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Taxer les vêtements à petits prix, une triple hérésie

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La France est le premier pays au monde à vouloir instaurer une taxe spécifique sur la « fast fashion » – au prix de certaines approximations sur ce que recouvre cette notion. À première vue, les objectifs affichés sont louables : limiter la pollution associée à l’industrie textile, responsable de 10 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, inciter à de nouveaux modèles de consommation, freiner les achats compulsifs ou encore protéger les acteurs locaux face à des mastodontes étrangers…


Mais, ici encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions : une telle taxe risque avant tout de grever davantage le budget des ménages, déjà contraint par l’inflation, tout en étouffant dans l’œuf toute tentative d’aggiornamento de ces enseignes.

Taxation punitive, le retour

Ces dernières années, les classes moyennes et populaires européennes ont été confrontées à une forte inflation, touchant notamment les besoins primaires des ménages (alimentation, habitation, énergie), et affectant les salaires qui stagnent et sont inadaptés aux coûts de la vie. Conséquences directes : une érosion du pouvoir d’achat et des difficultés à maintenir un niveau de vie correct. Ce contexte a fait émerger de nouvelles plateformes de vêtements en ligne à bas prix comme Shein ou Temu, qui se sont imposées comme une véritable alternative économique, alors que les ménages ont dû réorienter leurs choix de consommation.

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Le succès de ces plateformes ne doit rien au hasard. Elles offrent une large gamme de produits à des prix défiant toute concurrence, alors même que le pouvoir d’achat est, de loin, la première préoccupation des Français, selon une enquête annuelle Ipsos-Sopra. Français qui, selon un récent sondage Ifop, sont en priorité soucieux du prix des vêtements qu’ils achètent, avant les considérations environnementales, et sont 60 % à ne pas consacrer plus de 200 euros par an à l’achat de vêtements neufs, selon une autre enquête Ipsos. Soit à peine le prix d’un pull et de deux pantalons chez Zara, H&M ou Celio.

Alors que les habitudes de consommation des Français évoluent aujourd’hui vers une consommation pragmatique « par nécessité », comment interpréter le souhait du législateur de taxer massivement ces enseignes ? La loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile, votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale en mars 2024 et qui devrait être examinée au Sénat d’ici fin mai, dans une version toilettée, cible en particulier, de l’aveu de la rapporteur LR Sylvie Valente-Le Hir, « les deux géants chinois de vente en ligne, Shein et Temu, qui sont ma priorité, je l’assume ». Elle propose notamment la mise en place d’un malus pouvant aller jusqu’à 10 euros sur les articles de ces marques.

Des marques qui, disons-le franchement, ne sont pas plébiscitées par les ménages CSP+ et branchés des grandes villes, mais bien davantage par la « France périphérique », pour reprendre l’expression du géographe français Christophe Guilluy : celle dont les fins de mois sont difficiles, celle qui avait investi les ronds-points il y a quelques années vêtue de gilets jaunes, alors qu’on prévoyait déjà, depuis Paris, de faire reposer la justice climatique sur ses épaules en instaurant une nouvelle taxe carbone. François Bayrou lui-même estime que cette loi n’apporterait pas de gain politique « car elle intéresserait seulement les bobos parisiens » – sans pour autant les concerner.

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Une telle taxe, punitive, jouerait sur les prix finaux des articles ciblés et pénaliserait directement le consommateur, qui n’a souvent pas d’autres alternatives pour se vêtir. D’autant moins que, si les produits locaux et de proximité lui sont inaccessibles, il lui est de plus en plus difficile de se retourner vers le moyen de gamme, de nombreuses marques ayant mis la clé sous la porte ces dernières années. Bref, on ne s’y prendrait pas autrement si l’on souhaitait que les Français les plus jeunes et précaires ne puissent plus s’habiller, et doivent se contenter de deux tenues différentes dans leur garde-robe – au risque de multiplier les lessives, et donc de polluer davantage.

Écolo mais pas trop

Et c’est là toute la question : désastreuse sur le plan économique pour des pans entiers de population déjà paupérisés, une telle loi tiendrait-elle au moins ses promesses sur le plan environnemental ? Rien n’est moins sûr.

Passons sur les arguments des enseignes concernées, qui se défendent de participer à la « fast fashion » – Shein promeut par exemple son modèle « à la demande », qui lui permettrait d’éviter les invendus, responsables de 30 % de la pollution générée par l’industrie textile. D’un point de vue plus macro, nombreux sont les experts en développement, comme le journaliste scientifique et auteur Michael Shellenberger, à montrer que l’industrie textile à bas coût a contribué (et contribue encore) à sortir des centaines de millions de personnes de la grande pauvreté, avec un impact sur la hausse de l’espérance de vie mondiale important, et un impact sur l’environnement positif à moyen et long termes. Car si les populations pauvres ne peuvent investir dans la protection de leur environnement, les classes moyennes, elles, ont les leviers pour le faire.

Fiasco industriel

Notons pour finir qu’une telle mesure, unilatérale, risque de créer des distorsions sur le marché intérieur de l’UE, d’inciter les consommateurs à faire des achats en ligne transfrontaliers et d’affaiblir paradoxalement le secteur national de la vente au détail, déjà en difficulté.

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Penser que taxer la « fast fashion » relancera l’industrie textile européenne est une illusion. La production locale est encore trop chère, peu flexible et ne dispose pas des outils nécessaires pour être compétitive. Sans politiques industrielles volontaire, de formation et d’innovation, le vide laissé par les enseignes de vêtements abordables ne pourra pas être comblé.

Le Green Deal européen a généré des investissements massifs dans la recherche, l’énergie, la mobilité durable et les nouvelles technologies, mais la question clé est là aussi celle du rythme de la transition et des effets collatéraux sur l’industrie et l’économie européenne. Les secteurs traditionnels tels que l’automobile, la sidérurgie, la chimie et l’agriculture sont soumis à une pression énorme pour s’adapter rapidement à des réglementations plus strictes. Dans certains cas, cela a augmenté les coûts et encouragé les délocalisations vers des pays où les réglementations environnementales sont moins strictes. De la même manière, au lieu de taxer aveuglément les acteurs de la mode dont le modèle dérange et inquiète, avec tous les effets pervers que l’on vient de voir, n’est-il pas préférable de les accompagner dans leur transition vers un modèle plus vertueux, déjà engagée par certains ?

Mieux vaut tard…

La France a finalement décidé de riposter. L’Élysée a annoncé hier l’expulsion de douze agents algériens et le rappel de notre ambassadeur à Alger, en réponse symétrique à une mesure similaire prise par les autorités algériennes. Cette brusque montée des tensions diplomatiques fait suite à la mise en examen, à Paris, de trois ressortissants algériens soupçonnés d’avoir participé à l’enlèvement d’un opposant au régime, exilé en France. Dans ce contexte, alors que l’écrivain Mario Vargas Llosa vient de s’éteindre, pourquoi ne pas envisager de confier son siège vacant à l’Académie française à Boualem Sansal — toujours injustement détenu par le régime militaire algérien?


Après la danse des sept voiles, voilà que survient la riposte tranchante et ferme. Après les simagrées, les obséquiosités avilissantes et surtout stériles de la diplomatie sirupeuse déployée par le ministre Barrot, voilà que l’Élysée se décide à passer à la fermeté et tape enfin du poing sur la table. Hier, un communiqué est tombé, annonçant la stratégie nouvelle du dent pour dent, œil pour œil. Que n’y a-t-on songé plus tôt ? Dès les premières humiliations, dès les premières mauvaises manières subies ? Le régime d’Alger n’y aurait-il pas alors regardé à deux fois avant de jeter en taule notre écrivain Boualem Sansal qui, au-delà du fait qu’il soit âgé et malade, est avant tout et surtout innocent des inepties dont on l’accuse ? 

La peur de l’escalade

Donc, l’Élysée, en parfaite symétrie avec le nouveau sale coup porté contre nous par l’administration du président Tebboune, annonce « l’expulsion de douze agents servant dans le réseau consulaire et diplomatique algérien en France. » Ce pays disposant chez nous de pas moins de vingt consulats, dénicher les douze expulsables ne devrait pas être trop difficile.

Sera-ce suffisant ? Il faut le souhaiter. Car il n’y aurait rien de bien bon à attendre si, dans son imprévisibilité, le régime algérien saisissait là l’opportunité d’entrer dans une escalade de rétorsions dont on ne sait trop où elle pourrait nous conduire. Il est donc à espérer que l’Élysée ait non seulement mesuré ce risque, mais qu’il se soit également préparé à une épreuve de force qui n’en serait qu’à son commencement.

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Des questions de ce genre se posent, bien sûr. Cela dit, il convient de saluer cette réaction de fermeté, qui, mine de rien, redonne quelque couleur à notre sentiment de fierté nationale, cette fierté si bien vue par l’historien Stora quand elle est algérienne et si complaisamment conspuée par le même quand elle est française.

Mario Vargas Llosa libère son siège à l’Académie française

Il reste qu’il ne faudrait pas que Boualem Sansal devienne la victime expiatoire de cette nouvelle donne. Dans ce sens, il serait donc éminemment souhaitable que, sous le manteau, notre diplomatie revigorée ait pris les devants et fait savoir au camp d’en face à quelle sauce il serait mangé si tel devait être le cas.

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En marge de ce bras de fer, chez nous, par un geste symbolique fort, l’écrivain Vargas Llosa venant de mourir, l’Académie, mettant en œuvre une procédure très accélérée et totalement hors normes, à rebours de tous les usages, faisant fi des contrariétés d’ego des aspirants candidats, ne pourrait-elle pas élire en urgence le prisonnier d’Alger ? Ce serait une autre manière de montrer de la fermeté et de manifester la solidarité de la nation avec le détenu. Les Académiciens sabre au clair, en quelque sorte. Voilà qui aurait de l’allure.

Il n’en reste pas moins que l’option nouvelle de fermeté façon Retailleau est la bienvenue. Mieux vaut tard que jamais, dit la sagesse populaire. Cela est vrai, sans aucun doute. À la condition, peut-être, que ce tard ne vienne pas trop tard. Sommes-nous encore crédibles dans ce jeu de rôles, après avoir tant et tant courbé l’échine, tant et tant bu les breuvages les plus douteux jusqu’à la lie ? Le proche avenir nous le dira. Pour l’heure, saluons ce retour de la raison. Et du sens de l’honneur.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Elisabeth Lévy – « France/Algérie : Il y a un blocage psychologique et psychiatrique »

Soumy, un Guernica ukrainien?

Le bombardement russe cruel à Soumy dimanche indigne tout le monde. Enfin, presque tout le monde… Avec pareil massacre, Poutine semble déterminé à montrer qu’il n’a aucune ligne rouge.


On va me juger simpliste, ignorant, partial, trop sensible ou naïf. Comme si les guerres ne faisaient pas des victimes. Comme si l’Histoire n’était pas emplie de massacres. Comme si l’Ukraine était le premier pays à souffrir et à pleurer. Pourtant l’horreur qui a frappé Soumy, dans son centre-ville bondé, le dimanche des Rameaux, dépasse l’entendement, l’indignation politique même la plus intense, le dégoût ordinaire devant ce que l’invasion de l’Ukraine par la Russie fait surgir chaque jour. Au point qu’à force de s’installer dans nos vies françaises, ce conflit à la responsabilité non partagée nous est devenu invisible. Telle une familiarité ignoble.

L’ignominie à Soumy

Mais les 34 morts de Soumy et la centaine de blessés, dans une zone totalement civile, nous contraignent à regarder la réalité, la vérité en face. Nous n’avons plus la ressource de fuir dans des considérations géopolitiques, dans des analyses savantes sur les rapports de force internationaux, sur les désastres humains pesés au trébuchet, telle une immonde comptabilité.

C’est à Soumy une humanité sciemment assassinée et meurtrie par quelqu’un dont les ordres immoraux font en effet de lui, comme l’a déclaré le président Zelensky « un salaud ». Aussi insultante que soit cette définition, elle me paraît justifiée parce qu’il y a des crimes qui sortent de l’épure d’un monde international même chaotique et violent, pour relever d’une inhumanité pure et nue. Sans la moindre faille pour un zeste de compréhension, un soupçon d’explication. Exactement comme dans l’univers pénal : il y a une hiérarchie même dans l’ignoble.

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Avoir décrété qu’on allait faire mourir une part de la population innocente de tout dans ce centre-ville de Soumy où les têtes et les cœurs se trouvaient, croyants ou non, dans l’émotion tranquille du dimanche des Rameaux, est une ignominie. Qui pouvait s’attendre à une telle rupture dans cette respiration dominicale, à ces morts et à ces blessés visés par le sadisme de Poutine ?

Le massacre de trop

Il faudra un jour, sans la moindre complaisance, questionner la scandaleuse attitude du président Trump qui a non seulement changé le cours des alliances traditionnelles et légitimes mais offert à Vladimir Poutine l’énorme avantage d’un soutien rompant sans équivoque l’équilibre entre les parties au point que sur Soumy il s’est contenté de déplorer sans incriminer la Russie, ce qui est tout de même hallucinant. Contrairement au président Macron qui a protesté comme il convenait.

On peut craindre le futur avec la psychologie si singulière de ce président américain qui n’a pas suffisamment de constance pour supporter durablement les obstacles que le réel et les hommes en cause opposent à ses promesses de Matamore.

Avec le risque en effet que « sur Trump et l’Ukraine, la lassitude guette » – comme l’écrit Le Parisien – et qu’en conséquence Poutine puisse continuer à s’abandonner à des massacres sans limite tandis que Zelensky fatiguera avec ces incessantes exigences d’armement trop chichement satisfaites. Comme l’a déclaré Bernard-Henri Lévy, Soumy est « un Guernica ukrainien » mais surtout « le massacre de trop » (Le Parisien, toujours). Quand jugera-t-on que c’est assez concéder à ce tueur en liberté ?

Driss Ghali: «Il faut que les honnêtes hommes se coalisent et prennent le pouvoir»

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Dans L’identité d’abord (L’Artilleur), l’essayiste « d’âme marocaine mais de civilisation française » bien connu des lecteurs de Causeur raconte comment il a trouvé le chemin de la liberté en cessant de nier son identité. Entretien avec un homme libre…


La première chose qu’il faut savoir avant d’ouvrir L’Identité d’abord de Driss Ghali, c’est qu’il ne s’agit pas d’un énième essai sur l’identité d’un pays, ou de la France en particulier. L’auteur, marocain, musulman, mais jamais islamiste, surdiplômé formé en France et au Brésil, auteur de nombreux ouvrages et intervenant dans plusieurs médias, propose ici un texte plus personnel, précieux recueil d’observations, fruit d’une réflexion acérée et parfois désespérée sur la réalité actuelle. Il conçoit son nouveau livre comme une « lettre ouverte d’un immigré aux Français qui ne veulent pas disparaître ».

Il ne s’agit donc pas d’un traité de rhétorique post-moderne, ni d’un Bréviaire pour hommes politiques, comme celui de 1684 attribué à Mazarin. Pourtant, Driss Ghali ne dit pas des choses moins hardies que le prince-évêque de Metz. Par exemple : « La liberté n’a jamais été autant malmenée en France depuis la Seconde Guerre mondiale. » Voilà le décor dans lequel il plante sa plaidoirie farouche, parfois colérique, son cri contre la dictature de « la maltraitance comme mode de gouvernement », pratiquée par ceux qu’il appelle « les enfoirés » et dont il donne une définition précise : « les incapables qui ont de l’ambition ».

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Mais ce cri est toujours légitime, argumenté, basé sur des faits, proposant des pistes non seulement pour conspuer le « parti unique » et l’islamisme ainsi que l’antisémitisme rampant d’extrême gauche, qui fait des siennes dans la France actuelle, mais aussi pour fustiger les coupables de toute sorte et pour exiger une réaction. Ce manifeste qui s’adresse « aux jeunes et aux moins jeunes », pourrait même devenir, pour beaucoup, un manuel de survie dans notre monde compliqué et implacable.


Causeur. Quelle a été la réception de votre livre ?

Driss Ghali. Etant donné que ce n’est pas un livre militant, qu’il n’est ni de droite, ni de gauche, qu’il se place dans une autre dimension, il a dérouté, me semble-t-il, les journalistes les plus paresseux et les plus pressés. Certains d’entre eux l’ont manifestement commenté sans l’avoir lu… Et, parmi ceux qui l’ont lu, beaucoup cherchaient un livre sur l’identité de la France. Or, le propos du livre est beaucoup plus riche et original : il propose une thérapie de l’âme par le retour à l’identité, une identité qu’il faut comprendre et « gérer » pour en tirer le meilleur ; il veut également réparer les gens avant de réparer leur pays, n’importe quel pays dont la France bien entendu mais pas seulement. Mais comme je suis classé « à droite », je dois faire peur aux médias de gauche qui sont devenus des médias religieux passant sous silence les hérétiques et célébrant les prédicateurs du nouveau culte progressiste et mondialiste !

Pourtant, c’est un ouvrage qui va plus loin, il est déconcertant, dans le bon sens, car il prodigue au lecteur des conseils sur la vie quotidienne.

Ce livre n’a pas encore trouvé ses prescripteurs ni ses critiques littéraires. Cela dit, au fur et à mesure que le temps passe, je reçois des lettres de lecteurs qui sont très touchés par le côté intimiste et pratique du livre. Ils apprécient l’humour et les surprises que réserve chaque chapitre. Une lectrice africaine m’a dit qu’elle se sent mieux après l’avoir lu, il lui a montré qu’elle n’était pas seule dans son malaise par rapport à l’époque et par rapport aux identités perturbées qui en résultent. Elle l’a donné à son fils qui a vingt ans et le lui a présenté comme un réservoir de sagesse à l’usage des jeunes. Je suis confiant. Ce livre aura du succès auprès des lecteurs. Il est écrit d’une façon sensuelle, presque rabelaisienne. Ce n’est pas un livre pour des militants, il est écrit dans la nuance, pour le grand public. Je vais plus loin que la politique, car je suis obligé de parler aux jeunes. Il faut le faire car personne ne leur parle plus, de manière vraiment désintéressée. Il y a des influenceurs, des coachs, mais personne ne leur dit la vérité pour leur bien. Cela vaut pour les moins jeunes aussi.

Votre livre est-il celui d’un moraliste ?

Certainement. Il y a trop d’éditorialistes, de commentateurs, et pas assez de moralistes, car quand on parle de morale on s’expose aux critiques.  C’est un livre de moraliste dans la tradition classique, écrit par un « jeune » ancien qui prend le risque de raconter ses erreurs et ses échecs et ce qu’il en a tiré comme leçons. Au lieu de sombrer dans le cynisme, il refonde une morale, celle de l’honnête homme, qu’il revisite au regard des enjeux actuels pour en faire une éthique pratique et prête à l’emploi car les gens ont besoin de solutions maintenant. De nos jours, il y a un vide moral, autant voire plus que spirituel peut-être. Il y a une soif d’absolu, de netteté entre le bien et le mal, le bon et le mauvais. À l’inverse, l’époque dit que tout est relatif et que tout se négocie, qu’il suffit de « dialoguer » et de se « concerter » car après tout on est là pour « s’amuser ». Elle veut aussi nous faire croire que « l’on peut devenir tout ce que l’on veut, à condition de le décider ». Cruels mensonges qui créent le malheur dans les jeunes générations ! On ne devient pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut. Ma morale, celle de l’honnête homme (2.0, disons) part de l’identité, donc de ce qui n’est pas vraiment négociable, de ce qui s’impose à nous, et en fait quelque chose de grandiose. Ce livre est urgent, car l’époque fabrique des orphelins en quelque sorte, les orphelins d’une morale, qui pourraient bien passer une vie entière à bâtir une morale, s’épuisant dans cet exercice, alors que tout est là, sur les étagères des bibliothèques, il suffit de le dépoussiérer et de le regarder avec les yeux de notre époque.

