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La politique arabe de la France? Une somme d’échecs et de turpitudes!

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chirac politique arabe

Le 9 juillet 2014, un bref communiqué de l’Élysée déclenchait une tempête : « Le président de la République a eu ce soir un entretien téléphonique avec le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Il lui a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza. Il lui a rappelé que la France condamnait ces agressions. Il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces. Le président de la République rappelle la nécessité de prévenir l’escalade de la violence. »

Immédiatement, c’est le tollé, dans le petit monde des soutiens inconditionnels de la cause palestinienne en France : François Hollande ne délivrerait rien de moins qu’un « permis de tuer » au chef du gouvernement «  le plus à droite qu’Israël ait connu », principal geôlier de « la prison à ciel ouvert » enfermant les habitants de Gaza. « Israël assassin ! Hollande complice ! » devient le slogan récurrent des manifestations anti-israéliennes organisées dans toute la France, non sans dérapages carrément antisémites. Qu’un président de la République française puisse, à un moment où Tsahal ne peut faire autrement que de répondre à une agression caractérisée, manifester sa compréhension pour ceux qui se défendent, en s’exprimant clairement, relèverait donc d’une forme de complicité dans la perpétration de crimes de guerre. On laisserait dans les poubelles de l’histoire de la propagande grossière ce type d’accusations, si elles ne s’étaient immédiatement doublées d’une mise en cause encore plus dévastatrice pour un président de la Ve République : en quelques lignes, il aurait porté un coup mortel à la « politique arabe » de la France, tué une seconde fois le général de Gaulle, celui de la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, où fut proféré le fameux « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » accusant les Juifs et Israël de tous les maux du Proche-Orient, discours devenu le dogme intangible gouvernant l’action de la France dans la région. En rompant avec l’État juif de manière aussi agressive (le style compte autant sinon plus que le fond), un de Gaulle vieillissant, perdant prise aussi bien sur les réalités intérieures françaises que sur l’évolution du monde, laissait un héritage empoisonné à ses successeurs, dont aucun, de droite comme de gauche, n’a eu suffisamment de courage ou de clairvoyance pour s’en défaire.[access capability= »lire_inedits »] Au contraire, tel un mantra, on répétait, et on répète encore aujourd’hui, que cette ligne, distincte de celle des États-Unis, comme de celle de feu l’URSS, a permis à la France de faire entendre sa voix au Proche-Orient, donc de peser sur le cours des événements. Que de telles âneries puissent encore être proférées aujourd’hui, dans des journaux aussi sérieux que Le Monde et Le Figaro, provoque l’étonnement de l’historien-diplomate Elie Barnavi, qu’on ne peut ranger dans le camp des amis politiques de Benyamin Netanyahou : « La politique arabe de la France a toujours été une illusion », écrit-il sur i24 alors que le « Hollande bashing » se déchaîne en France : « Cette illusion a été entretenue par la “rue arabe” du Quai d’Orsay et des gesticulations politiques comme celles de Jacques Chirac[1. Elie Barnavi fait allusion au coup de gueule de Chirac contre la police israélienne dans la vieille ville de Jérusalem, le 22 octobre 1996.]. Son influence sur le cours de la guerre et de la paix a toujours été nulle. (…) C’est encore plus vrai aujourd’hui que le “monde arabe” n’existe plus, s’il a jamais existé autrement que dans la propagande de la Ligue arabe et le cerveau romantique des diplomates arabisants du Quai d’Orsay. » L’ami Barnavi, qui a fréquenté étroitement le petit monde dont il parle, nous révèle que le roi est nu, et que cette fameuse « politique arabe » de la France n’a pas fait, au cours du dernier demi-siècle, bouger d’un iota les lignes de force dans le conflit israélo-arabe. À mon humble avis, il fait encore preuve d’une indulgence coupable à l’égard de cette politique en ne la taxant que d’impuissance congénitale. Non seulement le roi est nu, mais son corps est couvert de scrofules et ulcères qui ont nom soutien indéfectible à des dictateurs sanguinaires, tentative de donner l’arme nucléaire au plus sauvage d’entre eux, Saddam Hussein, corruption généralisée d’une partie de l’élite politique et diplomatique française. Jusqu’aux mal nommés «  printemps arabes » de 2011, la ligne « gaullienne » du Quai d’Orsay se résumait à lécher les babouches des dictateurs issus de la mouvance nassérienne et baasiste autant que celles des pétromonarques du Golfe en espérant que cette déférence onctueuse vaudrait de juteux contrats au complexe militaro-industriel français. Le sort des sociétés civiles de ces pays était le dernier souci de cette « rue arabe du Quai d’Orsay », dont les dithyrambes des potentats en place constituaient l’essentiel des télégrammes diplomatiques envoyés à Paris. La pauvre Michèle Alliot-Marie fut la principale victime de cette intoxication, elle qui, en suivant les analyses du Quai, préconisa que l’on instruise les CRS tunisiens pour sauver le régime de Ben Ali…

On a oublié aussi que la France, en 1976, sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing et de son Premier ministre Jacques Chirac, a été à deux doigts de favoriser la prolifération nucléaire au Moyen-Orient en fournissant un réacteur nucléaire, Osirak, à Saddam Hussein. En dépit des dénégations de ses promoteurs, il est prouvé aujourd’hui que l’exécution complète de ce contrat aurait permis au dictateur irakien de disposer de cinq ou six bombes nucléaires dans un très court délai. Un raid israélien mit un terme, heureusement, à cette aventure sinistre. Ces choix stratégiques firent l’affaire, certes, de la maison Dassault et des industriels français de l’armement, qui livrèrent pour des dizaines de milliards d’avions et de machines à tuer à des humanistes du style de Saddam Hussein ou de Mouammar Kadhafi. Pendant ce temps-là, sans bruit, sans « politique arabe » tonitruante, en soutenant sans faillir Israël sur le plan diplomatique, l’Allemagne s’installait confortablement sur ces marchés : pour les pétromonarques et les prébendiers des régimes corrompus, la Mercedes blindée est de rigueur, ainsi que l’électroménager d’outre-Rhin, bien plus fiable que celui venu de France… Mis bout à bout, tous ces gadgets finissent par faire des sommes rondelettes, et surtout créent des flux commerciaux indépendants de la conjoncture politique. L’humiliation finale fut le choix, par les Émirats arabes unis, de l’offre sud-coréenne de centrale nucléaire au détriment des petits bijoux technologiques offerts par le consortium français Areva-EDF… Alors à quoi ça sert que la « rue arabe du Quai » se décarcasse ?

Aurait-elle au moins protégé notre pays des attaques terroristes ? Que nenni ! En confondant le monde arabo-musulman avec les potentats en place, nos savants arabisants on fait de la France la cible privilégiée des attentats aveugles et meurtriers en Occident, avant que le 11-Septembre ne vienne en effacer la mémoire. Le soutien à Saddam Hussein, engagé dans une guerre à mort avec l’Iran, fut la conséquence d’une série d’attentats meurtriers à Paris dans les année 1980, ainsi que des enlèvements de Français au Liban, de l’assassinat d’un ambassadeur et du camion piégé contre les légionnaires français envoyés par l’ONU à Beyrouth[2. L’Iran pressait également la France pour obtenir le remboursement du prêt Eurodif, que Paris avait conclu avec Téhéran pour financer la construction d’une centrale nucléaire. À la chute du chah, la France se retira de cet accord bilatéral, ce qui provoqua la colère des mollahs…]. Dans les années 1990, ce fut le tour du FIS algérien de semer la mort terroriste à Paris.

Enfin, et cela aura bizarrement échappé aux limiers de Médiapart, les plus gros scandales de corruption d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires français ont pour toile de fond les liaisons dangereuses entretenues par ces derniers avec les détenteurs de pétrodollars. Comme ces gens-là sont habiles, il est rare que ces faits arrivent jusqu’aux tribunaux. Quel mal pourrait-on voir dans le fait qu’un ancien président de la République française soit logé gracieusement sur les quais de la Seine par le fils de son ami Rafic Hariri, Premier ministre libanais assassiné par les Syriens ? Ou qu’un ancien ministre des Affaires étrangères de droite, Hervé de Charrette, connu pour son anti-israélisme viscéral, émarge aujourd’hui à quelque 150 000 euros par an comme président de la Chambre de commerce franco-arabe ? Ou encore qu’un ancien Premier ministre de la France, Dominique de Villepin, ne voie aucune contradiction à fustiger la prétendue bévue de François Hollande dans l’affaire de Gaza alors qu’il empoche des sommes considérable pour ses « activités de conseil » au Qatar ? Il en est, certes, qui se sont fait prendre par la patrouille, comme l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay Serge Boidevaix et son collègue ambassadeur Jean-Bernard Mérimée, qui se sont goinfrés de « bons de pétrole » distribués par leur ami Saddam en échange de leur bons et loyaux services de lobbying en sa faveur en Occident. La chance ne souriant pas seulement aux audacieux, mais aussi parfois aux mauvais sujets, une instruction bousillée par le juge Courroye a provoqué, en 2013, la relaxe générale des diplomates affairistes en première instance. Le parquet a fait appel, mais qui se soucie encore de cette affaire ?

Aujourd’hui, les riverains de la « rue arabe du Quai d’Orsay », ces diplomates dont l’influence n’est plus aussi massive qu’auparavant, sont eux aussi victimes de ces révoltes arabes révélatrices de leur incompétence, sinon de leur corruption. Et ils en deviennent paranoïaques. Ils crient à un complot néoconservateur ourdi par des diplomates bushistes infiltrés jusqu’au plus haut sommet de l’État, et dans les postes-clés à l’étranger, livrant des noms par l’intermédiaire du corbeau habituel Claude Angeli, du Canard enchaîné. Espérons que c’est leur chant du cygne.[/access]

*Photo : HENDLER/SIPA. 00290805_000006.

Réforme territoriale : c’est très mal parti…

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elections regionales hollande

Nicolas Sarkozy, cédant à un effet de mode parisien assez ancien, avait mis en chantier, peu de temps après son arrivée à la présidence de la République, une soi-disant réforme du « millefeuille territorial ». Une loi prévoyant un conseiller territorial unique qui siégerait à la fois à la région et au conseil général fut adoptée. Pour cette raison, le mandat habituel de six ans de chacune de ces instances avait été modifié. Prolongé pour le Département et raccourcis pour la Région afin de coïncider. C’était la logique. Les élections cantonales de 2008 et les régionales de 2010 ont eu lieu, les électeurs étant informés de la durée du mandat confié à leurs représentants. Cette réforme de bric et de broc fut mal acceptée par les élus locaux de droite, et coûta à l’UMP la majorité du Sénat, aux sénatoriales de septembre 2008. Dans un premier temps, François Hollande ne fut pas ingrat et fit abroger cette création du « conseiller territorial ». La catastrophe des municipales du printemps 2014 prévue par tout le monde sauf par François Hollande qui pensait « enjamber » cette échéance, provoqua le congédiement de Jean-Marc Ayrault, et la nomination de Manuel Valls. La diversion du mariage gay déjà utilisée, la situation économique toujours aussi désastreuse, il fallait trouver quelque chose. Ce fut l’épisode assez ridicule du bricolage improvisé aboutissant à la proposition des 12 nouvelles régions à la place des 28 précédentes et au retour de la suppression des départements.

Nous avons dit dans ces colonnes ce que nous pensions de cette lubie qui vise à détruire un système qui marche, en prévoyant notamment la suppression du département, instance territoriale à laquelle les Français sont particulièrement attachés et qui ne marche pas si mal, et qui a surtout les missions sociales en charge.

Décidé et martial, pour suppléer comme c’est maintenant la règle, à l’absence d’arguments sérieux, le Premier ministre balaya les objections sur l’inutilité, la difficulté, et le coût de la réforme. Et confia la tâche et un ministère à un élu qui avait été toute sa carrière opposé aux mesures qu’on lui demandait de maintenant mettre en œuvre. Avec la consigne d’aller vite. Et c’est là que les ennuis ont commencé. Première objection, pour supprimer les départements il faut une réforme constitutionnelle. Il n’y a pas de majorité pour cela. Ensuite le redécoupage. Le premier présenté comme une « proposition » était tellement ridicule qu’il a fallu en élaborer un autre, aussi boiteux que le précédent. Et puis, cela commence à gronder chez les élus locaux socialistes dont 30 000 ont disparu dans la tourmente de mars. Alors, peut-être qu’un peu de concertation et moins de n’importe quoi, ne seraient pas de trop. Et puis, il y a quand même une question d’une certaine importance traitée jusqu’à présent avec une drôle de désinvolture: la question des scrutins. On a beaucoup entendu les quelques fidèles survivants du Président de la République appeler au « respect des institutions » face à ceux qui s’interrogeaient sur la capacité de François Hollande à terminer son mandat. Ils ont été plus discrets sur les différentes manipulations auxquelles nous avons assisté. Dans un premier temps, il était envisagé de fixer la date commune des scrutins régionaux et départementaux à la fin 2016, c’est-à-dire à quelques semaines de la fin du mandat de François Hollande.

Ben voyons… En pleine campagne des présidentielles. Gros problème, cette mesure qui amenait à changer la durée des mandats à moins d’un an de leur renouvellement semblait entretenir des rapports assez élastiques avec la rigueur constitutionnelle. Deuxièmement, puisque l’on invitait les collectivités à participer et  à s’impliquer dans l’élaboration de la réforme, peut-être serait-il assez démocratique de le faire avec leur représentativité d’aujourd’hui ? Qui doit être probablement très éloigné de celle de 2008.

L’été est passé, rien n’a été décidé. Nous sommes donc actuellement à cinq mois de l’échéance légale à laquelle doivent se dérouler ces élections locales. Comme c’était prévu, le Conseil Constitutionnel a fait savoir discrètement qu’il ne fallait quand même pas trop exagérer et qu’un allongement de près de deux ans du mandat des conseils généraux ne serait pas accepté. Première tentative de repousser le scrutin commun fin 2015. Ça grince toujours. Dernier état de la réflexion, nouveau découplage, et les cantonales pour juin 2015. Pour les régionales, on verra.

Bien joué ! À ce niveau d’amateurisme, de tâtonnements et de navigation à vue, on atteint quand même des sommets inquiétants. À cinq mois d’une échéance majeure, on ne sait toujours pas si elle aura lieu. Les élus actuellement en charge ne savent pas s’ils auront cinq mois, un an, deux ans pour la conduite des missions et des projets qui sont les leurs. La loi de 1990 sur le financement de la vie publique et qui a sévèrement réglementé le déroulement des campagnes électorales a expressément prévu deux dates très importantes, relatives au financement des campagnes et à la communication en période électorale. La première un an, et la deuxième six mois avant le scrutin. Impossible à ce jour pour les sortants et les futurs candidats de savoir comment ils doivent s’organiser et quelles sont leurs possibilités d’expression. Sachant que les manquements sont sévèrement sanctionnés comme Nicolas Sarkozy en a fait l’expérience. Cette situation est invraisemblable.

