rapide périple proche-oriental. Le Caire, Amman, Ramallah, Jérusalem, trente-six heures pour  débloquer un processus de paix israélo-palestinien en état de mort cérébrale. Il venait de subir une sérieuse rebuffade de Benyamin Netanyahou, qui lui a signifié sans détour qu’Israël ne se laisserait jamais imposer « un diktat », à savoir la création et la reconnaissance, par les instances internationales, d’un Etat palestinien sans l’aval préalable des Hébreux. De manière moins brutale, mais tout aussi ferme, ses interlocuteurs égyptiens, jordaniens et palestiniens lui ont signifié que les efforts de la France étaient, certes, méritoires et généreux, mais que la situation générale (chaos en Syrie, menaces de déstabilisation de la Jordanie par Daech, état de guerre dans le Sinaï, fragilité du pouvoir à Ramallah) n’était pas favorable à une avancée rapide et décisive sur le dossier israélo-palestinien.

« La France n’a pas vocation à jouer les Don Quichotte » a constaté Laurent Fabius pour expliquer son rétropédalage concernant l’élaboration, sous direction française, d’une résolution du Conseil de sécurité enjoignant les deux parties à retourner à la table de négociation, avec obligation d’aboutir dans un délai de 18 à 24 mois. Il fallait, pour que la manœuvre ait quelque chance de succès, que la rédaction de cette résolution soit calibrée de telle sorte qu’elle permette aux Etats-Unis de ne pas y opposer leur veto. Notamment avec la mention du « caractère juif » de l’Etat d’Israël, à laquelle les Palestiniens s’opposent radicalement. On nourrissait, au Quai d’Orsay et au sein de la délégation française aux Nations-Unies, dirigée par l’excellent François Delattre, l’espoir que Barack Obama, exaspéré par le comportement de Netanyahou, et désireux de quitter la Maison Blanche sur un succès diplomatique, favoriserait cette initiative. Mais, outre qu’il n’est jamais agréable de voir un partenaire réussir là où vous avez échoué, l’état des relations entre Paris et Washington est loin de favoriser la fraternelle complicité qu’une telle manœuvre diplomatique exige. Face au chaos moyen-oriental, la France et les Etats Unis sont sur des lignes divergentes : Barack Obama a comme priorité la réintégration de l’Iran dans le jeu régional après un accord sur le nucléaire, tandis que François Hollande a ouvertement choisi le soutien sans restriction aux puissances sunnites (Egypte, Arabie Saoudite, Qatar) dans leur affrontement avec Téhéran. On ne peut pas, en même temps, mettre des bâtons dans les roues des négociations américano-iraniennes (avec d’excellentes raisons, d’ailleurs), et solliciter de Washington un appui total pour exercer une pression maximale sur Israël…

Il semblerait, de surcroît, que Laurent Fabius ait fini par comprendre que du côté palestinien, en tout cas pour Mahmoud Abbas et son clan au pouvoir à Ramallah, il n’y avait aucune urgence à obtenir dans un avenir proche, le retrait des forces israéliennes des territoires de Cisjordanie qu’elles contrôlent. On a assez peu noté, chez nous, l’apparente contradiction entre les diatribes enflammées de l’Autorité palestinienne visant à criminaliser l’Etat juif dans toutes les enceintes où il en a la possibilité (Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Tribunal de La Haye, Unesco) et la poursuite imperturbable de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne. Celle-ci fonctionne sur le mode du gagnant-gagnant : Israël tarit, à la source, le terrorisme organisé – il n’y a plus eu d’opérations meurtrières complexes en Israël depuis la fin de la Seconde Intifada – et l’Autorité palestinienne bénéficie de l’expertise israélienne en matière de renseignement pour réprimer ses ennemis intérieurs : le Hamas et  les jihadistes de toutes obédiences. D’autre part, le blocus de Gaza par les Egyptiens, depuis l’accession au pouvoir du maréchal Sissi, est autrement plus rigoureux et brutal que celui appliqué par Israël : Sissi soupçonne le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, d’aider les rebelles du Sinaï. On en est arrivé au point où, asphyxié, le Hamas négocie avec Israël une trêve de longue durée en échange de la construction d’un port flottant à Gaza, une offre qu’Israël considère avec intérêt : si le Hamas s’écroule, les successeurs ne pourraient être que pires, estime-t-on dans l’état-major de Tsahal. Le roi de Jordanie craint pour sa part que le statu quo à sa frontière occidentale, le Jourdain et la vallée d’Arava, fondé sur un solide accord sécuritaire avec Israël, soit mis à mal par une possible déstabilisation de la Cisjordanie, alors que la situation au nord et à l’est du royaume hachémite est explosive.