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Est-ce pour cela que vous écrivez que l’homme « est mauvais » et que « sa survie dépend d’une certaine dose d’agressivité à l’égard de l’étranger » ?

Oui, il y a chez l’homme (et la femme) un côté toxique. C’est dans la Bible et dans tous les livres sacrés. Il y a beaucoup de mal en nous, en moi aussi. Longtemps, ma méchanceté s’est retournée contre moi-même, comme un cancer. Je me suis fait la guerre à moi-même. J’ai commencé à aller mieux le jour où j’ai commencé à investir ce mal dans le monde : pas pour faire du mal aux autres mais pour essayer de transformer la méchanceté en ambition et l’agressivité en dynamisme. Cela fut sans doute un travail difficile. Mais ce n’est pas tout. Il faut aller plus loin. Je dirais qu’il faut répondre aux méchants avec la méchanceté parfois. Ne pas craindre de faire mal aux enfoirés, c’est-à-dire aux incapables ambitieux qui nous oppriment au quotidien en entreprise, en famille, dans la rue. A force de tolérance, nous avons admis l’inacceptable et nous voilà menacés, apeurés, amoindris par des nains qui « osent » ce que nous n’osons pas : montrer les crocs. Je n’appelle pas à la violence, j’invite à dissuader et à s’unir contre la petite minorité de suprémacistes   qui ont un impact qu’ils ne méritent pas. La méchanceté peut être un combustible collectif incroyable ! Je dis aux Français : il vous faut un ennemi extérieur, car sinon vous allez vous bouffer les uns les autres. Au lieu de vous disputer entre gauche et droite, bobos et gilets jaunes, immigrés et natifs, disputez-vous avec un ennemi commun qui soit le plus loin possible de la France. Puisque l’acrimonie est là, qu’elle s’exerce ailleurs et en commun pour qu’elle forge des liens entre les gens qui aujourd’hui ne se mélangent plus. Bien entendu, ce discours peut causer quelques troubles à gauche comme à droite, car l’ignorance de la nature humaine fait partie de l’air du temps. On préfère imaginer les gens et la France tel qu’ils devraient être au lieu de les connaître en chair et en os.

Vous parlez aussi de deux catégories qui apparemment sont dissonantes : l’agressivité et la liberté. Vous écrivez que, pour être un homme libre, il faut surmonter certaines limites, une certaine passivité.

Oui, je le dis, on est libre quand on se décolonise de soi-même, c’est-à-dire quand on se libère de notre inconscient, qui prétend avoir le dernier mot sur nos sentiments, nos idées et nos actions au travers de choses héritées de nos parents et de nos ancêtres, des choses qui nous gouvernent en silence et qui peuvent nous mener droit dans le mur si on leur laisse libre cours. Ce sont des traumatismes, des peurs, des croyances fausses et des préjugés. Des histoires qui ont eu lieu il y a un siècle ou plus, elles sont encore là dans notre inconscient et veulent se prolonger dans nos vies à nous. À côté de cela, notre inconscient est habité par des forces d’une grande intensité, certaines sont bonnes et d’autres mauvaises. Elles sont le combustible de notre désir et l’oxygène de notre côté sombre, inavouable, voire dangereux. On ne se connaît pas soi-même si on ne les a pas éclairées. Or, nous regardons ailleurs, très loin de nous-mêmes : nous fixons les écrans et les idéologies, à l’ombre de MM. Trump, Macron ou Bolsonaro. Bien sûr que la politique est importante, bien sûr qu’il faut critiquer les leaders politiques, mais avant de le faire il faut se regarder soi-même. Observer le volcan qui vit en nous, le cartographier le plus précisément possible comme le ferait un géographe. Et à ce moment-là, on découvre les évidences comme l’agressivité. Au lieu de la refouler, il faut l’utiliser pour notre cause. On devient libre quand on a effectué ce travail, lent, douloureux et intime.  Reprendre le contrôle de soi à des forces que l’on ne connaît pas à l’origine, les accepter tels quels et s’en servir pour atteindre un but. Quel est le but ? Eh bien, il est fixé par le désir qui vit lui aussi en grande partie tapi dans cet inconscient mystérieux et périlleux. Se décoloniser soi-même revient aussi à débroussailler le terrain suffisamment pour prendre en photo le désir propre à chacun et savoir enfin quelle est sa mission dans la vie. Une fois que l’on s’est connecté à son désir, l’on est comme « branché » sur une borne électrique qui donne l’énergie nécessaire pour s’accomplir. Au fond, il faut partir à la recherche de son identité en plongeant en soi-même pour découvrir forces et faiblesses, désir véritable et vocation. Tel est le chemin de la liberté. L’identité libère.

Dans votre livre vous mettez en lumière la notion très oubliée, et pourtant capitale d’ « honnête homme » et la difficulté d’en être un. C’est peut-être le sujet le plus intéressant de votre essai. Vous écrivez, par exemple : « Il faut vivre ton époque sans te rabaisser aux vilenies de tes contemporains. » Comment être un honnête homme dans une époque où cette notion semble avoir disparu ?

C’est très difficile, mais cela a toujours été difficile, car l’homme agit en meute et l’honnête homme court le risque de dire non à la meute. Or, la meute vomit ce qu’est l’honnête homme qui regarde la vérité telle qu’elle est, qui pense par lui-même et n’a pas besoin d’une validation externe pour s’autoriser à penser ceci ou à ressentir cela. Au XVII° siècle, la meute voulait tuer les protestants. Dans les années 1930, elle voulait tuer les juifs. Aujourd’hui, la meute ne supporte pas le moindre doute quant au dogme mondialiste ou au consensus européen. Il est tellement facile d’être un hérétique aujourd’hui, il suffit de dire qu’un homme ne peut pas participer à des compétitions féminines de natation ou d’escrime.  Par le passé, l’honnête homme pouvait souffrir les conséquences de sa liberté, mais au moins tout le monde disait : « C’est un type bien, il souffre peut-être, il est en exil, il n’a pas été anobli par le roi, ou il n’a pas été nommé gouverneur de je-ne-sais quelle province, mais il est respectable. » Aujourd’hui il n’y a pas de notion de réputation. L’on se met à poil ou l’on dit n’importe quoi du moment que l’on jouit ou que l’on fait de l’argent. Une artiste porno peut devenir députée, un dealer de cocaïne peut devenir député. On vous juge par le buzz que vous produisez et par votre richesse ostentatoire, on se fiche que vous soyez un résistant ou que vous ayez raison. Tenir bon fait de vous un fou alors que les autres sont fous et on se retrouve ainsi jugé « moralement » par des dingues qui croient qu’un homme peut tomber enceinte ou qu’un communiste peut défendre les droits de l’homme. Depuis le Covid, il y a eu une accélération de la folie, de la violence verbale et physique. Le discours politique en est contaminé. Mélenchon vous dit que l’affiche contre Cyril Hanouna n’est pas antisémite et il engueule le journaliste qui ose en douter.

Quelqu’un a dit que vous êtes « le Zemmour arabe ». D’accord ou pas ?

Non, même si je prends cela pour un compliment, car j’apprécie beaucoup Éric Zemmour. Lui est un homme politique, je ne le suis pas.  Il a des qualités que je n’ai pas. Il prend plus de coups que moi. Et en tant qu’homme politique, il ne peut pas aller dans la nuance autant que je le fais, car les électeurs ne sont pas nuancés ou ne le sont plus. Les gens sont en colère, à droite comme à gauche. Ils veulent des porte-paroles qui transmettent leur colère, alors qu’ils ont besoin de leaders qui les conduisent vers le succès. Moi, je suis un voyageur et un observateur, donc je peux dresser le croquis avec tous les reflets et les ombres qu’il m’inspire, je suis dans l’art alors que Zemmour est dans l’action. Zemmour est un Français par vocation et par « naturalisation », au sens le plus noble du terme. Il est issu d’une famille juive algérienne c’est-à-dire d’une population qui est devenue française par amour et par adhésion et presque par désespoir car les Juifs ont vécu sous le joug des Arabes pendant des siècles en Algérie. Grâce à la France, ils se sont libérés. Ils ont quitté les ghettos d’Oran et de Constantine et rejoint une « terre promise » : la France. Moi, je suis un homme de frontière, d’interface entre plusieurs civilisations : le Maroc, la France et le Brésil ; la Méditerranée et le monde tropical. Je proposer une vision originale, alors que Zemmour a souvent, et c’est normal, un regard très français sur le monde, les Etats-Unis, l’islam, l’économie, etc. Il est éclairé par une lumière fondamentalement française, je dirais même classique. Il s’est assimilé à la France. Moi, je ne suis pas aussi francisé que lui. Je suis Français de civilisation. Mais mon âme est marocaine. Pour Zemmour, la France est la libération. Pour moi la France, c’est une « paire de lunettes » qui ne me quittent jamais : mes yeux sont marocains mais la France me permet de mieux voir le monde.

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L’honnête homme est-il prédestiné à devenir un Robinson, une personne isolée dans une île lointaine ?

Dans mon livre, je veux conjurer ce danger en appelant à l’union des honnêtes gens. Depuis toujours, mais surtout aujourd’hui, l’honnête homme est seul. Avant, il y avait la classe noble et les nobles savaient qu’ils étaient nobles, qu’ils avaient un devoir. Ils étaient insérés dans des réseaux, locaux ou bien nationaux voire continentaux quand on pense aux familles royales européennes. Je rêve de réserver une partie de ma vie à réunir, modestement, les honnêtes hommes. Il faut former une internationale des honnêtes hommes. On en a marre de l’internationale de Soros ou de Davos, de l’internationale des communistes ou du Foro de Sao Paulo, etc.  Je rêve d’une union universelle et œcuménique, où il y aurait des musulmans, des chrétiens, des Colombiens, des Chinois, des Français, etc. Son projet serait de lutter contre l’autre « choc » du monde et qui n’est pas le choc des civilisations, c’est le conflit entre les gens bien et les enfoirés. Dans tous les pays, quand on regarde les choses sans œillères, quand on a les pieds sur terre, les problèmes se réduisent souvent à une lutte à mort entre des gens de bien, isolés et un peu naïfs, et un lobby d’enfoirés.

Pouvez-vous donner un exemple d’une telle lutte à mort ?

Prenons un sujet simple, connu de tous : le changement climatique. Il n’a rien d’idéologique. En vérité, le crime organisé a pris possession à des degrés divers des forêts tropicales que ce soit au Brésil, en Colombie voire au Congo et en Asie. Il est appuyé par des élites locales qui sont corrompues et couvertes par des ONG hypocrites qui lèvent de l’argent en Occident pour, disent-elles, sauver la forêt alors qu’elles s’abstiennent de dénoncer ses véritables bourreaux. Il faut évincer ces enfoirés, tous les enfoirés que je viens de citer, grâce aux honnêtes hommes. Ce n’est pas un problème d’argent, de satellites, etc. C’est une affaire morale. Il faut que les honnêtes hommes se coalisent et prennent le pouvoir. Et je parle d’enfoirés car je veux vraiment ouvrir les yeux de nos contemporains sur leur responsabilité individuelle. La lutte est moléculaire : au niveau du quotidien, des relations entre individus. Elle n’est pas seulement « globale » au sens de la lutte contre le changement climatique, elle est une affaire d’hommes et de femmes. Donc, elle est mon affaire, la tienne aussi. Pas question de l’éluder, au boulot !

256 pages.

Sud-Ouest: le disparu ne faisait pas une «retraite spirituelle»

Fait divers. En 2019, à Ribérac (Dordogne), Daniel Guillet disparait…


Assurément, ni Agatha Christie, la « reine du crime » pourtant pas avare en énigmes tordues, ni Georges Simenon, explorateur implacable des esprits criminels parmi les plus retors, n’auraient pu imaginer histoire pareille tant elle est invraisemblable, mais, cependant, bien réelle. Ni encore moins celle-ci aurait pu servir d’argument à un épisode de la rocambolesque série américaine Columbo si prodigue en meurtres alambiqués.

Le crime était parfait puisqu’à première vue il n’y avait pas eu de crime, juste une intrigante et longue absence. Et comme souvent, ce sera un détail insignifiant qui fera éclater la vérité… à la stupéfaction générale.

Meurtre à Ribérac

Capitale du Périgord Vert, Ribérac est une petite et très tranquille commune rurale de 3 700 habitants, sans édifices ou monuments marquants, située à 40 km au nord de Périgueux, préfecture de la Dordogne. Un pittoresque ruisseau, le Ribéraguet, la traverse. Comme il se doit, elle a sa rue principale bordée de quelques boutiques où on se croise. Peu ou prou, tout le monde se connaît, se salue, échange quelques considérations sur le temps, parfois sur la politique. On est aussi en terre de rugby. On suppute donc sur le prochain match de l’équipe locale. Le vendredi est jour d’un marché très couru. On y potine tout en faisant ses courses.

On y vote depuis toujours majoritairement socialiste. Sauf en 2014 quand aux municipales, la mairie bascula de peu à droite. Mais à l’élection suivante de 2020, la gauche récupéra son bien « ancestral ».

Grâce à une intuition, le nouveau maire socialiste et conseiller régional de Nouvelle Aquitaine, Nicolas Platon, un homme de 58 ans, chauve, au physique rond, aimable, se révélera à son insu être le Hercule Poirot ou le Maigret dans cette déconcertante affaire, à savoir celui qui contribuera à mettre fin au mystère qui taraudait en silence la ville depuis six ans.

Dans les hauts de la cité, avec vue sur celle-ci, la rue Alphonse Daudet avec ses maisons cossues, « avec jardin et haies taillées » des deux côtés, comme l’a décrite le journal régional Sud-Ouest, est le quartier résidentiel. Au numéro 10 vivait Daniel Guillet, portant beau malgré ses 86 ans. Dernier d’une vieille lignée d’imprimeurs, c’était une notabilité de la ville. « Une figure importante de la vie locale », insiste le maire.

C’est chez lui que depuis des générations, on faisait imprimer ses faire-part de naissance, de mariage, de décès, où les associations commandaient leurs affiches. Faute de repreneurs, au mitan de la décennie passée, il avait dû se résigner à baisser définitivement le rideau de son imprimerie fondée par son grand-père et qu’il avait héritée de son père. Située en plein centre-ville, c’est aussi ici qu’on tirait l’hebdo local L’écho du Ribéracois depuis sa fondation en 1947 jusqu’à sa fermeture.

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Vingt ans auparavant, Daniel Guillet s’était remarié avec une femme de 27 ans sa cadette, Corinne Verdière, ce qui lui avait valu une rupture définitive avec ses deux filles, nées d’un premier mariage. Depuis sa retraite, le couple menait une existence discrète. A l’aise financièrement, Daniel Guillet pouvait s’adonner à sa grande passion, les vieilles voitures. Dans son garage, jouxtant son domicile, il les restaurait, les collectionnait et s’offrait des balades à leur volant qui ne passaient pas inaperçues. Tout le monde connaissait sa marotte. Il était devenu « le vieux monsieur aux vieilles bagnoles » qu’on enviait certainement un peu. Ces voitures, « c’était ses bébés », dira encore le maire à l’autre quotidien régional, La Dordogne libre. Puis, soudain, à partir de 2019, on ne l’a plus revu.

Le temps passant, le voisinage a commencé à être intrigué. Sa femme continuait à mener une vie normale, faisant ses courses, sa promenade quotidienne. Et pourquoi donc, se demandait-on, lui, on ne le voit pas, pourquoi il ne bricole plus dans son garage ses vieilles guimbardes, pourquoi ne fait-il plus ses rituelles promenades à bord de celles-ci ? Quand quelqu’un s’aventurait à demander à sa femme : « Madame, ça fait un moment qu’on n’aperçoit plus votre mari. Il va bien ? » sa réponse était presque toujours la même : « Il fait une retraite spirituelle dans un monastère ». À de rares fois, elle disait : « Ces temps-ci, il est en cure ». Une certaine retenue interdisait bien sûr d’en demander davantage. D’autant, comme l’a confié une voisine à Sud-Ouest, qu’elle voyait parfois des chemises blanches étendues dehors. « Je me disais qu’il devait revenir de temps en temps à la maison. »

Nos charmants voisins

C’était une femme « fuyante qui ne discutait jamais après avoir dit bonjour et au revoir en marchant toujours très vite », d’après un autre voisin. Bien sûr que son comportement était un peu bizarre, mais de là à soupçonner… et à se mêler des affaires d’autrui. Les vieux hommes n’ont-ils pas d’étranges lubies parfois ? Alors pourquoi pas « cette retraite spirituelle », surtout quand on sent que la fin approche…

Mais début mars, le maire a vent que les vieilles voitures seraient à vendre. Daniel Guillet, se séparer de ses voitures ? « Ca, je n’ai pas pu le croire, c’était sa plus grande passion. J’ai trouvé ça très suspect, d’autant qu’il n’avait pas besoin d’argent » a-t-il expliqué à La Dordogne libre. Alors, il prend sur lui, il alerte la brigade de Ribérac qui saisit le parquet de Périgueux qui ouvre une enquête préliminaire « pour disparition ». Le procureur Jacques-Edouard Andrault ordonne une perquisition du domicile du supposé disparu.

Le lundi 17 mars, en début de matinée, la rue Alphonse Daudet est le théâtre d’une brusque effervescence. Plusieurs véhicules de la gendarmerie déboulent et s’arrêtent au niveau du numéro 10 dont les volets de la façade restaient clos depuis longtemps. C’est l’émoi dans tout le voisinage. Ce tumulte provoque les aboiements des chiens alentour. Une escouade de gendarmes investit la maison, la passe au peigne fin et, stupeur, fait une stupéfiante découverte dans une fosse du garage. Les restes du corps d’un homme y croupissent : ceux de l’octogénaire Daniel Guillet. Son épouse, Corinne Verdière, 59 ans, est arrêtée, avoue qu’elle l’a tué, et est mise en examen pour « meurtre par conjoint et escroquerie ».

