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Que va devenir l’Afghanistan?

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Cette fois, pas de show filmé par les caméras du monde entier. Pas d’éditoriaux dithyrambiques ou même critiques. Pas de chef d’Etat faisant le service après-vente à la télévision. La fin de l’engagement occidental en Afghanistan, le 28 décembre 2014, s’est déroulée dans la discrétion et le silence d’une aventure malheureuse, dont on aurait presque honte. On hésite à poser la question : après treize ans d’occupation militaire, 3500 morts chez les Occidentaux, au moins 25 000 parmi les civils afghans, à quoi tout cela a-t-il servi ?

Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis se jettent sur l’Afghanistan, pour venger les morts du World Trade Center. Cette opération était initialement baptisée « Justice infinie », mais renommée de justesse « Justice immuable », pour ne pas choquer les opinions publiques musulmanes, car seule la justice d’Allah est infinie. La première étape du conflit, qui consistait à prendre Kaboul et détruire les bases d’Al-Qaïda, était aisée, et somme toute légitime. Mais au lieu de se retirer, et de se concentrer sur la traque de Ben Laden, qui sera retrouvé, comme on le sait, au Pakistan, protégé par les services secrets locaux, les Etats-Unis et leurs alliés ont cherché à construire une démocratie à l’occidentale, et à faire table rase des équilibres ethniques locaux.

Dans leur souci de créer un ennemi identifiable, les Américains ont commis l’erreur d’amalgamer Al-Qaïda, label terroriste récupéré un peu partout dans le monde, et les talibans, islamistes à la férocité établie, mais qui sont surtout l’émanation de l’ethnie pachtoune, majoritaire dans le sud et l’ouest de l’Afghanistan. Les Pachtouns débordent sur la frontière pakistanaise, voilà pourquoi les talibans possèdent des bases dans les deux pays, et jouissent du soutien de l’armée et des services secrets pakistanais. En effet, le Pakistan considère l’Afghanistan comme sa cour intérieure, mais aussi comme sa profondeur stratégique, partie intégrante d’un « Pachtounistan » hors-frontières.

Guerriers légendaires, les pachtounes ont lutté contre les Britanniques, lors des guerres anglo-afghanes, en 1839 puis en 1878 (celle où Watson, l’acolyte de Sherlock Holmes, fut blessé). Londres voulait imposer son influence, depuis sa possession indienne, et surtout fixer sa frontière, par rapport à la Russie voisine. L’Afghanistan moderne est un Etat-tampon entre Russes et Anglais, et sa frontière avec le Pakistan actuel est la ligne Durand, établie par les soldats britanniques en 1893, qui divise artificiellement les tribus pachtounes.

Lors de la décolonisation de l’Inde et du Pakistan en 1947, la ligne Durand est maintenue comme frontière intangible, sous la pression des Etats-Unis, qui redoutent l’influence soviétique sur le petit Afghanistan. De fait, Moscou s’intéresse au pays, et y envoie nombre d’ingénieurs et conseillers divers. Les Soviétiques favorisent également la création d’un Parti communiste local. Celui-ci promeut la modernisation de la société afghane, ce qui heurte de plein fouet l’islam ancré et ancien des habitants. Les communistes afghans participent au renversement de la monarchie en 1973, puis s’emparent du pouvoir en 1978. C’est une guerre civile interne au Parti qui pousse le Kremlin à intervenir, en 1979, en prenant Kaboul et en massacrant les communistes dissidents, tentés de se détourner de l’orbite russe.

Ce qui n’était, là encore, qu’une opération de police se meut en guérilla de longue durée, et en affrontement Est-Ouest. Adossés au Pakistan, les pachtounes se dressent contre l’occupant soviétique et le régime de Kaboul, avec Gulbuddin Hekmatyar, chef islamiste radical. Ils sont soutenus par la CIA, ainsi que les pétromonarchies du Golfe. L’Afghanistan ouvre le bal des destinations au djihad, avec nombre de combattants étrangers qui partent affronter le communisme athée.

En 1989, les Soviétiques se retirent d’Afghanistan. Ils ont essuyé des pertes, mais ont empêché la rébellion de triompher, et laissent assez d’armes au régime de Kaboul pour se maintenir. Mohammed Najibullah, ancien chef de la police secrète communiste afghane, parvient ainsi à rester président jusqu’en 1992. À cette date, le régime de Kaboul ne peut plus compter sur l’appui soviétique, et cède sous les coups d’une rébellion mêlant pachtounes islamistes et tadjiks musulmans modérés avec le commandant Massoud. Leur alliance éclate peu après, et la guerre civile s’empare du pays. Les talibans, puissamment armés et financés par les pétromonarchies et le Pakistan, conquièrent l’Afghanistan en 1996, sauf la zone tadjik du nord, où se réfugie Massoud.

Expulsé du Soudan, où il était hébergé, Ben Laden se réfugie en Afghanistan. La présence d’Al-Qaïda est fatale pour le régime taliban, qui disparaît dans l’offensive américaine en 2001, mais le mollah Omar, installé à Karachi, au Pakistan, allié avec Gulbuddin Hekmatyar, lance une guérilla d’usure contre l’occupant occidental, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Leur objectif était de reconquérir le pouvoir à Kaboul en attendant le départ des Occidentaux. Ces derniers laissent cependant derrière eux un Etat afghan réorganisé, ainsi que 12 500 soldats, essentiellement américains, pour soutenir l’armée loyaliste. Le président Hamid Karzaï, installé par l’occupant en 2001, sera-t-il le Najibullah des Occidentaux ? Le régime de Kaboul peut bien se maintenir, plus longtemps que le défunt gouvernement communiste, entraîné dans la chute de l’URSS.

Toutefois, Karzaï n’ignore pas le sort réservé à Najibullah, lorsque les talibans prirent Kaboul, en 1996 : torturé, traîné derrière un pickup et pendu. Avant de laisser la main, chef de l’Etat afghan a pris soin ces dernières années de se détourner progressivement des Etats-Unis, en se posant en patriote afghan scandalisé par le « colonialisme » de l’armée américaine. Plutôt que de rester agrippé au soutien occidental, Karzaï se voit plus en partageant le pouvoir avec les talibans, pachtounes comme lui.

Treize ans de guerre en Afghanistan ont réussi à annihiler Al-Qaïda, mais ni à vaincre l’hydre islamiste, ni à vitrifier les talibans, qui reprennent le pouvoir dans un combat classique de libération nationale. Après les expéditions désastreuses d’Irak et de Libye, le temps des aventures exotiques pour exporter la démocratie semble bel et bien révolu.

*Photo : Rahmat Gul/AP/SIPA. AP21672713_000002.

Stationnement : le cadeau d’Anne Hidalgo aux parisiens

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Rentrée de réveillon la veille, je m’interroge tandis que je cherche ma voiture du regard. La hausse des prix de stationnement sera-­t-­elle appliquée dès le premier jour de la nouvelle année ou peut on espérer un temps de procédure, de mise en application, de discussion ­ un de ces termes que l’on entend si souvent quand on attend un retour rapide de l’administration- un petit temps qui offrirait un sursis à ces nouveaux frais annoncés?

La réponse de l’automate ne s’est pas fait attendre : dorénavant, je devrai payer 9 euros pour me garer dans mon quartier, le XIIIème, en semaine et le samedi. Car, et c’est le deuxième cadeau d’Anne Hidalgo aux parisiens moyens, le samedi devient payant. À entendre la maire de Paris, le congé de fin de semaine, tout comme celui d’été, acquis socialiste qui plus est, que l’on accordait à la famille, à la culture et aux loisirs, est démodé : « L’évolution des usages en matière de congés» justifie que l’on rende le mois d’août payant. Celui-ci n’étant plus marqué « significativement » par une « baisse d’activité pour tous ». Gageons que ce nouveau slogan capitaliste « pas de baisse d’activité pour tous » ne résonne pas aussi bien aux oreilles de l’électorat parisien que le « pour tous » de Mme Taubira. De plus, j’ignore ce que fait Anne Hidalgo de ses vacances d’été mais elle n’est certainement pas à Paris. Autrement, elle saurait qu’on y trouve vitrine close à chaque coin de rue, que chercher son pain devient une mission stratégique qui nécessite parfois une organisation à plusieurs, que prendre un café en terrasse devient un projet illusoire, sauf en zone touristique, et enfin, que le service administratif est arrêté, définitivement arrêté, tout le temps de l’été.

Mon ticket de résidence débité, je tente de comprendre les motifs de l’acharnement hidalguesque sur les voitures des plus pauvres, qui ne peuvent, eux, s’offrir le luxe d’un parking sous-terrain.

« Inciter les riverains à utiliser d’avantage les 82% des places situées hors voies publiques » a martelé Anne Hidalgo avant les dernières municipales. Mais, notre maire croit-elle vraiment que si j’avais le choix, je m’amuserais à garer ma vieille Fiat Uno dehors, alors qu’elle ne démarre plus au premier coup de froid ? Anne Hidalgo croit-elle que j’aime chercher une place pendant 30 minutes minimum à chaque déplacement, au point de ne vouloir garer confortablement mon véhicule en sous-­sol ? Il y a bien un parking sous mon immeuble moderne, mais à 70 euros par mois contre 13 euros en plein air, le calcul était vite fait. Aujourd’hui, à 36 euros le mois, je continuerai de me garer sur les voies publiques car je n’ai pas encore trouvé d’alternative plus économique. Et les tarifs de parkings ne sont pas prêts de diminuer, au contraire, puisqu’ils bénéficient d’une demande croissante.

Certes, il faut lutter contre la pollution, diminuer les déplacements motorisés, développer les transports en commun. Et quoi, qu’est-­ce que j’apprends ? Le prix des tickets RATP a encore augmenté (le carnet de ticket a augmenté d’un euro et le passe Navigo de 2,90 euros en zone 1 et 2) ? Et Guillaume Pépy, le directeur de la SNCF, vient d’annoncer une hausse de 2,6 % sur les TER, intercités et TGV ? Ou est la cohérence ?

De plus, la méthode la plus efficace pour soulager la congestion automobile à Paris, et donc la pollution, serait de proposer plus de places de stationnement, pas de les limiter. Une étude de l’INRIX de 2012 établit ainsi que 20% du flux de circulation parisien est constitué d’automobilistes en recherche de stationnement.

« Tous à nos vélos ! » devrions nous conclure. Dans mon cas, c’est déjà fait. Je suis une accro de la pédale, et ne circulais, il y a peu, qu’en deux roues. Mais j’ai dû arrêter. Je suis enceinte et bientôt, même le plus beau des vélos ne me permettra plus de transporter bébé, poussette, biberons, sac à langer, etc.

Et puis, tous ne l’entendent pas de cette oreille-là.  Aux deux roues sportives, certains préfèrent les deux roues motrices. Scooter et motos sont ainsi passés de 4% à 9 % du parc d’engins motorisés depuis 2001. Ce qui fait la part belle aux particules fines tant décriées chez les automobilistes.

Les seuls qui sont véritablement avantagés dans cette affaire, ce sont les propriétaires de voiture électrique : placement gratuit en voie publique. Pas besoin de carte de résident, pas de tickets de stationnement. Bref, soit vous êtes riche, soit vous pouvez espérer qu’en vingt ou vingt-cinq ans, vous aurez amorti le surcoût des voiturettes à piles…

Paysans : une terre, deux mondes

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Pierre-Yves Lozahic, agriculteur au Merzer, 960 habitants, dans les Côtes-d’Armor, avait ensemencé 6 hectares de terre en haricots verts extra-fins. En septembre, les pouvoirs publics lui ont demandé d’« éliminer » cette production maraîchère. Raison de l’oukase : l’embargo russe, réplique aux sanctions européennes dans la crise ukrainienne. Des stocks de beurre qui devaient être exportés en Russie encombraient les « frigos » français, ne permettant pas aux haricots de l’exploitant breton d’y trouver place. Mais tout n’est apparemment pas perdu : « On m’a dit que je serais rémunéré en novembre pour le manque à gagner », veut croire le lésé. Au 20 du mois, il attendait encore.

L’homme, marié, quatre enfants, se pose des questions sur son avenir. Il exerce le métier d’agriculteur depuis plus de vingt ans. L’an prochain, il en aura 50. En mars, il a gambergé une nuit entière, seul, devant son ordinateur, cherchant des solutions. Il voulait « tout vendre », y compris la maison. Sa femme, propriétaire de la maison, a dit : « On la garde. » Pour lui, c’était tout ou rien. « Je ne voulais pas de la fenêtre en voir d’autres travailler mes terres », confie-t-il, ému. Finalement, ils n’ont rien vendu.

L’agriculteur a une tête en granit mais un cœur en compote, à moins que ce ne soit l’inverse. Face au sort qui s’abat, il tient le coup.[access capability= »lire_inedits »] Dans la journée, il reste seul sur l’exploitation, située sur la route de Pommerit-le-Vicomte, à une dizaine de kilomètres de Lanvollon, chef-lieu de canton. Son petit chien Diabolo ne le quitte pas d’une semelle. « C’est mon compagnon, je lui dis tout. » Les « gens » ne peuvent sans doute pas comprendre : un si beau domaine et tant d’ennuis. Un corps de ferme en pierres apparentes, un tracteur de la dernière génération comme en rêvent les gamins pour Noël, une moissonneuse batteuse, 70 hectares de cultures en blé, maïs et colza, deux poulaillers, une chaudière à bois : Pierre-Yves Lozahic a vu grand, peut-être trop grand – dans le secteur, quand ça ne va pas, c’est souvent la faute à « trop grand ».

