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Causeur n°27: Tchao Pantins!

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dieudonne guignols didier porte sloterdijk

« Subversion en bande organisée » ! C’est sous ce qualificatif tordant que Philippe Muray moquait les bouffons postmodernes qui caressent l’époque dans le sens du poil. Reprenant le mot et à la chose à son compte, Elisabeth  Lévy ironise sur la descente en deuxième division des Guignols de l’Info. Pauvres petits pantins repêchés par les hommes politiques qu’ils prétendent brocarder, ces marionnettes unanimement saluées de Florian Philippot à François Hollande montrent que « les rebelles sont au pouvoir, les bouffons sont devenus rois, et on ne le voit pas », dixit notre chère directrice. L’humour France Inter et Canal+ forme la pointe avancée de cette « guignolisation des esprits » (Elisabeth Lévy) prenant pour cible des statues déboulonnées : l’Eglise catholique, Nadine Morano, les racistes, etc. Un « gloussement unique » ce que la pensée du même nom est au débat, détaille Alain Finkielkraut, dans une tribune enlevée. « Leur rire est sur les rails. Il ne dénonce rien de ce qui mérite d’être dénoncé. Il est l’ami indéfectible du désastre (…) Il accompagne docilement tous les processus en cours », écrit-il de ces amuseurs.

Pas facile de pratiquer l’humour corrosif à l’abri des facilités. Le barde génial Didier Super me certifie que la subversion se paie au prix de la marginalité : intermittent du spectacle, il canarde antifas et militants de tous bords, fussent-ils antiracistes, mais fait frémir certains directeurs de festival. « Prêt à jouer partout où il y a des pauvres cons » (et cela fait beaucoup !), le camarade Super estime qu’un Desproges aurait du mal à percer aujourd’hui tant notre seuil de tolérance à la provocation s’est abaissé. Equanime, Didier raille autant les prêtres catholiques que le Coran, la CGT que le FN, ce qui ne laisse pas de dérouter ses fans punkachiens ou skinheads ! Un poil moins bravache, le chronique radio Didier Porte assure à Pascal Bories que l’humour est ontologiquement de droite, puisqu’il consiste à tirer sur les faibles. Faire œuvre de comique de gauche relèverait donc de la gageure, surtout lorsqu’il s’agit de soutenir Mélenchon sur une radio de droite.

Vous suivez toujours ? Sans rire, Olivier Malnuit nous confesse sa passion coupable pour les sketches de Dieudonné, qu’il visionne devant son écran, avec la contrition du notable de province allant au bordel le dimanche. Le pire chez cet antisémite patenté, c’est qu’il est toujours aussi drôle, dixit son ancien complice Elie Semoun. Patrick Mandon ne peut en dire autant de Charlie Hebdo qui, toute compassion mise à part, a depuis longtemps tordu le cou à l’esprit de Hara-Kiri. Cavanna et Choron, flanqués de Cabu, Wolinski et quelques autres enchantaient la jeunesse des années 1960 et 1970, là où leurs lointains descendants se contentent de combattre un fascisme introuvable. Hélas, le seul acte de bravoure du Charlie époque Val coûta la vie à Charb et ses amis, mais il paraît qu’on ne les y reprendra plus…

Pour la rentrée, ce numéro atomique passe d’un sujet d’actualité l’autre, de l’accord sur le nucléaire iranien, que le géostratège Bruno Tertrais étrille point par point, à la situation grecque. Chacun dans leur registre, Jean-Luc Gréau et Jérôme Leroy reviennent ainsi sur le feuilleton hellène de l’été : le premier avance que l’énième plan d’aide à Athènes ne résoudra rien à la crise de l’euro, le second en vacances dans les îles a recueilli les témoignages de ses hôtes dans un carnet de bord inédit. Par entretien interposé, philosophe allemand Peter Sloterdijk leur répond que Berlin n’exerce aucune domination sur l’Europe. En amoureux de la France, cet intellectuel regrette notre tendance dépressive à « l’auto-empoisonnement », lors même que nous continuons à nous croire une grande puissance.

Niveau arrogance, le pays des trois cents fromages n’est pas en reste. La fine bouche Henri de Saint Hubert déroge à la règle de sa corporation en nous proposant une « autocritique gastronomique » fort goûtue. Dressez, le repas est prêt !

guignols couverture causeur

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Houellebecq ne s’est pas couché

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Laurent Ruquier, l’homo festivus par excellence, avait réuni sur son plateau samedi soir un chroniqueur qui incarne l’Intelligence, Yann Moix, et une caricature de la femme bien- pensante, Léa Salamé. On comprenait difficilement ce que tentait d’exprimer le premier et trop facilement hélas les éléments de langage de la seconde. On avait déjà oublié Aymeric Caron, le méchant de service, reconverti dans la pâtisserie, la meilleure des thérapies pour l’adoucir et éviter que ses bouffées paranoïaques ne le rendent définitivement infréquentable.

On reconnaissait sur le plateau Christine Angot toujours aussi meurtrie même si certains la trouvent apaisée et sereine, ce qui n’est jamais un bon signe pour un écrivain. Il était question de son papa et de sa maman, deux mots à proscrire à la télévision. Il semblerait que la mère comme la fille aient été des victimes,  ce qui est d’ordinaire le lot des femmes, mais que nos sociétés si compassionnelles  et féminisées à outrance ont de plus en plus de peine à admettre. Tout le monde prit en pitié Christine  (il lui faut de l’amour à cette petite ) qui, par ailleurs, écrit bien. Elle refusa pour d’obscures raisons de croiser Michel Houellebecq qui expliqua à juste titre qu’un livre ne naît pas d’expériences, heureuses ou malheureuses, mais d’autres livres. Il jugea sévèrement une journaliste du Monde qui avait, la malheureuse, pris le risque de le portraiturer. Il donna l’impression bizarre pour un mec de sa trempe d’accorder une valeur insigne à sa personne. Mais bref, il arrive que la gloire vous monte à la tête comme un mauvais vin.

En revanche, sur l’islamisation de la France, non seulement il ne recula pas, mais tout en gardant un sourire ironique, reconnut que le scénario d’un califat modéré lui semblait peu probable  (je rappelle que c’est le sujet de son dernier roman Soumission) et que ce que décrit l’écrivain algérien Boualem Sansal dans 2084 (Gallimard) est beaucoup plus vraisemblable. Laurent Ruquier lui avoua qu’il avait lu Soumission au troisième degré et qu’il s’était beaucoup amusé. Savoir que Laurent Ruquier trouve toujours de multiples raisons de s’amuser nous a beaucoup rassurés. Un peu d’émotion, quelques vannes et des fous rires, le peuple n’en demande guère plus.

2084: La fin du monde - Grand prix du Roman de l'Académie française 2015

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Ukraine : J’aime Valentina Lisitsa

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La célèbre pianiste d’origine ukrainienne Valentina Lisitsa a été bannie des programmes de divertissement à bord de KLM à la suite de la plainte d’une nationaliste ukrainienne agissant sous un nom d’emprunt. Sa dénonciatrice, Inna Thorn (Platonova), s’est par la suite vantée de son exploit sur le site de l’Euromaidan.

La compagnie néerlandaise a donc biffé Lisitsa sans même la contacter. On peut lire ici le communiqué hypocrite des relations publiques de KLM, rappelant que la compagnie « porte encore le deuil des innombrables vies innocentes perdues à bord du vol MH17 », sous-entendant que Valentina Lisitsa, en allant se produire à Donetsk et en soutenant les rebelles du Donbass, a du même coup glorifié ou approuvé les meurtriers du vol MH17, où ont péri de nombreux citoyens hollandais.

KLM a donc décidé cette censure alors même qu’elle ignore qui a abattu l’avion malais. Sa tartufferie est d’autant plus écoeurante qu’on sait la réticence des autorités néerlandaises à publier les conclusions de leur propre commission d’enquête sur ce crime.

Le comportement de KLM n’est pas seulement honteux, lâche et ignoble. Il dénote aussi l’emprise d’une mentalité agressivement totalitaire sur le mode de pensée occidental. A-t-on vu quiconque en Occident censurer, boycotter ou évincer un enragé ukrainien pour ses propos xénophobes, racistes ou nazis sur les Russes (tel le ministre-polichinelle otanien Yatseniouk, qui les a traités de «sous-hommes» avec la bénédiction de la porte-parole du Département d’Etat américain en personne)? Jamais de la vie! Et verra-t-on une compagnie aérienne — comme le souligne S. Trifković — censurer les enregistrements de Herbert von Karajan, qui fut le grand kappelmeister de l’Allemagne hitlérienne?

Pourquoi donc KLM a-t-elle obéi avec autant d’empressement à une dénonciation aussi partiale, marginale et politiquement orientée? Pour ses prises de position audacieuses en faveur des Russes d’Ukraine, Lisitsa a subi des représailles encore bien plus graves, comme d’être boycottée par l’orchestre symphonique de Toronto. C’est une personnalité magnifique et une interprète de classe mondiale. Elle était de plus politiquement « vierge » jusqu’au coup d’Etat ukrainien. L’engagement public de cette artiste vivant au Canada est dévastateur pour le conte de fées en noir et blanc diffusé en Occident au sujet des gentils démocrates de Maïdan et des méchants envahisseurs russes. Et si elle avait pris les positions qui sont les siennes non pas en dépit mais bien à cause de sa culture, de son talent et de sa sensibilité?

Après avoir imposé un embargo arbitraire et total contre la Serbie en 1992, les Etats-Unis et leurs satellites sont allés jusqu’à interdire toute rencontre internationale à la Fédération serbe des joueurs d’échecs aveugles! Pendant ce temps, leurs propres Gurkhas dans la région avaient carte blanche pour agiter leurs étendards fascistes ou islamistes en toute liberté. Le même filtre se met en place en Ukraine. En matraquant la Russie et les Ukrainiens opposés à l’Euromaïdan, l’Occident protège la renaissance d’une idéologie brutalement régressive qui définit l’identité de cette nation exclusivement par la haine de ses voisins.

De toutes les graines que l’Occident a prétendu semer et arroser en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ce dernier quart de siècle, la haine aura été la seule semence fiable. Elle a même envahi la cabane du jardinier. On a commencé par exporter la démocratie, on a fini par importer le totalitarisme.

Que pouvons-nous faire pour enrayer cette spirale de la haine? Le tort commercial semble être l’arme la plus redoutée du totalitarisme de marché occidental. Je recommande donc de diffuser et de marteler les hashtags #boycottKLM et #ILikeValentinaLisitsa jusqu’à ce qu’Air-Tartuffe comprenne qu’il est plus rentable d’être agréable avec les gens civilisés qu’avec les enragés de la guerre civile ukrainienne.

PS : Pour illustration, cet échange cocasse avec les crétins des RP de KLM.

klm ukraine facebook

*Photo : wikicommons.

Egypte : L’ennemi intérieur

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Retrouvez la première partie de ce journal ici.

