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Houellebecq vu de Serbie

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Il est des moments dans l’histoire où la manière dont un livre a été reçu en dit autant sur l’époque que le livre en lui-même. Comme il est des moments, passablement les mêmes, où le délabrement intellectuel d’une société est bien davantage mis à nu par les questions que l’on y pose que par les réponses qu’on y obtient. À cet égard, Soumission de Michel Houellebecq, avec les commentaires, débats et polémiques qui l’auront accompagné, aura constitué un parfait reflet de la France de la deuxième décennie du XXIe siècle. Une sorte d’IRM de l’état de ses élites, de ses contradictions et des tensions existant au sein de sa société. Et surtout, de l’extraordinaire confusion qui y règne. Cette confusion est à la fois cause et conséquence de son incapacité actuelle à appréhender une réalité qui, en France davantage qu’ailleurs, se compose d’inextricables nuances.

Des Balkans, il a souvent été dit qu’ils souffraient d’un trop plein d’histoire. Pour ce qui est de la France, c’est d’un trop plein d’idéologie qu’elle suffoque. Terriblement. Au point d’en perdre tous les repères. Au point de ne plus être capable de poser – de penser – les bonnes questions. Michel Houellebecq doit en savoir quelque chose, lui qui a dû subir le Guantanamo médiatique des journalistes, de toute évidence à la lutte pour l’obtention du trophée de la question la moins pertinente. Ainsi, de Sylvain Bourmeau (Mediapart) à Antoine de Caunes (Canal+), en passant par Ruth Elkrief (BFM TV), nous avons eu droit à l’attirail complet de la bien-pensance « progressiste » : la prétendue islamophobie de l’ouvrage ; la question de la responsabilité de l’écrivain ; ou encore le besoin de travailler davantage sur la laïcité ; bref, il était question de tout sauf de l’essentiel.

Patrick Cohen fut plus inspiré, pas forcément pour de bonnes raisons, mais quelques réponses croustillantes résultèrent de cet entretien matinal à France Inter. Nous y reviendrons. Finalement, c’est David Pujadas qui réussit l’exploit de toucher au cœur du livre de Houellebecq. Et au cœur de Soumission ne se trouve pas l’Islam, mais bien l’Occident et les Occidentaux.

Revenons en arrière. Du temps de mes études à Paris, au cours de la seconde moitié des années 1990, un ami, Français de souche, me dit que je lui rappelais par mon comportement et mes façons de faire la France d’il y a trente ans. Ca devait être ce côté encore traditionnel et patriarcal de la Serbie de l’époque, dont je venais, qui devait éveiller chez lui une certaine nostalgie. Patriarcale et traditionnelle (solidaire et hiérarchisée un tant soit peu), la France ne l’était déjà plus et avec le temps la situation n’a fait que se détériorer. Ce beau pays était devenu un endroit où l’on pouvait mourir faute d’avoir quelqu’un pour vous passer un verre d’eau, comme en cet été 2003 ; où les peu chevaleresques ruées à l’ouverture des magasins lors des soldes offraient le saisissant spectacle d’une étrange parenté entre le genre humain et le bétail ; où l’on organisait des « ateliers-câlins » pour les gens en manque de tendresse, d’amour, de confiance… Quand il m’arrive de parler de ce genre de phénomènes à mes étudiants en Serbie, ils en restent bouche bée. Ils peinent à y croire tellement ces manifestations paraissent surréalistes dans un pays qui, certes, fait face à une multitude de problèmes très graves, mais dans lequel la notion de patrie n’a pas encore été entièrement déconstruite, la famille toujours pas fondamentalement déstructurée et où les solidarités, bien qu’affaiblies, perdurent bon an mal an.

Pour ce qui est de la France, il n’est même plus certain que l’on soit encore capable de se rendre compte de l’exacte profondeur de cet abîme humain, de cette solitude des êtres qui n’a d’égale que la pauvreté spirituelle qui règne dans les sociétés occidentales. Pourtant, c’est précisément de cette France, partie d’un Occident jadis seulement essoufflé et de nos jours foncièrement décadent, avec ses sociétés atomisées, individualistes et matérialistes, dont nous parle Houellebecq. Et il le fait de manière plus incisive qu’auparavant. Son passage au 20 heures de France 2 fut éclairant à cet égard. Il y parla du manque de sens, du fait que les gens ne supportaient plus de vivre sans Dieu, que la consommation ne leur suffisait pas, que la réussite personnelle ne leur suffisait pas, qu’ils voulaient autre chose… En somme, et chose plutôt optimiste au fond, les gens se remémoraient peu à peu qu’ils n’étaient pas forcément faits pour ressembler à du bétail. Puis, à la fin de cet entretien savamment mené par Pujadas (ou son oreillette), vint cette phrase qui résonne profondément dans un pays qui se targue d’une tradition laïque vieille de plus de deux siècles : « En vieillissant, peut être que l’athéisme est difficile à tenir, c’est douloureux… l’athéisme est une position douloureuse »…

Soumission est donc avant tout une critique radicale de la (post)modernité occidentale. Radicale en ce qu’elle est sans appel et sans espoir. L’Occident est en train de mourir. Et ce n’est que dans ce cadre, bien loin d’une quelconque islamophobie, que Houellebecq fait intervenir l’Islam, religion vigoureuse, comme une sorte d’alternative spirituelle crédible.

Et il le fait avec une amusante placidité qui colorie l’ensemble d’une ironie délicieuse. Pas la sienne non, car la seule chose dont on convient avec Sylvain Bourmeau est que Michel Houellebecq n’est aucunement un provocateur et qu’il convient de le lire au premier degré. Non, l’ironie dont il est question ici procède en quelque sorte d’un retournement cocasse. Au monde occidental qui à réussi à tout relativiser et tout déconstruire, nation, famille, et jusqu’aux identités individuelles élémentaires (le genre n’entretenant plus aucun rapport avec le sexe), Houellebecq répond précisément par le relativisme, ce qui ne fait pas le moindre de ses charmes. En effet, si tout se vaut, pourquoi ne pas choisir l’Islam après tout. Imparable logiquement et déstabilisant pour les tenants du politiquement correct. Devant ce malaise, Pujadas insiste et demande ainsi à l’auteur ce qu’il pense de son personnage qui se convertit à l’Islam. Réponse savoureuse : « Je ne l’approuve, ni ne le condamne, les gens pensent ce qu’ils veulent de son comportement, vraiment ». Patrick Cohen pour sa part constate qu’au fond, c’est la mort de la République qu’imagine Houellebecq et lui demande si c’est ce qu’il souhaite. Réponse tout bonnement exquise : « je peux m’adapter à différents régimes »…

Ce qui resta toutefois profondément marquant, au-delà du livre et de la geste houellebecquienne, ce sont les réactions suscitées par Soumission qui furent autant sinon davantage éloquentes sur l’état de la France.   

Le livre de Houellebecq ayant fait l’objet d’une lecture, ou plutôt d’une interprétation à la carte – chacun l’ayant lu à travers ses propres lunettes idéologiques – ces réactions dénotèrent un corps social français profondément fragmenté et une confusion intellectuelle sans précédent. Sans surprise, la gauche – principale victime de Houellebecq qui croit constater que « les idées des Lumières, celles de la Révolution, les valeurs qui fondent la République » sont « en voie de disparition » – accueillit le roman pour le moins froidement quand elle n’y vit pas, à tort, un ouvrage imbécile, islamophobe et dénué de tout rapport à la réalité des choses. La droite (« extrême ») trouva dans l’idée de l’accession au pouvoir d’un parti islamiste la confirmation de ses craintes et de ses avertissements sur le danger que pourraient représenter les musulmans de France. Ce faisant, elle feignit de ne pas voir que dans le scénario houellebecquien l’arrivée au pouvoir des islamistes modérés constitue une solution et non un problème. Faisant une lecture sensiblement proche, donc basée sur le « danger » musulman en France, les juifs de France, ou certains d’entre eux comme Alain Finkielkraut, accueillirent chaleureusement le roman, y additionnant au demeurant des peurs spécifiques comme celle d’une « alliance entre gens du Livre » car il n’y aurait « pas de place pour Pessa’h entre gens qui fêtent la Saint-Mathieu et ceux qui célèbrent l’Aïd » (soit dit en passant, cette crainte pourrait facilement changer de camp car un retournement d’alliance ne serait pas inimaginable devant le « danger musulman », cette fluidité des peurs et des alliances montrant en elle-même la complexité et l’instabilité de la situation française).

Ce qui est frappant dans cette réception plurielle pour un observateur extérieur, c’est précisément le fait qu’elle soit plurielle ; le fait que chacun a vu dans  Soumission davantage qu’il n’y en avait, ou même rien du tout (la gauche), et ce, selon ses propres intérêts, ses fantasmes ou ses peurs. Cette confusion intellectuelle, par son ampleur, marque indéniablement une nouvelle étape de la crise du  « vivre ensemble ». Or le livre de Houellebecq, par sa réception fragmentée, a démontré que les élites françaises n’étaient plus en mesure de fournir des réponses idéologiques cohérentes à cette situation et que la France ne se fissure plus uniquement dans les faits, mais qu’elle s’est aussi irrémédiablement fissurée dans le monde des idées. Soumission a ainsi mis à nu le fait que le corps social français était profondément morcelé et malade, et que les possibles remèdes ne contenaient plus de principe actif. Dans un tel contexte, l’avenir même de la France devient incertain.      

L’hexagone va vers la guerre civile – dirait Eric Zemmour. Vers la paix civile soutiennent d’autres, à condition naturellement d’abattre préalablement le système d’une « gauche bobo » alliée naturelle d’une « droite du capital ». A vrai dire, les deux scénarios proposés ne sont à la fois ni tout à fait impossibles, ni tout à fait probables. Mais il semblerait bien qu’ils soient les seuls. En effet, le statu quo, a fortiori renforcé (plus de professeurs, plus de laïcité), ne résoudra rien, les mêmes causes entrainant les mêmes effets. D’ailleurs, il se peut que le match soit déjà joué et que pour la France il soit dès à présent trop tard, son problème étant en substance le problème de son identité et qu’une identité – précisément parce qu’elle est identité – ne peut se construire sur un socle aussi disparate tel que celui de la France d’aujourd’hui, avec ses cultures, ses communautés et ses religions plurielles (y compris la plus prégnante d’entre elles – celle de la laïcité). Mais pour ceux qui ne croient pas nécessairement à la fatalité dans l’histoire, il ne reste qu’une seule chose à tenter : essayer de mettre enfin de l’intelligence et de l’intelligibilité dans le débat public français. Faire en sorte que l’on puisse réellement discuter sans tabous, que l’on puisse se dire les choses sans disqualifications idéologiques et accusations diverses (« extrême droite », « gauchiste », « antisémite », « raciste », etc.), et surtout, faire montre de quelque noblesse d’esprit qui permette d’écouter et éventuellement de comprendre l’autre. En somme, il s’agit de faire exister tout ce qui, vu de l’extérieur, manque aujourd’hui cruellement à la France.

Aussi plat que ce simple précepte puisse paraître, il ne faut pas en sous-estimer l’efficacité. L’enjeu est en effet de taille car à force de ne plus dire les choses, on finit par ne plus savoir les lire. Soumission en fournit la parfaite illustration. Mais il ne faut pas davantage commettre l’erreur inverse en surestimant la possibilité pratique de la mise en œuvre d’un tel précepte. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, connaissant d’expérience aussi bien le prix que l’on paye lorsque l’on refuse d’ôter l’aveuglant voile idéologique, que la paresse des hommes, étrangement toujours plus enclins à prendre les armes qu’à écouter autrui. Cet effort doit pourtant être accompli, d’autant que personne dans cette histoire française n’a entièrement tort, ni entièrement raison. Car peut-on réellement dire, n’en déplaise à Edwy Plenel, qu’il n’y a aucun « danger » musulman en France, que l’assimilation fonctionne à merveille et que la « jeunesse populaire », pour reprendre un mot d’Alain Badiou, ne chercherait qu’à s’épanouir par le travail qui malheureusement fait défaut ? Peut-on dire à l’inverse, n’en déplaise à Zemmour, que tout espoir est perdu et que la réconciliation nationale est impossible dans le cadre d’une matrice idéologique autre que celle du système dominant ? Ou encore que l’Islam représente l’unique problème de la France, s’il en est bien un ? Afin de surmonter la crise du « vivre ensemble », il s’agira bien de démêler ces inextricables nuances et complexités françaises. Pour cela il faudra beaucoup d’intelligence et autant de patience. Soumission nous a montré que ces deux vertus manquaient encore à l’appel.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010.

J’irai jouer sur vos tombes

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Mignons tout plein et costauds avec ça. Par une belle après-midi à Sarre-Union, on vous retourne  250 pierres tombales et on brise une stèle portant les noms de ceux qui périrent dans les camps de la mort nazis. C’est juste ludique, pas antisémite pour un clou puisque l’étoile à six branches qui  marquait ces tombes ne  leur disait  absolument rien. C’est ce que ces charmants gamins déclaraient, jouant à la surprise devant le scandale qu’ils venaient de provoquer.

Qu’ils aient été inconscients ou non n’a pas grande importance. Leur acte est en effet un symptôme, c’est-à-dire quelque chose qui émerge du refoulé et  fait retour de ce dernier dans le réel. Et ce symptôme, c’est l’antisémitisme. L’argument de ces jeunes gens : « un cimetière abandonné », outre qu’il procède d’un mensonge manifeste, dit bien qu’il s’agissait pour eux de l’abandon, c’est-à-dire  du refoulement et du déni de l’histoire dont ces tombes étaient le rappel. Forclose, cette dernière n’aurait plus cours et tout ce qu’ils en avaient entendu dire, même fortement réactivé par les meurtres djihadistes et leur large publicité dans les médias, ne valait, ne pesait pas plus qu’une brume matinale s’évaporant avec la montée du jour. C’est l’interprétation la plus « gentille » qu’on puisse donner à leur acte, l’innocence étant le privilège du diable.

L’autre interprétation est que l’antisémitisme de ces individus (hérité peut-être de vieilles croyances familiales et d’un tropisme pro-nazi) s’est trouvé  renforcé  et quasiment justifié par l’antisémitisme pro-palestinien bien répandu et devenu un signe de ralliement au politiquement correct. Que le Nom Juif soit devenu une accusation autorisant toute violence envers ceux et celles qui le portent dans bien des écoles en est le signe le plus manifeste. Ergo, la banalisation de l’antisémitisme banalise la profanation des tombes juives. Mais cette profanation, qui porte atteinte aux vivants, exprime une muette complicité avec les crimes islamistes.

Cette complicité, homéopathique si l’on veut, le dosage n’allant pas jusqu’à la kalachnikov, se retrouve peut-être chez les profanateurs du cimetière chrétien de Tracy-sur-Mer. Antisémitisme en moins, mais anti-« croisés » en plus, la transgression du vieil interdit se libère. L’avenir sans illusions d’une civilisation exsangue cède le pas à l’illusion d’un ordre retrouvé par la destruction de l’Histoire et la généralisation du meurtre qui est à l’œuvre dans la nouvelle barbarie.

Rojava, l’Etat insoumis

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rojava etat islamique kurdes

L’un des aspects les plus fascinants des guerres civiles réside peut-être dans leur génie à susciter l’apparition d’États de facto dont les actes fondateurs sont sculptés dans la frénésie des combats. Deux étranges entités politiques sont ainsi en train de naître sous nos yeux en Syrie, prospérant sur les décombres d’un régime baasiste qui ne maîtrise guère plus que la moitié de son territoire : proclamé le 29 juin 2014, l’État islamique impose désormais l’autorité « califale » d’Abou Bakr al-Baghdadi sur une superficie égale à celle du Royaume-Uni, partageant des frontières communes avec la Turquie, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak ; et au même moment, dans l’extrême nord de la Syrie, trois cantons kurdes disjoints se sont fédérés pour créer le territoire « auto-administré » du Rojava, dont la charte fondatrice, publiée le 21 janvier 2014, semble comme sortie de l’imagination d’un socialiste-révolutionnaire du xixe siècle.

Au-delà de l’antagonisme fondamental qui oppose ces deux entités ennemies, l’une et l’autre se pensent comme des modèles de gouvernance au Proche-Orient et se rejoignent sur un même refus de la conception occidentale de l’État-nation : tandis que les combattants de Daesh – acronyme arabe de l’État islamique – clament leur volonté de restaurer une forme califale de pouvoir tout en pulvérisant les frontières héritées des accords franco-britanniques de 1916, les dirigeants du Rojava n’aspirent pas tant à créer un État, fût-il kurde, qu’une « confédération démocratique des peuples kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène ».[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, ce n’est pas une Constitution qui fonde l’« auto-administration démocratique » du Rojava, mais un contrat social appuyé sur un idéal multiethnique, inclusif et « laïque », tandis que l’État islamique s’appuie quant à lui sur une conception intraitable et guerrière de la charia, vue comme un réseau de canaux divinement prédisposés pour l’équilibre d’une société musulmane pleinement victorieuse. Aucun doute : la Syrie est devenue, pour le meilleur ou pour le pire, le laboratoire des nouvelles utopies proche-orientales.

En ce mois de novembre 2014, je traîne mes guêtres, justement, dans le canton syrien du Cizîrê, le plus vaste des trois territoires qui forment le Rojava. Si des milliers de Français, de Belges ou de Scandinaves sont venus grossir les rangs des moudjahidine de l’État islamique, ici, il n’y a pas foule : les Européens présents au Kurdistan de Syrie se comptent ainsi sur les doigts d’une seule main, ce que l’on me fera remarquer dès mon arrivée. La vice-premier ministre, Elizabeth Gawriya, me posera ainsi cette colle : « Pourquoi mille Français se sont-ils engagés dans une milice qui coupe nos enfants en morceaux tandis que pas un seul n’est venu défendre le Rojava ? » ; elle s’étonnera aussi que la France – « pays chrétien » – n’aide pas le Rojava alors qu’il est le premier pays du monde à avoir fait de l’araméen – la langue du Christ – l’une de ses langues officielles, à côté du kurde et de l’arabe… Plus tard, un officier nous apprendra que les daeshistes sont équipés de missiles Milan de fabrication française ; puis un membre du Parlement s’emportera contre François Hollande, accusé d’être le « meilleur allié de la Turquie » ; enfin, Nazira Gawriya, la coprésidente – syriaque orthodoxe – du Conseil législatif du Cizîrê, formulera une requête primordiale : « Que la France arrête d’accorder des visas d’entrée aux chrétiens d’Orient ! » On l’aura compris : aller en tant que Français à la rencontre des officiels du Rojava – surtout s’ils sont chrétiens –, c’est prendre le risque d’être accueilli par une soupe à la grimace, qui, heureusement, se mue généralement en franche hospitalité.

