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Bernard Benoit, nouvel album bretonnant

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bernard benoit mer

S’il y a bien une chose que le monde entier nous envie, ce n’est – contrairement à ce que prétend la légende urbaine de nos grands médias – ni notre gastronomie, ni notre presse, ni notre chemin de fer, ni notre « exemple-de-démocratie », ni notre « école-de-la-république », ni nos première, deuxième et troisième dames du président, ni notre septième art, ni notre industrie, ni notre police… (j’arrête là, la liste est trop longue).

Non, la seule richesse de notre identité française qui laisse encore admiratifs les étrangers, c’est notre littoral, et plus particulièrement notre façade atlantique et ses côtes bretonnes. Mais même ce bout de patrimoine français est menacé de risibilité puisqu’aujourd’hui, la musique bretonne se résume à… Nolwenn Leroy. Pourtant, l’un des plus fervents défenseurs et représentants du genre, vulgarisateur de la guitare celtique dans les années 70, continue de tracer son sillon avec une constance et une qualité admirables.

Son nom, Bernard Benoit, ne vous évoque sans doute pas grand-chose. Sa musique contient toute la Bretagne, de ses Fest-Noz à ses vers luisants, en passant par ses contes et mythologies celtiques, sources d’inspiration inépuisable pour les auteurs d’heroic fantasy (la série de bande dessinée Thorgal en est un exemple). Dans ses livrets d’albums, Bernard Benoit nous parle ainsi – entre autres légendes druidiques – de Regina, ville voisine de Dinard et Saint-Malo engloutie en 732, et à propos de laquelle une rumeur court toujours aujourd’hui dans la région : « Les filles de Regina avaient la peau si blanche et transparente que, lorsqu’elles buvaient du vin, on pouvait le voir couler à travers leur gorge ». Cette Bretagne sauvage et folklorique, glorifiée par Pierre-Jakez Hélias, foulée par des chevaux et des hommes bouffis d’orgueil (beaucoup de bretons seniors sont restés indépendantistes de cœur), berceau de Chateaubriand et refuge de Jean-Edern Hallier, Bernard Benoit la sublime dans ses chants instrumentaux, entre motifs de cordes tissés allegro presto à la façon d’un Django Reinhardt bigouden et nappes synthétiques aux embruns chauds. Parfois, un saxo vient polir ces galets sonores avec son blues de Cornouaille.

Tout comme le cinéaste Andreï Tarkovski, Bernard Benoit emprunte la route de la nostalgie, propice à un état de contemplation mystique, loin des voies de garage du matérialisme. « On parle partout de faire des réformes, de modifier le cours de choses, de respecter l’environnement. Et pendant ce temps-là, la mer monte », observait le musicien dans les pages de Ouest-France l’an dernier.

La pochette de son nouvel album montre un village et son église (probablement vide, heureusement) submergés par les flots. Pochette non progressiste s’il en est : difficile de ne pas y voir une métaphore de notre déclin civilisationnel.

Depuis les années 70, âge d’or de l’industrie de la musique traditionnelle (Tri Yann et consorts), Bernard Benoit a fait son chemin, dans la lumière des projecteurs au départ – contrat discographique avec Polydor, concerts en France et à l’étranger –, puis dans la discrétion de l’autoproduction aujourd’hui. Certes Alan Stivell, Dan Ar Braz et Gilles Servat restent les emblèmes de la musique bretonne traditionnelle, mais Bernard Benoit a osé transcender la lourde matrice originelle par un mélange des genres (musique classique, celte, new age, ambient, etc.) personnel – meilleur moyen de toucher le cœur universel – et clair comme de l’eau de roche.

Au début des années 80, il tenait un cabaret à Dinan, Le Prélude. Sans doute en a-t-il entendu, des envolées lyriques, des brèves de comptoir régionales du genre : « Allez, une petite dernière bolée pour la route… du rhum ! ». Aujourd’hui, le multi-instrumentiste prend son envol avec une musique qui porte loin, dans une ascension toujours plus atmosphérique. Une œuvre quadragénaire au pouvoir de triskèle forgé aux sources de l’âme bretonne.

Alors, entre d’un côté la cacophonie de Paris-Plages, ses verts luisants (les écolos en maillot de bain fluo), ses Fest-Noz (DJ Hidalgo met le feu) et ses mythologies (ses mythos surtout), et de l’autre, les marées musicales de Saint-Jacut-de-la-mer, Lancieux et autres rivages contemplatifs, préférez toujours l’original, l’or Regina.

 

Et pendant ce temps-là, la mer… de Bernard Benoit (autoproduction, CD distribué par Coop Breizh et disponible sur les sites de vente en ligne).

Marion Le Pen excommuniée?

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marion lepen eglise fn toulon

Décidément, la présence de Marion Maréchal-Le Pen à l’université d’été catholique du diocèse de Toulon n’est pas du goût de tous les catholiques. De nombreux membres du corps épiscopal sont déjà montés au créneau pour fustiger ce qu’ils considèrent comme une dérive quand éditorialistes et commentateurs avertis se succèdent pour s’élever publiquement contre cette invitation à rebours des positions de l’Eglise de France. Avec eux et pour eux, une litanie d’arguments censés sceller définitivement ce que d’aucuns avaient voulu voir comme un rapprochement du Front national avec l’électorat catholique. Rejet de l’étranger, refus de l’accueil de l’autre, conception de la société renfermée sur la peur sur fond de programme peccamineux qui se heurterait à la vision que l’Évangile entend défendre. Il n’en fallait pas plus aux exégètes de tout bord pour s’accorder, bien que dépourvus de toute prérogative en la matière, sur l’excommunication latae sententiae de la jeune députée. Et l’étrillage ne semble plus vouloir s’arrêter. Une quinzaine de la haine pour celle qui, faut-il le rappeler, n’a pas été appeler à prêcher en chaire mais à confronter ses idées à la doctrine sociale de l’Eglise.