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 « J’ai eu des premières inquiétudes durant la période du Covid-19. Je voyais parfois son épouse aller faire les courses. Mais lui était invisible, a expliqué à la presse locale le maire. Chaque fois que je la questionnais, elle me disait qu’il allait bien, qu’il s’était retiré dans un monastère et qu’il n’y avait aucun moyen de communiquer avec lui de l’extérieur. Il n’y avait aucune raison s’être suspicieux au sujet du choix de retraite qui aurait pu être un choix de vie légitime. »

Pour expliquer son geste, a indiqué le procureur, « son époux lui avait demandé une relation sexuelle en tenant un couteau à la main » qu’elle avait refusée et, pour se défendre, elle lui aurait porté des coups de marteau à la tête. Mais au lieu d’appeler la gendarmerie, de dire « j’ai tué mon mari qui me menaçait », et c’est là que l’affaire prend toute sa densité mentale obscure et troublante, quelques jours plus tard, elle décide d’enfouir le corps dans la fosse du garage, le lieu de vie privilégié de la victime qu’il partageait avec ces voitures qu’il bichonnait. Et elle invente cette histoire plausible de « retraite spirituelle ». Quelles turpitudes de la vie quotidienne du couple l’ont poussée à se murer dans un pesant silence, dans cette dissimulation permanente ?

Pendant les six ans qui suivent, elle va vivre avec ce secret, avec la compagnie omniprésente et silencieuse du cadavre, supporter l’idée que le voisinage ne manquera de suspecter quelque chose. Pour dissiper tout doute, elle va jusqu’imaginer étendre des chemises blanches du défunt sur le fil à linge du jardin pour qu’on les voie bien. Elle mène une vie de presque recluse. Elle ne sortait que pour faire ses courses, semble-t-il, n’avait de relation avec personne, évitait les rencontres, et le soir, seule avec elle-même et peut-être avec sa mauvaise conscience, elle se préparait un chiche dîner tout en regardant la télévision. Pendant ces six années, elle va percevoir la retraite de feu son époux, faire leur déclaration d’impôts, régler les factures, encaisser les revenus de probables placements, avoir accès aux comptes bancaires. Son erreur fatale a été sa décision de vouloir se défaire des voitures de collection… Pour quelle raison ? À la cour d’assisses de le dire.

Trump, Poutine et la farine

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Interrogé au bord de l’Air Force One sur les frappes récentes ayant fait de nombreuses victimes civiles en Ukraine, Donald Trump peine à convaincre: «C’est la guerre de Biden, pas la mienne. J’essaie de l’arrêter pour sauver des vies». Les négociations de cessez-le-feu stagnent, tandis que Poutine semble vouloir étrangler l’Ukraine à petit feu.


Selon un éditorial du Monde publié le 12 avril 2025, Donald Trump est actuellement tenu en échec par Vladimir Poutine sur le dossier ukrainien. Le journal souligne que, malgré les efforts de l’ancien président américain pour obtenir un cessez-le-feu, la guerre en Ukraine se poursuit sans véritable perspective de résolution. Le Monde met en lumière la tactique du Kremlin : entretenir des négociations sans issue afin de gagner du temps tout en poursuivant ses objectifs militaires sur le terrain. Vladimir Poutine ne semble nullement disposé à mettre fin à l’agression tant qu’il n’aura pas contraint les Ukrainiens et leur président à céder de la manière la plus humiliante possible. Il demeure cependant difficile d’interpréter la stratégie américaine sans accéder aux prémisses géostratégiques de l’administration actuelle, dont les motivations réelles restent floues. Trump, selon une interprétation plausible, serait prêt à sacrifier les Ukrainiens pour atteindre un but stratégique on ne peut plus important pour les Etats-Unis : éloigner puis détacher la Russie de la Chine.

Triangulation stratégique

L’idée n’est pas nouvelle : elle s’inspire de la manœuvre dans le sens inverse déployée par Nixon et Kissinger dans les années 1970, lorsque les États-Unis s’étaient rapprochés de la Chine maoïste pour isoler l’Union soviétique. Face à une dynamique inverse aujourd’hui, celle d’une Russie affaiblie qui se rapproche d’une Chine en ascension, Donald Trump pourrait percevoir une opportunité historique pour rééditer cette triangulation stratégique.

Il faut reconnaître que la posture de Trump vis-à-vis de la Russie fut profondément ambivalente. Le président américain a exprimé à plusieurs reprises son admiration personnelle pour Vladimir Poutine, tout en semant le doute sur les conclusions des agences de renseignement américaines concernant l’ingérence russe dans les élections de 2016. Lors du sommet d’Helsinki, en 2018, Trump est allé jusqu’à accorder publiquement plus de crédit aux déclarations de Poutine qu’à ses propres services, provoquant l’indignation de nombreux responsables politiques américains. Ce type de discours a alimenté l’idée qu’il cherchait à ménager Moscou, voire à rallier les Russes pour contenir la Chine.

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Pourtant, dans les faits, l’administration Trump a adopté plusieurs mesures de fermeté inédites à l’égard de la Russie : renforcement des sanctions après l’annexion de la Crimée, expulsion de diplomates russes, retrait du traité INF sur les armes à portée intermédiaire, et surtout, livraison d’armes létales à l’Ukraine, notamment les missiles antichar Javelin, mesure que l’administration Obama s’était refusée à prendre. Ces actes tranchent avec l’image d’un président complaisant, et dessinent une politique extérieure plus dure qu’il n’y paraît. Ce flou politique a empêché l’émergence d’une ligne cohérente pour tenter un réel basculement diplomatique de la Russie.

Moscou dépendante de Pékin

Cependant, l’idée de détacher Moscou de Pékin est, en pratique, extrêmement difficile à mettre en œuvre. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est tournée massivement vers la Chine, devenant dépendante de ses importations technologiques, de ses débouchés énergétiques et de sa couverture diplomatique. Une rupture avec Pékin serait un suicide stratégique pour le Kremlin. Surtout qu’un « rabibochage » rapide avec l’Occident semble être illusoire. Sur le plan structurel, l’élite russe, marquée par un profond ressentiment post-guerre froide, perçoit l’Occident comme une menace existentielle. Et sur le plan idéologique, le régime autoritaire russe partage aujourd’hui bien plus avec le système chinois qu’avec une démocratie libérale. Ensuite, concernant les exportations d’énergie, qui peut croire à un retour rapide au statu quo ante 2022 ? 

Les intérêts des deux puissances sont désormais étroitement alignés : matières premières contre technologies, protection diplomatique contre loyauté géopolitique. Pékin joue d’ailleurs une partition subtile : la Chine soutient Moscou sans s’engager militairement, limitant son exposition tout en consolidant une alliance de fait. Cette dynamique place la Russie dans une position de partenaire junior, ce que le Kremlin tolère faute d’alternative.

Certes, des tensions souterraines existent : la Chine reste prudente vis-à-vis de l’aventurisme militaire russe, et des rivalités se manifestent en Asie centrale. Mais ces divergences restent secondaires par rapport à l’interdépendance croissante qui lie les deux régimes. Imaginer que la Russie puisse basculer vers l’Occident supposerait la levée des sanctions, la fin du conflit ukrainien dans des conditions acceptables pour Moscou, et la restauration d’une confiance aujourd’hui inexistante. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, la Russie n’a tout simplement nulle part d’autre où aller, sinon vers la Chine.

Mais quid de cette inquiétude russe moins souvent évoquée, mais réelle : celle d’un déséquilibre territorial et démographique entre la Russie et la Chine ? La Sibérie orientale, riche en ressources mais peu peuplée, a pour voisine une Chine surpeuplée et économiquement vorace. Moscou craint, de manière latente, une « colonisation douce » de cette région par le commerce, l’investissement et l’immigration informelle chinoise. Bien que Pékin n’ait jamais formulé de revendications territoriales, cette angoisse démographique et géographique nourrit une méfiance stratégique ancienne. La guerre de 1969 sur l’Amour reste inscrite dans la mémoire russe, tout comme la crainte d’une perte progressive de souveraineté dans ses confins asiatiques.

Cependant, cette crainte, aussi profonde soit-elle, ne suffit pas à faire basculer la Russie dans un alignement avec Donald Trump ou tout autre dirigeant occidental. Car si Trump incarne, dans son discours, une posture anti-chinoise affirmée, il ne représente pas pour le Kremlin une alternative stratégique crédible. Un tel alignement supposerait une normalisation diplomatique complète, assortie de garanties solides et durables, équivalentes, en quelque sorte, à un article 5 de l’OTAN couvrant la frontière orientale de la Fédération de Russie. Un scénario hautement improbable. Dans ces conditions, Moscou préfère assumer une dépendance asymétrique à l’égard de Pékin plutôt que de miser sur un président américain perçu comme imprévisible et instable. La peur du déséquilibre sino-russe, bien qu’existante, ne suffit donc pas à provoquer une bascule stratégique.

Drones iraniens

Dans ce contexte, certains suggèrent une autre piste, visant un objectif stratégique moins ambitieux que le détachement de la Russie de la Chine : séparer l’Iran de la Russie, toujours au prix d’un compromis sur l’Ukraine. Cette idée a pour but de briser l’axe Moscou-Téhéran, qui s’est renforcé depuis 2022, notamment autour de la coopération militaire (livraison de drones Shahed, projets communs d’armement, soutien diplomatique mutuel). L’Iran, longtemps isolé, voit en la Russie une puissance protectrice et un partenaire stratégique, tandis que Moscou bénéficie de l’expérience iranienne en matière de guerre asymétrique, ainsi que d’un approvisionnement régulier en drones abordables.

Mais là encore, une dissociation réelle paraît hautement improbable. L’Iran considère que l’Occident, et en particulier les États-Unis, ne cherche pas à normaliser les relations mais à contenir et affaiblir la République islamique à long terme. Ainsi, Téhéran voit dans son rapprochement avec Moscou et Pékin une assurance contre toute tentative occidentale d’encerclement stratégique.

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La Russie, de son côté, n’a pas d’attachement idéologique à l’Iran, mais aucune alternative stratégique crédible ne s’offre à elle aujourd’hui. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Iran fournit à la Russie des drones (Shahed-136), des munitions et son savoir-faire en matière de contournement des sanctions internationales. Ce soutien est devenu indispensable sur le front ukrainien. Les deux pays partagent un ressentiment profond envers l’ordre occidental, et leur coopération s’inscrit dans une logique de confrontation systémique. Imaginer que Moscou lâche Téhéran supposerait un réengagement majeur avec l’Occident, assorti de garanties politiques, économiques et militaires, que ni Washington ni les puissances européennes ne sont prêts (ni capables) d’offrir à court terme. Tant que cette réalité géopolitique perdure, l’axe Moscou-Téhéran restera un pilier de la stratégie russe en Eurasie et au Moyen-Orient.

Dans cette logique, certains partisans de Donald Trump laissent entendre que Vladimir Poutine pourrait se satisfaire d’un accord conclu au détriment de l’Ukraine, à condition qu’il soit présenté comme un compromis honorable. Cette hypothèse repose sur une lecture purement transactionnelle du conflit : si Washington offrait la neutralisation de l’Ukraine, la reconnaissance implicite de certaines conquêtes, et un allègement des sanctions, Moscou pourrait, selon cette vision, renoncer à poursuivre son offensive.

Mais cette approche sous-estime profondément la dimension idéologique du projet poutinien. Le président russe ne recherche pas simplement une paix territorialisée, mais une victoire stratégique, symbolique et civilisationnelle. Toute concession de Kiev serait pour lui un jalon, non un aboutissement. Tout accord international, même équilibré sur le papier, serait interprété à Moscou comme un signe de faiblesse occidentale.

L’art du deal

Croire qu’un compromis généreux suffirait à endiguer durablement l’expansionnisme russe revient à méconnaître la logique de sa politique étrangère depuis 2008. En réalité, ce que l’administration Trump présente comme un « bon deal » serait, pour le Kremlin, un point de départ, non une ligne d’arrivée.

Même l’offre la plus avantageuse que les États-Unis pourraient théoriquement proposer ne saurait répondre aux objectifs de fond du régime russe. Car Poutine ne vise pas des gains ponctuels, mais une refonte durable de l’ordre européen, la reconnaissance de la Russie comme coarbitre du système international, et la subordination définitive de l’Ukraine à son orbite d’influence. Toute trêve ne serait alors qu’une pause tactique.

Bref, si Trump croit qu’en sacrifiant les Ukrainiens, il pourrait ancrer Moscou dans une alliance antichinoise, et/ou, pour ce même prix, casser l’axe Iran–Russie, si enfin le président américain croit que Poutine s’arrêtera plus longtemps qu’il ne lui sera nécessaire pour digérer l’Ukraine, il a alors trois fois tort. La stratégie poutinienne relève moins du compromis stabilisateur que de la pression continue.

Marine Tondelier se mélenchonise-t-elle ?

Critiques internes, abandon du scrutin proportionnel, élévation des seuils de parrainages… Marine Tondelier semble atteinte d’une « mélenchonite » aigüe !


Depuis toujours, les Verts sont notoirement connus pour leur manque de discipline interne. Dans sa course à la réélection à la tête du parti où elle est favorite, l’actuelle Secrétaire nationale des Écologistes multiplie les fausses notes. Des fausses notes qui disent la vérité de son mouvement. Dans l’impatience du désaccord, les hiérarques du parti se divisent… Et la très médiatique Mme Tondelier n’y va pas de main morte pour discipliner son appareil militant, quitte à sacrifier sur l’autel des présidentielles une part de sa propre crédibilité. Elle a presque tout tenté pour verrouiller les choses, et se faire réélire triomphalement. Le premier tour a lieu ce mercredi.

Le monopole du cœur

On compare souvent la politique à un jeu d’échecs. On a tort : il s’agit en réalité d’un jeu de dames. Lors de son élection comme Secrétaire nationale d’EELV en 2022, Marine Tondelier revendiquait l’avènement d’un «mouvement bienveillant». Elle affirmait incarner un parti «inclusif», loin des recettes de la vieille politicaillerie. Le lancement de campagne des européennes en fut une illustration pour le moins éloquente. Le fameux meeting Pulsations était un long bêlement progressiste, entre poèmes New Age, exercices de booty therapy et généreuses couches de moraline — cette bien mauvaise graisse. Sandrine Rousseau, Éric Piolle et Yannick Jadot n’avaient pas manqué, alors, de « twerker » tous ensemble à cette occasion. Incroyable mais vrai.

Eric Piolle, Marine Tondelier, Marie Toussaint, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot. Meeting de lancement de la campagne Europe Ecologie les Verts EELV pour les elections europeennes nomme Pulsations par Marie Toussaint, tete de liste des Ecologistes pour 2024, Paris, 2 décembre 2023 © ISA HARSIN/SIPA

Mais cette bienveillance revendiquée ne serait-elle pas en réalité une image de catalogue ? Karima Delli reproche à Marine Tondelier d’avoir instrumentalisé les règles internes du parti en modifiant les statuts cet hiver. Selon elle, « la démocratie interne a été sérieusement restreinte ». Cette critique est partagée par Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux, et par Florentin Letissier, adjoint à la maire de Paris. Tous deux briguent la direction du parti face à la Secrétaire nationale sortante. Karima Delli a en outre pointé du doigt la mauvaise gestion de l’affaire Bayou : «Je considère de A à Z que mon parti a complètement merdé». Sur la question des alliances, elle se dit pragmatique malgré les bisbilles de l’ex-NUPES. Elle ne souhaite « exclure » aucun parti de gauche.

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« Nous évoluons au sein d’un parti verrouillé, où les statuts complexes semblent avoir pour seul but de renforcer la majorité actuelle », regrette de son côté l’écoféministe Harmonie Lecerf Meunier, exprimant son opposition à un système qu’elle juge rigide et restrictif. Le maire-adjoint de Paris, Florentin Letissier, favorable à une écologie de gouvernement, a lui aussi envoyé des courriers pour déplorer « le manque d’équité et de pluralisme » dans les modalités de participation au congrès. Mais alors, la bienveillance des Verts ne serait-elle qu’un vaste canular où s’abîme la vanité des plus dévots ?

Disciplinarisation

Marine Tondelier verrouille. Contrôle du calendrier, règles de participation, mode de scrutin : tout semble calibré pour neutraliser les oppositions et préparer la prochaine présidentielle. Les courants minoritaires n’ont plus voix au chapitre. Les nouvelles règles d’adhésion et de cotisation, formulées dans la dernière réforme statutaire, diminuent la portée de la démocratie interne. Dès mars 2024, certains militants ont noté que « le pluralisme interne sera rendu plus difficile par les nouvelles règles », tandis que d’autres s’inquiétaient du nouveau mode de désignation du Secrétaire national, jugé proche d’un « vote plébiscitaire », contraire aux « valeurs et principes qu[’ils] envisage[nt] d’appliquer [s’ils] arriv[ent] au pouvoir »

Les conditions pour participer pleinement au congrès font l’objet de vives critiques : adhésion avant le 16 octobre 2024, cotisations à jour avant les 4 et 15 avril, paliers de parrainages d’adhérents pour pouvoir candidater aux différents postes en jeu, scrutin majoritaire… Les prétendants au Secrétariat national déplorent notamment que chaque responsabilité — trésorerie, secrétariat en charge du projet, porte-parolat… — fasse également l’objet d’un vote. Là encore, chaque candidat doit obtenir 329 parrainages.

Marine Tondelier reprend la tactique Mélenchon

Cette mélenchonisation ne concerne pas seulement ce « bidouillage » des règles du jeu, mais aussi l’esprit même du parti. Le remplacement du scrutin proportionnel par un scrutin majoritaire uninominal est perçu comme un pas de plus vers une personnalisation du pouvoir et une fermeture idéologique. Ce mode de scrutin favorise les majorités écrasantes et élimine les nuances. Dans cette dynamique, la culture interne du parti glisse vers une radicalité illibérale : les débats se réduisent à une ligne officielle, les désaccords sont perçus comme des trahisons, et l’espace du pluralisme se rétrécit.

Marine Tondelier, en réponse aux critiques internes, prévient : « Les congrès sont trop souvent l’occasion pour certain(e)s de régler leurs petits comptes personnels (…), des séquences qui risquent de se transformer en moment de rechute collective. » Comme chez les Insoumis, l’autorité du leader se présente de plus en plus comme prophétique, au-dessus de la critique, indépassable.

Par ailleurs, Marine Tondelier se met en scène, et même chez les Écologistes, la vie privée devient un outil de pouvoir. Tout est bon pour policer son image. Le 11 avril, la candidate sortante n’a pas hésité à se livrer dans les colonnes de Paris Match, journal détenu par Bernard Arnault. Pourtant, elle affirmait encore le 29 janvier au 20h de France 2 : « Bernard Arnault n’a vraiment honte de rien. En 2024, les actionnaires ont touché un record de dividendes, mais il se plaint encore. Non seulement son entreprise devrait payer plus d’impôts, mais lui devrait aussi payer un ISF climatique. Et ce serait juste NORMAL, juste JUSTE. » Pour reprendre Coluche : « La politique, c’est pas compliqué, il suffit d’avoir une bonne conscience. Et pour cela, il faut juste avoir une mauvaise mémoire ! »

L’affaire Bayou, en 2022, avait déjà marqué une rupture. Julien Bayou, alors à la tête des écologistes, avait été méthodiquement poussé vers la sortie. Le lynchage fut immédiat, au mépris des garanties fondamentales de l’État de droit que l’on estime tant menacées ces jours-ci à gauche. Julien Bayou a dénoncé une purge ; il a accusé la direction actuelle de « médiocrité », de « lâcheté » et de « bassesse » dans le traitement de cette affaire. L’ancien député estime avoir « tout perdu ». Il a été innocenté par la Justice. Mais c’est dans ce contexte que Marine Tondelier est parvenue au Secrétariat national.