Le Rojava – littéralement, Kurdistan « de l’Ouest » – est né d’un compromis historique entre les Kurdes du parti PYD et le régime de Bachar el-Assad : ne pouvant se battre sur tous les fronts à la fois, ce dernier a en effet choisi de laisser les militants du PYD former en 2012 des assemblées populaires dans trois cantons disjoints – Efrîn, Kobané et Cizîrê – qui, ensemble, couvrent un territoire désormais aussi étendu que le Liban. Territoire éclaté mais aussi enserré entre deux puissances qui ont juré sa perte : le gouvernement islamo-conservateur turc, au nord, rêve évidemment d’écraser dans l’œuf cette entité politique dominée par les idées « confédéralistes démocratiques » d’Abdullah Öcalan, leader omnipotent des Kurdes de Turquie. Mais c’est l’État islamique qui exerce sur le Rojava la pression la plus brutale : en septembre 2014, les combattants de Daesh se sont ainsi lancés dans une guerre-éclair contre le canton de Kobané, provoquant l’exode de centaines de milliers de civils vers la Turquie, où ils s’entassent désormais dans des camps de fortune. Bataille épique, mais aussi fondatrice : il n’est pas besoin d’avoir lu Carl Schmitt pour comprendre que la figure de l’ennemi total permet de fonder des solidarités opératives. En ce sens, l’existence de Daesh et la menace existentielle qu’il fait peser sur les peuples du Kurdistan syrien sont peut-être une chance historique : l’acte de naissance du creuset multiethnique du Rojava restera à jamais lié au souvenir d’une guerre totale rassemblant sous un même drapeau Kurdes, Arabes, chrétiens, mais aussi hommes et femmes, les médiatiques Unités féminines de protection (YPJ) totalisant quelque 30 % des troupes combattantes dans la ville assiégée de Kobané ou sur la ligne de front du Cizîrê.

Il est évidemment plus intéressant d’évoquer la réalité de l’État islamique avec celles et ceux qui se défendent quotidiennement contre ses assauts que de subir les assommants clichés véhiculés en France, oscillant entre l’hystérie va-t-en-guerre d’une certaine droite et l’euphémisation anti-amalgamiste d’une certaine gauche. Ainsi, à l’encontre de tous ceux qui parlent en France de « pseudo-État islamique » ou d’État « prétendument islamique », les Kurdes savent que le califat d’al-Baghdadi possède tous les attributs régaliens : une administration efficiente, deux Premiers ministres (l’un pour l’Irak, l’autre pour la Syrie), des ministères organisés, des structures provinciales décentralisées, des agences de presse, des services de renseignement et un gigantesque budget alimenté par les raffineries artisanales, les trafics frontaliers, les confiscations et le pillage des sites archéologiques. L’État islamique a la vocation d’être un foyer : sa propagande martèle sans cesse que le premier devoir des vrais musulmans – « Arabes et non-Arabes, Blancs et Noirs, Orientaux et Occidentaux » – est de quitter les nations impies d’Europe et de se livrer à l’hijra (émigration) vers les terres « califales ». Ceux qui en France s’inquiètent du « grand remplacement » devraient s’en réjouir !

Les Kurdes – qui sont sunnites pour la plupart – et les Arabes du Rojava savent aussi qu’il serait absurde ou mensonger de nier le caractère « islamique » de cet État de facto, car c’est un rêve grandiose, puissamment ancré dans la mémoire sunnite, que renouvèle l’État islamique d’al-Baghdadi : celui du califat abbasside de Bagdad, détruit par les invasions mongoles du xiiie siècle et auquel succédera l’avatar califal ottoman, qui sera formellement aboli en 1924 par Mustafa Kemal. Ainsi, contrairement à la « rue occidentale » qui ne voit dans l’État islamique qu’un ramassis de fous ou de barbares – tandis qu’une partie de la « rue musulmane » le suspecte d’être une création des services occidentaux et israéliens… –, le rêve califal d’al-Baghdadi est perçu par de nombreux musulmans comme un processus historico-religieux d’une inégalable beauté, prompt à susciter de virils et d’idéalistes engagements, depuis la Tunisie jusqu’aux Philippines en passant par Lunel et Berlin. S’inscrivant dans le sillage de l’intransigeante école de jurisprudence hanbalite et se référant constamment aux écrits d’Ibn Taymiyya (un théologien d’origine kurde du xiiie siècle), les combattants de Daesh sont, qu’on le veuille ou non, l’un des visages de l’islam contemporain, et pas le moins belligène, puisque leur conception de l’apostasie, particulièrement extensive, n’est pas de nature à nous rassurer : sont en effet considérés comme apostats, donc passibles de mort, les musulmans non sunnites dans leur ensemble – ce qui fait beaucoup de monde dans la région : chiites duodécimains, ismaéliens, alaouites, alévis, druzes –, mais aussi la plupart des confréries soufies, ainsi que les sunnites collaborant avec les États arabes jugés apostats. Même les Frères musulmans ou les islamistes palestiniens du Hamas, coupables selon Daesh de s’être compromis dans les joutes électorales, sont accusés d’être des idolâtres… On le voit : si le monde est contre l’État islamique – la coalition arabo-occidentale regroupe vingt-deux pays dont dix pays musulmans –, c’est aussi parce que l’État islamique a déclaré la guerre au monde entier. Mais, contrairement à Al-Qaida, qui avait choisi de frapper – et de quelle manière extraordinaire ! – « l’ennemi lointain », l’État islamique privilégie pour l’instant « l’ennemi proche ».

Le 20 novembre dernier, j’arpentais ainsi les ruines de la ville syrienne de Tel Maarouf, centre religieux de la confrérie soufie des naqşhbandi et haut lieu de pèlerinage du canton du Cizîrê. En février 2014, une brigade internationale de miliciens de l’État islamique – parmi lesquels des Français – a nuitamment pénétré dans la ville, n’y restant que vingt-quatre heures, le temps de dynamiter les deux mosquées, dévaster l’école primaire et profaner la tombe de Sheikh Khaznawi. Les miliciens ont quitté Tel Maarouf sans coup férir, emportant avec eux les fruits de leurs pillages et quinze villageois parmi lesquels des jeunes filles et des bambins, celles-là promises aux viols et ceux-ci à la réassignation identitaire. Dans les décombres des mosquées, les daeshistes ont aussi dispersé des exemplaires piégés du Coran, espérant ainsi défigurer encore quelques Kurdes après leur départ. Tel Maarouf est désormais une ville morte, abandonnée aux chats qui se faufilent entre des matelas éventrés, des jouets d’enfants, des livres souillés. Voilà ce qu’il en coûte aux sunnites syriens de ne pas entrer dans le moule étroit du salafisme révolutionnaire.

Les chrétiens de la région, on s’en doute, n’ont pas été les derniers à s’associer à la construction de l’« auto-administration » du Rojava. Ils sont, ne l’oublions jamais, les rescapés du génocide assyro-arménien de 1915 au cours duquel un million de chrétiens ont été exterminés, avec la complicité de supplétifs kurdes, par les Jeunes-Turcs, ce très « progressiste » mouvement fondé, comme par hasard, un siècle jour pour jour après la prise de la Bastille. Puis les chrétiens du Rojava savent ce qui les attend en cas de victoire des « djihadistes » : en 2012, les miliciens de Jabhat al-Nosra et du groupe turco-caucasien Ghuraba al-Sham sont ainsi entrés à Ras el-Aïn, l’une des principales villes du Cizîrê, et n’en ont été chassés qu’un an plus tard, après avoir vandalisé les églises et crevé les yeux des icônes mariales. Au projet d’homogénéisation radicale de l’État islamique répond donc la volonté polyphonique du Rojava, inscrite dans le marbre de sa charte fondatrice : chaque ministère est tricéphale et doit inclure au moins une femme et un(e) représentant(e) d’une des trois grandes communautés, c’est-à-dire, dans les faits, un/une Kurde, un/une Arabe, un/une chrétien(ne). Des règles similaires sont appliquées dans les différentes instances politiques qui reposent sur les comités communaux, les initiatives populaires et le bénévolat. Et le plus incroyable est peut-être que, dans ce contexte de pénurie et de guerre totale, les administrations du Rojava trouvent aussi le temps de travailler sur des questions que certains pourraient juger secondaires : Amina Omar, la ministre de la condition féminine, œuvre ainsi à la création de refuges pour les femmes battues, arguant qu’il faut déployer la même énergie contre ceux qui sont violents qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur. Et, pendant ce temps, Luqman Akhmi, ministre de l’écologie, de l’archéologie et du tourisme (sic), travaille à préserver les sites antiques d’Urkesh et d’Halaf, une démarche qui contraste fort avec les agissements des fonctionnaires de l’État islamique. Lesquels, dégoûtés par les œuvres façonnées sous l’ère antéislamique de la jâhilîya, oscillent entre les pillages lucratifs et les destructions méthodiques. Enfin, dans les rues de Qamişhlo ou dans les casernements de la ligne de front, la jeunesse du Rojava se livre à une activité désormais criminalisée à l’intérieur de l’État islamique : elle danse.

Pour l’heure, sous-équipées et seulement aidées par le soutien aérien de la coalition arabo-occidentale, les troupes combattantes du Rojava continuent de subir le siège de Kobané et tiennent fermement la ligne de front du Cizîrê, intervenant aussi en Irak afin de protéger les Yézidis, une population kurde mithraïste vivant dans la région des monts Sinjar. Largement ignorés par les États, boudés par les visiteurs, menacés de toutes parts, les peuples du Rojava n’en gardent pas moins la virile assurance de la légitimité que confère l’ancienneté. Ce sont de vieux peuples : contre la prétention hégémonique de l’État islamique, les chrétiens de Kobané et du Cizîrê n’oublient pas qu’ils sont les enfants du patriarcat d’Antioche, dont l’institution remonte aux apôtres Pierre et Paul ; les Kurdes, peuple indo-européen, se savent quant à eux les héritiers des royaumes mèdes, tandis que le calendrier yézidi entre dans sa 6765e année. Aussi, l’on comprendra que ces populations, dont les mythes fondateurs s’enracinent dans une mémoire autrement plus ancienne que l’hégire, restent un peu dubitatives face aux leçons de vie administrées par des « djihadistes twitter » shootés aux amphétamines – dont certains sont par ailleurs des transfuges des milices baasistes irakiennes ou d’anciens alcooliques venus des Flandres ou d’Indre-et-Loire… Les daeshistes ont beau cultiver un zèle surhumain à trancher des gorges récalcitrantes ou profaner des corps adolescents, pour les peuples du Rojava, les vertus de la révolution califale n’apparaissent pas encore dans leur pleine lumière.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent. 

Valls, l’apprenti-sorcier

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manuel valls loi macron

Il devait certainement en rêver. Dégainer son 49.3. Montrer qu’il est le chef. Manu Militari, comme l’a surnommé Libération, a décidé que la loi Macron était l’occasion de mettre au pas ces maudits frondeurs, empêcheurs de libéraliser en rond. « Il n’y a pas d’autre alternative » à sa politique, a-t-il martelé mardi soir au JT de TF1, en appelant, entre les lignes, les mânes de Miss Maggie, et son TINA[1. There is no alternative]. Un vrai mâle dominant, Margaret Thatcher ! Un modèle. Pas sûr qu’Emmanuel Macron ait été ravi, lui qui assurait le service après-vente de l’annonce du 49.3 sur la chaîne d’en face, de la manifestation d’autorité du Premier ministre. Le ministre de l’Economie pensait certainement que la loi pouvait passer sans l’aide du marteau-pilon de la constitution.

C’est à se demander si cette décision n’était pas aussi destinée à le brider aussi, à l’empêcher de remporter une belle victoire, qui n’aurait été que la sienne. Mais revenons aux frondeurs. Ce qui motive Valls à les cibler, c’est surtout leur propension à remettre en cause sa légitimité à diriger une majorité de gauche, de rappeler sans cesse que la ligne qu’il incarne n’a recueilli que 5% lors de la primaire de l’automne 2011. Et de préparer un congrès où il ne pèserait pas beaucoup plus. Il faut donc leur couper les pattes. La meilleure défense, c’est l’attaque. On a entendu ce mercredi le député Christophe Caresche réclamer que l’appartenance au groupe socialiste à l’Assemblée soit désormais conditionnée à une fidélité sans faille à la discipline majoritaire. Ce faisant, il indiquait clairement la sortie, non seulement du groupe mais aussi du parti. Le monde à l’envers. Ces frondeurs qui demeurent les seuls à faire entendre une musique socialiste, ce sont eux qui devraient quitter leur parti ? Il est évident que c’est le congrès de juin qui débute. Le défi lancé à la gauche du parti par Valls et ses soutiens constitue une arme à double-tranchant. En se comportant de cette manière, le premier ministre soude ses opposants. Le boomerang lancé avec le 49.3 pourrait bien lui revenir dans le visage à cette occasion, démontrant la faiblesse de son poids dans le parti. On verra alors si son fusil à un coup[2. L’alinéa 3 de l’article 49 ne peut, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, être utilisée qu’une seule fois par session.] n’a pas été l’œuvre d’un apprenti-sorcier.

Apprenti-sorcier, Manuel Valls l’a été incontestablement, lorsque, ministre de l’Intérieur, il a concocté le nouveau mode de scrutin des élections départementales. Cette élection de notables avait pourtant impeccablement servi les édiles socialistes lors de la dernière décennie précédente. L’obsession socialiste pour la parité s’est combinée avec la volonté de Valls de politiser le scrutin. Le nombre de cantons a été le plus souvent divisé par deux, mais il faut désormais élire un binôme paritaire de titulaires et un autre de remplaçants, soit une liste de quatre noms. Seuls les partis vraiment installés ont la capacité de présenter de telles candidatures. Le notable dissident, le petit parti qui gêne, sont désormais dans la quasi-impossibilité de concurrencer les gros partis. Valls pensait-il mettre des bâtons dans les roues du FN en agissant de la sorte, pariant sur la difficulté historique des frontistes à trouver des candidats ? Si c’était le cas, c’est raté puisque Marine Le Pen a annoncé que son parti serait représenté dans 95 % des cantons. Sur ce plan, nous ferons amende honorable. Il y a deux mois, prenant l’exemple du département du Jura, nous pariions sur l’impossibilité pour le Front national d’être présent dans plus de trois cantons. En quelques semaines, il est parvenu à le faire dans la quasi-totalité des cantons (16 sur 17) se payant le luxe de ne pas gêner le maire villiériste de Saint-Claude. Comment voteront les électeurs, avec ces espèces de listes à quatre têtes ? Ils zapperont les noms et voteront pour l’étiquette. A ce jeu, c’est le FN qui sera gagnant. Le PS, qui aurait pu compter sur le bilan local de ses nombreux conseillers généraux sortants, sera perdant. Pis, Valls a doublement joué avec le feu en portant à 12,5 % des inscrits le seuil pour être candidat au second tour en cas de troisième ou quatrième place au premier. Auparavant, il fallait 10 % des suffrages exprimés. Là encore, il visait sans doute le FN. Et cela atteindra le plus souvent le PS, on peut en prendre dès aujourd’hui le pari. Les élections départementales seront une vraie boucherie pour le PS ; Manuel Valls aura aiguisé lui-même les couteaux avec sa réforme du mode de scrutin.

On parie qu’il sera rendu coupable de la déroute dès le 30 mars. À ce moment-là, tous ceux qui constituent le vivier d’adhérents du PS (élus, collaborateurs d’élus, etc.) et qui auront été envoyés dans le décor par cette réforme géniale, pour qui croyez-vous qu’ils voteront au prochain congrès ? Pour ceux qui soutiennent l’apprenti-sorcier qui se rêve en mâle dominant ? On peut sérieusement en douter.

*Photo : WITT/SIPA. 00705200_000003.

Kevin va passer le Brevet!

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brevet sms ecole

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que ma conscience, je suis allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !jcandidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

*Photo : wikicommons.

Exit DSK, bonjour Freud!

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dsk proces carlton lille

Le procès fait à la sexualité de Dominique Strauss-Kahn s’achèvera bientôt. Exceptionnellement, ce politicien de deuxième choix, qui prospéra surtout à l’abri de ses protecteurs, et ne prononça souvent que les formules congelées de ses communicants, a tenu tête avec un certain panache à ses accusateurs. Il a fini par se rebeller, non sans humour, contre celles et ceux qui, croyant qu’il reculait, voulurent… l’acculer.

Il y eut quelque chose d’un atroce voyeurisme, d’une volonté de nuire à un seul dans ce spectacle inutile. Reviendra-t-il, tel un boomerang, à la face des gens de justice, qui furent à son origine ? Quant au niqueur en série, ses plus récents déboires professionnels le renverront peut-être vers un silence médiatique, d’où il n’aurait jamais dû sortir. La gauche de pouvoir, totalement acculturée, le désigna comme son champion. Fabriqué de toutes pièces par les médias à partir de compétences partagées par l’essentiel des économistes français, ne fut-il pas la dupe de son entourage, de ses prétendus amis politiques, de ses acolytes et d’une clientèle prévoyante, qui espérait tirer profit de ses succès ? Nous oublierons donc ce monsieur et ses partouzes tristes : exit DSK non par la sortie des artistes mais par l’issue de secours !

On entendit, à la barre du tribunal de Lille, le témoignage d’une nommée Jade. En rappelant brièvement les raisons matérielles qui l’avaient amenée à l’amour tarifé, elle se livra à un émouvant exercice de remémoration, qui annonçait ce qu’on nomme en médecine et en psychologie l’anamnèse. Il s’agit du récit que produit le patient pour rapporter l’histoire de son mal ou de son malaise. Jade mettant au jour les servitudes des filles naguère qualifiées « de joie » et leur dégradante disponibilité, a mis fin au tour un peu frondeur, « gaulois et festif » que prenaient les débats après l’inénarrable Dodo la saumure. Cela sentait la misère, la détresse et l’exploitation. Cependant, ce « retour du refoulé prostitutionnel » pourrait provoquer un bouleversement des mœurs françaises, jusqu’à présent préservées de l’hygiénisme et de la folie féministe anglo-saxonnes. Nous savons au moins depuis Georges Brassens tout ce que nous devons aux putains. Un Français qui ne leur accorderait pas le respect, même encanaillé, devrait être déchu de sa nationalité. C’est ainsi qu’un gentilhomme, plutôt que la retourner brutalement, suggérera à sa belle d’un jour que, de l’autre côté, la chose est intéressante, et que, bien menée, elle conduit à d’intenses satisfactions chez l’un et chez l’autre. Qu’elle lui réponde non, il n’entendra pas oui !