D’une bataille picrocholine, Rabelais n’aurait peut-être pas fait mieux. Car de quoi s’indigne-t-on au juste, sinon du constat pour le moins basique qu’un parti politique de premier plan n’a pas choisi l’Evangile comme matrice de son programme. Et il faudrait dès lors cesser le dialogue alors même que celui-ci s’inscrit dans la mission de l’Eglise, à plus forte raison et avec encore plus de sens lorsque ce dialogue nous est difficile. À l’instar d’un Saint-Just refusant la liberté pour les ennemis de la liberté, l’Eglise de France semble vouloir exclure ceux qu’elle accuse d’exclure. Sans jamais, d’ailleurs, appliquer la même indignation aux autres représentants du personnel politique, peu suspects de grenouiller dans les bénitiers. On voudrait rire de cette parfaite comédie antifasciste dans laquelle l’Eglise de France, d’habitude bien silencieuse, semble tant s’aimer d’aimer les autres, sauf – bien entendu- celle par qui le scandale arrive.

Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église et les catholiques dans leurs rapports avec les responsables politiques : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. Quel parti politique, aujourd’hui en France, peut-il prétendre à cela ? L’Eglise de France s’est-elle pour autant refusée au dialogue ?

Il faut comprendre l’émotion voire la colère de certains fidèles nous explique donc René Poujol, tout en constatant que les récents débats sociétaux ont accentué la radicalisation de la droite catholique. Et notre confrère de rappeler jusqu’à la caricature les positions traditionnalistes de la députée du Vaucluse, n’hésitant pas à titrer sur le nom de celle-ci, comme s’il s’agissait d’un ultime clin d’œil d’une vivante à un mort que la mémoire nationale voue aux gémonies. Mais il y a plus grave pour René Poujol. L’initiative de Monseigneur Rey apporterait une caution officielle au Front national. Comme si l’on pouvait amalgamer l’homme d’Eglise et ceux avec qui il s’entretient. Comme si l’on ne pouvait distinguer le confesseur et le confessé.  Comme si l’on pouvait confondre l’initiative d’un évêque de Rome qui ouvre le dialogue sur des sujets délicats et un satisfecit en bonne et due forme de ces pratiques controversées. Comme si, finalement, l’on pouvait dire : « Je suis quelqu’un pour juger ».

L’Eglise de France ne doit pas battre sa coulpe. Sa vocation n’est pas d’entériner une quelconque morale politique mais de dire sa vérité à ceux qui nous gouvernent ou sont appelés à le faire. Car c’est ainsi que Zachée descend de son arbre. Car c’est ainsi que Marie-Madeleine prend la suite du Christ. Car « Il accueille des pécheurs et mange avec eux ! ». Sous les cris d’orfraie des pharisiens, des grands prêtres et des scribes. Sous la hargne de « républicains » qui s’honoreraient à reconnaître qu’ils ne sont que d’humbles publicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721890_000016.

Affouage : de quel bois la campagne se chauffe?

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foret affouage ecologie

Propos recueillis par Patrick Mandon

André[1. Le nom a été changé par souci de discrétion.] a pris sa retraite de chef d’équipe dans l’industrie automobile, il y a deux ans. Sa fidélité à ses racines, son goût précoce mais contrarié pour la nature ne l’ont pas abandonné. Il nous parle de l’affouage et de la forêt.

Causeur. Pourquoi, arrivé à l’âge adulte, avez-vous quitté l’exploitation familiale ?

André. Mes parents exploitaient 45 hectares près de Bourges. Ils élevaient une vingtaine de vaches et leurs veaux, des poules, des lapins, quelques moutons. Malheureusement, faute de moyens, il nous a paru impossible à mon frère et à moi de reprendre l’activité. L’exploitation était trop petite, nous n’étions pas mécanisés, et les fermages coûtaient très cher. J’ai donc fait un métier sans aucun rapport avec l’agriculture. Depuis une vingtaine d’années, j’exerce une activité d’affouagiste.

Pardon, mais c’est quoi l’affouage ?

L’affouage, hérité du droit féodal, est un avantage accordé aux habitants d’une commune : ils sont autorisés à prélever, dans les forêts de leur commune, du bois de chauffage à des fins exclusivement domestiques. À l’origine, l’affouagiste récoltait lui-même ses bûches, entre 10 et 15 stères (1 stère correspond à 1 m3), mais s’il ne peut pas le faire lui-même, il se fait remplacer par quelqu’un contre rémunération.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’affouage et dans la forêt ?

J’ai toujours aimé la forêt, la solitude. Je me sens un peu comme le rouge-gorge : il s’approche de l’homme en conservant quelque distance.[access capability= »lire_inedits »] Même par grand froid, quand la nourriture est rare, il ne touche pas aux graines que vous lui apportez. Il subvient par lui-même à ses besoins. Face à un arbre, c’est la même chose : on est son propre maître. Je n’aime pas le travail en équipe, qui vous fait dépendre de l’un ou de l’autre.

Bizarre, pour un ancien chef d’équipe… Au-delà de l’agrément d’un feu de cheminée, le bois est-il encore utilisé pour le chauffage ?

Oui ! Nombre de personnes aux revenus faibles sont bien heureuses de bénéficier de cette contribution à leur mode de chauffage ! Cela peut sembler archaïque aux gens de la ville, mais, croyez-moi, l’exploitation réglementée des forêts, de leur bois et de tout ce qu’on y trouve n’est ni de l’histoire ancienne ni du folklore.

La forêt n’est donc pas seulement un lieu de ressourcement mais aussi le lieu d’une activité sociale bien réglementée…

Absolument ! Le monde de la forêt est très réglementé, l’administration y fait respecter sa loi depuis des siècles. C’est L’ONF qui désigne les arbres à abattre pour l’affouage, autorisé entre le 15 novembre et le 31 mars. Le garde se présente devant chaque arbre et le marque traditionnellement du sceau AF (pour Administration forestière) à l’aide d’un outil spécial, le marteau forestier.

Comment procédez-vous ?

Je me rends avec mon tracteur sur le site qui m’a été attribué par tirage au sort, et je commence l’éclaircissage, c’est-à-dire que je coupe, dans une parcelle, certains arbres sans toucher aux autres. L’opération est rendue délicate par la nature du terrain, parfois en pente, et par les arbres voisins, qu’il faut absolument épargner. Je me place au pied de l’arbre, et je l’observe pour connaître son point de chute naturel. Mais je dois bien souvent diriger cette chute. Il faut être à l’écoute de l’arbre, car un arbre qu’on abat gémit à sa façon.

