La BD fait sa révolution

À l’origine, il y avait Dieu. Le Pacha du paquebot Pilote. René Goscinny (1926-1977), le maître de la bande dessinée moderne, le créateur virtuose à qui l’on doit Astérix, Lucky Luke, Iznogoud ou encore le Petit Nicolas. A ses côtés, d’indisciplinés disciples, des chevelus, des anars, des jeunes loups à l’imaginaire halluciné qui vont faire exploser les cases. Après eux, la BD ne sera plus jamais un art inoffensif réservé aux innocentes têtes blondes. Cette nouvelle garde montante, crayons en bandoulière, terriblement douée n’a pas d’autres choix pour exister que de tuer symboliquement le « père ». La Statue du Commandeur doit tomber. Mai 1968 facilitera ce « crime » de papier.
Le journaliste Eric Aeschimann et le dessinateur Nicoby racontent la révolution au sein du magazine Pilote entre 1968 et 1972 d’après les témoignages de Gotlib, Fred, Druillet, Bretécher, Mandryka et Giraud. C’est passionnant, malin, nostalgique, triste et effervescent comme une tragédie antique. Ceux qui ne connaissent pas les protagonistes de cette affaire ou les arcanes de la BD découvriront avec avidité que le 9ème art est un univers impitoyable. Et comment de gentils hippies au style relâché peuvent devenir de féroces combattants. Pour les amateurs du genre, la réunion de l’été 1968 qui vit Goscinny convoqué devant une sorte de comité de salut public composé de dessinateurs énervés fait partie de la légende. Elle est l’élément fondateur qui donna naissance à une nouvelle forme d’expression graphique avec le lancement de L’Echo des Savanes ou Métal Hurlant. L’atmosphère enfiévrée des AG et le goût pour le lancer de pavés ont incité quelques-uns à prendre d’assaut le navire Pilote et saborder son commandant de bord. Cette manœuvre laissa des traces indélébiles car Goscinny fut le seul « patron » à se déplacer. Il dut subir des attaques injustes adressées principalement aux éditeurs. Il se trouva pris au piège. Lui, le scénariste de génie formé à l’école de Mad devenait le suppôt du Grand Capital.
Il faut avouer que sans sécurité sociale et sans retraite, les dessinateurs étaient des prolétaires corvéables à merci. Un épisode de la lutte des classes se rejouait au pays de Tintin et Spirou. Jean Giraud dit Moebius, présent à cette fameuse réunion, se souvenait de ce chahut : « On y était allés, on y allait à fond car Goscinny avait l’air tellement fort. Cette réunion concrétisait la pression de l’époque. D’une certaine façon, c’est lui qui a enregistré cette pression. Ce n’était pas méchant, on était brouillons et véhéments, dans un premier temps, j’ai cru qu’il avait digéré ».
La BD de grand-papa entrait dans l’âge adulte. Le travail d’Aeschimann et Nicoby revient sur cette folle période où une BD plus débridée, plus politisée et moins asexuée allait définitivement quitter le rayon jeunesse pour d’autres territoires de création. Tous ces fous furieux ont inventé un art nouveau qui irriguera dans les années 80, le cinéma, la publicité, la musique ou la télévision. Cette forme d’irrévérence semble quelque peu désuète à notre époque actuelle vu la manière dont toutes les dissidences sont assimilées par le système médiatique.
Près d’un demi-siècle après ce big-bang, il n’y a pas de rancœur, plutôt une immense admiration pour Goscinny. Chaque témoignage révèle le profond respect pour ce seigneur. Avec ses costumes trois pièces, sa Mercedes et sa discrétion de mise, ce Monsieur intimidait autant par son élégance que par son esprit visionnaire. Pour Claire Bretécher (Cellulite, Les Frustrés, Agrippine, etc…) : « son côté très réservé, bien élevé, courtois. Très charmant bien que sur la défensive… » avait beaucoup de classe et de charme. Pour ces révolutionnaires de pacotille qui voulaient « être calife à la place du calife », elle n’a qu’un mot : « c’étaient des connards !! ». « C’est Pilote qui m’a fabriqué et qui m’a ouvert les portes de la liberté. La créativité est restée. Après les étoiles ont voyagé » conclut Druillet (Lone Sloane, La Nuit, Salammbô, etc.). Aujourd’hui, les œuvres de tous ces énergumènes de la BD et celles de Goscinny cohabitent. Ce sont même des classiques !
La révolution Pilote 1968-1972 – Les années Goscinny, quand la bande-dessinée est devenue adulte ! – Ecrits et dessinés par Aeschimann et Nicoby – Dargaud.
Philharmonie pour tous

Ça y est, messieurs dames de Paris, de Pantin et de la planète, la Philharmonie est à vous ! Elle est grande. Elle serait même grosse pour son âge. Une énorme barre en travers de La Villette qui, comme dit le patron, « dialogue avec la banlieue », preuve de son adhésion au monde moderne.
Le soir de l’inauguration, on était mal nous autres auxiliaires de placement. Rien n’était sec, il a fallu scotcher les numéros sur les accoudoirs, les gens rataient la marche dans l’ombre et se vautraient sur leurs voisins, des rangées de fauteuils sur vérin tanguaient comme une péniche, d’autres n’avaient pas de fauteuil du tout, on a dû arrimer les baronnes à des chaises, les escalators ont tenu trois quarts d’heure, les coulisses font assez Beyrouth 1989, les panneaux acoustiques ne fonctionnent pas, alors je vous jure que dans les balcons suspendus on entend beaucoup moins qu’en bas, bref, c’est ouvert, c’est beau, c’est varié, c’est pas cher, c’est plein, c’est neuf, mais on n’est pas rendu.[access capability= »lire_inedits »]
Le 14 janvier, avant l’ouverture des portes, je n’arrivais même pas à savoir le nom. « Philharmonie 1 » qu’on m’a dit au bureau du personnel pour ne pas confondre avec la salle autrefois « modulable » qui devient « Philharmonie 2 » – comment on s’est fait incendier par les clients à la bourre qui comprenaient plus rien. D’autres préfèrent : Cité de la musique, grande salle/petite salle. Vous avez remarqué comme les lieux de fête ont le cœur administratif. À mon avis, tôt ou tard ça s’appellera SPB (Salle Pierre Boulez), et basta.
Inauguration émotionnelle. Pas de Pierre Boulez, le commanditaire, malade. Pas de Jean Nouvel, l’architecte, trahi. Mais le président Hollande venu prononcer un discours sur l’art (si, si, l’art. Il aura fallu deux carnages collatéraux pour que le mot art rentre du bagne et que le mot culture prenne une semaine de vacances). Plus applaudi, le président, qu’Hélène Grimaud, Renaud Capuçon, le Chœur et l’Orchestre de Paris ensemble. Resté jusqu’à minuit. Du coup, la maire Hidalgo a dû rester aussi, elle qui déteste les classiques, nous l’a-t-elle seriné ! Vous voulez la gloire tranquille ? L’harmonie ? Inaugurez une philharmonie.