Demeurera toujours la question du sexe et de la violence. Le bon docteur Sigmund F. a livré un trésor de réflexions, où il est question d’un héros de la mythologie grecque et de son complexe, de scène originaire, bref d’une douloureuse et compliquée organisation œdipienne, qui se met lentement en place chez l’enfant, de la puberté à la fin de l’adolescence. Tout cela, évidemment, est fort discuté et remis régulièrement en cause, mais la finesse du sorcier viennois nous entraîne après lui dans un paysage fascinant de vestiges fantasmagoriques. Au reste, et Sigmund l’avait relevé, il eut un fameux précurseur dans l’exploration de nos « éléments structurants ». On trouve en effet chez Diderot une troublante, pénétrante observation du fondement œdipien de la violence strictement masculine :

Lui : […] tout ce qui vit, sans l’excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui il appartiendra, et je suis sûr que si je laissais venir le petit sauvage sans lui parler de rien, il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.

Moi : Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère.

Lui : Cela prouve la nécessité d’une bonne éducation ; et qui est-ce qui le conteste ? et qu’est-ce qu’une bonne éducation, sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances sans péril et sans inconvénient ?[1. Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, p. 474 du texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, éditions Garnier, 1875-77.]

Ah, quel beau démon annonciateur ce jeune assassin de son père, amant de sa mère, et de quelle admirable prescience fait preuve Denis D. ! Quand on s’appelle Freud, ces choses-là vous mettent sur la piste d’une bouleversante révélation !

Dans toute scène sexuelle entre deux partenaires consentants gît la violence ; elle règle une figuration très animée, relancée par le désir. Elle souffle aux amants des initiatives audacieuses. C’est encore elle qui abolit en partie la pudeur innée ou acquise, et c’est toujours elle qui jette l’un contre l’autre des corps affolés, pourtant voués à la souffrance et à la mort. Deux égoïsmes se confrontent alors : la règle muette exige que l’un et l’autre s’acceptent et se fondent dans une même fantaisie. On pressent le fragile équilibre entre soumission et domination, entre violence de création et brutalité d’humiliation. Sa rupture, dramatique, apparaît dans le film Le Dernier tango à Paris, lorsque Marlon Brando impose à Maria Schneider une sodomie douloureuse. Cette scène a considérablement nui au beau film crépusculaire de Bernardo Bertolucci.

Comment sortir de cette impasse, où les amants s’affrontent dangereusement ?

Certainement pas en écoutant Caroline Fourest, qui déclarait : « Avec le Pacs, j’ai milité avec des gays, et il m’arrive de me dire: tiens, il est mignon ! Un hétéro, ce n’est pas possible, à cause de ce qu’il a dans la tête. »[2. Entretien accordé à Libération, en juin 2000, par Caroline Fourest, présentée alors par le journal dans ces termes : « Ex-présidente du Centre gai et lesbien de Paris. Directrice de la publication de Prochoix, « journal et réseau féministe, gay friendly, antifasciste » »]. Un gay, selon Caroline, c’est bien, c’est franc du collier, c’est doux, compréhensif et jamais brutal. “Ce qu’il a dans tête” est fort présentable, se fonde sur une tendre réciprocité. Le gay, c’est joyeux, le pas gay, c’est triste ! Le gay, la gayte ont la gâterie « girly », le pas gay l’a graveleuse.

Qu’est-ce donc que l’amour en France ? Un moment d’abandon à notre magnifique fantaisie animale augmentée de notre imagination rationnelle. Car le plaisir ne s’obtient pas sans le piment de la raison. C’est que, dans ce pays, si nous aimons bien avec le corps, nous aimons mieux encore lorsqu’il s’accorde à l’esprit. Les français s’envoient en l’air… pour prendre de la hauteur ! Aimons nous comme des bêtes, mais ne nous montrons pas stupides au déduit ! Là aussi, il est une place pour l’esprit. C’est d’ailleurs la leçon de notre ami Diderot, lorsqu’il écrit à Sophie Volland : « […] qu’est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu’elles ne peuvent être l’expression du cas infini qu’ils font d’eux-mêmes? Qu’il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires ! Qu’il y a de charmes, d’élévation et d’énergie dans nos embrassements. » (1er juin 1759).

À la fin, que reste-t-il des transports amoureux ? Une bousculade de souvenirs, des corps et des visages fondus dans la brume de la mémoire, et l’émouvante impression de s’être glissé dans la ronde éternelle de la séduction et du désir :

« Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. ” »[3. Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte 2, scène V.]

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA. AP21694166_000008.

Ni lâches ni martyrs

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S’exposer à visage découvert en s’exprimant sur l’islamisme, c’est courir le risque de se faire tuer.

L’option héroïque du martyr est d’autant moins recommandable que le risque de mourir va inévitablement peser sur bien des décisions, vu que de notre côté de cette guerre, nous aimons la vie.

Comment ceux qui veulent s’exprimer publiquement et librement sur l’islamisme peuvent-ils échapper au choix d’être ou des lâches ou des martyrs?

Je ne vois qu’une solution : l’anonymat, grâce à un pseudo jamais dévoilé.

À moins que tout le monde signe Edwy Plenel ou Esther Benbassa…

Français comme un Juif en France

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juifs banlieues islam

C’est devenu un marronnier : les juifs de France ont peur. Tellement peur qu’ils s’apprêteraient massivement à quitter la France pour aller chercher la sécurité… en Israël – plus un Français n’ignore aujourd’hui le sens du mot « alya ». En réalité, cette interprétation paniquarde, confortée par les indécents appels de Netanyahou, occulte peut-être une déchirure plus profonde : si des juifs français sont de plus en plus nombreux (quoiqu’ultra-minoritaires) à choisir l’exil qu’ils appellent retour, c’est moins sous l’emprise de la peur qu’en raison d’un sentiment grandissant de solitude. Certes, ce sentiment ne compromet nullement l’intégration des Juifs à la société française. Mais il complique imperceptiblement la question de l’appartenance, comme si, pour certains, être juif et français allait un peu moins de soi.

Moments paroxystiques de deuil et d’inquiétude, les agressions et crimes antijuifs ne sont donc pas de tragiques accidents troublant momentanément un vivre-ensemble idyllique. Parallèlement à la montée de l’antisémitisme arabo-musulman accolé à l’antisionisme virulent d’une partie de la gauche, la tendance à l’entre-soi à l’œuvre dans toute la société a progressé dans une partie de « la communauté », en même temps que la pratique religieuse et l’affirmation identitaire. Les « Philippe » et « Alain » nés dans les années 1960 appellent leurs fils « Ilan » ou « Avner » et beaucoup préfèrent désormais, pour leur résidence secondaire, Tel Aviv à Deauville. En somme, de plus en plus de « Français juifs », comme on dit à la télé comme pour leur prodiguer une réassurance, se considèrent comme des « juifs français ».

« Je ne veux pas entendre que les juifs ont peur ! » Les mots de Raphaël Mergui, le président du Consistoire (organisme chargé des questions cultuelles), en ont peut-être ragaillardi quelques-uns. Comme Danielle, quinqua bondissante et chef d’entreprise, qui se dit juive par l’humour : « Marre d’entendre tout le temps parler des juifs comme des victimes ! » Il n’empêche : que certains aient peur, après Merah, après Nemmouche et après la tuerie de l’Hyper Cacher de Vincennes, il faudrait être aveugle ou cynique pour s’en étonner.[access capability= »lire_inedits »] En particulier ceux qui, dans l’étrange guerre où on nous dit que la France est engagée, se retrouvent en première ligne parce qu’ils vivent encore dans les « territoires perdus » – ou « quartiers difficiles ». On l’a peu relevé, ce sont aussi les juifs de synagogue, plus exposés que les juifs de culture car littéralement plus visibles qu’eux – avec leurs barbes, chapeaux, ou redingotes et papillotes, ce que Benny Lévy appelait avec drôlerie « l’attirail de camping ».

Pour autant, les sentiments à l’œuvre au sein d’un groupe de 600 000 personnes, infiniment moins homogène que ce que croient les pourfendeurs du « lobby » ou du « complot », sont beaucoup plus contrastés, ambivalents, divers que ce que les journalistes répètent en boucle. Certes, il y a l’effroi que l’on puisse aujourd’hui, en France, tuer des juifs parce qu’ils sont juifs, le sentiment d’abandon face à l’indifférence d’une partie de la population qui semble vaguement penser que les victimes juives prennent trop de place et qu’on n’en fait pas autant pour tout le monde. Beaucoup observent avec amertume que les juifs formaient l’écrasante majorité de la foule venue rendre hommage aux victimes de Vincennes, au lendemain de la prise d’otages. Mais perce aussi le soulagement d’être enfin entendus par nombre de leurs concitoyens et la confiance renouvelée dans la France, dont les plus hauts représentants ont répété que, sans les juifs, elle ne serait plus tout à fait elle-même.

Ainsi, chez bien des juifs du quotidien, la douleur est tempérée par le fait que l’État désigne enfin l’origine du « nouvel antisémitisme » qui sévit dans les banlieues depuis une bonne quinzaine d’années. Et l’État, c’est d’abord Manuel Valls, qui a toujours été du bon côté de la gauche (ce qui lui vaut d’être dénoncé comme sioniste dans l’islamosphère). « Comment peut-on accepter que des Français soient assassinés parce qu’ils sont juifs ? (…) nous devons là aussi nous rebeller, et en posant le vrai diagnostic. Il y a un antisémitisme que l’on dit historique remontant du fond des siècles mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers, sur fond d’Internet, de paraboles, de misère, sur fond des détestations de l’État d’Israël. » : le discours « historique » prononcé par le Premier ministre à la tribune de l’Assemblée nationale le 13 janvier a fait vibrer pas mal de cœurs « franco-juifs ». Comme celui de Nil Symchowicz, avocat issu d’un couple mixte séfarade-ashkénaze, qui ne cache pourtant pas son pessimisme pour l’avenir : « Pas un seul juif de France n’a manqué d’écouter les deux minutes quarante de ce discours. Quelque chose se joue, les choses commencent à être nommées. La solitude est peut-être en train de se briser. » Les mots du Premier ministre parlent à la « rue » juive, partagée entre l’envie de saluer d’une prise de conscience salutaire et la crainte qu’il s’agisse de paroles sans lendemain, comme le croit Emmanuelle, 30 ans. Cette parisienne « juive pas du tout religieuse » laisse sourdre sa colère : « Pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas réveillé avant, lorsque des atrocités antisémites ont été commises cet été en marge des manifestations pour Gaza ? Pourquoi les lois contre l’antisémitisme ne sont-elles pas appliquées sur les réseaux sociaux ? » Mère au foyer issue d’un milieu populaire, Emmanuelle veut croire à la volonté des pouvoirs publics, au-delà des effets d’annonce : la lutte contre le racisme et l’antisémitisme décrétée grande cause nationale pour 2015, la nomination d’un préfet pour la sécurité des « sites de la communauté juive » – version bienveillante du commissaire aux questions juives, a-t-on ironisé avant que l’on rattrape cette bévue administrative en étendant les compétences du préfet à tous les lieux de culte. Trop tard, décrète Michel, président de la communauté juive d’une ville du Val-de-Marne et professionnel de la santé : « La France a un cancer généralisé, c’est la dernière chance»

Quelques kilomètres plus loin, l’élu de Vincennes et dirigeant communautaire Franck Serfati est moins alarmiste : « Les institutions de la République fonctionnent bien. Il existe un arsenal juridique réel et les tribunaux ne sont pas aussi cléments qu’on le dit », plaide cet avocat qui a déjà vu un malappris incarcéré pour avoir agressé des juifs et dessiné une croix gammée – ce qui d’ailleurs ne règle pas grand-chose. Ce qui l’inquiète, c’est plutôt la lâcheté trop largement partagée face à l’antisémitisme de ce début de xxie siècle. La lâcheté et l’habitude. « L’attentat de la porte de Vincennes n’étonne personne », explique-t-il, en déroulant le fil de ces dernières années, durant lesquelles on a observé sans vouloir le voir un « antisémitisme qui vient de la base, et s’appelle antisionisme haineux et islamisme radical ! ». Si son épouse, enseignante dans une école post-bac parisienne, n’a senti aucune compassion chez ses élèves musulmans les plus véhéments, Franck Serfati salue, parmi les rares bonnes nouvelles de l’heure, l’acte de bravoure du jeune Lassana Bathily, employé malien musulman de l’Hyper Cacher qui a sauvé plusieurs vies juives en les cachant dans la chambre froide du magasin avant d’alerter la police. Une lueur d’espoir… En attendant, si, à Fontenay-sous-Bois où il réside, Serfati a vu défiler beaucoup de modérés (intellectuels, artistes, recteurs de mosquée) au sein de son association antiraciste Vigil’ance, la base musulmane, elle, n’a pas suivi.

Niché dans le multiethnique 20e arrondissement de Paris, le quartier Gambetta traverse des turbulences : « Depuis la Seconde Intifada, on entend tous les jours des “sale juif” de la part des musulmans du quartier, lorsqu’on n’assiste pas carrément à des agressions, parfois au cutter », raconte Emmanuelle. À l’instar de leurs cousins anversois, de plus en plus proches d’une mouvance flamingante au lourd passé collaborationniste[1], des pans entiers de la communauté juive française seraient tentés par une alliance à revers avec le Front national : « On connaît des juifs religieux qui vont voter Marine Le Pen, on en est presque à espérer que le FN passe, car on n’en peut plus de l’islamisation de la France », argumente la jeune femme.

À l’abri dans les beaux quartiers de la capitale, Nil n’en éprouve pas moins une forte exaspération devant l’atmosphère délétère qui pourrit la vie quotidienne : « J’en ai marre de la sécurité, marre des militaires devant les synagogues et les institutions juives. Ces petites oppressions quotidiennes, pourtant absolument nécessaires, me donnent l’impression paradoxale de ne pas être un citoyen comme un autre. Les juifs ont le sentiment d’être à part. » Ce n’est pas faute d’aimer la France, car ce quadra vibre au son de La Marseillaise et s’approprie le roman national jusqu’à « faire partie de ces juifs qui pensent que Clovis et Vercingétorix sont leurs ancêtres ! ».

Qu’ils épousent ou non ce patriotisme héritier de Marc Bloch, les juifs évoluant en milieu hostile n’ont d’autre choix que de se soumettre ou de se démettre, selon le théorème du géographe Christophe Guilluy : « Devenir minoritaire, c’est dépendre de la bienveillance d’une majorité »[1. La France périphérique (Fayard, 2014).]. Cas d’école, Épinay-sur-Seine forme un petit îlot au cœur d’une Seine-Saint-Denis pratiquement vidée de ses juifs. Aujourd’hui retraité, Paul y a pratiqué la médecine quarante ans durant. On peine à imaginer que cette ville ghettoïsée fut autrefois une banlieue où il faisait bon vivre, avant l’afflux massif d’immigrés et la construction de barres HLM dans le centre-ville. « La sécurité s’est dégradée à mesure que la mairie socialiste accueillait une nouvelle population arabo-musulmane dont elle voulait faire des électeurs. On peut traverser Épinay sans croiser un Blanc, au point de se croire à Soweto ou à Dakar ! », décrit placidement ce juif religieux. Aux abords de sa synagogue, des jets de bouteilles se font en toute impunité. « Il a fallu apprendre à traverser les rues en essuyant des crachats, des insultes, des regards hostiles. On est obligé de s’écraser, cela donne la rage, c’est insupportable d’endurer ces petits gamins à peine pubères », s’agace Paul. Mais si vous rasez consciencieusement les murs, il ne vous arrivera pas grand-chose, sinon d’entendre quelques abrutis s’égosiller en lançant des « Allahou Akbar » ou « Palestine ! Palestine ! » au lendemain du drame de la porte de Vincennes. Pour la fraternité, on repassera…

La séparation étant parfois la seule façon de vivre ensemble, les juifs d’Épinay s’exilent vers les cités pavillonnaires voisines. Ces déménagements ont pour seul effet de déplacer les difficultés de cohabitation de quelques kilomètres. À l’échelle de l’Île-de-France, la mobilité géographique esquisse une véritable topographie juive, avec ses bastions, ses archipels, et ses îlots éclatés. Les plus cossus investissent l’Ouest parisien, c’est-à-dire le 16e arrondissement et Boulogne-Billancourt, les classes moyennes se regroupent à Saint-Mandé et à Vincennes, tandis que les plus modestes se cloîtrent dans leurs banlieues (Créteil, Sarcelles, etc.). D’après le politologue Jean-Yves Camus, lui-même converti au judaïsme, « il reste, dans ces banlieues, des familles pauvres ou de la classe moyenne qui, tout en ayant envie de bouger, ne le peuvent pas financièrement. La question de fond qui reste un peu taboue, c’est de savoir si les communautés très orthodoxes n’auraient pas dû, comme aux États-Unis, quitter Paris nord-est et la couronne proche pour s’établir en grande périphérie. » L’intellectuel, proche du Parti socialiste, ne mâche pas ses mots face à la sécession culturelle d’une partie de la jeunesse musulmane, laquelle a sombré dans la « détestation du fonds culturel français et le refus d’admettre qu’il existe, et doit continuer à exister, en France, une “leitkultur”, une culture dominante, celle de la majorité. Les juifs ont de tout temps admis qu’ils sont une minorité et ont adapté leur attitude à cette réalité. L’islam doit faire de même ». Reste à savoir si cet appel sera entendu. .