11 juillet- Très tôt le matin, à 6h20, je suis réveillé par une explosion qui fait trembler mon immeuble. Impressionnant. Je sors au balcon, la rue est calme, rien… sauf des gens au balcon, qui regardent, comme moi, dans tous les sens. Sur Twitter, il se dit que la cible est le consulat d’Italie et qu’il y a un mort, un jeune vendeur ambulant. Une vie de prise. Bon, six heures vingt du matin un samedi, les terroristes ne voulaient tuer personne.

On pense que vivre dans une ville où une bombe peut vous faucher est traumatique. Ce n’est pas vrai, tant que vous ne voyez pas la scène. Je fais partie de ceux qui ne peuvent éviter le métro ou les lieux stratégiques – je passe devant le consulat italien une fois par semaine, je vais souvent au siège du groupe de presse étatique Al-Ahram, je fréquente des cafés où l’on sert de l’alcool, autant de cibles potentielles. La ruelle où je vis grouille de flics, dont la présence multiplie par cent les risques d’attentat. Une bombe y a explosé il y a quelques mois. En fait, vous vivez sans penser aux risques. Il n’y a pas de mesures de précaution à prendre. La seule lutte qu’on a des chances de gagner, c’est celle que l’on mène contre l’oubli du sang versé ou contre la joie mauvaise quand vos ennemis se plantent. Et encore…

12 juillet- 5 août : Vivre dans un pays où un compatriote sur dix, ou sur quinze, est un ennemi. Vous le côtoyez, vous lui parlez, vous échangez, vos relations sont courtoises, mais il est votre ennemi. Il y a entre vous une rivière infranchissable de sang versé. Vous avez vos torts. Mais dans le projet de société que vous défendez, il a sa place, alors que vous n’en avez aucune dans le sien. J’en parle avec un des plus brillants esprits du pays, l’historien Shérif Younis, qui a passé sa vie à retracer la généalogie et à déconstruire les discours nationalistes et leurs concurrents islamistes, à souligner leurs potentialités destructrices. Certes, le discours nationaliste ne vous aime pas, mais il vous fait de la place. Les militaires ont tendance à vous prendre pour des mineurs ne saisissant pas l’ampleur des défis et la gravité des enjeux, mais vous pouvez leur prouver le contraire tout en les critiquant. Avec les islamistes, toute discussion est impossible – comment discuter avec quelqu’un dont la vision du monde est structurée par la théorie du complot, par le récit d’une lutte à mort d’une petite élite sainte contre le Démon qui manipule le reste des êtres, un récit qui invente un monde surréaliste, où l’histoire, l’ancienne et celle qui s’écrit au quotidien, est falsifiée tous les jours ? Le divorce entre la confrérie des Frères musulmans et le peuple égyptien est dur et durera.

Dans le monde de la recherche et de la presse égyptiennes, j’ai une demi douzaine d’amis. Cela fait longtemps que je ne les ai pas vus. Notre cantine, le café Riche, a fermé pendant quelques mois, à la suite du décès de son propriétaire. Puis le mois de Ramadan est advenu. Vers le 24 juillet, je recommence à les revoir. Polémiques sur l’accord « iranien ». Il va avoir un énorme impact sur la société iranienne, reste à savoir lequel. Échanges anxieux d’informations sur l’état des relations avec l’Arabie Saoudite : elles sont moins fluides. Non, Le Caire et Riyad ne peuvent s’offrir le luxe d’un divorce. Pourquoi pas la formule « aucun différend n’est porté sur la place publique, éviter les mauvaises surprises et donc informer l’autre de ce qu’on va faire ». Discussions sur la situation dans le Nord Sinaï. Cela durera encore quelque temps.

4-6 août. Inauguration du Canal. Le régime savoure son triomphe, organise sa grand messe. Au mieux, c’est « César offrant au peuple du pain et des BTP ». Au pis, un cérémonial fascisant. Mais le peuple cairote est heureux et participe. Oui, nous l’avons financé, nous l’avons creusé, oui nous emmerdons les Frères et les bien-pensants des pays occidentaux. Le régime s’autocélèbre, le peuple aussi. Parfois ensemble, parfois séparément. Ce soir-là, la place Tahrir ne désemplit pas. Majorité et régime se partagent le même bouc émissaire sur Facebook : les islamistes et les « grincheux » – les ni-ni qui sont dans la dénonciation permanente.

6-20 août. Les cercles diplomatiques sont satisfaits car les Etats-Unis ont livré les F16 avant la tenue du « dialogue stratégique » entre les deux pays. Sur la Syrie, les positions égyptiennes et américaines sont proches. Mais l’Égypte aimerait une prise de position plus ferme sur le terrorisme. Dans la rue, l’agitation sociale reprend – des milliers de fonctionnaires manifestent contre le nouveau statut de la fonction publique.

Je n’ai pas parlé du 14 août. Il y a deux ans, les forces de l’ordre dispersaient le sit-in de Rab’a, faisant environ mille morts. Ce 14 août 2015, les Frères ne réussissent pas à mobiliser. En 2013, le sit-in était composé d’une écrasante majorité de pacifiques et d’une  minorité de miliciens armés. La direction frère et ses composantes extrémistes avaient délibérément joué la politique du pire. Les miliciens frères avaient ouvert le feu en premier. Mais mille morts ! Ce 14 août 2015, le régime multiplie les fuites pour relater l’échec des négociations qui précèdent Rab’a et la responsabilité des islamistes. Sa commission d’enquête vient de publier son rapport et il est de bonne facture. Mais mille morts… ! La population cairote ne supportait plus ce sit-in de quarante jours, les appels au meurtre qui émanaient des chefs, la reprise des attentats mortels dans le Sinaï, ouvertement bénis par la direction frère, les opérations coups de poing au Caire. Mais mille morts ! Ils sont encore là, parmi nous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21758460_000046.

Fabius et la crise migratoire: comment peut-on être Orban?

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fabius orban hongrie migrants

«Quand je vois un certain nombre de pays d’Europe qui n’acceptent pas les contingents, je trouve ça scandaleux», a déclaré, dimanche, Laurent Fabius. Selon notre ministre des Affaires étrangères, la Hongrie construit « scandaleusement » à la hâte un grillage de barbelés face à une Serbie qui fait tout pour renvoyer vers le nord ses migrants. «La Hongrie fait partie de l’Europe, l’Europe a des valeurs, et on ne respecte pas ces valeurs en posant des grillages» a poursuivi le patron du quai d’Orsay.

La Hongrie fait partie de l’Europe comme la France et il lui appartient autant qu’à elle de définir les valeurs de l’Europe. Mais Laurent Fabius, dans la plus pure tradition française, parle au nom des autres. Comment peut-on être hongrois? Il n’y a que l’Europe aujourd’hui qui vaille, une Europe qui tourne le dos aux nations qui la constituent. Le successeur d’Aristide Briand et de Claude Cheysson souhaite une « diplomatie de gauche » et nous prêche les valeurs anti-grillage de l’Europe. En réalité, ces valeurs sont moins européennes qu’universelles, celle d’un village global où seule la solidarité et le bonheur régneraient. Formidable de naïveté et d’irresponsabilité! À quand un campement du DAL dans les locaux du ministère? Rarement notre brillant chef de la diplomatie n’aura sombré dans un idéalisme aussi béat.

Avec Schengen, on croit devoir ne plus contrôler nos frontières intérieures (ce qui est inexact). Et l’on vit dans l’illusion que les pays frontaliers de cet espace ne sont pas tenus de contrôler les frontières extérieures de l’Union. Partant, leurs gouvernements sont sommés d’ouvrir grandes les portes. Pourtant, la possibilité même de l’ouverture à l’intérieur des frontières de Schengen dépend de la perméabilité de cet espace, sans quoi l’accord est nul. La Bulgarie, l’Espagne et la Grèce l’ont bien compris en érigeant des clôtures à leurs frontières sans que Fabius ne s’en émeuve. Quand les forces de l’ordre françaises ont fermé la frontière franco-italienne à Vintimille, le Quai d’orsay n’a pas manifesté son horreur et son émotion. Pas plus lorsqu’il s’est agi à Calais d’empêcher ces malheureux de rejoindre illégalement l’Angleterre.

La maîtrise de l’immigration illégale, qui passe (ô malheur) par un grillage, est aussi la condition d’une assimilation décente et digne des migrants réguliers et des réfugiés. Le rideau de fer hongrois rappelle sans doute de mauvais souvenirs aux courageux socialistes qui se sont élevés contre l’enfermement soviétique. Mais il n’est pas question ici d’empêcher les Européens de sortir, seulement de protéger leur mode de vie et l’Etat de droit. Aux États-Unis, en Inde et dans bien d’autres parties du monde, une frontière qui filtre les entrées est le meilleur moyen de lutter contre les réseaux de passeurs et d’éviter les tragédies comme celle qui a touchée un camion réfrigéré en Autriche.

Si la frontière entre l’Autriche et la Hongrie avait été mieux suivie, peut être aurait-on pu épargner plus de 70 vies. C’est d’ailleurs la police hongroise qui a interpellé les passeurs. L’Autriche vient tout juste de remettre ses douaniers au travail. Un fait qui a sans doute échappé à Laurent Fabius.

*Photo: Numéro de reportage : 00680207_000029

Vivre et mourir à Marseille?

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marseille immigration population

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.

Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas une stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».

Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».

Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.

« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »

À bon entendeur…

Faut-il quitter Marseille ?

Prix: 18,00 €

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*Sipa. Numéro de reportage:AP21760771_000006

Maroc vs. journalistes français: vive les droits de non-auteur!

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maroc eric laurent

Quel beau scénario de polar ! Deux journalistes en mal de fonds montent une arnaque pour faire cracher au bassinet un puissant de ce monde, le roi Mohamed VI du Maroc. Déjà connus pour avoir publié en 2012 un essai-pamphlet contre le souverain chérifien, Eric Laurent et Catherine Graciet ont eu l’idée digne des Pieds Nickelés de se faire rémunérer grassement par la cible de leurs écrits, contre la promesse de ne rien révéler au public de leurs nouvelles découvertes sur les supposées turpitudes du successeur d’Hassan II.