Maintenant, le programme. Il y en a tous les jours pour tous les goûts, des stars, des bleus, du piano, du baroque, du jazz, du raga, des institutions locales, des orchestres américains, une expo David Bowie le mois prochain. Et surtout, surtout, des trucs pour les jeunes.
En France, l’âge moyen du mélomane qui fréquente les concerts classiques était de 36 ans à l’arrivée de Mitterrand (François) en 1981, il est de 61 ans aujourd’hui. Pas un auditeur nouveau. C’est le sociologue Stéphane Dorin qui nous l’apprend en marge du Salon Musicora. Si on veut qu’elle serve, la Philharmonie, va falloir en mettre un coup. Parce que les quidams qui ovationnaient le président, l’autre soir, ils habitent pas Aulnay et ils ont pas 16 ans. Oublions les quadras, génération Haribo-Tagada-Bio-Pop perdue pour la cause. Restent les petits. Mais l’école de l’art, jetez un œil aux cours de vos lardons. La pente à remonter ! Il est loin, le Mozart pour tous. Loin l’ado dénabillatisé. Loin, l’avenir de la Philharmonie. Loin, loin.>[/access]
*Image : Soleil.
American Sniper : extension du domaine de la guerre

L’Inspecteur Harry est de retour. À 84 ans, Clint Eastwood, supposé suffisamment momifié et panthéonisé pour être inoffensif, a chaussé à nouveau les rangers et enfilé le treillis du vilain papy réac parachuté sur le champ de bataille d’un nouveau film de guerre. Dans Mémoires de nos pères en 2006, alors que les Etats-Unis s’engluaient depuis trois ans en Irak, Eastwood démontait avec le classicisme rigoureux qui est sa marque de fabrique, et un soupçon de grandiloquence, les rouages de la machine à fabriquer des héros désincarnés en s’appuyant sur le sacrifice des hommes ordinaires. Dans les Lettres d’Iwo Jima, il choisissait d’inverser la perspective et d’adopter le point de vue des Japonais. American Sniper se rapproche clairement plus du premier que du second : il ne faut pas y chercher le point de vue des Irakiens, uniquement cantonnés dans le rôle de l’ennemi ou de la victime. Les insurgés courant en tous sens dans les ruelles poussiéreuses, les civils, qui de terrorisés se changent en terroristes, jusqu’au sniper ennemi dont on n’apprendra rien, sinon qu’il remportait des trophées dans sa jeunesse et manie la perceuse pour châtier les traîtres, tous se réduisent à n’être que de simples silhouettes dans la lunette de visée du protagoniste principal, Chris Kyle, the American Sniper.
De Mémoires de nos pères, American Sniper emprunte la réflexion entamée neuf ans auparavant sur la fabrique de la guerre et du héros. À cette différence près qu’Eastwood se frottait en 2006 à la « bonne guerre », celle qui a contribué à écrire la légende dorée de la « Destinée Manifeste ». L’Irak a depuis longtemps basculé dans le registre des « sales guerres », celles que l’Amérique mène, honteuse mais toujours sûre de son bon droit. Au Vietnam, l’Amérique pouvait au moins se targuer de lutter contre la propagation du communisme, au nom de la fameuse théorie des dominos. En Irak, la guerre s’est construite sur un mensonge, celui des armes de destruction massive et de « Curveball », l’indicateur mensonger de la CIA, et sur des appétits pétroliers. Elle plonge depuis 2003 des milliers de soldats et les populations civiles dans l’enfer d’un conflit qui semble bien plus injuste et facteur de chaos que le Vietnam. Mais à toute guerre, il faut des héros. L’intervention américaine en Irak n’a peut-être pas servi des motifs très honorables et a contribué à faire de l’Irak le foyer islamiste sur lequel prolifère aujourd’hui Daesh mais il faut bien que l’Amérique ait toujours raison. My country, right or wrong.
Chris Kyle fut donc en Irak le héros que l’Amérique atttendait. Avec 160 ennemis abattus selon le Pentagone, et 250 si l’on en croit ses mémoires, son record n’a été dépassé que très récemment par un membre des Royal Marine britanniques qui a tenu à conserver l’anonymat, étant toujours d’active. Les Mémoires de Kyle se sont vendus à des millions d’exemplaires. Dans American Sniper, Kyle, incarné par Bradley Cooper, qui livre une performance d’acteur assez impressionnante, justifie ses actes de manière simple : « « Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir tué plus d’ennemis, car j’aurais alors sauvé plus des nôtres. Voilà ce que je raconterai au Créateur à l’heure du jugement dernier. » À la guerre comme à la guerre et le héros n’est pas un bon samaritain, il fait sa part du sale boulot qui consiste à tuer ceux qui pourraient tuer plus d’innocents si on ne les neutralisait pas. Quand, dans Impitoyable, on reproche à William Munny d’avoir abattu un homme désarmé, celui-ci répond froidement : « M’est avis que si un type décore la devanture de son bar avec le cadavre de mon ami, il a tout intérêt à être armé. »
D’Impitoyable à American Sniper en passant par Gran Torino, Eastwood continue à explorer la figure du héros protecteur qui, tueur fatigué, simple quidam ou soldat d’élite, est une figure constitutive de la mythologie américaine. Peu importe que l’Irak soit une guerre sale, il n’y a pas grande différence entre le carré de pelouse de Walt Kolwatski, dans Gran Torino, et le Moyen-Orient où la présence américaine est présentée comme le nécessaire rempart de la démocratie. Chris Kyle trouve donc logiquement sa place au panthéon eastwoodien, figure du fort qui défend les faibles. Cette rhétorique peut être jugée purement militariste et fascisante par les détracteurs du film d’Eastwood, dont Michael Moore par exemple, ou Seth Rodgen, réalisateur du récent et controversé The Interview, qui accusent le réalisateur américain de faire tout simplement l’apologie de l’assassinat à distance avec son histoire de sniper, mais elle est pourtant inhérente à la condition militaire. Comme l’écrit le colonel Michel Goya dans Sous le feu : « Bien plus que le sacrifice, le pouvoir de tuer dans un cadre légitime est la vraie spécificité de la condition militaire. Pour beaucoup de soldats, ce pouvoir exorbitant ajoute une dimension tragique supplémentaire qui se superpose encore à la pression psychologique de la peur au combat. » La guerre impose une responsabilité écrasante et la logique qui n’appartient qu’à elle seule exige un sacrifice nécessaire, qui est d’abord l’abandon par le combattant d’une part de son humanité et la découverte d’une autre part de cette humanité qu’il ignorait, révélée par le danger et la fraternité des armes. «Quiconque, écrit Jesse Glenn Gray dans Au Combat : réflexions sur les hommes à la guerre, n’en a pas fait l’expérience pour lui-même aura du mal à comprendre ce sentiment, tout comme ceux qui sont passés par là auront du mal à l’expliquer aux autres. » Dans American Sniper, c’est ce basculement dans le domaine de la guerre qu’Eastwood met en scène. Il le fait certainement de manière bien différente d’un Terrence Malick dans La ligne rouge mais les deux cinéastes ne développement pourtant pas un propos si différent, si l’on accepte de mettre de côté l’envahissante esthétique ultra-patriotique qui pourrait laisser croire qu’American Sniper n’est rien d’autre qu’un long clip de propagande pour l’armée américaine.