Mais voilà, le 11 janvier, à Marseille, ville symbole de la diversité française, seules 60 000 personnes ont défilé pour rendre hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie et l’Hyper Cacher. Le silence parfois complice de la France black-blanc-beur laisse cois les chasseurs de stigmates et d’amalgames, nantis de leur missel républicain dont la devise Liberté, Égalité, Fraternité sonne creux. À force d’invoquer des « valeurs » introuvables, nos ministres ne savent plus quel lapin sortir de leur chapeau. Plongé dans la lecture d’Opération Shylock, j’ai bien songé à contribuer en proposant la création d’une antenne française de l’association des antisémites anonymes imaginée par Philip Roth dans ce roman déluré !

Trêve de blague juive. La réalité, c’est qu’un nombre croissant de juifs français préfère la valise au camp retranché. En 2014, presque 7 000 d’entre eux ont quitté leur mère patrie pour accomplir leur alya (la « montée », en hébreu) vers Israël ; contre 3 280 l’année précédente. Une augmentation de 100 % qui fait de la France le premier pays d’émigration vers Israël. Emmanuelle résume bien l’avis général : « L’alya n’est pas une solution, il ne faut pas partir par peur, mais je comprends que de plus en plus gens y pensent. » Comme Myriam, l’amante de François, héros du dernier Houellebecq, qui quitte une France conquise par la Fraternité musulmane, ils sont nombreux à sauter le pas, moitié par dépit, moitié par attachement identitaire à la terre d’Israël. Chez beaucoup de jeunes juifs français, l’adhésion au projet sioniste représente la promesse d’un « hinterland culturel extranational » (Christophe Guilluy) qui leur offre une forme de sécurité culturelle dans une patrie de substitution. « Malgré la situation sécuritaire, les juifs ont le sentiment d’être mieux protégés en Israël qu’en France. Chaque citoyen doit assistance et protection à l’autre », traduit Nil Symchowicz dans le langage du cœur. Dans le lot, il y a forcément des déceptions, l’alya provoquant parfois son revers, la yerida (la « descente »), sous la forme d’un billet retour Tel-Aviv-Paris. Et, lorsqu’ils ne s’exilent pas aux États-Unis ou au Canada, les juifs français en quête d’ailleurs optent pour une solution hybride : « l’alya Boeing ». Dans le vol El Al Paris-Tel-Aviv du jeudi soir, on retrouve en effet toute une pyramide sociale de Franco-Israéliens qui travaillent la semaine en France puis rejoignent leur famille installée dans l’État juif le week-end, du médecin assis en business aux petits salariés agglutinés en classe éco.

Dans la tourmente, le désarroi des uns, la colère des autres pourraient laisser penser qu’on est désormais malheureux comme un juif en France. Et pourtant, l’alliance de cœur et de raison entre les juifs et la République tient bon. De même que, dans la mémoire collective des juifs français, la France est le pays qui a sauvé la moitié de ses juifs plutôt que celui qui en a envoyé la moitié à la mort, beaucoup préfèrent retenir les mots de Valls que les visages haineux de Merah et de Coulibaly. Car si la France sans les juifs n’est pas la France, ils continuent à penser que les juifs sans la France ne sont pas les juifs, tant la patrie de l’Émancipation occupe une place spéciale dans leur histoire. Alors, en dépit de ses angoisses et de ses griefs, l’immense majorité des 500 000 juifs tricolores n’a pas d’hésitation sur son appartenance à la nation. En guise de pied de nez aux antisémites, Jean-Yves Camus propose aux juifs français de reprendre à leur compte un slogan bien connu : « On est chez nous ! ».[/access]

De la rue Copernic à l’Hyper Cacher : chronologie des attaques antisémites

  • 3 octobre 1980 : une bombe détruit la verrière de la synagogue de la rue Copernic (Paris-16e), causant quatre morts et quarante-six blessés. Imputée hâtivement à l’extrême droite, la responsabilité de l’attaque incomberait au citoyen canadien d’origine palestinienne Hassan Diab, proche du FPLP-OS, extradé en France le 15 novembre 2014.
  • 9 août 1982 : un commando palestinien dégoupille une grenade à l’intérieur du restaurant Goldenberg de la rue des Rosiers (Paris-4e), tuant six personnes et en blessant vingt-deux autres.
  • 7 septembre 1995 : une voiture piégée explose à quelques mètres de l’entrée de l’école juive Nah’alat Moché, à Villeurbanne. Quatorze passants sont blessés dans cet attentat attribué au GIA algérien
  • Janvier 2006 : Ilan Halimi, 24 ans, est enlevé, torturé puis assassiné à Bagneux par le « Gang des barbares », que dirige Youssouf Fofana. Les juges retiennent l’antisémitisme comme circonstance aggravante du crime.
  • 19 mars 2012 : à la sortie de l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse, Mohammed Merah assassine quatre personnes, dont une petite fille de 8 ans, tuée à bout portant, et deux jeunes écoliers.
  • 24 mai 2014 : le Français Mehdi Nemmouche, membre présumé de l’État islamique, tue quatre visiteurs du Musée juif de Bruxelles.
  • 20 juillet 2014 : incendie de l’épicerie cachère Naouri à Sarcelles, en marge d’une manifestation pro-palestinienne ayant viré à l’émeute.
  • 1er décembre 2015 : trois braqueurs rackettent un jeune couple à son domicile de Créteil en évoquant ses « origines juives », avant de violer la jeune femme.
  • 9 janvier 2015 : deux jours après le massacre de Charlie Hebdo, Amedy Coulibaly, qui se réclame de l’État islamique, prend en otage la clientèle du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Il tue froidement quatre personnes et meurt dans l’assaut du RAID.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21677683_000008.

La France « rance » épinglée

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roms commission europeenne

Connaissez-vous Nils Muiznieks ? Ce monsieur, letton de son état, est l’actuel commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe. Docteur en sciences politiques, ancien président de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, il vient de produire l’un de ces rapports déconnectés du réel dont sa maison-mère détient le secret. Le constat dressé après une visite de courtoisie au mois de septembre 2014 y est sans appel : la France doit accueillir plus de réfugiés et, dans le même temps, lutter contre ses penchants racistes et xénophobes. Ceci n’est pas un canular.

Avant tout, il faut savoir que par le passé, Monsieur Muiznieks, appointé pour prodiguer des leçons d’intégration aux États intolérants, a été entre autres « ministre du gouvernement letton, chargé de l’intégration sociale, de la lutte contre la discrimination, des droits des minorités et du développement de la société civile ». Ce fait d’armes grandiloquent retient l’attention sur un curriculum bien garni (nécessaire à tout bon technocrate). Quiconque connaît tant soit peu la démographie lettonne est déjà sur ses gardes : population de deux millions d’habitants (Paris intramuros), exclusivement d’origine est-européenne et ne connaissant l’islam que par pays interposés et images satellite. Il n’est pas certain qu’une si maigre expérience de la notion de promiscuité puisse conférer de l’autorité en matière d’« intégration ».

Par suite, il faut mettre en regard les reproches adressés à la France et l’histoire complexe de ce pays, chose que néglige totalement un commissaire aux droits de l’Homme, tout à ses rêves d’une humanité confraternelle parce que déracinée. Dans l’optique des droits de l’Homme, ne sont en effet reconnus que des individus n’ayant qu’un rapport consumériste à la culture, tous invités à s’identifier à une idole, un homme générique pourvu d’un catalogue de droits sans cesse enrichi et, pour cette raison, objet d’un culte universel. Les peuples, eux, sont répudiés dans la mesure où ils n’entrent pas dans cette grille de lecture mercantile. Tout au plus tolèrera-t-on des identités minoritaires (issues essentiellement d’Afrique noire, du Maghreb et d’Europe de l’est), précisément parce qu’elles sont minoritaires et peuvent participer au ravinement des vieilles identités de masse, réputées sclérosantes et désuètes. La double injonction de Monsieur Muiznieks participe clairement de cette démarche.

Ce dernier enjoint en effet la France non seulement d’accueillir et de protéger davantage de réfugiés (en provenance de Syrie notamment), mais aussi d’intensifier la répression des actes et propos à caractère discriminatoire, et offensant a fortiori. L’accent est mis en particulier (la moitié du rapport) sur les « droits de l’homme des Gens du voyage et des Roms migrants ». En marge du rapport, certains « conseils » avisés du commissaire en disent long. Se montrant « inquiet du fort climat d’antitziganisme qui règne en France de très longue date », il préconise de les voir avant tout comme « victimes de violences commises par des particuliers et parfois même par des membres des forces de l’ordre, notamment lors des évacuations forcées de campements ». Généreux, le commissaire « souligne également l’urgence de garantir aux Roms l’accès aux soins de santé, à l’éducation, au logement et à l’emploi, ainsi qu’à mener des activités de sensibilisation du public afin de combattre les stéréotypes et les préjugés ». L’Aide Médicale d’État, ce gouffre financier doublé d’un appel d’air, est à ses yeux une bonne initiative mais qui peine encore dans sa mise en application. Peu importe qu’elle puisse ouvrir droit aux étrangers en situation irrégulière à des prestations refusées à un chômeur français : les droits de l’Homme ratissent large, et aux frais des péquenots franchouillards.

À présent redescendons sur terre et armons-nous d’un peu de logique, salutaire. Monsieur Muiznieks invite les Français à s’offrir encore davantage et à consentir au « vivre-ensemble ». Or, ceux-ci, dans les urnes, ne cessent de mettre en garde leurs représentants nationaux et de les informer que la coupe est pleine. Ce sont des gens qui ont des yeux. Ce sont des usagers de la France ordinaire, celle qui paie chaque jour que Dieu fait sa bêtise colonialiste d’antan par une immigration de masse en retour. Ce sont des gens qui, chaque jour, constatent la dissolution des repères communs dans les eaux glacées d’une tolérance grand-bourgeoise dont les tenants s’épargnent les désagréments. Ce sont des gens qui ont vu en vingt ans leur environnement social changer sans leur consentement par les exactions successives d’un personnel politique aux ordres de la nébuleuse européenne, soumettant ses administrés aux seules prérogatives marchandes (Bruxelles l’apothicaire), dans l’unique culte que l’homme se rend à lui-même (Strasbourg, Sainte-Chapelle des droits de l’homme).

Lors de son prochain passage dans le pays des discriminations et de l’intolérance, espérons que Monsieur le commissaire se laissera davantage guider dans les lieux reculés de la Socialie, là où les Roms, par exemple, ont droit à tous les égards, inscrivent gratuitement leurs enfants à la cantine (selon la méthode socialiste, y mange qui veut et paie pour tous qui peut) et orientent à tel point le niveau général des classes que les prolétaires autochtones finissent par se ruiner en écoles privées.

Voilà bien une réalité qui ne s’apprend pas dans les grandes universités mondiales mais s’éprouve au long d’une humble vie : le sacro-saint « vivre-ensemble » ne se décrète pas à coup de tolérance, il n’est que l’émanation d’un sentiment d’appartenance nationale, celle-là même que l’Union européenne bat en brèche. Pour elle, la France d’aujourd’hui est un peu comme un homme à qui elle aurait coupé les quatre membres, qu’elle aurait jeté à l’eau et à qui elle viendrait à présent faire le reproche de nager très mal.

Comme il nous faut néanmoins rester courtois malgré la colère, et puisque c’est de saison, je me permettrai simplement d’inviter tout technocrate, volubile dans le confort d’un beau bureau strasbourgeois, à bien vouloir aller se faire voir chez les Grecs. Nous, peuple français, nous chargerons de trouver les moins incapables des politiciens afin de gérer au mieux l’immense foutoir culturel que l’Europe impose à ses vassaux. En attendant une rupture définitive qui ne saurait tarder.

 *Photo : wikicommons.

Juncker, sors de ton bunker!

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jean claude juncker grece

Jean-Claude Juncker, le nouveau président de la Commission européenne, a le mérite de ne pas être un ectoplasme politique. Ce qui permet de le détester plutôt que de le mépriser comme c’était souvent le cas pour son prédécesseur. Ses interventions sont parfois abruptes, mais au moins elles sont claires. À propos du résultat des élections en Grèce et des demandes de négociations du nouveau gouvernement, interrogé par le Figaro il a déclaré : « Dire que tout va changer parce qu’il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c’est prendre ses désirs pour des réalités ». Ce n’est pas très gentil pour ceux qui, comme moi, ont  des bouffées de tendresse pour Tsipras et son ministre des finances, tout de charisme décontracté arborant une calvitie évidemment destinée à rappeler que l’on ne peut pas tondre un œuf. Douche froide de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Houle de rage sur les réseaux, souverainistes montant sur leurs grands chevaux, Marine Le Pen buvant du petit lait. Le problème est que le Président de la Commission a raison.

Ce genre de phrase et les réactions qu’elle suscite fait irrésistiblement penser à celle proférée en 1981 après la victoire de la gauche. André Laignel jeune député socialiste avait notamment déclaré à l’adresse d’un membre de la nouvelle minorité : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire ». Sur le plan des institutions démocratiques et de leur fonctionnement cette pétition était irréfutable. En démocratie représentative, le peuple est souverain. Dès lors qu’il donne une majorité à des représentants, ceux-ci sont chargés d’élaborer la loi qui devient celle de tout le monde. Et ce qu’une majorité a fait, une nouvelle majorité peut le défaire (Novus rex, nova lex). Même la Constitution, loi fondamentale qui organise les compétences respectives des différents organes de l’État, n’y échappe pas même si les règles d’adoption sont plus exigeantes (majorité qualifiée). Mais, renforcée ou pas, la majorité est toujours la majorité.

En 1981, notre pays était souverain et l’ensemble des questions concernant le gouvernement de la France relevait de la délibération démocratique entre les citoyens français. 36 ans plus tard ce n’est plus le cas  et André Laignel aurait tort aujourd’hui. C’est Jean-Claude Juncker qui a raison. Et qui peut dire à Tsipras en substance : « vous avez juridiquement tort même si vous êtes politiquement majoritaire (chez vous) ».

Toute la construction européenne depuis le début des années quatre-vingt-dix s’est faite à partir d’abandons de souveraineté des États au profit d’abord de la Communauté puis de l’Union. Mais, le dispositif adopté ne consiste pas à transférer certaines parties de la souveraineté nationale à un organisme supranational ayant capacité de soumettre directement à la délibération démocratique des citoyens de l’Union Européenne les questions relevant de ses nouvelles compétences.

Pour deux raisons essentielles. Tout d’abord les transferts de souveraineté, ont été effectués par la signature de traités à valeur constitutionnelle. Précédée par des révisions des constitutions nationales permettant ces abandons. Ce qui relevait auparavant dans chacun des états de la délibération démocratique est aujourd’hui ossifié dans une constitution. L’indépendance de la banque centrale, la soumission du financement des états aux marchés financiers, la notion de « concurrence libre et non faussée » comme cœur du fonctionnement de toute l’économie et bien d’autres encore sont aujourd’hui quasiment immuables. Le Parlement européen élu au suffrage direct tous les 6 ans, n’a aucune compétence constitutionnelle.

Alors, et c’est la deuxième raison, la Constitution Européenne peut être révisée mais uniquement par la modification des traités. Et pour cela Il faut rassembler l’unanimité des états qui composent l’Union ! Comme elle a été portée tranquillement et discrètement à 25 membres, ceux qui aimeraient voir émerger « une autre Europe » par la voie juridique ne sont pas sortis des ronces.

Le processus de la construction européenne, n’a pas arrangé notre pauvre constitution de la Ve République. Défigurée par près de vingt-deux révisions successives en vingt-cinq ans, elle organise le fonctionnement des pouvoirs publics français dans des conditions qui n’ont plus rien à voir avec celles de 1958. Alors, on l’accuse de la rage et on propose d’en changer.

En oubliant que le problème est bien celui posé par Jean-Claude Juncker. L’Union Européenne n’est pas un dispositif de démocratie représentative. L’Espagne, après la Grèce pourra donner la majorité à Podemos aux Cortes, la France élire Jean-Luc Mélenchon, la situation sera la même. Celle de la Grèce incapable de supporter sa dette, réclamant une remise (un coup de rabot) impossible à accorder. Ce serait la ruée, Italie Espagne Portugal (et France ?) venant demander la même chose. Alors, comme le dit Frédéric Lordon l’alternative de Syriza et simple : « passer sous la table où la renverser ».

La renverser ? Le système construit a verrouillé un modèle économique sans marge de manœuvre, et plaqué sur des pays et des situations qui n’ont rien à voir. Il a instauré une monnaie unique-totem dont il est difficile de nier les effets délétères. Il a créé une bureaucratie bruxelloise choyée de près de 60 000 personnes qui ne peut avoir qu’un objectif, sa reproduction. Mais il rencontre aujourd’hui un obstacle dont la Grèce est un symptôme fort : le retour du politique. Manifestement, les peuples ne veulent plus de cette Europe. Partout, l’euroscepticisme progresse. La dénonciation du populisme et le mépris social qui l’accompagne ne mèneront pas loin. En Grèce, ce sont un peu plus de 30 % des électeurs qui ont élu Syriza. Les sondages lui donnent désormais 70 % de soutien dans la population. Pour une raison simple. Ce pays et ce peuple présentés comme des mendiants viennent de retrouver un peu de fierté. Et ça Monsieur Juncker… Pour l’instant vous avez juridiquement raison, mais probablement politiquement déjà tort. On sait depuis Hobbes que c’est l’autorité du souverain (en l’occurrence le peuple) et non la vérité de ses décisions qui fait la loi (voluntas non veritas facit legem). Ce que l’on appelle trivialement le rapport de force politique.

Et puisque je viens de m’adresser à Jean-Claude Juncker, j’aurais aussi un petit message pour Messieurs Tsipras et Vafourakis.

« Ne lâchez rien. Vous avez été choisis par le peuple grec pour le conduire dans le combat contre l’Union Européenne, sa bureaucratie, son cynisme et sa servilité vis-à-vis de la finance. Elle vient de vous adresser un ultimatum insolent. Vos mandants sont les citoyens grecs, mais désormais pas seulement. Vous représentez beaucoup plus. Les Italiens, les Espagnols, les Portugais qui souffrent de cette Europe, les Français bafoués dans leur vote en 2005, trahis après le 6 mai 2012, et bien d’autres encore. Ils vous regardent. »

« Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi. C’est la règle. C’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté.»

C’est du Péguy. Pardonnez-moi cette grandiloquence, mais le moment la mérite.

Et puis soyez sympas, j’ai tellement envie de voir ça.

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA . AP21687985_000012 .