Vu des Territoires palestiniens, au niveau du petit peuple, celui qui tente de survivre tant bien que mal en dépit de la corruption des dirigeants, les sentiments sont mitigés : on n’oublie pas l’injustice historique dont on estime avoir été victime, on peste contre l’occupation, l’érection de la barrière de sécurité, les check-points,  mais un rapide coup d’œil par-delà les frontières proches montre que son sort est, après tout, plus enviable que celui de ses frères syriens, irakiens et même libanais… On vit peut être moins bien que les ennemis sionistes, mais beaucoup mieux, et surtout avec moins de risque de mort violente, que les frères arabes de la région.
Cette réalité du terrain est de nature à mettre à bas les plus belles constructions intellectuelles élaborées dans les chancelleries : on ne fait pas boire des ânes qui n’ont pas soif.

Finalement la chevauchée donquichottesque de Fabius n’aura peut-être qu’un usage interne. Faute d’accord, la France devrait procéder, l’an prochain à la reconnaissance de l’Etat palestinien, une initiative sans conséquence sur l’évolution du conflit, mais que l’on suppose payante pour attirer le vote des musulmans de France vers le président sortant en 2017. Tout ça pour ça?

*Photo:THOMAS COEX/AP/SIPA. AP21753497_000003.

La Maison Blanche assure ne pas espionner François Hollande

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(Avec AFP) – C’en serait presque vexant. Alors que Wikileaks fait état d’écoutes prolongées des trois derniers présidents français, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, au moins entre 2006 et 2012, la Maison Blanche a nié espionner l’actuel chef de l’Etat. « De manière générale, nous ne menons pas d’opérations de surveillance à l’étranger sauf s’il existe un objectif de sécurité nationale spécifique et validé », soutient la présidence américaine, précisant que « cela s’applique aux citoyens ordinaires comme aux dirigeants mondiaux ».

Pour toute réponse, François Hollande a décidé de réunir ce matin un « Conseil de défense » pour « évaluer la nature » de ces informations. Le fondateur de Wikileaks Julian Assange ayant annoncé que d’autres révélations viendraient prochainement, on peut craindre le pire.

Il n’est pas exclu que l’administration américaine ait voulu déjouer les plans diplomatiques de Chirac et Sarkozy, pourtant très atlantistes[1. Hormis en 2003, lors du déclenchement de la guerre en Irak, dont on observe aujourd’hui les brillants résultats.], qui se distinguaient de Washington sur des sujets comme la Russie ou la Syrie. Mais puisque depuis mai 2012, le gouvernement « socialiste » se veut plus atlantiste que le roi Obama, et fonce toujours plus avant dans la signature du TAFTA et les sanctions à l’encontre de la Russie, le bureau ovale n’a plus rien à espionner. Gênés aux entournures, nos complotistes de gouvernants qui voient en l’Etat islamique une création de Bachar Al-Assad pourraient s’en sortir par une nouvelle pirouette :  bon sang mais c’est bien sûr, toute cette histoire de mouchards n’est qu’un énième coup de Moscou!

Espagne : un bébé fait le printemps

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Depuis le début de l’année 2015, les chiffres nous annoncent une sortie de crise pour l’Espagne. C’est d’abord la croissance du PIB qu’on a annoncée en hausse de 0.9% au premier trimestre 2015. C’est ensuite le taux de chômage qui diminue mois après mois. Aujourd’hui, un nouveau chiffre, publié par l’Institut National de Statistiques (INE), laisse apparaître une autre dimension du changement, un  nouveau motif de satisfaction pour les Espagnols : après six années de chute libre, le taux de natalité a connu une légère augmentation en 2014.

Depuis 2008, la baisse du taux de natalité était l’un des plus forts marqueurs de la récession économique et sociale que vivait l’Espagne. Entre le début de la crise et 2013, le nombre de naissances a ainsi baissé de 520 000 à 425 715, une chute de 18%.

L’INE annonce aujourd’hui que 588 naissances supplémentaires ont été enregistrées en 2014, une augmentation de +0,1% par rapport à 2013. Et ce, malgré le fléchissement du nombre de femmes en âge de procréer (10,98 millions en 2014 contre 11,20 en 2013) et la baisse de la proportion d’enfants nés de femmes étrangères (17,8% contre 18,6 en 2013). Or, depuis 2002, c’étaient les femmes étrangères qui soutenaient la natalité espagnole. Le nombre d’enfants nés des mères non espagnoles était passé de 12,2% en 2002 à 18,6% en 2013.

Les progrès réels du taux de fécondité (de 1,27 à 1,32 enfant par femme), laissent présager de la durabilité de l’augmentation des naissances. Si la décrue – encore légère – du chômage et le retour de la croissance ne disent pas grand-chose de l’état d’esprit des Espagnols, la hausse de la natalité éclaire en revanche le ressenti de la population. Cette évolution démographique pourrait signifier que les bons résultats économiques ont amélioré le moral des ménages. Il est difficile d’en dire plus, faute de données plus précises par région et catégories socio-économiques. Faut-il en créditer le Premier ministre Rajoy pour avoir tenu bon face à ses opposants ou bien Podemos qui donne enfin de l’espoir  à un peuple en crise ?