Eastwood reste un grand réalisateur. La manière dont il reconstitue l’enfer du combat urbain dans les rues de Bagdad et dont il restitue l’omniprésence de la mort rappelle la maestria d’un Ridley Scott dans La Chute d’un faucon noir. Là où Paul Greengrass livrait l’action de Green Zone à une caméra fébrile et où Brian de Palma dans Redacted multipliait les points et les angles de vue, Eastwood s’autorise de longs plans fixes et cultive le classicisme d’un cinéma qui cherche à restituer le tragique parfois, il est vrai, jusqu’à la caricature. La scène durant laquelle Kyle émerge d’un nuage de poussière, courant désespérément vers un transport de troupes aux portes ouvertes, comme pour échapper à la bouche de l’enfer, est exemplaire du lyrisme eastwoodien, dans ses excès comme dans sa beauté. La manière dont il filme l’incapacité grandissante de Kyle à se rattacher à la vie civile et à sa famille entre deux permissions est aussi fascinante. Bradley Cooper figure en effet un Chris Kyle monolithique, auquel il est bien difficile de s’identifier et pour lequel on peine à éprouver de la compassion. Il y a pourtant quelque chose de profondément humain dans le désarroi qui perce derrière la fausse bonhomie du good guy quand un jeune vétéran croise par hasard son chemin dans une station-service et le remercie de lui avoir sauvé la vie lors d’une précédente campagne en Irak. Kyle ne sait visiblement pas comment accueillir cette manifestation de gratitude qui ne trouve pas de place dans la mécanique psychologique qui est la sienne : celle du combattant professionnel tentant vainement de tenir à distance le monde dans lequel il est un tueur efficace et celui dans lequel on exige de lui qu’il soit simplement un bon père de famille. La force du film d’Eastwood est de représenter avec réalisme, et surtout une certaine retenue, de quelle manière ce pari impossible à tenir ravage petit à petit l’impitoyable sniper. On lui reprochera certainement d’avoir avec moins de finesse traité la part irakienne du récit mais le monolithisme apparent de Chris Kyle nous épargne aussi le numéro rebattu du vétéran qui craque en opération face à la pression morale. Eastwood ne nous épargne peut-être pas un certain pathos patriotique mais évite en revanche de nous seriner avec lourdeur ce que l’on sait déjà, à savoir que la guerre, c’est moche.
Si Chris Kyle/Bradley Cooper semble se poser aussi peu de questions, et donc susciter de la part du spectateur aussi peu d’empathie que lui en ressent pour les cibles qu’il « neutralise », c’est qu’Eastwood semble mettre en scène avec suffisamment de réalisme ce constat de Michel Goya : « Il faut donc un verrou et ce verrou c’est l’éthique des armes nourrie par le professionnalisme. Après avoir appris à tuer, le soldat doit également apprendre à ne pas le faire et c’est presque aussi complexe. » L’inquiet colosse incarné par Bradley Cooper dans ce American Sniper, qui semble si outrageusement patriotard au premier abord, est une force qui va mais il se laisse également emprisonner par le « verrou », devenant une barrière infranchissable pour le combattant qui ne peut plus se passer la guerre dont il écoute toujours les murmures effrayants, assis seul face à la télévision de son salon. La guerre a rattrapé finalement Chris Kyle sous la forme d’un autre vétéran, brisé psychologiquement par les années de service, qui l’a abattu froidement lors d’un gala de charité en 2013.
Si American Sniper démontre qu’Eastwood se préoccupe peu de savoir si les Etats-Unis mènent une guerre juste en Irak, il a aussi les qualités d’un film produit par un grand maître de cinéma et il serait injuste de le laisser pourrir en France dans l’ornière que lui a creusée le sénateur centriste Yves Pozzo Di Borgo qui, peut-être par démagogie et plus sûrement par bêtise, proposait de reculer la sortie d’un film jugé à priori discriminant. Par les temps qui courent, on jugera seulement que pousser à ce point la délicatesse électorale ne relève plus de la prévention mais du masochisme. On peut reprocher à Eastwood le manque de finesse et de jugement politique mais il conserve le talent qui parvient à inscrire American Sniper dans cette longue geste cinématographique qui, à travers Impitoyable, La Route de Madison, l’étrange galerie de Minuit dans le jardin du bien et du mal, Million Dollar Baby, Gran Torino ou J. Edgar, continue à user d’un classicisme somptueux pour raconter le roman national américain. Il arrive en effet qu’un Américain avec des idées simples fasse un cinéma plus compliqué qu’il n’y paraît.
Cinquante nuances de Grey, film SM consensuel

Le film Cinquante nuances de Grey réalisé par Taylor-Johnson, paru le 11 février, aura-t-il autant de succès que le livre éponyme ? La sortie de ce film hollywoodien érotique pour grand public (adulte) est l’occasion de se poser des questions sur la sexualité de ce début de vingt-et-unième siècle. Nous pouvons nous demander si elle bénéficie de plus de liberté ou si elle subit plus de contrôle, devenant ainsi plus normée et insipide (films pornos et épilation maillot obligatoires « pour tous »). En ce qui concerne nos vies amoureuses, avons-nous plus de choix ou sommes-nous menacés d’une uniformisation des conduites ?