Combien y a-t-il d’affouagistes dans votre commune ?

Pour une commune qui compte 270 hectares de forêt communale, nous sommes une bonne trentaine, certains employés, ouvriers en activité. L’affouage, c’est beaucoup d’efforts, de fatigue, de risques aussi. Et, vous savez, quand on a débité 3 ou 4 stères en un jour, on a bien travaillé.

On reproche parfois aux affouagistes de concurrencer les bûcherons professionnels et de ne pas déclarer les revenus de leur activité…

En réalité, les professionnels ne veulent pas s’embarrasser avec les contraintes de l’affouage, ils préfèrent les coupes à blanc sur de grandes superficies. L’affouagiste est soumis à un très strict règlement. Par exemple, comme l’abattage est sélectif dans un espace réduit, il nous est impossible, la plupart du temps, de faire tomber les arbres de toute leur hauteur, car cela pourrait endommager les voisins. Il faut réduire cette hauteur en débitant l’arbre sur pied. C’est ça qui est très compliqué. Et puis, le bûcheron, à cause de ses charges, veut un roulement de trésorerie rapide. Or, entre le début et la fin officiels de l’affouage proprement dit et la livraison, il s’écoule plusieurs mois. De toute façon les sommes échangées sont dérisoires. Reste que si on venait à nous interdire d’affouager pour d’autres, pour des raisons administratives ou fiscales, ce serait la fin de l’affouage, c’est à dire la fin d’un très ancien droit. Le service que nous rendons, personne d’autre ne le rendra.

Qu’est-ce qui a changé dans l’exploitation des forêts ?

Autrefois, on exploitait près de cent pour cent des arbres, depuis le tronc jusqu’aux brindilles, à présent, on en abandonne par obligation, pour aider à la régénération du sol, au moins quarante pour cent, tout ce qui présente un diamètre inférieur à 8 centimètres. Et puis, tout s’est professionnalisé. Songez que, pendant les mois d’hiver, quand les bêtes restaient à l’étable, mon grand-père, mon oncle et d’autres petits paysans des alentours devenaient bûcherons déclarés pour le compte de l’ONF et de quelques propriétaires privés.

L’économie forestière a-t-elle un avenir ?

La forêt ne connaît que son rythme : un chêne met cent cinquante ans pour atteindre sa maturité, un douglas, entre cinquante et soixante ans. On a multiplié par dix les rendements de l’agriculture, mais, jusqu’à présent, on ne peut guère développer ceux de la forêt, où le sol et la nature commandent. Il faut se rappeler que, dans une forêt, on marche sur les traces de nos lointains prédécesseurs. Je connais des sentiers, à peine visibles dans le sol, qui témoignent de la perspicacité de nos ancêtres : ils ont tracé ces raccourcis car ils portaient leur fardeau de bois sur le dos. La forêt, si l’on sait s’y prendre, nous sera toujours favorable.

En même temps, vous étiez favorable au projet Erscia (Énergies renouvelables et sciages), qui semble éloigné de votre vision plutôt traditionnelle de la forêt ?

Tout d’abord, précisons qu’Erscia était le nom d’un projet de scierie industrielle qui devait s’installer dans la Nièvre. Annoncé en 2010, ce pôle industriel comprenait un site de découpe de résineux d’une capacité de 500 000 m3, une usine de production de granulats, mais aussi – et c’est le plus intéressant – une centrale thermique de 12 mégawatts utilisant le résidu du bois pour son fonctionnement. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, y était favorable, mais malheureusement Delphine Batho, ministre de l’Environnement, s’y est opposée. Et le Conseil d’État a arrêté le projet en 2013, expliquant qu’Erscia ne répondait pas à des « raisons impératives d’intérêt majeur ». C’est dommage, car nous avions besoin d’une scierie de taille industrielle. Si nous voulons traiter de grandes quantités de bois, il faut passer par le modèle d’Erscia, en prenant toutes les précautions environnementales qui s’imposent. Sinon, nous continuerons à déplorer que notre bois parte à l’étranger pour y être scié, débité en planches, et y gagner une belle valeur ajoutée ! En même temps, cela ne m’empêche nullement d’apprécier les méthodes « à l’ancienne » pour mon propre usage et de déplorer les excès du monde moderne.[/access]

*Photo: wikicommons.

Georges Darien l’intempestif

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bas coeurs georges darien

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pur défier l’armée.

Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.

C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volume de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert. Bas les Cœurs !, publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”

Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous explique mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.

Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

 

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.

Jaenada a écrit une belle Petite femelle

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jaenada philippe petite

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard) est un ouvrage appelé à dominer la rentrée littéraire. Jaenada nous rappelle l’affaire Pauline Dubuisson, qui déchaîna les passions dans la France de l’après-guerre. Âgée de 26 ans, la jeune étudiante en médecine est jugée pour avoir assassiné son ex-fiancé d’une balle dans la tête. Elle est condamnée, dans l’approbation générale: il ne fait aucun doute que Pauline est guidée par l’orgueil, la cruauté, et la perversité. Rien à attendre d’autre de la part d’une traînée qui a couché avec les Allemands, dans Dunkerque occupée, et qui fut tondue en 1945. Les journalistes féminines, en particulier, se déchaînent contre elles. Comme les femmes furent les premières à se jeter sur celles qui avaient fait corps avec l’ennemi, à la Libération. La plume des beaux esprits va plus loin dans la déshumanisation que la tondeuse des FFI: Pauline devient une « femelle ». Un monstre au cœur sec, à la tête froide. Indigne d’être une femme.

Un demi-siècle après le verdict, l’ouvrage de Jaenada délivre une plaidoirie pour la vérité. Il nous fait pénétrer en zone grise. Sur les traces d’une jeune fille qui a le visage grave des enfants précoces. Elevée par une mère dépressive, et un colonel en retraite de père, devenu entrepreneur de travaux publics. Le tout dans ce que le protestantisme a sécrété de pire: une rigueur, un étouffement des sentiments, et un conformisme, déconnectés d’une pratique religieuse jugée annexe.