Petit détail ensuite, les communes ont la compétence d’organiser les élections, ce qui leur coûte fort cher. Ce découplage est idiot, il aboutira à des surcoûts conséquents en ces temps d’économie, et surtout il ne servira à rien car personne n’imagine sérieusement que la réforme des régions puisse intervenir avant qu’une nouvelle date d’élections constitutionnellement régulières puisse être fixée.

En 1982, les lois de décentralisation adoptées, François Mitterrand étant au pouvoir, avaient fait l’objet d’un travail de préparation et d’élaboration de près de vingt ans. La plupart des textes furent votées quasiment à l’unanimité. Pourtant, les transferts de compétences, de patrimoines, de ressources demandèrent quatre ans. C’est en 1986 que cette décentralisation que l’on essaye aujourd’hui de détruire trouva à vraiment se déployer. Les trente années suivantes ont permis de la faire évoluer et quoi qu’on en dise de l’améliorer. Il y a encore sûrement beaucoup à faire, mais en évitant à tout prix, l’amateurisme, le bricolage et la désinvolture de cette incroyable navigation à vue.

Pialat écrivain

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pialat vieillirons ensemble

La personnalité de Pialat, mort en 2003,  n’était pas aimable. Mais on paraît rarement aimable quand on refuse absolument toute concession aux goûts et aux convenances de son époque. On se souvient, le plus souvent, en ce qui concerne Pialat, de sa magnifique réponse, aux sifflets des festivaliers cannois lorsqu’il reçut la Palme d’Or pour Sous le soleil de Satan : «  Si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus ». Pialat a toujours fait partie de ceux, en effet, qui préféraient la colère à la peur, attitude qui paraît aujourd’hui plus que jamais comme profondément morale. Dans un monde placé sous le signe de la précarité et de l’oppression soft des politiques austéritaires présentées comme la seule alternative, si les gens se mettaient en rogne un peu plus souvent plutôt que de se confire dans la trouille aliénée de ceux qui croient encore avoir quelque chose à perdre, on aurait peut-être un paysage politique moins désespérant.

Pialat, qui a eu  une enfance célinienne avec des parents ruinés et sa grand-mère qui l’a élevé, n’avait aucune raison de prendre des gants avec qui que ce soit. Et il ne les a pas pris, y compris dans ses amours. Son deuxième long métrage, Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), décrit la décomposition d’un couple joué par Jean Yanne et Marlène Jobert.  On raconte d’ailleurs que Jean Yanne qui se révèle là un acteur extraordinaire, a failli en venir aux mains avec Pialat lors du tournage. Il y a de quoi, pour ceux qui se souviennent du film. Il n’est pas facile de jouer un personnage odieux et malheureux à la fois, un mec abject avec une femme qui est sa maitresse et qui commence à l’aimer quand elle, elle se met à moins l’aimer.  Si on se fie à l’intrigue, on pourrait croire à du Harlequin, avec le triangle amoureux classique. Mais comme le remarquait Fanny Ardant chez Truffaut dans La Femme d’a côté, ce sont les chansons d’amour à la radio, mêmes idiotes et sirupeuses, qui disent la vérité de l’amour. Et Pialat, le génie de Pialat avait été dans Nous ne vieillirons pas ensemble de transformer une situation convenue en  chef d’œuvre.

Autre question, que se posèrent les spectateurs de Nous ne vieillirons pas ensemble : comment un film sentimental pouvait-il être aussi brutal ? La fin d’un amour aurait appelé plutôt à une forme de mélancolie élégante et non à ces répliques blessantes, ces paires de gifles, ce refus de l’attendrissement, cette psychologie au hachoir. On pourrait aller chercher une explication du côté d’une pudeur exacerbée ou d’une forme d’étrangeté à soi-même comme si précisément, on assistait à sa propre vie dans un film dont on ne serait même pas le metteur en scène.

Mais une  réponse plus précise est sans doute à trouver dans le roman qui donna naissance au film et qui reparait aujourd’hui dans cette collection d’Archipel/Poche intelligemment consacrée à exhumer les romans oubliés qui furent à l’origine de films restés célèbres. Nous ne vieillirons pas ensemble est un roman qui paraît deux ans avant le film, chez un éditeur relativement obscur. Comme le signale l’ami Le Guern dans son intelligente préface, Pialat a déjà 45 ans quand il publie ce livre et sa carrière est au point mort puisqu’il reste confiné à la réalisation de documentaires sans pouvoir réaliser les films qu’il voudrait.  Le lecteur découvrira un texte qui ressemble déjà au Pialat cinéaste. Sur une trame très proche du film, le narrateur Jean vit encore avec sa femme Françoise qu’il trompe depuis des années avec Colette. Tout le monde est au courant dans le trio et dans leur entourage. Ce qui frappe, c’est la sècheresse du roman, une sècheresse qui confine à la désorientation non seulement parce que le narrateur parle de lui comme d’un étranger, se décrivant de manière purement comportementale à la façon d’un polar. Littéralement, il ne sait pas qui il est, ce qu’il pense. Il se raccroche à des bars, des bistrots, des rendez-vous, des errances sur les routes françaises des années 70 entre l’Auvergne, la Côte Normande, la Camargue, Paris.  On peut seulement arriver à deviner ce que les personnages ressentent dans les dialogues, et encore. Tous les bons cinéastes savent que les dialogues ne  sont là que pour ajouter à la confusion, surtout quand ils sont parfaitement ciselés au point de paraître vraiment naturels, ce qui est le comble de l’art.

Nous ne vieillirons pas ensemble, le roman, est donc celui de personnages nus et opaques à la fois, surexposés et pourtant insaisissables. Et au bout du compte, humains, trop humains.  On a là, du coup, une clé bouleversante pour comprendre un peu mieux le grand Maurice.

Tartuffe, un discours sur la servitude volontaire

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tartuffe moliere jesuite

Qui n’a pas vu jouer Tartuffe ignore ce qu’est le jeu de bonneteau. La pièce centrée sur le personnage à double fond, faux dévot aux manières patelines dont Molière fait le portrait à coups de serpe, dénonce moins un caractère universel qu’un phénomène d’emprise aux résonances politiques. C’est avant tout cela, Tartuffe : une pièce politique. À ce titre, plus importante, plus nécessaire, que L’Avare, Le Malade imaginaire, Les Femmes savantes ou même Don Juan. Et comme il s’agit d’une pièce foncièrement politique, elle fut interdite dès sa première représentation. C’était le 12 mai 1664, il y a trois cent cinquante ans. Anniversaire bienvenu pour célébrer la liberté d’esprit contre les impostures.

À peine les trois actes qui constituaient alors la pièce furent-ils joués à Versailles devant Louis XIV pendant les fêtes grandioses données à l’aube du nouveau règne – Les Plaisirs de l’Île enchanté – que l’enchantement comique tourna court : les dévots, jésuites en tête, se sentirent attaqués, ils en appelèrent au roi, lequel mit le holà en dépit de son goût pour Molière. « Truffer », en vieux français, signifiait « tromper » : d’où le titre exact, Le Tartuffe ou l’imposteur, de quoi contrarier bien des gens. La pièce sera reprise à Paris trois ans plus tard, allongée de deux actes, aussitôt interdite. Puis en février 1669, toujours à Paris : et c’est un triomphe ![access capability= »lire_inedits »]

Il a fallu cinq ans pour que les conservateurs baissent pavillon. Bigots pour les uns, saintes âmes pour les autres. En tout cas, dans l’intervalle, la reine mère Anne d’Autriche soutient leur combat, vigie des bonnes mœurs qui surveille la cour où le Roi-Soleil, gracieux danseur de ballets, conte fleurette à Madame, sa cousine germaine et incidemment sa belle-sœur, épouse de Monsieur, esthète grassouillet qui, à Madame, préfère les seigneurs bravaches et les valets de pied. Tout ce petit monde s’amuse beaucoup sous le regard de la reine mère qu’entourent les pieuses figures de la Compagnie du Saint-Sacrement, parmi lesquelles Bossuet, unies dans le souvenir du grand Vincent de Paul récemment décédé : une école de prédicateurs à l’ancienne, rigoureux, sincères, dynamiques, des jésuites de feu qui ne badinent pas avec la foi ni avec la morale, et qui tempêtent contre le théâtre. Pour eux, Molière et Satan, c’est tout un. Anne d’Autriche meurt en 1667 d’un cancer du sein dont elle a enduré les douleurs avec un courage exemplaire. La cour peut enfin jouir de libertés nouvelles. Et la troupe du roi, conduite par un Molière au comble de la faveur que le jeune monarque lui prodigue, joue Tartuffe sans interruption devant des publics aux anges.

Ce n’est pas une pièce drôle. Elle s’attaque plaisamment, mais avec gravité, au pouvoir de l’Église ainsi qu’aux deux branches maîtresses du tronc social, l’institution du mariage, en opposant l’amour à la toute-puissance paternelle, et l’institution judiciaire, à travers une affaire d’héritage. On y rit peu. Seule égaie vraiment la fameuse scène 4 de l’acte I, très brève, où Orgon, le maître de maison de retour chez lui après une absence de deux jours, s’inquiète de la santé de Tartuffe au lieu de celle d’Elmire, sa femme, qui, durant ces deux jours, a souffert d’un fort mal de tête avec de la fièvre. Elmire justement que ledit Tartuffe tente de séduire et qui, pour convaincre Orgon de la duplicité du gourou, feint de céder à ses avances après avoir enjoint au cocu virtuel de se cacher sous la table. Jusqu’au terme heureux de la comédie, on assiste avec une sorte d’effroi à la caricature sans concession d’un parfait hypocrite, manipulateur irrésistible et cynique absolu. Quoique… Pas vraiment irrésistible, en réalité. Et là réside l’aspect foncièrement politique de Tartuffe, pour nous autres les modernes.

Voici le fond du propos : les dupes sont dupes de l’imposteur parce qu’elles le veulent bien. Orgon et sa mère, Mme Pernelle, se soumettent de bon gré aux préceptes, reproches, volontés que leur dispense Tartuffe, lequel est logé, nourri, blanchi dans la maison du crédule et à ses frais. Mais à part ces deux-là, personne dans la famille ne mord à l’hameçon. Cléante le beau-frère, Elmire l’épouse, Damis le fils, Mariane la fille, Valère l’amoureux de Mariane qui l’aime et qu’il veut épouser, Dorine la servante vive et fraîche, chacun voit parfaitement clair dans le jeu de l’infâme. Résultat : le faussaire n’abuse que ceux qui s’y prêtent. C’est d’autant plus vrai qu’Orgon dispose de la sagesse nécessaire pour distinguer le visage et son masque. Dorine le souligne d’emblée (acte I , sc. 2).

« Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,

Et pour servir son prince il montra du courage ;

Mais il est devenu comme un homme hébété,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté. »

Elle parle de la Fronde, cette guerre civile achevée quinze ans plus tôt par la victoire de la monarchie, qui représente l’État central, contre les grands féodaux, évoquée de nouveau à la fin de la pièce par l’exempt, c’est-à-dire l’officier de police, venu chasser de leur maison Orgon et sa famille en vertu d’une décision de justice favorable à Tartuffe, fruit, évidemment, de sa félonie. En fait, l’exempt vient en sauveur. Le roi, usant de son pouvoir souverain, a rompu le contrat par lequel Orgon cédait tous ses biens au faux dévot :

« Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois

On vous vit témoigner en appuyant ses droits. »

Orgon a su juger droitement au temps de la Fronde. Il s’est montré capable de choisir le parti juste et légitime. Comme ses proches, qui ne cessent de le mettre en garde contre son entêtement, il avait les moyens de résister à la fascination exercée par le faussaire. Il se laisse volontairement embobiner. Il agit librement, sans qu’on le force le moins du monde. Il n’est pas tant victime de l’imposture que complice de sa propre faiblesse. Exemple magistral de servitude volontaire : la dupe est pleinement responsable des abus qu’elle subit.

Ainsi en va-t-il aujourd’hui en matière politique, où les communicants dirigent les opérations : l’artifice règne en maître. Mais les électeurs qui se laissent prendre participent du leurre. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, professait Chirac le pragmatique. À sa manière tranquillement odieuse, Tartuffe chante le même couplet. Les principes sacrés qu’il prétend servir ne visent que son intérêt le plus personnel, auquel Orgon contribue. L’homme politique use forcément de masques : pour l’emporter, il doit séduire, par conséquent leurrer. Mais il ne leurre que les naïfs qui l’acceptent. Les croyances auxquelles on adhère nous engagent. Orgon est fou de croire aux discours de Tartuffe (« fou » : le terme revient plusieurs fois). Mais loin de l’innocenter, cette folie le condamne.

Les tricheurs contemporains qui battent les estrades, chefs de parti de toutes obédiences, élus de toute farine, n’affichent guère moins d’insolente tromperie que l’imposteur dont s’est entiché Orgon. Un Mendès-France s’est refusé à ce jeu : il a tenu six mois. Un Sarkozy empêtré dans les affaires dont il essaie de se dépêtrer, un Hollande et son optimisme dont il farde la réalité, tous ces truqueurs l’emportent non par leurs vertus, mais par leurs manœuvres, sincérités feintes, froids calculs et mensonges. Encore s’agit-il de démocrates, qui enchâssent leurs faussetés dans le cadre de libertés publiques qu’ils respectent sincèrement. Il arrive aussi que les peuples s’entichent de démagogues pur jus qui, à l’instar de Tartuffe se décrivant, pour se défendre, carrément tel qu’il est, annoncent la couleur : de ce qu’ils feront ou font, de ce qu’ils sont, ils ne cachent rien. Ce qui pousse d’ailleurs à penser que, lors d’élections présidentielles, les candidats élus sur un programme détaillé avec engagements précis doivent inquiéter davantage quand ils se mettent en tête d’appliquer leur programme que s’ils s’en écartent.

Usant de méthodes démagogiques par une nécessité quasi naturelle, la plupart des politiciens manipulent les peuples avec un art aussi grossier qu’efficace. Les avertissements dont ceux-ci bénéficient ne les protègent pas des catastrophes auxquelles leur crédulité les mène. Pas de faux-fuyants ni de vaines excuses : dupes et contents de l’être, les peuples sont responsables de leur crédulité et des conséquences qui s’ensuivent.

