En écrivant leur dernier film, Benoît Delépine et Gustave Kervern avaient prévu de proposer le rôle à un autre. Et puis un jour, ils sont tombés sur la dernière couverture des Inrocks avec Michel Houellebecq. Comme tout le monde, ils ont été saisis par l’image : celle d’un écrivain attifé comme un clochard, dont le visage difforme ressemblait désormais à celui d’un vieillard édenté. Jugeant que ce serait l’interprète rêvé, ils le lui ont proposé sans trop y croire. Et l’écrivain à succès a accepté de travailler au tarif syndical.

Near Death Experience, c’est le titre – discutable – sous lequel sort cette semaine ce beau long-métrage dans lequel Michel Houellebecq joue donc le personnage principal et à peu près unique. On y suit l’errance d’un quinqua lambda, qui n’a plus le goût de vivre sa routine de « beauf » de province. Un matin, il part faire un tour en bicyclette – abandonnant femme et enfants – pour ne plus revenir.

Contrairement à sa minable maisonnette gris béton, les paysages de la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence, sont sauvages et splendides. Il s’y perd volontairement, pédalant puis marchant sans but, et tente à plusieurs reprises de se jeter dans le vide pour en finir. Mais chaque fois, une « présence humaine » (titre de l’album de Michel Houellebecq produit par Bertrand Burgalat en 2000) l’en décourage in extremis.

Fuyant le monde des vivants, notre paumé finit par ériger trois tas de pierres auxquels il se confie comme s’il s’agissait de sa femme et de ses deux enfants. A part ça, il ne croisera personne ou presque, jusqu’à la toute dernière scène. Dans l’intervalle, la voix off – celle de l’écrivain-acteur – nous livrera ses méditations mélancoliques, parfois à peine intelligibles tant l’absence de dents abîme l’élocution.

Ceux qui ont eu comme nous la chance de voir le film avant sa sortie ont remarqué que les textes auraient sans doute pu être écrits par Houellebecq lui-même. Ce n’est pas le cas. Ils ne se connaissaient pas, mais Kervern et Delépine ont de longue date partagé avec l’écrivain le goût pour un réalisme cru bêtement qualifié de « trash » (scoop : le réel est sale), dont leurs prestations télévisuelles et leurs précédents films – réussis ou non – sont empreints. Un certain « dégagement » aussi.

En se laissant bercer au rythme – luxueusement lent – de cette non-histoire poétique inspirée d’un fait divers, on retombe en adolescence. On se dit qu’à l’époque, on en aurait fait le film culte de sa bande de copains intello-ploucs d’Angoulême. Et puis on se rend compte qu’on a grandi, que ce nihilisme tellement légitime par les temps qui courent devra bien finir par être dépassé un jour. Mais qu’en attendant, on y est toujours sensible, parce qu’il dit l’état d’âme d’une partie sans cesse croissante de nos contemporains.

Sur le tournage, les coréalisateurs ont été surpris par le professionnalisme et l’enthousiasme de leur acteur : prenant son job au sérieux, tout en s’amusant comme un enfant de cette nouvelle expérience revigorante, à l’aise au point de s’endormir comme un bébé en plein tournage d’une scène où il devait rester couché, tandis qu’un drone le filmait en plongée… Mais la production, fauchée, a aussi été prise de court par le nombre de bouteilles de Bandol commandées par Houellebecq au restaurant où dînait l’équipe.

C’est que Near Death Experience, tourné en à peine dix jours, est un film à tout petit budget. Benoît Delépine et Gustave Kervern se sont lancés dans le tournage avec leurs propres deniers, avant d’avoir obtenu le concours d’une grande chaîne de télé. Un film de pauvres, en somme, sur un pauvre type. Un de ces smicards de base, blanc et provincial, qui travaille dans un centre d’appel, dont tout le monde se fout et qui finit par se foutre de tout. Un « sans-dents », comme l’élite de notre époque ricanante et déshumanisée les surnomme, dit-on, en privé.

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