Une jeune fille dure, lectrice de Nietzsche à l’âge de 11 ans. Alors que les Allemands mettent la main sur Dunkerque, son père l’envoie négocier à sa place des contrats auprès des officiers. Elle devient la maîtresse de plusieurs d’entre eux, à 14 ans. Elle ne quitte pas la ville, fortifiée par l’occupant et pilonnée par les Alliés, qui ne se rend qu’après la capitulation allemande du 8 mai 1945. Elle le paie au prix fort, à la libération du dernier réduit nazi. Comment se reconstruire après tant d’épreuves ? Pauline y parvient. Mais derrière le blindage de la nietzschéenne méprisant la faiblesse, les fissures sont nombreuses. Elles parsèment cette femme complexe et tourmentée. Véritable aimant à hommes, par sa beauté et son indépendance d’esprit. Une femme déchirée entre ses désirs, ses passions, ses aspirations.

Les ouvrages sur Pauline Dubuisson n’ont pas manqué, mais celui de Jaenada les surpasse. Il y a dans cette enquête fouillée une ampleur, une puissance balzacienne. Même travail obsessionnel. Même minutie des détails. Même ironie mordante. L’enquête n’épargne en effet ni les journalistes, ni les pontes de la justice, aveuglés par leurs conventions sociales, leur désir de frapper fort, pour l’exemple. On referme La petite femelle avec un sentiment de révolte, d’amertume et d’espérance. Celle qui affirme que le pardon peut relever, à condition de lui laisser une chance. De le formuler et de l’accueillir.

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00683047_000016.

La Isla minima: éloge d’un film étouffant

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isla minima brighelli

Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.

La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi, les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

Église : Maréchal… vous voilà!

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fn eglise marion lepen

Je n’ai pas pour habitude de dicter leur conduite aux évêques, ni même de dénoncer – sans examen – telle ou telle de leurs initiatives qui ne me conviendrait pas. Je m’en tiens le plus souvent à tenter d’en mesurer la signification, la portée ou les conséquences… Je ne vois pas aujourd’hui de raison de déroger à cette règle à propos de l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen de participer, à la Sainte-Baume, à l’université d’été organisée par l’Observatoire socio-politique de l’évêché de Toulon, avec la bénédiction de Mgr Rey, évêque du lieu.

Je comprends l’émotion, voire la colère, de certains de mes amis. Et je souscris sans réserve au principe rappelé par Vincent Soulage sur le blogue des chrétiens de gauche que nous avons initié ensemble : «On ne dialogue pas avec l’extrême droite, on la combat». Mais j’entends aussi d’autres de mes amis dire l’indécision qui est la leur. Après tout, le dialogue ne vaut-il pas mieux que toutes les excommunications ? Et ignorer officiellement le FN peut-il suffire à cacher ce que montrent toutes les enquêtes : nombre de catholiques, notamment parmi les jeunes générations, affichent désormais, sans état d’âme, leur préférence politique pour le parti de Marine le Pen.

La séduction pour les idées d’extrême droite dépasse largement les frontières de l’hexagone. Mais il n’est jamais inutile de s’interroger sur les raisons qui, dans cette dérive européenne, nous sont spécifiques. Sur une période récente, inaugurée par la présidentielle de 2012, il est clair que la gauche a bien servi une radicalisation de la droite catholique, reçue ici et là comme une «divine surprise». Proposer à la société française, sans autre précaution, le mariage pour tous et une forme d’euthanasie était la meilleure manière de nourrir jusqu’à l’hystérie le discours sur le «non-négociable». Comme cela s’est vérifié et comme je l’ai dénoncé à maintes reprises.

Avec pour conséquence de légitimer, chez une frange de l’électorat catholique, l’idée que la doctrine sociale de l’Eglise puisse, un instant, être mise en sourdine, face aux menaces pesant sur l’homme et la famille. Sur cette ligne, l’engagement militant de certains prêtres, couverts par leur hiérarchie et le silence de la plupart des évêques, soucieux de ne pas attiser les divisions, ont fait le reste. Aujourd’hui, l’initiative de Mgr Rey, apporte une caution officielle, même si elle est individuelle, à cette dérive.

Car dérive il y a. Quelle que soit la volonté manifeste de Marine Le Pen de dédiaboliser le FN, le fonds de commerce idéologique reste le même. Cette apparente modération du propos a plus contribué à déculpabiliser une certaine droite catholique qu’à la convaincre vraiment de l’abandon par le FN d’un discours qui, au fond, ne l’a jamais gênée, tant elle se reconnaît dans ce fond maurassien. Celui d’une Eglise catholique dont le message spirituel importe peu dès lors qu’elle contribue au maintien de l’ordre et de la morale.

Et de son côté, l’évêque de Toulon prend donc prétexte de la présence d’un nombre grandissant de catholiques dans la mouvance bleu Marine, pour inviter… celle qui cache derrière une appartenance «décomplexée» à l’Eglise catholique, la tradition la plus dure, la moins dédiabolisée du parti créé par son grand-père.

Engager le débat, au sein de l’Eglise, dans la diversité des sensibilités que représentent les fidèles est une chose. Rencontrer, dans la discrétion, un certain nombre de leaders politiques pour les écouter et leur faire connaître les réserves que peuvent susciter leurs prises de positions ou leur programme, n’est pas inconvenant. Offrir une tribune officielle, même modérée par le contexte d’un «débat» dans l’enceinte d’une instance catholique est d’une autre nature. Ses initiateurs le savent parfaitement et, d’évidence, l’assument.

L’un des pièges récurrents de la communication est que ce que l’on prétend donner à entendre n’est pas forcément ce qui est reçu et compris. Là où Mgr Rey et ses proches plaident le principe de réalité – le vote catholique grandissant pour le FN – il y a fort à parier que l’opinion lira l’affirmation d’une conviction – on peut être bon catholique et faire ce choix-là. Ce qu’il fallait donner à penser ! Là où les responsables de l’université de la Sainte-Baume plaideront une mauvaise compréhension de leur initiative, certains – dont je suis – analyseront qu’elle fut parfaitement anticipée, voulue et orchestrée. À la barbe du corps épiscopal ! Il est pour le moins stupéfiant que cette évidence ait pu échapper aux responsables de la communication de la Conférence des évêques de France.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714030_000027.

Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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uber yandex taxi russie

Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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erdogan gulen turquie kurdes

Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.