Houellebecq vu de Serbie

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michel houellebecq bloy soumission

michel houellebecq bloy soumission

Il est des moments dans l’histoire où la manière dont un livre a été reçu en dit autant sur l’époque que le livre en lui-même. Comme il est des moments, passablement les mêmes, où le délabrement intellectuel d’une société est bien davantage mis à nu par les questions que l’on y pose que par les réponses qu’on y obtient. À cet égard, Soumission de Michel Houellebecq, avec les commentaires, débats et polémiques qui l’auront accompagné, aura constitué un parfait reflet de la France de la deuxième décennie du XXIe siècle. Une sorte d’IRM de l’état de ses élites, de ses contradictions et des tensions existant au sein de sa société. Et surtout, de l’extraordinaire confusion qui y règne. Cette confusion est à la fois cause et conséquence de son incapacité actuelle à appréhender une réalité qui, en France davantage qu’ailleurs, se compose d’inextricables nuances.

Des Balkans, il a souvent été dit qu’ils souffraient d’un trop plein d’histoire. Pour ce qui est de la France, c’est d’un trop plein d’idéologie qu’elle suffoque. Terriblement. Au point d’en perdre tous les repères. Au point de ne plus être capable de poser – de penser – les bonnes questions. Michel Houellebecq doit en savoir quelque chose, lui qui a dû subir le Guantanamo médiatique des journalistes, de toute évidence à la lutte pour l’obtention du trophée de la question la moins pertinente. Ainsi, de Sylvain Bourmeau (Mediapart) à Antoine de Caunes (Canal+), en passant par Ruth Elkrief (BFM TV), nous avons eu droit à l’attirail complet de la bien-pensance « progressiste » : la prétendue islamophobie de l’ouvrage ; la question de la responsabilité de l’écrivain ; ou encore le besoin de travailler davantage sur la laïcité ; bref, il était question de tout sauf de l’essentiel.

Patrick Cohen fut plus inspiré, pas forcément pour de bonnes raisons, mais quelques réponses croustillantes résultèrent de cet entretien matinal à France Inter. Nous y reviendrons. Finalement, c’est David Pujadas qui réussit l’exploit de toucher au cœur du livre de Houellebecq. Et au cœur de Soumission ne se trouve pas l’Islam, mais bien l’Occident et les Occidentaux.

Revenons en arrière. Du temps de mes études à Paris, au cours de la seconde moitié des années 1990, un ami, Français de souche, me dit que je lui rappelais par mon comportement et mes façons de faire la France d’il y a trente ans. Ca devait être ce côté encore traditionnel et patriarcal de la Serbie de l’époque, dont je venais, qui devait éveiller chez lui une certaine nostalgie. Patriarcale et traditionnelle (solidaire et hiérarchisée un tant soit peu), la France ne l’était déjà plus et avec le temps la situation n’a fait que se détériorer. Ce beau pays était devenu un endroit où l’on pouvait mourir faute d’avoir quelqu’un pour vous passer un verre d’eau, comme en cet été 2003 ; où les peu chevaleresques ruées à l’ouverture des magasins lors des soldes offraient le saisissant spectacle d’une étrange parenté entre le genre humain et le bétail ; où l’on organisait des « ateliers-câlins » pour les gens en manque de tendresse, d’amour, de confiance… Quand il m’arrive de parler de ce genre de phénomènes à mes étudiants en Serbie, ils en restent bouche bée. Ils peinent à y croire tellement ces manifestations paraissent surréalistes dans un pays qui, certes, fait face à une multitude de problèmes très graves, mais dans lequel la notion de patrie n’a pas encore été entièrement déconstruite, la famille toujours pas fondamentalement déstructurée et où les solidarités, bien qu’affaiblies, perdurent bon an mal an.

Pour ce qui est de la France, il n’est même plus certain que l’on soit encore capable de se rendre compte de l’exacte profondeur de cet abîme humain, de cette solitude des êtres qui n’a d’égale que la pauvreté spirituelle qui règne dans les sociétés occidentales. Pourtant, c’est précisément de cette France, partie d’un Occident jadis seulement essoufflé et de nos jours foncièrement décadent, avec ses sociétés atomisées, individualistes et matérialistes, dont nous parle Houellebecq. Et il le fait de manière plus incisive qu’auparavant. Son passage au 20 heures de France 2 fut éclairant à cet égard. Il y parla du manque de sens, du fait que les gens ne supportaient plus de vivre sans Dieu, que la consommation ne leur suffisait pas, que la réussite personnelle ne leur suffisait pas, qu’ils voulaient autre chose… En somme, et chose plutôt optimiste au fond, les gens se remémoraient peu à peu qu’ils n’étaient pas forcément faits pour ressembler à du bétail. Puis, à la fin de cet entretien savamment mené par Pujadas (ou son oreillette), vint cette phrase qui résonne profondément dans un pays qui se targue d’une tradition laïque vieille de plus de deux siècles : « En vieillissant, peut être que l’athéisme est difficile à tenir, c’est douloureux… l’athéisme est une position douloureuse »…

Soumission est donc avant tout une critique radicale de la (post)modernité occidentale. Radicale en ce qu’elle est sans appel et sans espoir. L’Occident est en train de mourir. Et ce n’est que dans ce cadre, bien loin d’une quelconque islamophobie, que Houellebecq fait intervenir l’Islam, religion vigoureuse, comme une sorte d’alternative spirituelle crédible.

Et il le fait avec une amusante placidité qui colorie l’ensemble d’une ironie délicieuse. Pas la sienne non, car la seule chose dont on convient avec Sylvain Bourmeau est que Michel Houellebecq n’est aucunement un provocateur et qu’il convient de le lire au premier degré. Non, l’ironie dont il est question ici procède en quelque sorte d’un retournement cocasse. Au monde occidental qui à réussi à tout relativiser et tout déconstruire, nation, famille, et jusqu’aux identités individuelles élémentaires (le genre n’entretenant plus aucun rapport avec le sexe), Houellebecq répond précisément par le relativisme, ce qui ne fait pas le moindre de ses charmes. En effet, si tout se vaut, pourquoi ne pas choisir l’Islam après tout. Imparable logiquement et déstabilisant pour les tenants du politiquement correct. Devant ce malaise, Pujadas insiste et demande ainsi à l’auteur ce qu’il pense de son personnage qui se convertit à l’Islam. Réponse savoureuse : « Je ne l’approuve, ni ne le condamne, les gens pensent ce qu’ils veulent de son comportement, vraiment ». Patrick Cohen pour sa part constate qu’au fond, c’est la mort de la République qu’imagine Houellebecq et lui demande si c’est ce qu’il souhaite. Réponse tout bonnement exquise : « je peux m’adapter à différents régimes »…

Ce qui resta toutefois profondément marquant, au-delà du livre et de la geste houellebecquienne, ce sont les réactions suscitées par Soumission qui furent autant sinon davantage éloquentes sur l’état de la France.   

Le livre de Houellebecq ayant fait l’objet d’une lecture, ou plutôt d’une interprétation à la carte – chacun l’ayant lu à travers ses propres lunettes idéologiques – ces réactions dénotèrent un corps social français profondément fragmenté et une confusion intellectuelle sans précédent. Sans surprise, la gauche – principale victime de Houellebecq qui croit constater que « les idées des Lumières, celles de la Révolution, les valeurs qui fondent la République » sont « en voie de disparition » – accueillit le roman pour le moins froidement quand elle n’y vit pas, à tort, un ouvrage imbécile, islamophobe et dénué de tout rapport à la réalité des choses. La droite (« extrême ») trouva dans l’idée de l’accession au pouvoir d’un parti islamiste la confirmation de ses craintes et de ses avertissements sur le danger que pourraient représenter les musulmans de France. Ce faisant, elle feignit de ne pas voir que dans le scénario houellebecquien l’arrivée au pouvoir des islamistes modérés constitue une solution et non un problème. Faisant une lecture sensiblement proche, donc basée sur le « danger » musulman en France, les juifs de France, ou certains d’entre eux comme Alain Finkielkraut, accueillirent chaleureusement le roman, y additionnant au demeurant des peurs spécifiques comme celle d’une « alliance entre gens du Livre » car il n’y aurait « pas de place pour Pessa’h entre gens qui fêtent la Saint-Mathieu et ceux qui célèbrent l’Aïd » (soit dit en passant, cette crainte pourrait facilement changer de camp car un retournement d’alliance ne serait pas inimaginable devant le « danger musulman », cette fluidité des peurs et des alliances montrant en elle-même la complexité et l’instabilité de la situation française).

Ce qui est frappant dans cette réception plurielle pour un observateur extérieur, c’est précisément le fait qu’elle soit plurielle ; le fait que chacun a vu dans  Soumission davantage qu’il n’y en avait, ou même rien du tout (la gauche), et ce, selon ses propres intérêts, ses fantasmes ou ses peurs. Cette confusion intellectuelle, par son ampleur, marque indéniablement une nouvelle étape de la crise du  « vivre ensemble ». Or le livre de Houellebecq, par sa réception fragmentée, a démontré que les élites françaises n’étaient plus en mesure de fournir des réponses idéologiques cohérentes à cette situation et que la France ne se fissure plus uniquement dans les faits, mais qu’elle s’est aussi irrémédiablement fissurée dans le monde des idées. Soumission a ainsi mis à nu le fait que le corps social français était profondément morcelé et malade, et que les possibles remèdes ne contenaient plus de principe actif. Dans un tel contexte, l’avenir même de la France devient incertain.      

L’hexagone va vers la guerre civile – dirait Eric Zemmour. Vers la paix civile soutiennent d’autres, à condition naturellement d’abattre préalablement le système d’une « gauche bobo » alliée naturelle d’une « droite du capital ». A vrai dire, les deux scénarios proposés ne sont à la fois ni tout à fait impossibles, ni tout à fait probables. Mais il semblerait bien qu’ils soient les seuls. En effet, le statu quo, a fortiori renforcé (plus de professeurs, plus de laïcité), ne résoudra rien, les mêmes causes entrainant les mêmes effets. D’ailleurs, il se peut que le match soit déjà joué et que pour la France il soit dès à présent trop tard, son problème étant en substance le problème de son identité et qu’une identité – précisément parce qu’elle est identité – ne peut se construire sur un socle aussi disparate tel que celui de la France d’aujourd’hui, avec ses cultures, ses communautés et ses religions plurielles (y compris la plus prégnante d’entre elles – celle de la laïcité). Mais pour ceux qui ne croient pas nécessairement à la fatalité dans l’histoire, il ne reste qu’une seule chose à tenter : essayer de mettre enfin de l’intelligence et de l’intelligibilité dans le débat public français. Faire en sorte que l’on puisse réellement discuter sans tabous, que l’on puisse se dire les choses sans disqualifications idéologiques et accusations diverses (« extrême droite », « gauchiste », « antisémite », « raciste », etc.), et surtout, faire montre de quelque noblesse d’esprit qui permette d’écouter et éventuellement de comprendre l’autre. En somme, il s’agit de faire exister tout ce qui, vu de l’extérieur, manque aujourd’hui cruellement à la France.

Aussi plat que ce simple précepte puisse paraître, il ne faut pas en sous-estimer l’efficacité. L’enjeu est en effet de taille car à force de ne plus dire les choses, on finit par ne plus savoir les lire. Soumission en fournit la parfaite illustration. Mais il ne faut pas davantage commettre l’erreur inverse en surestimant la possibilité pratique de la mise en œuvre d’un tel précepte. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, connaissant d’expérience aussi bien le prix que l’on paye lorsque l’on refuse d’ôter l’aveuglant voile idéologique, que la paresse des hommes, étrangement toujours plus enclins à prendre les armes qu’à écouter autrui. Cet effort doit pourtant être accompli, d’autant que personne dans cette histoire française n’a entièrement tort, ni entièrement raison. Car peut-on réellement dire, n’en déplaise à Edwy Plenel, qu’il n’y a aucun « danger » musulman en France, que l’assimilation fonctionne à merveille et que la « jeunesse populaire », pour reprendre un mot d’Alain Badiou, ne chercherait qu’à s’épanouir par le travail qui malheureusement fait défaut ? Peut-on dire à l’inverse, n’en déplaise à Zemmour, que tout espoir est perdu et que la réconciliation nationale est impossible dans le cadre d’une matrice idéologique autre que celle du système dominant ? Ou encore que l’Islam représente l’unique problème de la France, s’il en est bien un ? Afin de surmonter la crise du « vivre ensemble », il s’agira bien de démêler ces inextricables nuances et complexités françaises. Pour cela il faudra beaucoup d’intelligence et autant de patience. Soumission nous a montré que ces deux vertus manquaient encore à l’appel.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010.

Soumission

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J’irai jouer sur vos tombes

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Mignons tout plein et costauds avec ça. Par une belle après-midi à Sarre-Union, on vous retourne  250 pierres tombales et on brise une stèle portant les noms de ceux qui périrent dans les camps de la mort nazis. C’est juste ludique, pas antisémite pour un clou puisque l’étoile à six branches qui  marquait ces tombes ne  leur disait  absolument rien. C’est ce que ces charmants gamins déclaraient, jouant à la surprise devant le scandale qu’ils venaient de provoquer.

Qu’ils aient été inconscients ou non n’a pas grande importance. Leur acte est en effet un symptôme, c’est-à-dire quelque chose qui émerge du refoulé et  fait retour de ce dernier dans le réel. Et ce symptôme, c’est l’antisémitisme. L’argument de ces jeunes gens : « un cimetière abandonné », outre qu’il procède d’un mensonge manifeste, dit bien qu’il s’agissait pour eux de l’abandon, c’est-à-dire  du refoulement et du déni de l’histoire dont ces tombes étaient le rappel. Forclose, cette dernière n’aurait plus cours et tout ce qu’ils en avaient entendu dire, même fortement réactivé par les meurtres djihadistes et leur large publicité dans les médias, ne valait, ne pesait pas plus qu’une brume matinale s’évaporant avec la montée du jour. C’est l’interprétation la plus « gentille » qu’on puisse donner à leur acte, l’innocence étant le privilège du diable.

L’autre interprétation est que l’antisémitisme de ces individus (hérité peut-être de vieilles croyances familiales et d’un tropisme pro-nazi) s’est trouvé  renforcé  et quasiment justifié par l’antisémitisme pro-palestinien bien répandu et devenu un signe de ralliement au politiquement correct. Que le Nom Juif soit devenu une accusation autorisant toute violence envers ceux et celles qui le portent dans bien des écoles en est le signe le plus manifeste. Ergo, la banalisation de l’antisémitisme banalise la profanation des tombes juives. Mais cette profanation, qui porte atteinte aux vivants, exprime une muette complicité avec les crimes islamistes.

Cette complicité, homéopathique si l’on veut, le dosage n’allant pas jusqu’à la kalachnikov, se retrouve peut-être chez les profanateurs du cimetière chrétien de Tracy-sur-Mer. Antisémitisme en moins, mais anti-« croisés » en plus, la transgression du vieil interdit se libère. L’avenir sans illusions d’une civilisation exsangue cède le pas à l’illusion d’un ordre retrouvé par la destruction de l’Histoire et la généralisation du meurtre qui est à l’œuvre dans la nouvelle barbarie.

Rojava, l’Etat insoumis

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rojava etat islamique kurdes

rojava etat islamique kurdes

L’un des aspects les plus fascinants des guerres civiles réside peut-être dans leur génie à susciter l’apparition d’États de facto dont les actes fondateurs sont sculptés dans la frénésie des combats. Deux étranges entités politiques sont ainsi en train de naître sous nos yeux en Syrie, prospérant sur les décombres d’un régime baasiste qui ne maîtrise guère plus que la moitié de son territoire : proclamé le 29 juin 2014, l’État islamique impose désormais l’autorité « califale » d’Abou Bakr al-Baghdadi sur une superficie égale à celle du Royaume-Uni, partageant des frontières communes avec la Turquie, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak ; et au même moment, dans l’extrême nord de la Syrie, trois cantons kurdes disjoints se sont fédérés pour créer le territoire « auto-administré » du Rojava, dont la charte fondatrice, publiée le 21 janvier 2014, semble comme sortie de l’imagination d’un socialiste-révolutionnaire du xixe siècle.

Au-delà de l’antagonisme fondamental qui oppose ces deux entités ennemies, l’une et l’autre se pensent comme des modèles de gouvernance au Proche-Orient et se rejoignent sur un même refus de la conception occidentale de l’État-nation : tandis que les combattants de Daesh – acronyme arabe de l’État islamique – clament leur volonté de restaurer une forme califale de pouvoir tout en pulvérisant les frontières héritées des accords franco-britanniques de 1916, les dirigeants du Rojava n’aspirent pas tant à créer un État, fût-il kurde, qu’une « confédération démocratique des peuples kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène ».[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, ce n’est pas une Constitution qui fonde l’« auto-administration démocratique » du Rojava, mais un contrat social appuyé sur un idéal multiethnique, inclusif et « laïque », tandis que l’État islamique s’appuie quant à lui sur une conception intraitable et guerrière de la charia, vue comme un réseau de canaux divinement prédisposés pour l’équilibre d’une société musulmane pleinement victorieuse. Aucun doute : la Syrie est devenue, pour le meilleur ou pour le pire, le laboratoire des nouvelles utopies proche-orientales.

En ce mois de novembre 2014, je traîne mes guêtres, justement, dans le canton syrien du Cizîrê, le plus vaste des trois territoires qui forment le Rojava. Si des milliers de Français, de Belges ou de Scandinaves sont venus grossir les rangs des moudjahidine de l’État islamique, ici, il n’y a pas foule : les Européens présents au Kurdistan de Syrie se comptent ainsi sur les doigts d’une seule main, ce que l’on me fera remarquer dès mon arrivée. La vice-premier ministre, Elizabeth Gawriya, me posera ainsi cette colle : « Pourquoi mille Français se sont-ils engagés dans une milice qui coupe nos enfants en morceaux tandis que pas un seul n’est venu défendre le Rojava ? » ; elle s’étonnera aussi que la France – « pays chrétien » – n’aide pas le Rojava alors qu’il est le premier pays du monde à avoir fait de l’araméen – la langue du Christ – l’une de ses langues officielles, à côté du kurde et de l’arabe… Plus tard, un officier nous apprendra que les daeshistes sont équipés de missiles Milan de fabrication française ; puis un membre du Parlement s’emportera contre François Hollande, accusé d’être le « meilleur allié de la Turquie » ; enfin, Nazira Gawriya, la coprésidente – syriaque orthodoxe – du Conseil législatif du Cizîrê, formulera une requête primordiale : « Que la France arrête d’accorder des visas d’entrée aux chrétiens d’Orient ! » On l’aura compris : aller en tant que Français à la rencontre des officiels du Rojava – surtout s’ils sont chrétiens –, c’est prendre le risque d’être accueilli par une soupe à la grimace, qui, heureusement, se mue généralement en franche hospitalité.