Plusieurs formes de sexualité autrefois considérées marginales tendent à se populariser ou se normaliser. Le roman érotique devenu un best-seller planétaire, Cinquante nuances de Grey, racontant une histoire d’amour sur fond de pratiques sexuelles sadomasochistes, a participé de la mutation sociétale concernant le sado-masochisme. Le SM avait été pendant des années à la marge de la sexualité conventionnelle, pratiqué principalement par des hommes gays. Depuis quelques années, ces pratiques sont devenues plus courantes et moins taboues. Le roman de James dépeint une relation SM consensuelle, basée sur un contrat. La réalisatrice Taylor-Johnson le décrit comme « un conte de fées sombre » qui parle d’un beau prince riche et d’une femme modeste, une sorte de fantasme. Elle affirme que contrairement à des idées reçues, il est possible d’être féministe et soumise à la fois. Pour elle, les rituels SM sont une manière subversive de résister dans des sociétés qui glorifient le contrôle, ne supportent pas la dépendance, et réclament sans cesse l’égalité. Qu’en est-il en France, où l’on vient de célébrer le bicentenaire de la mort du marquis de Sade ? Existe-t-il un engouement populaire nouveau autour du SM ? Si oui, nous pouvons nous interroger sur sa signification. Le film de Taylor-Johnson permettra-t-il de célébrer des plaisirs sauvages libérés ou empêchera-t-il cette même liberté, fournissant insidieusement un modèle à suivre pour être à la mode, une sexualité pré-scénarisée ? Cette oscillation entre libération et contrainte paraît paradigmatique de la sexualité de notre époque. Elle est d’ailleurs incarnée par l’héroïne Anastasia Steele qui hésite entre plaire à l’Autre en suivant son modèle ou trouver son propre plaisir et ses propres limites.
Le succès récent des films pornographiques comme Sex Tape (2014) et celui de sites web comme YouPorn montrent la démocratisation du porno amateur. Fait nouveau, ces sites sont accessibles gratuitement, ce qui risque d’impliquer la remise en question de la pornographie payante et le déclin ou l’extinction de toute une industrie. S’agit-il d’une libération par la possibilité d’exulter dans le voyeurisme sans jugement, sans crainte d’une rétorsion morale, d’un surmoi devenu « vieux-jeu » ? Ou est-ce une pression de groupe qui est à l’œuvre pour faire accepter une sexualité « aux normes » rendue transparente, mécanisée où le désir et l’érotisme sont absents ?
Le changement du regard sur le porno semble être à double tranchant. Chaque société conjugue à sa façon des injonctions contradictoires concernant la sexualité auxquelles le porno n’échappe pas. Il y a, par exemple, l’ambivalence de la société américaine à propos de la sexualité, vacillant entre puritanisme et hédonisme. L’état d’esprit français, peut-être moins clivé au premier regard, n’est pas à l’abri de ses propres contradictions. Comment interpréter sinon la quasi-simultanéité de processus de libéralisation des mœurs (loi du mariage gay) et de répression des mœurs (proposition de loi pour l’abolition de la prostitution) ?
Mais le mariage gay s’est-il vraiment joué sur la question de la liberté ? Après de nombreuses périodes de haine homophobe, un autre mode d’aimer et désirer a été reconnu comme légitime. Le mariage gay peut être analysé comme l’aboutissement d’un souhait d’être « normal », de rentrer dans une « norme », celle du mariage, tout en modifiant cette norme.
Le regard porté par une société sur l’homosexualité peut être vu comme un marqueur de la tolérance de l’époque. L’attitude vis-à-vis de la prostitution paraît être un indicateur similaire. Qu’en est-il en France ? Contrairement aux exemples cités où des formes de sexualité autrefois marginales sont mieux acceptées aujourd’hui, le domaine de la prostitution voit la répression d’une forme de sexualité. Vis-à-vis de la prostitution, trois positionnements existent:
-le prohibitionnisme interdit la prostitution et en fait un délit. Les prostituées sont considérées comme des criminelles, les proxénètes et les clients sont peu réprimés.
-l’abolitionnisme voit les prostituées comme des victimes. Le proxénétisme est pénalisé, et éventuellement les clients. -le réglementarisme cherche à organiser la prostitution à travers des maisons closes, une surveillance médicale, l’enregistrement des prostituées.
La France tend à devenir abolitionniste, avec la proposition récente d’une loi visant à punir les proxénètes et les clients et à abolir la prostitution. Cette politique conservatrice criminalisante semble un peu hypocrite, voire misogyne et a été dénoncée par de nombreuses personnalités, notamment dans le Manifeste des 343 salauds. Dans cette vision manichéenne, on prend en compte la réalité des victimes du trafic d’êtres humains mais on nie celle des travailleuses/- eurs du sexe.
Autre changement de perspective : des pratiques comme l’échangisme et le libertinage, plutôt marginales, perdent néanmoins leur aspect « tabou ». Tout comme celles de l’union libre et du polyamour.
Pour conclure, le film Cinquante Nuances de Grey semble bien représentatif d’une époque, où étrangement nous ne savons pas si l’autorisation à exulter dans le plaisir n’est pas en fait une intimation… à être normal. Les contradictions sont donc là : entre libération et contrôle, entre progrès et régression, entre écouter nos instincts et obéir à de nouvelles règles. Il semble bien qu’un cycle est perceptible : à chaque bouleversement sociétal où le sexe est libéré (sous la poussée du « ça » en termes freudiens), le refoulement et la censure (venant du « sur-moi ») re-pointent leur nez sous d’autres formes.
Rabelais blasphémateur

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, un débat inquiétant s’est ouvert, autour de questions comme la liberté d’expression ou de blasphème que l’on croyait réglées une fois pour toutes en démocratie. La référence à Voltaire s’y taille la part du lion, au point que Le traité sur la tolérance s’arrache en Folio dans des proportions presque similaires au numéro tragiquement collector de Charlie. On rappelle presque mécaniquement dans les gazettes que Voltaire osa moquer l’Islam dans une pièce, au demeurant assez ennuyeuse. Chercher des brevets séculaires de blasphème dans notre culture, pourquoi pas… mais on pourrait varier les références et en trouver qui font franchement rire, de ce rire français que l’on qualifie, à l’occasion, de rabelaisien.
Et on fait bien car Rabelais a justement tout du grand blasphémateur, à une époque encore plus problématique que celle de Voltaire, puisque les guerres de religion y faisaient rage.[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, Rabelais ne fut jamais vraiment inquiété alors que la colonne vertébrale de son œuvre est blasphématrice. C’est, par exemple, Panurge, dans le Quart Livre qui convainc les marchands de moutons, chers à Philippe Muray, de périr dans les flots par une rhétorique spécieuse qui s’appuie sur la théologie, « affirmant plus heureux être les trespassés que les vivants en cette vallée de larmes ». C’est encore la litanie obscène dans Gargantua : « Par sainct Andouille ! Par sainct Godeguin qui fut martyrisé de pommes cuites! Par saint Foutin l’apostre ! Par saint Vit !» ou l’accouchement de la mère de Pantagruel par l’oreille, avec détournement des textes dogmatiques sur la virginité mariale.
Alors pourquoi cette relative tolérance pour Rabelais au XVIème siècle alors que des caricatures du prophète de l’islam ont provoqué un massacre en plein Paris en 2015 ? Deux pistes pour une réponse. Bakhtine, le plus grand lecteur de Rabelais, l’associe au Carnaval, ce moment politico-religieux d’inversion des valeurs où le blasphème devient autorisé et où l’on voyait des singes coiffés de mitres danser sur les autels comme en atteste les illustrations de l’époque. Une soupape de sécurité, en quelque sorte. Et puis, il y a aussi quelque chose d’inhérent au blasphème chrétien qui est lié à l’incarnation du Christ. Le pire blasphème n’atteindra jamais, en effet, ce qu’a subi le Rédempteur sur la Croix, vision résumée par le curé de campagne de Bernanos : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »[/access]
*Image : wikicommons.