Que ce soit pour des raisons économiques, politiques ou tout simplement mécaniques, une chose est sûre : nos voisins ibériques affichent une certaine confiance dans l’avenir. Sans pour autant être exagérément optimistes : de l’autre côté de la Bidassoa, on n’est pas du genre à construire des châteaux… en Espagne.

*Photo : wikicommons.

Le Pape pour une écologie «culturelle»

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pape francois ecologie culture

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Loué sois-tu[1. Loué sois-tu, Encyclique du pape François, Co-édition : Bayard, Cerf, Mame, 2015.], la nouvelle encyclique du pape François, confirme l’urgence du combat écologique. Elle le fait avec gravité, évoquant de possibles risques de «catastrophe»,  invitant à des réformes radicales de nos modes de production et de consommation, considérant enfin que « Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement ». Face à l’inertie des gouvernants, qui explique pour une large part les sollicitations dont il a été l’objet, le pape en appelle à la mobilisation citoyenne des fidèles catholiques comme des autres croyants ou non-croyants du monde entier. Par ce texte, il apporte un soutien déterminé à la Conférence mondiale sur le climat COP21 qui se tiendra à Paris au mois de décembre prochain.

Dans son contenu, l’encyclique reprend et valide, pour l’essentiel, l’analyse aujourd’hui partagée par la plupart des experts, notamment ceux du Giec, selon laquelle c’est bien l’activité humaine qui est en cause dans le réchauffement climatique et non le simple retour de cycles naturels. Des propos qui lui valent déjà une levée de boucliers dans les milieux conservateurs américains, comme auprès des tenants du libéralisme économique. Pourtant c’est là, même reformulée, la position constante du Vatican depuis au moins un demi-siècle.

L’apport le plus original du texte est donc à chercher ailleurs. Dans cette conviction affirmée que la crise écologique est l’expression d’une autre crise profondément éthique et spirituelle. L’homme, analyse le pape, s’est laissé séduire et asservir par la technologie,  dévoyée par un consumérisme débridé, mis au service du seul profit et de la finance, quel qu’en soit le coût pour l’homme et l’environnement. Et donc que la réponse à cet immense gâchis ne peut être qu’une écologie humaine intégrale.

Certains pourront y voir la tentation renouvelée de ramener dans le débat écologique les questions éthiques qui mettent souvent l’Eglise en porte en faux avec la modernité, s’agissant notamment de l’avortement ou du statut de l’embryon. Encore que le pape le fasse ici sans insister. On imagine ce que son prédécesseur le pape Jean-Paul II aurait pu, à la faveur d’un texte sur la crise environnementale et le saccage de la planète, instruire à charge contre ce qu’il appelait la «culture de mort» du monde contemporain.

Or, la grande nouveauté offerte par le pape François est d’intégrer la culture elle-même parmi les richesses à préserver. « La disparition d’une culture peut être aussi grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut-être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. » écrit-il. Ce qui le conduit à poursuivre : « L’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité. » Or, qu’est-ce que la culture sinon, précisément, ce que l’homme ajoute à la nature ?

Dans cette perspective, l’homme n’est plus réduit à un statut de simple prédateur, que la dogmatique catholique explique facilement par la notion de péché originel. Il serait tout autant celui qui est associé, par volonté divine, à la Création, comprise non comme résultante achevée d’un acte inaugural, mais comme continuité à parfaire. Défendre la création, à travers l’écologie, ne se limiterait donc pas à protéger ce que chacun pense, selon ses croyances propres, avoir reçu de Dieu ou de la nature, mais aussi ce que l’homme lui-même lui a apporté d’enrichissement au fil des siècles.

Ainsi, en appelant l’homme à défendre et préserver la création, le pape François l’invite non seulement à reconnaître avec gratitude le don de Dieu mais également à prendre soin de ce que lui-même a donné au monde. Certes, ce n’est pas là la dominante de Loué sois-tu, quant au fond. Mais sur la forme, cela explique pour l’essentiel la tonalité profondément sereine, ouverte, généreuse, du texte du pape François. Et la confiance qu’il entend témoigner au monde de la science et aux acteurs du combat écologique, en réaffirmant humblement que sur ces questions, « L’Eglise n’a pas de parole définitive ». Ce qui signifie qu’elle accepte de s’engager dans un dialogue loyal où elle revendique simplement le droit de rappeler qu’il n’y a pas de vraie culture qui ne respecte la nature profonde de l’homme.

*Photo : wikicommons.

Concert place de la République : Dis-moi Oui!