Comme le raconte Laurent Valdiguié, dans le JDD du 30 août, Eric Laurent a pris contact fin juillet avec le cabinet du roi pour enclencher la mécanique du chantage. Il est pris au sérieux, car on connait, à Rabat, le pouvoir de nuisance du personnage, dont les relations avec la famille royale marocaine datent de vingt ans, de l’époque où il publia, chez Plon, un entretien «autorisé», entendez hagiographique, avec Hassan II. Comme il semble que Mohamed VI n’était pas disposé à poursuivre ce compagnonnage littéraire – dont le volet financier est un secret d’Etat marocain –, Eric Laurent change alors de méthode. S’il ne peut plus émarger au Makhzen, le système de pouvoir politique et financier de la monarchie, il fera jouer son influence dans le système éditorial et médiatique français pour menacer le roi de révélations sulfureuses, pensant récupérer ainsi les revenus dont il était désormais privé. Il s’adjoint pour cela les services d’une jeune journaliste, de l’espèce idéaliste, dont l’expérience de travail au Maroc, dans les rares organes de presse indépendants du Palais, lui donnera la matière « explosive ». Le chef de cabinet de Mohamed VI fait mine d’entrer en négociations sérieuses avec Laurent, et dépêche, début août un avocat marocain proche du Palais pour rencontrer le maître chanteur. Les deux premières rencontres, dans les salons d’un grand hôtel parisien, réunissent l’avocat marocain et Eric Laurent pour définir le cadre du deal. Le montant et les modalités de la transaction sont âprement discutés, comme c’est l’usage dans ce genre de commerce, et l’on se met d’accord sur un « dédommagement » de deux millions d’euros versé par le Palais aux auteurs, contre la promesse de ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc. Rendez-vous est pris pour le jeudi 27 août, en présence cette fois-ci de Catherine Graciet, où l’avocat remettra aux auteurs une avance de 40 000 euros (en coupures de 100 euros) à chacun des co-auteurs du pamphlet, et recevra de ces derniers une attestation manuscrite de renonciation à toute publication, si le reste du contrat est honoré. Les enveloppes changent de mains, et notre compère et sa commère s’apprêtent à se fondre dans la foule parisienne, une fois sortis du palace où a eu lieu la transaction. Ils sont alors interpellés par des policiers qui les conduisent illico Quai des orfèvres, où ils sont placés en garde à vue. C’est là qu’ils découvriront que l’avocat marocain avait enregistré les premières rencontres avec Eric Laurent, porté plainte auprès du Procureur de la République de Paris, et mis en place avec la police le stratagème et la souricière permettant de coincer les maîtres chanteurs en flagrant délit.

Je ne connais pas Catherine Graciet, journaliste « indépendante » ayant longtemps travaillé au Maroc pour des organes de presse en délicatesse avec le Palais de Rabat. En conséquence, j’aurais tendance à lui faire crédit, jusqu’à ce que la police et la justice ait démêlé cet écheveau, de s’être laissée entraîner dans cette aventure par un vieux routier de la jungle littéraire parisienne.

En revanche, il m’est arrivé de croiser Eric Laurent au cours de ma vie de journaliste et d’essayiste, notamment lorsqu’il était éditeur chez Plon. C’est une de ces figures du « pouvoir éditorial », déjeunant tous les midis dans une mangeoire de luxe du 6ème arrondissement de Paris, montant des « coups » éditoriaux toujours fumant. Il disposait, avec son ami Thierry Garçin, d’une chronique géopolitique matinale sur France Culture. De son propre aveu, attiré par le « côté sombre » de la haute politique, il cultive un antiaméricanisme viscéral et systématique, allant jusqu’à rejoindre l’interprétation complotiste d’une organisation conjointe des attentats du 11 septembre 2001 par les services secrets des Etats-Unis et le pouvoir saoudien… Ses obsessions idéologiques, mises en film documentaire par William Karel, avaient reçu les acclamations de la critique parisienne de gauche, et ses écrits étaient désormais accueillis par les prestigieuses éditions du Seuil, dont l’aura morale perdure (bien à tort !) en raison de leur naissance près du bénitier catho de gauche. Eric Laurent est même parvenu à faire publier, au Seuil, un opus Al-Qaïda en France de son fils Samuel Laurent, « consultant international » autoproclamé sur le terrorisme international, dont l’indigence et la fumisterie ont été mises en lumière récemment dans Libération.
Eric Laurent n’est donc pas un escroc à la petite semaine essayant de survivre avec des arnaques minables, mais une figure installée de la vie littéraire parisienne, niché au cœur des maisons les plus prestigieuses, qui ont parfois besoin de ce genre de personnage pour aller chercher de la matière à publier qui rapporte sans risques (biographies « autorisées » de personnages riches et/ou puissants, œuvres littéraires ou historiographiques d’hommes politiques en vue confiées à des « nègres » et autres publications alimentaires dont même de grands éditeurs ne peuvent se passer en temps de vaches maigres).

Dans l’affaire Mohamed VI, il a voulu jouer perso, et se retrouve aujourd’hui sous le coup d’une mise en examen pour chantage et tentative d’extorsion de fonds qui ne le conduira peut-être pas en prison, car il n’est pas en situation de récidive, mais à coup sûr à la ruine financière et à la déchéance morale tant les preuves rassemblées contre lui et sa complice sont accablantes. J’avoue être dans l’incapacité de mettre en mouvement mes neurones compassionnels en sa faveur, même si je n’éprouve pour la monarchie chérifienne qu’un respect modéré, pour rester poli.

Le chantage à la publication de textes pouvant ruiner la fortune ou la réputation de personnages en vue est loin d’être une nouveauté dans notre beau pays. C’était même un usage très courant dans les premières décennies de la IIIème République, où un bon chantage sauvait les journaux de la faillite. Ainsi le Casino de Monaco payait annuellement une somme à tous les journaux, variable en fonction de leur tirage et de leur influence, pour qu’ils ne publient pas d’indiscrétions sur les événements survenus dans ses murs. Dans la presse parisienne on trouvait régulièrement des petits entrefilets du style « Est-il vrai que… » suivi de «  à demain les détails… ». Le lendemain, « les détails » ne paraissent pas, un arrangement financier étant intervenu entre la cible et la publication…

Cela est-il encore possible de nos jours ? Les mœurs ont bien changé et les révélations de turpitudes sexuelles ou d’aventures extraconjugales, dont le Gil Blas[1. Les journalistes du Gil Blas se faisaient même payer en nature par les demi-mondaines le fait de ne pas publier le nom des bourgeois qui les entretenaient…], le Closer de la Belle Epoque, s’était fait une spécialité ne font plus trembler personne, même pas le président de la République. En revanche, le monnayage d’informations économiques susceptibles de causer du tourment à des multinationales se pratique discrètement, en France comme ailleurs. Il existe des cabinets d’avocats et de détectives spécialisés dans ce genre de transactions.

Les temps changent : naguère la monarchie marocaine aurait réglé cette affaire sans passer par la case justice, à la manière dont elle a scellé le sort de Mehdi Ben Barka en 1965 (et par la suite celui de nombreux opposants moins célèbres). M. Laurent et Mme Graciet devraient donc remercier chaudement la police française de leur collaboration, maintenant très étroite, avec les autorités du Royaume, car l’affaire aurait pu très mal tourner si cela n’avait pas été le cas…

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00685415_000001.

Egypte : La colère de Sissi

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sissi egypte freres musulmans

29 juin – C’est vers midi que Facebook et Twitter s’affolent. L’explosion a été entendue dans tout le quartier résidentiel d’Héliopolis. La cible est vite identifiée par tous : le convoi du procureur de la République. Une vidéo publiée sur Internet montre des images impressionnantes. Les communiqués officiels tombent et affirment que le magistrat n’est que blessé. Cela n’est guère crédible. Un peu plus tard, on annonce son décès et la revendication de l’attentat par la « Résistance populaire », un des bras armés des Frères musulmans. Cette escalade dans la violence ne surprend pas. Sur Facebook, chaque camp prend position : la joie des Frères est patente, le persiflage des jeunes révolutionnaires hostiles au nouveau régime rappelle que la victime du jour a fait condamner beaucoup d’« innocents ». Les partisans du régime, très majoritaires sur Facebook, tirent dans tous les sens : non contents d’éradiquer les Frères, les pro-Sissi polémiquent en ligne avec les défenseurs des droits de l’homme auxquels ils opposent la raison d’Etat : en « temps de guerre », pas question de tolérer le moindre bémol. Sur Al-Jazira, les Frères sortent leur rengaine habituelle : les services de sécurité ont fait exploser leur homme, afin de trouver un prétexte pour pendre le président Morsi.

J’éprouve un sentiment d’impuissance et de lassitude – cette bombe était lointaine, mais d’autres ont explosé bien plus près de mon domicile, ou du lieu de travail de mes amis.

30 juin- A la télévision, je vois que Sissi a promis d’accélérer les procès et d’exécuter les verdicts de peine capitale prononcés contre de nombreux islamistes. L’homme est énervé. Il oscille toujours entre une bonhomie rassurante et des crises de colère brèves et violentes. Celle-ci est-elle sincère ou feinte? Quoi qu’il en soit, les recours en cassation n’étant pas épuisés, les exécutions attendront.

1er juillet, midi- Sur Facebook, je découvre l’attaque de grande envergure lancée quelques heures plus tôt par les djihadistes contre l’armée égyptienne dans le Sinaï. Les premiers échos font état de très lourdes pertes – mais je ne vois pas quelle sont les sources des journalistes ou des blogueurs. Je lis donc la page d’un blogueur habitant Shaykh Zuwayd, la bourgade qui passe pour le fief des djihadistes. Il  parle de combats violents – bon, au moins il ne s’agit pas d’un enième massacre éclair de conscrits par des djihadistes, l’armée se bat. Il se plaint des explosions, de l’absence de courant, du sentiment d’être piégé. La prière du muezzin le rassure. Je passe sur la page d’un général à la retraite fiable et bien informé. Surprise, cet ancien officier assure – et il a des contacts – que les choses se passent très bien, que les troupes ont encerclé les djihadistes, que l’aviation les bombarde, que des forces aéroportées viennent d’être parachutées dans Shaykh Zuwayd. Je le crois et suis rassuré – il n’a jamais raconté de bêtises. Le lendemain, il affirme que les F16 ont permis à l’armée d’emporter ce round et d’écraser les djihadistes – reste à compter le nombre de les victimes collatérales, à organiser la vie sans hôpital, sans électricité et sans eau, même salée. En ce lendemain d’attentat, les pleurs des enfants supplantent le vacarme des explosions. Le général, après avoir salué la réaction de l’armée, souligne les défaillances du renseignement et de la surveillance du territoire. On n’a rien vu venir – même si la réaction a posteriori a été excellente. Sur Facebook, la majorité des Egyptiens salue la mort « des chiens », Frères et grincheux (le sobriquet des ni-ni) oscillent entre la minimisation de la performance de l’armée et la dénonciation de la joie de voir des morts. Beaucoup de jeunes révolutionnaires affirment penser au pays et aux conscrits morts pour nous. Polémiques sur les pertes de l’armée.

2-10 juillet- Dans les jours qui suivent, l’armée remporte de nouveaux succès dans le Sinaï. Dans la vallée du Nil, la police a depuis longtemps remporté la bataille, mais perd presque tous les jours un ou deux hommes. Introspection. L’assassinat du procureur avait renforcé la détermination de la population, son rejet viscéral des Frères. L’attaque djihadiste dans le Sinaï, qui a pourtant lamentablement échoué, inquiète. Cela n’en finit pas. Pis, à chaque fois l’attaque barbue est plus sophistiquée, mobilise davantage de troupes : l’hydre a des milliers de têtes. Et si l’armée finissait par plier ? Dans mes cauchemars, je vois mes amis et moi décapités. Réveillé, je retrouve un ami, fin connaisseur des questions sécuritaires. Il est optimiste. Oui, cela prendra du temps. Oui, les djihadistes ont des appuis régionaux, le Qatar et la Turquie. Oui, ils essaient de se « mettre aux normes » de l’État islamique, tant du point de vue de l’idéologie que de ce qui a a trait aux techniques de combat et de terreur. Non, les terroristes n’ont aucune chance de gagner et l’armée se bat de mieux en mieux.