Bernard Benoit, nouvel album bretonnant

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bernard benoit mer

bernard benoit mer

S’il y a bien une chose que le monde entier nous envie, ce n’est – contrairement à ce que prétend la légende urbaine de nos grands médias – ni notre gastronomie, ni notre presse, ni notre chemin de fer, ni notre « exemple-de-démocratie », ni notre « école-de-la-république », ni nos première, deuxième et troisième dames du président, ni notre septième art, ni notre industrie, ni notre police… (j’arrête là, la liste est trop longue).

Non, la seule richesse de notre identité française qui laisse encore admiratifs les étrangers, c’est notre littoral, et plus particulièrement notre façade atlantique et ses côtes bretonnes. Mais même ce bout de patrimoine français est menacé de risibilité puisqu’aujourd’hui, la musique bretonne se résume à… Nolwenn Leroy. Pourtant, l’un des plus fervents défenseurs et représentants du genre, vulgarisateur de la guitare celtique dans les années 70, continue de tracer son sillon avec une constance et une qualité admirables.

Son nom, Bernard Benoit, ne vous évoque sans doute pas grand-chose. Sa musique contient toute la Bretagne, de ses Fest-Noz à ses vers luisants, en passant par ses contes et mythologies celtiques, sources d’inspiration inépuisable pour les auteurs d’heroic fantasy (la série de bande dessinée Thorgal en est un exemple). Dans ses livrets d’albums, Bernard Benoit nous parle ainsi – entre autres légendes druidiques – de Regina, ville voisine de Dinard et Saint-Malo engloutie en 732, et à propos de laquelle une rumeur court toujours aujourd’hui dans la région : « Les filles de Regina avaient la peau si blanche et transparente que, lorsqu’elles buvaient du vin, on pouvait le voir couler à travers leur gorge ». Cette Bretagne sauvage et folklorique, glorifiée par Pierre-Jakez Hélias, foulée par des chevaux et des hommes bouffis d’orgueil (beaucoup de bretons seniors sont restés indépendantistes de cœur), berceau de Chateaubriand et refuge de Jean-Edern Hallier, Bernard Benoit la sublime dans ses chants instrumentaux, entre motifs de cordes tissés allegro presto à la façon d’un Django Reinhardt bigouden et nappes synthétiques aux embruns chauds. Parfois, un saxo vient polir ces galets sonores avec son blues de Cornouaille.

Tout comme le cinéaste Andreï Tarkovski, Bernard Benoit emprunte la route de la nostalgie, propice à un état de contemplation mystique, loin des voies de garage du matérialisme. « On parle partout de faire des réformes, de modifier le cours de choses, de respecter l’environnement. Et pendant ce temps-là, la mer monte », observait le musicien dans les pages de Ouest-France l’an dernier.

La pochette de son nouvel album montre un village et son église (probablement vide, heureusement) submergés par les flots. Pochette non progressiste s’il en est : difficile de ne pas y voir une métaphore de notre déclin civilisationnel.

Depuis les années 70, âge d’or de l’industrie de la musique traditionnelle (Tri Yann et consorts), Bernard Benoit a fait son chemin, dans la lumière des projecteurs au départ – contrat discographique avec Polydor, concerts en France et à l’étranger –, puis dans la discrétion de l’autoproduction aujourd’hui. Certes Alan Stivell, Dan Ar Braz et Gilles Servat restent les emblèmes de la musique bretonne traditionnelle, mais Bernard Benoit a osé transcender la lourde matrice originelle par un mélange des genres (musique classique, celte, new age, ambient, etc.) personnel – meilleur moyen de toucher le cœur universel – et clair comme de l’eau de roche.

Au début des années 80, il tenait un cabaret à Dinan, Le Prélude. Sans doute en a-t-il entendu, des envolées lyriques, des brèves de comptoir régionales du genre : « Allez, une petite dernière bolée pour la route… du rhum ! ». Aujourd’hui, le multi-instrumentiste prend son envol avec une musique qui porte loin, dans une ascension toujours plus atmosphérique. Une œuvre quadragénaire au pouvoir de triskèle forgé aux sources de l’âme bretonne.

Alors, entre d’un côté la cacophonie de Paris-Plages, ses verts luisants (les écolos en maillot de bain fluo), ses Fest-Noz (DJ Hidalgo met le feu) et ses mythologies (ses mythos surtout), et de l’autre, les marées musicales de Saint-Jacut-de-la-mer, Lancieux et autres rivages contemplatifs, préférez toujours l’original, l’or Regina.

 

Et pendant ce temps-là, la mer… de Bernard Benoit (autoproduction, CD distribué par Coop Breizh et disponible sur les sites de vente en ligne).

Marion Le Pen excommuniée?

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marion lepen eglise fn toulon

marion lepen eglise fn toulon

Décidément, la présence de Marion Maréchal-Le Pen à l’université d’été catholique du diocèse de Toulon n’est pas du goût de tous les catholiques. De nombreux membres du corps épiscopal sont déjà montés au créneau pour fustiger ce qu’ils considèrent comme une dérive quand éditorialistes et commentateurs avertis se succèdent pour s’élever publiquement contre cette invitation à rebours des positions de l’Eglise de France. Avec eux et pour eux, une litanie d’arguments censés sceller définitivement ce que d’aucuns avaient voulu voir comme un rapprochement du Front national avec l’électorat catholique. Rejet de l’étranger, refus de l’accueil de l’autre, conception de la société renfermée sur la peur sur fond de programme peccamineux qui se heurterait à la vision que l’Évangile entend défendre. Il n’en fallait pas plus aux exégètes de tout bord pour s’accorder, bien que dépourvus de toute prérogative en la matière, sur l’excommunication latae sententiae de la jeune députée. Et l’étrillage ne semble plus vouloir s’arrêter. Une quinzaine de la haine pour celle qui, faut-il le rappeler, n’a pas été appeler à prêcher en chaire mais à confronter ses idées à la doctrine sociale de l’Eglise.