Éric Piolle dénonce lui aussi cette neutralisation des oppositions. Le désaccord n’a plus sa place, regrette-t-il, et il pointe du doigt « une purge digne de LFI ». Le maire écologiste de Grenoble affirme avoir été supprimé de toutes les boucles de discussion animées par Marine Tondelier pour avoir été candidat au poste de porte-parole. En réponse, Marine Tondelier n’a pas manqué de revendiquer son inaltérable bienveillance — une fois n’est pas coutume : « Certains me reprocheront peut-être de la jouer… collectif ». Si une qualité est un défaut qui sait se rendre utile, souhaitons au moins à Marine Tondelier que son machiavélisme lui permette la victoire.

Quand un journaliste anti-Trump mange à la Maison Blanche, les Démocrates s’insurgent

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Connu pour ses saillies tant anti-woke qu’anti-Trump, le présentateur américain vedette Bill Maher aime le dialogue. Invité à un dîner par Donald Trump fin mars, il a été vivement critiqué par l’aile la plus radicale d’un Parti démocrate qui semble avoir désormais perdu toute capacité argumentative.


Son émission hebdomadaire, Real Time with Bill Maher, retransmise sur HBO et CNN (disponible sur la plateforme Max, en France[1]), est un ovni médiatique outre-Atlantique. Son influence dépasse largement sa seule audience car l’échange a la particularité d’être parfaitement bipartisan, tant dans sa programmation que son public. En effet, chaque semaine, des commentateurs démocrates et républicains (pas forcément parmi les plus modérés) se succèdent en plateau. Ces débats étant en outre regardés par des téléspectateurs aussi variés que les invités, les propos qui y sont discutés promettent d’alimenter la controverse les jours suivant leur diffusion.

Bill Maher : surtout si vous n’êtes pas d’accord

Le présentateur, Bill Maher, un progressiste à l’ancienne — (un peu trop) libéral sur la question des mœurs mais effrayé par l’identitarisme antidémocratique woke — a pour habitude, dans ses éditoriaux, de reprocher tant aux Démocrates d’avoir perdu la raison qu’aux Républicains de se complaire dans un histrionisme dévastateur. La surprise fut donc générale lorsqu’il a annoncé avoir accepté l’invitation de Donald Trump à un dîner à la Maison-Blanche le 31 mars. La branche MAGA des Républicains était convaincue d’avoir rallié à sa cause l’une des voix les plus influentes du pays, tandis que les Démocrates les plus radicaux s’étonnaient que Maher ne constitue aucun des quatorze points d’Umberto Eco pour reconnaître le fascisme. L’intéressé, lui, s’est refusé tout commentaire sur le sujet pendant plus d’une semaine.

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Relations tendues

Si la nouvelle avait été entre temps largement dissertée sur les chaînes d’information américaines, le présentateur a attendu le 11 avril dernier pour en dire plus sur son échange avec le président américain. Il faut préciser que les relations entre les deux hommes étaient tendues au point d’avoir abouti à un procès intenté par Trump contre Maher à la suite des nombreux reproches prononcés par le journaliste, connu pour sa malicieuse irrévérence (Trump avait finalement retiré sa plainte avant le moindre jugement). Pour autant, les deux affirment avoir passé une excellente soirée. Et si M. Maher a repris ses critiques à l’encontre de l’administration républicaine, il a confié s’être rendu à la Maison Blanche avec une liste des insultes que Trump lui a élégamment adressées ces dernières années. Le président, amusé, y a apposé sa signature pour en faire un autographe. De quoi rappeler aux woke que l’autodérision dont ils dénoncent le caractère criminel peut s’avérer salvatrice en démocratie.


[1] https://www.max.com/fr/fr/shows/real-time-with-bill-maher/abc00905-6a23-46f6-a531-20214bb06f37

Identité nationale: dessine-moi un Français

François Bayrou a annoncé que des « conventions citoyennes décentralisées » seraient organisées à travers tout le pays pour débattre de la question : « Qu’est-ce qu’être français? » Sans attendre un premier tour de table officiel, Céline Pina a posé cette question dans un village au cœur de la Bourgogne


Une petite commune bourguignonne de 500 habitants. Il fait froid en cette soirée de février. Au milieu du salon, un feu de poêle réchauffe l’atmosphère. Dans cet environnement représentatif de ce qu’on nomme à Paris « les territoires » (une appellation qui permet, dans le même mouvement, d’embrasser et d’ignorer la richesse humaine des provinces françaises), ils sont six à avoir accepté de venir discuter politique – en réalité, même s’ils ne le savent pas, métapolitique.

Portraits croisés d’une communauté rurale

Jean-Pierre, 75 ans, ancien cadre commercial, Sophie, 49 ans, infirmière pénitentiaire, Michel, 65 ans, ex-policier, Pascale, 50 ans, cadre dans une banque, David, la soixantaine qui vient de prendre sa retraite de la SNCF, et Mika, 32 ans, menuisier. Six piliers d’une petite communauté de 500 âmes, non loin d’Auxerre. En marge de cette rencontre, ont également témoigné Gabriel, 20 ans, élève en prépa et Elsa, 22 ans, étudiante en sciences humaines.

Les plus âgés ne semblent guère à l’aise quand je leur soumets le thème du jour : « Qu’est-ce qu’être français ? » La question, il est vrai, n’est pas banale, et surtout elle paraît piégée, car elle suscite la crainte d’être jugé socialement si on y répond sans filtre.

Les plus jeunes se montreront moins réservés. Il faut dire qu’ils étaient encore enfants en 2009, quand le « grand débat sur la valeur de l’identité nationale », lancé en grande pompe par l’Élysée, a permis à la gauche d’intenter un procès en racisme systémique à Nicolas Sarkozy.

Autre temps, autres mœurs ? En 2025, la nouvelle mouture du débat, voulue par François Bayrou, n’a pas provoqué de levée de boucliers particulière en France, si ce n’est dans quelques rédactions au progressisme particulièrement sensible. Ainsi, dans ce village de Bourgogne, aucun de mes interlocuteurs ne s’indigne quand je pose la question. Et tous savent parfaitement de quoi il est question – de l’immigration incontrôlée et de ses méfaits, de la panne de l’assimilation.

Michel, le policier à la retraite, choisit d’aborder ce terrain mouvant par Mayotte : « Cette île est envahie par une immigration tellement importante que la situation est devenue ingérable. Mayotte est en France, mais personne n’y vit comme en France. La situation, dramatique, apparaît définitive. Les Français de là-bas ont, de fait, perdu une partie de leurs droits et vivent dans l’insécurité. Forcément ça interroge. Et si cela préfigurait l’avenir ici ? »

Pour David, l’ancien de la SNCF, le débat a été mis sur la table par la Macronie pour préparer la prochaine présidentielle : « Les politiques veulent nous poser la question peut-être parce qu’eux-mêmes ne savent pas y répondre, peut-être parce qu’ils se demandent s’il existe encore une réponse collective, peut-être pour voir si on se fait encore juger et traiter de tous les noms rien qu’en la posant. » « On peut vite se faire traiter », abonde Mika, le menuisier. Gabriel, l’élève en prépa, se montre plus serein : « Pour moi c’est une évidence, je suis français, c’est une donnée, mais parfois je me demande si cela constitue encore un avenir ou si face aux menaces existentielles, comme la guerre, on ne devra pas tous penser l’identité au niveau de l’Europe. En face des grandes puissances, on a peut-être intérêt à aller vers plus grand que nos États actuels. »

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Preuve que la foi en l’Europe fait partie de la doxa à l’œuvre dans les universités, c’est aussi l’avis d’Elsa, l’étudiante en sciences humaines. Selon elle, « être français » recouvre un ensemble de droits et de principes désormais partagés au niveau européen. Pour elle comme pour Gabriel, l’identité s’inscrit dans un registre rationnel, pas affectif. Les Français solubles dans l’Union européenne alors ? Une évidence pour eux.

Sans surprise, les plus anciens sont nettement moins européistes. Le plus optimiste, c’est le plus âgé, Jean-Pierre, qui veut croire que les valeurs démocratiques seront le fondement d’une appartenance supranationale. À ce mot, Michel, Sophie, Pascale, Mika et David sursautent. Le référendum de 2005 a laissé des traces : « Ça va être compliqué le socle commun autour de la démocratie si on s’assoit sur le vote des gens dès que cela contrarie trop ceux qui ont le pouvoir », tempête Sophie.

La démocratie européenne, un horizon ou une illusion ?

Tous sont néanmoins d’accord pour se demander si l’échelon national n’est pas sous-dimensionné face au regain des tensions avec les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Algérie, auxquels s’ajoute la menace du terrorisme islamiste. « Sauf que côté protection, l’Europe ressemble plus à un placebo qu’à un médicament, cingle David. On voudrait y croire parce qu’on n’arrive plus vraiment à croire en nous, et qu’il faut bien garder l’espoir quand même, sinon il ne nous reste que la peur. » « L’Europe, ça sonne un peu sec, administratif, terne, pas très charnel, renchérit Sophie, l’infirmière. Même le mot “patriotisme” a un côté protocolaire, distant. Le lien à son pays, c’est inexplicable, ce n’est pas objectif, même pas raisonnable. C’est quelque chose d’humain, de chaleureux, notre enfance, notre présent et notre avenir normalement. L’arbre en entier : racine, tronc et branches… »

Quand le passé est criminalisé et l’avenir incertain, beaucoup de Français, justement, ont le sentiment d’être amputés, réduits à un présent déprimant. « On dit communément que, pour savoir où on va, il faut savoir qui on est. Mais on dirait qu’on est maintenant dans la situation inverse : on ne sait pas où on va, donc on ne sait plus qui on est. »

Pour Mika, questionner l’avenir du pays, c’est interroger le sien : « Qu’est-ce qu’on veut être dans vingt ans ? On sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds. C’est quoi la France dans vingt ans ? C’est quoi être français dans vingt ans ? Aujourd’hui lever les yeux vers l’horizon ça fait mal… et pas à cause du soleil… » Chez Michel, logiquement, c’est le sentiment de perte qui l’emporte : « Il y a surtout quelque chose de nostalgique, soupire Michel. Comme si le décor de notre monde était déjà à moitié effacé. Se demander ce que signifie être français, ça rend mélancolique. Comme si on cherchait ce qui devient une absence. »

Alors abordons la question différemment : « Quand vous êtes-vous senti français pour la dernière fois ? » Alors que la discussion a été laborieuse jusque-là, les réponses fusent. Et elles sont unanimes : au moment des gilets jaunes ! « On était ensemble,se souvient Sophie. On agissait. Les premières manifestations sur Paris étaient joyeuses. Là, ça voulait dire quelque chose. La fraternité, on la vivait sur les ronds-points, dans les manifestations. »

Des jours heureux, alors ? Pas tant que ça. En tout cas, une sacrée gueule de bois après : « On s’est fait traiter comme des voyous,se remémore Sophie. On était pacifique, mais on se faisait flash-baller. La violence des charges des policiers m’a marquée. Comme si on était des dangers publics. » « Et pour quel résultat au final ? embraye Pascale, la cadre bancaire. Elle était à combien l’essence quand on a pris les fourches ? Autour de 1,40 euro. Aujourd’hui elle a plus de deux euros et tout le monde se la boucle. En vérité, on est résigné. » Et la résignation, ce n’est pas français.

Retransmission de la demi-finale France-Belgique de la Coupe du monde, Montereau-Fault-Yonne, 10
juillet 2018. Un élan collectif fugace dans une France morcelée © Vincent Loison/SIPA

Un peuple politique avant d’être sportif

Les langues se sont déliées. Les Français, en tout cas ceux présents dans cette pièce, restent un peuple politique. Pour eux, le dernier grand moment de partage collectif n’a pas été la Coupe du monde ou les JO, pourtant récents, mais celui où ils sont descendus dans la rue. « On a quand même fait la révolution en 1789 ! » rappelle David, avant de lancer : « Liberté, égalité, fraternité, laïcité ! »

Être français, ce serait donc d’abord l’adhésion à un corpus d’idées, à quelque chose d’aussi abstrait et désincarné que le lien européen ? « Oui, il y a quelque chose d’abstrait, mais pas seulement, réagit Michel. C’est très concret, surtout quand on est né dans ce pays. C’est physique. Un paysage, un village, ça existe. Une langue, ça n’est pas rien. On ne peut pas se lier si on ne peut pas se comprendre. Et si les hommes font des lois, la langue organise aussi leur existence. Le droit, ce sont des mots et après on espère créer des réalités à partir de cela. Idem pour le service public. Au départ il ne s’agit que d’un principe. Mais derrière, on trouve du concret : l’école et l’hôpital. »

Ah, l’école et l’hôpital ! Ils font l’unanimité. Et suscitent l’angoisse. « Notre service public c’est The Walking Dead,dit Sophie. Comme s’il était déjà mort. Il se délite et ne tient plus que sur le dévouement, qui est souvent le stade avant l’effondrement. » En tant que fonctionnaire dans le domaine de la santé, elle sait de quoi elle parle. Pourtant, les autres veulent encore y croire. « Les gens y tiennent à leur système, même s’ils le pourrissent », estime Mika.

Personne ne pense ici que moins d’état « libérerait les énergies ». « Il n’y a pas de modèle de remplacement derrière la disparition de notre système de protection sociale, qui paraît programmée », redoute David. « La suite, ça va se passer comme en Amérique ? s’interroge Mika. Comme dans ces films où on voit les couples, au moindre coup dur, sacrifier l’avenir de leurs enfants en liquidant les économies faites pour les études ? Ou dans ces séries qui montrent des personnes condamnées à mourir faute d’assurance maladie ? »

Humanisme, protection sociale et contrat de solidarité

Certes, mais si on vivait plus mal, serait-on moins français pour autant ? « Oui, répond Sophie. Parce que notre système protecteur dit quelque chose de profond sur les engagements qui nous lient. C’est ce qui fait que notre contrat social n’est pas juste un système d’intérêts bien compris. Il y a quelque chose en plus : l’humanisme. On est censé être présent les uns pour les autres. Les vieux, pour les jeunes. Les bien portants pour les malades. Ceux qui travaillent pour ceux qui connaissent le chômage… Ce n’est pas rien comme lien. L’État, c’est froid. Le contrat social, ça fait commercial. Mais la Nation, cela exprime ces liens-là. » « Sauf que ces liens ne concernent pas que les Français,rétorque Michel. Les droits sociaux ne sont pas conditionnés à la citoyenneté… » Sophie ne se démonte pas : « Oui, mais c’est en tant que Français que nous avons voulu ces droits universels. Voilà notre identité. »

Pour Pascale, si la question de l’identité est si compliquée, c’est qu’on mélange trop de choses : « Si on demande si quelqu’un qui n’est pas né en France peut devenir français, je réponds oui, mais s’il adhère aux principes qui font que nous formons une communauté. Ensuite, il pourra construire un lien charnel avec son nouveau pays, où ses enfants trouveront un berceau, ça devrait être plus simple pour eux. » « C’est vrai en théorie, objecte Michel. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Les jeunes d’origine étrangère, même quand ils sont français de naissance, sont souvent en plein conflit de loyauté, leur double appartenance les met le cul entre deux chaises, ballottés entre des références qui ne sont pas compatibles. Et certains choisissent la fidélité à une culture d’origine dont les références sont loin des nôtres, alors qu’ils vivent et comptent continuer à vivre ici. Forcément ça grince. » Mika se marre : « Faut dire que si on compte sur les cours d’éducation civique pour aimer la France et avoir envie d’être français, il faut être sacrément résistant à l’ennui. On a tous un lien fort avec notre pays et finalement on partage beaucoup de visions communes. Mais à l’école, on ne nous a pas transmis grand-chose d’exaltant. » Tout est dit.

Ces biens essentiels

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Comprenne qui pourra

«Des devenirs canins queer»… Trente ans après un canular d’Alan Sokal sur les prétendus harcèlements sexuels dans les parcs canins, la chercheuse en études de genre Chloé Diamond-Lenow parvient à publier des thèses encore plus farfelues. Mais elle, elle est sérieuse


En 1996, Alan Sokal, professeur de physique, a porté un coup dur à la pensée postmoderne qui dominait les sciences humaines. Il a proposé à une revue académique un faux article rempli d’absurdités prétentieuses qui flattait les idées à la mode. La publication du texte, suivie de la révélation que c’était un canular, a mis à nu le vide intellectuel de tout un pan de la recherche universitaire.

Trente ans après, un article publié dans The Journal of Lesbian Studies semble aussi être un canular. Sauf que non. Son auteur, Chloe Diamond-Lenow, professeur adjoint d’études de genre à l’université de l’État de New York à Oneonta, a l’air parfaitement sérieux. Son titre seul est un galimatias résumant la plupart des doctrines progressistes en vogue, du rejet de l’hétéronormativité à l’antispécisme en passant par la robotique : « Queer canine becomings : lesbian feminist cyborg politics and interspecies intimacies in ecologies of love and violence » (« Des devenirs canins queer : la politique lesbienne féministe cyborg et les intimités interespèces dans des écologies de l’amour et de la violence »).

Si la traduction française semble opaque, elle est en cela fidèle à la version anglaise. L’auteur soulève un paradoxe. D’un côté, une relation avec un chien peut être très positive pour des personnes lesbiennes, non binaires et transgenres. De l’autre, le gouvernement américain, au nom de la suprématie et du militarisme blancs, utilise des chiens et des robots-chiens pour commettre des actes de violence impérialiste contre des communautés marginalisées.

Les travaux antérieurs de l’auteur portent sur la manière dont l’armée américaine, en Irak et en Afghanistan, a traité ses chiens de travail comme des hommes pour mieux déshumaniser les hommes arabes et musulmans. Cette leçon d’islamo-gauchisme option délirant est saupoudrée de références à la philosophie d’Emmanuel Lévinas. La chercheuse se présente comme « queer, grosse, non binaire, blanche, juive, lesbienne fem, colonisatrice » et « antisioniste ».

Elle a recours à l’« auto-ethnographie », pratique répandue en Amérique du Nord qui consiste à écrire sur soi-même et à présenter le résultat comme de la recherche. C’est ainsi qu’on comprend que, derrière son charabia pseudoscientifique, Chloe aime les femmes, les chiens et le yoga et qu’elle n’aime pas l’armée américaine, Donald Trump et Israël.

Taxer les vêtements à petits prix, une triple hérésie

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Des pages du site Web Shein, à gauche, et du site Temu, à droite © Richard Drew/AP/SIPA

La France est le premier pays au monde à vouloir instaurer une taxe spécifique sur la « fast fashion » – au prix de certaines approximations sur ce que recouvre cette notion. À première vue, les objectifs affichés sont louables : limiter la pollution associée à l’industrie textile, responsable de 10 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, inciter à de nouveaux modèles de consommation, freiner les achats compulsifs ou encore protéger les acteurs locaux face à des mastodontes étrangers…


Mais, ici encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions : une telle taxe risque avant tout de grever davantage le budget des ménages, déjà contraint par l’inflation, tout en étouffant dans l’œuf toute tentative d’aggiornamento de ces enseignes.