Le gouvernement annonce qu’il va promulguer une nouvelle loi antiterroriste, qui comporte de nouvelles restrictions aux libertés et une nouvelle clause, prévoyant de lourdes amendes et des peines de prison pour les journalistes qui diffuseront une version autre que celle des communiqués officiels de l’armée. Cette nouvelle inquiète la presse. L’émoi, dans ce milieu, est grand, mais j’avoue être à la fois indifférent et blasé. Je vois déjà la suite : les journalistes vont se mobiliser, le pouvoir va reculer sur plusieurs points et tout le monde criera victoire. La loi fera peur mais ne sera probablement appliquée qu’aux dépens de ceux qui prennent fait et cause pour les islamistes, plus quelques jeunes révolutionnaires. C’est du Moubarak tout cru : tout interdire, puis beaucoup tolérer. La notion de droit est la grande perdante à ce jeu. Un mois plus tard, le texte passe – avec les fortes amendes, sans les peines de prison.

Sur Facebook, je m’énerve : ce gouvernement a décidé d’étouffer (mortellement ?) la vie politique, au nom de la lutte contre la pauvreté. Pain et électricité contre renonciation aux libertés caricaturées en terrorisme, désordres, troubles et palabres puérils. Les principaux ennemis de Sissi, islamistes et une fraction importante de la jeunesse révolutionnaire, nient avec obstination tout succès de la formule. Au lieu de poser le problème de l’autoritarisme avec force, ils nient l’évidence et l’existence de résultats : l’élargissement du Canal de Suez est une réussite, les chaînes de distributions des denrées de première nécessité (pain, huile, thé, entre autres) ont été restructurées et pour la première fois depuis longtemps « cela marche bien ». Les terribles pénuries d’électricité sont en effet en voie d’être surmontées, des réseaux de routes facilitent un peu les choses pour les classes moyennes cairotes et provinciales même si le trafic reste une plaie, la reprise économique est là. En niant l’incontestable, les opposants se décrédibilisent et surtout décrédibilisent la notion de vie politique : des jérémiades de gens de mauvaise foi qui font, pense le peuple, le jeu des Frères, lesquels veulent à tout prix l’échec de Sissi.

 

La suite ici.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21626268_000005.

NDA-Chevènement : pour un flirt avec toi…

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dupont aignan chevenement immigration

Samedi, à l’université d’été de Debout la France, l’air fleurait bon la nostalgie. Dans le fief de Nicolas Dupont-Aignan, les militants souverainistes reniflaient en effet les lointains remugles de la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement, en 2001-2002, période durant laquelle l’ancien jeune turc du PS appelait au rassemblement des « républicains des deux rives ». Le Che et Dupont-Aignan unis à la tribune, l’image semble singer dix ou quinze ans trop tard l’alliance transversale que le Belfortain ne parvint jamais véritablement à nouer avec les Séguin, Pasqua, Villiers et autres ténors eurosceptiques. Et ce, malgré le soutien de quelques brillants seconds couteaux – sans jeu de mots- de la droite gaulliste dans la campagne présidentielle d’alors (Pinton, Kuntz, Abitbol, etc.).

Mieux vaut tard que jamais. Chevènement ayant préféré ses idées à son micro-parti, le voilà désormais libre de batifoler avec son alter ego gaulliste Dupont-Aignan. S’il s’en était tenu au programme fixé, l’ancien ministre de Mitterrand et Jospin aurait dû se contenter de conclure la table ronde sur l’école qu’organisait DLF. Mais au lieu d’un simple laïus, le Che a prononcé un discours entier développant ses grands thèmes d’accord avec son hôte du jour : l’Europe, la géopolitique (notamment, des relations étroites avec la Russie), et l’école – au prix d’un sérieux réquisitoire contre les réformes de Najat Vallaud-Belkacem. Hommage à l’appui, Chevènement a adressé plusieurs clins d’œil à Dupont-Aignan, qu’il rêve de voir figurer sur le flanc droit d’un axe Mélenchon-JPC-NDA. Le 26 septembre, ces trois trublions participeront d’ailleurs au colloque que le Che organise à l’Assemblée nationale, sans que la carte politique n’en sorte bouleversée, le porte-voix du Front de gauche rechignant à faire tribune commune avec le président de Debout la France. Sans doute pense-t-il que l’inclination droitière est une maladie tactilement transmissible …

Aux œillades de Chevènement, Dupont-Aignan a répondu par un étrange pas de deux. Tout en rendant la politesse à son invité, avec lequel il se dit en quasi-communion idéologique, le député-maire de Yerres a prononcé un discours très droitier que ne renierait pas l’aile droite du Front national. Brouillant un peu plus le message du meeting gaulliste, la présence du libéral-conservateur Charles Beigbeder a quelque peu estomaqué les fidèles chevènementistes disséminés dans la salle. Et certains de plaindre « ce pauvre Jean-Pierre » en porte-à-faux avec l’allocution du président.Car Nicolas Dupont-Aignan a déroulé tout un argumentaire autour de son nouveau sujet favori : la colonisation de la France. Notre pays serait « colonisé économiquement, démographiquement, culturellement », a-t-il soutenu avec gravité. Économiquement, on identifie sans peine les colons, la Commission, la BCE, éventuellement Berlin. Mais « démographiquement et culturellement » ? L’expression sonne comme une resucée du concept de « Grand remplacement » (Renaud Camus) que Marine Le Pen et Florian Philippot refusent de reprendre à leur compte. Ce n’est pas minimiser l’importance cruciale de l’immigration en général, et du récent afflux de migrants en particulier, que de s’interroger sur la pertinence politique d’une telle phraséologie.

Bien que Chevènement ne lui en ait pas tenu rigueur, on peut se demander ce qu’il a pensé des paroles de son nouvel acolyte. Appliquant une stratégie chère à Paul-Marie Couteaux, revenu dans son giron avec armes et bagages après avoir vécu une passion déçue avec Marine Le Pen, NDA aspire à fédérer les droites autour de sa bannière. Sur les ondes de Radio Courtoisie, il n’a de cesse de vitupérer le programme dirigiste de Marine Le Pen, accusée de copier les « vieilles recettes de 1981 », afin de récupérer l’électorat de droite. Non sans chercher la sympathie, voire davantage, du patriarche Chevènement. Cherchez la cohérence. S’il ne veut pas stagner à un niveau électoral proche des audiences de la radio d’Henry de Lesquen, NDA devra clarifier son positionnement. À force de faire le grand écart, on risque quelques courbatures…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00695266_000001.

Laurent Binet, retour au langage

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laurent binet barthes langage

J’avais pourtant été prévenue. Au moment de récupérer un exemplaire presse du deuxième roman de Laurent Binet (après le très remarqué HHhH,) à la veille d’un départ pour Venise, certains ont jugé bon de le préciser « C’est un truc pour snobinards germanopratins et étudiants en philo attardés, ça va beaucoup te plaire ! »

Avec toute l’honnêteté dont je suis capable, je dois bien avouer que La septième fonction du langage est effectivement un roman pour happy few, very, very few: de ceux qui en connaissent un rayon sur la querelle des Analytiques et des Continentaux, qui savent distinguer un exorde d’une péroraison, qui ont déjà fait des Mythologies leur livre de chevet et peuvent sans peine reconnaître au milieu d’une foule Sollers et Kristeva, Jakobson, Judith Butler ou Foucault. C’est une gigantesque private joke parisienne, c’est auto référent, c’est snob, c’est de l’humour intello, oui, mais pas que.

En fait, c’est un roman d’espionnage, en fait ! » Simon Herzog, l’un des personnages principaux, un thésard de Vincennes spécialiste de sémiologie en vient à se demander, au fil des événements qui lui arrivent, s’il n’est pas le jouet d’une vaste machination romanesque. A son image, le lecteur doute. Mon voisin de gauche, dans l’avion, est-il un touriste français désireux de visiter la Sérénissime ou un agent à la solde des Bulgares ou des éditions Grasset envoyé pour s’assurer que je ne lève pas les yeux de La Septième fonction du langage ? Suis-je bien sûre que Mitterrand ait remporté à la loyale le débat d’entre deux tours face à Giscard en 81 ? Suis-je bien sûre que la jolie jeune fille à queue de cheval qui me suivait dans la salle d’attente ne lisait pas par-dessus mon épaule ? Roland Barthes est-il mort accidentellement ou a-t-il été renversé volontairement par une camionnette de blanchisserie un certain 25 février 1980 ?

Laurent Binet présuppose qu’il s’agit d’un assassinat, point de bascule entre le fait divers et la fiction paranoïaque, car qui dit assassinat dit mobile, suspects et coupable(s). Il ose une révision de toute l’histoire intellectuelle et politique du début des années 80, déguise Umberto Eco en grand manitou d’une organisation secrète millénaire et internationale, Jack Lang, Debray et Derrida en hommes de l’ombre machiavéliques prêts à tuer pour forcer le succès du candidat Mitterrand et Giscard en challenger qui engage un flic de droite, bourru et vétéran de l’Algérie pour enquêter dans ce microcosme dont il ne comprend pas un traitre mot.

Les certitudes vacillent. Des Japonais en gondole coursent un vaporetto détourné vers Murano par les hommes de la Camorra, Sollers se recueille dans toutes les églises avant de relever le défi de sa vie, San Giorgio Maggiore apparaît et disparaît à mesure que l’on s’enfonce dans des ruelles, que l’on enjambe les eaux sombres où se reflète en tremblotant la façade du Danieli. Venise est-elle baroque ou classique, menaçante ou accueillante, hostile ou rassurante ? Il n’est plus temps de réfléchir. Un soir, à la Fenice, il faut trancher. Les stratégies se découvrent, les intentions se révèlent, l’ambition se paie au prix du sang.

La clé de l’enquête, la clé du roman, si l’on ose en désigner une, gît dans le pouvoir qu’il convient de conférer aux mots. Le langage, la maîtrise la plus raffinée du discours sont les vrais héros de l’histoire et de l’Histoire, à la fois mobile, arme du crime et trésor à découvrir, coupable idéal du crime parfait.

Laurent Binet, La Septième fonction du langage – Grasset.

La septième fonction du langage - Prix Interallié 2015

Prix: 22,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,52 €

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00642221_000001.

Causeur n°27: Tchao Pantins!