La société islamiste du spectacle

Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines.

Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe. Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la Palestine pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon. Le sadisme est d’abord mise en scène. Sur des gosses nourris de jeux vidéos et en perte de réel, ça fait son petit grand effet. Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de Dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux Musulmans du monde entier que le leader de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est le Mahdi. L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour. En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.
Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu… Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daech.
Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin. Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. Qui ont un plan précis : le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.
Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : l’Occident ne sait pas se battre. Technologie contre ressources humaines : ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi. Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle. Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol. Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.
Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action. Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux. Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen-Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts. Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra. À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.
*Photo : Karl-Ludwig Poggemann.
Nos amis les émirs

L’image de François Hollande défilant, le 11 janvier, boulevard Voltaire au centre d’une impressionnante rangée de chefs d’État et de gouvernement accourus pour manifester leur solidarité avec la France meurtrie ne doit pas faire illusion. Une fois l’effusion émotionnelle dissipée, la plupart des participants étrangers à la marche n’étaient plus du tout « Charlie ». Ils s’empressaient de faire savoir, de vive voix, ou en laissant libre cours à des manifestations antifrançaises parfois violentes, leur hostilité à la laïcité à la française et au principe du droit au blasphème englobant fâcheusement les symboles de toutes les – autres – religions. Derrière le spectacle de l’unanimité, les divergences, sur les moyens nécessaires pour lutter contre le terrorisme mondialisé en vue de son éradication, sur les alliances à nouer pour atteindre cet objectif, et sur les priorités stratégiques et tactiques, demeurent et même s’approfondissent.
La politique extérieure de la France, notamment son positionnement dans les conflits en cours au Proche et Moyen-Orient (Israël-Palestine, chiites-sunnites), affiche une remarquable continuité depuis la présidence Chirac. Elle repose sur quelques constantes : soutien massif et inconditionnel aux monarchies pétrolières du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) dans leur conflit avec les chiites, opposition frontale à l’Iran et refus de prendre en compte les intérêts de la Russie dans la région, donc de l’associer à la recherche de solutions.[access capability= »lire_inedits »]
On peut donc parler de chiraco-hollandisme diplomatique, version actualisée de la politique arabe de la France gaullienne définie dans la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967 : lâchage d’Israël en rase campagne, alliance avec les dictatures « laïques » d’Égypte, d’Irak et de Syrie et du Maghreb. Après la déconfiture de ces dictatures, consécutive à l’intervention de la coalition conduite par les États-Unis en Irak en 2003, en Libye en 2011, puis en Égypte1 et au Yémen lors des « printemps arabes » de 2012, les alliés de la France dans la région se réduisent aux royaumes pétroliers du Golfe, indispensables clients des grandes industries françaises (aéronautique, armement, agroalimentaire), mais aussi principaux agents de diffusion de l’islamisme radical au Proche-Orient, en Afrique, et en Europe.
Il fallait bien que les contradictions inhérentes à ce positionnement finissent par éclater : on ne peut à la fois envoyer des militaires français au Mali, au Niger ou en Centrafrique pour faire obstacle à la création de califats djihadistes dans ces pays ou à leurs frontières et cajoler les régimes qui financent et arment ces mêmes djihadistes. On arrive à l’absurdité d’une France participant à la coalition contre Daesh autorisant des frappes aériennes en territoire irakien, alors qu’elle refuse les mêmes frappes contre les mêmes ennemis en territoire syrien, au motif que cela favoriserait Bachar el-Assad.
Par ailleurs, seuls les naïfs et les ignorants (ce qui finit par faire du monde) peuvent être surpris par les violentes manifestations antifrançaises intervenues au Niger et au Mali à la suite de la publication du Charlie historique post-attentat. L’anthropologue français Jean-Pierre Olivier de Sardan, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne, qui a passé une grande partie de sa vie au Niger, l’explique de manière lumineuse dans Marianne : « Une idéologie salafiste radicale a en effet peu à peu fait son trou au sein de la société nigérienne. Elle a pu se développer en surfant sur la vague wahhabite, qui a déferlé sur le Niger et les pays sahéliens depuis une bonne vingtaine d’années, promue par l’Arabie saoudite et le Qatar, à coups de financements massifs, de formations de clercs et de propagande médiatique. (…) Cet islam rigoriste de culture arabe tourné vers le passé s’est aussi immiscé de façon visible dans tous les espaces publics (le refus du code de la famille, les serments des juges sur le Coran, le voilage croissant des femmes ou la présence de mosquées au sein même de tous les bâtiments publics n’en sont que quelques signes parmi beaucoup d’autres). » Cela vaut également pour le Mali. On est loin du film Timbuktu, encensé par la presse française, car il valide l’idée réconfortante mais fallacieuse d’une résistance générale de la société civile malienne au discours et aux pratiques salafistes et djihadistes. Il eut été plus honnête de justifier l’engagement militaire français par le souci de préserver des intérêts vitaux de la France dans la région, notamment ceux d’Areva, que de se draper dans les habits du sauveteur d’un islam « modéré » qui serait celui des musulmans subsahariens.
Mais la guerre idéologique menée par nos « amis » saoudiens et Qataris est une guerre mondiale. Pendant que des « Louvre Abu Dhabi » ou « Sorbonne-Qatar » sont en chantier dans des conditions financières et de contenu pour le moins opaques, les monarchies du Golfe investissent des millions d’euros dans des institutions « culturelles » islamiques en France et en Europe pour y diffuser l’islam des wahhabites ou des Frères musulmans, dont la compatibilité avec la laïcité française est pour le moins problématique. Ainsi, à Lyon, le recteur de la grande mosquée, Kamel Kabtane, farouche opposant au CFCM de Dalil Boubakeur, met les pouvoirs publics sous pression : il veut son « Institut des cultures musulmanes » accolé à la Grande Mosquée, un projet pharaonique à 800 millions d’euros. Si l’État, la Région, la Ville ne mettent pas la main à la poche, le Qatar est disposé à le financer…
Peu à peu, cette alliance diabolique isole la France de ses alliés naturels, en Europe et aux Etats-Unis, alors qu’Obama, Cameron et Merkel partagent la conviction qu’il ne sera pas possible de faire échec à Daesh, AQMI, Boko Haram sans coopérer avec l’Iran (et son allié Bachar el-Assad), la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan.