Taxation punitive, le retour

Ces dernières années, les classes moyennes et populaires européennes ont été confrontées à une forte inflation, touchant notamment les besoins primaires des ménages (alimentation, habitation, énergie), et affectant les salaires qui stagnent et sont inadaptés aux coûts de la vie. Conséquences directes : une érosion du pouvoir d’achat et des difficultés à maintenir un niveau de vie correct. Ce contexte a fait émerger de nouvelles plateformes de vêtements en ligne à bas prix comme Shein ou Temu, qui se sont imposées comme une véritable alternative économique, alors que les ménages ont dû réorienter leurs choix de consommation.

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Le succès de ces plateformes ne doit rien au hasard. Elles offrent une large gamme de produits à des prix défiant toute concurrence, alors même que le pouvoir d’achat est, de loin, la première préoccupation des Français, selon une enquête annuelle Ipsos-Sopra. Français qui, selon un récent sondage Ifop, sont en priorité soucieux du prix des vêtements qu’ils achètent, avant les considérations environnementales, et sont 60 % à ne pas consacrer plus de 200 euros par an à l’achat de vêtements neufs, selon une autre enquête Ipsos. Soit à peine le prix d’un pull et de deux pantalons chez Zara, H&M ou Celio.

Alors que les habitudes de consommation des Français évoluent aujourd’hui vers une consommation pragmatique « par nécessité », comment interpréter le souhait du législateur de taxer massivement ces enseignes ? La loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile, votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale en mars 2024 et qui devrait être examinée au Sénat d’ici fin mai, dans une version toilettée, cible en particulier, de l’aveu de la rapporteur LR Sylvie Valente-Le Hir, « les deux géants chinois de vente en ligne, Shein et Temu, qui sont ma priorité, je l’assume ». Elle propose notamment la mise en place d’un malus pouvant aller jusqu’à 10 euros sur les articles de ces marques.

Des marques qui, disons-le franchement, ne sont pas plébiscitées par les ménages CSP+ et branchés des grandes villes, mais bien davantage par la « France périphérique », pour reprendre l’expression du géographe français Christophe Guilluy : celle dont les fins de mois sont difficiles, celle qui avait investi les ronds-points il y a quelques années vêtue de gilets jaunes, alors qu’on prévoyait déjà, depuis Paris, de faire reposer la justice climatique sur ses épaules en instaurant une nouvelle taxe carbone. François Bayrou lui-même estime que cette loi n’apporterait pas de gain politique « car elle intéresserait seulement les bobos parisiens » – sans pour autant les concerner.

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Une telle taxe, punitive, jouerait sur les prix finaux des articles ciblés et pénaliserait directement le consommateur, qui n’a souvent pas d’autres alternatives pour se vêtir. D’autant moins que, si les produits locaux et de proximité lui sont inaccessibles, il lui est de plus en plus difficile de se retourner vers le moyen de gamme, de nombreuses marques ayant mis la clé sous la porte ces dernières années. Bref, on ne s’y prendrait pas autrement si l’on souhaitait que les Français les plus jeunes et précaires ne puissent plus s’habiller, et doivent se contenter de deux tenues différentes dans leur garde-robe – au risque de multiplier les lessives, et donc de polluer davantage.

Écolo mais pas trop

Et c’est là toute la question : désastreuse sur le plan économique pour des pans entiers de population déjà paupérisés, une telle loi tiendrait-elle au moins ses promesses sur le plan environnemental ? Rien n’est moins sûr.

Passons sur les arguments des enseignes concernées, qui se défendent de participer à la « fast fashion » – Shein promeut par exemple son modèle « à la demande », qui lui permettrait d’éviter les invendus, responsables de 30 % de la pollution générée par l’industrie textile. D’un point de vue plus macro, nombreux sont les experts en développement, comme le journaliste scientifique et auteur Michael Shellenberger, à montrer que l’industrie textile à bas coût a contribué (et contribue encore) à sortir des centaines de millions de personnes de la grande pauvreté, avec un impact sur la hausse de l’espérance de vie mondiale important, et un impact sur l’environnement positif à moyen et long termes. Car si les populations pauvres ne peuvent investir dans la protection de leur environnement, les classes moyennes, elles, ont les leviers pour le faire.

Fiasco industriel

Notons pour finir qu’une telle mesure, unilatérale, risque de créer des distorsions sur le marché intérieur de l’UE, d’inciter les consommateurs à faire des achats en ligne transfrontaliers et d’affaiblir paradoxalement le secteur national de la vente au détail, déjà en difficulté.

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Penser que taxer la « fast fashion » relancera l’industrie textile européenne est une illusion. La production locale est encore trop chère, peu flexible et ne dispose pas des outils nécessaires pour être compétitive. Sans politiques industrielles volontaire, de formation et d’innovation, le vide laissé par les enseignes de vêtements abordables ne pourra pas être comblé.

Le Green Deal européen a généré des investissements massifs dans la recherche, l’énergie, la mobilité durable et les nouvelles technologies, mais la question clé est là aussi celle du rythme de la transition et des effets collatéraux sur l’industrie et l’économie européenne. Les secteurs traditionnels tels que l’automobile, la sidérurgie, la chimie et l’agriculture sont soumis à une pression énorme pour s’adapter rapidement à des réglementations plus strictes. Dans certains cas, cela a augmenté les coûts et encouragé les délocalisations vers des pays où les réglementations environnementales sont moins strictes. De la même manière, au lieu de taxer aveuglément les acteurs de la mode dont le modèle dérange et inquiète, avec tous les effets pervers que l’on vient de voir, n’est-il pas préférable de les accompagner dans leur transition vers un modèle plus vertueux, déjà engagée par certains ?

Mieux vaut tard…

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Le président Emmanuel Macron photographié à l'Institut du monde arabe à Paris, 14 avril 2025 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

La France a finalement décidé de riposter. L’Élysée a annoncé hier l’expulsion de douze agents algériens et le rappel de notre ambassadeur à Alger, en réponse symétrique à une mesure similaire prise par les autorités algériennes. Cette brusque montée des tensions diplomatiques fait suite à la mise en examen, à Paris, de trois ressortissants algériens soupçonnés d’avoir participé à l’enlèvement d’un opposant au régime, exilé en France. Dans ce contexte, alors que l’écrivain Mario Vargas Llosa vient de s’éteindre, pourquoi ne pas envisager de confier son siège vacant à l’Académie française à Boualem Sansal — toujours injustement détenu par le régime militaire algérien?


Après la danse des sept voiles, voilà que survient la riposte tranchante et ferme. Après les simagrées, les obséquiosités avilissantes et surtout stériles de la diplomatie sirupeuse déployée par le ministre Barrot, voilà que l’Élysée se décide à passer à la fermeté et tape enfin du poing sur la table. Hier, un communiqué est tombé, annonçant la stratégie nouvelle du dent pour dent, œil pour œil. Que n’y a-t-on songé plus tôt ? Dès les premières humiliations, dès les premières mauvaises manières subies ? Le régime d’Alger n’y aurait-il pas alors regardé à deux fois avant de jeter en taule notre écrivain Boualem Sansal qui, au-delà du fait qu’il soit âgé et malade, est avant tout et surtout innocent des inepties dont on l’accuse ? 

La peur de l’escalade

Donc, l’Élysée, en parfaite symétrie avec le nouveau sale coup porté contre nous par l’administration du président Tebboune, annonce « l’expulsion de douze agents servant dans le réseau consulaire et diplomatique algérien en France. » Ce pays disposant chez nous de pas moins de vingt consulats, dénicher les douze expulsables ne devrait pas être trop difficile.

Sera-ce suffisant ? Il faut le souhaiter. Car il n’y aurait rien de bien bon à attendre si, dans son imprévisibilité, le régime algérien saisissait là l’opportunité d’entrer dans une escalade de rétorsions dont on ne sait trop où elle pourrait nous conduire. Il est donc à espérer que l’Élysée ait non seulement mesuré ce risque, mais qu’il se soit également préparé à une épreuve de force qui n’en serait qu’à son commencement.

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Des questions de ce genre se posent, bien sûr. Cela dit, il convient de saluer cette réaction de fermeté, qui, mine de rien, redonne quelque couleur à notre sentiment de fierté nationale, cette fierté si bien vue par l’historien Stora quand elle est algérienne et si complaisamment conspuée par le même quand elle est française.

Mario Vargas Llosa libère son siège à l’Académie française

Il reste qu’il ne faudrait pas que Boualem Sansal devienne la victime expiatoire de cette nouvelle donne. Dans ce sens, il serait donc éminemment souhaitable que, sous le manteau, notre diplomatie revigorée ait pris les devants et fait savoir au camp d’en face à quelle sauce il serait mangé si tel devait être le cas.

A relire: Trouble allégeance

En marge de ce bras de fer, chez nous, par un geste symbolique fort, l’écrivain Vargas Llosa venant de mourir, l’Académie, mettant en œuvre une procédure très accélérée et totalement hors normes, à rebours de tous les usages, faisant fi des contrariétés d’ego des aspirants candidats, ne pourrait-elle pas élire en urgence le prisonnier d’Alger ? Ce serait une autre manière de montrer de la fermeté et de manifester la solidarité de la nation avec le détenu. Les Académiciens sabre au clair, en quelque sorte. Voilà qui aurait de l’allure.

Il n’en reste pas moins que l’option nouvelle de fermeté façon Retailleau est la bienvenue. Mieux vaut tard que jamais, dit la sagesse populaire. Cela est vrai, sans aucun doute. À la condition, peut-être, que ce tard ne vienne pas trop tard. Sommes-nous encore crédibles dans ce jeu de rôles, après avoir tant et tant courbé l’échine, tant et tant bu les breuvages les plus douteux jusqu’à la lie ? Le proche avenir nous le dira. Pour l’heure, saluons ce retour de la raison. Et du sens de l’honneur.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Elisabeth Lévy – « France/Algérie : Il y a un blocage psychologique et psychiatrique »

Soumy, un Guernica ukrainien?

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Un civil ukrainien pleure près d'un bus touché par un missile russe à Soumy, en Ukraine, le dimanche 13 avril 2025 © Volodymyr Hordiienko/AP/SIPA

Le bombardement russe cruel à Soumy dimanche indigne tout le monde. Enfin, presque tout le monde… Avec pareil massacre, Poutine semble déterminé à montrer qu’il n’a aucune ligne rouge.


On va me juger simpliste, ignorant, partial, trop sensible ou naïf. Comme si les guerres ne faisaient pas des victimes. Comme si l’Histoire n’était pas emplie de massacres. Comme si l’Ukraine était le premier pays à souffrir et à pleurer. Pourtant l’horreur qui a frappé Soumy, dans son centre-ville bondé, le dimanche des Rameaux, dépasse l’entendement, l’indignation politique même la plus intense, le dégoût ordinaire devant ce que l’invasion de l’Ukraine par la Russie fait surgir chaque jour. Au point qu’à force de s’installer dans nos vies françaises, ce conflit à la responsabilité non partagée nous est devenu invisible. Telle une familiarité ignoble.

L’ignominie à Soumy

Mais les 34 morts de Soumy et la centaine de blessés, dans une zone totalement civile, nous contraignent à regarder la réalité, la vérité en face. Nous n’avons plus la ressource de fuir dans des considérations géopolitiques, dans des analyses savantes sur les rapports de force internationaux, sur les désastres humains pesés au trébuchet, telle une immonde comptabilité.

C’est à Soumy une humanité sciemment assassinée et meurtrie par quelqu’un dont les ordres immoraux font en effet de lui, comme l’a déclaré le président Zelensky « un salaud ». Aussi insultante que soit cette définition, elle me paraît justifiée parce qu’il y a des crimes qui sortent de l’épure d’un monde international même chaotique et violent, pour relever d’une inhumanité pure et nue. Sans la moindre faille pour un zeste de compréhension, un soupçon d’explication. Exactement comme dans l’univers pénal : il y a une hiérarchie même dans l’ignoble.

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Avoir décrété qu’on allait faire mourir une part de la population innocente de tout dans ce centre-ville de Soumy où les têtes et les cœurs se trouvaient, croyants ou non, dans l’émotion tranquille du dimanche des Rameaux, est une ignominie. Qui pouvait s’attendre à une telle rupture dans cette respiration dominicale, à ces morts et à ces blessés visés par le sadisme de Poutine ?

Le massacre de trop

Il faudra un jour, sans la moindre complaisance, questionner la scandaleuse attitude du président Trump qui a non seulement changé le cours des alliances traditionnelles et légitimes mais offert à Vladimir Poutine l’énorme avantage d’un soutien rompant sans équivoque l’équilibre entre les parties au point que sur Soumy il s’est contenté de déplorer sans incriminer la Russie, ce qui est tout de même hallucinant. Contrairement au président Macron qui a protesté comme il convenait.

On peut craindre le futur avec la psychologie si singulière de ce président américain qui n’a pas suffisamment de constance pour supporter durablement les obstacles que le réel et les hommes en cause opposent à ses promesses de Matamore.

Avec le risque en effet que « sur Trump et l’Ukraine, la lassitude guette » – comme l’écrit Le Parisien – et qu’en conséquence Poutine puisse continuer à s’abandonner à des massacres sans limite tandis que Zelensky fatiguera avec ces incessantes exigences d’armement trop chichement satisfaites. Comme l’a déclaré Bernard-Henri Lévy, Soumy est « un Guernica ukrainien » mais surtout « le massacre de trop » (Le Parisien, toujours). Quand jugera-t-on que c’est assez concéder à ce tueur en liberté ?

Driss Ghali: «Il faut que les honnêtes hommes se coalisent et prennent le pouvoir»

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L'essayiste Driss Ghali. D.R.

Dans L’identité d’abord (L’Artilleur), l’essayiste « d’âme marocaine mais de civilisation française » bien connu des lecteurs de Causeur raconte comment il a trouvé le chemin de la liberté en cessant de nier son identité. Entretien avec un homme libre…


La première chose qu’il faut savoir avant d’ouvrir L’Identité d’abord de Driss Ghali, c’est qu’il ne s’agit pas d’un énième essai sur l’identité d’un pays, ou de la France en particulier. L’auteur, marocain, musulman, mais jamais islamiste, surdiplômé formé en France et au Brésil, auteur de nombreux ouvrages et intervenant dans plusieurs médias, propose ici un texte plus personnel, précieux recueil d’observations, fruit d’une réflexion acérée et parfois désespérée sur la réalité actuelle. Il conçoit son nouveau livre comme une « lettre ouverte d’un immigré aux Français qui ne veulent pas disparaître ».

Il ne s’agit donc pas d’un traité de rhétorique post-moderne, ni d’un Bréviaire pour hommes politiques, comme celui de 1684 attribué à Mazarin. Pourtant, Driss Ghali ne dit pas des choses moins hardies que le prince-évêque de Metz. Par exemple : « La liberté n’a jamais été autant malmenée en France depuis la Seconde Guerre mondiale. » Voilà le décor dans lequel il plante sa plaidoirie farouche, parfois colérique, son cri contre la dictature de « la maltraitance comme mode de gouvernement », pratiquée par ceux qu’il appelle « les enfoirés » et dont il donne une définition précise : « les incapables qui ont de l’ambition ».

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Mais ce cri est toujours légitime, argumenté, basé sur des faits, proposant des pistes non seulement pour conspuer le « parti unique » et l’islamisme ainsi que l’antisémitisme rampant d’extrême gauche, qui fait des siennes dans la France actuelle, mais aussi pour fustiger les coupables de toute sorte et pour exiger une réaction. Ce manifeste qui s’adresse « aux jeunes et aux moins jeunes », pourrait même devenir, pour beaucoup, un manuel de survie dans notre monde compliqué et implacable.


Causeur. Quelle a été la réception de votre livre ?

Driss Ghali. Etant donné que ce n’est pas un livre militant, qu’il n’est ni de droite, ni de gauche, qu’il se place dans une autre dimension, il a dérouté, me semble-t-il, les journalistes les plus paresseux et les plus pressés. Certains d’entre eux l’ont manifestement commenté sans l’avoir lu… Et, parmi ceux qui l’ont lu, beaucoup cherchaient un livre sur l’identité de la France. Or, le propos du livre est beaucoup plus riche et original : il propose une thérapie de l’âme par le retour à l’identité, une identité qu’il faut comprendre et « gérer » pour en tirer le meilleur ; il veut également réparer les gens avant de réparer leur pays, n’importe quel pays dont la France bien entendu mais pas seulement. Mais comme je suis classé « à droite », je dois faire peur aux médias de gauche qui sont devenus des médias religieux passant sous silence les hérétiques et célébrant les prédicateurs du nouveau culte progressiste et mondialiste !

Pourtant, c’est un ouvrage qui va plus loin, il est déconcertant, dans le bon sens, car il prodigue au lecteur des conseils sur la vie quotidienne.

Ce livre n’a pas encore trouvé ses prescripteurs ni ses critiques littéraires. Cela dit, au fur et à mesure que le temps passe, je reçois des lettres de lecteurs qui sont très touchés par le côté intimiste et pratique du livre. Ils apprécient l’humour et les surprises que réserve chaque chapitre. Une lectrice africaine m’a dit qu’elle se sent mieux après l’avoir lu, il lui a montré qu’elle n’était pas seule dans son malaise par rapport à l’époque et par rapport aux identités perturbées qui en résultent. Elle l’a donné à son fils qui a vingt ans et le lui a présenté comme un réservoir de sagesse à l’usage des jeunes. Je suis confiant. Ce livre aura du succès auprès des lecteurs. Il est écrit d’une façon sensuelle, presque rabelaisienne. Ce n’est pas un livre pour des militants, il est écrit dans la nuance, pour le grand public. Je vais plus loin que la politique, car je suis obligé de parler aux jeunes. Il faut le faire car personne ne leur parle plus, de manière vraiment désintéressée. Il y a des influenceurs, des coachs, mais personne ne leur dit la vérité pour leur bien. Cela vaut pour les moins jeunes aussi.

Votre livre est-il celui d’un moraliste ?

Certainement. Il y a trop d’éditorialistes, de commentateurs, et pas assez de moralistes, car quand on parle de morale on s’expose aux critiques.  C’est un livre de moraliste dans la tradition classique, écrit par un « jeune » ancien qui prend le risque de raconter ses erreurs et ses échecs et ce qu’il en a tiré comme leçons. Au lieu de sombrer dans le cynisme, il refonde une morale, celle de l’honnête homme, qu’il revisite au regard des enjeux actuels pour en faire une éthique pratique et prête à l’emploi car les gens ont besoin de solutions maintenant. De nos jours, il y a un vide moral, autant voire plus que spirituel peut-être. Il y a une soif d’absolu, de netteté entre le bien et le mal, le bon et le mauvais. À l’inverse, l’époque dit que tout est relatif et que tout se négocie, qu’il suffit de « dialoguer » et de se « concerter » car après tout on est là pour « s’amuser ». Elle veut aussi nous faire croire que « l’on peut devenir tout ce que l’on veut, à condition de le décider ». Cruels mensonges qui créent le malheur dans les jeunes générations ! On ne devient pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut. Ma morale, celle de l’honnête homme (2.0, disons) part de l’identité, donc de ce qui n’est pas vraiment négociable, de ce qui s’impose à nous, et en fait quelque chose de grandiose. Ce livre est urgent, car l’époque fabrique des orphelins en quelque sorte, les orphelins d’une morale, qui pourraient bien passer une vie entière à bâtir une morale, s’épuisant dans cet exercice, alors que tout est là, sur les étagères des bibliothèques, il suffit de le dépoussiérer et de le regarder avec les yeux de notre époque.