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La défaite de la musique[1. Copyright Roland Jaccard pour cette expression si bien choisie.] étant passée, il est temps de s’intéresser à autre chose qu’aux bardes fous qui nous dépriment chaque 21 juin. Cela tombe bien, le Oui FM Festival organise un concert gratuit Place de la République avec la collaboration du label PIAS pour une belle [PIAS] Nites. Certes, vous connaissez mon amour de la gratuité, du don et du contre-don façon Mauss mais, à dire vrai, c’est un casting de haut vol qui m’a convaincu de surmonter ma misanthropie. Jugez plutôt :

19h00 : Radio Elvis (qui a bien du mérite de ne pas avoir raccroché les guitares, après qu’un importun lui a dérobé son matériel pendant un concert le mois dernier).

radio elvis oui fm

20h00 : Drenge (non, ceci n’est pas le décor d’un clip de Laibach…).

drenge oui fm
21h00 : Temples

temples oui fm

22h10 : Noel Gallagher’s High Flying Birds.

noel gallaghet oui fm

Eh oui, c’est bien lui : l’ancien leader d’Oasis qui vient de sortir un second album solo avec ce groupe aux accents ornithologiques.

Le concert de ce soir sera l’occasion de venir écouter tout ce beau monde pour pas un kopek, sur une place parisienne qui ne sait pas seulement pleurer les morts de janvier,  mais clame haut et fort sa passion pour la liberté. À défaut de mer, il y aura le ciel, le coucher de soleil et du bon son, alors viendez!

pias nites truck

Viva Zapata, viva Villa, viva Plenel!

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plenel mediapart cahuzac

plenel mediapart cahuzac

Camarade Plenel. Sur Twitter, tu as publié le 19 juin une vidéo annonçant – car tu es prophète – la fin du vieux monde.

Tu as su tisser avec dévouement et persévérance son linceul. Ah, ces images de foules encagoulées partant à la conquête du ciel. Ils sont tous là de plus en plus nombreux : zombies, cavaliers de l’apocalypse, guerriers du futur. La police tire. Un camarade tombe, d’autres le remplacent. Dans les gratte-ciel de New York, les requins de la finance tremblent.

Et la foule, celle des sans-visages et des sans-dents, le peuple quoi, grossit. Ce n’est plus une vague mais un raz-de-marée. Et les uns après les autres, les lieux de pouvoir, les citadelles de l’argent roi s’écroulent. Mais surtout, à ces images destinées à mobiliser les masses populaires que tu as conviées à occuper le siège de la DGSI à Levallois-Perret, avec les « Occupy DGSI », tu as ajouté un commentaire enthousiaste. « Comme un air de zapatisme urbain ! » Rien de plus beau n’a été écrit depuis « qu’un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Tu es le seul à avoir le sens de l’épopée à une époque piétinée par des sigles horribles et déprimants : FMI, BCE, Commission de Bruxelles, CAC 40. Tu as su faire revivre la belle et héroïque légende d’Emiliano Zapata. Je te vois avec ton sombrero, la poitrine bardée de cartouchières, galopant l’air farouche à la tête de milliers de peones révoltés. Oui, tu entres dans Mexico libéré et la foule en liesse crie « Viva Plenel ». Mais peut-être était-ce avec Pancho Villa, autre chef de la révolution mexicaine moins connu que Zapata parce que ce n’est pas Marlon Brando qui l’a incarné à l’écran. Peu importe. Tous les deux ont la moustache. Comme toi…

Je n’ai pas douté un seul instant de toi : tu serais bien sûr à la tête des combattants qui, le dimanche 21 juin, devaient donner l’assaut à la DGSI. Une cible de choix. Ton Palais d’Hiver à toi. La DGSI, c’est tout un symbole : le siège de l’Okhrana tsariste. Oh pardon, succombant au charme de ton lyrisme, je me suis trompé d’époque et je dis des bêtises… La DGSI, c’est bien pire que l’Okhrana. C’est elle qui nous surveille. Qui nous guette. Qui pénètre nos ordinateurs. Qui écoute les conversations des révolutionnaires de Mediapart. Qui traque les guerriers du djihad. De merveilleux rebelles qui, hélas, se trompent de cause : c’est ici, en France, et non pas en Syrie et en Irak, qu’il faut combattre l’Empire.

Tu devais y être à la DGSI, n’est-ce pas camarade ? Et je t’ai imaginé posant crânement devant les ruines fumantes de ce repère de basse police. Ah bon ? Tu n’y étais pas ? Pourtant, je m’y suis déplacé rien que pour toi car « Occupy DGSI », sans ton panache, sans toi, Lider Maximo, c’était comme un troupeau sans berger. Sans doute, c’est à cause de ton absence que les sbires de notre police politique ont pu briser l’élan des masses.

Ah tu étais occupé ? Je comprends. Tu remontais le temps. Vers le Mexique et ses révolutions ? Non, vers la jeune République soviétique. En mars 1921. Décidé d’écraser, avec des milliers d’autres combattants de l’Armée Rouge, les insurgés de Cronstadt, des marins révoltés, anarchistes, socialistes révolutionnaires, qui s’étaient dressés contre le pouvoir bolchévique. Oui, tu étais là, répondant à l’appel du vénéré Léon Trotsky, chef suprême de l’armée. Adios sombrero ! Adios cartouchières ! Tu avais fière allure avec ta casquette à étoile rouge et ton Nagan, l’arme de service de la Tcheka, à la main. Tu fus impitoyable avec les contre-révolutionnaires : 2 168 exécutions sommaires, une balle dans la nuque.