L’étrange convergence entre Hollande et Sarkozy dans le déni du double jeu des monarchies pétrolières, notamment du Qatar, commence à faire des vagues en France même. Fait rarissime, un débat sur la politique extérieure de l’Élysée surgit, non pas dans les marges d’extrême gauche ou d’extrême droite du spectre politique, mais en son centre. Ainsi François Fillon déclare-t-il sans ambages : « Il faut élargir nos alliances. Tant que l’on n’entame pas une discussion sérieuse avec la Russie, il n’y a aucun espoir, à court terme, d’obliger Bachar el-Assad à quitter le pouvoir en Syrie. Quand il s’est agi de combattre le nazisme, nous n’avons pas hésité à nous allier avec Staline. Poutine n’est pas Staline mais, aujourd’hui, malgré nos différends, nous avons le devoir commun d’éteindre l’incendie qui nous menace tous. Il faut aussi discuter avec l’Iran, qui est un grand pays et qui va monter en puissance dans la région. »
Bruno Le Maire est encore plus explicite : « Je ne comprends pas que la France puisse être membre de l’OTAN et qu’un des pays membres, la Turquie, refuse de lutter contre Daesh. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir des doutes sur un double jeu du Qatar. S’il y a des doutes sur le Qatar, le Qatar doit lever ces doutes. Je ne comprends pas que tant de chefs d’État qui viennent défiler n’envoient pas de soldats au Mali. Je ne comprends pas que l’Europe soit si faible. (…) En 2012, j’ai demandé une mission d’information parlementaire sur les liens entre le Qatar et des réseaux terroristes. Elle m’a été refusée. »
Pendant ce temps, au PS, c’est l’encéphalogramme plat. Il y a bien longtemps que l’on a cessé, Rue de Solférino, d’avoir la moindre idée sur la politique extérieure, et que l’on a délégué ce fardeau aux professionnels du Quai, à leur marionnette Fabius et aux diplomates détachés à l’Élysée.[/access]
*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000003.
Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

« Islam de France, est-il trop tard ? » C’est la question cruciale que Causeur nous invite à nous poser ce mois-ci. Pour que l’harmonie entre les dissensus qui font le charme et le fond musical de cette publication soit complète, il faut bien sûr un chacal puant qui sorte de sa tanière et hurle aux grands cimetières sous la lune : « Oui, oui, il est trop tard, bien trop tard ! » Ce chacal, ce sera moi.
J’ai rencontré la haine au milieu des années 90, professeur de lettres dans un collège du quartier sensible de Châtenay-Malabry, à très large majorité d’enfants d’immigrés. La haine a eu peur de moi qui sais la tenir à distance par un subtil mélange de charme et de méchanceté, mais elle sourdait par mille réflexions que j’entendais en sourdine et par la révolte de quelques élèves intenables et trop francs pour la cacher. La dernière année de ma présence, le Conseil général des Hauts-de-Seine reconstruisit à grands frais ce vieux collège de briques. Le lendemain du jour où on inaugura la restauration, la belle verrière qui couronnait l’entrée principale fut caillassée à mort. Deux centimètres de vitres cassées et d’illusions perdues dans le hall.
Je pensais : « Quand même, c’est extraordinaire, « ils » passent les monts et les mers dans le seul but de venir nous haïr. » Ils ne venaient pas pour travailler, il y avait déjà beaucoup de chômage, contre lequel les gouvernements de Mitterrand luttaient par de magnifiques mantras magiques : « Je me battrai sur la crête des trois millions de chômeurs », disait je ne sais plus quel premier ministre qui se croyait encore devant les Vosges en 1914. Le libéralisme était déjà hors-la-loi en France.
J’avais tort. « Ils » n’étaient pas venus pour nous haïr. Ce sont leurs parents qui étaient venus et eux, mes élèves, qui nous haïssaient. Fatal décalage générationnel. J’imagine que les parents étaient contents de fuir la misère du bled, contents d’être convenablement nourris, logés, soignés par la France. Mais eux, ils s’étaient éveillés à la vie parqués dans des HLM (plutôt charmantes et plantées de grands arbres dans le cas de Châtenay-Malabry), avec une couleur de peau soit légèrement différente soit franchement différente de celle des naturels du pays, et peu de chances de réussir économiquement dans un pays où le non-travail avait été décrété par la gauche. Bref, ils ont trouvé dans leur berceau la différence entre « nous » et « eux ». Bien sûr, ils ont choisi « nous ». Qui n’aurait fait de même ? J’ai eu de la sympathie pour mes élèves, j’ai compris leur ressentiment, leur amertume, leur peu d’enthousiasme à être Français. Je n’ai pas excusé pour autant le caillassage de la verrière et je n’avais strictement aucune solution à leur proposer. Briser l’« apartheid » et installer une famille avenue Foch, une autre avenue Mozart, une troisième rue Guynemer, dans l’immeuble de M. et Mme Kouchner ? Je ne pense pas que les prix de l’immobilier parisien aient permis ce gigantesque déménagement des banlieusards.
J’ai cru qu’il était civique de tirer des sonnettes d’alarme. J’ai parlé de ces « châteaux de la haine » qui ceinturaient nos villes dans des dîners d’amis. J’ai écrit des Lettres d’avant la guerre civile de 2003 (voyez comme c’est pessimiste, un chacal!) et je les ai envoyées aux éditeurs. Bide total ! Les dîneurs en ville étaient horrifiés, les éditeurs me rejetaient avec mépris, ne voulant pas « favoriser la lepénisation » des esprits. C’était une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, où sévissait une réponse qui fermait la bouche à toutes les inquiétudes : « Mais enfin, ils vont s’intégrer, comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux ! » Vous étiez un salaud et un imbécile de ne pas réciter vous aussi ce petit exorcisme. En 2005, le dernier a avoir prononcé cette ânerie était un ancien premier ministre devenu depuis peu membre du Conseil d’Etat. Oh, comme je regrette le temps des « ils vont s’intégrer comme les Italiens-Polonais-Espagnols- Portugais » ! Comme je regrette le temps des cerises ! C’était ma jeunesse, voyez-vous.
Avez-vous remarqué que plus personne n’ose argumenter avec cette ânerie ? Cette ânerie qui présume que les choses se répètent infiniment à l’identique, que l’Histoire n’existe pas, qu’Hérodote n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été enquêter (historein) chez les Egyptiens et les Scythes, qu’il n’y a jamais d’évolution, que nous en sommes toujours à nous caillasser à coups de silex entre Néandertals et Cro-Magnons ? Vous ne croyiez pas aux Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais, donc vous étiez abject, nauséabond, infréquentable, impubliable.