Dure leçon. Restent néanmoins deux chances. La première, c’est qu’à l’entêtement des uns réponde la lucidité des autres, ouvrant la voie à l’ouverture des yeux. La seconde réside dans la conclusion de la pièce. Menacé d’être spolié de tous ses biens par Tartuffe, et d’être même chassé de chez lui, Orgon prouve qu’aux individus aveuglés par les cyniques, la vraie difficulté consiste à rendre la vue, mais qu’un artifice positif comme celui d’Elmire s’offrant faussement au dévot pour le confondre permet d’ôter le masque du visage, et, avec la vue, de rendre la raison. À quoi s’ajoute le fait que, s’il est juste et vertueux, un prince parvient toujours, par sa clairvoyance, à châtier l’imposture et remettre le monde en ordre. C’est même à cette aune que se reconnaît sa valeur.[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51014659_000001

Quand la mémoire s’en va

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besson memoire philosophieLe plus grand manipulateur des lettres françaises depuis la disparition de Jean-Edern a encore frappé. Taquin, joyeusement méchant et d’une lucidité désespérée, le dernier roman de Patrick Besson brouille les pistes, embrouille le lecteur et administre une dérouillée magistrale à quelques hommes et femmes en vue autour des années 2007-2012. C’était il y a si longtemps, un siècle peut-être. Ces illustres inconnus nous semblent presque irréels. Ont-ils même existé ? La célébrité n’aura jamais été aussi éphémère. Ne vous fiez pas au titre « La mémoire de Clara » et à la quatrième de couverture qui résume en dix lignes la trame. Si vous vous attendez à lire une farce à grosses ficelles où derrière chaque pseudonyme se niche une personnalité, vous serez à moitié déçu.

Cette Clara Bruti, veuve du président Brancusi (1955-2035), atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui se lance en 2060 dans l’écriture de ses mémoires avec l’aide du nègre Aimé Boucicaut vous rappellera forcément quelqu’un. Le top model âgé de 93 ans perd la boule sans perdre le nord. Les balles traçantes de Besson font toujours un carnage chez les « people ». Délicieux ball-trap dans les beaux quartiers. Des tirs précis, sifflants et éclairants sur une époque où la vacuité du pouvoir et la barbarie médiatique ont laissé la population exsangue. Hébétée par tant de bien-pensance et d’arrogance, les maux du XXIème siècle. En despote éclairé et picador comique, Besson, plus désabusé que jamais, imagine les cinquante prochaines années. Ses prédictions sur l’avenir de l’Humanité ont un parfum d’apocalypse hilarant. Vous mettez toutes les peurs de la société française actuelle et vous aurez un aperçu du futur bessonnien. Le pieux est l’ennemi du bien.

Le romancier a sorti l’artillerie lourde, il flingue à tout-va. De la philosophie dépoitraillée aux émissions cucul-turelles, du quinquennat abracadabra aux humanitaires sanguinaires, « La mémoire de Clara » solde trente ans de naufrage. La mode, la politique, la télé, les livres, la bouffe, le sexe, c’est foutu ! Les fans du polygraphe rouge seront aux anges. Parce qu’au-delà de la drôlerie du pastiche, Besson exhale une nostalgie qui émeut sincèrement. On ne parle pas assez de la pudeur de l’écrivain dont la brutalité de plume n’est qu’un masque élégant. Chacune de ses piques, de ses « private jokes », de ses saillies nous ramènent au monde d’avant. Dans cette exploration guignolesque du futur, Besson parle en fait du passé. Rien que du passé. Qu’y-a-t-il d’autre ? La littérature est, par essence, l’exhumation du passé. Tout le roman est notamment transpercé par la figure christique de Frédéric Berthet (1954-2003). Il en est à la fois l’âme et le vibrato. Quelle félicité de retrouver nos vieux camarades de lecture !

En traçant le portrait tendre et acéré de cette ex-cheftaine des podiums, Besson évoque surtout ses souvenirs, ses amitiés, ses marottes. On aime ses romans pour leur parfum d’adolescence, de temps perdu. « Avant, les écrivains faisaient des pages, maintenant, ils laissent des signes, comme des scouts dans une forêt » lâche-t-il. Ses balises temporelles s’appellent Neuhoff, Nabe, la cuisine nissarde, le service militaire, l’ex-Yougoslavie, Michel Déon, l’Académie française, les éditeurs, les MacDo ou la Rue de l’Odéon en 1990. Et puis, ce style qui fait passer les autres écrivains pour une bande de « peine-à-jouir ». Maître du dialogue crépitant et de la répartie foudroyante, échanges dignes d’une rencontre imaginaire entre Secrétin et Gatien, Besson n’a pas raté son match de rentrée.

La mémoire de Clara de Patrick Besson – Editions du Rocher

*photo : BASSIGNAC/JDD/SIPA.00600806_000005

«Houellebecq ne ment jamais»

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benoit delepine festival

Benoit Delépine est humoriste, journaliste, réalisateur et scénariste.  Il est l’auteur, avec Gustave Kervern, du film Near Death Experience sorti le 10 septembre. 

Philippe Lacoche : Qui est à l’origine de l’idée maîtresse de Near Death Experience ? Gustave Kervern ou vous-même ?

Benoit Delépine : À l’origine, c’est un article paru dans Aujourd’hui. Nous étions éloignés, pendant les vacances. Mais nous l’avons lu en même temps.Ça racontait l’histoire d’un mec qui était parti pour tenter de se suicider dans la montagne Sainte-Victoire et qui, finalement, avait vécu quatre mois dans la nature ; il n’était pas parvenu à se suicider, ce grâce à une messe qui se déroulait dans un village. Il n’était pas passé à l’acte. Il avait repris goût à la vie, mais il avait zoné dans la montagne. Et il était revenu chez lui. On ne sait pas ce que le type est devenu. Mais Gus et moi, on s’est dit que c’était une belle idée de départ pour un film. La seule chose qu’on savait c’est qu’on voulait faire un drame. Pas une comédie. Nous voulions faire un film plus fluide qui ne soit pas – même si on aime la comédie – une succession de gags, de situations cocasses. Même si c’est marrant, on perd inévitablement en fluidité. On est moins dans la fluidité ; nous avons fait de bons films mais qui sont souvent chaotiques. Là, on voulait faire quelque chose de fulgurant, qui touche, ce sans être pollué par des gags, même si on ne peut pas s’empêcher de distiller un peu d’humour noir. Nous avions travaillé sur un autre film qui ne s’est pas fait. Comme on a Groland, on ne peut tourner que l’été. On était malheureux de ne pas avoir fait l’autre film ; on est donc revenus à ce fait divers. On a commencé à écrire ; on en en parlé à l’acteur qui devait faire le film précédent. Il ne le sentait pas ; il n’avait pas envie de faire ça pour x raisons personnelles.

Qui était cet acteur ?

Il s’appelle Jean-Roger Milo. C’est un super acteur, mais il n’avait pas envie. Et on tombé au moment où Michel Houellebecq était de retour d’Irlande pour sortir son recueil de poèmes. On avait gardé le contact qu’on avait eu avec lui lors du film Le Grand Soir (où on lui avait proposé un rôle qu’il était sur le point d’accepter), on s’est dit : « C’est lui qu’il nous faut car il a tout ce qu’il faut pour donner un mystère supplémentaire à l’ensemble. » Ça s’est fait de façon aussi simple que ça.

C’est un film très poétique, mais aussi très philosophique et très politique. Ce sont des conditions de travail du monde d’aujourd’hui qui conduisent Paul (Houellebecq) au désespoir…

Oui, c’est un personnage déplacé. Il travaille pour France Télécom. Ces salariés étaient des gens qui travaillaient avant aux PTT, qui faisaient certains types de travaux, et qui ont été trimballés de département en département. Ils étaient postiers ; ils revenaient dans des bureaux, au service commercial. Et notre Paul, lui, il se retrouve sur une plateforme téléphonique. C’est ça qu’on voulait montrer : les gens qui aimaient leur boulot, pouvaient être trimballés par une DRH et se retrouver dans des boulots qui ne leur correspondaient pas et ça devenait pour eux invivable.

Vous avez écrit, Gus et vous, tous les dialogues et tout le monologue formulé par Houellebecq. Comment avez-vous fait pour parvenir à une telle fluidité, une telle cohérence ?

C’est selon nos problèmes personnels. Pour le couple, c’était plutôt Gustave. Moi, c’était plutôt sur le grand-père, la dégénérescence. C’était des choses qui nous touchaient. En abordant chacun de notre côté les sujets qui nous tenaient à cœur, finalement, nous étions dans la même problématique. C’est vrai que c’est un film existentiel, sur l’existence : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Sur l’écriture, quand nous avons eu la certitude que Michel acceptait de faire le film, nous nous sommes attachés à l’écriture, en bénéficiant de ses conseils. Nous avions même pensé inclure des morceaux de ses textes. Il ne voulait pas ; il souhaitait ne faire que l’acteur. Nous lui disions que nous voulions faire un film poétique et que ses textes seraient les bienvenus. Il nous a répondu : « Pour être un poète, il suffit de dire sa vérité. » De ce fait, nous sommes allés à fond dans ce qu’on pensait, sans affèterie. On ne s’est pas caché ; on a pris nos cas et on a tout balancé sur la table. En le côtoyant, je sais maintenant que ce qui fait la force de Houellebecq, c’est qu’il ne ment jamais. Jamais. C’est pour ça que parfois, il y a des silences étonnants dans ses interviews ; il cherche le bon mot. Il cherche à décrire vraiment ce qu’il ressent le plus sincèrement et le plus honnêtement. Nous avons donc essayé, pour l’écriture du texte, de suivre son conseil.

Ce texte, Houellebecq a pu l’écrire. Vous êtes parvenus à distiller tout le désespoir qui affleure dans toute son œuvre.

C’est aussi parce qu’on a le même âge que lui. On a vécu des expériences similaires…

La scène avec les petits coureurs…

Oui, les petits coureurs… Je pense que ça a dû plaire à mon frère car avec lui on jouait aux petits coureurs avec des billes des après-midis entières. Je pense que Houellebecq ne connaissait pas le jeu. C’était la première fois qu’il y jouait. Mais pour le reste, on avait tout en commun, Michel et nous.

Gus et vous, connaissiez-vous bien l’œuvre de Houellebecq avant d’écrire ce film ?

Gustave, je ne suis pas certains qu’il ait lu un de ses livres. Moi, je les ai tous lus. Mais je n’ai aucune mémoire des titres. Mais je me suis interdit de les relire pour faire le film. Un moment, je lui ai envoyé un mail en demandant s’il ne trouvait pas que les monologues n’avaient pas l’air d’être du sous-Houellebecq. « Non, non, continuez ! Ca n’a rien à voir », nous a-t-il répondu.

Pourtant, l’osmose entre la tonalité du film et celle de l’oeuvre de Houellebecq est parfaite.

Nous l’avons rendue en langage cinématographique et peut-être que pour un écrivain, ce n’est pas si simple que ça. Nous avons voulu donner un côté littéraire ; on est dans le cerveau de quelqu’un (et de plusieurs personnages). Ce qui se passe dans son cerveau est produit par la voix off. On approche la littérature mais on apporte le visuel qui génère d’autres idées.

Reconstituer sa famille à l’aide de pierres empilées, c’est un symbole très fort. Qui est à l’origine de cette idée ?

C’est Gus qui a eu cette idée. Moi, j’ai eu l’idée de l’ombre. Ca, ce sont des idées de cinoche.

Et l’avion qui traverse le ciel juste au bon moment, était-ce réellement un hasard comme vous le disiez lors d’une conférence de presse ?

En fait, j’ai un peu menti. En fait, il n’est pas passé à ce moment précis. On a triché avec des effets spéciaux ; on l’a mieux placé dans le tempo du film. Il y a eu le truc à la con… Quand il y a le morceau de Black Sabbath et que Paul joue avec sa cigarette dans la nuit, il avait un poil de nez monstrueux qui prenait toute la lumière. Et comme le plan dure hyper longtemps, on s’est dit que le poil de nez allait perturber toute l’ambiance cinématographique ; donc on a éliminé le sacré poil de nez par un effet technique.

Le physique de Houellebecq fait vraiment penser à celui de Céline et à celui d’Artaud.

Parfois, il y a une tête d’une force. Whoua !… C’est carrément un grand acteur. C’est un grand acteur pour une raison simple. Il m’a dit : «  Quand on démarre une séquence, il y a un grand calme qui s’installe en moi. » Alors que chez la plupart des comédiens, c’est un grand stress qui s’installe quand on dit « Action ! ».  Tu te dis que si tu merdes, c’est foutu ; il y a donc une grande nervosité qui s’installe. Forcément, même si tu as bien appris ton texte… Lui, Michel, il a ça naturellement… un calme total l’envahit et il parvient à faire ce qu’il a fait dans le film. C’est fou !

On a vraiment l’impression que cette histoire aurait pu lui arriver. Le personnage c’est presque lui.

Dans les interviews, il dit que le personnage, Paul, ce n’est pas lui. Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (N.D.L.R. : un téléfilm de Guillaume Nicloux programmé il y a peu sur Arte), c’est son propre rôle. Mais il joue quand même un rôle. Mais dans notre film, il nous a dit que s’il n’avait pas réussi dans l’écriture, « ça aurait pu être moi »… On avait même écrit dans le CV du personnage qu’il avait une licence de lettres modernes ; et après il arrive aux PTT… Ca pourrait être lui ; il aurait pu se retrouver dans un cas comme celui-là. C’est ça aussi qu’il a aimé.

Avez-vous eu des difficultés pour le convaincre de faire le film ?

Ca aurait pu mal se passer. Il se trouve que ça s’est joué dans un bar. On est resté quatre heures. Peut-être que s’il ne nous avait pas bien sentis, il aurait coupé court. On est sorti quatre heures après… Il avait oublié sa serviette dans le bar. C’était un beau rendez-vous de travail…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

On travaille sur un projet de comédie, mais on ne parviendra jamais à faire un truc qui amène des millions de spectateurs… On adore les films italiens, les comédies noires des années soixante. On aimerait bien faire un truc comme ça mais ancré dans notre époque. Après, c’est la difficulté d’écrire ; ça a l’air simple mais ça ne l’est pas du tout.  C’est une prouesse… C’est compliqué d’écrire une comédie quand tu as une dizaine de personnages, tout en restant dans une forme de fluidité. On sait que quand tu proposes un rôle à des acteurs, il faut que tous aient leur petit moment de gloire dans le film. Il y a quelque chose qui nous gêne… Réussir à faire une comédie fluide.