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Est-ce pour cela que vous écrivez que l’homme « est mauvais » et que « sa survie dépend d’une certaine dose d’agressivité à l’égard de l’étranger » ?

Oui, il y a chez l’homme (et la femme) un côté toxique. C’est dans la Bible et dans tous les livres sacrés. Il y a beaucoup de mal en nous, en moi aussi. Longtemps, ma méchanceté s’est retournée contre moi-même, comme un cancer. Je me suis fait la guerre à moi-même. J’ai commencé à aller mieux le jour où j’ai commencé à investir ce mal dans le monde : pas pour faire du mal aux autres mais pour essayer de transformer la méchanceté en ambition et l’agressivité en dynamisme. Cela fut sans doute un travail difficile. Mais ce n’est pas tout. Il faut aller plus loin. Je dirais qu’il faut répondre aux méchants avec la méchanceté parfois. Ne pas craindre de faire mal aux enfoirés, c’est-à-dire aux incapables ambitieux qui nous oppriment au quotidien en entreprise, en famille, dans la rue. A force de tolérance, nous avons admis l’inacceptable et nous voilà menacés, apeurés, amoindris par des nains qui « osent » ce que nous n’osons pas : montrer les crocs. Je n’appelle pas à la violence, j’invite à dissuader et à s’unir contre la petite minorité de suprémacistes   qui ont un impact qu’ils ne méritent pas. La méchanceté peut être un combustible collectif incroyable ! Je dis aux Français : il vous faut un ennemi extérieur, car sinon vous allez vous bouffer les uns les autres. Au lieu de vous disputer entre gauche et droite, bobos et gilets jaunes, immigrés et natifs, disputez-vous avec un ennemi commun qui soit le plus loin possible de la France. Puisque l’acrimonie est là, qu’elle s’exerce ailleurs et en commun pour qu’elle forge des liens entre les gens qui aujourd’hui ne se mélangent plus. Bien entendu, ce discours peut causer quelques troubles à gauche comme à droite, car l’ignorance de la nature humaine fait partie de l’air du temps. On préfère imaginer les gens et la France tel qu’ils devraient être au lieu de les connaître en chair et en os.

Vous parlez aussi de deux catégories qui apparemment sont dissonantes : l’agressivité et la liberté. Vous écrivez que, pour être un homme libre, il faut surmonter certaines limites, une certaine passivité.

Oui, je le dis, on est libre quand on se décolonise de soi-même, c’est-à-dire quand on se libère de notre inconscient, qui prétend avoir le dernier mot sur nos sentiments, nos idées et nos actions au travers de choses héritées de nos parents et de nos ancêtres, des choses qui nous gouvernent en silence et qui peuvent nous mener droit dans le mur si on leur laisse libre cours. Ce sont des traumatismes, des peurs, des croyances fausses et des préjugés. Des histoires qui ont eu lieu il y a un siècle ou plus, elles sont encore là dans notre inconscient et veulent se prolonger dans nos vies à nous. À côté de cela, notre inconscient est habité par des forces d’une grande intensité, certaines sont bonnes et d’autres mauvaises. Elles sont le combustible de notre désir et l’oxygène de notre côté sombre, inavouable, voire dangereux. On ne se connaît pas soi-même si on ne les a pas éclairées. Or, nous regardons ailleurs, très loin de nous-mêmes : nous fixons les écrans et les idéologies, à l’ombre de MM. Trump, Macron ou Bolsonaro. Bien sûr que la politique est importante, bien sûr qu’il faut critiquer les leaders politiques, mais avant de le faire il faut se regarder soi-même. Observer le volcan qui vit en nous, le cartographier le plus précisément possible comme le ferait un géographe. Et à ce moment-là, on découvre les évidences comme l’agressivité. Au lieu de la refouler, il faut l’utiliser pour notre cause. On devient libre quand on a effectué ce travail, lent, douloureux et intime.  Reprendre le contrôle de soi à des forces que l’on ne connaît pas à l’origine, les accepter tels quels et s’en servir pour atteindre un but. Quel est le but ? Eh bien, il est fixé par le désir qui vit lui aussi en grande partie tapi dans cet inconscient mystérieux et périlleux. Se décoloniser soi-même revient aussi à débroussailler le terrain suffisamment pour prendre en photo le désir propre à chacun et savoir enfin quelle est sa mission dans la vie. Une fois que l’on s’est connecté à son désir, l’on est comme « branché » sur une borne électrique qui donne l’énergie nécessaire pour s’accomplir. Au fond, il faut partir à la recherche de son identité en plongeant en soi-même pour découvrir forces et faiblesses, désir véritable et vocation. Tel est le chemin de la liberté. L’identité libère.

Dans votre livre vous mettez en lumière la notion très oubliée, et pourtant capitale d’ « honnête homme » et la difficulté d’en être un. C’est peut-être le sujet le plus intéressant de votre essai. Vous écrivez, par exemple : « Il faut vivre ton époque sans te rabaisser aux vilenies de tes contemporains. » Comment être un honnête homme dans une époque où cette notion semble avoir disparu ?

C’est très difficile, mais cela a toujours été difficile, car l’homme agit en meute et l’honnête homme court le risque de dire non à la meute. Or, la meute vomit ce qu’est l’honnête homme qui regarde la vérité telle qu’elle est, qui pense par lui-même et n’a pas besoin d’une validation externe pour s’autoriser à penser ceci ou à ressentir cela. Au XVII° siècle, la meute voulait tuer les protestants. Dans les années 1930, elle voulait tuer les juifs. Aujourd’hui, la meute ne supporte pas le moindre doute quant au dogme mondialiste ou au consensus européen. Il est tellement facile d’être un hérétique aujourd’hui, il suffit de dire qu’un homme ne peut pas participer à des compétitions féminines de natation ou d’escrime.  Par le passé, l’honnête homme pouvait souffrir les conséquences de sa liberté, mais au moins tout le monde disait : « C’est un type bien, il souffre peut-être, il est en exil, il n’a pas été anobli par le roi, ou il n’a pas été nommé gouverneur de je-ne-sais quelle province, mais il est respectable. » Aujourd’hui il n’y a pas de notion de réputation. L’on se met à poil ou l’on dit n’importe quoi du moment que l’on jouit ou que l’on fait de l’argent. Une artiste porno peut devenir députée, un dealer de cocaïne peut devenir député. On vous juge par le buzz que vous produisez et par votre richesse ostentatoire, on se fiche que vous soyez un résistant ou que vous ayez raison. Tenir bon fait de vous un fou alors que les autres sont fous et on se retrouve ainsi jugé « moralement » par des dingues qui croient qu’un homme peut tomber enceinte ou qu’un communiste peut défendre les droits de l’homme. Depuis le Covid, il y a eu une accélération de la folie, de la violence verbale et physique. Le discours politique en est contaminé. Mélenchon vous dit que l’affiche contre Cyril Hanouna n’est pas antisémite et il engueule le journaliste qui ose en douter.

Quelqu’un a dit que vous êtes « le Zemmour arabe ». D’accord ou pas ?

Non, même si je prends cela pour un compliment, car j’apprécie beaucoup Éric Zemmour. Lui est un homme politique, je ne le suis pas.  Il a des qualités que je n’ai pas. Il prend plus de coups que moi. Et en tant qu’homme politique, il ne peut pas aller dans la nuance autant que je le fais, car les électeurs ne sont pas nuancés ou ne le sont plus. Les gens sont en colère, à droite comme à gauche. Ils veulent des porte-paroles qui transmettent leur colère, alors qu’ils ont besoin de leaders qui les conduisent vers le succès. Moi, je suis un voyageur et un observateur, donc je peux dresser le croquis avec tous les reflets et les ombres qu’il m’inspire, je suis dans l’art alors que Zemmour est dans l’action. Zemmour est un Français par vocation et par « naturalisation », au sens le plus noble du terme. Il est issu d’une famille juive algérienne c’est-à-dire d’une population qui est devenue française par amour et par adhésion et presque par désespoir car les Juifs ont vécu sous le joug des Arabes pendant des siècles en Algérie. Grâce à la France, ils se sont libérés. Ils ont quitté les ghettos d’Oran et de Constantine et rejoint une « terre promise » : la France. Moi, je suis un homme de frontière, d’interface entre plusieurs civilisations : le Maroc, la France et le Brésil ; la Méditerranée et le monde tropical. Je proposer une vision originale, alors que Zemmour a souvent, et c’est normal, un regard très français sur le monde, les Etats-Unis, l’islam, l’économie, etc. Il est éclairé par une lumière fondamentalement française, je dirais même classique. Il s’est assimilé à la France. Moi, je ne suis pas aussi francisé que lui. Je suis Français de civilisation. Mais mon âme est marocaine. Pour Zemmour, la France est la libération. Pour moi la France, c’est une « paire de lunettes » qui ne me quittent jamais : mes yeux sont marocains mais la France me permet de mieux voir le monde.

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L’honnête homme est-il prédestiné à devenir un Robinson, une personne isolée dans une île lointaine ?

Dans mon livre, je veux conjurer ce danger en appelant à l’union des honnêtes gens. Depuis toujours, mais surtout aujourd’hui, l’honnête homme est seul. Avant, il y avait la classe noble et les nobles savaient qu’ils étaient nobles, qu’ils avaient un devoir. Ils étaient insérés dans des réseaux, locaux ou bien nationaux voire continentaux quand on pense aux familles royales européennes. Je rêve de réserver une partie de ma vie à réunir, modestement, les honnêtes hommes. Il faut former une internationale des honnêtes hommes. On en a marre de l’internationale de Soros ou de Davos, de l’internationale des communistes ou du Foro de Sao Paulo, etc.  Je rêve d’une union universelle et œcuménique, où il y aurait des musulmans, des chrétiens, des Colombiens, des Chinois, des Français, etc. Son projet serait de lutter contre l’autre « choc » du monde et qui n’est pas le choc des civilisations, c’est le conflit entre les gens bien et les enfoirés. Dans tous les pays, quand on regarde les choses sans œillères, quand on a les pieds sur terre, les problèmes se réduisent souvent à une lutte à mort entre des gens de bien, isolés et un peu naïfs, et un lobby d’enfoirés.

Pouvez-vous donner un exemple d’une telle lutte à mort ?

Prenons un sujet simple, connu de tous : le changement climatique. Il n’a rien d’idéologique. En vérité, le crime organisé a pris possession à des degrés divers des forêts tropicales que ce soit au Brésil, en Colombie voire au Congo et en Asie. Il est appuyé par des élites locales qui sont corrompues et couvertes par des ONG hypocrites qui lèvent de l’argent en Occident pour, disent-elles, sauver la forêt alors qu’elles s’abstiennent de dénoncer ses véritables bourreaux. Il faut évincer ces enfoirés, tous les enfoirés que je viens de citer, grâce aux honnêtes hommes. Ce n’est pas un problème d’argent, de satellites, etc. C’est une affaire morale. Il faut que les honnêtes hommes se coalisent et prennent le pouvoir. Et je parle d’enfoirés car je veux vraiment ouvrir les yeux de nos contemporains sur leur responsabilité individuelle. La lutte est moléculaire : au niveau du quotidien, des relations entre individus. Elle n’est pas seulement « globale » au sens de la lutte contre le changement climatique, elle est une affaire d’hommes et de femmes. Donc, elle est mon affaire, la tienne aussi. Pas question de l’éluder, au boulot !

256 pages.

Sud-Ouest: le disparu ne faisait pas une «retraite spirituelle»

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Ribérac. DR.

Fait divers. En 2019, à Ribérac (Dordogne), Daniel Guillet disparait…


Assurément, ni Agatha Christie, la « reine du crime » pourtant pas avare en énigmes tordues, ni Georges Simenon, explorateur implacable des esprits criminels parmi les plus retors, n’auraient pu imaginer histoire pareille tant elle est invraisemblable, mais, cependant, bien réelle. Ni encore moins celle-ci aurait pu servir d’argument à un épisode de la rocambolesque série américaine Columbo si prodigue en meurtres alambiqués.

Le crime était parfait puisqu’à première vue il n’y avait pas eu de crime, juste une intrigante et longue absence. Et comme souvent, ce sera un détail insignifiant qui fera éclater la vérité… à la stupéfaction générale.

Meurtre à Ribérac

Capitale du Périgord Vert, Ribérac est une petite et très tranquille commune rurale de 3 700 habitants, sans édifices ou monuments marquants, située à 40 km au nord de Périgueux, préfecture de la Dordogne. Un pittoresque ruisseau, le Ribéraguet, la traverse. Comme il se doit, elle a sa rue principale bordée de quelques boutiques où on se croise. Peu ou prou, tout le monde se connaît, se salue, échange quelques considérations sur le temps, parfois sur la politique. On est aussi en terre de rugby. On suppute donc sur le prochain match de l’équipe locale. Le vendredi est jour d’un marché très couru. On y potine tout en faisant ses courses.

On y vote depuis toujours majoritairement socialiste. Sauf en 2014 quand aux municipales, la mairie bascula de peu à droite. Mais à l’élection suivante de 2020, la gauche récupéra son bien « ancestral ».

Grâce à une intuition, le nouveau maire socialiste et conseiller régional de Nouvelle Aquitaine, Nicolas Platon, un homme de 58 ans, chauve, au physique rond, aimable, se révélera à son insu être le Hercule Poirot ou le Maigret dans cette déconcertante affaire, à savoir celui qui contribuera à mettre fin au mystère qui taraudait en silence la ville depuis six ans.

Dans les hauts de la cité, avec vue sur celle-ci, la rue Alphonse Daudet avec ses maisons cossues, « avec jardin et haies taillées » des deux côtés, comme l’a décrite le journal régional Sud-Ouest, est le quartier résidentiel. Au numéro 10 vivait Daniel Guillet, portant beau malgré ses 86 ans. Dernier d’une vieille lignée d’imprimeurs, c’était une notabilité de la ville. « Une figure importante de la vie locale », insiste le maire.

C’est chez lui que depuis des générations, on faisait imprimer ses faire-part de naissance, de mariage, de décès, où les associations commandaient leurs affiches. Faute de repreneurs, au mitan de la décennie passée, il avait dû se résigner à baisser définitivement le rideau de son imprimerie fondée par son grand-père et qu’il avait héritée de son père. Située en plein centre-ville, c’est aussi ici qu’on tirait l’hebdo local L’écho du Ribéracois depuis sa fondation en 1947 jusqu’à sa fermeture.

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Vingt ans auparavant, Daniel Guillet s’était remarié avec une femme de 27 ans sa cadette, Corinne Verdière, ce qui lui avait valu une rupture définitive avec ses deux filles, nées d’un premier mariage. Depuis sa retraite, le couple menait une existence discrète. A l’aise financièrement, Daniel Guillet pouvait s’adonner à sa grande passion, les vieilles voitures. Dans son garage, jouxtant son domicile, il les restaurait, les collectionnait et s’offrait des balades à leur volant qui ne passaient pas inaperçues. Tout le monde connaissait sa marotte. Il était devenu « le vieux monsieur aux vieilles bagnoles » qu’on enviait certainement un peu. Ces voitures, « c’était ses bébés », dira encore le maire à l’autre quotidien régional, La Dordogne libre. Puis, soudain, à partir de 2019, on ne l’a plus revu.

Le temps passant, le voisinage a commencé à être intrigué. Sa femme continuait à mener une vie normale, faisant ses courses, sa promenade quotidienne. Et pourquoi donc, se demandait-on, lui, on ne le voit pas, pourquoi il ne bricole plus dans son garage ses vieilles guimbardes, pourquoi ne fait-il plus ses rituelles promenades à bord de celles-ci ? Quand quelqu’un s’aventurait à demander à sa femme : « Madame, ça fait un moment qu’on n’aperçoit plus votre mari. Il va bien ? » sa réponse était presque toujours la même : « Il fait une retraite spirituelle dans un monastère ». À de rares fois, elle disait : « Ces temps-ci, il est en cure ». Une certaine retenue interdisait bien sûr d’en demander davantage. D’autant, comme l’a confié une voisine à Sud-Ouest, qu’elle voyait parfois des chemises blanches étendues dehors. « Je me disais qu’il devait revenir de temps en temps à la maison. »

Nos charmants voisins

C’était une femme « fuyante qui ne discutait jamais après avoir dit bonjour et au revoir en marchant toujours très vite », d’après un autre voisin. Bien sûr que son comportement était un peu bizarre, mais de là à soupçonner… et à se mêler des affaires d’autrui. Les vieux hommes n’ont-ils pas d’étranges lubies parfois ? Alors pourquoi pas « cette retraite spirituelle », surtout quand on sent que la fin approche…

Mais début mars, le maire a vent que les vieilles voitures seraient à vendre. Daniel Guillet, se séparer de ses voitures ? « Ca, je n’ai pas pu le croire, c’était sa plus grande passion. J’ai trouvé ça très suspect, d’autant qu’il n’avait pas besoin d’argent » a-t-il expliqué à La Dordogne libre. Alors, il prend sur lui, il alerte la brigade de Ribérac qui saisit le parquet de Périgueux qui ouvre une enquête préliminaire « pour disparition ». Le procureur Jacques-Edouard Andrault ordonne une perquisition du domicile du supposé disparu.

Le lundi 17 mars, en début de matinée, la rue Alphonse Daudet est le théâtre d’une brusque effervescence. Plusieurs véhicules de la gendarmerie déboulent et s’arrêtent au niveau du numéro 10 dont les volets de la façade restaient clos depuis longtemps. C’est l’émoi dans tout le voisinage. Ce tumulte provoque les aboiements des chiens alentour. Une escouade de gendarmes investit la maison, la passe au peigne fin et, stupeur, fait une stupéfiante découverte dans une fosse du garage. Les restes du corps d’un homme y croupissent : ceux de l’octogénaire Daniel Guillet. Son épouse, Corinne Verdière, 59 ans, est arrêtée, avoue qu’elle l’a tué, et est mise en examen pour « meurtre par conjoint et escroquerie ».