Les poulaillers, un neuf, grand, et un vieux, plus petit, n’ont pas le rendement désiré. L’agriculteur vendait ses poules et dindons à Doux, le volailler du Finistère sauvé de la faillite fin 2013. Mais il a perdu ce débouché qui lui permettait de voir venir. Doux, qui le tient pour un agitateur, n’a plus voulu de lui. Pierre-Yves Lozahic est syndicaliste, président de la section avicole de la Fédération départementale des exploitants agricoles (FDSEA) des Côtes-d’Armor. Jamais le dernier à monter au front du « dialogue social ». Au plus fort de la bataille, il maintenait la « pression » devant le siège de la société, à Châteaulin. Il revendiquait la poursuite de la production et le paiement des créances aux producteurs, qui comptaient jusqu’à trois lots non payés de volailles livrées. Aujourd’hui, il prend en location des lots de dindons reproducteurs, qu’il reçoit à dix semaines et rend à vingt-huit, à Saint-Jacques Aliments, une filiale du groupe agroalimentaire Le Gouessant. Mais il est très loin des 45 000 poulets produits en 2011, à raison, alors, de sept à huit lots par an. En ce mois de novembre, les jeunes dindons glougloutent dans le petit hangar. Le grand est pour l’heure vide, des plumes au sol témoignent du passage récent des gallinacés.

La chaudière à bois était censée chauffer les poulaillers. Pour amortir plus rapidement l’investissement, l’agriculteur avait pensé fournir du chauffage à cinq maisons alentour qui, avec sa ferme, forment un hameau au sein de la commune du Merzer. Ça ne s’est pas fait. De plus, l’installation est à l’arrêt en raison d’un problème technique. Les remboursements, eux, continuent. Dans la région, deux banques prêtent aux agriculteurs : le Crédit agricole et le Crédit mutuel de Bretagne, le CMB. Pierre-Yves Lozahic a investi 80 000 euros dans la chaudière, 35 autres mille dans la rénovation du vieux poulailler et 35 000 euros dans le développement général de son exploitation. Les traites sur la chaudière atteignent 1 000 euros par mois.

Un litige avec un ancien employé, qui a perdu l’usage de son bras après un accident à la machine servant à hisser les volailles dans les camions, lui a coûté 25 000 euros. « Dans ces cas-là, dit-il, un patron a toujours tort. » Par chance, sa femme, institutrice dans une école privée, a un salaire fixe. « Je n’ai pas voulu la porter caution de la ferme. » Le mari a son honneur, et le bon sens veut qu’on ne mette pas tous ses œufs dans le même panier. Une journée par semaine, il vend des logiciels agricoles à des confrères, un système de guidage GPS aidant aux travaux des champs. Lui-même en possède un, installé sur son tracteur. Les renseignements ainsi fournis permettent de gérer l’ajout d’engrais de manière automatique et « dans le respect de l’environnement ».

Pierre-Yves Lozahic est issu de l’agriculture moderne, l’intensive, celles des Trente Glorieuses, qui paraît aujourd’hui bien vieille à beaucoup, tout acquis qu’ils sont au bien-produisant. Dans la famille paysanne française, il est le « méchant », et il ne supporte pas qu’on le juge ainsi. « Il n’y a pas de méchants », tranche-t-il. Comme tant d’autres, il a adhéré dans sa jeunesse au « parti unique », la FNSEA, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, et n’en a pas démissionné depuis. Il n’aime pas qu’on le prenne pour un « pollueur » ; d’ailleurs, les algues vertes qui font tellement tache sur les côtes bretonnes sont, dit-il, en diminution. « Ça fait quinze ans que le virage pour une agriculture plus saine a été pris », affirme-t-il, quand la réalité s’obstine encore çà et là à démontrer le contraire.

L’agriculteur a pris conscience de certaines choses. Sûrement un peu contraint et forcé. La chaudière, par exemple, c’était pour économiser l’énergie. Sur ses parcelles offrant les moins bons rendements, il a planté du miscanthus, une sorte de roseau qui, broyé, sert de litière aux poulaillers. L’écologie et le porte-monnaie en sortent a priori gagnants. Il est devenu un adepte des « techniques culturales simplifiées », les TCS. « Je ne laboure plus du tout mes champs [les socs de la charrue ont fait place à une sorte de herse, NDLR], les micro-organismes de la terre en sont moins bouleversés, explique-t-il, convaincu. Bien sûr, on utilise des engrais – les nitrates – et des fongicides, mais pas plus qu’il ne faut. » Pierre-Yves Lozahic a l’impression de faire son maximum pour la sauvegarde de la nature. Il comprend d’autant moins les contrôles tatillons qui lui bouffent la vie. Un jour, il se fait reprendre parce qu’il a planté « 3 mètres carrés » de céréales trop près d’un cours d’eau qu’il faut tenir à distance des écoulements chimiques, un autre, c’est une date imposée pour l’épandage du fumier récupéré dans les poulaillers, quand le cycle naturel, et notamment les pluies, demanderait qu’on épande au moment le plus judicieux. Toute cette paperasse infantilisante qui s’empile, c’est à devenir fou. Cela fait un an que Pierre-Yves Lozahic n’a pas pris de vacances, ni même un jour de vrai repos, dit-il. Il a une caravane au bord de la mer, à Plouha, où vont sa femme et ses enfants, l’été.

Le 5 novembre, il a participé à la journée d’action « Y’a le feu dans nos campagnes », pour protester contre les contrôles administratifs « abusifs ». Avec d’autres agriculteurs du département, il a allumé un feu à Saint-Brieuc, le chef-lieu des Côtes-d’Armor. Dans un coin de sa maison dort un bonnet rouge, tel l’anneau de Tolkien. Il était de sortie contre l’écotaxe. « Nous aussi, les agriculteurs, on était partis pour contribuer, avec tous les transports que nécessitent nos activités. On n’a pas voulu », rappelle le bientôt quinquagénaire.

Il y a trente ans, Pierre-Yves Lozahic avait des envies de voyages. Il n’était pas destiné à l’agriculture : ses parents, des paysans atteints dans leur santé, l’avaient dissuadé de prendre leur suite. Il devait fréquenter une école technique à Lamballe, sur la route de Saint-Brieuc à Rennes. Mais comme les parents avaient eu une mauvaise expérience avec l’aînée, partie étudier à Saint-Brieuc, à une trentaine de kilomètres du Merzer, tout un chemin à l’époque, il avait été décidé en fin de compte que le jeune Pierre-Yves s’inscrirait dans une école d’agriculture proche de la maison. Il fit tout de même un stage de quelques mois dans une ferme au Danemark. Puis un autre aux États-Unis, dans l’État du Minnesota. De retour dans les Côtes-d’Armor, on l’appelait « l’Américain ». À 20 ans, il avait des projets de grands départs ; la destination qui le faisait rêver, c’était le Niger. Et puis, la famille a mis le holà. Il a repris la ferme de l’oncle. C’est-à-dire qu’il l’a rachetée. Son souhait est désormais de laisser une exploitation viable à l’horizon d’une douzaine d’années à ses enfants, qu’ils se destinent ou non à l’agriculture.

À quelques kilomètres de là, à Lanvollon, Rémi Le Mézec, Rémy Le Guen et Joël Le Calvez dirigent ensemble une exploitation de 62 hectares qui possède une soixantaine de vaches laitières. Leur devise – bien faire avant d’en faire plus – renvoie au mouvement dit « de l’agriculture paysanne ». Pas tout à fait le kibboutz, tout de même : ces trois associés travaillent ensemble mais ont chacun leur maison et leur famille. Chacun d’eux est d’astreinte un dimanche sur trois, ce qui en laisse deux de libres à la suite. C’est appréciable. Rémi Le Mézec, 53 ans, appartient à la Confédération paysanne, dont il fut le porte-parole dans les Côtes-d’Armor, un syndicat écolo et plutôt à gauche créé en 1987 en opposition à la productiviste FNSEA, classée, elle, à droite. C’est d’ailleurs cette année-là que Rémi Le Mézec s’est installé à son compte, à Tressignaux, un hameau proche de Lanvollon et de ses 1 500 habitants, à l’endroit où ses parents, agriculteurs également, officiaient avant lui. Rémy Le Guen l’a rejoint en 1992 et Joël Le Calvez en 1999.

Comment font-ils pour vivre à trois sur une surface somme toute assez moyenne ? Quel est le secret de ce feng shui agricole ? La maîtrise, justement. « On fait notre revenu plus avec ce qu’on ne dépense pas qu’avec ce qu’on gagne », explique Rémi Le Mézec. La méthode semble efficace, puisque, à exploitation comparable, le revenu annuel de chacun des trois associés s’élève à 30 000 euros, contre 15 000 seulement pour un agriculteur « classique ». Les épouses des trois hommes exercent toutes des métiers sans lien avec l’exploitation. Quant aux maris, leurs domaines de compétences se complètent : Rémi apporte ses lumières d’ancien comptable, Rémy, avec « y », est un as du bricolage, ce qui est bien pratique pour les réparations, et Joël est un parfait éleveur.

« Au fil du temps, on se rend compte que notre système, ça marche », constate Rémi Le Mézec. Le « ménage à trois » qu’il forme avec ses deux associés étonne un peu dans le paysage briochin, plus habitué au standard « one man, one land », un modèle cependant en pleine débâcle, tant il est difficile de tenir seul une ferme, matériellement et mentalement. « Je ne jette pas la pierre au système, dit-il prudemment pour ne pas blesser des confrères, mais c’est une grande déception que de voir diminuer le nombre d’agriculteurs. » Des paysans se suicident ou tentent de le faire. L’irréparable n’est pas réservé aux désespérés du modèle intensif. Un agriculteur bio, ami de Rémi Le Mézec, s’est donné la mort.

Boléro va bientôt mettre bas. La vache est laissée seule dans un compartiment de l’étable, dite à stabulation libre. Ici, une vache est inséminée tous les quatorze mois, ce qui lui laisse trois mois de répit entre deux portées. À la naissance, le veau est aussitôt séparé de la mère – « ce n’est pas ce dont nous sommes le plus fiers, confie l’agriculteur, mais il vaut mieux le faire immédiatement que deux jours après ». Seuls les veaux femelles restent à la ferme, les mâles finissent chez le boucher. L’an dernier, la production laitière de la ferme de Tressignaux a atteint le record de 480 000 litres, à raison de deux traites par jour, dans la salle automatisée prévue à cet effet. La fin des quotas laitiers approche. Ils avaient été introduits dans les années 1980 quand le trop-produit finissait dans la cuve à purin. Ils seront remplacés par des contrats privés liant les producteurs à des acheteurs.

Les deux Rémi(y) et Joël ne sont pas vraiment des Khmers verts du milieu rural. « On nous considère comme des intensifs dans les organismes d’agriculture alternative et, aux yeux des autres, on passe pour des écolos, parce qu’on fait beaucoup d’herbe et parce qu’on entretient les haies des bocages », résume Rémi Le Mézec. L’herbe ? Non pas la prohibée, mais la verte et tendre, celle dont les vaches et les génisses se nourrissent, sauf pendant les mois d’hiver, passés dans l’étable comme il se doit. Le fourrage étant l’un des postes budgétaires les plus coûteux, des économies appréciables sont réalisées là. Sur 69 hectares de terres, 38 sont plantés en herbe – à raison d’un ensemencement tous les six ans –, 15 en maïs et 9 en blé et orge. Le maïs, difficile de faire sans. « Cela pallie notre manque de surface, justifie Rémi Le Mézec, quand la pousse de l’herbe ne suffit plus. » Les vaches ne le mangent pas frais, mais après qu’il a fermenté sous des bâches, et parfois mélangé à un complément comme le colza, « non transgénique », précise-t-on.

On a peu parlé des subventions européennes de la PAC, la politique agricole commune, qui rentrent environ pour un tiers dans les revenus des agriculteurs. On n’en a pas parlé du tout, même. Les agriculteurs en font rarement état, craignant qu’on les traite d’assistés. Ce soir-là, une représentation théâtrale est donnée à l’auditorium du Moulin de Blanchardeau, à Lanvollon. Il y a un os dans le pâté, c’est le nom de la pièce jouée en divers endroits de France en zone rurale et qui met en scène deux femmes, une mère d’agriculteur et sa belle-fille, une éducatrice qui « n’épaule pas son mari à la ferme ». Tous les clichés et toutes les vérités liés au monde agricole sont ici abordés : les conflits des générations, les subventions, le suicide, la pollution des sols, le cocufiage de l’épouse, à Pigalle, lors du Salon de l’agriculture. Rémi Le Mézec, qui a vu la pièce, a trouvé qu’elle « visait juste ». Pierre-Yves Lozahic l’a vue aussi, un autre soir. Cela permet de mettre des mots sur leur condition de paysans.[/access]

*Photo : wikicommons.