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dieudonne guignols didier porte sloterdijk

dieudonne guignols didier porte sloterdijk

« Subversion en bande organisée » ! C’est sous ce qualificatif tordant que Philippe Muray moquait les bouffons postmodernes qui caressent l’époque dans le sens du poil. Reprenant le mot et à la chose à son compte, Elisabeth  Lévy ironise sur la descente en deuxième division des Guignols de l’Info. Pauvres petits pantins repêchés par les hommes politiques qu’ils prétendent brocarder, ces marionnettes unanimement saluées de Florian Philippot à François Hollande montrent que « les rebelles sont au pouvoir, les bouffons sont devenus rois, et on ne le voit pas », dixit notre chère directrice. L’humour France Inter et Canal+ forme la pointe avancée de cette « guignolisation des esprits » (Elisabeth Lévy) prenant pour cible des statues déboulonnées : l’Eglise catholique, Nadine Morano, les racistes, etc. Un « gloussement unique » ce que la pensée du même nom est au débat, détaille Alain Finkielkraut, dans une tribune enlevée. « Leur rire est sur les rails. Il ne dénonce rien de ce qui mérite d’être dénoncé. Il est l’ami indéfectible du désastre (…) Il accompagne docilement tous les processus en cours », écrit-il de ces amuseurs.

Pas facile de pratiquer l’humour corrosif à l’abri des facilités. Le barde génial Didier Super me certifie que la subversion se paie au prix de la marginalité : intermittent du spectacle, il canarde antifas et militants de tous bords, fussent-ils antiracistes, mais fait frémir certains directeurs de festival. « Prêt à jouer partout où il y a des pauvres cons » (et cela fait beaucoup !), le camarade Super estime qu’un Desproges aurait du mal à percer aujourd’hui tant notre seuil de tolérance à la provocation s’est abaissé. Equanime, Didier raille autant les prêtres catholiques que le Coran, la CGT que le FN, ce qui ne laisse pas de dérouter ses fans punkachiens ou skinheads ! Un poil moins bravache, le chronique radio Didier Porte assure à Pascal Bories que l’humour est ontologiquement de droite, puisqu’il consiste à tirer sur les faibles. Faire œuvre de comique de gauche relèverait donc de la gageure, surtout lorsqu’il s’agit de soutenir Mélenchon sur une radio de droite.

Vous suivez toujours ? Sans rire, Olivier Malnuit nous confesse sa passion coupable pour les sketches de Dieudonné, qu’il visionne devant son écran, avec la contrition du notable de province allant au bordel le dimanche. Le pire chez cet antisémite patenté, c’est qu’il est toujours aussi drôle, dixit son ancien complice Elie Semoun. Patrick Mandon ne peut en dire autant de Charlie Hebdo qui, toute compassion mise à part, a depuis longtemps tordu le cou à l’esprit de Hara-Kiri. Cavanna et Choron, flanqués de Cabu, Wolinski et quelques autres enchantaient la jeunesse des années 1960 et 1970, là où leurs lointains descendants se contentent de combattre un fascisme introuvable. Hélas, le seul acte de bravoure du Charlie époque Val coûta la vie à Charb et ses amis, mais il paraît qu’on ne les y reprendra plus…

Pour la rentrée, ce numéro atomique passe d’un sujet d’actualité l’autre, de l’accord sur le nucléaire iranien, que le géostratège Bruno Tertrais étrille point par point, à la situation grecque. Chacun dans leur registre, Jean-Luc Gréau et Jérôme Leroy reviennent ainsi sur le feuilleton hellène de l’été : le premier avance que l’énième plan d’aide à Athènes ne résoudra rien à la crise de l’euro, le second en vacances dans les îles a recueilli les témoignages de ses hôtes dans un carnet de bord inédit. Par entretien interposé, philosophe allemand Peter Sloterdijk leur répond que Berlin n’exerce aucune domination sur l’Europe. En amoureux de la France, cet intellectuel regrette notre tendance dépressive à « l’auto-empoisonnement », lors même que nous continuons à nous croire une grande puissance.

Niveau arrogance, le pays des trois cents fromages n’est pas en reste. La fine bouche Henri de Saint Hubert déroge à la règle de sa corporation en nous proposant une « autocritique gastronomique » fort goûtue. Dressez, le repas est prêt !

guignols couverture causeur

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Houellebecq ne s’est pas couché

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Laurent Ruquier, l’homo festivus par excellence, avait réuni sur son plateau samedi soir un chroniqueur qui incarne l’Intelligence, Yann Moix, et une caricature de la femme bien- pensante, Léa Salamé. On comprenait difficilement ce que tentait d’exprimer le premier et trop facilement hélas les éléments de langage de la seconde. On avait déjà oublié Aymeric Caron, le méchant de service, reconverti dans la pâtisserie, la meilleure des thérapies pour l’adoucir et éviter que ses bouffées paranoïaques ne le rendent définitivement infréquentable.

On reconnaissait sur le plateau Christine Angot toujours aussi meurtrie même si certains la trouvent apaisée et sereine, ce qui n’est jamais un bon signe pour un écrivain. Il était question de son papa et de sa maman, deux mots à proscrire à la télévision. Il semblerait que la mère comme la fille aient été des victimes,  ce qui est d’ordinaire le lot des femmes, mais que nos sociétés si compassionnelles  et féminisées à outrance ont de plus en plus de peine à admettre. Tout le monde prit en pitié Christine  (il lui faut de l’amour à cette petite ) qui, par ailleurs, écrit bien. Elle refusa pour d’obscures raisons de croiser Michel Houellebecq qui expliqua à juste titre qu’un livre ne naît pas d’expériences, heureuses ou malheureuses, mais d’autres livres. Il jugea sévèrement une journaliste du Monde qui avait, la malheureuse, pris le risque de le portraiturer. Il donna l’impression bizarre pour un mec de sa trempe d’accorder une valeur insigne à sa personne. Mais bref, il arrive que la gloire vous monte à la tête comme un mauvais vin.

En revanche, sur l’islamisation de la France, non seulement il ne recula pas, mais tout en gardant un sourire ironique, reconnut que le scénario d’un califat modéré lui semblait peu probable  (je rappelle que c’est le sujet de son dernier roman Soumission) et que ce que décrit l’écrivain algérien Boualem Sansal dans 2084 (Gallimard) est beaucoup plus vraisemblable. Laurent Ruquier lui avoua qu’il avait lu Soumission au troisième degré et qu’il s’était beaucoup amusé. Savoir que Laurent Ruquier trouve toujours de multiples raisons de s’amuser nous a beaucoup rassurés. Un peu d’émotion, quelques vannes et des fous rires, le peuple n’en demande guère plus.

2084: La fin du monde - Grand prix du Roman de l'Académie française 2015

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Ukraine : J’aime Valentina Lisitsa

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valentina klm ukraine

valentina klm ukraine

La célèbre pianiste d’origine ukrainienne Valentina Lisitsa a été bannie des programmes de divertissement à bord de KLM à la suite de la plainte d’une nationaliste ukrainienne agissant sous un nom d’emprunt. Sa dénonciatrice, Inna Thorn (Platonova), s’est par la suite vantée de son exploit sur le site de l’Euromaidan.

La compagnie néerlandaise a donc biffé Lisitsa sans même la contacter. On peut lire ici le communiqué hypocrite des relations publiques de KLM, rappelant que la compagnie « porte encore le deuil des innombrables vies innocentes perdues à bord du vol MH17 », sous-entendant que Valentina Lisitsa, en allant se produire à Donetsk et en soutenant les rebelles du Donbass, a du même coup glorifié ou approuvé les meurtriers du vol MH17, où ont péri de nombreux citoyens hollandais.

KLM a donc décidé cette censure alors même qu’elle ignore qui a abattu l’avion malais. Sa tartufferie est d’autant plus écoeurante qu’on sait la réticence des autorités néerlandaises à publier les conclusions de leur propre commission d’enquête sur ce crime.

Le comportement de KLM n’est pas seulement honteux, lâche et ignoble. Il dénote aussi l’emprise d’une mentalité agressivement totalitaire sur le mode de pensée occidental. A-t-on vu quiconque en Occident censurer, boycotter ou évincer un enragé ukrainien pour ses propos xénophobes, racistes ou nazis sur les Russes (tel le ministre-polichinelle otanien Yatseniouk, qui les a traités de «sous-hommes» avec la bénédiction de la porte-parole du Département d’Etat américain en personne)? Jamais de la vie! Et verra-t-on une compagnie aérienne — comme le souligne S. Trifković — censurer les enregistrements de Herbert von Karajan, qui fut le grand kappelmeister de l’Allemagne hitlérienne?

Pourquoi donc KLM a-t-elle obéi avec autant d’empressement à une dénonciation aussi partiale, marginale et politiquement orientée? Pour ses prises de position audacieuses en faveur des Russes d’Ukraine, Lisitsa a subi des représailles encore bien plus graves, comme d’être boycottée par l’orchestre symphonique de Toronto. C’est une personnalité magnifique et une interprète de classe mondiale. Elle était de plus politiquement « vierge » jusqu’au coup d’Etat ukrainien. L’engagement public de cette artiste vivant au Canada est dévastateur pour le conte de fées en noir et blanc diffusé en Occident au sujet des gentils démocrates de Maïdan et des méchants envahisseurs russes. Et si elle avait pris les positions qui sont les siennes non pas en dépit mais bien à cause de sa culture, de son talent et de sa sensibilité?

Après avoir imposé un embargo arbitraire et total contre la Serbie en 1992, les Etats-Unis et leurs satellites sont allés jusqu’à interdire toute rencontre internationale à la Fédération serbe des joueurs d’échecs aveugles! Pendant ce temps, leurs propres Gurkhas dans la région avaient carte blanche pour agiter leurs étendards fascistes ou islamistes en toute liberté. Le même filtre se met en place en Ukraine. En matraquant la Russie et les Ukrainiens opposés à l’Euromaïdan, l’Occident protège la renaissance d’une idéologie brutalement régressive qui définit l’identité de cette nation exclusivement par la haine de ses voisins.

De toutes les graines que l’Occident a prétendu semer et arroser en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ce dernier quart de siècle, la haine aura été la seule semence fiable. Elle a même envahi la cabane du jardinier. On a commencé par exporter la démocratie, on a fini par importer le totalitarisme.

Que pouvons-nous faire pour enrayer cette spirale de la haine? Le tort commercial semble être l’arme la plus redoutée du totalitarisme de marché occidental. Je recommande donc de diffuser et de marteler les hashtags #boycottKLM et #ILikeValentinaLisitsa jusqu’à ce qu’Air-Tartuffe comprenne qu’il est plus rentable d’être agréable avec les gens civilisés qu’avec les enragés de la guerre civile ukrainienne.

PS : Pour illustration, cet échange cocasse avec les crétins des RP de KLM.

klm ukraine facebook

*Photo : wikicommons.

Egypte : L’ennemi intérieur

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egypte sissi freres musulmans

egypte sissi freres musulmans

Retrouvez la première partie de ce journal ici.