Tu n’es pas content ? Tu n’aimes pas qu’on te parle de Cronstadt ? Sur Mediapart, le mausolée que tu t’es érigé de ton vivant et où tu seras embaumé, tu as répondu par avance à mes insinuations calomnieuses. La veille de ton vibrant appel zapatiste, tu as fait publier un texte prémonitoire (concernant mes allégations), pour dire enfin, et une fois pour toutes, la vérité sur ton combat de mars 1921.

C’était signé d’Audoux, docteur en sciences politiques et agrégé d’économie et de gestion. « Cronstadt ? C’est souvent l’argument ultime de la bourgeoisie (…) mais aussi de la petite bourgeoisie radicalisée et des anarchistes. » Suivait un cri pathétique : « Fallait-il abandonner le pouvoir aux capitalistes et aux forces blanches ? » Et cette plainte susceptible d’émouvoir les cœurs les plus endurcis : « la répression, une tragique nécessité accomplie à contrecœur ». Vous entendez : « à contrecœur » ! Qu’est-ce que ça aurait été si on y avait mis du cœur… Oui, je sais, camarade Plenel, la révolution n’est pas un dîner de gala et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. 2168 œufs cassés. Faut vraiment aimer l’omelette.

Tout compte fait, tu as eu raison de t’évader vers Cronstadt et de ne pas venir à Levallois-Perret. D’après Rue89, qui a pris très au sérieux ton appel, ils étaient tout au plus quelques dizaines devant le siège de la DGSI. Et pourtant, tous les mouvements révolutionnaires avaient battu le rappel de leur troupe : la LDH, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat national des journalistes, Alternative libertaire, la Confédération paysanne (fallait bien une faucille pour aller avec les marteaux), SUD, le Parti de Gauche…

Pas de révolution, mais pas du tout. La DGSI est restée debout. Toujours aussi arrogante et dominatrice. En effet, cette mince, très mince, avant-garde des masses populaires était là en réalité pour un pique-nique musical. Le 21 juin, fête de la musique. Pas de la Révolution. Et ils n’ont même pas chanté « pueblo unido jamas sera vencido ».

Des révolutionnaires en peau de lapin. Des lâches. Des mous. Des pleutres. Et à voir le triste spectacle qu’ils ont offert, on peut légitimement supposer qu’ils étaient payés en sous-main par les sociaux-traîtres hollandais. Afin de discréditer l’idée même de la révolution et de porter atteinte à ta glorieuse image. Pas de pitié avec ces gens-là ! Ils ne te méritent pas. Et toi tu sais ce qu’ils méritent. Vas-y. Comme à Cronstadt.

Alain Finkielkraut et les sujets du bac philo

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alain finkielkraut academie

alain finkielkraut academie

« La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité? », « Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral? », « Suis-je ce que mon passé a fait de moi? » : voici quelques-uns des sujets de philosophie sur lesquels les candidats au baccalauréat ont planché la semaine dernière. Ancien étudiant en lettres angoissé par les épreuves de philo, Alain Finkielkraut tire cette réflexion de ce dernier sujet : « L’homme moderne se conçoit comme sujet, il pense par lui-même, il agit par lui-même, il a la capacité de fonder son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes. Il pense qu’il est ce qu’il fait de lui ». Cette conception, héritée de Descartes et des Lumières puis radicalisée par Sartre, achoppe aux frontières de l’inconscient, Freud soutenant que le moi n’est pas libre de toute détermination.

Trop complexe pour vos chères têtes blondes? Ne vous en faites pas, le rectorat a transmis de strictes instructions aux correcteurs : laxisme à tous les étages, notez large!

Olivier Rey : Instruire pour reconstruire

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Propos recueillis par Daoud Boughezala et Paul Piccarreta

Causeur. Najat Vallaud-Belkacem observe que le collège accentue les inégalités au lieu de les diminuer ? Peut-on lui donner tort ?

Olivier Rey. Il y a maintenant un demi-siècle que Bourdieu et Passeron ont montré, dans leur ouvrage Les Héritiers, que le système scolaire n’était pas aussi égalitaire qu’on eût aimé qu’il fût. L’école prétendait donner à chacun les mêmes chances et, en réalité, la culture générale et classique placée en son cœur donnait d’emblée un avantage à certains, un handicap à d’autres. Pour les fils et filles de bourgeois, la culture scolaire se trouvait en continuité avec la culture familiale, tandis que, pour les fils et filles d’ouvriers, il fallait, en plus des matières enseignées, apprendre à maîtriser des références et des codes sociaux étrangers. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le taux des réussites des uns fût supérieur à celui des autres. Sur ce point, le discours de Bourdieu et Passeron est parfaitement fondé. La catastrophe vient ensuite : parce que l’école n’empêchait pas une certaine reproduction sociale, on l’a rendue responsable de ce que, dans la mesure de ses moyens, elle atténuait. Même si, en effet, la culture générale et classique autour de laquelle l’école s’est constituée, les disciplines qu’elle enseignait avantageaient certains, en désavantageaient d’autres. [access capability= »lire_inedits »]

Doit-on comprendre qu’au nom de l’égalité vous soutenez la réforme du collège ?