Cabale anti-Houellebecq : la possibilité d’une soumission

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L’historien Bartolomé Bennassar expliquait que l’Inquisition espagnole avait travaillé au service de l’État: «elle visait d’abord le but qui lui était propre, celui de créer un peuple unifié par la même croyance, conforme à l’orthodoxie catholique la plus exacte». Aussi avait-elle entrepris de réprimer tous les déviants, qu’ils fussent juifs, morisques, protestants ou encore sodomites. Les livres étaient également sous surveillance: l’Inquisition délivrait des licences d’impression et un premier index des ouvrages expurgés ou interdits fut publié dès 1551. En 1584, l’index de Quiroga porta à mille quatre cents le nombre des livres censurés. L’obsession de tout vouloir contrôler était telle que les cales des navires qui jetaient l’ancre en Espagne étaient soumises à une inspection. L’Inquisition cherchait ainsi, par tous les moyens, à empêcher la diffusion d’idées subversives. Rien d’extraordinaire, finalement. De nos jours, dans nos démocraties, des livres et des auteurs peuvent encore être mis à l’index parce qu’ils ne sont pas conformes à la pensée dominante. Certes, aucune interdiction ne sera prononcée, aucun bûcher ne sera dressé: pour que l’honneur de la démocratie soit sauf, les nouveaux inquisiteurs ont des méthodes plus subtiles.

Régulièrement, les bobos ont besoin de trembler à l’idée qu’un nouveau Mein Kampf sort en librairie. La gauche leur a donc désigné tour à tour l’Éloge littéraire d’Anders Breivik de Richard Millet (Pierre-Guillaume de Roux, 2012), L’Identité malheureuse d’Alain Finkielkraut (Stock, 2013) et, enfin, Le suicide français d’Éric Zemmour (Albin Michel, 2014) pour qu’ils les lynchent sans retenue. Chaque fois, le propos du livre est déformé et l’auteur traîné dans la boue: mais ne l’a-t-il pas cherché en critiquant le multiculturalisme, en doutant des bienfaits de l’immigration ou en dénonçant l’islamisation de notre société?

Ces dernières semaines, Eric Zemmour a donc été livré à la vindicte: on lui a d’abord reproché d’avoir voulu réhabiliter le régime de Vichy. Au sommet de l’État, Manuel Valls déclarait sur un ton péremptoire que «Zemmour ne mérite pas qu’on le lise». Mais la polémique n’a pas suffi à disqualifier Zemmour aux yeux du public: Le suicide français est un véritable succès et s’est déjà vendu à plus de 400000 exemplaires. Les gauchistes, dépités, ont donc renouvelé leurs attaques. Lundi dernier, Jean-Luc Mélenchon évoquait sur son blog une interview au Corriere della Sera: Eric Zemmour aurait parlé de déporter cinq millions de musulmans. Aussitôt, les réseaux sociaux s’emballaient: sur twitter, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve condamnait «avec une extrême fermeté les propos tenus par Eric Zemmour concernant les musulmans de France dans le Corriere della Sera» et le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Leroux, enjoignait les médias de boycotter Eric Zemmour. Dans le rôle du Tribunal du Saint-Office, SOS Racisme saisissait la justice et exigeait qu’Eric Zemmour soit exclu d’i>Télé, de RTL et du Figaro. Malgré la mise au point du journaliste Stefano Montefiori, qui expliqua que le mot déportation n’avait jamais été prononcé durant l’interview, la corrida médiatique continua et i>Télé décidait finalement de livrer la tête d’Eric Zemmour à SOS Racisme et aux musulmans d’Al-Kanz qui la lui avaient réclamée. Pour se justifier, Céline Pigalle, directrice de la rédaction d’iTélé, pourra toujours, sans honte, invoquer «la liberté d’expression»: l’éviction de Zemmour nous révèle à quel point il existe un décalage entre «l’opinion publique et l’opinion publiée».

Ces péripéties nous montrent qu’une certaine classe politique et médiatique, plutôt que chercher le débat contradictoire, s’obstine à donner dans le procès en sorcellerie. À l’instar de l’Inquisition, la gauche s’est érigée en juge de l’orthodoxie et de la déviance. Elle est persuadée d’incarner le Bien: elle ne tolère donc aucune discussion et préfère lancer des fatwas. Bientôt, Michel Houellebecq devrait subir à son tour les foudres de la bien-pensance car son prochain roman, Soumission, qui paraîtra le 7 janvier, se situerait en 2022 dans une France convertie à l’islam. Or, on se souvient que Houellebecq avait déclaré en 2001, lors de la promotion de son roman Plateforme, que «la religion la plus con, c’est quand même l’islam». À l’époque, cela avait provoqué un tel scandale que Claude Lévi-Strauss avait pris la défense de l’écrivain. Dans une interview parue le 10 octobre 2002 dans Le Nouvel Obs, l’ethnologue avait évoqué pêle-mêle le procès fait à Michel Houellebecq et la montée de l’intégrisme religieux :

«J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam: à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici».

Claude Lévi-Strauss était conscient que sa liberté de ton ne serait plus possible aujourd’hui. En 1955, dans l’avant-dernier chapitre de Tristes Tropiques, il avait des mots très durs pour l’islam. Il expliquait notamment que les musulmans étaient «incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui: le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite». Aujourd’hui, ces quelques pages lui vaudraient sûrement d’être cloué au pilori. Les nouveaux inquisiteurs lui reprocheraient d’être islamophobe -le plus grand des crimes. Et en y réfléchissant, le fait qu’on ne puisse plus avoir aujourd’hui d’opinion critique sur l’islam, comme si cette religion était devenue sacrée pour tout le monde, même pour les non-musulmans, est peut-être le signe que, sans attendre 2022, notre pays est d’ores et déjà soumis.

 *Photo : wikicommons. 

Ne rêvez plus, veillez!

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veilleurs manif pour tous

Ceux qui croyaient au ciel s’étaient réfugiés dans les grottes de l’Histoire. Dehors soufflait le vent du progrès, emportant le vieux monde. Je faisais partie de ceux-là. Terrée dans ma nostalgie comme dans un bunker, j’attendais tranquillement l’apocalypse en écoutant Georges Brassens et en lisant Philippe Muray. Je croyais comme lui que, le monde étant détruit, il ne restait plus qu’à le versifier.

Les manifs ? J’y suis allée, oui, mais au début en traînant les pieds, légèrement écœurée par la marée rose bonbon des cortèges. Je pensais, en bonne réactionnaire, comme de Maistre, que « la contre-révolution ne sera[it] pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution ». J’étais gênée de défendre l’ordre dans la rue, inquiète à l’idée d’être conservateur en masse, agacée d’avoir à combattre pour mes idées en sweat rose fuchsia.[access capability= »lire_inedits »] J’avais intégré bien malgré moi le « gauchisme culturel » et l’idée que nous n’étions, mes amis et moi, que des erreurs statistiques destinées à sombrer dans l’oubli. Convaincue d’avoir perdu d’avance, seuls le sectarisme et le mépris du camp adverse me donnaient l’envie de poursuivre la lutte.

Et puis. J’ai vu les larmes de mon père qui, faisant l’aller-retour dans la journée depuis Toulouse pour assister aux manifs, n’en revenait pas de voir autant de monde qui « pensait comme lui ». J’ai senti une énergie dont je ne soupçonnais pas l’existence sortir des entrailles de mon pays. J’ai croisé la route des « veilleurs », j’ai vu, sur les places de France, ces jeunes s’asseoir en silence, et lire les auteurs que j’aimais – Bernanos, Péguy, Pasolini, Dostoïevski – à la lueur des bougies. J’ai compris que l’alternative à la civilisation libérale-libertaire que je cherchais depuis toujours était là en évidence, sous mes yeux. Que derrière les victoires d’Alexandre, il y a les idées d’Aristote. Qu’il fallait convertir les cœurs avant de changer l’histoire. Que le plus important était le combat culturel, et que nous pouvions le gagner. Que l’idée d’un sens de l’histoire inéluctable était fausse. Que rien n’était irréversible.

La formule de Camus : « Empêcher que le monde ne se défasse », transformée en slogan « On ne lâche rien », n’était soudain plus suffisante. J’ai compris que nous pouvions refaire ce qu’ils avaient défait.[/access]

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21448275_000003.

Déradicaliser les djihadistes?

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psy djihad etat islamique

À la suite de notre article sur le parcours psychique des djihadistes, plusieurs internautes nous ont interrogé sur les processus à même : soit de prévenir l’engagement djihadiste ou, à la lumière des drames de Dijon et de Nantes, d’éviter des phénomènes apparemment inexplicables de « mimétisme » –identification conviendrait mieux –, soit de mener à bien une « déradicalisation » des terroristes à leur retour en France.

La prévention, tout comme la « déradicalisation », ne nous semble pas hors d’atteinte. Encore convient-il de ne pas se leurrer sur la finalité recherchée et sur la manière d’y parvenir. Ce n’est certainement pas le « moi raisonnable ». Nous l’avons souligné dans un récent entretien sur France 24 : pour les auteurs de ces actes, sujets devenus objets des constructions fantasmatiques et sacrificielles d’autrui, l’accomplissement et le modus operandi des tragédies de Dijon et de Nantes visent à suturer leur béance pulsionnelle. C’est-à-dire contenir la déliaison chaotique,  l’envahissement et le débordement de leurs forces psychiques en recourant à la puissance stimulante, structurante et attractive de l’appel djihadiste. Et en s’appropriant le rituel sans embrasser la religiosité du dogme. À Dijon, l’auteur présumé du forfait aurait précisé aux enquêteurs : « Pour me donner du courage, j’ai crié « Allahou Akbar » pour annihiler tout esprit critique ». À Nantes, le taux élevé d’alcoolémie du chauffard révèle un moyen plus qu’une fin. Vaincre la mort et mourir pour vivre : manifestation d’un éclatement, soit au niveau social, soit au niveau de l’organisme individuel, caractéristique de cette pulsion sexuelle de mort, « quête sans fin et qui ne connaît pas l’apaisement »[1. Jean Laplanche, Sexual, La sexualité élargie au sens freudien 2000-2006, PUF, Coll. « Quadrige Grands textes », 2007.]. Avec ses paradoxes subséquents : après son acte, le personnage à Nantes s’est lardé de coups de couteau, signalant l’interférence inconsciente de la culpabilité. Après avoir impulsivement détruit pour se punir, l’autodestruction suicidaire signe en retour la tentative de contrôler cette relation à la mort présente dans son « double ».

Il faut, à cet égard, tenir la radicalisation ou l’engagement djihadiste pour un symptôme : ne pas se laisser abuser ou tromper par ce dernier sans toutefois ignorer le contenu du message et le destinataire visé. D’où nos doutes sur les tentatives de « déradicalisation » fondées sur une approche purement cognitive, c’est à dire rationnelle et frontale, qui s’efforcent de toucher par la volition et dans leur réel, le « moi » des intéressés. Et ce, pour les convaincre de la morbidité de s’engager dans le djihad. Comment expliquer alors que les capacités d’entendement et de raison prêtées à ce « moi » n’aient justement pas été en mesure de bloquer préventivement l’individu dans sa démarche mortifère? La clinique l’illustre au quotidien: il ne sert à rien de dire à une anorexique qu’elle est dangereusement trop maigre tandis qu’elle est « authentiquement » persuadée qu’elle est trop grosse tout comme il est illusoire de tenir au drogué un discours bienveillant sur les méfaits pour sa santé des substances psychoactives alors qu’il en ressent cruellement le manque ou bien encore, de tenter de démontrer au phobique de l’avion le fait que ce moyen de transport, statistiques à l’appui, reste très sûr et rend son angoisse sans fondement. Il faut passer derrière le symptôme, remonter aux mécanismes psychiques infantiles dont les défaillances ont pu susciter haine, culpabilité, besoin de punition ou d’expiation : tout ce qui a trait au pulsionnel primaire et conduisant à rechercher une « plate-forme » à même de donner à ces ratages, un semblant de consistance, sinon de limite. Après lecture du papier sur Causeur, un étudiant de l’université de Nice nous demandait : « pourquoi n’avez-vous pas insisté sur les mécanismes de manipulation par les groupes djihadistes? ». Notre réponse le surprit : « pensez-vous que la manipulation dont vous parlez eût été possible sans que l’être humain ait déjà été subverti par son propre inconscient rendant le terrain propice à cette seconde phase? ».

N’importe quel gouvernement, par souci d’apaisement social et d’entente confessionnelle, rejettera officiellement l’amalgame entre ces affaires tout comme la justice, fondée sur le droit, dissociera terrorisme et déséquilibre mental : un déni des évidences psychiques – le déséquilibre est au cœur du pulsionnel – qui rapprochent plus ces dossiers qu’elles ne les distinguent. Et qui prive le criminel en quête de sens identitaire, de l’obtention inconsciente d’une responsabilité pénale – la sanction garantit la liberté de transgresser – et d’une reconnaissance judiciaire au « profit » d’un internement psychiatrique anonyme. D’où aussi, peut-être, la raison pour laquelle certaines expériences de « déradicalisation » entreprises à l’étranger, ont pu échouer[2. Le pragmatisme britannique conduit le Royaume-Uni à maintenir en dehors du territoire national les djihadistes de retour : aveu d’une incapacité à les traiter ?] : comment prétendre « réadapter » le patient à son environnement alors que celui-ci conditionne, entremêlé aux dimensions psychologiques où cette adaptation même le livre à la souffrance, son refus de vivre dans la société en question ?