Mauvaise étoile aussi que l’antilibéralisme forcené qui ravage la France depuis si longtemps et apparaît trop souvent à mon gré sous des signatures que pourtant j’apprécie dans Causeur. Dans une société du plein emploi, je dirais même dans une société capitaliste féroce (histoire d’aggraver mon cas), les banlieusards auraient trouvé un emploi. Ils rentreraient le soir, contents d’avoir gagné leur vie et trop fatigués pour ouvrir sur internet des sites prohibés par le Ministère de l’Intérieur. J’ai passé deux mois aux Etats-Unis, j’étais parti avec la vague crainte d’un Grand Remplacement par les Hispaniques et je reviens rassuré. Tocqueville est ma lecture de chevet et je n’aimerais pas trop qu’on me gâche la démocratie à l’américaine. Eh bien, bonne nouvelle, les Hispaniques s’intègrent très bien, ils travaillent dur, ils parlent de plus en plus anglais au fur et à mesure de leur ascension sociale, et finissent même par refuser l’espagnol ! Le plein-emploi et le patriotisme intègrent tout le monde et, si la machine à fabriquer des Français est en panne, la machine à fabriquer des Américains fonctionne à plein régime. Le chacal admire les States, il est vraiment perdu de vices.
La dernière étoile, la plus mauvaise, est bien sûr l’islamisme. Déjà il jetait sa lumière mauvaise sur le Châtenay-Malabry des années 90. La réislamisation était en marche, les élèves tombaient dans les pommes les après-midis de ramadan, les autres mois ils suspectaient les plats de la cantine et j’ai même connu un Jean Dupont ou Paul Durand qui jeûnait pour faire comme les copains. Depuis, il s’est peut-être converti.
Immense béance anthropologique. Des Occidentaux solitaires, libéraux et libertaires, trop dévorés par le démocratisme et l’égalitarisme pour croire à autre chose qu’à leur nombril. Une minorité de foi et souvent de mœurs orientales, soudée par l’Oumma, rassurée par la simplicité rustique de ses croyances, drapée dans la fierté de se débattre dans un milieu qu’elle croit hostile, persuadée d’être en état de légitime défense. Comme le dit Alain Finkielkraut, les hommes ne sont pas interchangeables, il ne suffisait pas de les laisser passer la frontière et puis de leur donner des papiers pour qu’ils se sentent tout-à-coup d’excellents Français.
Allez, pour vous remonter le moral, un petit coup de Baudelaire, cadeau du chacal. Imaginez que c’est récité par Fabrice Luchini :
« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,
Où le repentir même, oh la dernière auberge,
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard! »
Charlie Hebdo : Des enfants et des hommes

À la conférence de presse organisée pour la sortie du premier numéro post-attentat de Charlie Hebdo, Renald Luzier, dit Luz, semblait profondément secoué. Il faut dire que Luz a survécu – par accident : il était en retard. Maintenant, ses amis sont morts et lui est vivant. Les survivants se retrouvent en pleine lumière, sommés de parler au nom des morts. Luz a parlé, par les mots et par l’image, pour ses collègues assassinés. C’est ce qu’il a expliqué au sujet de la nouvelle « une » : un Mahomet attristé porte une pancarte « Je suis Charlie ». Au-dessus, Luz a écrit ces mots : « Tout est pardonné ».
D’un certain point de vue, c’est un acte de défi. Dessiner le Prophète en une, cela veut dire : vous ne nous ferez pas taire. Et puis, il y a cette affirmation, « tout est pardonné ». Est-ce de l’ironie ?[access capability= »lire_inedits »] Une façon de se moquer de ceux qui croient pouvoir tuer impunément ? Apparemment pas.
Pour Luz, lui et ses copains morts ne sont pas des champions de la liberté. « Nous sommes, par-dessus tout et plus que tout, des dessinateurs, et à ce titre nous dessinons les gens exactement comme le font les enfants », a-t-il expliqué. Avant d’ajouter : « Les terroristes ont été enfants, eux aussi. Comme nous, comme tous les enfants, ils dessinaient. Et il semble qu’un jour ils aient perdu leur humour. » C’est tout. Toute cette affaire – les caricatures, la provocation, la colère musulmane, les assassinats brutaux – a été un tragique malentendu. Nous sommes tous des enfants. Les caricaturistes sont des enfants et les terroristes aussi. Ce que les enfants sans humour ont fait aux enfants humoristes n’est pas gentil. C’est trop triste. Même Mahomet est triste. Regarde, il écrase une larme. L’ennui, c’est que, comme nous sommes tous des enfants, personne n’est responsable. Tout est pardonné. Allez, retournons jouer.
Seulement voilà, ce n’est pas un jeu. Et les terroristes ne sont pas non plus des enfants jouant avec des crayons. Ce sont des hommes, des adultes armés de pistolets et d’explosifs, des hommes en colère. Pour eux, le Prophète n’est pas un bonhomme marrant qui arbore un badge « Je suis Charlie » parce que la méchanceté des enfants sans humour le rend triste. Il est le messager de Dieu et le détenteur de la vérité divine. Il ne condamne pas la violence. Au contraire, souvent il l’exige. L’offenser est sacrilège.
Quand un groupe définit les lignes rouges de sa susceptibilité religieuse (en décrétant que certains propos et certains actes constituent des offenses), les bonnes manières humanistes commandent de respecter cette susceptibilité. Mais pas à n’importe quel prix. Le respect a ses limites, ne serait-ce que parce que, plus nous sommes disposés à respecter la sensibilité des religieux, plus ils ont tendance à se montrer chatouilleux. Reste alors à savoir où nous plaçons la limite entre le respect et l’irrespect. Eh bien au point précis où le respect de tes croyances impose que je renonce aux miennes. Au point où le « respect » n’est plus l’expression de la fraternité humaine, mais celle de la soumission.
Autrement dit, ce qui est en jeu, ce ne sont pas les dessins « enfantins » de Charlie Hebdo – vulgaires et stupides la plupart du temps –, mais cet article de la foi démocratique que nous appelons « liberté d’expression ». Cette liberté fait partie de la batterie de droits et libertés qui forment l’armature de l’existence démocratique. Elle mérite qu’on se batte pour elle. Si tu te bats pour une chose à laquelle tu crois vraiment, tu n’essaies pas de convaincre tes ennemis, ni de te convaincre toi-même, qu’un meurtre est un regrettable malentendu. Aucun meurtre ne l’est. Les gens qui tuent pour leurs idées ne jouent pas. Ils sont sacrément sérieux. Et si tu prends au sérieux tes propres idées, tu n’es pas d’humeur à oublier ou à pardonner. Tu te souviens, et tu te tiens prêt.[/access]
*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA . 00627190_000001.
La BD fait sa révolution

À l’origine, il y avait Dieu. Le Pacha du paquebot Pilote. René Goscinny (1926-1977), le maître de la bande dessinée moderne, le créateur virtuose à qui l’on doit Astérix, Lucky Luke, Iznogoud ou encore le Petit Nicolas. A ses côtés, d’indisciplinés disciples, des chevelus, des anars, des jeunes loups à l’imaginaire halluciné qui vont faire exploser les cases. Après eux, la BD ne sera plus jamais un art inoffensif réservé aux innocentes têtes blondes. Cette nouvelle garde montante, crayons en bandoulière, terriblement douée n’a pas d’autres choix pour exister que de tuer symboliquement le « père ». La Statue du Commandeur doit tomber. Mai 1968 facilitera ce « crime » de papier.