Non, car au lieu d’être sensible aux inégalités que l’école permet de surmonter, on ne songe qu’à celles qu’elle laisse subsister ; au lieu d’être sensible aux chances, même inégales, que la culture générale et classique et l’enseignement des différentes disciplines offrent à tous, on ne voit dans cette culture et cet enseignement qu’un instrument de domination  à supprimer. De nombreuses générations ont pu voir dans cette école un lieu d’ouverture et d’émancipation. Mais, depuis quarante ans, on s’emploie à démanteler la transmission du savoir. Avec quel résultat ? Le niveau général baisse, et on prive toujours davantage les enfants des classes populaires de la culture à laquelle l’école pouvait les ouvrir et s’employait à les initier. Moins on se montre exigeant à l’école – par crainte de se monter « élitiste » –, plus on donne de l’importance au milieu social – plus on permet, par exemple, au « suivi » extrascolaire et aux diverses stratégies des nantis de suppléer à l’absence de talent de leurs enfants.

En ce cas, pourquoi vous opposer aux tentatives de démocratisation de l’accès aux classes bilingues et au latin-grec ?

Il ne s’agit pas de démocratiser, mais de supprimer. Il se trouve qu’après quatre décennies de réformes de ce genre, la proportion d’étudiants d’origine populaire dans les grandes écoles françaises a chuté de moitié et, d’une manière générale, la reproduction sociale a considérablement augmenté. Normalement, toute personne un tant soit peu attachée à l’idée d’égalité des chances devrait en tirer la conclusion que la voie suivie n’est pas la bonne. Mais non : les gouvernements successifs tirent argument de la dégradation de la situation pour renforcer les mesures qui dégradent la situation. La réforme du collège proposée aujourd’hui est une étape supplémentaire, et caricaturale, de ce processus démoniaque. Disant cela, j’ai conscience d’entrer, aux yeux de Mme Vallaud-Belkacem, dans la catégorie des pseudo-intellectuels. Plus exactement, étant trop obscur pour mériter ce titre, disons que je suis un pseudo-intellectuel de Ligue 2, menacé de relégation en National.

Dans votre dernier livre, Une question de taille (Stock, 2014), vous faites un pas de côté par rapport aux défenseurs de l’école républicaine et remettez carrément en cause le principe d’Éducation nationale. Pour quelles raisons ?

Lors de la Révolution française, les tenants de l’Instruction publique, comme Condorcet, se sont opposés aux partisans de l’Éducation nationale, comme Lepeletier ou Rabaut Saint-Étienne. Pour Condorcet, la puissance publique devait se contenter d’instruire, afin de respecter l’indépendance des opinions et de ne pas empiéter sur les droits et devoirs des familles. Il eut la tête coupée, mais, au sortir de l’épisode révolutionnaire, ce fut l’Instruction publique qui s’imposa.

Ce n’est qu’en 1932, sous le gouvernement d’Édouard Herriot, que cette dernière céda la place à l’Éducation nationale, qui règne depuis. Indépendamment des circonstances particulières qui l’ont suscité, ce changement de dénomination appelle et entérine une évolution de fond des sociétés modernes : la délégation éducative, qui conduit les familles, et les adultes en général, à s’en remettre de façon toujours plus prononcée à un service spécialisé, les établissements scolaires, pour l’éducation des enfants. Cette évolution continue tient pour partie au fait que nos sociétés dépendent de plus en plus, dans leurs structures, de savoirs systématiques qui demandent à être appris de façon systématique (encore faudrait-il que l’école demeure fidèle à cette mission). Elle a aussi des raisons économiques : dans un monde qui divise le travail à l’extrême afin d’augmenter la productivité, il est dans la logique des choses que des spécialistes désignés s’occupent des enfants pendant que tout un chacun accomplit sa tâche. Elle répond également à des motifs politiques : l’école comme creuset d’une culture commune, dans un monde qui s’est délié de la tradition (mais la culture de masse est devenue bien plus efficace qu’elle sur ce terrain), et comme lieu d’ouverture des possibles à chaque nouveau citoyen, indépendamment de ses origines.