De surcroît, la mise en œuvre technique d’une « prise en charge » des djihadistes de retour en France abonde en complexité: comment la réaliser sur des personnes sans doute placées en détention et pour lesquelles toute approche « thérapeutique » sera de facto assimilée à celle d’une société et de ses représentants, et dont l’amour comme la haine à leur égard ont psychiquement nourri leur « conversion »? Comment en outre faire accepter la durée du traitement sous l’empire d’une pression politique et médiatique exigeant des résultats spectaculaires, voire palpables à l’écran : osera-t-on exhiber un « repenti » devant les caméras? Reste la question des familles de djihadistes : à lire la presse, certaines d’entre elles auraient collaboré avec les autorités. Cette coopération justifiera-t-elle l’accroche familiale dans l’exercice destiné à réintégrer les « résilients » ? Nous rencontrons trop souvent l’ambivalence des parents sur le traitement de leur progéniture et leur crainte de laisser apparaître leur propre turpitude, pour ne pas exprimer nos hésitations en la matière : le crime de la pulsion s’origine aussi dans l’autre.

*Photo : Enrico.

Le sondage que j’attends!

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La question serait formulée ainsi : « Avez-vous plus peur du Front national que de l’Islam ?  » Tout laisse à croire que la réponse serait pour le moins dérangeante. Les Français (il leur en a fallu du temps) croient de moins en moins en un islam modéré… une contradiction dans les mots. Par ailleurs, ils respectent les religions, toutes les religions, mais ne tiennent pas, vraiment pas, dans leur écrasante majorité, à être soumis à l’une d’elles. Et la perspective dorénavant envisageable que dans une dizaine d’années la France soit un califat ne fait pas bondir leur cœur de joie. Le succès du livre de Zemmour a surfé sur cette crainte, bien perçue également par Michel Houellebecq qui, avec sa désinvolture canaille, prédit qu’il faudra bien un jour s’en accommoder. Deux versions du suicide de la France. Deux manières de se faire peur ? Ou, peut-être, d’envisager le pire pour ne pas avoir à le subir.

En face, le Front national qui se dédiabolise (ce qui ne veut rien dire, car il n’a jamais été diabolique, juste un peu bouffon et vulgaire) à la vitesse grand V. Il n’est plus une marionnette entre les mains de Mitterrand, mais une alternative de plus en plus crédible. Souhaitable ? Pas évident, car les Français de souche, s’ils tiennent à leurs traditions, tiennent plus encore à leurs économies. Ils veulent bien d’une droite dure qui rappelle à chaque étranger qu’en France, il convient de se comporter, de parler et de penser comme un Français, mais de là à prendre des risques…

Bref, ce sondage (mais peut-être existe-t-il et n’en ai-je pas eu connaissance) permettrait de voir un peu plus précisément l’avenir qui, bien évidemment, ne sera pas radieux. Une telle enquête sera utile pour savoir à quelle sauce nous allons être mangés. Entre la peste et le choléra, nous avons encore de belles journées devant nous. C’est ce qu’on pourrait appeler par antiphrase : les grandes espérances.

Pourquoi Alain Finkielkraut a aimé le livre de Houellebecq

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houellebecq finkielkraut piketty

Le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission (Flammarion, 2014), divise la critique, jusque-là quasi-unanimement acquise au Goncourt 2010. Tandis que le directeur de la rédaction de Libération voit dans ce livre d’anticipation un symptôme de la « zemmourisation » des esprits et une validation des idées du Front national, Alain Finkielkraut salue le « grand romancier du possible » qu’est Houellebecq. Pour l’académicien, l’arrivée au pouvoir d’un parti musulman est un scénario possible à l’avenir, au même titre que la généralisation du clonage que prophétise cet « Alceste à cigarette ».  Bref, « Houellebecq appuie là où ça fait très mal et les progressistes crient aïe ! »

Revenant sur l’affaire Piketty, Alain Finkielkraut s’agace de voir ce jeune économiste refuser la Légion d’honneur à grands renforts de médias. « Les rebelles d’aujourd’hui sont des enfants gâtés » estime-t-il, arguant qu’il est « tout à fait légitime que la République mette à l’honneur un certain nombre de gens dont les travaux sont jugés estimables ». Le débat est ouvert !

*Photo : GINIES/SIPA. 00697589_000022.

Mon réveillon sans Philippot

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Des jeunes UMP ont réveillonné avec leurs amis frontistes du même âge, tels que Florian Philippot : c’est le scoop que nous a vendu Marianne au lendemain de la fête. Il n’en fallait pas plus pour que le ban et l’arrière-ban de la classe politique s’indignent de cette « collusion » UMP-FN. Suivant la mode du grand déballage, David Desgouilles nous raconte son réveillon on ne peut plus convenable, avec des gens qui pensent bien et sans rien qui tâche…

La rédaction

 

31 décembre, Paris

C’est la première fois que j’organise un réveillon à Paris. Dans la France périphérique où je survis, je n’ai pas l’occasion de rencontrer des personnes dont la culture et le sens de l’éthique rivalisent avec leur engagement républicain et le goût du vivre-ensemble.

18h59

Louis-Georges Tin, ancien candidat au Prix Nobel de la Paix, arrive en compagnie d’Aymeric Caron. J’ai engagé ces deux-là comme videurs. Avec eux, aucun risque de pollution de la soirée par des éléments rappelant les heures les plus sombres de notre histoire.

19h17

Catastrophe. Le traiteur me téléphone pour m’expliquer qu’un type chevelu et barbu lui a refusé l’entrée de tous les plats à base de chair animale. Je me débrouille pour tromper la vigilance de Caron et faire passer les denrées par la fenêtre de la salle de bain. Le traiteur m’applique une surfacturation pour l’échafaudage loué et le temps perdu.

20h03

Les invités commencent à arriver. Jean-Luc Romero, Sylvain Bourmeau et Audrey Pulvar sont les premiers. Le second a déjà repéré la bibliothèque de l’ami qui m’a gracieusement prêté l’appartement. Il débute un contrôle exhaustif des auteurs.

20h17

Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon arrivent. Ils regardent sous les lits afin de vérifier si Marcel Gauchet n’y serait pas caché.

21h11

Tous les invités ou presque sont arrivés. Philippe Corcuff met les rieurs de son côté en improvisant une imitation d’Henri Guaino quittant le plateau de France 5 parce qu’il a été vaincu par les arguments républicains de Jean-Luc.

21h34

Sylvain Bourmeau, qui n’a pas quitté le contrôle de la bibliothèque depuis une heure et demie, déboule dans le séjour l’air mi-indigné, mi-satisfait. Il vient de trouver L’année zéro de la gauche, de Laurent Bouvet et Laurent Baumel. Certains invités commencent à me regarder en chien de faïence.

22h08

Edwy Plenel passe une tête à mon réveillon. C’est la consécration. Il fait plusieurs selfies avec des invités, vend huit abonnements de Mediapart et gratifie l’assemblée du même sermon qu’il avait effectué à France Cul deux jours avant.

22h46

Laurent Joffrin tombe sur le catalogue d’Havas voyages. Il feuillette les pages « Croisières » avec nostalgie.

23h12

Bourmeau arrive en hurlant ! Il vient de trouver Balladur, immobile à grands pas, d’Eric Zemmour. Le bouquin avait été caché sous la bibliothèque mais cela n’a pas échappé à sa grande sagacité. La tension est réelle. J’ai beau expliquer que le lecteur a ostensiblement affublé Zemmour de petites moustaches sur la quatrième de couverture afin de manifester sa désapprobation, le réveillon risque de tourner court, trois quarts d’heure avant minuit, ce qui est un peu ballot. Je décide donc de confier à Laurent Mauduit la mission d’organiser un autodafé dans la cheminée, ce qui calme les esprits, à l’exception de celui (sic) de Cécile Duflot, qui hurle dans les oreilles de toute l’assemblée que les feux de cheminée, c’est mal. Elle tweete le feu de cheminée, de rage.

23h59

Je tiens le bon bout. Certes, Bourmeau s’est maintenant attaqué à la vidéothèque et il a fait un peu la gueule en découvrant la collection complète des Don Camillo, mais tout risque majeur d’incident a été contourné avec brio. C’est à ce moment-là que l’un des convives évoque le conflit israélo-palestinien. Le feu part avec une vitesse telle qu’on se croit très vite au cœur d’une dispute entre Gilbert Collard et Jean-Marie Le Pen dans un bureau politique du Front national. Les assiettes volent, les insultes fusent. Seul Bourmeau garde son calme. Il découpe avec application un CD de Michel Sardou qu’il a découvert dans la salle de bain.

4h02

Les invités sont partis. Les pompiers aussi. Autour de moi, tout n’est que cendres, vaisselle en miettes et désolation. Mais pourquoi ai-je demandé aux femmes de débarrasser la table ?

*Photo : melaloulse.

Cold in July, vrai film noir de Jim Mickle

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Que peut-on demander à un bon film noir en 2015 ? Que peut-on demander à un genre qui a trop tendance, pour se renouveler, à aller chercher du côté de la pyrotechnie flingueuse ou du maniérisme dépouillé crasseux janséniste ou encore de la banalité surjouée dans des décors d’une médiocrité hyperbolique à visée de critique sociale ? Pour répondre à cette question, on pourra aller voir Cold in July de Jim Mickle. Cold in July joue avec les codes du genre, y compris avec les travers dénoncés plus haut. Mais comme cela est fait de manière parfaitement consciente, voire assez roublarde, l’amateur ressort comblé.

Cold in July, c’est d’abord un bon scénario. Ce n’est pas évident par les temps qui courent où les arguments des films de genre ont de plus en plus tendance à tenir sur un ticket de métro. Mais ici, en l’occurrence, il s’agit de l’adaptation d’un polar de Joe R. Lansdale, un des très bons américains du roman noir d’aujourd’hui qui promène ses personnages dans un Texas à la fois violent, plouc et attachant. Dans Cold in July, au début mais au début seulement, il est question d’autodéfense. On est en 1989, dans une de ces petites villes où même ma chaleur n’arrive pas à effacer la banalité des vies quotidiennes made in America. Un couple est réveillé la nuit par un cambrioleur. Le mari un bon gars qui exerce le métier d’encadreur dans sa boutique va chercher un flingue en tremblotant. Il est joué par un Michaël C.Hall (Dexter) doté d’une coupe de cheveux de footballeur allemand des années 80 et d’une normalité presque encombrante. Il tire un peu par maladresse sur le voleur qui va éclabousser le canapé familial et une horrible croûte au mur avec sa cervelle. On est à la limite de l’esthétique volontairement cheap du gore qui fait toujours ressortir par contraste l’horreur de la violence.

A partir de là, tout va mal se passer. Notre gentil encadreur est traité comme un héros qu’il n’a pas envie d’être, la police locale arrange le coup y compris quand le père de la victime décide de se venger. Il est ici joué par le mythique Sam Shepard qui n’hésite pas à assumer son corps vieillissant comme seuls savent le faire les grands acteurs.

Evidemment, ce n’est là que la première partie du film. Dans la seconde, il va virer à l’équipée sanglante de trois hommes, l’encadreur banal, le père de la victime qui est en fait un ancien truand mutique et, ô plaisir mélancolique, Dan Johnson (vous savez le blond de Deux Flics à Miami ?) en détective privé à stetson,  éleveur de cochon qui sont partis se venger d’une manipulation dont on ne vous dira rien.

Jim Mickle, le metteur en scène, nous donne avec Cold in July un film qui est une synthèse plutôt très réussie entre l’ironie des frères Coen et le minimalisme angoissant d’un John Carpenter dont on se souvient quand on voit certaines scènes de Cold in July comme l’assaut contre le repaire des amateurs de snuff movies ou même dans la musique avec ce synthétiseur obsédant qui était aussi la marque de fabrique de l’auteur d’Invasion Los Angeles. Ce parti pris esthétique rend par exemple les fusillades particulièrement sanglantes avec des impacts approximatifs qui ne tuent jamais du premier coup et va de pair avec une forme d’humour très rentré comme dans cette scène où le couple, après le cambriolage, nettoie son salon et décide, quand même, de changer de canapé pour continuer à regarder la télé.

Il est difficile, dans le film de Mickle, de chercher autre chose que ce qu’il nous donne. Il n’est pas comme dans History of violence de Cronenberg auquel on songe aussi parfois, une réflexion sur la sauvagerie qui sommeillerait en  nous tous. Il n’est pas non plus une parodie malgré quelques plans au ralenti  où le réalisateur se fait plaisir, et à nous aussi par la même occasion. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que Cold in July est un des films les plus intéressants de moment puisque chose devenue rare aujourd’hui, il coïncide parfaitement, malgré son caractère hybride, avec son intention de départ : donner un bon film noir, ni plus, ni moins.

 

En salle depuis le 31 décembre

Que va devenir l’Afghanistan?