*Photo: AGF/SIPA.00691389_000018

La Fayette, la revoilà!

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la fayette pleiade

Qu’on nous permette de revenir au XVIIe siècle. Il nous semble bien oublié, à vrai dire. Ou pire, on s’est habitué à sa présence comme on s’habitue aux grands monuments, comme on s’habitue à Versailles, par exemple. On sait qu’il est là, ce Grand Siècle, mais on n’éprouve plus vraiment le besoin de le visiter. Ce n’est pas un hasard si le terme « classique » désigne à la fois l’esthétique de ce temps et les auteurs qu’on n’étudie plus qu’en classe, et encore… La Rochefoucauld, Molière, Corneille, le cardinal de Retz ou Mme de Sévigné ont pourtant inventé une manière d’être français infiniment séduisante, qui pourrait se révéler particulièrement utile en ces temps de grandes angoisses sur ce qui fonde notre identité. Il y a chez eux, au-delà de leurs différences, une même manière d’être au monde, une manière incroyablement tonique dans son impassibilité apparente, une forme de légèreté héroïque qui se conjugue à une grammaire des sentiments bien oubliée aujourd’hui.

Ce retour au XVIIe, c’est la parution des Œuvres complètes de Madame de Lafayette dans la Bibliothèque de la Pléiade qui nous en offre l’occasion. Le volume édité par Camille Esmein-Sarrazin prend l’allure d’un système solaire. Autour de l’étoile Princesse de Clèves gravitent une correspondance, des portraits, des Mémoires attribués, d’autres romans et nouvelles connus jusque-là des seuls spécialistes, ou presque. Tout cela, en plus du riche appareil critique, nous permet de connaître un peu mieux cette silhouette mystérieuse, un peu abstraite, qui passe discrètement dans les manuels de littérature, laissant derrière elle la réputation de fondatrice d’un genre littéraire devenu une spécialité nationale : ces fameux romans psychologiques, tout pétris de retenue, d’extrême civilisation, ces romans brefs où les cœurs s’échauffent à proportion que les têtes demeurent froides. Il faudrait nuancer, parler de l’influence de Segrais qui, dans la préface de ses Nouvelles françaises (1657), définit une esthétique qui rompt avec l’âge du roman héroïque et pastoral pour définir la fiction moderne comme celle du réalisme psychologique sur fond d’histoire. Mais c’est bien Mme de La Fayette qui passe à la pratique, écrivant en 1678, avec La Princesse de Clèves, l’archétype de cette nouvelle fiction.[access capability= »lire_inedits »]

On sait les problèmes que ce roman a pu poser à certains par sa trop grande cérébralité. On ne parle pas seulement d’un ancien président de la République dont on a beaucoup moqué l’ obsession anti-Princesse de Clèves, mais aussi bien de la manière dont, quelques décennies plus tôt, Louis Scutenaire (1905-1987), anarchiste et surréaliste belge trop méconnu, après avoir vu le premier volume de ses Inscriptions édité chez Gallimard en 1945, se vit refuser le second car il s’était moqué de l’admiration extatique que l’on vouait à La Princesse du côté des excellences de la NRF, à commencer par Gide. Son aphorisme « Relu hier soir La Princesse de Clèves. Avec mon cul. » lui valut un exil définitif de la rue Sébastien-Bottin.

Et pourtant, il s’agit bien, avec ce roman sacré ou ce sacré roman, de la leçon capitale que nous laissent une femme et un siècle : l’amour à la française est tout entier dans cette tension, cette lucidité tragique, par exemple celle d’un prince de Clèves passionné, qui a encore la force de détester sa passion : « Je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve digne de vous, vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais, je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin, il n’y a plus en moi ni de calme ni de raison. » La Rochefoucauld, l’ami dont Mme de La Fayette adoucit les derniers temps, ne dit pas autre chose dans ses Maximes : « Un honnête homme peut aimer comme un fou, jamais comme un sot. »

Il y a donc, chez  Mme de La Fayette, bien autre chose à chercher que la finesse de l’analyse, la délicatesse des sentiments. C’est même le contraire qu’il faudrait lire dans ces leçons de folie contrôlée par l’orgueil : l’apprentissage du dépassement, le culte d’une énergie intime qui amène à une morale des sommets. Mais tout cela exposé sans élever la voix, dans l’élégance glacée de la litote. Comme le montre ce portrait qu’elle fit de son amie d’enfance, la marquise de Sévigné, et qui ouvre judicieusement ce volume de La Pléiade, il s’agit avant tout d’être à la hauteur de ses désirs : « Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition, et vous ne l’êtes pas moins au plaisir ; vous paraissez née pour eux et il semble qu’ils soient faits pour vous. » Cette fois-ci, ce n’est plus La Rochefoucauld mais de La Fayette, bien autre chose à chercher que la finesse de frère ennemi, Retz, qui donne un écho de cette idée dans ses Mémoires : « Toutes les grandes choses qui ne sont pas exécutées paraissent impraticables à ceux qui ne sont pas capables de grandes choses. »

Il y a donc une éthique commune à cette poignée d’écrivains qui connurent les deux XVIIe siècle, en passant par la case Fronde : celui baroque, héroïque, de Louis XIII, et celui policé, un rien compassé, de Louis XIV, qu’on appelle le Grand Siècle, justement. Retz, La Rochefoucauld, frondeurs en pleine illusion lyrique aurait dit Malraux, ratèrent un destin historique et prirent leur revanche par l’écriture : Retz par cette confession murmurée à l’oreille d’une femme que sont ses Mémoires et La Rochefoucauld par les tirs sporadiques de ses Maximes, qui ressemblent aux ultimes rafales que lâchent les rebelles dans une ville déjà reprise en main par les troupes gouvernementales.

Mme de La Fayette, de son côté, perpétua le raffinement des ruelles de la préciosité comme pour opposer son art de la dépense, des feux d’artifice de l’esprit, du luxe des analyses subtiles et gratuites au pragmatisme triomphant d’un appareil d’État que contrôlait déjà Colbert. Elle placera ainsi le cadre de ses romans soit dans une Espagne de fantaisie pour Zaïde, soit sous le règne d’Henri II pour La Princesse de Clèves, soit encore pendant les guerres de religion pour La Princesse de Montpensier, le premier texte qui la fit un peu connaître : elle s’ y offrit le luxe d’inventer un genre littéraire, la nouvelle historique, où l’histoire récente lui permet un subtil « floutage » de sa propre époque. Dans tous les cas, l’important est de se décentrer par rapport à un temps dont la grandeur signe aussi une certaine forme de désenchantement.

Avant d’être comtesse de La Fayette, elle fut Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, une jeune fille qui connut le bruit et la fureur de la Fronde, cette pavane flamboyante pour une aristocratie défunte. Elle avait dix-huit ans lors des combats du faubourg Saint-Antoine, quand La Rochefoucauld chargea, avec une poignée de cavaliers, une compagnie de mousquetaires pour dégager le Grand Condé et perdit, à cette occasion, ses illusions et la moitié de son visage. Et elle n’en avait que vingt, en juillet 1654, quand sa mère lui fit faire un étrange voyage à Nantes. Cette année-là, le cardinal de Retz, encore lui, emmêlé comme à son habitude dans des intrigues qu’il avait lui-même nouées, était en résidence surveillée. Mais on était entre gens du monde : son geôlier, le maréchal de La Meilleraye, lui laissait à peu près faire ce qu’il voulait. Les promenades sur les remparts de la forteresse se révélèrent vite ennuyeuses, alors il put recevoir des visites. D’après ses Mémoires, celle d’une certaine Mme de La Vergne lui laissa un joli souvenir. Il faut dire qu’elle avait eu le bon goût de venir avec sa fille. Retz, qui pour une fois n’avait rien à faire, tenta sa chance : « Elle était fort jolie et fort aimable. Elle me plut beaucoup. La vérité est que je ne lui plus guère. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m’était naturelle. » Un coup pour rien, donc. De toute manière, cette histoire n’aurait pas duré : Retz s’évada quelques jours après. Marie-Madeleine, la jolie jeune fille, ne fut pas non plus particulièrement marquée par cette aventure puisqu’elle épousa, l’année suivante, le comte de La Fayette, personnage un peu falot au demeurant qui préféra toujours ses terres d’Auvergne aux fastes de la cour. Si le cardinal de Retz se trompe toujours avec brio quand il s’agit de politique, il faut le croire lorsqu’il parle des femmes : la pudeur de cette jeune fille sera celle d’une œuvre tout entière, où le désir, partout présent, est partout retenu. On n’est plus tellement habitué à ce genre d’économie du cœur à l’époque de la pornographie et du narcissisme sur Internet qui, au fond, sont une seule et même chose. Raison de plus pour y revenir.

Voilà, de fait, le génie très particulier de Mme de La Fayette et de quelques-uns de ses contemporains : croire en l’émotion, en la vie, pour mieux les brider, les étouffer. Aveux, confessions murmurées ou sèches maximes, un certain goût pour le silence à peine rompu vient se confondre avec le style. C’est en une seule phrase que Mme de La Fayette montre à quel point la princesse de Clèves eut raison de ne pas céder à l’amour et de préférer la solitude du cloître. Nemours, le beau Nemours, pour lequel elle fut prête un instant à tout sacrifier, était finalement comme les autres : « Enfin, des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. »

C’est sans doute cela, finalement, Mme de La Fayette, et à travers elle la France : ce monde où les princesses seront toujours les plus belles pour aller danser mais où jamais, au grand jamais, vous ne verrez une larme couler sur leur visage.

Madame de La Fayette – Œuvres complètes, édition établie par Camille Esmein-Sarrazin (Bibliothèque de la Pléiade).

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51078099_000001

La dernière muse d’Alberto Giacometti

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Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. Dans Le dernier modèle, l’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste.

Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entr’aperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du coca-cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie, est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu.

Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade.

Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes.

Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se contrefiche des apparences, se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé. Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, elle lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie… Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage !  Le dernier modèle  est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto.

À lire au soleil couchant de la Méditerranée.

Le dernier modèle roman de Franck Maubert – Mille et une nuits

*Photo: MATT DUNHAM/AP/SIPA.AP20712481_000004

 

 

 

Palaces, Pétromonarchies et Gaspipi

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sultan beverly hills

Boycott des palaces : faut pas charrier !

Depuis quelques mois, une pétition circule aux quatre coins du beau monde pour appeler la clientèle des palaces à boycotter les établissements appartenant au sultan de Bruneï. En cause, la charia, que le prince pétromilliardaire introduit peu à peu dans la législation de son micro-Etat enclavé dans la Malaisie. Il n’en fallait pas plus pour affoler Anna Wintour, patronne du Vogue américain et gouroute internationale de la mode, et derrière elle, le magnat hippie chic Richard Branson, la star télé et icône LGBT Ellen De Generes ainsi que, cocorico, les camarades Pinault père et fils.

Les droits des femmes et des minorités passant souvent par pertes et profits là où prévaut l’interprétation hardcore du Saint Coran, l’inquiétude des signataires est bien compréhensible. On ne saurait donc que les féliciter, d’autant plus que leur colère a payé, puisque le Beverly Hills Hotel, le Meurice, le Plaza Athénée ou le Dorchester de Londres, tous propriétés du sultan, ont enregistré cet été moult annulations.[access capability= »lire_inedits »]

Ceci dit, les pétitionnaires seraient bien inspirés d’étendre leur domaine de la lutte aux pétromonarchies du Proche-Orient, régies plein pot par la charia depuis belle lurette. Ainsi, les familles royales des Emirats, du Qatar ou d’Arabie Saoudite détiennent nombre d’hôtels de luxe parisiens. Le George V et le Crillon, par exemple appartiennent à la famille royale saoudienne. Le Royal Monceau, lui, est détenu par l’émirat salafiste du Qatar, généreux mécène du PSG, de BeIN Sports, d’Al Jazeera et de l’Etat islamique en Irak et au Levant.

Rogner un peu sur les rentrées de devises des potentats du Golfe, voilà qui sanctionnerait symboliquement leur atteinte aux droits de l’Homme (et de la femme, et des enfants)  en les frappant au porte-monnaie.  Ce serait aussi un formidable geste de solidarité en faveur des gays, des minorités religieuses et des millions de travailleurs immigrés sauvagement exploités dans toute la péninsule arabique.

Le constat a beau être accablant, je ne suis pas sûr que nos militants de choc se mettent à boycotter  tous ces beaux établissements à capitaux golfites. Ni que François Pinault ferme ses boutiques Gucci ou Saint-Laurent à Doha ou à Koweit City.  Ni que nos artistes engagés boudent le Parc des Princes au motif que le Qatar pratique la charia. En tout cas, je n’en mettrais pas ma main à couper…

Par Daoud Boughezala

 

Chasse au Gaspipi

Un conflit social passionne l’opinion américaine depuis la mi-juillet. De fait, il est peu banal, puisque les grévistes se battent pour leur pause pipi.

Si vous venez de sourire, préparez vous à recommencer illico, quand vous saurez que l’entreprise de Chicago touchée par ce conflit s’appelle WaterSaver, ce qu’on évitera de traduire ici par « défenseur des cabinets ». En vrai, on y fabrique des robinets de haute technologie pour les hôpitaux et les labos – ainsi qu’un modèle grand public, nommé « Vandal-Resistant », destiné aux établissements scolaires.

Le business se porte bien, l’entreprise affirme être n°1 mondial dans son secteur. N’empêche, que  désormais, ses salariés sont mis en demeure de ne pas passer plus de 6 minutes par jour aux W-C. Steven Kersten, le patron de WaterSaver justifie sa politique de restriction urinaire en brandissant ses stats : pour le seul mois de mai dernier, plus de 120 heures de travail seraient parties en fumée, ou plutôt à vau-l’eau. D’où l’obligation de badger aux toilettes et l’instauration de sanctions financières pour les occupants abusifs. Bref, soit le salarié se retient, soit c’est la retenue sur salaire.

S’en sont ensuivis  débrayages, manifs, piquets de grèves et gros buzz dans tous le pays, mais pour l’instant la direction reste impassible. Pour Steven Kersten : « La politique des lavabos ne se discute pas ».

Sourions, sourions, mais ne nous moquons pas trop des Américains, car le pire ce qui s’invente là-bas finit en général par arriver ici. En France aussi, la restauration des marges est une priorité. Je ne serais pas plus étonnée que ça si l’on voyait bientôt des pointeuses se pointer au petit coin. Et franchement, ça ne presse pas.[/access]

*Photo: Matt Sayles/AP/SIPA.AP21563721_000001

La politique arabe de la France? Une somme d’échecs et de turpitudes!