D’une bataille picrocholine, Rabelais n’aurait peut-être pas fait mieux. Car de quoi s’indigne-t-on au juste, sinon du constat pour le moins basique qu’un parti politique de premier plan n’a pas choisi l’Evangile comme matrice de son programme. Et il faudrait dès lors cesser le dialogue alors même que celui-ci s’inscrit dans la mission de l’Eglise, à plus forte raison et avec encore plus de sens lorsque ce dialogue nous est difficile. À l’instar d’un Saint-Just refusant la liberté pour les ennemis de la liberté, l’Eglise de France semble vouloir exclure ceux qu’elle accuse d’exclure. Sans jamais, d’ailleurs, appliquer la même indignation aux autres représentants du personnel politique, peu suspects de grenouiller dans les bénitiers. On voudrait rire de cette parfaite comédie antifasciste dans laquelle l’Eglise de France, d’habitude bien silencieuse, semble tant s’aimer d’aimer les autres, sauf – bien entendu- celle par qui le scandale arrive.

Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église et les catholiques dans leurs rapports avec les responsables politiques : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. Quel parti politique, aujourd’hui en France, peut-il prétendre à cela ? L’Eglise de France s’est-elle pour autant refusée au dialogue ?

Il faut comprendre l’émotion voire la colère de certains fidèles nous explique donc René Poujol, tout en constatant que les récents débats sociétaux ont accentué la radicalisation de la droite catholique. Et notre confrère de rappeler jusqu’à la caricature les positions traditionnalistes de la députée du Vaucluse, n’hésitant pas à titrer sur le nom de celle-ci, comme s’il s’agissait d’un ultime clin d’œil d’une vivante à un mort que la mémoire nationale voue aux gémonies. Mais il y a plus grave pour René Poujol. L’initiative de Monseigneur Rey apporterait une caution officielle au Front national. Comme si l’on pouvait amalgamer l’homme d’Eglise et ceux avec qui il s’entretient. Comme si l’on ne pouvait distinguer le confesseur et le confessé.  Comme si l’on pouvait confondre l’initiative d’un évêque de Rome qui ouvre le dialogue sur des sujets délicats et un satisfecit en bonne et due forme de ces pratiques controversées. Comme si, finalement, l’on pouvait dire : « Je suis quelqu’un pour juger ».

L’Eglise de France ne doit pas battre sa coulpe. Sa vocation n’est pas d’entériner une quelconque morale politique mais de dire sa vérité à ceux qui nous gouvernent ou sont appelés à le faire. Car c’est ainsi que Zachée descend de son arbre. Car c’est ainsi que Marie-Madeleine prend la suite du Christ. Car « Il accueille des pécheurs et mange avec eux ! ». Sous les cris d’orfraie des pharisiens, des grands prêtres et des scribes. Sous la hargne de « républicains » qui s’honoreraient à reconnaître qu’ils ne sont que d’humbles publicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721890_000016.

Affouage : de quel bois la campagne se chauffe?

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foret affouage ecologie

foret affouage ecologie

Propos recueillis par Patrick Mandon

André[1. Le nom a été changé par souci de discrétion.] a pris sa retraite de chef d’équipe dans l’industrie automobile, il y a deux ans. Sa fidélité à ses racines, son goût précoce mais contrarié pour la nature ne l’ont pas abandonné. Il nous parle de l’affouage et de la forêt.

Causeur. Pourquoi, arrivé à l’âge adulte, avez-vous quitté l’exploitation familiale ?

André. Mes parents exploitaient 45 hectares près de Bourges. Ils élevaient une vingtaine de vaches et leurs veaux, des poules, des lapins, quelques moutons. Malheureusement, faute de moyens, il nous a paru impossible à mon frère et à moi de reprendre l’activité. L’exploitation était trop petite, nous n’étions pas mécanisés, et les fermages coûtaient très cher. J’ai donc fait un métier sans aucun rapport avec l’agriculture. Depuis une vingtaine d’années, j’exerce une activité d’affouagiste.

Pardon, mais c’est quoi l’affouage ?

L’affouage, hérité du droit féodal, est un avantage accordé aux habitants d’une commune : ils sont autorisés à prélever, dans les forêts de leur commune, du bois de chauffage à des fins exclusivement domestiques. À l’origine, l’affouagiste récoltait lui-même ses bûches, entre 10 et 15 stères (1 stère correspond à 1 m3), mais s’il ne peut pas le faire lui-même, il se fait remplacer par quelqu’un contre rémunération.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’affouage et dans la forêt ?

J’ai toujours aimé la forêt, la solitude. Je me sens un peu comme le rouge-gorge : il s’approche de l’homme en conservant quelque distance.[access capability= »lire_inedits »] Même par grand froid, quand la nourriture est rare, il ne touche pas aux graines que vous lui apportez. Il subvient par lui-même à ses besoins. Face à un arbre, c’est la même chose : on est son propre maître. Je n’aime pas le travail en équipe, qui vous fait dépendre de l’un ou de l’autre.

Bizarre, pour un ancien chef d’équipe… Au-delà de l’agrément d’un feu de cheminée, le bois est-il encore utilisé pour le chauffage ?

Oui ! Nombre de personnes aux revenus faibles sont bien heureuses de bénéficier de cette contribution à leur mode de chauffage ! Cela peut sembler archaïque aux gens de la ville, mais, croyez-moi, l’exploitation réglementée des forêts, de leur bois et de tout ce qu’on y trouve n’est ni de l’histoire ancienne ni du folklore.

La forêt n’est donc pas seulement un lieu de ressourcement mais aussi le lieu d’une activité sociale bien réglementée…

Absolument ! Le monde de la forêt est très réglementé, l’administration y fait respecter sa loi depuis des siècles. C’est L’ONF qui désigne les arbres à abattre pour l’affouage, autorisé entre le 15 novembre et le 31 mars. Le garde se présente devant chaque arbre et le marque traditionnellement du sceau AF (pour Administration forestière) à l’aide d’un outil spécial, le marteau forestier.

Comment procédez-vous ?

Je me rends avec mon tracteur sur le site qui m’a été attribué par tirage au sort, et je commence l’éclaircissage, c’est-à-dire que je coupe, dans une parcelle, certains arbres sans toucher aux autres. L’opération est rendue délicate par la nature du terrain, parfois en pente, et par les arbres voisins, qu’il faut absolument épargner. Je me place au pied de l’arbre, et je l’observe pour connaître son point de chute naturel. Mais je dois bien souvent diriger cette chute. Il faut être à l’écoute de l’arbre, car un arbre qu’on abat gémit à sa façon.

Combien y a-t-il d’affouagistes dans votre commune ?