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afghanistan obama usa

afghanistan obama usa

Cette fois, pas de show filmé par les caméras du monde entier. Pas d’éditoriaux dithyrambiques ou même critiques. Pas de chef d’Etat faisant le service après-vente à la télévision. La fin de l’engagement occidental en Afghanistan, le 28 décembre 2014, s’est déroulée dans la discrétion et le silence d’une aventure malheureuse, dont on aurait presque honte. On hésite à poser la question : après treize ans d’occupation militaire, 3500 morts chez les Occidentaux, au moins 25 000 parmi les civils afghans, à quoi tout cela a-t-il servi ?

Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis se jettent sur l’Afghanistan, pour venger les morts du World Trade Center. Cette opération était initialement baptisée « Justice infinie », mais renommée de justesse « Justice immuable », pour ne pas choquer les opinions publiques musulmanes, car seule la justice d’Allah est infinie. La première étape du conflit, qui consistait à prendre Kaboul et détruire les bases d’Al-Qaïda, était aisée, et somme toute légitime. Mais au lieu de se retirer, et de se concentrer sur la traque de Ben Laden, qui sera retrouvé, comme on le sait, au Pakistan, protégé par les services secrets locaux, les Etats-Unis et leurs alliés ont cherché à construire une démocratie à l’occidentale, et à faire table rase des équilibres ethniques locaux.

Dans leur souci de créer un ennemi identifiable, les Américains ont commis l’erreur d’amalgamer Al-Qaïda, label terroriste récupéré un peu partout dans le monde, et les talibans, islamistes à la férocité établie, mais qui sont surtout l’émanation de l’ethnie pachtoune, majoritaire dans le sud et l’ouest de l’Afghanistan. Les Pachtouns débordent sur la frontière pakistanaise, voilà pourquoi les talibans possèdent des bases dans les deux pays, et jouissent du soutien de l’armée et des services secrets pakistanais. En effet, le Pakistan considère l’Afghanistan comme sa cour intérieure, mais aussi comme sa profondeur stratégique, partie intégrante d’un « Pachtounistan » hors-frontières.

Guerriers légendaires, les pachtounes ont lutté contre les Britanniques, lors des guerres anglo-afghanes, en 1839 puis en 1878 (celle où Watson, l’acolyte de Sherlock Holmes, fut blessé). Londres voulait imposer son influence, depuis sa possession indienne, et surtout fixer sa frontière, par rapport à la Russie voisine. L’Afghanistan moderne est un Etat-tampon entre Russes et Anglais, et sa frontière avec le Pakistan actuel est la ligne Durand, établie par les soldats britanniques en 1893, qui divise artificiellement les tribus pachtounes.

Lors de la décolonisation de l’Inde et du Pakistan en 1947, la ligne Durand est maintenue comme frontière intangible, sous la pression des Etats-Unis, qui redoutent l’influence soviétique sur le petit Afghanistan. De fait, Moscou s’intéresse au pays, et y envoie nombre d’ingénieurs et conseillers divers. Les Soviétiques favorisent également la création d’un Parti communiste local. Celui-ci promeut la modernisation de la société afghane, ce qui heurte de plein fouet l’islam ancré et ancien des habitants. Les communistes afghans participent au renversement de la monarchie en 1973, puis s’emparent du pouvoir en 1978. C’est une guerre civile interne au Parti qui pousse le Kremlin à intervenir, en 1979, en prenant Kaboul et en massacrant les communistes dissidents, tentés de se détourner de l’orbite russe.

Ce qui n’était, là encore, qu’une opération de police se meut en guérilla de longue durée, et en affrontement Est-Ouest. Adossés au Pakistan, les pachtounes se dressent contre l’occupant soviétique et le régime de Kaboul, avec Gulbuddin Hekmatyar, chef islamiste radical. Ils sont soutenus par la CIA, ainsi que les pétromonarchies du Golfe. L’Afghanistan ouvre le bal des destinations au djihad, avec nombre de combattants étrangers qui partent affronter le communisme athée.

En 1989, les Soviétiques se retirent d’Afghanistan. Ils ont essuyé des pertes, mais ont empêché la rébellion de triompher, et laissent assez d’armes au régime de Kaboul pour se maintenir. Mohammed Najibullah, ancien chef de la police secrète communiste afghane, parvient ainsi à rester président jusqu’en 1992. À cette date, le régime de Kaboul ne peut plus compter sur l’appui soviétique, et cède sous les coups d’une rébellion mêlant pachtounes islamistes et tadjiks musulmans modérés avec le commandant Massoud. Leur alliance éclate peu après, et la guerre civile s’empare du pays. Les talibans, puissamment armés et financés par les pétromonarchies et le Pakistan, conquièrent l’Afghanistan en 1996, sauf la zone tadjik du nord, où se réfugie Massoud.

Expulsé du Soudan, où il était hébergé, Ben Laden se réfugie en Afghanistan. La présence d’Al-Qaïda est fatale pour le régime taliban, qui disparaît dans l’offensive américaine en 2001, mais le mollah Omar, installé à Karachi, au Pakistan, allié avec Gulbuddin Hekmatyar, lance une guérilla d’usure contre l’occupant occidental, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Leur objectif était de reconquérir le pouvoir à Kaboul en attendant le départ des Occidentaux. Ces derniers laissent cependant derrière eux un Etat afghan réorganisé, ainsi que 12 500 soldats, essentiellement américains, pour soutenir l’armée loyaliste. Le président Hamid Karzaï, installé par l’occupant en 2001, sera-t-il le Najibullah des Occidentaux ? Le régime de Kaboul peut bien se maintenir, plus longtemps que le défunt gouvernement communiste, entraîné dans la chute de l’URSS.

Toutefois, Karzaï n’ignore pas le sort réservé à Najibullah, lorsque les talibans prirent Kaboul, en 1996 : torturé, traîné derrière un pickup et pendu. Avant de laisser la main, chef de l’Etat afghan a pris soin ces dernières années de se détourner progressivement des Etats-Unis, en se posant en patriote afghan scandalisé par le « colonialisme » de l’armée américaine. Plutôt que de rester agrippé au soutien occidental, Karzaï se voit plus en partageant le pouvoir avec les talibans, pachtounes comme lui.

Treize ans de guerre en Afghanistan ont réussi à annihiler Al-Qaïda, mais ni à vaincre l’hydre islamiste, ni à vitrifier les talibans, qui reprennent le pouvoir dans un combat classique de libération nationale. Après les expéditions désastreuses d’Irak et de Libye, le temps des aventures exotiques pour exporter la démocratie semble bel et bien révolu.

*Photo : Rahmat Gul/AP/SIPA. AP21672713_000002.

Stationnement : le cadeau d’Anne Hidalgo aux parisiens

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Rentrée de réveillon la veille, je m’interroge tandis que je cherche ma voiture du regard. La hausse des prix de stationnement sera-­t-­elle appliquée dès le premier jour de la nouvelle année ou peut on espérer un temps de procédure, de mise en application, de discussion ­ un de ces termes que l’on entend si souvent quand on attend un retour rapide de l’administration- un petit temps qui offrirait un sursis à ces nouveaux frais annoncés?

La réponse de l’automate ne s’est pas fait attendre : dorénavant, je devrai payer 9 euros pour me garer dans mon quartier, le XIIIème, en semaine et le samedi. Car, et c’est le deuxième cadeau d’Anne Hidalgo aux parisiens moyens, le samedi devient payant. À entendre la maire de Paris, le congé de fin de semaine, tout comme celui d’été, acquis socialiste qui plus est, que l’on accordait à la famille, à la culture et aux loisirs, est démodé : « L’évolution des usages en matière de congés» justifie que l’on rende le mois d’août payant. Celui-ci n’étant plus marqué « significativement » par une « baisse d’activité pour tous ». Gageons que ce nouveau slogan capitaliste « pas de baisse d’activité pour tous » ne résonne pas aussi bien aux oreilles de l’électorat parisien que le « pour tous » de Mme Taubira. De plus, j’ignore ce que fait Anne Hidalgo de ses vacances d’été mais elle n’est certainement pas à Paris. Autrement, elle saurait qu’on y trouve vitrine close à chaque coin de rue, que chercher son pain devient une mission stratégique qui nécessite parfois une organisation à plusieurs, que prendre un café en terrasse devient un projet illusoire, sauf en zone touristique, et enfin, que le service administratif est arrêté, définitivement arrêté, tout le temps de l’été.

Mon ticket de résidence débité, je tente de comprendre les motifs de l’acharnement hidalguesque sur les voitures des plus pauvres, qui ne peuvent, eux, s’offrir le luxe d’un parking sous-terrain.

« Inciter les riverains à utiliser d’avantage les 82% des places situées hors voies publiques » a martelé Anne Hidalgo avant les dernières municipales. Mais, notre maire croit-elle vraiment que si j’avais le choix, je m’amuserais à garer ma vieille Fiat Uno dehors, alors qu’elle ne démarre plus au premier coup de froid ? Anne Hidalgo croit-elle que j’aime chercher une place pendant 30 minutes minimum à chaque déplacement, au point de ne vouloir garer confortablement mon véhicule en sous-­sol ? Il y a bien un parking sous mon immeuble moderne, mais à 70 euros par mois contre 13 euros en plein air, le calcul était vite fait. Aujourd’hui, à 36 euros le mois, je continuerai de me garer sur les voies publiques car je n’ai pas encore trouvé d’alternative plus économique. Et les tarifs de parkings ne sont pas prêts de diminuer, au contraire, puisqu’ils bénéficient d’une demande croissante.

Certes, il faut lutter contre la pollution, diminuer les déplacements motorisés, développer les transports en commun. Et quoi, qu’est-­ce que j’apprends ? Le prix des tickets RATP a encore augmenté (le carnet de ticket a augmenté d’un euro et le passe Navigo de 2,90 euros en zone 1 et 2) ? Et Guillaume Pépy, le directeur de la SNCF, vient d’annoncer une hausse de 2,6 % sur les TER, intercités et TGV ? Ou est la cohérence ?

De plus, la méthode la plus efficace pour soulager la congestion automobile à Paris, et donc la pollution, serait de proposer plus de places de stationnement, pas de les limiter. Une étude de l’INRIX de 2012 établit ainsi que 20% du flux de circulation parisien est constitué d’automobilistes en recherche de stationnement.

« Tous à nos vélos ! » devrions nous conclure. Dans mon cas, c’est déjà fait. Je suis une accro de la pédale, et ne circulais, il y a peu, qu’en deux roues. Mais j’ai dû arrêter. Je suis enceinte et bientôt, même le plus beau des vélos ne me permettra plus de transporter bébé, poussette, biberons, sac à langer, etc.

Et puis, tous ne l’entendent pas de cette oreille-là.  Aux deux roues sportives, certains préfèrent les deux roues motrices. Scooter et motos sont ainsi passés de 4% à 9 % du parc d’engins motorisés depuis 2001. Ce qui fait la part belle aux particules fines tant décriées chez les automobilistes.

Les seuls qui sont véritablement avantagés dans cette affaire, ce sont les propriétaires de voiture électrique : placement gratuit en voie publique. Pas besoin de carte de résident, pas de tickets de stationnement. Bref, soit vous êtes riche, soit vous pouvez espérer qu’en vingt ou vingt-cinq ans, vous aurez amorti le surcoût des voiturettes à piles…

Paysans : une terre, deux mondes

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paysans bretagne fnsea

paysans bretagne fnsea

Pierre-Yves Lozahic, agriculteur au Merzer, 960 habitants, dans les Côtes-d’Armor, avait ensemencé 6 hectares de terre en haricots verts extra-fins. En septembre, les pouvoirs publics lui ont demandé d’« éliminer » cette production maraîchère. Raison de l’oukase : l’embargo russe, réplique aux sanctions européennes dans la crise ukrainienne. Des stocks de beurre qui devaient être exportés en Russie encombraient les « frigos » français, ne permettant pas aux haricots de l’exploitant breton d’y trouver place. Mais tout n’est apparemment pas perdu : « On m’a dit que je serais rémunéré en novembre pour le manque à gagner », veut croire le lésé. Au 20 du mois, il attendait encore.

L’homme, marié, quatre enfants, se pose des questions sur son avenir. Il exerce le métier d’agriculteur depuis plus de vingt ans. L’an prochain, il en aura 50. En mars, il a gambergé une nuit entière, seul, devant son ordinateur, cherchant des solutions. Il voulait « tout vendre », y compris la maison. Sa femme, propriétaire de la maison, a dit : « On la garde. » Pour lui, c’était tout ou rien. « Je ne voulais pas de la fenêtre en voir d’autres travailler mes terres », confie-t-il, ému. Finalement, ils n’ont rien vendu.

L’agriculteur a une tête en granit mais un cœur en compote, à moins que ce ne soit l’inverse. Face au sort qui s’abat, il tient le coup.[access capability= »lire_inedits »] Dans la journée, il reste seul sur l’exploitation, située sur la route de Pommerit-le-Vicomte, à une dizaine de kilomètres de Lanvollon, chef-lieu de canton. Son petit chien Diabolo ne le quitte pas d’une semelle. « C’est mon compagnon, je lui dis tout. » Les « gens » ne peuvent sans doute pas comprendre : un si beau domaine et tant d’ennuis. Un corps de ferme en pierres apparentes, un tracteur de la dernière génération comme en rêvent les gamins pour Noël, une moissonneuse batteuse, 70 hectares de cultures en blé, maïs et colza, deux poulaillers, une chaudière à bois : Pierre-Yves Lozahic a vu grand, peut-être trop grand – dans le secteur, quand ça ne va pas, c’est souvent la faute à « trop grand ».