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chirac politique arabe

chirac politique arabe

Le 9 juillet 2014, un bref communiqué de l’Élysée déclenchait une tempête : « Le président de la République a eu ce soir un entretien téléphonique avec le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Il lui a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza. Il lui a rappelé que la France condamnait ces agressions. Il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces. Le président de la République rappelle la nécessité de prévenir l’escalade de la violence. »

Immédiatement, c’est le tollé, dans le petit monde des soutiens inconditionnels de la cause palestinienne en France : François Hollande ne délivrerait rien de moins qu’un « permis de tuer » au chef du gouvernement «  le plus à droite qu’Israël ait connu », principal geôlier de « la prison à ciel ouvert » enfermant les habitants de Gaza. « Israël assassin ! Hollande complice ! » devient le slogan récurrent des manifestations anti-israéliennes organisées dans toute la France, non sans dérapages carrément antisémites. Qu’un président de la République française puisse, à un moment où Tsahal ne peut faire autrement que de répondre à une agression caractérisée, manifester sa compréhension pour ceux qui se défendent, en s’exprimant clairement, relèverait donc d’une forme de complicité dans la perpétration de crimes de guerre. On laisserait dans les poubelles de l’histoire de la propagande grossière ce type d’accusations, si elles ne s’étaient immédiatement doublées d’une mise en cause encore plus dévastatrice pour un président de la Ve République : en quelques lignes, il aurait porté un coup mortel à la « politique arabe » de la France, tué une seconde fois le général de Gaulle, celui de la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, où fut proféré le fameux « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » accusant les Juifs et Israël de tous les maux du Proche-Orient, discours devenu le dogme intangible gouvernant l’action de la France dans la région. En rompant avec l’État juif de manière aussi agressive (le style compte autant sinon plus que le fond), un de Gaulle vieillissant, perdant prise aussi bien sur les réalités intérieures françaises que sur l’évolution du monde, laissait un héritage empoisonné à ses successeurs, dont aucun, de droite comme de gauche, n’a eu suffisamment de courage ou de clairvoyance pour s’en défaire.[access capability= »lire_inedits »] Au contraire, tel un mantra, on répétait, et on répète encore aujourd’hui, que cette ligne, distincte de celle des États-Unis, comme de celle de feu l’URSS, a permis à la France de faire entendre sa voix au Proche-Orient, donc de peser sur le cours des événements. Que de telles âneries puissent encore être proférées aujourd’hui, dans des journaux aussi sérieux que Le Monde et Le Figaro, provoque l’étonnement de l’historien-diplomate Elie Barnavi, qu’on ne peut ranger dans le camp des amis politiques de Benyamin Netanyahou : « La politique arabe de la France a toujours été une illusion », écrit-il sur i24 alors que le « Hollande bashing » se déchaîne en France : « Cette illusion a été entretenue par la “rue arabe” du Quai d’Orsay et des gesticulations politiques comme celles de Jacques Chirac[1. Elie Barnavi fait allusion au coup de gueule de Chirac contre la police israélienne dans la vieille ville de Jérusalem, le 22 octobre 1996.]. Son influence sur le cours de la guerre et de la paix a toujours été nulle. (…) C’est encore plus vrai aujourd’hui que le “monde arabe” n’existe plus, s’il a jamais existé autrement que dans la propagande de la Ligue arabe et le cerveau romantique des diplomates arabisants du Quai d’Orsay. » L’ami Barnavi, qui a fréquenté étroitement le petit monde dont il parle, nous révèle que le roi est nu, et que cette fameuse « politique arabe » de la France n’a pas fait, au cours du dernier demi-siècle, bouger d’un iota les lignes de force dans le conflit israélo-arabe. À mon humble avis, il fait encore preuve d’une indulgence coupable à l’égard de cette politique en ne la taxant que d’impuissance congénitale. Non seulement le roi est nu, mais son corps est couvert de scrofules et ulcères qui ont nom soutien indéfectible à des dictateurs sanguinaires, tentative de donner l’arme nucléaire au plus sauvage d’entre eux, Saddam Hussein, corruption généralisée d’une partie de l’élite politique et diplomatique française. Jusqu’aux mal nommés «  printemps arabes » de 2011, la ligne « gaullienne » du Quai d’Orsay se résumait à lécher les babouches des dictateurs issus de la mouvance nassérienne et baasiste autant que celles des pétromonarques du Golfe en espérant que cette déférence onctueuse vaudrait de juteux contrats au complexe militaro-industriel français. Le sort des sociétés civiles de ces pays était le dernier souci de cette « rue arabe du Quai d’Orsay », dont les dithyrambes des potentats en place constituaient l’essentiel des télégrammes diplomatiques envoyés à Paris. La pauvre Michèle Alliot-Marie fut la principale victime de cette intoxication, elle qui, en suivant les analyses du Quai, préconisa que l’on instruise les CRS tunisiens pour sauver le régime de Ben Ali…

On a oublié aussi que la France, en 1976, sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing et de son Premier ministre Jacques Chirac, a été à deux doigts de favoriser la prolifération nucléaire au Moyen-Orient en fournissant un réacteur nucléaire, Osirak, à Saddam Hussein. En dépit des dénégations de ses promoteurs, il est prouvé aujourd’hui que l’exécution complète de ce contrat aurait permis au dictateur irakien de disposer de cinq ou six bombes nucléaires dans un très court délai. Un raid israélien mit un terme, heureusement, à cette aventure sinistre. Ces choix stratégiques firent l’affaire, certes, de la maison Dassault et des industriels français de l’armement, qui livrèrent pour des dizaines de milliards d’avions et de machines à tuer à des humanistes du style de Saddam Hussein ou de Mouammar Kadhafi. Pendant ce temps-là, sans bruit, sans « politique arabe » tonitruante, en soutenant sans faillir Israël sur le plan diplomatique, l’Allemagne s’installait confortablement sur ces marchés : pour les pétromonarques et les prébendiers des régimes corrompus, la Mercedes blindée est de rigueur, ainsi que l’électroménager d’outre-Rhin, bien plus fiable que celui venu de France… Mis bout à bout, tous ces gadgets finissent par faire des sommes rondelettes, et surtout créent des flux commerciaux indépendants de la conjoncture politique. L’humiliation finale fut le choix, par les Émirats arabes unis, de l’offre sud-coréenne de centrale nucléaire au détriment des petits bijoux technologiques offerts par le consortium français Areva-EDF… Alors à quoi ça sert que la « rue arabe du Quai » se décarcasse ?

Aurait-elle au moins protégé notre pays des attaques terroristes ? Que nenni ! En confondant le monde arabo-musulman avec les potentats en place, nos savants arabisants on fait de la France la cible privilégiée des attentats aveugles et meurtriers en Occident, avant que le 11-Septembre ne vienne en effacer la mémoire. Le soutien à Saddam Hussein, engagé dans une guerre à mort avec l’Iran, fut la conséquence d’une série d’attentats meurtriers à Paris dans les année 1980, ainsi que des enlèvements de Français au Liban, de l’assassinat d’un ambassadeur et du camion piégé contre les légionnaires français envoyés par l’ONU à Beyrouth[2. L’Iran pressait également la France pour obtenir le remboursement du prêt Eurodif, que Paris avait conclu avec Téhéran pour financer la construction d’une centrale nucléaire. À la chute du chah, la France se retira de cet accord bilatéral, ce qui provoqua la colère des mollahs…]. Dans les années 1990, ce fut le tour du FIS algérien de semer la mort terroriste à Paris.

Enfin, et cela aura bizarrement échappé aux limiers de Médiapart, les plus gros scandales de corruption d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires français ont pour toile de fond les liaisons dangereuses entretenues par ces derniers avec les détenteurs de pétrodollars. Comme ces gens-là sont habiles, il est rare que ces faits arrivent jusqu’aux tribunaux. Quel mal pourrait-on voir dans le fait qu’un ancien président de la République française soit logé gracieusement sur les quais de la Seine par le fils de son ami Rafic Hariri, Premier ministre libanais assassiné par les Syriens ? Ou qu’un ancien ministre des Affaires étrangères de droite, Hervé de Charrette, connu pour son anti-israélisme viscéral, émarge aujourd’hui à quelque 150 000 euros par an comme président de la Chambre de commerce franco-arabe ? Ou encore qu’un ancien Premier ministre de la France, Dominique de Villepin, ne voie aucune contradiction à fustiger la prétendue bévue de François Hollande dans l’affaire de Gaza alors qu’il empoche des sommes considérable pour ses « activités de conseil » au Qatar ? Il en est, certes, qui se sont fait prendre par la patrouille, comme l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay Serge Boidevaix et son collègue ambassadeur Jean-Bernard Mérimée, qui se sont goinfrés de « bons de pétrole » distribués par leur ami Saddam en échange de leur bons et loyaux services de lobbying en sa faveur en Occident. La chance ne souriant pas seulement aux audacieux, mais aussi parfois aux mauvais sujets, une instruction bousillée par le juge Courroye a provoqué, en 2013, la relaxe générale des diplomates affairistes en première instance. Le parquet a fait appel, mais qui se soucie encore de cette affaire ?

Aujourd’hui, les riverains de la « rue arabe du Quai d’Orsay », ces diplomates dont l’influence n’est plus aussi massive qu’auparavant, sont eux aussi victimes de ces révoltes arabes révélatrices de leur incompétence, sinon de leur corruption. Et ils en deviennent paranoïaques. Ils crient à un complot néoconservateur ourdi par des diplomates bushistes infiltrés jusqu’au plus haut sommet de l’État, et dans les postes-clés à l’étranger, livrant des noms par l’intermédiaire du corbeau habituel Claude Angeli, du Canard enchaîné. Espérons que c’est leur chant du cygne.[/access]

*Photo : HENDLER/SIPA. 00290805_000006.

Réforme territoriale : c’est très mal parti…

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elections regionales hollande

elections regionales hollande

Nicolas Sarkozy, cédant à un effet de mode parisien assez ancien, avait mis en chantier, peu de temps après son arrivée à la présidence de la République, une soi-disant réforme du « millefeuille territorial ». Une loi prévoyant un conseiller territorial unique qui siégerait à la fois à la région et au conseil général fut adoptée. Pour cette raison, le mandat habituel de six ans de chacune de ces instances avait été modifié. Prolongé pour le Département et raccourcis pour la Région afin de coïncider. C’était la logique. Les élections cantonales de 2008 et les régionales de 2010 ont eu lieu, les électeurs étant informés de la durée du mandat confié à leurs représentants. Cette réforme de bric et de broc fut mal acceptée par les élus locaux de droite, et coûta à l’UMP la majorité du Sénat, aux sénatoriales de septembre 2008. Dans un premier temps, François Hollande ne fut pas ingrat et fit abroger cette création du « conseiller territorial ». La catastrophe des municipales du printemps 2014 prévue par tout le monde sauf par François Hollande qui pensait « enjamber » cette échéance, provoqua le congédiement de Jean-Marc Ayrault, et la nomination de Manuel Valls. La diversion du mariage gay déjà utilisée, la situation économique toujours aussi désastreuse, il fallait trouver quelque chose. Ce fut l’épisode assez ridicule du bricolage improvisé aboutissant à la proposition des 12 nouvelles régions à la place des 28 précédentes et au retour de la suppression des départements.

Nous avons dit dans ces colonnes ce que nous pensions de cette lubie qui vise à détruire un système qui marche, en prévoyant notamment la suppression du département, instance territoriale à laquelle les Français sont particulièrement attachés et qui ne marche pas si mal, et qui a surtout les missions sociales en charge.

Décidé et martial, pour suppléer comme c’est maintenant la règle, à l’absence d’arguments sérieux, le Premier ministre balaya les objections sur l’inutilité, la difficulté, et le coût de la réforme. Et confia la tâche et un ministère à un élu qui avait été toute sa carrière opposé aux mesures qu’on lui demandait de maintenant mettre en œuvre. Avec la consigne d’aller vite. Et c’est là que les ennuis ont commencé. Première objection, pour supprimer les départements il faut une réforme constitutionnelle. Il n’y a pas de majorité pour cela. Ensuite le redécoupage. Le premier présenté comme une « proposition » était tellement ridicule qu’il a fallu en élaborer un autre, aussi boiteux que le précédent. Et puis, cela commence à gronder chez les élus locaux socialistes dont 30 000 ont disparu dans la tourmente de mars. Alors, peut-être qu’un peu de concertation et moins de n’importe quoi, ne seraient pas de trop. Et puis, il y a quand même une question d’une certaine importance traitée jusqu’à présent avec une drôle de désinvolture: la question des scrutins. On a beaucoup entendu les quelques fidèles survivants du Président de la République appeler au « respect des institutions » face à ceux qui s’interrogeaient sur la capacité de François Hollande à terminer son mandat. Ils ont été plus discrets sur les différentes manipulations auxquelles nous avons assisté. Dans un premier temps, il était envisagé de fixer la date commune des scrutins régionaux et départementaux à la fin 2016, c’est-à-dire à quelques semaines de la fin du mandat de François Hollande.

Ben voyons… En pleine campagne des présidentielles. Gros problème, cette mesure qui amenait à changer la durée des mandats à moins d’un an de leur renouvellement semblait entretenir des rapports assez élastiques avec la rigueur constitutionnelle. Deuxièmement, puisque l’on invitait les collectivités à participer et  à s’impliquer dans l’élaboration de la réforme, peut-être serait-il assez démocratique de le faire avec leur représentativité d’aujourd’hui ? Qui doit être probablement très éloigné de celle de 2008.

L’été est passé, rien n’a été décidé. Nous sommes donc actuellement à cinq mois de l’échéance légale à laquelle doivent se dérouler ces élections locales. Comme c’était prévu, le Conseil Constitutionnel a fait savoir discrètement qu’il ne fallait quand même pas trop exagérer et qu’un allongement de près de deux ans du mandat des conseils généraux ne serait pas accepté. Première tentative de repousser le scrutin commun fin 2015. Ça grince toujours. Dernier état de la réflexion, nouveau découplage, et les cantonales pour juin 2015. Pour les régionales, on verra.

Bien joué ! À ce niveau d’amateurisme, de tâtonnements et de navigation à vue, on atteint quand même des sommets inquiétants. À cinq mois d’une échéance majeure, on ne sait toujours pas si elle aura lieu. Les élus actuellement en charge ne savent pas s’ils auront cinq mois, un an, deux ans pour la conduite des missions et des projets qui sont les leurs. La loi de 1990 sur le financement de la vie publique et qui a sévèrement réglementé le déroulement des campagnes électorales a expressément prévu deux dates très importantes, relatives au financement des campagnes et à la communication en période électorale. La première un an, et la deuxième six mois avant le scrutin. Impossible à ce jour pour les sortants et les futurs candidats de savoir comment ils doivent s’organiser et quelles sont leurs possibilités d’expression. Sachant que les manquements sont sévèrement sanctionnés comme Nicolas Sarkozy en a fait l’expérience. Cette situation est invraisemblable.