Donc vous ne renoncez pas à la promesse d’émancipation qu’est l’école républicaine, particulièrement pour les plus modestes…

Mais cette promesse est de moins en moins bien tenue, en raison même des réformes censées permettre son accomplissement. Par ailleurs, la délégation éducative, qui est allée trop loin, produit des effets délétères. Par paresse, facilité, découragement, ou simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, les parents, les

familles, les adultes renoncent à éduquer les enfants et les jeunes, laissant ce soin au Léviathan scolaire qui prétend si bien s’en charger. L’école se retrouve alors seule et se révèle structurellement incapable d’assumer la tâche exorbitante qu’elle s’est arrogée. Aussi gigantesque soit l’institution, elle est débordée. Autrefois, l’école s’attachait à instruire des êtres que leurs parents et la société en général étaient chargés d’éduquer. Désormais en situation de monopole, elle doit tout faire. Et elle n’y arrive pas. Elle y arrive d’autant moins que, de plus en plus souvent, en cas de conflit, elle se heurte à la résistance des parents eux-mêmes, qui prennent le parti de leurs enfants contre une institution accusée d’être traumatisante. Il est permis d’y voir un effet pervers de l’inflation scolaire, une vengeance des parents contre un système qui les a dépossédés de leurs propres compétences éducatives.

Si vous rejetez à la fois l’égalitarisme niveleur de la ministre et l’Éducation nationale stricto sensu, quel modèle alternatif recommandez-vous ? L’école libre et autogérée ?

Au point où nous en sommes, il me semble que l’école ne pourrait retrouver une certaine vigueur qu’en acceptant, au préalable, de se contenter d’un rôle limité : instruire. Car c’est sa prétention à être la grande éducatrice qui lui ôte désormais toute possibilité de se démarquer du monde tel qu’il va. L’école ne saurait à la fois constituer une zone à part, protégeant les jeunes d’une société entièrement livrée à l’économie et à la consommation, et élargir toujours davantage son emprise, ce qui finit fatalement par la mettre en phase avec ce qu’elle prétendait tenir à distance. Il faudrait délivrer la société de l’intoxication scolaire pour que l’école puisse redevenir elle-même.[/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : ces socialistes qui veulent garder leurs pantoufles

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gracques grece tsipras euro

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Le traitement de la crise grecque est un grand révélateur. Au-delà des débats techniques et désormais de plus en plus politiques, on commence à voir au grand jour les véritables motivations des uns et des autres. Il est clair que pour des gens comme Sapir, Lordon, et Charles Gave,  dans des genres très différents, le clash et le Grexit serait une divine surprise. La preuve définitive que l’euro n’était qu’une cochonnerie. En face, il y a ceux qui ont partagé l’espoir européen, s’inquiètent et voudraient bien le préserver encore. Et au milieu ceux qui n’aiment pas les crises et voudraient que l’on s’en sorte sans casse.

Il y a aussi nos amis allemands qui ont soigneusement chassé leur naturel qui fait pourtant des retours soudains. « La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. » Phrase publiée dans Die Welt, quotidien fort sérieux. Qui poursuit «C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.»  Donc les Grecs, c’est rien que des métèques. Ils n’ont pas les bons gènes et par conséquent n’ont rien à faire dans l’UE. Chers amis, on n’aime pas trop ce genre de propos. Et encore moins quand ce sont des Allemands qui les tiennent.

Et puis il y a ceux qui ont carrément peur. Leur inquiétude s’est transformée en angoisse. Pour leurs petits intérêts. Ils commencent à élever le ton. À l’aide de mauvaise foi et d’arguments d’autorité. Regardons de plus près une belle illustration de cette nervosité avec l’article publié par Les Échos la semaine dernière.

Dans « l’organe central du CAC 40 » avec un titre qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions,: «Grèce: ne laissons pas M. Tsipras braquer les banques ! ». Les auteurs? Au-delà du courageux anonymat «Les Gracques sont un groupe informel d’anciens hauts fonctionnaires socialistes ». Une rapide recherche sur Internet va nous donner quelques noms et nous apprendre que le terme « ancien » se rattache au statut de fonctionnaire. Socialistes ils le sont toujours, joli peloton de pantoufleurs gloutons, tels que le PS en produit avec une régularité métronomique.

N’insistons pas sur l’usurpation déplaisante du nom « Les Gracques ». Et passons au texte soumis aux lecteurs du journal du patronat : «Un membre de l’Union européenne, la Grèce, a pourtant rejoint la Zambie comme pays ayant retardé ses échéances ; et elle rejoindra peut être demain le Zimbabwe au ban des nations ayant fait défaut à la solidarité internationale ». Il y avait pourtant d’autres exemples récents: Russie, Argentine ou Islande. Non, la Grèce, se comporte comme le dernier des bantoustans africains. Comparaison choisie, fleurant bon son racisme inconscient.

« Les Grecs » maintenant. On ne vous parle pas de la Grèce, des gouvernements qui l’ont dirigé, des couches sociales qui en ont profité et de ceux qui se sont servis au passage. Non, on vous parle « des Grecs », ces feignants, ces profiteurs qui se sont gavés et qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Ces gens-là «ont gaspillé leur chance. Plutôt que de moderniser leur économie pour la rendre compétitive et d’investir dans l’infrastructure d’un Etat, ils ont distribué prébendes et revenus, sans que la productivité ne s’améliore ni que la croissance vienne d’autre chose que de la consommation. » Mais dites donc, qui sont ces gaspilleurs ? Qu’y a-t-il derrière ce «ils » bien commode ? Les retraités à 300 euros par mois ? Les paysans du Péloponnèse ? Les infirmières au chômage ? Évidemment non, alors qui? On ne saura rien sur ceux qui ont tout décidé et tout couvert. Ce serait du populisme que d’identifier les responsables. Alors on ne dit pas « la Grèce », mais « les Grecs », petite manipulation à visée démagogique. Symétrique de celle qui consiste à calculer par foyer fiscal français ce que coûterait une faillite de la Grèce. Les Grecs conduits par un braqueur de banque, veulent vous voler on vous dit !