Les poulaillers, un neuf, grand, et un vieux, plus petit, n’ont pas le rendement désiré. L’agriculteur vendait ses poules et dindons à Doux, le volailler du Finistère sauvé de la faillite fin 2013. Mais il a perdu ce débouché qui lui permettait de voir venir. Doux, qui le tient pour un agitateur, n’a plus voulu de lui. Pierre-Yves Lozahic est syndicaliste, président de la section avicole de la Fédération départementale des exploitants agricoles (FDSEA) des Côtes-d’Armor. Jamais le dernier à monter au front du « dialogue social ». Au plus fort de la bataille, il maintenait la « pression » devant le siège de la société, à Châteaulin. Il revendiquait la poursuite de la production et le paiement des créances aux producteurs, qui comptaient jusqu’à trois lots non payés de volailles livrées. Aujourd’hui, il prend en location des lots de dindons reproducteurs, qu’il reçoit à dix semaines et rend à vingt-huit, à Saint-Jacques Aliments, une filiale du groupe agroalimentaire Le Gouessant. Mais il est très loin des 45 000 poulets produits en 2011, à raison, alors, de sept à huit lots par an. En ce mois de novembre, les jeunes dindons glougloutent dans le petit hangar. Le grand est pour l’heure vide, des plumes au sol témoignent du passage récent des gallinacés.

La chaudière à bois était censée chauffer les poulaillers. Pour amortir plus rapidement l’investissement, l’agriculteur avait pensé fournir du chauffage à cinq maisons alentour qui, avec sa ferme, forment un hameau au sein de la commune du Merzer. Ça ne s’est pas fait. De plus, l’installation est à l’arrêt en raison d’un problème technique. Les remboursements, eux, continuent. Dans la région, deux banques prêtent aux agriculteurs : le Crédit agricole et le Crédit mutuel de Bretagne, le CMB. Pierre-Yves Lozahic a investi 80 000 euros dans la chaudière, 35 autres mille dans la rénovation du vieux poulailler et 35 000 euros dans le développement général de son exploitation. Les traites sur la chaudière atteignent 1 000 euros par mois.

Un litige avec un ancien employé, qui a perdu l’usage de son bras après un accident à la machine servant à hisser les volailles dans les camions, lui a coûté 25 000 euros. « Dans ces cas-là, dit-il, un patron a toujours tort. » Par chance, sa femme, institutrice dans une école privée, a un salaire fixe. « Je n’ai pas voulu la porter caution de la ferme. » Le mari a son honneur, et le bon sens veut qu’on ne mette pas tous ses œufs dans le même panier. Une journée par semaine, il vend des logiciels agricoles à des confrères, un système de guidage GPS aidant aux travaux des champs. Lui-même en possède un, installé sur son tracteur. Les renseignements ainsi fournis permettent de gérer l’ajout d’engrais de manière automatique et « dans le respect de l’environnement ».

Pierre-Yves Lozahic est issu de l’agriculture moderne, l’intensive, celles des Trente Glorieuses, qui paraît aujourd’hui bien vieille à beaucoup, tout acquis qu’ils sont au bien-produisant. Dans la famille paysanne française, il est le « méchant », et il ne supporte pas qu’on le juge ainsi. « Il n’y a pas de méchants », tranche-t-il. Comme tant d’autres, il a adhéré dans sa jeunesse au « parti unique », la FNSEA, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, et n’en a pas démissionné depuis. Il n’aime pas qu’on le prenne pour un « pollueur » ; d’ailleurs, les algues vertes qui font tellement tache sur les côtes bretonnes sont, dit-il, en diminution. « Ça fait quinze ans que le virage pour une agriculture plus saine a été pris », affirme-t-il, quand la réalité s’obstine encore çà et là à démontrer le contraire.

L’agriculteur a pris conscience de certaines choses. Sûrement un peu contraint et forcé. La chaudière, par exemple, c’était pour économiser l’énergie. Sur ses parcelles offrant les moins bons rendements, il a planté du miscanthus, une sorte de roseau qui, broyé, sert de litière aux poulaillers. L’écologie et le porte-monnaie en sortent a priori gagnants. Il est devenu un adepte des « techniques culturales simplifiées », les TCS. « Je ne laboure plus du tout mes champs [les socs de la charrue ont fait place à une sorte de herse, NDLR], les micro-organismes de la terre en sont moins bouleversés, explique-t-il, convaincu. Bien sûr, on utilise des engrais – les nitrates – et des fongicides, mais pas plus qu’il ne faut. » Pierre-Yves Lozahic a l’impression de faire son maximum pour la sauvegarde de la nature. Il comprend d’autant moins les contrôles tatillons qui lui bouffent la vie. Un jour, il se fait reprendre parce qu’il a planté « 3 mètres carrés » de céréales trop près d’un cours d’eau qu’il faut tenir à distance des écoulements chimiques, un autre, c’est une date imposée pour l’épandage du fumier récupéré dans les poulaillers, quand le cycle naturel, et notamment les pluies, demanderait qu’on épande au moment le plus judicieux. Toute cette paperasse infantilisante qui s’empile, c’est à devenir fou. Cela fait un an que Pierre-Yves Lozahic n’a pas pris de vacances, ni même un jour de vrai repos, dit-il. Il a une caravane au bord de la mer, à Plouha, où vont sa femme et ses enfants, l’été.

Le 5 novembre, il a participé à la journée d’action « Y’a le feu dans nos campagnes », pour protester contre les contrôles administratifs « abusifs ». Avec d’autres agriculteurs du département, il a allumé un feu à Saint-Brieuc, le chef-lieu des Côtes-d’Armor. Dans un coin de sa maison dort un bonnet rouge, tel l’anneau de Tolkien. Il était de sortie contre l’écotaxe. « Nous aussi, les agriculteurs, on était partis pour contribuer, avec tous les transports que nécessitent nos activités. On n’a pas voulu », rappelle le bientôt quinquagénaire.

Il y a trente ans, Pierre-Yves Lozahic avait des envies de voyages. Il n’était pas destiné à l’agriculture : ses parents, des paysans atteints dans leur santé, l’avaient dissuadé de prendre leur suite. Il devait fréquenter une école technique à Lamballe, sur la route de Saint-Brieuc à Rennes. Mais comme les parents avaient eu une mauvaise expérience avec l’aînée, partie étudier à Saint-Brieuc, à une trentaine de kilomètres du Merzer, tout un chemin à l’époque, il avait été décidé en fin de compte que le jeune Pierre-Yves s’inscrirait dans une école d’agriculture proche de la maison. Il fit tout de même un stage de quelques mois dans une ferme au Danemark. Puis un autre aux États-Unis, dans l’État du Minnesota. De retour dans les Côtes-d’Armor, on l’appelait « l’Américain ». À 20 ans, il avait des projets de grands départs ; la destination qui le faisait rêver, c’était le Niger. Et puis, la famille a mis le holà. Il a repris la ferme de l’oncle. C’est-à-dire qu’il l’a rachetée. Son souhait est désormais de laisser une exploitation viable à l’horizon d’une douzaine d’années à ses enfants, qu’ils se destinent ou non à l’agriculture.

À quelques kilomètres de là, à Lanvollon, Rémi Le Mézec, Rémy Le Guen et Joël Le Calvez dirigent ensemble une exploitation de 62 hectares qui possède une soixantaine de vaches laitières. Leur devise – bien faire avant d’en faire plus – renvoie au mouvement dit « de l’agriculture paysanne ». Pas tout à fait le kibboutz, tout de même : ces trois associés travaillent ensemble mais ont chacun leur maison et leur famille. Chacun d’eux est d’astreinte un dimanche sur trois, ce qui en laisse deux de libres à la suite. C’est appréciable. Rémi Le Mézec, 53 ans, appartient à la Confédération paysanne, dont il fut le porte-parole dans les Côtes-d’Armor, un syndicat écolo et plutôt à gauche créé en 1987 en opposition à la productiviste FNSEA, classée, elle, à droite. C’est d’ailleurs cette année-là que Rémi Le Mézec s’est installé à son compte, à Tressignaux, un hameau proche de Lanvollon et de ses 1 500 habitants, à l’endroit où ses parents, agriculteurs également, officiaient avant lui. Rémy Le Guen l’a rejoint en 1992 et Joël Le Calvez en 1999.

Comment font-ils pour vivre à trois sur une surface somme toute assez moyenne ? Quel est le secret de ce feng shui agricole ? La maîtrise, justement. « On fait notre revenu plus avec ce qu’on ne dépense pas qu’avec ce qu’on gagne », explique Rémi Le Mézec. La méthode semble efficace, puisque, à exploitation comparable, le revenu annuel de chacun des trois associés s’élève à 30 000 euros, contre 15 000 seulement pour un agriculteur « classique ». Les épouses des trois hommes exercent toutes des métiers sans lien avec l’exploitation. Quant aux maris, leurs domaines de compétences se complètent : Rémi apporte ses lumières d’ancien comptable, Rémy, avec « y », est un as du bricolage, ce qui est bien pratique pour les réparations, et Joël est un parfait éleveur.

« Au fil du temps, on se rend compte que notre système, ça marche », constate Rémi Le Mézec. Le « ménage à trois » qu’il forme avec ses deux associés étonne un peu dans le paysage briochin, plus habitué au standard « one man, one land », un modèle cependant en pleine débâcle, tant il est difficile de tenir seul une ferme, matériellement et mentalement. « Je ne jette pas la pierre au système, dit-il prudemment pour ne pas blesser des confrères, mais c’est une grande déception que de voir diminuer le nombre d’agriculteurs. » Des paysans se suicident ou tentent de le faire. L’irréparable n’est pas réservé aux désespérés du modèle intensif. Un agriculteur bio, ami de Rémi Le Mézec, s’est donné la mort.

Boléro va bientôt mettre bas. La vache est laissée seule dans un compartiment de l’étable, dite à stabulation libre. Ici, une vache est inséminée tous les quatorze mois, ce qui lui laisse trois mois de répit entre deux portées. À la naissance, le veau est aussitôt séparé de la mère – « ce n’est pas ce dont nous sommes le plus fiers, confie l’agriculteur, mais il vaut mieux le faire immédiatement que deux jours après ». Seuls les veaux femelles restent à la ferme, les mâles finissent chez le boucher. L’an dernier, la production laitière de la ferme de Tressignaux a atteint le record de 480 000 litres, à raison de deux traites par jour, dans la salle automatisée prévue à cet effet. La fin des quotas laitiers approche. Ils avaient été introduits dans les années 1980 quand le trop-produit finissait dans la cuve à purin. Ils seront remplacés par des contrats privés liant les producteurs à des acheteurs.

Les deux Rémi(y) et Joël ne sont pas vraiment des Khmers verts du milieu rural. « On nous considère comme des intensifs dans les organismes d’agriculture alternative et, aux yeux des autres, on passe pour des écolos, parce qu’on fait beaucoup d’herbe et parce qu’on entretient les haies des bocages », résume Rémi Le Mézec. L’herbe ? Non pas la prohibée, mais la verte et tendre, celle dont les vaches et les génisses se nourrissent, sauf pendant les mois d’hiver, passés dans l’étable comme il se doit. Le fourrage étant l’un des postes budgétaires les plus coûteux, des économies appréciables sont réalisées là. Sur 69 hectares de terres, 38 sont plantés en herbe – à raison d’un ensemencement tous les six ans –, 15 en maïs et 9 en blé et orge. Le maïs, difficile de faire sans. « Cela pallie notre manque de surface, justifie Rémi Le Mézec, quand la pousse de l’herbe ne suffit plus. » Les vaches ne le mangent pas frais, mais après qu’il a fermenté sous des bâches, et parfois mélangé à un complément comme le colza, « non transgénique », précise-t-on.

On a peu parlé des subventions européennes de la PAC, la politique agricole commune, qui rentrent environ pour un tiers dans les revenus des agriculteurs. On n’en a pas parlé du tout, même. Les agriculteurs en font rarement état, craignant qu’on les traite d’assistés. Ce soir-là, une représentation théâtrale est donnée à l’auditorium du Moulin de Blanchardeau, à Lanvollon. Il y a un os dans le pâté, c’est le nom de la pièce jouée en divers endroits de France en zone rurale et qui met en scène deux femmes, une mère d’agriculteur et sa belle-fille, une éducatrice qui « n’épaule pas son mari à la ferme ». Tous les clichés et toutes les vérités liés au monde agricole sont ici abordés : les conflits des générations, les subventions, le suicide, la pollution des sols, le cocufiage de l’épouse, à Pigalle, lors du Salon de l’agriculture. Rémi Le Mézec, qui a vu la pièce, a trouvé qu’elle « visait juste ». Pierre-Yves Lozahic l’a vue aussi, un autre soir. Cela permet de mettre des mots sur leur condition de paysans.[/access]

*Photo : wikicommons.