Petit détail ensuite, les communes ont la compétence d’organiser les élections, ce qui leur coûte fort cher. Ce découplage est idiot, il aboutira à des surcoûts conséquents en ces temps d’économie, et surtout il ne servira à rien car personne n’imagine sérieusement que la réforme des régions puisse intervenir avant qu’une nouvelle date d’élections constitutionnellement régulières puisse être fixée.

En 1982, les lois de décentralisation adoptées, François Mitterrand étant au pouvoir, avaient fait l’objet d’un travail de préparation et d’élaboration de près de vingt ans. La plupart des textes furent votées quasiment à l’unanimité. Pourtant, les transferts de compétences, de patrimoines, de ressources demandèrent quatre ans. C’est en 1986 que cette décentralisation que l’on essaye aujourd’hui de détruire trouva à vraiment se déployer. Les trente années suivantes ont permis de la faire évoluer et quoi qu’on en dise de l’améliorer. Il y a encore sûrement beaucoup à faire, mais en évitant à tout prix, l’amateurisme, le bricolage et la désinvolture de cette incroyable navigation à vue.

Pialat écrivain

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pialat vieillirons ensemble

pialat vieillirons ensemble

La personnalité de Pialat, mort en 2003,  n’était pas aimable. Mais on paraît rarement aimable quand on refuse absolument toute concession aux goûts et aux convenances de son époque. On se souvient, le plus souvent, en ce qui concerne Pialat, de sa magnifique réponse, aux sifflets des festivaliers cannois lorsqu’il reçut la Palme d’Or pour Sous le soleil de Satan : «  Si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus ». Pialat a toujours fait partie de ceux, en effet, qui préféraient la colère à la peur, attitude qui paraît aujourd’hui plus que jamais comme profondément morale. Dans un monde placé sous le signe de la précarité et de l’oppression soft des politiques austéritaires présentées comme la seule alternative, si les gens se mettaient en rogne un peu plus souvent plutôt que de se confire dans la trouille aliénée de ceux qui croient encore avoir quelque chose à perdre, on aurait peut-être un paysage politique moins désespérant.

Pialat, qui a eu  une enfance célinienne avec des parents ruinés et sa grand-mère qui l’a élevé, n’avait aucune raison de prendre des gants avec qui que ce soit. Et il ne les a pas pris, y compris dans ses amours. Son deuxième long métrage, Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), décrit la décomposition d’un couple joué par Jean Yanne et Marlène Jobert.  On raconte d’ailleurs que Jean Yanne qui se révèle là un acteur extraordinaire, a failli en venir aux mains avec Pialat lors du tournage. Il y a de quoi, pour ceux qui se souviennent du film. Il n’est pas facile de jouer un personnage odieux et malheureux à la fois, un mec abject avec une femme qui est sa maitresse et qui commence à l’aimer quand elle, elle se met à moins l’aimer.  Si on se fie à l’intrigue, on pourrait croire à du Harlequin, avec le triangle amoureux classique. Mais comme le remarquait Fanny Ardant chez Truffaut dans La Femme d’a côté, ce sont les chansons d’amour à la radio, mêmes idiotes et sirupeuses, qui disent la vérité de l’amour. Et Pialat, le génie de Pialat avait été dans Nous ne vieillirons pas ensemble de transformer une situation convenue en  chef d’œuvre.

Autre question, que se posèrent les spectateurs de Nous ne vieillirons pas ensemble : comment un film sentimental pouvait-il être aussi brutal ? La fin d’un amour aurait appelé plutôt à une forme de mélancolie élégante et non à ces répliques blessantes, ces paires de gifles, ce refus de l’attendrissement, cette psychologie au hachoir. On pourrait aller chercher une explication du côté d’une pudeur exacerbée ou d’une forme d’étrangeté à soi-même comme si précisément, on assistait à sa propre vie dans un film dont on ne serait même pas le metteur en scène.

Mais une  réponse plus précise est sans doute à trouver dans le roman qui donna naissance au film et qui reparait aujourd’hui dans cette collection d’Archipel/Poche intelligemment consacrée à exhumer les romans oubliés qui furent à l’origine de films restés célèbres. Nous ne vieillirons pas ensemble est un roman qui paraît deux ans avant le film, chez un éditeur relativement obscur. Comme le signale l’ami Le Guern dans son intelligente préface, Pialat a déjà 45 ans quand il publie ce livre et sa carrière est au point mort puisqu’il reste confiné à la réalisation de documentaires sans pouvoir réaliser les films qu’il voudrait.  Le lecteur découvrira un texte qui ressemble déjà au Pialat cinéaste. Sur une trame très proche du film, le narrateur Jean vit encore avec sa femme Françoise qu’il trompe depuis des années avec Colette. Tout le monde est au courant dans le trio et dans leur entourage. Ce qui frappe, c’est la sècheresse du roman, une sècheresse qui confine à la désorientation non seulement parce que le narrateur parle de lui comme d’un étranger, se décrivant de manière purement comportementale à la façon d’un polar. Littéralement, il ne sait pas qui il est, ce qu’il pense. Il se raccroche à des bars, des bistrots, des rendez-vous, des errances sur les routes françaises des années 70 entre l’Auvergne, la Côte Normande, la Camargue, Paris.  On peut seulement arriver à deviner ce que les personnages ressentent dans les dialogues, et encore. Tous les bons cinéastes savent que les dialogues ne  sont là que pour ajouter à la confusion, surtout quand ils sont parfaitement ciselés au point de paraître vraiment naturels, ce qui est le comble de l’art.

Nous ne vieillirons pas ensemble, le roman, est donc celui de personnages nus et opaques à la fois, surexposés et pourtant insaisissables. Et au bout du compte, humains, trop humains.  On a là, du coup, une clé bouleversante pour comprendre un peu mieux le grand Maurice.

Tartuffe, un discours sur la servitude volontaire

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tartuffe moliere jesuite

tartuffe moliere jesuite

Qui n’a pas vu jouer Tartuffe ignore ce qu’est le jeu de bonneteau. La pièce centrée sur le personnage à double fond, faux dévot aux manières patelines dont Molière fait le portrait à coups de serpe, dénonce moins un caractère universel qu’un phénomène d’emprise aux résonances politiques. C’est avant tout cela, Tartuffe : une pièce politique. À ce titre, plus importante, plus nécessaire, que L’Avare, Le Malade imaginaire, Les Femmes savantes ou même Don Juan. Et comme il s’agit d’une pièce foncièrement politique, elle fut interdite dès sa première représentation. C’était le 12 mai 1664, il y a trois cent cinquante ans. Anniversaire bienvenu pour célébrer la liberté d’esprit contre les impostures.

À peine les trois actes qui constituaient alors la pièce furent-ils joués à Versailles devant Louis XIV pendant les fêtes grandioses données à l’aube du nouveau règne – Les Plaisirs de l’Île enchanté – que l’enchantement comique tourna court : les dévots, jésuites en tête, se sentirent attaqués, ils en appelèrent au roi, lequel mit le holà en dépit de son goût pour Molière. « Truffer », en vieux français, signifiait « tromper » : d’où le titre exact, Le Tartuffe ou l’imposteur, de quoi contrarier bien des gens. La pièce sera reprise à Paris trois ans plus tard, allongée de deux actes, aussitôt interdite. Puis en février 1669, toujours à Paris : et c’est un triomphe ![access capability= »lire_inedits »]

Il a fallu cinq ans pour que les conservateurs baissent pavillon. Bigots pour les uns, saintes âmes pour les autres. En tout cas, dans l’intervalle, la reine mère Anne d’Autriche soutient leur combat, vigie des bonnes mœurs qui surveille la cour où le Roi-Soleil, gracieux danseur de ballets, conte fleurette à Madame, sa cousine germaine et incidemment sa belle-sœur, épouse de Monsieur, esthète grassouillet qui, à Madame, préfère les seigneurs bravaches et les valets de pied. Tout ce petit monde s’amuse beaucoup sous le regard de la reine mère qu’entourent les pieuses figures de la Compagnie du Saint-Sacrement, parmi lesquelles Bossuet, unies dans le souvenir du grand Vincent de Paul récemment décédé : une école de prédicateurs à l’ancienne, rigoureux, sincères, dynamiques, des jésuites de feu qui ne badinent pas avec la foi ni avec la morale, et qui tempêtent contre le théâtre. Pour eux, Molière et Satan, c’est tout un. Anne d’Autriche meurt en 1667 d’un cancer du sein dont elle a enduré les douleurs avec un courage exemplaire. La cour peut enfin jouir de libertés nouvelles. Et la troupe du roi, conduite par un Molière au comble de la faveur que le jeune monarque lui prodigue, joue Tartuffe sans interruption devant des publics aux anges.

Ce n’est pas une pièce drôle. Elle s’attaque plaisamment, mais avec gravité, au pouvoir de l’Église ainsi qu’aux deux branches maîtresses du tronc social, l’institution du mariage, en opposant l’amour à la toute-puissance paternelle, et l’institution judiciaire, à travers une affaire d’héritage. On y rit peu. Seule égaie vraiment la fameuse scène 4 de l’acte I, très brève, où Orgon, le maître de maison de retour chez lui après une absence de deux jours, s’inquiète de la santé de Tartuffe au lieu de celle d’Elmire, sa femme, qui, durant ces deux jours, a souffert d’un fort mal de tête avec de la fièvre. Elmire justement que ledit Tartuffe tente de séduire et qui, pour convaincre Orgon de la duplicité du gourou, feint de céder à ses avances après avoir enjoint au cocu virtuel de se cacher sous la table. Jusqu’au terme heureux de la comédie, on assiste avec une sorte d’effroi à la caricature sans concession d’un parfait hypocrite, manipulateur irrésistible et cynique absolu. Quoique… Pas vraiment irrésistible, en réalité. Et là réside l’aspect foncièrement politique de Tartuffe, pour nous autres les modernes.

Voici le fond du propos : les dupes sont dupes de l’imposteur parce qu’elles le veulent bien. Orgon et sa mère, Mme Pernelle, se soumettent de bon gré aux préceptes, reproches, volontés que leur dispense Tartuffe, lequel est logé, nourri, blanchi dans la maison du crédule et à ses frais. Mais à part ces deux-là, personne dans la famille ne mord à l’hameçon. Cléante le beau-frère, Elmire l’épouse, Damis le fils, Mariane la fille, Valère l’amoureux de Mariane qui l’aime et qu’il veut épouser, Dorine la servante vive et fraîche, chacun voit parfaitement clair dans le jeu de l’infâme. Résultat : le faussaire n’abuse que ceux qui s’y prêtent. C’est d’autant plus vrai qu’Orgon dispose de la sagesse nécessaire pour distinguer le visage et son masque. Dorine le souligne d’emblée (acte I , sc. 2).

« Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,

Et pour servir son prince il montra du courage ;

Mais il est devenu comme un homme hébété,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté. »

Elle parle de la Fronde, cette guerre civile achevée quinze ans plus tôt par la victoire de la monarchie, qui représente l’État central, contre les grands féodaux, évoquée de nouveau à la fin de la pièce par l’exempt, c’est-à-dire l’officier de police, venu chasser de leur maison Orgon et sa famille en vertu d’une décision de justice favorable à Tartuffe, fruit, évidemment, de sa félonie. En fait, l’exempt vient en sauveur. Le roi, usant de son pouvoir souverain, a rompu le contrat par lequel Orgon cédait tous ses biens au faux dévot :

« Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois

On vous vit témoigner en appuyant ses droits. »

Orgon a su juger droitement au temps de la Fronde. Il s’est montré capable de choisir le parti juste et légitime. Comme ses proches, qui ne cessent de le mettre en garde contre son entêtement, il avait les moyens de résister à la fascination exercée par le faussaire. Il se laisse volontairement embobiner. Il agit librement, sans qu’on le force le moins du monde. Il n’est pas tant victime de l’imposture que complice de sa propre faiblesse. Exemple magistral de servitude volontaire : la dupe est pleinement responsable des abus qu’elle subit.

Ainsi en va-t-il aujourd’hui en matière politique, où les communicants dirigent les opérations : l’artifice règne en maître. Mais les électeurs qui se laissent prendre participent du leurre. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, professait Chirac le pragmatique. À sa manière tranquillement odieuse, Tartuffe chante le même couplet. Les principes sacrés qu’il prétend servir ne visent que son intérêt le plus personnel, auquel Orgon contribue. L’homme politique use forcément de masques : pour l’emporter, il doit séduire, par conséquent leurrer. Mais il ne leurre que les naïfs qui l’acceptent. Les croyances auxquelles on adhère nous engagent. Orgon est fou de croire aux discours de Tartuffe (« fou » : le terme revient plusieurs fois). Mais loin de l’innocenter, cette folie le condamne.

Les tricheurs contemporains qui battent les estrades, chefs de parti de toutes obédiences, élus de toute farine, n’affichent guère moins d’insolente tromperie que l’imposteur dont s’est entiché Orgon. Un Mendès-France s’est refusé à ce jeu : il a tenu six mois. Un Sarkozy empêtré dans les affaires dont il essaie de se dépêtrer, un Hollande et son optimisme dont il farde la réalité, tous ces truqueurs l’emportent non par leurs vertus, mais par leurs manœuvres, sincérités feintes, froids calculs et mensonges. Encore s’agit-il de démocrates, qui enchâssent leurs faussetés dans le cadre de libertés publiques qu’ils respectent sincèrement. Il arrive aussi que les peuples s’entichent de démagogues pur jus qui, à l’instar de Tartuffe se décrivant, pour se défendre, carrément tel qu’il est, annoncent la couleur : de ce qu’ils feront ou font, de ce qu’ils sont, ils ne cachent rien. Ce qui pousse d’ailleurs à penser que, lors d’élections présidentielles, les candidats élus sur un programme détaillé avec engagements précis doivent inquiéter davantage quand ils se mettent en tête d’appliquer leur programme que s’ils s’en écartent.

Usant de méthodes démagogiques par une nécessité quasi naturelle, la plupart des politiciens manipulent les peuples avec un art aussi grossier qu’efficace. Les avertissements dont ceux-ci bénéficient ne les protègent pas des catastrophes auxquelles leur crédulité les mène. Pas de faux-fuyants ni de vaines excuses : dupes et contents de l’être, les peuples sont responsables de leur crédulité et des conséquences qui s’ensuivent.