Pour une commune qui compte 270 hectares de forêt communale, nous sommes une bonne trentaine, certains employés, ouvriers en activité. L’affouage, c’est beaucoup d’efforts, de fatigue, de risques aussi. Et, vous savez, quand on a débité 3 ou 4 stères en un jour, on a bien travaillé.

On reproche parfois aux affouagistes de concurrencer les bûcherons professionnels et de ne pas déclarer les revenus de leur activité…

En réalité, les professionnels ne veulent pas s’embarrasser avec les contraintes de l’affouage, ils préfèrent les coupes à blanc sur de grandes superficies. L’affouagiste est soumis à un très strict règlement. Par exemple, comme l’abattage est sélectif dans un espace réduit, il nous est impossible, la plupart du temps, de faire tomber les arbres de toute leur hauteur, car cela pourrait endommager les voisins. Il faut réduire cette hauteur en débitant l’arbre sur pied. C’est ça qui est très compliqué. Et puis, le bûcheron, à cause de ses charges, veut un roulement de trésorerie rapide. Or, entre le début et la fin officiels de l’affouage proprement dit et la livraison, il s’écoule plusieurs mois. De toute façon les sommes échangées sont dérisoires. Reste que si on venait à nous interdire d’affouager pour d’autres, pour des raisons administratives ou fiscales, ce serait la fin de l’affouage, c’est à dire la fin d’un très ancien droit. Le service que nous rendons, personne d’autre ne le rendra.

Qu’est-ce qui a changé dans l’exploitation des forêts ?

Autrefois, on exploitait près de cent pour cent des arbres, depuis le tronc jusqu’aux brindilles, à présent, on en abandonne par obligation, pour aider à la régénération du sol, au moins quarante pour cent, tout ce qui présente un diamètre inférieur à 8 centimètres. Et puis, tout s’est professionnalisé. Songez que, pendant les mois d’hiver, quand les bêtes restaient à l’étable, mon grand-père, mon oncle et d’autres petits paysans des alentours devenaient bûcherons déclarés pour le compte de l’ONF et de quelques propriétaires privés.

L’économie forestière a-t-elle un avenir ?

La forêt ne connaît que son rythme : un chêne met cent cinquante ans pour atteindre sa maturité, un douglas, entre cinquante et soixante ans. On a multiplié par dix les rendements de l’agriculture, mais, jusqu’à présent, on ne peut guère développer ceux de la forêt, où le sol et la nature commandent. Il faut se rappeler que, dans une forêt, on marche sur les traces de nos lointains prédécesseurs. Je connais des sentiers, à peine visibles dans le sol, qui témoignent de la perspicacité de nos ancêtres : ils ont tracé ces raccourcis car ils portaient leur fardeau de bois sur le dos. La forêt, si l’on sait s’y prendre, nous sera toujours favorable.

En même temps, vous étiez favorable au projet Erscia (Énergies renouvelables et sciages), qui semble éloigné de votre vision plutôt traditionnelle de la forêt ?

Tout d’abord, précisons qu’Erscia était le nom d’un projet de scierie industrielle qui devait s’installer dans la Nièvre. Annoncé en 2010, ce pôle industriel comprenait un site de découpe de résineux d’une capacité de 500 000 m3, une usine de production de granulats, mais aussi – et c’est le plus intéressant – une centrale thermique de 12 mégawatts utilisant le résidu du bois pour son fonctionnement. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, y était favorable, mais malheureusement Delphine Batho, ministre de l’Environnement, s’y est opposée. Et le Conseil d’État a arrêté le projet en 2013, expliquant qu’Erscia ne répondait pas à des « raisons impératives d’intérêt majeur ». C’est dommage, car nous avions besoin d’une scierie de taille industrielle. Si nous voulons traiter de grandes quantités de bois, il faut passer par le modèle d’Erscia, en prenant toutes les précautions environnementales qui s’imposent. Sinon, nous continuerons à déplorer que notre bois parte à l’étranger pour y être scié, débité en planches, et y gagner une belle valeur ajoutée ! En même temps, cela ne m’empêche nullement d’apprécier les méthodes « à l’ancienne » pour mon propre usage et de déplorer les excès du monde moderne.[/access]

*Photo: wikicommons.

Georges Darien l’intempestif

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bas coeurs georges darien

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pur défier l’armée.

Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.

C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volume de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert. Bas les Cœurs !, publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”

Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous explique mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.

Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

 

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.

Jaenada a écrit une belle Petite femelle

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jaenada philippe petite

jaenada philippe petite

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard) est un ouvrage appelé à dominer la rentrée littéraire. Jaenada nous rappelle l’affaire Pauline Dubuisson, qui déchaîna les passions dans la France de l’après-guerre. Âgée de 26 ans, la jeune étudiante en médecine est jugée pour avoir assassiné son ex-fiancé d’une balle dans la tête. Elle est condamnée, dans l’approbation générale: il ne fait aucun doute que Pauline est guidée par l’orgueil, la cruauté, et la perversité. Rien à attendre d’autre de la part d’une traînée qui a couché avec les Allemands, dans Dunkerque occupée, et qui fut tondue en 1945. Les journalistes féminines, en particulier, se déchaînent contre elles. Comme les femmes furent les premières à se jeter sur celles qui avaient fait corps avec l’ennemi, à la Libération. La plume des beaux esprits va plus loin dans la déshumanisation que la tondeuse des FFI: Pauline devient une « femelle ». Un monstre au cœur sec, à la tête froide. Indigne d’être une femme.

Un demi-siècle après le verdict, l’ouvrage de Jaenada délivre une plaidoirie pour la vérité. Il nous fait pénétrer en zone grise. Sur les traces d’une jeune fille qui a le visage grave des enfants précoces. Elevée par une mère dépressive, et un colonel en retraite de père, devenu entrepreneur de travaux publics. Le tout dans ce que le protestantisme a sécrété de pire: une rigueur, un étouffement des sentiments, et un conformisme, déconnectés d’une pratique religieuse jugée annexe.