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 « J’ai eu des premières inquiétudes durant la période du Covid-19. Je voyais parfois son épouse aller faire les courses. Mais lui était invisible, a expliqué à la presse locale le maire. Chaque fois que je la questionnais, elle me disait qu’il allait bien, qu’il s’était retiré dans un monastère et qu’il n’y avait aucun moyen de communiquer avec lui de l’extérieur. Il n’y avait aucune raison s’être suspicieux au sujet du choix de retraite qui aurait pu être un choix de vie légitime. »

Pour expliquer son geste, a indiqué le procureur, « son époux lui avait demandé une relation sexuelle en tenant un couteau à la main » qu’elle avait refusée et, pour se défendre, elle lui aurait porté des coups de marteau à la tête. Mais au lieu d’appeler la gendarmerie, de dire « j’ai tué mon mari qui me menaçait », et c’est là que l’affaire prend toute sa densité mentale obscure et troublante, quelques jours plus tard, elle décide d’enfouir le corps dans la fosse du garage, le lieu de vie privilégié de la victime qu’il partageait avec ces voitures qu’il bichonnait. Et elle invente cette histoire plausible de « retraite spirituelle ». Quelles turpitudes de la vie quotidienne du couple l’ont poussée à se murer dans un pesant silence, dans cette dissimulation permanente ?

Pendant les six ans qui suivent, elle va vivre avec ce secret, avec la compagnie omniprésente et silencieuse du cadavre, supporter l’idée que le voisinage ne manquera de suspecter quelque chose. Pour dissiper tout doute, elle va jusqu’imaginer étendre des chemises blanches du défunt sur le fil à linge du jardin pour qu’on les voie bien. Elle mène une vie de presque recluse. Elle ne sortait que pour faire ses courses, semble-t-il, n’avait de relation avec personne, évitait les rencontres, et le soir, seule avec elle-même et peut-être avec sa mauvaise conscience, elle se préparait un chiche dîner tout en regardant la télévision. Pendant ces six années, elle va percevoir la retraite de feu son époux, faire leur déclaration d’impôts, régler les factures, encaisser les revenus de probables placements, avoir accès aux comptes bancaires. Son erreur fatale a été sa décision de vouloir se défaire des voitures de collection… Pour quelle raison ? À la cour d’assisses de le dire.

Trump, Poutine et la farine

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© Pete Marovich/NEWSCOM/SIPA / Alexander Kazakov/AP/SIPA

Interrogé au bord de l’Air Force One sur les frappes récentes ayant fait de nombreuses victimes civiles en Ukraine, Donald Trump peine à convaincre: «C’est la guerre de Biden, pas la mienne. J’essaie de l’arrêter pour sauver des vies». Les négociations de cessez-le-feu stagnent, tandis que Poutine semble vouloir étrangler l’Ukraine à petit feu.


Selon un éditorial du Monde publié le 12 avril 2025, Donald Trump est actuellement tenu en échec par Vladimir Poutine sur le dossier ukrainien. Le journal souligne que, malgré les efforts de l’ancien président américain pour obtenir un cessez-le-feu, la guerre en Ukraine se poursuit sans véritable perspective de résolution. Le Monde met en lumière la tactique du Kremlin : entretenir des négociations sans issue afin de gagner du temps tout en poursuivant ses objectifs militaires sur le terrain. Vladimir Poutine ne semble nullement disposé à mettre fin à l’agression tant qu’il n’aura pas contraint les Ukrainiens et leur président à céder de la manière la plus humiliante possible. Il demeure cependant difficile d’interpréter la stratégie américaine sans accéder aux prémisses géostratégiques de l’administration actuelle, dont les motivations réelles restent floues. Trump, selon une interprétation plausible, serait prêt à sacrifier les Ukrainiens pour atteindre un but stratégique on ne peut plus important pour les Etats-Unis : éloigner puis détacher la Russie de la Chine.

Triangulation stratégique

L’idée n’est pas nouvelle : elle s’inspire de la manœuvre dans le sens inverse déployée par Nixon et Kissinger dans les années 1970, lorsque les États-Unis s’étaient rapprochés de la Chine maoïste pour isoler l’Union soviétique. Face à une dynamique inverse aujourd’hui, celle d’une Russie affaiblie qui se rapproche d’une Chine en ascension, Donald Trump pourrait percevoir une opportunité historique pour rééditer cette triangulation stratégique.

Il faut reconnaître que la posture de Trump vis-à-vis de la Russie fut profondément ambivalente. Le président américain a exprimé à plusieurs reprises son admiration personnelle pour Vladimir Poutine, tout en semant le doute sur les conclusions des agences de renseignement américaines concernant l’ingérence russe dans les élections de 2016. Lors du sommet d’Helsinki, en 2018, Trump est allé jusqu’à accorder publiquement plus de crédit aux déclarations de Poutine qu’à ses propres services, provoquant l’indignation de nombreux responsables politiques américains. Ce type de discours a alimenté l’idée qu’il cherchait à ménager Moscou, voire à rallier les Russes pour contenir la Chine.

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Pourtant, dans les faits, l’administration Trump a adopté plusieurs mesures de fermeté inédites à l’égard de la Russie : renforcement des sanctions après l’annexion de la Crimée, expulsion de diplomates russes, retrait du traité INF sur les armes à portée intermédiaire, et surtout, livraison d’armes létales à l’Ukraine, notamment les missiles antichar Javelin, mesure que l’administration Obama s’était refusée à prendre. Ces actes tranchent avec l’image d’un président complaisant, et dessinent une politique extérieure plus dure qu’il n’y paraît. Ce flou politique a empêché l’émergence d’une ligne cohérente pour tenter un réel basculement diplomatique de la Russie.

Moscou dépendante de Pékin

Cependant, l’idée de détacher Moscou de Pékin est, en pratique, extrêmement difficile à mettre en œuvre. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est tournée massivement vers la Chine, devenant dépendante de ses importations technologiques, de ses débouchés énergétiques et de sa couverture diplomatique. Une rupture avec Pékin serait un suicide stratégique pour le Kremlin. Surtout qu’un « rabibochage » rapide avec l’Occident semble être illusoire. Sur le plan structurel, l’élite russe, marquée par un profond ressentiment post-guerre froide, perçoit l’Occident comme une menace existentielle. Et sur le plan idéologique, le régime autoritaire russe partage aujourd’hui bien plus avec le système chinois qu’avec une démocratie libérale. Ensuite, concernant les exportations d’énergie, qui peut croire à un retour rapide au statu quo ante 2022 ? 

Les intérêts des deux puissances sont désormais étroitement alignés : matières premières contre technologies, protection diplomatique contre loyauté géopolitique. Pékin joue d’ailleurs une partition subtile : la Chine soutient Moscou sans s’engager militairement, limitant son exposition tout en consolidant une alliance de fait. Cette dynamique place la Russie dans une position de partenaire junior, ce que le Kremlin tolère faute d’alternative.

Certes, des tensions souterraines existent : la Chine reste prudente vis-à-vis de l’aventurisme militaire russe, et des rivalités se manifestent en Asie centrale. Mais ces divergences restent secondaires par rapport à l’interdépendance croissante qui lie les deux régimes. Imaginer que la Russie puisse basculer vers l’Occident supposerait la levée des sanctions, la fin du conflit ukrainien dans des conditions acceptables pour Moscou, et la restauration d’une confiance aujourd’hui inexistante. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, la Russie n’a tout simplement nulle part d’autre où aller, sinon vers la Chine.

Mais quid de cette inquiétude russe moins souvent évoquée, mais réelle : celle d’un déséquilibre territorial et démographique entre la Russie et la Chine ? La Sibérie orientale, riche en ressources mais peu peuplée, a pour voisine une Chine surpeuplée et économiquement vorace. Moscou craint, de manière latente, une « colonisation douce » de cette région par le commerce, l’investissement et l’immigration informelle chinoise. Bien que Pékin n’ait jamais formulé de revendications territoriales, cette angoisse démographique et géographique nourrit une méfiance stratégique ancienne. La guerre de 1969 sur l’Amour reste inscrite dans la mémoire russe, tout comme la crainte d’une perte progressive de souveraineté dans ses confins asiatiques.

Cependant, cette crainte, aussi profonde soit-elle, ne suffit pas à faire basculer la Russie dans un alignement avec Donald Trump ou tout autre dirigeant occidental. Car si Trump incarne, dans son discours, une posture anti-chinoise affirmée, il ne représente pas pour le Kremlin une alternative stratégique crédible. Un tel alignement supposerait une normalisation diplomatique complète, assortie de garanties solides et durables, équivalentes, en quelque sorte, à un article 5 de l’OTAN couvrant la frontière orientale de la Fédération de Russie. Un scénario hautement improbable. Dans ces conditions, Moscou préfère assumer une dépendance asymétrique à l’égard de Pékin plutôt que de miser sur un président américain perçu comme imprévisible et instable. La peur du déséquilibre sino-russe, bien qu’existante, ne suffit donc pas à provoquer une bascule stratégique.

Drones iraniens

Dans ce contexte, certains suggèrent une autre piste, visant un objectif stratégique moins ambitieux que le détachement de la Russie de la Chine : séparer l’Iran de la Russie, toujours au prix d’un compromis sur l’Ukraine. Cette idée a pour but de briser l’axe Moscou-Téhéran, qui s’est renforcé depuis 2022, notamment autour de la coopération militaire (livraison de drones Shahed, projets communs d’armement, soutien diplomatique mutuel). L’Iran, longtemps isolé, voit en la Russie une puissance protectrice et un partenaire stratégique, tandis que Moscou bénéficie de l’expérience iranienne en matière de guerre asymétrique, ainsi que d’un approvisionnement régulier en drones abordables.

Mais là encore, une dissociation réelle paraît hautement improbable. L’Iran considère que l’Occident, et en particulier les États-Unis, ne cherche pas à normaliser les relations mais à contenir et affaiblir la République islamique à long terme. Ainsi, Téhéran voit dans son rapprochement avec Moscou et Pékin une assurance contre toute tentative occidentale d’encerclement stratégique.

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La Russie, de son côté, n’a pas d’attachement idéologique à l’Iran, mais aucune alternative stratégique crédible ne s’offre à elle aujourd’hui. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Iran fournit à la Russie des drones (Shahed-136), des munitions et son savoir-faire en matière de contournement des sanctions internationales. Ce soutien est devenu indispensable sur le front ukrainien. Les deux pays partagent un ressentiment profond envers l’ordre occidental, et leur coopération s’inscrit dans une logique de confrontation systémique. Imaginer que Moscou lâche Téhéran supposerait un réengagement majeur avec l’Occident, assorti de garanties politiques, économiques et militaires, que ni Washington ni les puissances européennes ne sont prêts (ni capables) d’offrir à court terme. Tant que cette réalité géopolitique perdure, l’axe Moscou-Téhéran restera un pilier de la stratégie russe en Eurasie et au Moyen-Orient.

Dans cette logique, certains partisans de Donald Trump laissent entendre que Vladimir Poutine pourrait se satisfaire d’un accord conclu au détriment de l’Ukraine, à condition qu’il soit présenté comme un compromis honorable. Cette hypothèse repose sur une lecture purement transactionnelle du conflit : si Washington offrait la neutralisation de l’Ukraine, la reconnaissance implicite de certaines conquêtes, et un allègement des sanctions, Moscou pourrait, selon cette vision, renoncer à poursuivre son offensive.

Mais cette approche sous-estime profondément la dimension idéologique du projet poutinien. Le président russe ne recherche pas simplement une paix territorialisée, mais une victoire stratégique, symbolique et civilisationnelle. Toute concession de Kiev serait pour lui un jalon, non un aboutissement. Tout accord international, même équilibré sur le papier, serait interprété à Moscou comme un signe de faiblesse occidentale.

L’art du deal

Croire qu’un compromis généreux suffirait à endiguer durablement l’expansionnisme russe revient à méconnaître la logique de sa politique étrangère depuis 2008. En réalité, ce que l’administration Trump présente comme un « bon deal » serait, pour le Kremlin, un point de départ, non une ligne d’arrivée.

Même l’offre la plus avantageuse que les États-Unis pourraient théoriquement proposer ne saurait répondre aux objectifs de fond du régime russe. Car Poutine ne vise pas des gains ponctuels, mais une refonte durable de l’ordre européen, la reconnaissance de la Russie comme coarbitre du système international, et la subordination définitive de l’Ukraine à son orbite d’influence. Toute trêve ne serait alors qu’une pause tactique.

Bref, si Trump croit qu’en sacrifiant les Ukrainiens, il pourrait ancrer Moscou dans une alliance antichinoise, et/ou, pour ce même prix, casser l’axe Iran–Russie, si enfin le président américain croit que Poutine s’arrêtera plus longtemps qu’il ne lui sera nécessaire pour digérer l’Ukraine, il a alors trois fois tort. La stratégie poutinienne relève moins du compromis stabilisateur que de la pression continue.

Marine Tondelier se mélenchonise-t-elle ?

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Marine Tondelier et Karima Delli photographiées en 2022 à Rungis © ISA HARSIN/SIPA

Critiques internes, abandon du scrutin proportionnel, élévation des seuils de parrainages… Marine Tondelier semble atteinte d’une « mélenchonite » aigüe !


Depuis toujours, les Verts sont notoirement connus pour leur manque de discipline interne. Dans sa course à la réélection à la tête du parti où elle est favorite, l’actuelle Secrétaire nationale des Écologistes multiplie les fausses notes. Des fausses notes qui disent la vérité de son mouvement. Dans l’impatience du désaccord, les hiérarques du parti se divisent… Et la très médiatique Mme Tondelier n’y va pas de main morte pour discipliner son appareil militant, quitte à sacrifier sur l’autel des présidentielles une part de sa propre crédibilité. Elle a presque tout tenté pour verrouiller les choses, et se faire réélire triomphalement. Le premier tour a lieu ce mercredi.

Le monopole du cœur

On compare souvent la politique à un jeu d’échecs. On a tort : il s’agit en réalité d’un jeu de dames. Lors de son élection comme Secrétaire nationale d’EELV en 2022, Marine Tondelier revendiquait l’avènement d’un «mouvement bienveillant». Elle affirmait incarner un parti «inclusif», loin des recettes de la vieille politicaillerie. Le lancement de campagne des européennes en fut une illustration pour le moins éloquente. Le fameux meeting Pulsations était un long bêlement progressiste, entre poèmes New Age, exercices de booty therapy et généreuses couches de moraline — cette bien mauvaise graisse. Sandrine Rousseau, Éric Piolle et Yannick Jadot n’avaient pas manqué, alors, de « twerker » tous ensemble à cette occasion. Incroyable mais vrai.

Eric Piolle, Marine Tondelier, Marie Toussaint, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot. Meeting de lancement de la campagne Europe Ecologie les Verts EELV pour les elections europeennes nomme Pulsations par Marie Toussaint, tete de liste des Ecologistes pour 2024, Paris, 2 décembre 2023 © ISA HARSIN/SIPA

Mais cette bienveillance revendiquée ne serait-elle pas en réalité une image de catalogue ? Karima Delli reproche à Marine Tondelier d’avoir instrumentalisé les règles internes du parti en modifiant les statuts cet hiver. Selon elle, « la démocratie interne a été sérieusement restreinte ». Cette critique est partagée par Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux, et par Florentin Letissier, adjoint à la maire de Paris. Tous deux briguent la direction du parti face à la Secrétaire nationale sortante. Karima Delli a en outre pointé du doigt la mauvaise gestion de l’affaire Bayou : «Je considère de A à Z que mon parti a complètement merdé». Sur la question des alliances, elle se dit pragmatique malgré les bisbilles de l’ex-NUPES. Elle ne souhaite « exclure » aucun parti de gauche.

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« Nous évoluons au sein d’un parti verrouillé, où les statuts complexes semblent avoir pour seul but de renforcer la majorité actuelle », regrette de son côté l’écoféministe Harmonie Lecerf Meunier, exprimant son opposition à un système qu’elle juge rigide et restrictif. Le maire-adjoint de Paris, Florentin Letissier, favorable à une écologie de gouvernement, a lui aussi envoyé des courriers pour déplorer « le manque d’équité et de pluralisme » dans les modalités de participation au congrès. Mais alors, la bienveillance des Verts ne serait-elle qu’un vaste canular où s’abîme la vanité des plus dévots ?

Disciplinarisation

Marine Tondelier verrouille. Contrôle du calendrier, règles de participation, mode de scrutin : tout semble calibré pour neutraliser les oppositions et préparer la prochaine présidentielle. Les courants minoritaires n’ont plus voix au chapitre. Les nouvelles règles d’adhésion et de cotisation, formulées dans la dernière réforme statutaire, diminuent la portée de la démocratie interne. Dès mars 2024, certains militants ont noté que « le pluralisme interne sera rendu plus difficile par les nouvelles règles », tandis que d’autres s’inquiétaient du nouveau mode de désignation du Secrétaire national, jugé proche d’un « vote plébiscitaire », contraire aux « valeurs et principes qu[’ils] envisage[nt] d’appliquer [s’ils] arriv[ent] au pouvoir »

Les conditions pour participer pleinement au congrès font l’objet de vives critiques : adhésion avant le 16 octobre 2024, cotisations à jour avant les 4 et 15 avril, paliers de parrainages d’adhérents pour pouvoir candidater aux différents postes en jeu, scrutin majoritaire… Les prétendants au Secrétariat national déplorent notamment que chaque responsabilité — trésorerie, secrétariat en charge du projet, porte-parolat… — fasse également l’objet d’un vote. Là encore, chaque candidat doit obtenir 329 parrainages.

Marine Tondelier reprend la tactique Mélenchon

Cette mélenchonisation ne concerne pas seulement ce « bidouillage » des règles du jeu, mais aussi l’esprit même du parti. Le remplacement du scrutin proportionnel par un scrutin majoritaire uninominal est perçu comme un pas de plus vers une personnalisation du pouvoir et une fermeture idéologique. Ce mode de scrutin favorise les majorités écrasantes et élimine les nuances. Dans cette dynamique, la culture interne du parti glisse vers une radicalité illibérale : les débats se réduisent à une ligne officielle, les désaccords sont perçus comme des trahisons, et l’espace du pluralisme se rétrécit.

Marine Tondelier, en réponse aux critiques internes, prévient : « Les congrès sont trop souvent l’occasion pour certain(e)s de régler leurs petits comptes personnels (…), des séquences qui risquent de se transformer en moment de rechute collective. » Comme chez les Insoumis, l’autorité du leader se présente de plus en plus comme prophétique, au-dessus de la critique, indépassable.

Par ailleurs, Marine Tondelier se met en scène, et même chez les Écologistes, la vie privée devient un outil de pouvoir. Tout est bon pour policer son image. Le 11 avril, la candidate sortante n’a pas hésité à se livrer dans les colonnes de Paris Match, journal détenu par Bernard Arnault. Pourtant, elle affirmait encore le 29 janvier au 20h de France 2 : « Bernard Arnault n’a vraiment honte de rien. En 2024, les actionnaires ont touché un record de dividendes, mais il se plaint encore. Non seulement son entreprise devrait payer plus d’impôts, mais lui devrait aussi payer un ISF climatique. Et ce serait juste NORMAL, juste JUSTE. » Pour reprendre Coluche : « La politique, c’est pas compliqué, il suffit d’avoir une bonne conscience. Et pour cela, il faut juste avoir une mauvaise mémoire ! »

L’affaire Bayou, en 2022, avait déjà marqué une rupture. Julien Bayou, alors à la tête des écologistes, avait été méthodiquement poussé vers la sortie. Le lynchage fut immédiat, au mépris des garanties fondamentales de l’État de droit que l’on estime tant menacées ces jours-ci à gauche. Julien Bayou a dénoncé une purge ; il a accusé la direction actuelle de « médiocrité », de « lâcheté » et de « bassesse » dans le traitement de cette affaire. L’ancien député estime avoir « tout perdu ». Il a été innocenté par la Justice. Mais c’est dans ce contexte que Marine Tondelier est parvenue au Secrétariat national.