Dure leçon. Restent néanmoins deux chances. La première, c’est qu’à l’entêtement des uns réponde la lucidité des autres, ouvrant la voie à l’ouverture des yeux. La seconde réside dans la conclusion de la pièce. Menacé d’être spolié de tous ses biens par Tartuffe, et d’être même chassé de chez lui, Orgon prouve qu’aux individus aveuglés par les cyniques, la vraie difficulté consiste à rendre la vue, mais qu’un artifice positif comme celui d’Elmire s’offrant faussement au dévot pour le confondre permet d’ôter le masque du visage, et, avec la vue, de rendre la raison. À quoi s’ajoute le fait que, s’il est juste et vertueux, un prince parvient toujours, par sa clairvoyance, à châtier l’imposture et remettre le monde en ordre. C’est même à cette aune que se reconnaît sa valeur.[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51014659_000001

Quand la mémoire s’en va

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besson memoire philosophie

besson memoire philosophieLe plus grand manipulateur des lettres françaises depuis la disparition de Jean-Edern a encore frappé. Taquin, joyeusement méchant et d’une lucidité désespérée, le dernier roman de Patrick Besson brouille les pistes, embrouille le lecteur et administre une dérouillée magistrale à quelques hommes et femmes en vue autour des années 2007-2012. C’était il y a si longtemps, un siècle peut-être. Ces illustres inconnus nous semblent presque irréels. Ont-ils même existé ? La célébrité n’aura jamais été aussi éphémère. Ne vous fiez pas au titre « La mémoire de Clara » et à la quatrième de couverture qui résume en dix lignes la trame. Si vous vous attendez à lire une farce à grosses ficelles où derrière chaque pseudonyme se niche une personnalité, vous serez à moitié déçu.

Cette Clara Bruti, veuve du président Brancusi (1955-2035), atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui se lance en 2060 dans l’écriture de ses mémoires avec l’aide du nègre Aimé Boucicaut vous rappellera forcément quelqu’un. Le top model âgé de 93 ans perd la boule sans perdre le nord. Les balles traçantes de Besson font toujours un carnage chez les « people ». Délicieux ball-trap dans les beaux quartiers. Des tirs précis, sifflants et éclairants sur une époque où la vacuité du pouvoir et la barbarie médiatique ont laissé la population exsangue. Hébétée par tant de bien-pensance et d’arrogance, les maux du XXIème siècle. En despote éclairé et picador comique, Besson, plus désabusé que jamais, imagine les cinquante prochaines années. Ses prédictions sur l’avenir de l’Humanité ont un parfum d’apocalypse hilarant. Vous mettez toutes les peurs de la société française actuelle et vous aurez un aperçu du futur bessonnien. Le pieux est l’ennemi du bien.

Le romancier a sorti l’artillerie lourde, il flingue à tout-va. De la philosophie dépoitraillée aux émissions cucul-turelles, du quinquennat abracadabra aux humanitaires sanguinaires, « La mémoire de Clara » solde trente ans de naufrage. La mode, la politique, la télé, les livres, la bouffe, le sexe, c’est foutu ! Les fans du polygraphe rouge seront aux anges. Parce qu’au-delà de la drôlerie du pastiche, Besson exhale une nostalgie qui émeut sincèrement. On ne parle pas assez de la pudeur de l’écrivain dont la brutalité de plume n’est qu’un masque élégant. Chacune de ses piques, de ses « private jokes », de ses saillies nous ramènent au monde d’avant. Dans cette exploration guignolesque du futur, Besson parle en fait du passé. Rien que du passé. Qu’y-a-t-il d’autre ? La littérature est, par essence, l’exhumation du passé. Tout le roman est notamment transpercé par la figure christique de Frédéric Berthet (1954-2003). Il en est à la fois l’âme et le vibrato. Quelle félicité de retrouver nos vieux camarades de lecture !

En traçant le portrait tendre et acéré de cette ex-cheftaine des podiums, Besson évoque surtout ses souvenirs, ses amitiés, ses marottes. On aime ses romans pour leur parfum d’adolescence, de temps perdu. « Avant, les écrivains faisaient des pages, maintenant, ils laissent des signes, comme des scouts dans une forêt » lâche-t-il. Ses balises temporelles s’appellent Neuhoff, Nabe, la cuisine nissarde, le service militaire, l’ex-Yougoslavie, Michel Déon, l’Académie française, les éditeurs, les MacDo ou la Rue de l’Odéon en 1990. Et puis, ce style qui fait passer les autres écrivains pour une bande de « peine-à-jouir ». Maître du dialogue crépitant et de la répartie foudroyante, échanges dignes d’une rencontre imaginaire entre Secrétin et Gatien, Besson n’a pas raté son match de rentrée.

La mémoire de Clara de Patrick Besson – Editions du Rocher

*photo : BASSIGNAC/JDD/SIPA.00600806_000005

«Houellebecq ne ment jamais»

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benoit delepine festival

benoit delepine festival

Benoit Delépine est humoriste, journaliste, réalisateur et scénariste.  Il est l’auteur, avec Gustave Kervern, du film Near Death Experience sorti le 10 septembre. 

Philippe Lacoche : Qui est à l’origine de l’idée maîtresse de Near Death Experience ? Gustave Kervern ou vous-même ?

Benoit Delépine : À l’origine, c’est un article paru dans Aujourd’hui. Nous étions éloignés, pendant les vacances. Mais nous l’avons lu en même temps.Ça racontait l’histoire d’un mec qui était parti pour tenter de se suicider dans la montagne Sainte-Victoire et qui, finalement, avait vécu quatre mois dans la nature ; il n’était pas parvenu à se suicider, ce grâce à une messe qui se déroulait dans un village. Il n’était pas passé à l’acte. Il avait repris goût à la vie, mais il avait zoné dans la montagne. Et il était revenu chez lui. On ne sait pas ce que le type est devenu. Mais Gus et moi, on s’est dit que c’était une belle idée de départ pour un film. La seule chose qu’on savait c’est qu’on voulait faire un drame. Pas une comédie. Nous voulions faire un film plus fluide qui ne soit pas – même si on aime la comédie – une succession de gags, de situations cocasses. Même si c’est marrant, on perd inévitablement en fluidité. On est moins dans la fluidité ; nous avons fait de bons films mais qui sont souvent chaotiques. Là, on voulait faire quelque chose de fulgurant, qui touche, ce sans être pollué par des gags, même si on ne peut pas s’empêcher de distiller un peu d’humour noir. Nous avions travaillé sur un autre film qui ne s’est pas fait. Comme on a Groland, on ne peut tourner que l’été. On était malheureux de ne pas avoir fait l’autre film ; on est donc revenus à ce fait divers. On a commencé à écrire ; on en en parlé à l’acteur qui devait faire le film précédent. Il ne le sentait pas ; il n’avait pas envie de faire ça pour x raisons personnelles.

Qui était cet acteur ?

Il s’appelle Jean-Roger Milo. C’est un super acteur, mais il n’avait pas envie. Et on tombé au moment où Michel Houellebecq était de retour d’Irlande pour sortir son recueil de poèmes. On avait gardé le contact qu’on avait eu avec lui lors du film Le Grand Soir (où on lui avait proposé un rôle qu’il était sur le point d’accepter), on s’est dit : « C’est lui qu’il nous faut car il a tout ce qu’il faut pour donner un mystère supplémentaire à l’ensemble. » Ça s’est fait de façon aussi simple que ça.

C’est un film très poétique, mais aussi très philosophique et très politique. Ce sont des conditions de travail du monde d’aujourd’hui qui conduisent Paul (Houellebecq) au désespoir…

Oui, c’est un personnage déplacé. Il travaille pour France Télécom. Ces salariés étaient des gens qui travaillaient avant aux PTT, qui faisaient certains types de travaux, et qui ont été trimballés de département en département. Ils étaient postiers ; ils revenaient dans des bureaux, au service commercial. Et notre Paul, lui, il se retrouve sur une plateforme téléphonique. C’est ça qu’on voulait montrer : les gens qui aimaient leur boulot, pouvaient être trimballés par une DRH et se retrouver dans des boulots qui ne leur correspondaient pas et ça devenait pour eux invivable.

Vous avez écrit, Gus et vous, tous les dialogues et tout le monologue formulé par Houellebecq. Comment avez-vous fait pour parvenir à une telle fluidité, une telle cohérence ?

C’est selon nos problèmes personnels. Pour le couple, c’était plutôt Gustave. Moi, c’était plutôt sur le grand-père, la dégénérescence. C’était des choses qui nous touchaient. En abordant chacun de notre côté les sujets qui nous tenaient à cœur, finalement, nous étions dans la même problématique. C’est vrai que c’est un film existentiel, sur l’existence : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Sur l’écriture, quand nous avons eu la certitude que Michel acceptait de faire le film, nous nous sommes attachés à l’écriture, en bénéficiant de ses conseils. Nous avions même pensé inclure des morceaux de ses textes. Il ne voulait pas ; il souhaitait ne faire que l’acteur. Nous lui disions que nous voulions faire un film poétique et que ses textes seraient les bienvenus. Il nous a répondu : « Pour être un poète, il suffit de dire sa vérité. » De ce fait, nous sommes allés à fond dans ce qu’on pensait, sans affèterie. On ne s’est pas caché ; on a pris nos cas et on a tout balancé sur la table. En le côtoyant, je sais maintenant que ce qui fait la force de Houellebecq, c’est qu’il ne ment jamais. Jamais. C’est pour ça que parfois, il y a des silences étonnants dans ses interviews ; il cherche le bon mot. Il cherche à décrire vraiment ce qu’il ressent le plus sincèrement et le plus honnêtement. Nous avons donc essayé, pour l’écriture du texte, de suivre son conseil.

Ce texte, Houellebecq a pu l’écrire. Vous êtes parvenus à distiller tout le désespoir qui affleure dans toute son œuvre.

C’est aussi parce qu’on a le même âge que lui. On a vécu des expériences similaires…

La scène avec les petits coureurs…

Oui, les petits coureurs… Je pense que ça a dû plaire à mon frère car avec lui on jouait aux petits coureurs avec des billes des après-midis entières. Je pense que Houellebecq ne connaissait pas le jeu. C’était la première fois qu’il y jouait. Mais pour le reste, on avait tout en commun, Michel et nous.

Gus et vous, connaissiez-vous bien l’œuvre de Houellebecq avant d’écrire ce film ?

Gustave, je ne suis pas certains qu’il ait lu un de ses livres. Moi, je les ai tous lus. Mais je n’ai aucune mémoire des titres. Mais je me suis interdit de les relire pour faire le film. Un moment, je lui ai envoyé un mail en demandant s’il ne trouvait pas que les monologues n’avaient pas l’air d’être du sous-Houellebecq. « Non, non, continuez ! Ca n’a rien à voir », nous a-t-il répondu.

Pourtant, l’osmose entre la tonalité du film et celle de l’oeuvre de Houellebecq est parfaite.

Nous l’avons rendue en langage cinématographique et peut-être que pour un écrivain, ce n’est pas si simple que ça. Nous avons voulu donner un côté littéraire ; on est dans le cerveau de quelqu’un (et de plusieurs personnages). Ce qui se passe dans son cerveau est produit par la voix off. On approche la littérature mais on apporte le visuel qui génère d’autres idées.

Reconstituer sa famille à l’aide de pierres empilées, c’est un symbole très fort. Qui est à l’origine de cette idée ?

C’est Gus qui a eu cette idée. Moi, j’ai eu l’idée de l’ombre. Ca, ce sont des idées de cinoche.

Et l’avion qui traverse le ciel juste au bon moment, était-ce réellement un hasard comme vous le disiez lors d’une conférence de presse ?

En fait, j’ai un peu menti. En fait, il n’est pas passé à ce moment précis. On a triché avec des effets spéciaux ; on l’a mieux placé dans le tempo du film. Il y a eu le truc à la con… Quand il y a le morceau de Black Sabbath et que Paul joue avec sa cigarette dans la nuit, il avait un poil de nez monstrueux qui prenait toute la lumière. Et comme le plan dure hyper longtemps, on s’est dit que le poil de nez allait perturber toute l’ambiance cinématographique ; donc on a éliminé le sacré poil de nez par un effet technique.

Le physique de Houellebecq fait vraiment penser à celui de Céline et à celui d’Artaud.

Parfois, il y a une tête d’une force. Whoua !… C’est carrément un grand acteur. C’est un grand acteur pour une raison simple. Il m’a dit : «  Quand on démarre une séquence, il y a un grand calme qui s’installe en moi. » Alors que chez la plupart des comédiens, c’est un grand stress qui s’installe quand on dit « Action ! ».  Tu te dis que si tu merdes, c’est foutu ; il y a donc une grande nervosité qui s’installe. Forcément, même si tu as bien appris ton texte… Lui, Michel, il a ça naturellement… un calme total l’envahit et il parvient à faire ce qu’il a fait dans le film. C’est fou !

On a vraiment l’impression que cette histoire aurait pu lui arriver. Le personnage c’est presque lui.

Dans les interviews, il dit que le personnage, Paul, ce n’est pas lui. Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (N.D.L.R. : un téléfilm de Guillaume Nicloux programmé il y a peu sur Arte), c’est son propre rôle. Mais il joue quand même un rôle. Mais dans notre film, il nous a dit que s’il n’avait pas réussi dans l’écriture, « ça aurait pu être moi »… On avait même écrit dans le CV du personnage qu’il avait une licence de lettres modernes ; et après il arrive aux PTT… Ca pourrait être lui ; il aurait pu se retrouver dans un cas comme celui-là. C’est ça aussi qu’il a aimé.

Avez-vous eu des difficultés pour le convaincre de faire le film ?

Ca aurait pu mal se passer. Il se trouve que ça s’est joué dans un bar. On est resté quatre heures. Peut-être que s’il ne nous avait pas bien sentis, il aurait coupé court. On est sorti quatre heures après… Il avait oublié sa serviette dans le bar. C’était un beau rendez-vous de travail…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

On travaille sur un projet de comédie, mais on ne parviendra jamais à faire un truc qui amène des millions de spectateurs… On adore les films italiens, les comédies noires des années soixante. On aimerait bien faire un truc comme ça mais ancré dans notre époque. Après, c’est la difficulté d’écrire ; ça a l’air simple mais ça ne l’est pas du tout.  C’est une prouesse… C’est compliqué d’écrire une comédie quand tu as une dizaine de personnages, tout en restant dans une forme de fluidité. On sait que quand tu proposes un rôle à des acteurs, il faut que tous aient leur petit moment de gloire dans le film. Il y a quelque chose qui nous gêne… Réussir à faire une comédie fluide.