Une jeune fille dure, lectrice de Nietzsche à l’âge de 11 ans. Alors que les Allemands mettent la main sur Dunkerque, son père l’envoie négocier à sa place des contrats auprès des officiers. Elle devient la maîtresse de plusieurs d’entre eux, à 14 ans. Elle ne quitte pas la ville, fortifiée par l’occupant et pilonnée par les Alliés, qui ne se rend qu’après la capitulation allemande du 8 mai 1945. Elle le paie au prix fort, à la libération du dernier réduit nazi. Comment se reconstruire après tant d’épreuves ? Pauline y parvient. Mais derrière le blindage de la nietzschéenne méprisant la faiblesse, les fissures sont nombreuses. Elles parsèment cette femme complexe et tourmentée. Véritable aimant à hommes, par sa beauté et son indépendance d’esprit. Une femme déchirée entre ses désirs, ses passions, ses aspirations.

Les ouvrages sur Pauline Dubuisson n’ont pas manqué, mais celui de Jaenada les surpasse. Il y a dans cette enquête fouillée une ampleur, une puissance balzacienne. Même travail obsessionnel. Même minutie des détails. Même ironie mordante. L’enquête n’épargne en effet ni les journalistes, ni les pontes de la justice, aveuglés par leurs conventions sociales, leur désir de frapper fort, pour l’exemple. On referme La petite femelle avec un sentiment de révolte, d’amertume et d’espérance. Celle qui affirme que le pardon peut relever, à condition de lui laisser une chance. De le formuler et de l’accueillir.

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00683047_000016.

La Isla minima: éloge d’un film étouffant

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isla minima brighelli

isla minima brighelli

Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.

La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi, les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

Église : Maréchal… vous voilà!

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fn eglise marion lepen

fn eglise marion lepen

Je n’ai pas pour habitude de dicter leur conduite aux évêques, ni même de dénoncer – sans examen – telle ou telle de leurs initiatives qui ne me conviendrait pas. Je m’en tiens le plus souvent à tenter d’en mesurer la signification, la portée ou les conséquences… Je ne vois pas aujourd’hui de raison de déroger à cette règle à propos de l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen de participer, à la Sainte-Baume, à l’université d’été organisée par l’Observatoire socio-politique de l’évêché de Toulon, avec la bénédiction de Mgr Rey, évêque du lieu.

Je comprends l’émotion, voire la colère, de certains de mes amis. Et je souscris sans réserve au principe rappelé par Vincent Soulage sur le blogue des chrétiens de gauche que nous avons initié ensemble : «On ne dialogue pas avec l’extrême droite, on la combat». Mais j’entends aussi d’autres de mes amis dire l’indécision qui est la leur. Après tout, le dialogue ne vaut-il pas mieux que toutes les excommunications ? Et ignorer officiellement le FN peut-il suffire à cacher ce que montrent toutes les enquêtes : nombre de catholiques, notamment parmi les jeunes générations, affichent désormais, sans état d’âme, leur préférence politique pour le parti de Marine le Pen.

La séduction pour les idées d’extrême droite dépasse largement les frontières de l’hexagone. Mais il n’est jamais inutile de s’interroger sur les raisons qui, dans cette dérive européenne, nous sont spécifiques. Sur une période récente, inaugurée par la présidentielle de 2012, il est clair que la gauche a bien servi une radicalisation de la droite catholique, reçue ici et là comme une «divine surprise». Proposer à la société française, sans autre précaution, le mariage pour tous et une forme d’euthanasie était la meilleure manière de nourrir jusqu’à l’hystérie le discours sur le «non-négociable». Comme cela s’est vérifié et comme je l’ai dénoncé à maintes reprises.

Avec pour conséquence de légitimer, chez une frange de l’électorat catholique, l’idée que la doctrine sociale de l’Eglise puisse, un instant, être mise en sourdine, face aux menaces pesant sur l’homme et la famille. Sur cette ligne, l’engagement militant de certains prêtres, couverts par leur hiérarchie et le silence de la plupart des évêques, soucieux de ne pas attiser les divisions, ont fait le reste. Aujourd’hui, l’initiative de Mgr Rey, apporte une caution officielle, même si elle est individuelle, à cette dérive.

Car dérive il y a. Quelle que soit la volonté manifeste de Marine Le Pen de dédiaboliser le FN, le fonds de commerce idéologique reste le même. Cette apparente modération du propos a plus contribué à déculpabiliser une certaine droite catholique qu’à la convaincre vraiment de l’abandon par le FN d’un discours qui, au fond, ne l’a jamais gênée, tant elle se reconnaît dans ce fond maurassien. Celui d’une Eglise catholique dont le message spirituel importe peu dès lors qu’elle contribue au maintien de l’ordre et de la morale.

Et de son côté, l’évêque de Toulon prend donc prétexte de la présence d’un nombre grandissant de catholiques dans la mouvance bleu Marine, pour inviter… celle qui cache derrière une appartenance «décomplexée» à l’Eglise catholique, la tradition la plus dure, la moins dédiabolisée du parti créé par son grand-père.

Engager le débat, au sein de l’Eglise, dans la diversité des sensibilités que représentent les fidèles est une chose. Rencontrer, dans la discrétion, un certain nombre de leaders politiques pour les écouter et leur faire connaître les réserves que peuvent susciter leurs prises de positions ou leur programme, n’est pas inconvenant. Offrir une tribune officielle, même modérée par le contexte d’un «débat» dans l’enceinte d’une instance catholique est d’une autre nature. Ses initiateurs le savent parfaitement et, d’évidence, l’assument.

L’un des pièges récurrents de la communication est que ce que l’on prétend donner à entendre n’est pas forcément ce qui est reçu et compris. Là où Mgr Rey et ses proches plaident le principe de réalité – le vote catholique grandissant pour le FN – il y a fort à parier que l’opinion lira l’affirmation d’une conviction – on peut être bon catholique et faire ce choix-là. Ce qu’il fallait donner à penser ! Là où les responsables de l’université de la Sainte-Baume plaideront une mauvaise compréhension de leur initiative, certains – dont je suis – analyseront qu’elle fut parfaitement anticipée, voulue et orchestrée. À la barbe du corps épiscopal ! Il est pour le moins stupéfiant que cette évidence ait pu échapper aux responsables de la communication de la Conférence des évêques de France.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714030_000027.

Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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uber yandex taxi russie

uber yandex taxi russie

Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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erdogan gulen turquie kurdes

erdogan gulen turquie kurdes

Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.