Le Rojava – littéralement, Kurdistan « de l’Ouest » – est né d’un compromis historique entre les Kurdes du parti PYD et le régime de Bachar el-Assad : ne pouvant se battre sur tous les fronts à la fois, ce dernier a en effet choisi de laisser les militants du PYD former en 2012 des assemblées populaires dans trois cantons disjoints – Efrîn, Kobané et Cizîrê – qui, ensemble, couvrent un territoire désormais aussi étendu que le Liban. Territoire éclaté mais aussi enserré entre deux puissances qui ont juré sa perte : le gouvernement islamo-conservateur turc, au nord, rêve évidemment d’écraser dans l’œuf cette entité politique dominée par les idées « confédéralistes démocratiques » d’Abdullah Öcalan, leader omnipotent des Kurdes de Turquie. Mais c’est l’État islamique qui exerce sur le Rojava la pression la plus brutale : en septembre 2014, les combattants de Daesh se sont ainsi lancés dans une guerre-éclair contre le canton de Kobané, provoquant l’exode de centaines de milliers de civils vers la Turquie, où ils s’entassent désormais dans des camps de fortune. Bataille épique, mais aussi fondatrice : il n’est pas besoin d’avoir lu Carl Schmitt pour comprendre que la figure de l’ennemi total permet de fonder des solidarités opératives. En ce sens, l’existence de Daesh et la menace existentielle qu’il fait peser sur les peuples du Kurdistan syrien sont peut-être une chance historique : l’acte de naissance du creuset multiethnique du Rojava restera à jamais lié au souvenir d’une guerre totale rassemblant sous un même drapeau Kurdes, Arabes, chrétiens, mais aussi hommes et femmes, les médiatiques Unités féminines de protection (YPJ) totalisant quelque 30 % des troupes combattantes dans la ville assiégée de Kobané ou sur la ligne de front du Cizîrê.

Il est évidemment plus intéressant d’évoquer la réalité de l’État islamique avec celles et ceux qui se défendent quotidiennement contre ses assauts que de subir les assommants clichés véhiculés en France, oscillant entre l’hystérie va-t-en-guerre d’une certaine droite et l’euphémisation anti-amalgamiste d’une certaine gauche. Ainsi, à l’encontre de tous ceux qui parlent en France de « pseudo-État islamique » ou d’État « prétendument islamique », les Kurdes savent que le califat d’al-Baghdadi possède tous les attributs régaliens : une administration efficiente, deux Premiers ministres (l’un pour l’Irak, l’autre pour la Syrie), des ministères organisés, des structures provinciales décentralisées, des agences de presse, des services de renseignement et un gigantesque budget alimenté par les raffineries artisanales, les trafics frontaliers, les confiscations et le pillage des sites archéologiques. L’État islamique a la vocation d’être un foyer : sa propagande martèle sans cesse que le premier devoir des vrais musulmans – « Arabes et non-Arabes, Blancs et Noirs, Orientaux et Occidentaux » – est de quitter les nations impies d’Europe et de se livrer à l’hijra (émigration) vers les terres « califales ». Ceux qui en France s’inquiètent du « grand remplacement » devraient s’en réjouir !

Les Kurdes – qui sont sunnites pour la plupart – et les Arabes du Rojava savent aussi qu’il serait absurde ou mensonger de nier le caractère « islamique » de cet État de facto, car c’est un rêve grandiose, puissamment ancré dans la mémoire sunnite, que renouvèle l’État islamique d’al-Baghdadi : celui du califat abbasside de Bagdad, détruit par les invasions mongoles du xiiie siècle et auquel succédera l’avatar califal ottoman, qui sera formellement aboli en 1924 par Mustafa Kemal. Ainsi, contrairement à la « rue occidentale » qui ne voit dans l’État islamique qu’un ramassis de fous ou de barbares – tandis qu’une partie de la « rue musulmane » le suspecte d’être une création des services occidentaux et israéliens… –, le rêve califal d’al-Baghdadi est perçu par de nombreux musulmans comme un processus historico-religieux d’une inégalable beauté, prompt à susciter de virils et d’idéalistes engagements, depuis la Tunisie jusqu’aux Philippines en passant par Lunel et Berlin. S’inscrivant dans le sillage de l’intransigeante école de jurisprudence hanbalite et se référant constamment aux écrits d’Ibn Taymiyya (un théologien d’origine kurde du xiiie siècle), les combattants de Daesh sont, qu’on le veuille ou non, l’un des visages de l’islam contemporain, et pas le moins belligène, puisque leur conception de l’apostasie, particulièrement extensive, n’est pas de nature à nous rassurer : sont en effet considérés comme apostats, donc passibles de mort, les musulmans non sunnites dans leur ensemble – ce qui fait beaucoup de monde dans la région : chiites duodécimains, ismaéliens, alaouites, alévis, druzes –, mais aussi la plupart des confréries soufies, ainsi que les sunnites collaborant avec les États arabes jugés apostats. Même les Frères musulmans ou les islamistes palestiniens du Hamas, coupables selon Daesh de s’être compromis dans les joutes électorales, sont accusés d’être des idolâtres… On le voit : si le monde est contre l’État islamique – la coalition arabo-occidentale regroupe vingt-deux pays dont dix pays musulmans –, c’est aussi parce que l’État islamique a déclaré la guerre au monde entier. Mais, contrairement à Al-Qaida, qui avait choisi de frapper – et de quelle manière extraordinaire ! – « l’ennemi lointain », l’État islamique privilégie pour l’instant « l’ennemi proche ».

Le 20 novembre dernier, j’arpentais ainsi les ruines de la ville syrienne de Tel Maarouf, centre religieux de la confrérie soufie des naqşhbandi et haut lieu de pèlerinage du canton du Cizîrê. En février 2014, une brigade internationale de miliciens de l’État islamique – parmi lesquels des Français – a nuitamment pénétré dans la ville, n’y restant que vingt-quatre heures, le temps de dynamiter les deux mosquées, dévaster l’école primaire et profaner la tombe de Sheikh Khaznawi. Les miliciens ont quitté Tel Maarouf sans coup férir, emportant avec eux les fruits de leurs pillages et quinze villageois parmi lesquels des jeunes filles et des bambins, celles-là promises aux viols et ceux-ci à la réassignation identitaire. Dans les décombres des mosquées, les daeshistes ont aussi dispersé des exemplaires piégés du Coran, espérant ainsi défigurer encore quelques Kurdes après leur départ. Tel Maarouf est désormais une ville morte, abandonnée aux chats qui se faufilent entre des matelas éventrés, des jouets d’enfants, des livres souillés. Voilà ce qu’il en coûte aux sunnites syriens de ne pas entrer dans le moule étroit du salafisme révolutionnaire.

Les chrétiens de la région, on s’en doute, n’ont pas été les derniers à s’associer à la construction de l’« auto-administration » du Rojava. Ils sont, ne l’oublions jamais, les rescapés du génocide assyro-arménien de 1915 au cours duquel un million de chrétiens ont été exterminés, avec la complicité de supplétifs kurdes, par les Jeunes-Turcs, ce très « progressiste » mouvement fondé, comme par hasard, un siècle jour pour jour après la prise de la Bastille. Puis les chrétiens du Rojava savent ce qui les attend en cas de victoire des « djihadistes » : en 2012, les miliciens de Jabhat al-Nosra et du groupe turco-caucasien Ghuraba al-Sham sont ainsi entrés à Ras el-Aïn, l’une des principales villes du Cizîrê, et n’en ont été chassés qu’un an plus tard, après avoir vandalisé les églises et crevé les yeux des icônes mariales. Au projet d’homogénéisation radicale de l’État islamique répond donc la volonté polyphonique du Rojava, inscrite dans le marbre de sa charte fondatrice : chaque ministère est tricéphale et doit inclure au moins une femme et un(e) représentant(e) d’une des trois grandes communautés, c’est-à-dire, dans les faits, un/une Kurde, un/une Arabe, un/une chrétien(ne). Des règles similaires sont appliquées dans les différentes instances politiques qui reposent sur les comités communaux, les initiatives populaires et le bénévolat. Et le plus incroyable est peut-être que, dans ce contexte de pénurie et de guerre totale, les administrations du Rojava trouvent aussi le temps de travailler sur des questions que certains pourraient juger secondaires : Amina Omar, la ministre de la condition féminine, œuvre ainsi à la création de refuges pour les femmes battues, arguant qu’il faut déployer la même énergie contre ceux qui sont violents qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur. Et, pendant ce temps, Luqman Akhmi, ministre de l’écologie, de l’archéologie et du tourisme (sic), travaille à préserver les sites antiques d’Urkesh et d’Halaf, une démarche qui contraste fort avec les agissements des fonctionnaires de l’État islamique. Lesquels, dégoûtés par les œuvres façonnées sous l’ère antéislamique de la jâhilîya, oscillent entre les pillages lucratifs et les destructions méthodiques. Enfin, dans les rues de Qamişhlo ou dans les casernements de la ligne de front, la jeunesse du Rojava se livre à une activité désormais criminalisée à l’intérieur de l’État islamique : elle danse.

Pour l’heure, sous-équipées et seulement aidées par le soutien aérien de la coalition arabo-occidentale, les troupes combattantes du Rojava continuent de subir le siège de Kobané et tiennent fermement la ligne de front du Cizîrê, intervenant aussi en Irak afin de protéger les Yézidis, une population kurde mithraïste vivant dans la région des monts Sinjar. Largement ignorés par les États, boudés par les visiteurs, menacés de toutes parts, les peuples du Rojava n’en gardent pas moins la virile assurance de la légitimité que confère l’ancienneté. Ce sont de vieux peuples : contre la prétention hégémonique de l’État islamique, les chrétiens de Kobané et du Cizîrê n’oublient pas qu’ils sont les enfants du patriarcat d’Antioche, dont l’institution remonte aux apôtres Pierre et Paul ; les Kurdes, peuple indo-européen, se savent quant à eux les héritiers des royaumes mèdes, tandis que le calendrier yézidi entre dans sa 6765e année. Aussi, l’on comprendra que ces populations, dont les mythes fondateurs s’enracinent dans une mémoire autrement plus ancienne que l’hégire, restent un peu dubitatives face aux leçons de vie administrées par des « djihadistes twitter » shootés aux amphétamines – dont certains sont par ailleurs des transfuges des milices baasistes irakiennes ou d’anciens alcooliques venus des Flandres ou d’Indre-et-Loire… Les daeshistes ont beau cultiver un zèle surhumain à trancher des gorges récalcitrantes ou profaner des corps adolescents, pour les peuples du Rojava, les vertus de la révolution califale n’apparaissent pas encore dans leur pleine lumière.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent. 

Valls, l’apprenti-sorcier

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manuel valls loi macron

manuel valls loi macron

Il devait certainement en rêver. Dégainer son 49.3. Montrer qu’il est le chef. Manu Militari, comme l’a surnommé Libération, a décidé que la loi Macron était l’occasion de mettre au pas ces maudits frondeurs, empêcheurs de libéraliser en rond. « Il n’y a pas d’autre alternative » à sa politique, a-t-il martelé mardi soir au JT de TF1, en appelant, entre les lignes, les mânes de Miss Maggie, et son TINA[1. There is no alternative]. Un vrai mâle dominant, Margaret Thatcher ! Un modèle. Pas sûr qu’Emmanuel Macron ait été ravi, lui qui assurait le service après-vente de l’annonce du 49.3 sur la chaîne d’en face, de la manifestation d’autorité du Premier ministre. Le ministre de l’Economie pensait certainement que la loi pouvait passer sans l’aide du marteau-pilon de la constitution.

C’est à se demander si cette décision n’était pas aussi destinée à le brider aussi, à l’empêcher de remporter une belle victoire, qui n’aurait été que la sienne. Mais revenons aux frondeurs. Ce qui motive Valls à les cibler, c’est surtout leur propension à remettre en cause sa légitimité à diriger une majorité de gauche, de rappeler sans cesse que la ligne qu’il incarne n’a recueilli que 5% lors de la primaire de l’automne 2011. Et de préparer un congrès où il ne pèserait pas beaucoup plus. Il faut donc leur couper les pattes. La meilleure défense, c’est l’attaque. On a entendu ce mercredi le député Christophe Caresche réclamer que l’appartenance au groupe socialiste à l’Assemblée soit désormais conditionnée à une fidélité sans faille à la discipline majoritaire. Ce faisant, il indiquait clairement la sortie, non seulement du groupe mais aussi du parti. Le monde à l’envers. Ces frondeurs qui demeurent les seuls à faire entendre une musique socialiste, ce sont eux qui devraient quitter leur parti ? Il est évident que c’est le congrès de juin qui débute. Le défi lancé à la gauche du parti par Valls et ses soutiens constitue une arme à double-tranchant. En se comportant de cette manière, le premier ministre soude ses opposants. Le boomerang lancé avec le 49.3 pourrait bien lui revenir dans le visage à cette occasion, démontrant la faiblesse de son poids dans le parti. On verra alors si son fusil à un coup[2. L’alinéa 3 de l’article 49 ne peut, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, être utilisée qu’une seule fois par session.] n’a pas été l’œuvre d’un apprenti-sorcier.

Apprenti-sorcier, Manuel Valls l’a été incontestablement, lorsque, ministre de l’Intérieur, il a concocté le nouveau mode de scrutin des élections départementales. Cette élection de notables avait pourtant impeccablement servi les édiles socialistes lors de la dernière décennie précédente. L’obsession socialiste pour la parité s’est combinée avec la volonté de Valls de politiser le scrutin. Le nombre de cantons a été le plus souvent divisé par deux, mais il faut désormais élire un binôme paritaire de titulaires et un autre de remplaçants, soit une liste de quatre noms. Seuls les partis vraiment installés ont la capacité de présenter de telles candidatures. Le notable dissident, le petit parti qui gêne, sont désormais dans la quasi-impossibilité de concurrencer les gros partis. Valls pensait-il mettre des bâtons dans les roues du FN en agissant de la sorte, pariant sur la difficulté historique des frontistes à trouver des candidats ? Si c’était le cas, c’est raté puisque Marine Le Pen a annoncé que son parti serait représenté dans 95 % des cantons. Sur ce plan, nous ferons amende honorable. Il y a deux mois, prenant l’exemple du département du Jura, nous pariions sur l’impossibilité pour le Front national d’être présent dans plus de trois cantons. En quelques semaines, il est parvenu à le faire dans la quasi-totalité des cantons (16 sur 17) se payant le luxe de ne pas gêner le maire villiériste de Saint-Claude. Comment voteront les électeurs, avec ces espèces de listes à quatre têtes ? Ils zapperont les noms et voteront pour l’étiquette. A ce jeu, c’est le FN qui sera gagnant. Le PS, qui aurait pu compter sur le bilan local de ses nombreux conseillers généraux sortants, sera perdant. Pis, Valls a doublement joué avec le feu en portant à 12,5 % des inscrits le seuil pour être candidat au second tour en cas de troisième ou quatrième place au premier. Auparavant, il fallait 10 % des suffrages exprimés. Là encore, il visait sans doute le FN. Et cela atteindra le plus souvent le PS, on peut en prendre dès aujourd’hui le pari. Les élections départementales seront une vraie boucherie pour le PS ; Manuel Valls aura aiguisé lui-même les couteaux avec sa réforme du mode de scrutin.

On parie qu’il sera rendu coupable de la déroute dès le 30 mars. À ce moment-là, tous ceux qui constituent le vivier d’adhérents du PS (élus, collaborateurs d’élus, etc.) et qui auront été envoyés dans le décor par cette réforme géniale, pour qui croyez-vous qu’ils voteront au prochain congrès ? Pour ceux qui soutiennent l’apprenti-sorcier qui se rêve en mâle dominant ? On peut sérieusement en douter.

*Photo : WITT/SIPA. 00705200_000003.

Kevin va passer le Brevet!

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brevet sms ecole

brevet sms ecole

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que ma conscience, je suis allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !jcandidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

*Photo : wikicommons.

Exit DSK, bonjour Freud!

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dsk proces carlton lille

dsk proces carlton lille

Le procès fait à la sexualité de Dominique Strauss-Kahn s’achèvera bientôt. Exceptionnellement, ce politicien de deuxième choix, qui prospéra surtout à l’abri de ses protecteurs, et ne prononça souvent que les formules congelées de ses communicants, a tenu tête avec un certain panache à ses accusateurs. Il a fini par se rebeller, non sans humour, contre celles et ceux qui, croyant qu’il reculait, voulurent… l’acculer.

Il y eut quelque chose d’un atroce voyeurisme, d’une volonté de nuire à un seul dans ce spectacle inutile. Reviendra-t-il, tel un boomerang, à la face des gens de justice, qui furent à son origine ? Quant au niqueur en série, ses plus récents déboires professionnels le renverront peut-être vers un silence médiatique, d’où il n’aurait jamais dû sortir. La gauche de pouvoir, totalement acculturée, le désigna comme son champion. Fabriqué de toutes pièces par les médias à partir de compétences partagées par l’essentiel des économistes français, ne fut-il pas la dupe de son entourage, de ses prétendus amis politiques, de ses acolytes et d’une clientèle prévoyante, qui espérait tirer profit de ses succès ? Nous oublierons donc ce monsieur et ses partouzes tristes : exit DSK non par la sortie des artistes mais par l’issue de secours !

On entendit, à la barre du tribunal de Lille, le témoignage d’une nommée Jade. En rappelant brièvement les raisons matérielles qui l’avaient amenée à l’amour tarifé, elle se livra à un émouvant exercice de remémoration, qui annonçait ce qu’on nomme en médecine et en psychologie l’anamnèse. Il s’agit du récit que produit le patient pour rapporter l’histoire de son mal ou de son malaise. Jade mettant au jour les servitudes des filles naguère qualifiées « de joie » et leur dégradante disponibilité, a mis fin au tour un peu frondeur, « gaulois et festif » que prenaient les débats après l’inénarrable Dodo la saumure. Cela sentait la misère, la détresse et l’exploitation. Cependant, ce « retour du refoulé prostitutionnel » pourrait provoquer un bouleversement des mœurs françaises, jusqu’à présent préservées de l’hygiénisme et de la folie féministe anglo-saxonnes. Nous savons au moins depuis Georges Brassens tout ce que nous devons aux putains. Un Français qui ne leur accorderait pas le respect, même encanaillé, devrait être déchu de sa nationalité. C’est ainsi qu’un gentilhomme, plutôt que la retourner brutalement, suggérera à sa belle d’un jour que, de l’autre côté, la chose est intéressante, et que, bien menée, elle conduit à d’intenses satisfactions chez l’un et chez l’autre. Qu’elle lui réponde non, il n’entendra pas oui !