Éric Piolle dénonce lui aussi cette neutralisation des oppositions. Le désaccord n’a plus sa place, regrette-t-il, et il pointe du doigt « une purge digne de LFI ». Le maire écologiste de Grenoble affirme avoir été supprimé de toutes les boucles de discussion animées par Marine Tondelier pour avoir été candidat au poste de porte-parole. En réponse, Marine Tondelier n’a pas manqué de revendiquer son inaltérable bienveillance — une fois n’est pas coutume : « Certains me reprocheront peut-être de la jouer… collectif ». Si une qualité est un défaut qui sait se rendre utile, souhaitons au moins à Marine Tondelier que son machiavélisme lui permette la victoire.

Quand un journaliste anti-Trump mange à la Maison Blanche, les Démocrates s’insurgent

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L'humoriste, animateur de télévision et commentateur politique américain Bill Maher photographié à Beverly Hills le 3 mars 2025 © Evan Agostini/AP/SIPA

Connu pour ses saillies tant anti-woke qu’anti-Trump, le présentateur américain vedette Bill Maher aime le dialogue. Invité à un dîner par Donald Trump fin mars, il a été vivement critiqué par l’aile la plus radicale d’un Parti démocrate qui semble avoir désormais perdu toute capacité argumentative.


Son émission hebdomadaire, Real Time with Bill Maher, retransmise sur HBO et CNN (disponible sur la plateforme Max, en France[1]), est un ovni médiatique outre-Atlantique. Son influence dépasse largement sa seule audience car l’échange a la particularité d’être parfaitement bipartisan, tant dans sa programmation que son public. En effet, chaque semaine, des commentateurs démocrates et républicains (pas forcément parmi les plus modérés) se succèdent en plateau. Ces débats étant en outre regardés par des téléspectateurs aussi variés que les invités, les propos qui y sont discutés promettent d’alimenter la controverse les jours suivant leur diffusion.

Bill Maher : surtout si vous n’êtes pas d’accord

Le présentateur, Bill Maher, un progressiste à l’ancienne — (un peu trop) libéral sur la question des mœurs mais effrayé par l’identitarisme antidémocratique woke — a pour habitude, dans ses éditoriaux, de reprocher tant aux Démocrates d’avoir perdu la raison qu’aux Républicains de se complaire dans un histrionisme dévastateur. La surprise fut donc générale lorsqu’il a annoncé avoir accepté l’invitation de Donald Trump à un dîner à la Maison-Blanche le 31 mars. La branche MAGA des Républicains était convaincue d’avoir rallié à sa cause l’une des voix les plus influentes du pays, tandis que les Démocrates les plus radicaux s’étonnaient que Maher ne constitue aucun des quatorze points d’Umberto Eco pour reconnaître le fascisme. L’intéressé, lui, s’est refusé tout commentaire sur le sujet pendant plus d’une semaine.

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Relations tendues

Si la nouvelle avait été entre temps largement dissertée sur les chaînes d’information américaines, le présentateur a attendu le 11 avril dernier pour en dire plus sur son échange avec le président américain. Il faut préciser que les relations entre les deux hommes étaient tendues au point d’avoir abouti à un procès intenté par Trump contre Maher à la suite des nombreux reproches prononcés par le journaliste, connu pour sa malicieuse irrévérence (Trump avait finalement retiré sa plainte avant le moindre jugement). Pour autant, les deux affirment avoir passé une excellente soirée. Et si M. Maher a repris ses critiques à l’encontre de l’administration républicaine, il a confié s’être rendu à la Maison Blanche avec une liste des insultes que Trump lui a élégamment adressées ces dernières années. Le président, amusé, y a apposé sa signature pour en faire un autographe. De quoi rappeler aux woke que l’autodérision dont ils dénoncent le caractère criminel peut s’avérer salvatrice en démocratie.


[1] https://www.max.com/fr/fr/shows/real-time-with-bill-maher/abc00905-6a23-46f6-a531-20214bb06f37

Identité nationale: dessine-moi un Français

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Blocage du rond-point de Mandelieu, dans les Alpes-Maritimes, 17 novembre 2018. La fraternité vécue des gilets jaunes reste, pour certains, le dernier souvenir d’une identité française partagée © Frédéric DIDES/SIPA

François Bayrou a annoncé que des « conventions citoyennes décentralisées » seraient organisées à travers tout le pays pour débattre de la question : « Qu’est-ce qu’être français? » Sans attendre un premier tour de table officiel, Céline Pina a posé cette question dans un village au cœur de la Bourgogne


Une petite commune bourguignonne de 500 habitants. Il fait froid en cette soirée de février. Au milieu du salon, un feu de poêle réchauffe l’atmosphère. Dans cet environnement représentatif de ce qu’on nomme à Paris « les territoires » (une appellation qui permet, dans le même mouvement, d’embrasser et d’ignorer la richesse humaine des provinces françaises), ils sont six à avoir accepté de venir discuter politique – en réalité, même s’ils ne le savent pas, métapolitique.

Portraits croisés d’une communauté rurale

Jean-Pierre, 75 ans, ancien cadre commercial, Sophie, 49 ans, infirmière pénitentiaire, Michel, 65 ans, ex-policier, Pascale, 50 ans, cadre dans une banque, David, la soixantaine qui vient de prendre sa retraite de la SNCF, et Mika, 32 ans, menuisier. Six piliers d’une petite communauté de 500 âmes, non loin d’Auxerre. En marge de cette rencontre, ont également témoigné Gabriel, 20 ans, élève en prépa et Elsa, 22 ans, étudiante en sciences humaines.

Les plus âgés ne semblent guère à l’aise quand je leur soumets le thème du jour : « Qu’est-ce qu’être français ? » La question, il est vrai, n’est pas banale, et surtout elle paraît piégée, car elle suscite la crainte d’être jugé socialement si on y répond sans filtre.

Les plus jeunes se montreront moins réservés. Il faut dire qu’ils étaient encore enfants en 2009, quand le « grand débat sur la valeur de l’identité nationale », lancé en grande pompe par l’Élysée, a permis à la gauche d’intenter un procès en racisme systémique à Nicolas Sarkozy.

Autre temps, autres mœurs ? En 2025, la nouvelle mouture du débat, voulue par François Bayrou, n’a pas provoqué de levée de boucliers particulière en France, si ce n’est dans quelques rédactions au progressisme particulièrement sensible. Ainsi, dans ce village de Bourgogne, aucun de mes interlocuteurs ne s’indigne quand je pose la question. Et tous savent parfaitement de quoi il est question – de l’immigration incontrôlée et de ses méfaits, de la panne de l’assimilation.

Michel, le policier à la retraite, choisit d’aborder ce terrain mouvant par Mayotte : « Cette île est envahie par une immigration tellement importante que la situation est devenue ingérable. Mayotte est en France, mais personne n’y vit comme en France. La situation, dramatique, apparaît définitive. Les Français de là-bas ont, de fait, perdu une partie de leurs droits et vivent dans l’insécurité. Forcément ça interroge. Et si cela préfigurait l’avenir ici ? »

Pour David, l’ancien de la SNCF, le débat a été mis sur la table par la Macronie pour préparer la prochaine présidentielle : « Les politiques veulent nous poser la question peut-être parce qu’eux-mêmes ne savent pas y répondre, peut-être parce qu’ils se demandent s’il existe encore une réponse collective, peut-être pour voir si on se fait encore juger et traiter de tous les noms rien qu’en la posant. » « On peut vite se faire traiter », abonde Mika, le menuisier. Gabriel, l’élève en prépa, se montre plus serein : « Pour moi c’est une évidence, je suis français, c’est une donnée, mais parfois je me demande si cela constitue encore un avenir ou si face aux menaces existentielles, comme la guerre, on ne devra pas tous penser l’identité au niveau de l’Europe. En face des grandes puissances, on a peut-être intérêt à aller vers plus grand que nos États actuels. »

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Preuve que la foi en l’Europe fait partie de la doxa à l’œuvre dans les universités, c’est aussi l’avis d’Elsa, l’étudiante en sciences humaines. Selon elle, « être français » recouvre un ensemble de droits et de principes désormais partagés au niveau européen. Pour elle comme pour Gabriel, l’identité s’inscrit dans un registre rationnel, pas affectif. Les Français solubles dans l’Union européenne alors ? Une évidence pour eux.

Sans surprise, les plus anciens sont nettement moins européistes. Le plus optimiste, c’est le plus âgé, Jean-Pierre, qui veut croire que les valeurs démocratiques seront le fondement d’une appartenance supranationale. À ce mot, Michel, Sophie, Pascale, Mika et David sursautent. Le référendum de 2005 a laissé des traces : « Ça va être compliqué le socle commun autour de la démocratie si on s’assoit sur le vote des gens dès que cela contrarie trop ceux qui ont le pouvoir », tempête Sophie.

La démocratie européenne, un horizon ou une illusion ?

Tous sont néanmoins d’accord pour se demander si l’échelon national n’est pas sous-dimensionné face au regain des tensions avec les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Algérie, auxquels s’ajoute la menace du terrorisme islamiste. « Sauf que côté protection, l’Europe ressemble plus à un placebo qu’à un médicament, cingle David. On voudrait y croire parce qu’on n’arrive plus vraiment à croire en nous, et qu’il faut bien garder l’espoir quand même, sinon il ne nous reste que la peur. » « L’Europe, ça sonne un peu sec, administratif, terne, pas très charnel, renchérit Sophie, l’infirmière. Même le mot “patriotisme” a un côté protocolaire, distant. Le lien à son pays, c’est inexplicable, ce n’est pas objectif, même pas raisonnable. C’est quelque chose d’humain, de chaleureux, notre enfance, notre présent et notre avenir normalement. L’arbre en entier : racine, tronc et branches… »

Quand le passé est criminalisé et l’avenir incertain, beaucoup de Français, justement, ont le sentiment d’être amputés, réduits à un présent déprimant. « On dit communément que, pour savoir où on va, il faut savoir qui on est. Mais on dirait qu’on est maintenant dans la situation inverse : on ne sait pas où on va, donc on ne sait plus qui on est. »

Pour Mika, questionner l’avenir du pays, c’est interroger le sien : « Qu’est-ce qu’on veut être dans vingt ans ? On sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds. C’est quoi la France dans vingt ans ? C’est quoi être français dans vingt ans ? Aujourd’hui lever les yeux vers l’horizon ça fait mal… et pas à cause du soleil… » Chez Michel, logiquement, c’est le sentiment de perte qui l’emporte : « Il y a surtout quelque chose de nostalgique, soupire Michel. Comme si le décor de notre monde était déjà à moitié effacé. Se demander ce que signifie être français, ça rend mélancolique. Comme si on cherchait ce qui devient une absence. »

Alors abordons la question différemment : « Quand vous êtes-vous senti français pour la dernière fois ? » Alors que la discussion a été laborieuse jusque-là, les réponses fusent. Et elles sont unanimes : au moment des gilets jaunes ! « On était ensemble,se souvient Sophie. On agissait. Les premières manifestations sur Paris étaient joyeuses. Là, ça voulait dire quelque chose. La fraternité, on la vivait sur les ronds-points, dans les manifestations. »

Des jours heureux, alors ? Pas tant que ça. En tout cas, une sacrée gueule de bois après : « On s’est fait traiter comme des voyous,se remémore Sophie. On était pacifique, mais on se faisait flash-baller. La violence des charges des policiers m’a marquée. Comme si on était des dangers publics. » « Et pour quel résultat au final ? embraye Pascale, la cadre bancaire. Elle était à combien l’essence quand on a pris les fourches ? Autour de 1,40 euro. Aujourd’hui elle a plus de deux euros et tout le monde se la boucle. En vérité, on est résigné. » Et la résignation, ce n’est pas français.

Retransmission de la demi-finale France-Belgique de la Coupe du monde, Montereau-Fault-Yonne, 10
juillet 2018. Un élan collectif fugace dans une France morcelée © Vincent Loison/SIPA

Un peuple politique avant d’être sportif

Les langues se sont déliées. Les Français, en tout cas ceux présents dans cette pièce, restent un peuple politique. Pour eux, le dernier grand moment de partage collectif n’a pas été la Coupe du monde ou les JO, pourtant récents, mais celui où ils sont descendus dans la rue. « On a quand même fait la révolution en 1789 ! » rappelle David, avant de lancer : « Liberté, égalité, fraternité, laïcité ! »

Être français, ce serait donc d’abord l’adhésion à un corpus d’idées, à quelque chose d’aussi abstrait et désincarné que le lien européen ? « Oui, il y a quelque chose d’abstrait, mais pas seulement, réagit Michel. C’est très concret, surtout quand on est né dans ce pays. C’est physique. Un paysage, un village, ça existe. Une langue, ça n’est pas rien. On ne peut pas se lier si on ne peut pas se comprendre. Et si les hommes font des lois, la langue organise aussi leur existence. Le droit, ce sont des mots et après on espère créer des réalités à partir de cela. Idem pour le service public. Au départ il ne s’agit que d’un principe. Mais derrière, on trouve du concret : l’école et l’hôpital. »

Ah, l’école et l’hôpital ! Ils font l’unanimité. Et suscitent l’angoisse. « Notre service public c’est The Walking Dead,dit Sophie. Comme s’il était déjà mort. Il se délite et ne tient plus que sur le dévouement, qui est souvent le stade avant l’effondrement. » En tant que fonctionnaire dans le domaine de la santé, elle sait de quoi elle parle. Pourtant, les autres veulent encore y croire. « Les gens y tiennent à leur système, même s’ils le pourrissent », estime Mika.

Personne ne pense ici que moins d’état « libérerait les énergies ». « Il n’y a pas de modèle de remplacement derrière la disparition de notre système de protection sociale, qui paraît programmée », redoute David. « La suite, ça va se passer comme en Amérique ? s’interroge Mika. Comme dans ces films où on voit les couples, au moindre coup dur, sacrifier l’avenir de leurs enfants en liquidant les économies faites pour les études ? Ou dans ces séries qui montrent des personnes condamnées à mourir faute d’assurance maladie ? »

Humanisme, protection sociale et contrat de solidarité

Certes, mais si on vivait plus mal, serait-on moins français pour autant ? « Oui, répond Sophie. Parce que notre système protecteur dit quelque chose de profond sur les engagements qui nous lient. C’est ce qui fait que notre contrat social n’est pas juste un système d’intérêts bien compris. Il y a quelque chose en plus : l’humanisme. On est censé être présent les uns pour les autres. Les vieux, pour les jeunes. Les bien portants pour les malades. Ceux qui travaillent pour ceux qui connaissent le chômage… Ce n’est pas rien comme lien. L’État, c’est froid. Le contrat social, ça fait commercial. Mais la Nation, cela exprime ces liens-là. » « Sauf que ces liens ne concernent pas que les Français,rétorque Michel. Les droits sociaux ne sont pas conditionnés à la citoyenneté… » Sophie ne se démonte pas : « Oui, mais c’est en tant que Français que nous avons voulu ces droits universels. Voilà notre identité. »

Pour Pascale, si la question de l’identité est si compliquée, c’est qu’on mélange trop de choses : « Si on demande si quelqu’un qui n’est pas né en France peut devenir français, je réponds oui, mais s’il adhère aux principes qui font que nous formons une communauté. Ensuite, il pourra construire un lien charnel avec son nouveau pays, où ses enfants trouveront un berceau, ça devrait être plus simple pour eux. » « C’est vrai en théorie, objecte Michel. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Les jeunes d’origine étrangère, même quand ils sont français de naissance, sont souvent en plein conflit de loyauté, leur double appartenance les met le cul entre deux chaises, ballottés entre des références qui ne sont pas compatibles. Et certains choisissent la fidélité à une culture d’origine dont les références sont loin des nôtres, alors qu’ils vivent et comptent continuer à vivre ici. Forcément ça grince. » Mika se marre : « Faut dire que si on compte sur les cours d’éducation civique pour aimer la France et avoir envie d’être français, il faut être sacrément résistant à l’ennui. On a tous un lien fort avec notre pays et finalement on partage beaucoup de visions communes. Mais à l’école, on ne nous a pas transmis grand-chose d’exaltant. » Tout est dit.

Ces biens essentiels

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Chloe Diamond-Lenow © D.R.

«Des devenirs canins queer»… Trente ans après un canular d’Alan Sokal sur les prétendus harcèlements sexuels dans les parcs canins, la chercheuse en études de genre Chloé Diamond-Lenow parvient à publier des thèses encore plus farfelues. Mais elle, elle est sérieuse


En 1996, Alan Sokal, professeur de physique, a porté un coup dur à la pensée postmoderne qui dominait les sciences humaines. Il a proposé à une revue académique un faux article rempli d’absurdités prétentieuses qui flattait les idées à la mode. La publication du texte, suivie de la révélation que c’était un canular, a mis à nu le vide intellectuel de tout un pan de la recherche universitaire.

Trente ans après, un article publié dans The Journal of Lesbian Studies semble aussi être un canular. Sauf que non. Son auteur, Chloe Diamond-Lenow, professeur adjoint d’études de genre à l’université de l’État de New York à Oneonta, a l’air parfaitement sérieux. Son titre seul est un galimatias résumant la plupart des doctrines progressistes en vogue, du rejet de l’hétéronormativité à l’antispécisme en passant par la robotique : « Queer canine becomings : lesbian feminist cyborg politics and interspecies intimacies in ecologies of love and violence » (« Des devenirs canins queer : la politique lesbienne féministe cyborg et les intimités interespèces dans des écologies de l’amour et de la violence »).

Si la traduction française semble opaque, elle est en cela fidèle à la version anglaise. L’auteur soulève un paradoxe. D’un côté, une relation avec un chien peut être très positive pour des personnes lesbiennes, non binaires et transgenres. De l’autre, le gouvernement américain, au nom de la suprématie et du militarisme blancs, utilise des chiens et des robots-chiens pour commettre des actes de violence impérialiste contre des communautés marginalisées.

Les travaux antérieurs de l’auteur portent sur la manière dont l’armée américaine, en Irak et en Afghanistan, a traité ses chiens de travail comme des hommes pour mieux déshumaniser les hommes arabes et musulmans. Cette leçon d’islamo-gauchisme option délirant est saupoudrée de références à la philosophie d’Emmanuel Lévinas. La chercheuse se présente comme « queer, grosse, non binaire, blanche, juive, lesbienne fem, colonisatrice » et « antisioniste ».

Elle a recours à l’« auto-ethnographie », pratique répandue en Amérique du Nord qui consiste à écrire sur soi-même et à présenter le résultat comme de la recherche. C’est ainsi qu’on comprend que, derrière son charabia pseudoscientifique, Chloe aime les femmes, les chiens et le yoga et qu’elle n’aime pas l’armée américaine, Donald Trump et Israël.