Cabale anti-Houellebecq : la possibilité d’une soumission

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islam zemmour houellebecq

islam zemmour houellebecq

L’historien Bartolomé Bennassar expliquait que l’Inquisition espagnole avait travaillé au service de l’État: «elle visait d’abord le but qui lui était propre, celui de créer un peuple unifié par la même croyance, conforme à l’orthodoxie catholique la plus exacte». Aussi avait-elle entrepris de réprimer tous les déviants, qu’ils fussent juifs, morisques, protestants ou encore sodomites. Les livres étaient également sous surveillance: l’Inquisition délivrait des licences d’impression et un premier index des ouvrages expurgés ou interdits fut publié dès 1551. En 1584, l’index de Quiroga porta à mille quatre cents le nombre des livres censurés. L’obsession de tout vouloir contrôler était telle que les cales des navires qui jetaient l’ancre en Espagne étaient soumises à une inspection. L’Inquisition cherchait ainsi, par tous les moyens, à empêcher la diffusion d’idées subversives. Rien d’extraordinaire, finalement. De nos jours, dans nos démocraties, des livres et des auteurs peuvent encore être mis à l’index parce qu’ils ne sont pas conformes à la pensée dominante. Certes, aucune interdiction ne sera prononcée, aucun bûcher ne sera dressé: pour que l’honneur de la démocratie soit sauf, les nouveaux inquisiteurs ont des méthodes plus subtiles.

Régulièrement, les bobos ont besoin de trembler à l’idée qu’un nouveau Mein Kampf sort en librairie. La gauche leur a donc désigné tour à tour l’Éloge littéraire d’Anders Breivik de Richard Millet (Pierre-Guillaume de Roux, 2012), L’Identité malheureuse d’Alain Finkielkraut (Stock, 2013) et, enfin, Le suicide français d’Éric Zemmour (Albin Michel, 2014) pour qu’ils les lynchent sans retenue. Chaque fois, le propos du livre est déformé et l’auteur traîné dans la boue: mais ne l’a-t-il pas cherché en critiquant le multiculturalisme, en doutant des bienfaits de l’immigration ou en dénonçant l’islamisation de notre société?

Ces dernières semaines, Eric Zemmour a donc été livré à la vindicte: on lui a d’abord reproché d’avoir voulu réhabiliter le régime de Vichy. Au sommet de l’État, Manuel Valls déclarait sur un ton péremptoire que «Zemmour ne mérite pas qu’on le lise». Mais la polémique n’a pas suffi à disqualifier Zemmour aux yeux du public: Le suicide français est un véritable succès et s’est déjà vendu à plus de 400000 exemplaires. Les gauchistes, dépités, ont donc renouvelé leurs attaques. Lundi dernier, Jean-Luc Mélenchon évoquait sur son blog une interview au Corriere della Sera: Eric Zemmour aurait parlé de déporter cinq millions de musulmans. Aussitôt, les réseaux sociaux s’emballaient: sur twitter, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve condamnait «avec une extrême fermeté les propos tenus par Eric Zemmour concernant les musulmans de France dans le Corriere della Sera» et le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Leroux, enjoignait les médias de boycotter Eric Zemmour. Dans le rôle du Tribunal du Saint-Office, SOS Racisme saisissait la justice et exigeait qu’Eric Zemmour soit exclu d’i>Télé, de RTL et du Figaro. Malgré la mise au point du journaliste Stefano Montefiori, qui expliqua que le mot déportation n’avait jamais été prononcé durant l’interview, la corrida médiatique continua et i>Télé décidait finalement de livrer la tête d’Eric Zemmour à SOS Racisme et aux musulmans d’Al-Kanz qui la lui avaient réclamée. Pour se justifier, Céline Pigalle, directrice de la rédaction d’iTélé, pourra toujours, sans honte, invoquer «la liberté d’expression»: l’éviction de Zemmour nous révèle à quel point il existe un décalage entre «l’opinion publique et l’opinion publiée».

Ces péripéties nous montrent qu’une certaine classe politique et médiatique, plutôt que chercher le débat contradictoire, s’obstine à donner dans le procès en sorcellerie. À l’instar de l’Inquisition, la gauche s’est érigée en juge de l’orthodoxie et de la déviance. Elle est persuadée d’incarner le Bien: elle ne tolère donc aucune discussion et préfère lancer des fatwas. Bientôt, Michel Houellebecq devrait subir à son tour les foudres de la bien-pensance car son prochain roman, Soumission, qui paraîtra le 7 janvier, se situerait en 2022 dans une France convertie à l’islam. Or, on se souvient que Houellebecq avait déclaré en 2001, lors de la promotion de son roman Plateforme, que «la religion la plus con, c’est quand même l’islam». À l’époque, cela avait provoqué un tel scandale que Claude Lévi-Strauss avait pris la défense de l’écrivain. Dans une interview parue le 10 octobre 2002 dans Le Nouvel Obs, l’ethnologue avait évoqué pêle-mêle le procès fait à Michel Houellebecq et la montée de l’intégrisme religieux :

«J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam: à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici».

Claude Lévi-Strauss était conscient que sa liberté de ton ne serait plus possible aujourd’hui. En 1955, dans l’avant-dernier chapitre de Tristes Tropiques, il avait des mots très durs pour l’islam. Il expliquait notamment que les musulmans étaient «incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui: le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite». Aujourd’hui, ces quelques pages lui vaudraient sûrement d’être cloué au pilori. Les nouveaux inquisiteurs lui reprocheraient d’être islamophobe -le plus grand des crimes. Et en y réfléchissant, le fait qu’on ne puisse plus avoir aujourd’hui d’opinion critique sur l’islam, comme si cette religion était devenue sacrée pour tout le monde, même pour les non-musulmans, est peut-être le signe que, sans attendre 2022, notre pays est d’ores et déjà soumis.

 *Photo : wikicommons. 

Ne rêvez plus, veillez!

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veilleurs manif pour tous

veilleurs manif pour tous

Ceux qui croyaient au ciel s’étaient réfugiés dans les grottes de l’Histoire. Dehors soufflait le vent du progrès, emportant le vieux monde. Je faisais partie de ceux-là. Terrée dans ma nostalgie comme dans un bunker, j’attendais tranquillement l’apocalypse en écoutant Georges Brassens et en lisant Philippe Muray. Je croyais comme lui que, le monde étant détruit, il ne restait plus qu’à le versifier.

Les manifs ? J’y suis allée, oui, mais au début en traînant les pieds, légèrement écœurée par la marée rose bonbon des cortèges. Je pensais, en bonne réactionnaire, comme de Maistre, que « la contre-révolution ne sera[it] pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution ». J’étais gênée de défendre l’ordre dans la rue, inquiète à l’idée d’être conservateur en masse, agacée d’avoir à combattre pour mes idées en sweat rose fuchsia.[access capability= »lire_inedits »] J’avais intégré bien malgré moi le « gauchisme culturel » et l’idée que nous n’étions, mes amis et moi, que des erreurs statistiques destinées à sombrer dans l’oubli. Convaincue d’avoir perdu d’avance, seuls le sectarisme et le mépris du camp adverse me donnaient l’envie de poursuivre la lutte.

Et puis. J’ai vu les larmes de mon père qui, faisant l’aller-retour dans la journée depuis Toulouse pour assister aux manifs, n’en revenait pas de voir autant de monde qui « pensait comme lui ». J’ai senti une énergie dont je ne soupçonnais pas l’existence sortir des entrailles de mon pays. J’ai croisé la route des « veilleurs », j’ai vu, sur les places de France, ces jeunes s’asseoir en silence, et lire les auteurs que j’aimais – Bernanos, Péguy, Pasolini, Dostoïevski – à la lueur des bougies. J’ai compris que l’alternative à la civilisation libérale-libertaire que je cherchais depuis toujours était là en évidence, sous mes yeux. Que derrière les victoires d’Alexandre, il y a les idées d’Aristote. Qu’il fallait convertir les cœurs avant de changer l’histoire. Que le plus important était le combat culturel, et que nous pouvions le gagner. Que l’idée d’un sens de l’histoire inéluctable était fausse. Que rien n’était irréversible.

La formule de Camus : « Empêcher que le monde ne se défasse », transformée en slogan « On ne lâche rien », n’était soudain plus suffisante. J’ai compris que nous pouvions refaire ce qu’ils avaient défait.[/access]

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21448275_000003.

Déradicaliser les djihadistes?

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psy djihad etat islamique

psy djihad etat islamique

À la suite de notre article sur le parcours psychique des djihadistes, plusieurs internautes nous ont interrogé sur les processus à même : soit de prévenir l’engagement djihadiste ou, à la lumière des drames de Dijon et de Nantes, d’éviter des phénomènes apparemment inexplicables de « mimétisme » –identification conviendrait mieux –, soit de mener à bien une « déradicalisation » des terroristes à leur retour en France.

La prévention, tout comme la « déradicalisation », ne nous semble pas hors d’atteinte. Encore convient-il de ne pas se leurrer sur la finalité recherchée et sur la manière d’y parvenir. Ce n’est certainement pas le « moi raisonnable ». Nous l’avons souligné dans un récent entretien sur France 24 : pour les auteurs de ces actes, sujets devenus objets des constructions fantasmatiques et sacrificielles d’autrui, l’accomplissement et le modus operandi des tragédies de Dijon et de Nantes visent à suturer leur béance pulsionnelle. C’est-à-dire contenir la déliaison chaotique,  l’envahissement et le débordement de leurs forces psychiques en recourant à la puissance stimulante, structurante et attractive de l’appel djihadiste. Et en s’appropriant le rituel sans embrasser la religiosité du dogme. À Dijon, l’auteur présumé du forfait aurait précisé aux enquêteurs : « Pour me donner du courage, j’ai crié « Allahou Akbar » pour annihiler tout esprit critique ». À Nantes, le taux élevé d’alcoolémie du chauffard révèle un moyen plus qu’une fin. Vaincre la mort et mourir pour vivre : manifestation d’un éclatement, soit au niveau social, soit au niveau de l’organisme individuel, caractéristique de cette pulsion sexuelle de mort, « quête sans fin et qui ne connaît pas l’apaisement »[1. Jean Laplanche, Sexual, La sexualité élargie au sens freudien 2000-2006, PUF, Coll. « Quadrige Grands textes », 2007.]. Avec ses paradoxes subséquents : après son acte, le personnage à Nantes s’est lardé de coups de couteau, signalant l’interférence inconsciente de la culpabilité. Après avoir impulsivement détruit pour se punir, l’autodestruction suicidaire signe en retour la tentative de contrôler cette relation à la mort présente dans son « double ».

Il faut, à cet égard, tenir la radicalisation ou l’engagement djihadiste pour un symptôme : ne pas se laisser abuser ou tromper par ce dernier sans toutefois ignorer le contenu du message et le destinataire visé. D’où nos doutes sur les tentatives de « déradicalisation » fondées sur une approche purement cognitive, c’est à dire rationnelle et frontale, qui s’efforcent de toucher par la volition et dans leur réel, le « moi » des intéressés. Et ce, pour les convaincre de la morbidité de s’engager dans le djihad. Comment expliquer alors que les capacités d’entendement et de raison prêtées à ce « moi » n’aient justement pas été en mesure de bloquer préventivement l’individu dans sa démarche mortifère? La clinique l’illustre au quotidien: il ne sert à rien de dire à une anorexique qu’elle est dangereusement trop maigre tandis qu’elle est « authentiquement » persuadée qu’elle est trop grosse tout comme il est illusoire de tenir au drogué un discours bienveillant sur les méfaits pour sa santé des substances psychoactives alors qu’il en ressent cruellement le manque ou bien encore, de tenter de démontrer au phobique de l’avion le fait que ce moyen de transport, statistiques à l’appui, reste très sûr et rend son angoisse sans fondement. Il faut passer derrière le symptôme, remonter aux mécanismes psychiques infantiles dont les défaillances ont pu susciter haine, culpabilité, besoin de punition ou d’expiation : tout ce qui a trait au pulsionnel primaire et conduisant à rechercher une « plate-forme » à même de donner à ces ratages, un semblant de consistance, sinon de limite. Après lecture du papier sur Causeur, un étudiant de l’université de Nice nous demandait : « pourquoi n’avez-vous pas insisté sur les mécanismes de manipulation par les groupes djihadistes? ». Notre réponse le surprit : « pensez-vous que la manipulation dont vous parlez eût été possible sans que l’être humain ait déjà été subverti par son propre inconscient rendant le terrain propice à cette seconde phase? ».

N’importe quel gouvernement, par souci d’apaisement social et d’entente confessionnelle, rejettera officiellement l’amalgame entre ces affaires tout comme la justice, fondée sur le droit, dissociera terrorisme et déséquilibre mental : un déni des évidences psychiques – le déséquilibre est au cœur du pulsionnel – qui rapprochent plus ces dossiers qu’elles ne les distinguent. Et qui prive le criminel en quête de sens identitaire, de l’obtention inconsciente d’une responsabilité pénale – la sanction garantit la liberté de transgresser – et d’une reconnaissance judiciaire au « profit » d’un internement psychiatrique anonyme. D’où aussi, peut-être, la raison pour laquelle certaines expériences de « déradicalisation » entreprises à l’étranger, ont pu échouer[2. Le pragmatisme britannique conduit le Royaume-Uni à maintenir en dehors du territoire national les djihadistes de retour : aveu d’une incapacité à les traiter ?] : comment prétendre « réadapter » le patient à son environnement alors que celui-ci conditionne, entremêlé aux dimensions psychologiques où cette adaptation même le livre à la souffrance, son refus de vivre dans la société en question ?