Aux marchés financiers, nos anciens fonctionnaires font quand même un petit reproche : «Les marchés financiers ont commis la faute de financer trop longtemps ces déficits. Leur perte n’a pas été couverte entièrement par les contribuables ». Ces pauvres marchés financiers, dont chacun sait l’humanisme militant, ne fonctionnent pas, par et pour la spéculation. Et avec « les grecs » ils ont été trop gentils. En finançant trop longtemps des déficits, ce qui rappelons le, en droit s’appelle « du soutien abusif », normalement lourdement sanctionné. Là, les pauvres, on les plaint parce qu’ils ont pris des risques, se sont plantés et que le contribuable n’a pas tout remboursé !

Vous savez ce qu’ils ont fait ensuite, les Grecs ? «Les comptes étaient en train de s’équilibrer et la croissance de repartir, quand les Grecs ont approuvé le mandat que le gouvernement rouge-brun de M. Tsipras se faisait fort de mener à bien. »

Ils ont voté démocratiquement pour une coalition évitant de céder aux sirènes, d’Aube Dorée, véritable parti nazi celui-là. Pour ces socialistes français, flirtant de près la crapulerie, vraie gauche et fascistes à chemise brune c’est la même chose.

Ces gens n’ont pas beaucoup d’amour-propre, il, ne craignent pas non plus la contradiction. Stigmatisant la tentative « d’extorsion en menaçant ses partenaires européens de provoquer une déflagration financière contagieuse qui menace toute l’union monétaire et toute l’économie européenne. » Nous y voilà. Tout en disant que la Grèce « surestime sa main », que même pas peur, qu’il n’y aura aucune contagion, que les autres pays du sud vont très bien qu’ils ont été « exfiltrés » (sic), que la BCE achète massivement leurs obligations (tiens tiens). Puis ils poursuivent qu’il est hors de question que la Grèce « parte avec la caisse » qu’il faut donc les laisser sortir de l’euro et de l’UE. Que ce sera l’apocalypse pour les Grecs. Qui ne fera que confirmer leur statut ontologique de clochards et de minables, toute la tribune suintant un mépris finalement assez écœurant pour la « Grèce, qui est petite, avec un PIB inférieur à la quinzième ville chinoise ». Membre de l’UE mais «qui n’aurait jamais dû y entrer ». Tout le reste est à l’avenant mais on va s’en tenir là. Profondément déplaisant.

Il aurait été possible d’argumenter et d’exposer une position tout à fait défendable. La partie qui se joue est extrêmement délicate et je me garderai personnellement d’aborder le débat de façon péremptoire. Alors pourquoi, ces enfants gâtés de la République perdent ils à ce point leur sang-froid en produisant ce tract vulgaire et finalement assez indigne ?

Serait-ce parce que, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, la question serait désormais surtout politique? La façon dont va se traiter (résoudre ?) La question grecque est essentielle pour l’UE et pour l’euro. L’Union encalminée, confrontée à la défiance des peuples saura-t-elle trouver les ressources pour sortir d’une crise incontestablement dangereuse ? Il y aura de toute façon un avant et un après.

Pour en débattre, chacun s’exprime à partir de son lieu politique, économique, sociologique. Et c’est en cela que ce débat est un révélateur. Les Allemands à partir des intérêts de l’Allemagne, le gouvernement français à partir aussi des intérêts de l’Allemagne.

Notre peloton « d’anciens hauts fonctionnaires socialistes », qui ne veut surtout pas que ça change, à partir d’où s’exprime- t-il? Des lieux où s’est déployée leur petite caste. Et à partir de leurs intérêts économiques et matériels les plus étroits. Du fond de leurs pantoufles épaisses, qui doivent leur assurer niveau de vie très confortable et totale sécurité qu’ils tiennent à préserver. Alors, ils commencent à prendre peur. Surtout, ne touchons à rien, les Grecs doivent payer !

Ils savent bien que la contrepartie de leurs avantages est une fidélité sans accroc au capitalisme financier. Défendre leurs intérêts, et servir les véritables maîtres.[1. De « fonctionnaires arrivistes » seraient-ils devenus ces « affairistes sans honneur » dénoncés par Charles de Gaulle au moment de la capitulation de 40 ?[1. « Le 17 juin 1940….Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude ». Charles De Gaulle, discours du 18 juin 1941 au Caire.]

*Photo : © AFP EMMANUEL DUNAND.