11 juillet- Très tôt le matin, à 6h20, je suis réveillé par une explosion qui fait trembler mon immeuble. Impressionnant. Je sors au balcon, la rue est calme, rien… sauf des gens au balcon, qui regardent, comme moi, dans tous les sens. Sur Twitter, il se dit que la cible est le consulat d’Italie et qu’il y a un mort, un jeune vendeur ambulant. Une vie de prise. Bon, six heures vingt du matin un samedi, les terroristes ne voulaient tuer personne.

On pense que vivre dans une ville où une bombe peut vous faucher est traumatique. Ce n’est pas vrai, tant que vous ne voyez pas la scène. Je fais partie de ceux qui ne peuvent éviter le métro ou les lieux stratégiques – je passe devant le consulat italien une fois par semaine, je vais souvent au siège du groupe de presse étatique Al-Ahram, je fréquente des cafés où l’on sert de l’alcool, autant de cibles potentielles. La ruelle où je vis grouille de flics, dont la présence multiplie par cent les risques d’attentat. Une bombe y a explosé il y a quelques mois. En fait, vous vivez sans penser aux risques. Il n’y a pas de mesures de précaution à prendre. La seule lutte qu’on a des chances de gagner, c’est celle que l’on mène contre l’oubli du sang versé ou contre la joie mauvaise quand vos ennemis se plantent. Et encore…

12 juillet- 5 août : Vivre dans un pays où un compatriote sur dix, ou sur quinze, est un ennemi. Vous le côtoyez, vous lui parlez, vous échangez, vos relations sont courtoises, mais il est votre ennemi. Il y a entre vous une rivière infranchissable de sang versé. Vous avez vos torts. Mais dans le projet de société que vous défendez, il a sa place, alors que vous n’en avez aucune dans le sien. J’en parle avec un des plus brillants esprits du pays, l’historien Shérif Younis, qui a passé sa vie à retracer la généalogie et à déconstruire les discours nationalistes et leurs concurrents islamistes, à souligner leurs potentialités destructrices. Certes, le discours nationaliste ne vous aime pas, mais il vous fait de la place. Les militaires ont tendance à vous prendre pour des mineurs ne saisissant pas l’ampleur des défis et la gravité des enjeux, mais vous pouvez leur prouver le contraire tout en les critiquant. Avec les islamistes, toute discussion est impossible – comment discuter avec quelqu’un dont la vision du monde est structurée par la théorie du complot, par le récit d’une lutte à mort d’une petite élite sainte contre le Démon qui manipule le reste des êtres, un récit qui invente un monde surréaliste, où l’histoire, l’ancienne et celle qui s’écrit au quotidien, est falsifiée tous les jours ? Le divorce entre la confrérie des Frères musulmans et le peuple égyptien est dur et durera.

Dans le monde de la recherche et de la presse égyptiennes, j’ai une demi douzaine d’amis. Cela fait longtemps que je ne les ai pas vus. Notre cantine, le café Riche, a fermé pendant quelques mois, à la suite du décès de son propriétaire. Puis le mois de Ramadan est advenu. Vers le 24 juillet, je recommence à les revoir. Polémiques sur l’accord « iranien ». Il va avoir un énorme impact sur la société iranienne, reste à savoir lequel. Échanges anxieux d’informations sur l’état des relations avec l’Arabie Saoudite : elles sont moins fluides. Non, Le Caire et Riyad ne peuvent s’offrir le luxe d’un divorce. Pourquoi pas la formule « aucun différend n’est porté sur la place publique, éviter les mauvaises surprises et donc informer l’autre de ce qu’on va faire ». Discussions sur la situation dans le Nord Sinaï. Cela durera encore quelque temps.

4-6 août. Inauguration du Canal. Le régime savoure son triomphe, organise sa grand messe. Au mieux, c’est « César offrant au peuple du pain et des BTP ». Au pis, un cérémonial fascisant. Mais le peuple cairote est heureux et participe. Oui, nous l’avons financé, nous l’avons creusé, oui nous emmerdons les Frères et les bien-pensants des pays occidentaux. Le régime s’autocélèbre, le peuple aussi. Parfois ensemble, parfois séparément. Ce soir-là, la place Tahrir ne désemplit pas. Majorité et régime se partagent le même bouc émissaire sur Facebook : les islamistes et les « grincheux » – les ni-ni qui sont dans la dénonciation permanente.

6-20 août. Les cercles diplomatiques sont satisfaits car les Etats-Unis ont livré les F16 avant la tenue du « dialogue stratégique » entre les deux pays. Sur la Syrie, les positions égyptiennes et américaines sont proches. Mais l’Égypte aimerait une prise de position plus ferme sur le terrorisme. Dans la rue, l’agitation sociale reprend – des milliers de fonctionnaires manifestent contre le nouveau statut de la fonction publique.

Je n’ai pas parlé du 14 août. Il y a deux ans, les forces de l’ordre dispersaient le sit-in de Rab’a, faisant environ mille morts. Ce 14 août 2015, les Frères ne réussissent pas à mobiliser. En 2013, le sit-in était composé d’une écrasante majorité de pacifiques et d’une  minorité de miliciens armés. La direction frère et ses composantes extrémistes avaient délibérément joué la politique du pire. Les miliciens frères avaient ouvert le feu en premier. Mais mille morts ! Ce 14 août 2015, le régime multiplie les fuites pour relater l’échec des négociations qui précèdent Rab’a et la responsabilité des islamistes. Sa commission d’enquête vient de publier son rapport et il est de bonne facture. Mais mille morts… ! La population cairote ne supportait plus ce sit-in de quarante jours, les appels au meurtre qui émanaient des chefs, la reprise des attentats mortels dans le Sinaï, ouvertement bénis par la direction frère, les opérations coups de poing au Caire. Mais mille morts ! Ils sont encore là, parmi nous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21758460_000046.

Fabius et la crise migratoire: comment peut-on être Orban?

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fabius orban hongrie migrants

fabius orban hongrie migrants

«Quand je vois un certain nombre de pays d’Europe qui n’acceptent pas les contingents, je trouve ça scandaleux», a déclaré, dimanche, Laurent Fabius. Selon notre ministre des Affaires étrangères, la Hongrie construit « scandaleusement » à la hâte un grillage de barbelés face à une Serbie qui fait tout pour renvoyer vers le nord ses migrants. «La Hongrie fait partie de l’Europe, l’Europe a des valeurs, et on ne respecte pas ces valeurs en posant des grillages» a poursuivi le patron du quai d’Orsay.

La Hongrie fait partie de l’Europe comme la France et il lui appartient autant qu’à elle de définir les valeurs de l’Europe. Mais Laurent Fabius, dans la plus pure tradition française, parle au nom des autres. Comment peut-on être hongrois? Il n’y a que l’Europe aujourd’hui qui vaille, une Europe qui tourne le dos aux nations qui la constituent. Le successeur d’Aristide Briand et de Claude Cheysson souhaite une « diplomatie de gauche » et nous prêche les valeurs anti-grillage de l’Europe. En réalité, ces valeurs sont moins européennes qu’universelles, celle d’un village global où seule la solidarité et le bonheur régneraient. Formidable de naïveté et d’irresponsabilité! À quand un campement du DAL dans les locaux du ministère? Rarement notre brillant chef de la diplomatie n’aura sombré dans un idéalisme aussi béat.

Avec Schengen, on croit devoir ne plus contrôler nos frontières intérieures (ce qui est inexact). Et l’on vit dans l’illusion que les pays frontaliers de cet espace ne sont pas tenus de contrôler les frontières extérieures de l’Union. Partant, leurs gouvernements sont sommés d’ouvrir grandes les portes. Pourtant, la possibilité même de l’ouverture à l’intérieur des frontières de Schengen dépend de la perméabilité de cet espace, sans quoi l’accord est nul. La Bulgarie, l’Espagne et la Grèce l’ont bien compris en érigeant des clôtures à leurs frontières sans que Fabius ne s’en émeuve. Quand les forces de l’ordre françaises ont fermé la frontière franco-italienne à Vintimille, le Quai d’orsay n’a pas manifesté son horreur et son émotion. Pas plus lorsqu’il s’est agi à Calais d’empêcher ces malheureux de rejoindre illégalement l’Angleterre.

La maîtrise de l’immigration illégale, qui passe (ô malheur) par un grillage, est aussi la condition d’une assimilation décente et digne des migrants réguliers et des réfugiés. Le rideau de fer hongrois rappelle sans doute de mauvais souvenirs aux courageux socialistes qui se sont élevés contre l’enfermement soviétique. Mais il n’est pas question ici d’empêcher les Européens de sortir, seulement de protéger leur mode de vie et l’Etat de droit. Aux États-Unis, en Inde et dans bien d’autres parties du monde, une frontière qui filtre les entrées est le meilleur moyen de lutter contre les réseaux de passeurs et d’éviter les tragédies comme celle qui a touchée un camion réfrigéré en Autriche.

Si la frontière entre l’Autriche et la Hongrie avait été mieux suivie, peut être aurait-on pu épargner plus de 70 vies. C’est d’ailleurs la police hongroise qui a interpellé les passeurs. L’Autriche vient tout juste de remettre ses douaniers au travail. Un fait qui a sans doute échappé à Laurent Fabius.

*Photo: Numéro de reportage : 00680207_000029

Vivre et mourir à Marseille?

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marseille immigration population

marseille immigration population

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.

Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas une stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».

Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».

Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.

« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »

À bon entendeur…

Faut-il quitter Marseille ?

Prix: 18,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,47 €

*Sipa. Numéro de reportage:AP21760771_000006

Maroc vs. journalistes français: vive les droits de non-auteur!

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maroc eric laurent

maroc eric laurent

Quel beau scénario de polar ! Deux journalistes en mal de fonds montent une arnaque pour faire cracher au bassinet un puissant de ce monde, le roi Mohamed VI du Maroc. Déjà connus pour avoir publié en 2012 un essai-pamphlet contre le souverain chérifien, Eric Laurent et Catherine Graciet ont eu l’idée digne des Pieds Nickelés de se faire rémunérer grassement par la cible de leurs écrits, contre la promesse de ne rien révéler au public de leurs nouvelles découvertes sur les supposées turpitudes du successeur d’Hassan II.