Demeurera toujours la question du sexe et de la violence. Le bon docteur Sigmund F. a livré un trésor de réflexions, où il est question d’un héros de la mythologie grecque et de son complexe, de scène originaire, bref d’une douloureuse et compliquée organisation œdipienne, qui se met lentement en place chez l’enfant, de la puberté à la fin de l’adolescence. Tout cela, évidemment, est fort discuté et remis régulièrement en cause, mais la finesse du sorcier viennois nous entraîne après lui dans un paysage fascinant de vestiges fantasmagoriques. Au reste, et Sigmund l’avait relevé, il eut un fameux précurseur dans l’exploration de nos « éléments structurants ». On trouve en effet chez Diderot une troublante, pénétrante observation du fondement œdipien de la violence strictement masculine :

Lui : […] tout ce qui vit, sans l’excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui il appartiendra, et je suis sûr que si je laissais venir le petit sauvage sans lui parler de rien, il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.

Moi : Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère.

Lui : Cela prouve la nécessité d’une bonne éducation ; et qui est-ce qui le conteste ? et qu’est-ce qu’une bonne éducation, sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances sans péril et sans inconvénient ?[1. Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, p. 474 du texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, éditions Garnier, 1875-77.]

Ah, quel beau démon annonciateur ce jeune assassin de son père, amant de sa mère, et de quelle admirable prescience fait preuve Denis D. ! Quand on s’appelle Freud, ces choses-là vous mettent sur la piste d’une bouleversante révélation !

Dans toute scène sexuelle entre deux partenaires consentants gît la violence ; elle règle une figuration très animée, relancée par le désir. Elle souffle aux amants des initiatives audacieuses. C’est encore elle qui abolit en partie la pudeur innée ou acquise, et c’est toujours elle qui jette l’un contre l’autre des corps affolés, pourtant voués à la souffrance et à la mort. Deux égoïsmes se confrontent alors : la règle muette exige que l’un et l’autre s’acceptent et se fondent dans une même fantaisie. On pressent le fragile équilibre entre soumission et domination, entre violence de création et brutalité d’humiliation. Sa rupture, dramatique, apparaît dans le film Le Dernier tango à Paris, lorsque Marlon Brando impose à Maria Schneider une sodomie douloureuse. Cette scène a considérablement nui au beau film crépusculaire de Bernardo Bertolucci.

Comment sortir de cette impasse, où les amants s’affrontent dangereusement ?

Certainement pas en écoutant Caroline Fourest, qui déclarait : « Avec le Pacs, j’ai milité avec des gays, et il m’arrive de me dire: tiens, il est mignon ! Un hétéro, ce n’est pas possible, à cause de ce qu’il a dans la tête. »[2. Entretien accordé à Libération, en juin 2000, par Caroline Fourest, présentée alors par le journal dans ces termes : « Ex-présidente du Centre gai et lesbien de Paris. Directrice de la publication de Prochoix, « journal et réseau féministe, gay friendly, antifasciste » »]. Un gay, selon Caroline, c’est bien, c’est franc du collier, c’est doux, compréhensif et jamais brutal. “Ce qu’il a dans tête” est fort présentable, se fonde sur une tendre réciprocité. Le gay, c’est joyeux, le pas gay, c’est triste ! Le gay, la gayte ont la gâterie « girly », le pas gay l’a graveleuse.

Qu’est-ce donc que l’amour en France ? Un moment d’abandon à notre magnifique fantaisie animale augmentée de notre imagination rationnelle. Car le plaisir ne s’obtient pas sans le piment de la raison. C’est que, dans ce pays, si nous aimons bien avec le corps, nous aimons mieux encore lorsqu’il s’accorde à l’esprit. Les français s’envoient en l’air… pour prendre de la hauteur ! Aimons nous comme des bêtes, mais ne nous montrons pas stupides au déduit ! Là aussi, il est une place pour l’esprit. C’est d’ailleurs la leçon de notre ami Diderot, lorsqu’il écrit à Sophie Volland : « […] qu’est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu’elles ne peuvent être l’expression du cas infini qu’ils font d’eux-mêmes? Qu’il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires ! Qu’il y a de charmes, d’élévation et d’énergie dans nos embrassements. » (1er juin 1759).

À la fin, que reste-t-il des transports amoureux ? Une bousculade de souvenirs, des corps et des visages fondus dans la brume de la mémoire, et l’émouvante impression de s’être glissé dans la ronde éternelle de la séduction et du désir :

« Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. ” »[3. Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte 2, scène V.]

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA. AP21694166_000008.

Ni lâches ni martyrs

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S’exposer à visage découvert en s’exprimant sur l’islamisme, c’est courir le risque de se faire tuer.

L’option héroïque du martyr est d’autant moins recommandable que le risque de mourir va inévitablement peser sur bien des décisions, vu que de notre côté de cette guerre, nous aimons la vie.

Comment ceux qui veulent s’exprimer publiquement et librement sur l’islamisme peuvent-ils échapper au choix d’être ou des lâches ou des martyrs?

Je ne vois qu’une solution : l’anonymat, grâce à un pseudo jamais dévoilé.

À moins que tout le monde signe Edwy Plenel ou Esther Benbassa…

Français comme un Juif en France

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juifs banlieues islam

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C’est devenu un marronnier : les juifs de France ont peur. Tellement peur qu’ils s’apprêteraient massivement à quitter la France pour aller chercher la sécurité… en Israël – plus un Français n’ignore aujourd’hui le sens du mot « alya ». En réalité, cette interprétation paniquarde, confortée par les indécents appels de Netanyahou, occulte peut-être une déchirure plus profonde : si des juifs français sont de plus en plus nombreux (quoiqu’ultra-minoritaires) à choisir l’exil qu’ils appellent retour, c’est moins sous l’emprise de la peur qu’en raison d’un sentiment grandissant de solitude. Certes, ce sentiment ne compromet nullement l’intégration des Juifs à la société française. Mais il complique imperceptiblement la question de l’appartenance, comme si, pour certains, être juif et français allait un peu moins de soi.

Moments paroxystiques de deuil et d’inquiétude, les agressions et crimes antijuifs ne sont donc pas de tragiques accidents troublant momentanément un vivre-ensemble idyllique. Parallèlement à la montée de l’antisémitisme arabo-musulman accolé à l’antisionisme virulent d’une partie de la gauche, la tendance à l’entre-soi à l’œuvre dans toute la société a progressé dans une partie de « la communauté », en même temps que la pratique religieuse et l’affirmation identitaire. Les « Philippe » et « Alain » nés dans les années 1960 appellent leurs fils « Ilan » ou « Avner » et beaucoup préfèrent désormais, pour leur résidence secondaire, Tel Aviv à Deauville. En somme, de plus en plus de « Français juifs », comme on dit à la télé comme pour leur prodiguer une réassurance, se considèrent comme des « juifs français ».

« Je ne veux pas entendre que les juifs ont peur ! » Les mots de Raphaël Mergui, le président du Consistoire (organisme chargé des questions cultuelles), en ont peut-être ragaillardi quelques-uns. Comme Danielle, quinqua bondissante et chef d’entreprise, qui se dit juive par l’humour : « Marre d’entendre tout le temps parler des juifs comme des victimes ! » Il n’empêche : que certains aient peur, après Merah, après Nemmouche et après la tuerie de l’Hyper Cacher de Vincennes, il faudrait être aveugle ou cynique pour s’en étonner.[access capability= »lire_inedits »] En particulier ceux qui, dans l’étrange guerre où on nous dit que la France est engagée, se retrouvent en première ligne parce qu’ils vivent encore dans les « territoires perdus » – ou « quartiers difficiles ». On l’a peu relevé, ce sont aussi les juifs de synagogue, plus exposés que les juifs de culture car littéralement plus visibles qu’eux – avec leurs barbes, chapeaux, ou redingotes et papillotes, ce que Benny Lévy appelait avec drôlerie « l’attirail de camping ».

Pour autant, les sentiments à l’œuvre au sein d’un groupe de 600 000 personnes, infiniment moins homogène que ce que croient les pourfendeurs du « lobby » ou du « complot », sont beaucoup plus contrastés, ambivalents, divers que ce que les journalistes répètent en boucle. Certes, il y a l’effroi que l’on puisse aujourd’hui, en France, tuer des juifs parce qu’ils sont juifs, le sentiment d’abandon face à l’indifférence d’une partie de la population qui semble vaguement penser que les victimes juives prennent trop de place et qu’on n’en fait pas autant pour tout le monde. Beaucoup observent avec amertume que les juifs formaient l’écrasante majorité de la foule venue rendre hommage aux victimes de Vincennes, au lendemain de la prise d’otages. Mais perce aussi le soulagement d’être enfin entendus par nombre de leurs concitoyens et la confiance renouvelée dans la France, dont les plus hauts représentants ont répété que, sans les juifs, elle ne serait plus tout à fait elle-même.

Ainsi, chez bien des juifs du quotidien, la douleur est tempérée par le fait que l’État désigne enfin l’origine du « nouvel antisémitisme » qui sévit dans les banlieues depuis une bonne quinzaine d’années. Et l’État, c’est d’abord Manuel Valls, qui a toujours été du bon côté de la gauche (ce qui lui vaut d’être dénoncé comme sioniste dans l’islamosphère). « Comment peut-on accepter que des Français soient assassinés parce qu’ils sont juifs ? (…) nous devons là aussi nous rebeller, et en posant le vrai diagnostic. Il y a un antisémitisme que l’on dit historique remontant du fond des siècles mais il y a surtout ce nouvel antisémitisme qui est né dans nos quartiers, sur fond d’Internet, de paraboles, de misère, sur fond des détestations de l’État d’Israël. » : le discours « historique » prononcé par le Premier ministre à la tribune de l’Assemblée nationale le 13 janvier a fait vibrer pas mal de cœurs « franco-juifs ». Comme celui de Nil Symchowicz, avocat issu d’un couple mixte séfarade-ashkénaze, qui ne cache pourtant pas son pessimisme pour l’avenir : « Pas un seul juif de France n’a manqué d’écouter les deux minutes quarante de ce discours. Quelque chose se joue, les choses commencent à être nommées. La solitude est peut-être en train de se briser. » Les mots du Premier ministre parlent à la « rue » juive, partagée entre l’envie de saluer d’une prise de conscience salutaire et la crainte qu’il s’agisse de paroles sans lendemain, comme le croit Emmanuelle, 30 ans. Cette parisienne « juive pas du tout religieuse » laisse sourdre sa colère : « Pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas réveillé avant, lorsque des atrocités antisémites ont été commises cet été en marge des manifestations pour Gaza ? Pourquoi les lois contre l’antisémitisme ne sont-elles pas appliquées sur les réseaux sociaux ? » Mère au foyer issue d’un milieu populaire, Emmanuelle veut croire à la volonté des pouvoirs publics, au-delà des effets d’annonce : la lutte contre le racisme et l’antisémitisme décrétée grande cause nationale pour 2015, la nomination d’un préfet pour la sécurité des « sites de la communauté juive » – version bienveillante du commissaire aux questions juives, a-t-on ironisé avant que l’on rattrape cette bévue administrative en étendant les compétences du préfet à tous les lieux de culte. Trop tard, décrète Michel, président de la communauté juive d’une ville du Val-de-Marne et professionnel de la santé : « La France a un cancer généralisé, c’est la dernière chance»

Quelques kilomètres plus loin, l’élu de Vincennes et dirigeant communautaire Franck Serfati est moins alarmiste : « Les institutions de la République fonctionnent bien. Il existe un arsenal juridique réel et les tribunaux ne sont pas aussi cléments qu’on le dit », plaide cet avocat qui a déjà vu un malappris incarcéré pour avoir agressé des juifs et dessiné une croix gammée – ce qui d’ailleurs ne règle pas grand-chose. Ce qui l’inquiète, c’est plutôt la lâcheté trop largement partagée face à l’antisémitisme de ce début de xxie siècle. La lâcheté et l’habitude. « L’attentat de la porte de Vincennes n’étonne personne », explique-t-il, en déroulant le fil de ces dernières années, durant lesquelles on a observé sans vouloir le voir un « antisémitisme qui vient de la base, et s’appelle antisionisme haineux et islamisme radical ! ». Si son épouse, enseignante dans une école post-bac parisienne, n’a senti aucune compassion chez ses élèves musulmans les plus véhéments, Franck Serfati salue, parmi les rares bonnes nouvelles de l’heure, l’acte de bravoure du jeune Lassana Bathily, employé malien musulman de l’Hyper Cacher qui a sauvé plusieurs vies juives en les cachant dans la chambre froide du magasin avant d’alerter la police. Une lueur d’espoir… En attendant, si, à Fontenay-sous-Bois où il réside, Serfati a vu défiler beaucoup de modérés (intellectuels, artistes, recteurs de mosquée) au sein de son association antiraciste Vigil’ance, la base musulmane, elle, n’a pas suivi.

Niché dans le multiethnique 20e arrondissement de Paris, le quartier Gambetta traverse des turbulences : « Depuis la Seconde Intifada, on entend tous les jours des “sale juif” de la part des musulmans du quartier, lorsqu’on n’assiste pas carrément à des agressions, parfois au cutter », raconte Emmanuelle. À l’instar de leurs cousins anversois, de plus en plus proches d’une mouvance flamingante au lourd passé collaborationniste[1], des pans entiers de la communauté juive française seraient tentés par une alliance à revers avec le Front national : « On connaît des juifs religieux qui vont voter Marine Le Pen, on en est presque à espérer que le FN passe, car on n’en peut plus de l’islamisation de la France », argumente la jeune femme.

À l’abri dans les beaux quartiers de la capitale, Nil n’en éprouve pas moins une forte exaspération devant l’atmosphère délétère qui pourrit la vie quotidienne : « J’en ai marre de la sécurité, marre des militaires devant les synagogues et les institutions juives. Ces petites oppressions quotidiennes, pourtant absolument nécessaires, me donnent l’impression paradoxale de ne pas être un citoyen comme un autre. Les juifs ont le sentiment d’être à part. » Ce n’est pas faute d’aimer la France, car ce quadra vibre au son de La Marseillaise et s’approprie le roman national jusqu’à « faire partie de ces juifs qui pensent que Clovis et Vercingétorix sont leurs ancêtres ! ».

Qu’ils épousent ou non ce patriotisme héritier de Marc Bloch, les juifs évoluant en milieu hostile n’ont d’autre choix que de se soumettre ou de se démettre, selon le théorème du géographe Christophe Guilluy : « Devenir minoritaire, c’est dépendre de la bienveillance d’une majorité »[1. La France périphérique (Fayard, 2014).]. Cas d’école, Épinay-sur-Seine forme un petit îlot au cœur d’une Seine-Saint-Denis pratiquement vidée de ses juifs. Aujourd’hui retraité, Paul y a pratiqué la médecine quarante ans durant. On peine à imaginer que cette ville ghettoïsée fut autrefois une banlieue où il faisait bon vivre, avant l’afflux massif d’immigrés et la construction de barres HLM dans le centre-ville. « La sécurité s’est dégradée à mesure que la mairie socialiste accueillait une nouvelle population arabo-musulmane dont elle voulait faire des électeurs. On peut traverser Épinay sans croiser un Blanc, au point de se croire à Soweto ou à Dakar ! », décrit placidement ce juif religieux. Aux abords de sa synagogue, des jets de bouteilles se font en toute impunité. « Il a fallu apprendre à traverser les rues en essuyant des crachats, des insultes, des regards hostiles. On est obligé de s’écraser, cela donne la rage, c’est insupportable d’endurer ces petits gamins à peine pubères », s’agace Paul. Mais si vous rasez consciencieusement les murs, il ne vous arrivera pas grand-chose, sinon d’entendre quelques abrutis s’égosiller en lançant des « Allahou Akbar » ou « Palestine ! Palestine ! » au lendemain du drame de la porte de Vincennes. Pour la fraternité, on repassera…

La séparation étant parfois la seule façon de vivre ensemble, les juifs d’Épinay s’exilent vers les cités pavillonnaires voisines. Ces déménagements ont pour seul effet de déplacer les difficultés de cohabitation de quelques kilomètres. À l’échelle de l’Île-de-France, la mobilité géographique esquisse une véritable topographie juive, avec ses bastions, ses archipels, et ses îlots éclatés. Les plus cossus investissent l’Ouest parisien, c’est-à-dire le 16e arrondissement et Boulogne-Billancourt, les classes moyennes se regroupent à Saint-Mandé et à Vincennes, tandis que les plus modestes se cloîtrent dans leurs banlieues (Créteil, Sarcelles, etc.). D’après le politologue Jean-Yves Camus, lui-même converti au judaïsme, « il reste, dans ces banlieues, des familles pauvres ou de la classe moyenne qui, tout en ayant envie de bouger, ne le peuvent pas financièrement. La question de fond qui reste un peu taboue, c’est de savoir si les communautés très orthodoxes n’auraient pas dû, comme aux États-Unis, quitter Paris nord-est et la couronne proche pour s’établir en grande périphérie. » L’intellectuel, proche du Parti socialiste, ne mâche pas ses mots face à la sécession culturelle d’une partie de la jeunesse musulmane, laquelle a sombré dans la « détestation du fonds culturel français et le refus d’admettre qu’il existe, et doit continuer à exister, en France, une “leitkultur”, une culture dominante, celle de la majorité. Les juifs ont de tout temps admis qu’ils sont une minorité et ont adapté leur attitude à cette réalité. L’islam doit faire de même ». Reste à savoir si cet appel sera entendu. .