*Photo: AGF/SIPA.00691389_000018

La Fayette, la revoilà!

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la fayette pleiade

la fayette pleiade

Qu’on nous permette de revenir au XVIIe siècle. Il nous semble bien oublié, à vrai dire. Ou pire, on s’est habitué à sa présence comme on s’habitue aux grands monuments, comme on s’habitue à Versailles, par exemple. On sait qu’il est là, ce Grand Siècle, mais on n’éprouve plus vraiment le besoin de le visiter. Ce n’est pas un hasard si le terme « classique » désigne à la fois l’esthétique de ce temps et les auteurs qu’on n’étudie plus qu’en classe, et encore… La Rochefoucauld, Molière, Corneille, le cardinal de Retz ou Mme de Sévigné ont pourtant inventé une manière d’être français infiniment séduisante, qui pourrait se révéler particulièrement utile en ces temps de grandes angoisses sur ce qui fonde notre identité. Il y a chez eux, au-delà de leurs différences, une même manière d’être au monde, une manière incroyablement tonique dans son impassibilité apparente, une forme de légèreté héroïque qui se conjugue à une grammaire des sentiments bien oubliée aujourd’hui.

Ce retour au XVIIe, c’est la parution des Œuvres complètes de Madame de Lafayette dans la Bibliothèque de la Pléiade qui nous en offre l’occasion. Le volume édité par Camille Esmein-Sarrazin prend l’allure d’un système solaire. Autour de l’étoile Princesse de Clèves gravitent une correspondance, des portraits, des Mémoires attribués, d’autres romans et nouvelles connus jusque-là des seuls spécialistes, ou presque. Tout cela, en plus du riche appareil critique, nous permet de connaître un peu mieux cette silhouette mystérieuse, un peu abstraite, qui passe discrètement dans les manuels de littérature, laissant derrière elle la réputation de fondatrice d’un genre littéraire devenu une spécialité nationale : ces fameux romans psychologiques, tout pétris de retenue, d’extrême civilisation, ces romans brefs où les cœurs s’échauffent à proportion que les têtes demeurent froides. Il faudrait nuancer, parler de l’influence de Segrais qui, dans la préface de ses Nouvelles françaises (1657), définit une esthétique qui rompt avec l’âge du roman héroïque et pastoral pour définir la fiction moderne comme celle du réalisme psychologique sur fond d’histoire. Mais c’est bien Mme de La Fayette qui passe à la pratique, écrivant en 1678, avec La Princesse de Clèves, l’archétype de cette nouvelle fiction.[access capability= »lire_inedits »]

On sait les problèmes que ce roman a pu poser à certains par sa trop grande cérébralité. On ne parle pas seulement d’un ancien président de la République dont on a beaucoup moqué l’ obsession anti-Princesse de Clèves, mais aussi bien de la manière dont, quelques décennies plus tôt, Louis Scutenaire (1905-1987), anarchiste et surréaliste belge trop méconnu, après avoir vu le premier volume de ses Inscriptions édité chez Gallimard en 1945, se vit refuser le second car il s’était moqué de l’admiration extatique que l’on vouait à La Princesse du côté des excellences de la NRF, à commencer par Gide. Son aphorisme « Relu hier soir La Princesse de Clèves. Avec mon cul. » lui valut un exil définitif de la rue Sébastien-Bottin.

Et pourtant, il s’agit bien, avec ce roman sacré ou ce sacré roman, de la leçon capitale que nous laissent une femme et un siècle : l’amour à la française est tout entier dans cette tension, cette lucidité tragique, par exemple celle d’un prince de Clèves passionné, qui a encore la force de détester sa passion : « Je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve digne de vous, vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais, je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin, il n’y a plus en moi ni de calme ni de raison. » La Rochefoucauld, l’ami dont Mme de La Fayette adoucit les derniers temps, ne dit pas autre chose dans ses Maximes : « Un honnête homme peut aimer comme un fou, jamais comme un sot. »

Il y a donc, chez  Mme de La Fayette, bien autre chose à chercher que la finesse de l’analyse, la délicatesse des sentiments. C’est même le contraire qu’il faudrait lire dans ces leçons de folie contrôlée par l’orgueil : l’apprentissage du dépassement, le culte d’une énergie intime qui amène à une morale des sommets. Mais tout cela exposé sans élever la voix, dans l’élégance glacée de la litote. Comme le montre ce portrait qu’elle fit de son amie d’enfance, la marquise de Sévigné, et qui ouvre judicieusement ce volume de La Pléiade, il s’agit avant tout d’être à la hauteur de ses désirs : « Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition, et vous ne l’êtes pas moins au plaisir ; vous paraissez née pour eux et il semble qu’ils soient faits pour vous. » Cette fois-ci, ce n’est plus La Rochefoucauld mais de La Fayette, bien autre chose à chercher que la finesse de frère ennemi, Retz, qui donne un écho de cette idée dans ses Mémoires : « Toutes les grandes choses qui ne sont pas exécutées paraissent impraticables à ceux qui ne sont pas capables de grandes choses. »

Il y a donc une éthique commune à cette poignée d’écrivains qui connurent les deux XVIIe siècle, en passant par la case Fronde : celui baroque, héroïque, de Louis XIII, et celui policé, un rien compassé, de Louis XIV, qu’on appelle le Grand Siècle, justement. Retz, La Rochefoucauld, frondeurs en pleine illusion lyrique aurait dit Malraux, ratèrent un destin historique et prirent leur revanche par l’écriture : Retz par cette confession murmurée à l’oreille d’une femme que sont ses Mémoires et La Rochefoucauld par les tirs sporadiques de ses Maximes, qui ressemblent aux ultimes rafales que lâchent les rebelles dans une ville déjà reprise en main par les troupes gouvernementales.

Mme de La Fayette, de son côté, perpétua le raffinement des ruelles de la préciosité comme pour opposer son art de la dépense, des feux d’artifice de l’esprit, du luxe des analyses subtiles et gratuites au pragmatisme triomphant d’un appareil d’État que contrôlait déjà Colbert. Elle placera ainsi le cadre de ses romans soit dans une Espagne de fantaisie pour Zaïde, soit sous le règne d’Henri II pour La Princesse de Clèves, soit encore pendant les guerres de religion pour La Princesse de Montpensier, le premier texte qui la fit un peu connaître : elle s’ y offrit le luxe d’inventer un genre littéraire, la nouvelle historique, où l’histoire récente lui permet un subtil « floutage » de sa propre époque. Dans tous les cas, l’important est de se décentrer par rapport à un temps dont la grandeur signe aussi une certaine forme de désenchantement.

Avant d’être comtesse de La Fayette, elle fut Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, une jeune fille qui connut le bruit et la fureur de la Fronde, cette pavane flamboyante pour une aristocratie défunte. Elle avait dix-huit ans lors des combats du faubourg Saint-Antoine, quand La Rochefoucauld chargea, avec une poignée de cavaliers, une compagnie de mousquetaires pour dégager le Grand Condé et perdit, à cette occasion, ses illusions et la moitié de son visage. Et elle n’en avait que vingt, en juillet 1654, quand sa mère lui fit faire un étrange voyage à Nantes. Cette année-là, le cardinal de Retz, encore lui, emmêlé comme à son habitude dans des intrigues qu’il avait lui-même nouées, était en résidence surveillée. Mais on était entre gens du monde : son geôlier, le maréchal de La Meilleraye, lui laissait à peu près faire ce qu’il voulait. Les promenades sur les remparts de la forteresse se révélèrent vite ennuyeuses, alors il put recevoir des visites. D’après ses Mémoires, celle d’une certaine Mme de La Vergne lui laissa un joli souvenir. Il faut dire qu’elle avait eu le bon goût de venir avec sa fille. Retz, qui pour une fois n’avait rien à faire, tenta sa chance : « Elle était fort jolie et fort aimable. Elle me plut beaucoup. La vérité est que je ne lui plus guère. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m’était naturelle. » Un coup pour rien, donc. De toute manière, cette histoire n’aurait pas duré : Retz s’évada quelques jours après. Marie-Madeleine, la jolie jeune fille, ne fut pas non plus particulièrement marquée par cette aventure puisqu’elle épousa, l’année suivante, le comte de La Fayette, personnage un peu falot au demeurant qui préféra toujours ses terres d’Auvergne aux fastes de la cour. Si le cardinal de Retz se trompe toujours avec brio quand il s’agit de politique, il faut le croire lorsqu’il parle des femmes : la pudeur de cette jeune fille sera celle d’une œuvre tout entière, où le désir, partout présent, est partout retenu. On n’est plus tellement habitué à ce genre d’économie du cœur à l’époque de la pornographie et du narcissisme sur Internet qui, au fond, sont une seule et même chose. Raison de plus pour y revenir.

Voilà, de fait, le génie très particulier de Mme de La Fayette et de quelques-uns de ses contemporains : croire en l’émotion, en la vie, pour mieux les brider, les étouffer. Aveux, confessions murmurées ou sèches maximes, un certain goût pour le silence à peine rompu vient se confondre avec le style. C’est en une seule phrase que Mme de La Fayette montre à quel point la princesse de Clèves eut raison de ne pas céder à l’amour et de préférer la solitude du cloître. Nemours, le beau Nemours, pour lequel elle fut prête un instant à tout sacrifier, était finalement comme les autres : « Enfin, des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. »

C’est sans doute cela, finalement, Mme de La Fayette, et à travers elle la France : ce monde où les princesses seront toujours les plus belles pour aller danser mais où jamais, au grand jamais, vous ne verrez une larme couler sur leur visage.

Madame de La Fayette – Œuvres complètes, édition établie par Camille Esmein-Sarrazin (Bibliothèque de la Pléiade).

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51078099_000001

La dernière muse d’Alberto Giacometti

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giacometti caroline muse

giacometti caroline muse

Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. Dans Le dernier modèle, l’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste.

Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entr’aperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du coca-cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie, est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu.

Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade.

Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes.

Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se contrefiche des apparences, se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé. Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, elle lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie… Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage !  Le dernier modèle  est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto.

À lire au soleil couchant de la Méditerranée.

Le dernier modèle roman de Franck Maubert – Mille et une nuits

*Photo: MATT DUNHAM/AP/SIPA.AP20712481_000004

 

 

 

Palaces, Pétromonarchies et Gaspipi

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sultan beverly hills

sultan beverly hills

Boycott des palaces : faut pas charrier !

Depuis quelques mois, une pétition circule aux quatre coins du beau monde pour appeler la clientèle des palaces à boycotter les établissements appartenant au sultan de Bruneï. En cause, la charia, que le prince pétromilliardaire introduit peu à peu dans la législation de son micro-Etat enclavé dans la Malaisie. Il n’en fallait pas plus pour affoler Anna Wintour, patronne du Vogue américain et gouroute internationale de la mode, et derrière elle, le magnat hippie chic Richard Branson, la star télé et icône LGBT Ellen De Generes ainsi que, cocorico, les camarades Pinault père et fils.

Les droits des femmes et des minorités passant souvent par pertes et profits là où prévaut l’interprétation hardcore du Saint Coran, l’inquiétude des signataires est bien compréhensible. On ne saurait donc que les féliciter, d’autant plus que leur colère a payé, puisque le Beverly Hills Hotel, le Meurice, le Plaza Athénée ou le Dorchester de Londres, tous propriétés du sultan, ont enregistré cet été moult annulations.[access capability= »lire_inedits »]

Ceci dit, les pétitionnaires seraient bien inspirés d’étendre leur domaine de la lutte aux pétromonarchies du Proche-Orient, régies plein pot par la charia depuis belle lurette. Ainsi, les familles royales des Emirats, du Qatar ou d’Arabie Saoudite détiennent nombre d’hôtels de luxe parisiens. Le George V et le Crillon, par exemple appartiennent à la famille royale saoudienne. Le Royal Monceau, lui, est détenu par l’émirat salafiste du Qatar, généreux mécène du PSG, de BeIN Sports, d’Al Jazeera et de l’Etat islamique en Irak et au Levant.

Rogner un peu sur les rentrées de devises des potentats du Golfe, voilà qui sanctionnerait symboliquement leur atteinte aux droits de l’Homme (et de la femme, et des enfants)  en les frappant au porte-monnaie.  Ce serait aussi un formidable geste de solidarité en faveur des gays, des minorités religieuses et des millions de travailleurs immigrés sauvagement exploités dans toute la péninsule arabique.

Le constat a beau être accablant, je ne suis pas sûr que nos militants de choc se mettent à boycotter  tous ces beaux établissements à capitaux golfites. Ni que François Pinault ferme ses boutiques Gucci ou Saint-Laurent à Doha ou à Koweit City.  Ni que nos artistes engagés boudent le Parc des Princes au motif que le Qatar pratique la charia. En tout cas, je n’en mettrais pas ma main à couper…

Par Daoud Boughezala

 

Chasse au Gaspipi

Un conflit social passionne l’opinion américaine depuis la mi-juillet. De fait, il est peu banal, puisque les grévistes se battent pour leur pause pipi.

Si vous venez de sourire, préparez vous à recommencer illico, quand vous saurez que l’entreprise de Chicago touchée par ce conflit s’appelle WaterSaver, ce qu’on évitera de traduire ici par « défenseur des cabinets ». En vrai, on y fabrique des robinets de haute technologie pour les hôpitaux et les labos – ainsi qu’un modèle grand public, nommé « Vandal-Resistant », destiné aux établissements scolaires.

Le business se porte bien, l’entreprise affirme être n°1 mondial dans son secteur. N’empêche, que  désormais, ses salariés sont mis en demeure de ne pas passer plus de 6 minutes par jour aux W-C. Steven Kersten, le patron de WaterSaver justifie sa politique de restriction urinaire en brandissant ses stats : pour le seul mois de mai dernier, plus de 120 heures de travail seraient parties en fumée, ou plutôt à vau-l’eau. D’où l’obligation de badger aux toilettes et l’instauration de sanctions financières pour les occupants abusifs. Bref, soit le salarié se retient, soit c’est la retenue sur salaire.

S’en sont ensuivis  débrayages, manifs, piquets de grèves et gros buzz dans tous le pays, mais pour l’instant la direction reste impassible. Pour Steven Kersten : « La politique des lavabos ne se discute pas ».

Sourions, sourions, mais ne nous moquons pas trop des Américains, car le pire ce qui s’invente là-bas finit en général par arriver ici. En France aussi, la restauration des marges est une priorité. Je ne serais pas plus étonnée que ça si l’on voyait bientôt des pointeuses se pointer au petit coin. Et franchement, ça ne presse pas.[/access]

*Photo: Matt Sayles/AP/SIPA.AP21563721_000001