Comme le raconte Laurent Valdiguié, dans le JDD du 30 août, Eric Laurent a pris contact fin juillet avec le cabinet du roi pour enclencher la mécanique du chantage. Il est pris au sérieux, car on connait, à Rabat, le pouvoir de nuisance du personnage, dont les relations avec la famille royale marocaine datent de vingt ans, de l’époque où il publia, chez Plon, un entretien «autorisé», entendez hagiographique, avec Hassan II. Comme il semble que Mohamed VI n’était pas disposé à poursuivre ce compagnonnage littéraire – dont le volet financier est un secret d’Etat marocain –, Eric Laurent change alors de méthode. S’il ne peut plus émarger au Makhzen, le système de pouvoir politique et financier de la monarchie, il fera jouer son influence dans le système éditorial et médiatique français pour menacer le roi de révélations sulfureuses, pensant récupérer ainsi les revenus dont il était désormais privé. Il s’adjoint pour cela les services d’une jeune journaliste, de l’espèce idéaliste, dont l’expérience de travail au Maroc, dans les rares organes de presse indépendants du Palais, lui donnera la matière « explosive ». Le chef de cabinet de Mohamed VI fait mine d’entrer en négociations sérieuses avec Laurent, et dépêche, début août un avocat marocain proche du Palais pour rencontrer le maître chanteur. Les deux premières rencontres, dans les salons d’un grand hôtel parisien, réunissent l’avocat marocain et Eric Laurent pour définir le cadre du deal. Le montant et les modalités de la transaction sont âprement discutés, comme c’est l’usage dans ce genre de commerce, et l’on se met d’accord sur un « dédommagement » de deux millions d’euros versé par le Palais aux auteurs, contre la promesse de ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc. Rendez-vous est pris pour le jeudi 27 août, en présence cette fois-ci de Catherine Graciet, où l’avocat remettra aux auteurs une avance de 40 000 euros (en coupures de 100 euros) à chacun des co-auteurs du pamphlet, et recevra de ces derniers une attestation manuscrite de renonciation à toute publication, si le reste du contrat est honoré. Les enveloppes changent de mains, et notre compère et sa commère s’apprêtent à se fondre dans la foule parisienne, une fois sortis du palace où a eu lieu la transaction. Ils sont alors interpellés par des policiers qui les conduisent illico Quai des orfèvres, où ils sont placés en garde à vue. C’est là qu’ils découvriront que l’avocat marocain avait enregistré les premières rencontres avec Eric Laurent, porté plainte auprès du Procureur de la République de Paris, et mis en place avec la police le stratagème et la souricière permettant de coincer les maîtres chanteurs en flagrant délit.

Je ne connais pas Catherine Graciet, journaliste « indépendante » ayant longtemps travaillé au Maroc pour des organes de presse en délicatesse avec le Palais de Rabat. En conséquence, j’aurais tendance à lui faire crédit, jusqu’à ce que la police et la justice ait démêlé cet écheveau, de s’être laissée entraîner dans cette aventure par un vieux routier de la jungle littéraire parisienne.

En revanche, il m’est arrivé de croiser Eric Laurent au cours de ma vie de journaliste et d’essayiste, notamment lorsqu’il était éditeur chez Plon. C’est une de ces figures du « pouvoir éditorial », déjeunant tous les midis dans une mangeoire de luxe du 6ème arrondissement de Paris, montant des « coups » éditoriaux toujours fumant. Il disposait, avec son ami Thierry Garçin, d’une chronique géopolitique matinale sur France Culture. De son propre aveu, attiré par le « côté sombre » de la haute politique, il cultive un antiaméricanisme viscéral et systématique, allant jusqu’à rejoindre l’interprétation complotiste d’une organisation conjointe des attentats du 11 septembre 2001 par les services secrets des Etats-Unis et le pouvoir saoudien… Ses obsessions idéologiques, mises en film documentaire par William Karel, avaient reçu les acclamations de la critique parisienne de gauche, et ses écrits étaient désormais accueillis par les prestigieuses éditions du Seuil, dont l’aura morale perdure (bien à tort !) en raison de leur naissance près du bénitier catho de gauche. Eric Laurent est même parvenu à faire publier, au Seuil, un opus Al-Qaïda en France de son fils Samuel Laurent, « consultant international » autoproclamé sur le terrorisme international, dont l’indigence et la fumisterie ont été mises en lumière récemment dans Libération.
Eric Laurent n’est donc pas un escroc à la petite semaine essayant de survivre avec des arnaques minables, mais une figure installée de la vie littéraire parisienne, niché au cœur des maisons les plus prestigieuses, qui ont parfois besoin de ce genre de personnage pour aller chercher de la matière à publier qui rapporte sans risques (biographies « autorisées » de personnages riches et/ou puissants, œuvres littéraires ou historiographiques d’hommes politiques en vue confiées à des « nègres » et autres publications alimentaires dont même de grands éditeurs ne peuvent se passer en temps de vaches maigres).

Dans l’affaire Mohamed VI, il a voulu jouer perso, et se retrouve aujourd’hui sous le coup d’une mise en examen pour chantage et tentative d’extorsion de fonds qui ne le conduira peut-être pas en prison, car il n’est pas en situation de récidive, mais à coup sûr à la ruine financière et à la déchéance morale tant les preuves rassemblées contre lui et sa complice sont accablantes. J’avoue être dans l’incapacité de mettre en mouvement mes neurones compassionnels en sa faveur, même si je n’éprouve pour la monarchie chérifienne qu’un respect modéré, pour rester poli.

Le chantage à la publication de textes pouvant ruiner la fortune ou la réputation de personnages en vue est loin d’être une nouveauté dans notre beau pays. C’était même un usage très courant dans les premières décennies de la IIIème République, où un bon chantage sauvait les journaux de la faillite. Ainsi le Casino de Monaco payait annuellement une somme à tous les journaux, variable en fonction de leur tirage et de leur influence, pour qu’ils ne publient pas d’indiscrétions sur les événements survenus dans ses murs. Dans la presse parisienne on trouvait régulièrement des petits entrefilets du style « Est-il vrai que… » suivi de «  à demain les détails… ». Le lendemain, « les détails » ne paraissent pas, un arrangement financier étant intervenu entre la cible et la publication…

Cela est-il encore possible de nos jours ? Les mœurs ont bien changé et les révélations de turpitudes sexuelles ou d’aventures extraconjugales, dont le Gil Blas[1. Les journalistes du Gil Blas se faisaient même payer en nature par les demi-mondaines le fait de ne pas publier le nom des bourgeois qui les entretenaient…], le Closer de la Belle Epoque, s’était fait une spécialité ne font plus trembler personne, même pas le président de la République. En revanche, le monnayage d’informations économiques susceptibles de causer du tourment à des multinationales se pratique discrètement, en France comme ailleurs. Il existe des cabinets d’avocats et de détectives spécialisés dans ce genre de transactions.

Les temps changent : naguère la monarchie marocaine aurait réglé cette affaire sans passer par la case justice, à la manière dont elle a scellé le sort de Mehdi Ben Barka en 1965 (et par la suite celui de nombreux opposants moins célèbres). M. Laurent et Mme Graciet devraient donc remercier chaudement la police française de leur collaboration, maintenant très étroite, avec les autorités du Royaume, car l’affaire aurait pu très mal tourner si cela n’avait pas été le cas…

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00685415_000001.

Egypte : La colère de Sissi

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sissi egypte freres musulmans

sissi egypte freres musulmans

29 juin – C’est vers midi que Facebook et Twitter s’affolent. L’explosion a été entendue dans tout le quartier résidentiel d’Héliopolis. La cible est vite identifiée par tous : le convoi du procureur de la République. Une vidéo publiée sur Internet montre des images impressionnantes. Les communiqués officiels tombent et affirment que le magistrat n’est que blessé. Cela n’est guère crédible. Un peu plus tard, on annonce son décès et la revendication de l’attentat par la « Résistance populaire », un des bras armés des Frères musulmans. Cette escalade dans la violence ne surprend pas. Sur Facebook, chaque camp prend position : la joie des Frères est patente, le persiflage des jeunes révolutionnaires hostiles au nouveau régime rappelle que la victime du jour a fait condamner beaucoup d’« innocents ». Les partisans du régime, très majoritaires sur Facebook, tirent dans tous les sens : non contents d’éradiquer les Frères, les pro-Sissi polémiquent en ligne avec les défenseurs des droits de l’homme auxquels ils opposent la raison d’Etat : en « temps de guerre », pas question de tolérer le moindre bémol. Sur Al-Jazira, les Frères sortent leur rengaine habituelle : les services de sécurité ont fait exploser leur homme, afin de trouver un prétexte pour pendre le président Morsi.

J’éprouve un sentiment d’impuissance et de lassitude – cette bombe était lointaine, mais d’autres ont explosé bien plus près de mon domicile, ou du lieu de travail de mes amis.

30 juin- A la télévision, je vois que Sissi a promis d’accélérer les procès et d’exécuter les verdicts de peine capitale prononcés contre de nombreux islamistes. L’homme est énervé. Il oscille toujours entre une bonhomie rassurante et des crises de colère brèves et violentes. Celle-ci est-elle sincère ou feinte? Quoi qu’il en soit, les recours en cassation n’étant pas épuisés, les exécutions attendront.

1er juillet, midi- Sur Facebook, je découvre l’attaque de grande envergure lancée quelques heures plus tôt par les djihadistes contre l’armée égyptienne dans le Sinaï. Les premiers échos font état de très lourdes pertes – mais je ne vois pas quelle sont les sources des journalistes ou des blogueurs. Je lis donc la page d’un blogueur habitant Shaykh Zuwayd, la bourgade qui passe pour le fief des djihadistes. Il  parle de combats violents – bon, au moins il ne s’agit pas d’un enième massacre éclair de conscrits par des djihadistes, l’armée se bat. Il se plaint des explosions, de l’absence de courant, du sentiment d’être piégé. La prière du muezzin le rassure. Je passe sur la page d’un général à la retraite fiable et bien informé. Surprise, cet ancien officier assure – et il a des contacts – que les choses se passent très bien, que les troupes ont encerclé les djihadistes, que l’aviation les bombarde, que des forces aéroportées viennent d’être parachutées dans Shaykh Zuwayd. Je le crois et suis rassuré – il n’a jamais raconté de bêtises. Le lendemain, il affirme que les F16 ont permis à l’armée d’emporter ce round et d’écraser les djihadistes – reste à compter le nombre de les victimes collatérales, à organiser la vie sans hôpital, sans électricité et sans eau, même salée. En ce lendemain d’attentat, les pleurs des enfants supplantent le vacarme des explosions. Le général, après avoir salué la réaction de l’armée, souligne les défaillances du renseignement et de la surveillance du territoire. On n’a rien vu venir – même si la réaction a posteriori a été excellente. Sur Facebook, la majorité des Egyptiens salue la mort « des chiens », Frères et grincheux (le sobriquet des ni-ni) oscillent entre la minimisation de la performance de l’armée et la dénonciation de la joie de voir des morts. Beaucoup de jeunes révolutionnaires affirment penser au pays et aux conscrits morts pour nous. Polémiques sur les pertes de l’armée.