Mais voilà, le 11 janvier, à Marseille, ville symbole de la diversité française, seules 60 000 personnes ont défilé pour rendre hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie et l’Hyper Cacher. Le silence parfois complice de la France black-blanc-beur laisse cois les chasseurs de stigmates et d’amalgames, nantis de leur missel républicain dont la devise Liberté, Égalité, Fraternité sonne creux. À force d’invoquer des « valeurs » introuvables, nos ministres ne savent plus quel lapin sortir de leur chapeau. Plongé dans la lecture d’Opération Shylock, j’ai bien songé à contribuer en proposant la création d’une antenne française de l’association des antisémites anonymes imaginée par Philip Roth dans ce roman déluré !

Trêve de blague juive. La réalité, c’est qu’un nombre croissant de juifs français préfère la valise au camp retranché. En 2014, presque 7 000 d’entre eux ont quitté leur mère patrie pour accomplir leur alya (la « montée », en hébreu) vers Israël ; contre 3 280 l’année précédente. Une augmentation de 100 % qui fait de la France le premier pays d’émigration vers Israël. Emmanuelle résume bien l’avis général : « L’alya n’est pas une solution, il ne faut pas partir par peur, mais je comprends que de plus en plus gens y pensent. » Comme Myriam, l’amante de François, héros du dernier Houellebecq, qui quitte une France conquise par la Fraternité musulmane, ils sont nombreux à sauter le pas, moitié par dépit, moitié par attachement identitaire à la terre d’Israël. Chez beaucoup de jeunes juifs français, l’adhésion au projet sioniste représente la promesse d’un « hinterland culturel extranational » (Christophe Guilluy) qui leur offre une forme de sécurité culturelle dans une patrie de substitution. « Malgré la situation sécuritaire, les juifs ont le sentiment d’être mieux protégés en Israël qu’en France. Chaque citoyen doit assistance et protection à l’autre », traduit Nil Symchowicz dans le langage du cœur. Dans le lot, il y a forcément des déceptions, l’alya provoquant parfois son revers, la yerida (la « descente »), sous la forme d’un billet retour Tel-Aviv-Paris. Et, lorsqu’ils ne s’exilent pas aux États-Unis ou au Canada, les juifs français en quête d’ailleurs optent pour une solution hybride : « l’alya Boeing ». Dans le vol El Al Paris-Tel-Aviv du jeudi soir, on retrouve en effet toute une pyramide sociale de Franco-Israéliens qui travaillent la semaine en France puis rejoignent leur famille installée dans l’État juif le week-end, du médecin assis en business aux petits salariés agglutinés en classe éco.

Dans la tourmente, le désarroi des uns, la colère des autres pourraient laisser penser qu’on est désormais malheureux comme un juif en France. Et pourtant, l’alliance de cœur et de raison entre les juifs et la République tient bon. De même que, dans la mémoire collective des juifs français, la France est le pays qui a sauvé la moitié de ses juifs plutôt que celui qui en a envoyé la moitié à la mort, beaucoup préfèrent retenir les mots de Valls que les visages haineux de Merah et de Coulibaly. Car si la France sans les juifs n’est pas la France, ils continuent à penser que les juifs sans la France ne sont pas les juifs, tant la patrie de l’Émancipation occupe une place spéciale dans leur histoire. Alors, en dépit de ses angoisses et de ses griefs, l’immense majorité des 500 000 juifs tricolores n’a pas d’hésitation sur son appartenance à la nation. En guise de pied de nez aux antisémites, Jean-Yves Camus propose aux juifs français de reprendre à leur compte un slogan bien connu : « On est chez nous ! ».[/access]

De la rue Copernic à l’Hyper Cacher : chronologie des attaques antisémites

  • 3 octobre 1980 : une bombe détruit la verrière de la synagogue de la rue Copernic (Paris-16e), causant quatre morts et quarante-six blessés. Imputée hâtivement à l’extrême droite, la responsabilité de l’attaque incomberait au citoyen canadien d’origine palestinienne Hassan Diab, proche du FPLP-OS, extradé en France le 15 novembre 2014.
  • 9 août 1982 : un commando palestinien dégoupille une grenade à l’intérieur du restaurant Goldenberg de la rue des Rosiers (Paris-4e), tuant six personnes et en blessant vingt-deux autres.
  • 7 septembre 1995 : une voiture piégée explose à quelques mètres de l’entrée de l’école juive Nah’alat Moché, à Villeurbanne. Quatorze passants sont blessés dans cet attentat attribué au GIA algérien
  • Janvier 2006 : Ilan Halimi, 24 ans, est enlevé, torturé puis assassiné à Bagneux par le « Gang des barbares », que dirige Youssouf Fofana. Les juges retiennent l’antisémitisme comme circonstance aggravante du crime.
  • 19 mars 2012 : à la sortie de l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse, Mohammed Merah assassine quatre personnes, dont une petite fille de 8 ans, tuée à bout portant, et deux jeunes écoliers.
  • 24 mai 2014 : le Français Mehdi Nemmouche, membre présumé de l’État islamique, tue quatre visiteurs du Musée juif de Bruxelles.
  • 20 juillet 2014 : incendie de l’épicerie cachère Naouri à Sarcelles, en marge d’une manifestation pro-palestinienne ayant viré à l’émeute.
  • 1er décembre 2015 : trois braqueurs rackettent un jeune couple à son domicile de Créteil en évoquant ses « origines juives », avant de violer la jeune femme.
  • 9 janvier 2015 : deux jours après le massacre de Charlie Hebdo, Amedy Coulibaly, qui se réclame de l’État islamique, prend en otage la clientèle du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Il tue froidement quatre personnes et meurt dans l’assaut du RAID.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21677683_000008.

La France « rance » épinglée

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roms commission europeenne

roms commission europeenne

Connaissez-vous Nils Muiznieks ? Ce monsieur, letton de son état, est l’actuel commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe. Docteur en sciences politiques, ancien président de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, il vient de produire l’un de ces rapports déconnectés du réel dont sa maison-mère détient le secret. Le constat dressé après une visite de courtoisie au mois de septembre 2014 y est sans appel : la France doit accueillir plus de réfugiés et, dans le même temps, lutter contre ses penchants racistes et xénophobes. Ceci n’est pas un canular.

Avant tout, il faut savoir que par le passé, Monsieur Muiznieks, appointé pour prodiguer des leçons d’intégration aux États intolérants, a été entre autres « ministre du gouvernement letton, chargé de l’intégration sociale, de la lutte contre la discrimination, des droits des minorités et du développement de la société civile ». Ce fait d’armes grandiloquent retient l’attention sur un curriculum bien garni (nécessaire à tout bon technocrate). Quiconque connaît tant soit peu la démographie lettonne est déjà sur ses gardes : population de deux millions d’habitants (Paris intramuros), exclusivement d’origine est-européenne et ne connaissant l’islam que par pays interposés et images satellite. Il n’est pas certain qu’une si maigre expérience de la notion de promiscuité puisse conférer de l’autorité en matière d’« intégration ».

Par suite, il faut mettre en regard les reproches adressés à la France et l’histoire complexe de ce pays, chose que néglige totalement un commissaire aux droits de l’Homme, tout à ses rêves d’une humanité confraternelle parce que déracinée. Dans l’optique des droits de l’Homme, ne sont en effet reconnus que des individus n’ayant qu’un rapport consumériste à la culture, tous invités à s’identifier à une idole, un homme générique pourvu d’un catalogue de droits sans cesse enrichi et, pour cette raison, objet d’un culte universel. Les peuples, eux, sont répudiés dans la mesure où ils n’entrent pas dans cette grille de lecture mercantile. Tout au plus tolèrera-t-on des identités minoritaires (issues essentiellement d’Afrique noire, du Maghreb et d’Europe de l’est), précisément parce qu’elles sont minoritaires et peuvent participer au ravinement des vieilles identités de masse, réputées sclérosantes et désuètes. La double injonction de Monsieur Muiznieks participe clairement de cette démarche.

Ce dernier enjoint en effet la France non seulement d’accueillir et de protéger davantage de réfugiés (en provenance de Syrie notamment), mais aussi d’intensifier la répression des actes et propos à caractère discriminatoire, et offensant a fortiori. L’accent est mis en particulier (la moitié du rapport) sur les « droits de l’homme des Gens du voyage et des Roms migrants ». En marge du rapport, certains « conseils » avisés du commissaire en disent long. Se montrant « inquiet du fort climat d’antitziganisme qui règne en France de très longue date », il préconise de les voir avant tout comme « victimes de violences commises par des particuliers et parfois même par des membres des forces de l’ordre, notamment lors des évacuations forcées de campements ». Généreux, le commissaire « souligne également l’urgence de garantir aux Roms l’accès aux soins de santé, à l’éducation, au logement et à l’emploi, ainsi qu’à mener des activités de sensibilisation du public afin de combattre les stéréotypes et les préjugés ». L’Aide Médicale d’État, ce gouffre financier doublé d’un appel d’air, est à ses yeux une bonne initiative mais qui peine encore dans sa mise en application. Peu importe qu’elle puisse ouvrir droit aux étrangers en situation irrégulière à des prestations refusées à un chômeur français : les droits de l’Homme ratissent large, et aux frais des péquenots franchouillards.

À présent redescendons sur terre et armons-nous d’un peu de logique, salutaire. Monsieur Muiznieks invite les Français à s’offrir encore davantage et à consentir au « vivre-ensemble ». Or, ceux-ci, dans les urnes, ne cessent de mettre en garde leurs représentants nationaux et de les informer que la coupe est pleine. Ce sont des gens qui ont des yeux. Ce sont des usagers de la France ordinaire, celle qui paie chaque jour que Dieu fait sa bêtise colonialiste d’antan par une immigration de masse en retour. Ce sont des gens qui, chaque jour, constatent la dissolution des repères communs dans les eaux glacées d’une tolérance grand-bourgeoise dont les tenants s’épargnent les désagréments. Ce sont des gens qui ont vu en vingt ans leur environnement social changer sans leur consentement par les exactions successives d’un personnel politique aux ordres de la nébuleuse européenne, soumettant ses administrés aux seules prérogatives marchandes (Bruxelles l’apothicaire), dans l’unique culte que l’homme se rend à lui-même (Strasbourg, Sainte-Chapelle des droits de l’homme).

Lors de son prochain passage dans le pays des discriminations et de l’intolérance, espérons que Monsieur le commissaire se laissera davantage guider dans les lieux reculés de la Socialie, là où les Roms, par exemple, ont droit à tous les égards, inscrivent gratuitement leurs enfants à la cantine (selon la méthode socialiste, y mange qui veut et paie pour tous qui peut) et orientent à tel point le niveau général des classes que les prolétaires autochtones finissent par se ruiner en écoles privées.

Voilà bien une réalité qui ne s’apprend pas dans les grandes universités mondiales mais s’éprouve au long d’une humble vie : le sacro-saint « vivre-ensemble » ne se décrète pas à coup de tolérance, il n’est que l’émanation d’un sentiment d’appartenance nationale, celle-là même que l’Union européenne bat en brèche. Pour elle, la France d’aujourd’hui est un peu comme un homme à qui elle aurait coupé les quatre membres, qu’elle aurait jeté à l’eau et à qui elle viendrait à présent faire le reproche de nager très mal.

Comme il nous faut néanmoins rester courtois malgré la colère, et puisque c’est de saison, je me permettrai simplement d’inviter tout technocrate, volubile dans le confort d’un beau bureau strasbourgeois, à bien vouloir aller se faire voir chez les Grecs. Nous, peuple français, nous chargerons de trouver les moins incapables des politiciens afin de gérer au mieux l’immense foutoir culturel que l’Europe impose à ses vassaux. En attendant une rupture définitive qui ne saurait tarder.

 *Photo : wikicommons.

Juncker, sors de ton bunker!

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jean claude juncker grece

jean claude juncker grece

Jean-Claude Juncker, le nouveau président de la Commission européenne, a le mérite de ne pas être un ectoplasme politique. Ce qui permet de le détester plutôt que de le mépriser comme c’était souvent le cas pour son prédécesseur. Ses interventions sont parfois abruptes, mais au moins elles sont claires. À propos du résultat des élections en Grèce et des demandes de négociations du nouveau gouvernement, interrogé par le Figaro il a déclaré : « Dire que tout va changer parce qu’il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c’est prendre ses désirs pour des réalités ». Ce n’est pas très gentil pour ceux qui, comme moi, ont  des bouffées de tendresse pour Tsipras et son ministre des finances, tout de charisme décontracté arborant une calvitie évidemment destinée à rappeler que l’on ne peut pas tondre un œuf. Douche froide de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Houle de rage sur les réseaux, souverainistes montant sur leurs grands chevaux, Marine Le Pen buvant du petit lait. Le problème est que le Président de la Commission a raison.

Ce genre de phrase et les réactions qu’elle suscite fait irrésistiblement penser à celle proférée en 1981 après la victoire de la gauche. André Laignel jeune député socialiste avait notamment déclaré à l’adresse d’un membre de la nouvelle minorité : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire ». Sur le plan des institutions démocratiques et de leur fonctionnement cette pétition était irréfutable. En démocratie représentative, le peuple est souverain. Dès lors qu’il donne une majorité à des représentants, ceux-ci sont chargés d’élaborer la loi qui devient celle de tout le monde. Et ce qu’une majorité a fait, une nouvelle majorité peut le défaire (Novus rex, nova lex). Même la Constitution, loi fondamentale qui organise les compétences respectives des différents organes de l’État, n’y échappe pas même si les règles d’adoption sont plus exigeantes (majorité qualifiée). Mais, renforcée ou pas, la majorité est toujours la majorité.

En 1981, notre pays était souverain et l’ensemble des questions concernant le gouvernement de la France relevait de la délibération démocratique entre les citoyens français. 36 ans plus tard ce n’est plus le cas  et André Laignel aurait tort aujourd’hui. C’est Jean-Claude Juncker qui a raison. Et qui peut dire à Tsipras en substance : « vous avez juridiquement tort même si vous êtes politiquement majoritaire (chez vous) ».

Toute la construction européenne depuis le début des années quatre-vingt-dix s’est faite à partir d’abandons de souveraineté des États au profit d’abord de la Communauté puis de l’Union. Mais, le dispositif adopté ne consiste pas à transférer certaines parties de la souveraineté nationale à un organisme supranational ayant capacité de soumettre directement à la délibération démocratique des citoyens de l’Union Européenne les questions relevant de ses nouvelles compétences.

Pour deux raisons essentielles. Tout d’abord les transferts de souveraineté, ont été effectués par la signature de traités à valeur constitutionnelle. Précédée par des révisions des constitutions nationales permettant ces abandons. Ce qui relevait auparavant dans chacun des états de la délibération démocratique est aujourd’hui ossifié dans une constitution. L’indépendance de la banque centrale, la soumission du financement des états aux marchés financiers, la notion de « concurrence libre et non faussée » comme cœur du fonctionnement de toute l’économie et bien d’autres encore sont aujourd’hui quasiment immuables. Le Parlement européen élu au suffrage direct tous les 6 ans, n’a aucune compétence constitutionnelle.

Alors, et c’est la deuxième raison, la Constitution Européenne peut être révisée mais uniquement par la modification des traités. Et pour cela Il faut rassembler l’unanimité des états qui composent l’Union ! Comme elle a été portée tranquillement et discrètement à 25 membres, ceux qui aimeraient voir émerger « une autre Europe » par la voie juridique ne sont pas sortis des ronces.

Le processus de la construction européenne, n’a pas arrangé notre pauvre constitution de la Ve République. Défigurée par près de vingt-deux révisions successives en vingt-cinq ans, elle organise le fonctionnement des pouvoirs publics français dans des conditions qui n’ont plus rien à voir avec celles de 1958. Alors, on l’accuse de la rage et on propose d’en changer.

En oubliant que le problème est bien celui posé par Jean-Claude Juncker. L’Union Européenne n’est pas un dispositif de démocratie représentative. L’Espagne, après la Grèce pourra donner la majorité à Podemos aux Cortes, la France élire Jean-Luc Mélenchon, la situation sera la même. Celle de la Grèce incapable de supporter sa dette, réclamant une remise (un coup de rabot) impossible à accorder. Ce serait la ruée, Italie Espagne Portugal (et France ?) venant demander la même chose. Alors, comme le dit Frédéric Lordon l’alternative de Syriza et simple : « passer sous la table où la renverser ».

La renverser ? Le système construit a verrouillé un modèle économique sans marge de manœuvre, et plaqué sur des pays et des situations qui n’ont rien à voir. Il a instauré une monnaie unique-totem dont il est difficile de nier les effets délétères. Il a créé une bureaucratie bruxelloise choyée de près de 60 000 personnes qui ne peut avoir qu’un objectif, sa reproduction. Mais il rencontre aujourd’hui un obstacle dont la Grèce est un symptôme fort : le retour du politique. Manifestement, les peuples ne veulent plus de cette Europe. Partout, l’euroscepticisme progresse. La dénonciation du populisme et le mépris social qui l’accompagne ne mèneront pas loin. En Grèce, ce sont un peu plus de 30 % des électeurs qui ont élu Syriza. Les sondages lui donnent désormais 70 % de soutien dans la population. Pour une raison simple. Ce pays et ce peuple présentés comme des mendiants viennent de retrouver un peu de fierté. Et ça Monsieur Juncker… Pour l’instant vous avez juridiquement raison, mais probablement politiquement déjà tort. On sait depuis Hobbes que c’est l’autorité du souverain (en l’occurrence le peuple) et non la vérité de ses décisions qui fait la loi (voluntas non veritas facit legem). Ce que l’on appelle trivialement le rapport de force politique.

Et puisque je viens de m’adresser à Jean-Claude Juncker, j’aurais aussi un petit message pour Messieurs Tsipras et Vafourakis.

« Ne lâchez rien. Vous avez été choisis par le peuple grec pour le conduire dans le combat contre l’Union Européenne, sa bureaucratie, son cynisme et sa servilité vis-à-vis de la finance. Elle vient de vous adresser un ultimatum insolent. Vos mandants sont les citoyens grecs, mais désormais pas seulement. Vous représentez beaucoup plus. Les Italiens, les Espagnols, les Portugais qui souffrent de cette Europe, les Français bafoués dans leur vote en 2005, trahis après le 6 mai 2012, et bien d’autres encore. Ils vous regardent. »

« Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi. C’est la règle. C’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté.»

C’est du Péguy. Pardonnez-moi cette grandiloquence, mais le moment la mérite.

Et puis soyez sympas, j’ai tellement envie de voir ça.

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA . AP21687985_000012 .