De surcroît, la mise en œuvre technique d’une « prise en charge » des djihadistes de retour en France abonde en complexité: comment la réaliser sur des personnes sans doute placées en détention et pour lesquelles toute approche « thérapeutique » sera de facto assimilée à celle d’une société et de ses représentants, et dont l’amour comme la haine à leur égard ont psychiquement nourri leur « conversion »? Comment en outre faire accepter la durée du traitement sous l’empire d’une pression politique et médiatique exigeant des résultats spectaculaires, voire palpables à l’écran : osera-t-on exhiber un « repenti » devant les caméras? Reste la question des familles de djihadistes : à lire la presse, certaines d’entre elles auraient collaboré avec les autorités. Cette coopération justifiera-t-elle l’accroche familiale dans l’exercice destiné à réintégrer les « résilients » ? Nous rencontrons trop souvent l’ambivalence des parents sur le traitement de leur progéniture et leur crainte de laisser apparaître leur propre turpitude, pour ne pas exprimer nos hésitations en la matière : le crime de la pulsion s’origine aussi dans l’autre.

*Photo : Enrico.

Le sondage que j’attends!

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La question serait formulée ainsi : « Avez-vous plus peur du Front national que de l’Islam ?  » Tout laisse à croire que la réponse serait pour le moins dérangeante. Les Français (il leur en a fallu du temps) croient de moins en moins en un islam modéré… une contradiction dans les mots. Par ailleurs, ils respectent les religions, toutes les religions, mais ne tiennent pas, vraiment pas, dans leur écrasante majorité, à être soumis à l’une d’elles. Et la perspective dorénavant envisageable que dans une dizaine d’années la France soit un califat ne fait pas bondir leur cœur de joie. Le succès du livre de Zemmour a surfé sur cette crainte, bien perçue également par Michel Houellebecq qui, avec sa désinvolture canaille, prédit qu’il faudra bien un jour s’en accommoder. Deux versions du suicide de la France. Deux manières de se faire peur ? Ou, peut-être, d’envisager le pire pour ne pas avoir à le subir.

En face, le Front national qui se dédiabolise (ce qui ne veut rien dire, car il n’a jamais été diabolique, juste un peu bouffon et vulgaire) à la vitesse grand V. Il n’est plus une marionnette entre les mains de Mitterrand, mais une alternative de plus en plus crédible. Souhaitable ? Pas évident, car les Français de souche, s’ils tiennent à leurs traditions, tiennent plus encore à leurs économies. Ils veulent bien d’une droite dure qui rappelle à chaque étranger qu’en France, il convient de se comporter, de parler et de penser comme un Français, mais de là à prendre des risques…

Bref, ce sondage (mais peut-être existe-t-il et n’en ai-je pas eu connaissance) permettrait de voir un peu plus précisément l’avenir qui, bien évidemment, ne sera pas radieux. Une telle enquête sera utile pour savoir à quelle sauce nous allons être mangés. Entre la peste et le choléra, nous avons encore de belles journées devant nous. C’est ce qu’on pourrait appeler par antiphrase : les grandes espérances.

Pourquoi Alain Finkielkraut a aimé le livre de Houellebecq

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houellebecq finkielkraut piketty

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Le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission (Flammarion, 2014), divise la critique, jusque-là quasi-unanimement acquise au Goncourt 2010. Tandis que le directeur de la rédaction de Libération voit dans ce livre d’anticipation un symptôme de la « zemmourisation » des esprits et une validation des idées du Front national, Alain Finkielkraut salue le « grand romancier du possible » qu’est Houellebecq. Pour l’académicien, l’arrivée au pouvoir d’un parti musulman est un scénario possible à l’avenir, au même titre que la généralisation du clonage que prophétise cet « Alceste à cigarette ».  Bref, « Houellebecq appuie là où ça fait très mal et les progressistes crient aïe ! »

Revenant sur l’affaire Piketty, Alain Finkielkraut s’agace de voir ce jeune économiste refuser la Légion d’honneur à grands renforts de médias. « Les rebelles d’aujourd’hui sont des enfants gâtés » estime-t-il, arguant qu’il est « tout à fait légitime que la République mette à l’honneur un certain nombre de gens dont les travaux sont jugés estimables ». Le débat est ouvert !

*Photo : GINIES/SIPA. 00697589_000022.

Mon réveillon sans Philippot

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fn ump reveillon

fn ump reveillon

Des jeunes UMP ont réveillonné avec leurs amis frontistes du même âge, tels que Florian Philippot : c’est le scoop que nous a vendu Marianne au lendemain de la fête. Il n’en fallait pas plus pour que le ban et l’arrière-ban de la classe politique s’indignent de cette « collusion » UMP-FN. Suivant la mode du grand déballage, David Desgouilles nous raconte son réveillon on ne peut plus convenable, avec des gens qui pensent bien et sans rien qui tâche…

La rédaction

 

31 décembre, Paris

C’est la première fois que j’organise un réveillon à Paris. Dans la France périphérique où je survis, je n’ai pas l’occasion de rencontrer des personnes dont la culture et le sens de l’éthique rivalisent avec leur engagement républicain et le goût du vivre-ensemble.

18h59

Louis-Georges Tin, ancien candidat au Prix Nobel de la Paix, arrive en compagnie d’Aymeric Caron. J’ai engagé ces deux-là comme videurs. Avec eux, aucun risque de pollution de la soirée par des éléments rappelant les heures les plus sombres de notre histoire.

19h17

Catastrophe. Le traiteur me téléphone pour m’expliquer qu’un type chevelu et barbu lui a refusé l’entrée de tous les plats à base de chair animale. Je me débrouille pour tromper la vigilance de Caron et faire passer les denrées par la fenêtre de la salle de bain. Le traiteur m’applique une surfacturation pour l’échafaudage loué et le temps perdu.

20h03

Les invités commencent à arriver. Jean-Luc Romero, Sylvain Bourmeau et Audrey Pulvar sont les premiers. Le second a déjà repéré la bibliothèque de l’ami qui m’a gracieusement prêté l’appartement. Il débute un contrôle exhaustif des auteurs.

20h17

Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon arrivent. Ils regardent sous les lits afin de vérifier si Marcel Gauchet n’y serait pas caché.

21h11

Tous les invités ou presque sont arrivés. Philippe Corcuff met les rieurs de son côté en improvisant une imitation d’Henri Guaino quittant le plateau de France 5 parce qu’il a été vaincu par les arguments républicains de Jean-Luc.

21h34

Sylvain Bourmeau, qui n’a pas quitté le contrôle de la bibliothèque depuis une heure et demie, déboule dans le séjour l’air mi-indigné, mi-satisfait. Il vient de trouver L’année zéro de la gauche, de Laurent Bouvet et Laurent Baumel. Certains invités commencent à me regarder en chien de faïence.

22h08

Edwy Plenel passe une tête à mon réveillon. C’est la consécration. Il fait plusieurs selfies avec des invités, vend huit abonnements de Mediapart et gratifie l’assemblée du même sermon qu’il avait effectué à France Cul deux jours avant.

22h46

Laurent Joffrin tombe sur le catalogue d’Havas voyages. Il feuillette les pages « Croisières » avec nostalgie.

23h12

Bourmeau arrive en hurlant ! Il vient de trouver Balladur, immobile à grands pas, d’Eric Zemmour. Le bouquin avait été caché sous la bibliothèque mais cela n’a pas échappé à sa grande sagacité. La tension est réelle. J’ai beau expliquer que le lecteur a ostensiblement affublé Zemmour de petites moustaches sur la quatrième de couverture afin de manifester sa désapprobation, le réveillon risque de tourner court, trois quarts d’heure avant minuit, ce qui est un peu ballot. Je décide donc de confier à Laurent Mauduit la mission d’organiser un autodafé dans la cheminée, ce qui calme les esprits, à l’exception de celui (sic) de Cécile Duflot, qui hurle dans les oreilles de toute l’assemblée que les feux de cheminée, c’est mal. Elle tweete le feu de cheminée, de rage.

23h59

Je tiens le bon bout. Certes, Bourmeau s’est maintenant attaqué à la vidéothèque et il a fait un peu la gueule en découvrant la collection complète des Don Camillo, mais tout risque majeur d’incident a été contourné avec brio. C’est à ce moment-là que l’un des convives évoque le conflit israélo-palestinien. Le feu part avec une vitesse telle qu’on se croit très vite au cœur d’une dispute entre Gilbert Collard et Jean-Marie Le Pen dans un bureau politique du Front national. Les assiettes volent, les insultes fusent. Seul Bourmeau garde son calme. Il découpe avec application un CD de Michel Sardou qu’il a découvert dans la salle de bain.

4h02

Les invités sont partis. Les pompiers aussi. Autour de moi, tout n’est que cendres, vaisselle en miettes et désolation. Mais pourquoi ai-je demandé aux femmes de débarrasser la table ?

*Photo : melaloulse.

Cold in July, vrai film noir de Jim Mickle

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cold july mickle

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Que peut-on demander à un bon film noir en 2015 ? Que peut-on demander à un genre qui a trop tendance, pour se renouveler, à aller chercher du côté de la pyrotechnie flingueuse ou du maniérisme dépouillé crasseux janséniste ou encore de la banalité surjouée dans des décors d’une médiocrité hyperbolique à visée de critique sociale ? Pour répondre à cette question, on pourra aller voir Cold in July de Jim Mickle. Cold in July joue avec les codes du genre, y compris avec les travers dénoncés plus haut. Mais comme cela est fait de manière parfaitement consciente, voire assez roublarde, l’amateur ressort comblé.

Cold in July, c’est d’abord un bon scénario. Ce n’est pas évident par les temps qui courent où les arguments des films de genre ont de plus en plus tendance à tenir sur un ticket de métro. Mais ici, en l’occurrence, il s’agit de l’adaptation d’un polar de Joe R. Lansdale, un des très bons américains du roman noir d’aujourd’hui qui promène ses personnages dans un Texas à la fois violent, plouc et attachant. Dans Cold in July, au début mais au début seulement, il est question d’autodéfense. On est en 1989, dans une de ces petites villes où même ma chaleur n’arrive pas à effacer la banalité des vies quotidiennes made in America. Un couple est réveillé la nuit par un cambrioleur. Le mari un bon gars qui exerce le métier d’encadreur dans sa boutique va chercher un flingue en tremblotant. Il est joué par un Michaël C.Hall (Dexter) doté d’une coupe de cheveux de footballeur allemand des années 80 et d’une normalité presque encombrante. Il tire un peu par maladresse sur le voleur qui va éclabousser le canapé familial et une horrible croûte au mur avec sa cervelle. On est à la limite de l’esthétique volontairement cheap du gore qui fait toujours ressortir par contraste l’horreur de la violence.

A partir de là, tout va mal se passer. Notre gentil encadreur est traité comme un héros qu’il n’a pas envie d’être, la police locale arrange le coup y compris quand le père de la victime décide de se venger. Il est ici joué par le mythique Sam Shepard qui n’hésite pas à assumer son corps vieillissant comme seuls savent le faire les grands acteurs.

Evidemment, ce n’est là que la première partie du film. Dans la seconde, il va virer à l’équipée sanglante de trois hommes, l’encadreur banal, le père de la victime qui est en fait un ancien truand mutique et, ô plaisir mélancolique, Dan Johnson (vous savez le blond de Deux Flics à Miami ?) en détective privé à stetson,  éleveur de cochon qui sont partis se venger d’une manipulation dont on ne vous dira rien.

Jim Mickle, le metteur en scène, nous donne avec Cold in July un film qui est une synthèse plutôt très réussie entre l’ironie des frères Coen et le minimalisme angoissant d’un John Carpenter dont on se souvient quand on voit certaines scènes de Cold in July comme l’assaut contre le repaire des amateurs de snuff movies ou même dans la musique avec ce synthétiseur obsédant qui était aussi la marque de fabrique de l’auteur d’Invasion Los Angeles. Ce parti pris esthétique rend par exemple les fusillades particulièrement sanglantes avec des impacts approximatifs qui ne tuent jamais du premier coup et va de pair avec une forme d’humour très rentré comme dans cette scène où le couple, après le cambriolage, nettoie son salon et décide, quand même, de changer de canapé pour continuer à regarder la télé.

Il est difficile, dans le film de Mickle, de chercher autre chose que ce qu’il nous donne. Il n’est pas comme dans History of violence de Cronenberg auquel on songe aussi parfois, une réflexion sur la sauvagerie qui sommeillerait en  nous tous. Il n’est pas non plus une parodie malgré quelques plans au ralenti  où le réalisateur se fait plaisir, et à nous aussi par la même occasion. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que Cold in July est un des films les plus intéressants de moment puisque chose devenue rare aujourd’hui, il coïncide parfaitement, malgré son caractère hybride, avec son intention de départ : donner un bon film noir, ni plus, ni moins.

 

En salle depuis le 31 décembre