2-10 juillet- Dans les jours qui suivent, l’armée remporte de nouveaux succès dans le Sinaï. Dans la vallée du Nil, la police a depuis longtemps remporté la bataille, mais perd presque tous les jours un ou deux hommes. Introspection. L’assassinat du procureur avait renforcé la détermination de la population, son rejet viscéral des Frères. L’attaque djihadiste dans le Sinaï, qui a pourtant lamentablement échoué, inquiète. Cela n’en finit pas. Pis, à chaque fois l’attaque barbue est plus sophistiquée, mobilise davantage de troupes : l’hydre a des milliers de têtes. Et si l’armée finissait par plier ? Dans mes cauchemars, je vois mes amis et moi décapités. Réveillé, je retrouve un ami, fin connaisseur des questions sécuritaires. Il est optimiste. Oui, cela prendra du temps. Oui, les djihadistes ont des appuis régionaux, le Qatar et la Turquie. Oui, ils essaient de se « mettre aux normes » de l’État islamique, tant du point de vue de l’idéologie que de ce qui a a trait aux techniques de combat et de terreur. Non, les terroristes n’ont aucune chance de gagner et l’armée se bat de mieux en mieux.

Le gouvernement annonce qu’il va promulguer une nouvelle loi antiterroriste, qui comporte de nouvelles restrictions aux libertés et une nouvelle clause, prévoyant de lourdes amendes et des peines de prison pour les journalistes qui diffuseront une version autre que celle des communiqués officiels de l’armée. Cette nouvelle inquiète la presse. L’émoi, dans ce milieu, est grand, mais j’avoue être à la fois indifférent et blasé. Je vois déjà la suite : les journalistes vont se mobiliser, le pouvoir va reculer sur plusieurs points et tout le monde criera victoire. La loi fera peur mais ne sera probablement appliquée qu’aux dépens de ceux qui prennent fait et cause pour les islamistes, plus quelques jeunes révolutionnaires. C’est du Moubarak tout cru : tout interdire, puis beaucoup tolérer. La notion de droit est la grande perdante à ce jeu. Un mois plus tard, le texte passe – avec les fortes amendes, sans les peines de prison.

Sur Facebook, je m’énerve : ce gouvernement a décidé d’étouffer (mortellement ?) la vie politique, au nom de la lutte contre la pauvreté. Pain et électricité contre renonciation aux libertés caricaturées en terrorisme, désordres, troubles et palabres puérils. Les principaux ennemis de Sissi, islamistes et une fraction importante de la jeunesse révolutionnaire, nient avec obstination tout succès de la formule. Au lieu de poser le problème de l’autoritarisme avec force, ils nient l’évidence et l’existence de résultats : l’élargissement du Canal de Suez est une réussite, les chaînes de distributions des denrées de première nécessité (pain, huile, thé, entre autres) ont été restructurées et pour la première fois depuis longtemps « cela marche bien ». Les terribles pénuries d’électricité sont en effet en voie d’être surmontées, des réseaux de routes facilitent un peu les choses pour les classes moyennes cairotes et provinciales même si le trafic reste une plaie, la reprise économique est là. En niant l’incontestable, les opposants se décrédibilisent et surtout décrédibilisent la notion de vie politique : des jérémiades de gens de mauvaise foi qui font, pense le peuple, le jeu des Frères, lesquels veulent à tout prix l’échec de Sissi.

 

La suite ici.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21626268_000005.

NDA-Chevènement : pour un flirt avec toi…

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dupont aignan chevenement immigration

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Samedi, à l’université d’été de Debout la France, l’air fleurait bon la nostalgie. Dans le fief de Nicolas Dupont-Aignan, les militants souverainistes reniflaient en effet les lointains remugles de la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement, en 2001-2002, période durant laquelle l’ancien jeune turc du PS appelait au rassemblement des « républicains des deux rives ». Le Che et Dupont-Aignan unis à la tribune, l’image semble singer dix ou quinze ans trop tard l’alliance transversale que le Belfortain ne parvint jamais véritablement à nouer avec les Séguin, Pasqua, Villiers et autres ténors eurosceptiques. Et ce, malgré le soutien de quelques brillants seconds couteaux – sans jeu de mots- de la droite gaulliste dans la campagne présidentielle d’alors (Pinton, Kuntz, Abitbol, etc.).

Mieux vaut tard que jamais. Chevènement ayant préféré ses idées à son micro-parti, le voilà désormais libre de batifoler avec son alter ego gaulliste Dupont-Aignan. S’il s’en était tenu au programme fixé, l’ancien ministre de Mitterrand et Jospin aurait dû se contenter de conclure la table ronde sur l’école qu’organisait DLF. Mais au lieu d’un simple laïus, le Che a prononcé un discours entier développant ses grands thèmes d’accord avec son hôte du jour : l’Europe, la géopolitique (notamment, des relations étroites avec la Russie), et l’école – au prix d’un sérieux réquisitoire contre les réformes de Najat Vallaud-Belkacem. Hommage à l’appui, Chevènement a adressé plusieurs clins d’œil à Dupont-Aignan, qu’il rêve de voir figurer sur le flanc droit d’un axe Mélenchon-JPC-NDA. Le 26 septembre, ces trois trublions participeront d’ailleurs au colloque que le Che organise à l’Assemblée nationale, sans que la carte politique n’en sorte bouleversée, le porte-voix du Front de gauche rechignant à faire tribune commune avec le président de Debout la France. Sans doute pense-t-il que l’inclination droitière est une maladie tactilement transmissible …

Aux œillades de Chevènement, Dupont-Aignan a répondu par un étrange pas de deux. Tout en rendant la politesse à son invité, avec lequel il se dit en quasi-communion idéologique, le député-maire de Yerres a prononcé un discours très droitier que ne renierait pas l’aile droite du Front national. Brouillant un peu plus le message du meeting gaulliste, la présence du libéral-conservateur Charles Beigbeder a quelque peu estomaqué les fidèles chevènementistes disséminés dans la salle. Et certains de plaindre « ce pauvre Jean-Pierre » en porte-à-faux avec l’allocution du président.Car Nicolas Dupont-Aignan a déroulé tout un argumentaire autour de son nouveau sujet favori : la colonisation de la France. Notre pays serait « colonisé économiquement, démographiquement, culturellement », a-t-il soutenu avec gravité. Économiquement, on identifie sans peine les colons, la Commission, la BCE, éventuellement Berlin. Mais « démographiquement et culturellement » ? L’expression sonne comme une resucée du concept de « Grand remplacement » (Renaud Camus) que Marine Le Pen et Florian Philippot refusent de reprendre à leur compte. Ce n’est pas minimiser l’importance cruciale de l’immigration en général, et du récent afflux de migrants en particulier, que de s’interroger sur la pertinence politique d’une telle phraséologie.

Bien que Chevènement ne lui en ait pas tenu rigueur, on peut se demander ce qu’il a pensé des paroles de son nouvel acolyte. Appliquant une stratégie chère à Paul-Marie Couteaux, revenu dans son giron avec armes et bagages après avoir vécu une passion déçue avec Marine Le Pen, NDA aspire à fédérer les droites autour de sa bannière. Sur les ondes de Radio Courtoisie, il n’a de cesse de vitupérer le programme dirigiste de Marine Le Pen, accusée de copier les « vieilles recettes de 1981 », afin de récupérer l’électorat de droite. Non sans chercher la sympathie, voire davantage, du patriarche Chevènement. Cherchez la cohérence. S’il ne veut pas stagner à un niveau électoral proche des audiences de la radio d’Henry de Lesquen, NDA devra clarifier son positionnement. À force de faire le grand écart, on risque quelques courbatures…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00695266_000001.

Laurent Binet, retour au langage

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laurent binet barthes langage

laurent binet barthes langage

J’avais pourtant été prévenue. Au moment de récupérer un exemplaire presse du deuxième roman de Laurent Binet (après le très remarqué HHhH,) à la veille d’un départ pour Venise, certains ont jugé bon de le préciser « C’est un truc pour snobinards germanopratins et étudiants en philo attardés, ça va beaucoup te plaire ! »

Avec toute l’honnêteté dont je suis capable, je dois bien avouer que La septième fonction du langage est effectivement un roman pour happy few, very, very few: de ceux qui en connaissent un rayon sur la querelle des Analytiques et des Continentaux, qui savent distinguer un exorde d’une péroraison, qui ont déjà fait des Mythologies leur livre de chevet et peuvent sans peine reconnaître au milieu d’une foule Sollers et Kristeva, Jakobson, Judith Butler ou Foucault. C’est une gigantesque private joke parisienne, c’est auto référent, c’est snob, c’est de l’humour intello, oui, mais pas que.

En fait, c’est un roman d’espionnage, en fait ! » Simon Herzog, l’un des personnages principaux, un thésard de Vincennes spécialiste de sémiologie en vient à se demander, au fil des événements qui lui arrivent, s’il n’est pas le jouet d’une vaste machination romanesque. A son image, le lecteur doute. Mon voisin de gauche, dans l’avion, est-il un touriste français désireux de visiter la Sérénissime ou un agent à la solde des Bulgares ou des éditions Grasset envoyé pour s’assurer que je ne lève pas les yeux de La Septième fonction du langage ? Suis-je bien sûre que Mitterrand ait remporté à la loyale le débat d’entre deux tours face à Giscard en 81 ? Suis-je bien sûre que la jolie jeune fille à queue de cheval qui me suivait dans la salle d’attente ne lisait pas par-dessus mon épaule ? Roland Barthes est-il mort accidentellement ou a-t-il été renversé volontairement par une camionnette de blanchisserie un certain 25 février 1980 ?

Laurent Binet présuppose qu’il s’agit d’un assassinat, point de bascule entre le fait divers et la fiction paranoïaque, car qui dit assassinat dit mobile, suspects et coupable(s). Il ose une révision de toute l’histoire intellectuelle et politique du début des années 80, déguise Umberto Eco en grand manitou d’une organisation secrète millénaire et internationale, Jack Lang, Debray et Derrida en hommes de l’ombre machiavéliques prêts à tuer pour forcer le succès du candidat Mitterrand et Giscard en challenger qui engage un flic de droite, bourru et vétéran de l’Algérie pour enquêter dans ce microcosme dont il ne comprend pas un traitre mot.

Les certitudes vacillent. Des Japonais en gondole coursent un vaporetto détourné vers Murano par les hommes de la Camorra, Sollers se recueille dans toutes les églises avant de relever le défi de sa vie, San Giorgio Maggiore apparaît et disparaît à mesure que l’on s’enfonce dans des ruelles, que l’on enjambe les eaux sombres où se reflète en tremblotant la façade du Danieli. Venise est-elle baroque ou classique, menaçante ou accueillante, hostile ou rassurante ? Il n’est plus temps de réfléchir. Un soir, à la Fenice, il faut trancher. Les stratégies se découvrent, les intentions se révèlent, l’ambition se paie au prix du sang.

La clé de l’enquête, la clé du roman, si l’on ose en désigner une, gît dans le pouvoir qu’il convient de conférer aux mots. Le langage, la maîtrise la plus raffinée du discours sont les vrais héros de l’histoire et de l’Histoire, à la fois mobile, arme du crime et trésor à découvrir, coupable idéal du crime parfait.

Laurent Binet, La Septième fonction du langage – Grasset.

La septième fonction du langage - Prix Interallié 2015

Prix: 22,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,52 €

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00642221_000001.