Le journaliste Eric Aeschimann et le dessinateur Nicoby racontent la révolution au sein du magazine Pilote entre 1968 et 1972 d’après les témoignages de Gotlib, Fred, Druillet, Bretécher, Mandryka et Giraud. C’est passionnant, malin, nostalgique, triste et effervescent comme une tragédie antique. Ceux qui ne connaissent pas les protagonistes de cette affaire ou les arcanes de la BD découvriront avec avidité que le 9ème art est un univers impitoyable. Et comment de gentils hippies au style relâché peuvent devenir de féroces combattants. Pour les amateurs du genre, la réunion de l’été 1968 qui vit Goscinny convoqué devant une sorte de comité de salut public composé de dessinateurs énervés fait partie de la légende. Elle est l’élément fondateur qui donna naissance à une nouvelle forme d’expression graphique avec le lancement de L’Echo des Savanes ou Métal Hurlant. L’atmosphère enfiévrée des AG et le goût pour le lancer de pavés ont incité quelques-uns à prendre d’assaut le navire Pilote et saborder son commandant de bord. Cette manœuvre laissa des traces indélébiles car Goscinny fut le seul « patron » à se déplacer. Il dut subir des attaques injustes adressées principalement aux éditeurs. Il se trouva pris au piège. Lui, le scénariste de génie formé à l’école de Mad devenait le suppôt du Grand Capital.
Il faut avouer que sans sécurité sociale et sans retraite, les dessinateurs étaient des prolétaires corvéables à merci. Un épisode de la lutte des classes se rejouait au pays de Tintin et Spirou. Jean Giraud dit Moebius, présent à cette fameuse réunion, se souvenait de ce chahut : « On y était allés, on y allait à fond car Goscinny avait l’air tellement fort. Cette réunion concrétisait la pression de l’époque. D’une certaine façon, c’est lui qui a enregistré cette pression. Ce n’était pas méchant, on était brouillons et véhéments, dans un premier temps, j’ai cru qu’il avait digéré ».
La BD de grand-papa entrait dans l’âge adulte. Le travail d’Aeschimann et Nicoby revient sur cette folle période où une BD plus débridée, plus politisée et moins asexuée allait définitivement quitter le rayon jeunesse pour d’autres territoires de création. Tous ces fous furieux ont inventé un art nouveau qui irriguera dans les années 80, le cinéma, la publicité, la musique ou la télévision. Cette forme d’irrévérence semble quelque peu désuète à notre époque actuelle vu la manière dont toutes les dissidences sont assimilées par le système médiatique.
Près d’un demi-siècle après ce big-bang, il n’y a pas de rancœur, plutôt une immense admiration pour Goscinny. Chaque témoignage révèle le profond respect pour ce seigneur. Avec ses costumes trois pièces, sa Mercedes et sa discrétion de mise, ce Monsieur intimidait autant par son élégance que par son esprit visionnaire. Pour Claire Bretécher (Cellulite, Les Frustrés, Agrippine, etc…) : « son côté très réservé, bien élevé, courtois. Très charmant bien que sur la défensive… » avait beaucoup de classe et de charme. Pour ces révolutionnaires de pacotille qui voulaient « être calife à la place du calife », elle n’a qu’un mot : « c’étaient des connards !! ». « C’est Pilote qui m’a fabriqué et qui m’a ouvert les portes de la liberté. La créativité est restée. Après les étoiles ont voyagé » conclut Druillet (Lone Sloane, La Nuit, Salammbô, etc.). Aujourd’hui, les œuvres de tous ces énergumènes de la BD et celles de Goscinny cohabitent. Ce sont même des classiques !
La révolution Pilote 1968-1972 – Les années Goscinny, quand la bande-dessinée est devenue adulte ! – Ecrits et dessinés par Aeschimann et Nicoby – Dargaud.
Philharmonie pour tous

Ça y est, messieurs dames de Paris, de Pantin et de la planète, la Philharmonie est à vous ! Elle est grande. Elle serait même grosse pour son âge. Une énorme barre en travers de La Villette qui, comme dit le patron, « dialogue avec la banlieue », preuve de son adhésion au monde moderne.
Le soir de l’inauguration, on était mal nous autres auxiliaires de placement. Rien n’était sec, il a fallu scotcher les numéros sur les accoudoirs, les gens rataient la marche dans l’ombre et se vautraient sur leurs voisins, des rangées de fauteuils sur vérin tanguaient comme une péniche, d’autres n’avaient pas de fauteuil du tout, on a dû arrimer les baronnes à des chaises, les escalators ont tenu trois quarts d’heure, les coulisses font assez Beyrouth 1989, les panneaux acoustiques ne fonctionnent pas, alors je vous jure que dans les balcons suspendus on entend beaucoup moins qu’en bas, bref, c’est ouvert, c’est beau, c’est varié, c’est pas cher, c’est plein, c’est neuf, mais on n’est pas rendu.[access capability= »lire_inedits »]
Le 14 janvier, avant l’ouverture des portes, je n’arrivais même pas à savoir le nom. « Philharmonie 1 » qu’on m’a dit au bureau du personnel pour ne pas confondre avec la salle autrefois « modulable » qui devient « Philharmonie 2 » – comment on s’est fait incendier par les clients à la bourre qui comprenaient plus rien. D’autres préfèrent : Cité de la musique, grande salle/petite salle. Vous avez remarqué comme les lieux de fête ont le cœur administratif. À mon avis, tôt ou tard ça s’appellera SPB (Salle Pierre Boulez), et basta.
Inauguration émotionnelle. Pas de Pierre Boulez, le commanditaire, malade. Pas de Jean Nouvel, l’architecte, trahi. Mais le président Hollande venu prononcer un discours sur l’art (si, si, l’art. Il aura fallu deux carnages collatéraux pour que le mot art rentre du bagne et que le mot culture prenne une semaine de vacances). Plus applaudi, le président, qu’Hélène Grimaud, Renaud Capuçon, le Chœur et l’Orchestre de Paris ensemble. Resté jusqu’à minuit. Du coup, la maire Hidalgo a dû rester aussi, elle qui déteste les classiques, nous l’a-t-elle seriné ! Vous voulez la gloire tranquille ? L’harmonie ? Inaugurez une philharmonie.
Maintenant, le programme. Il y en a tous les jours pour tous les goûts, des stars, des bleus, du piano, du baroque, du jazz, du raga, des institutions locales, des orchestres américains, une expo David Bowie le mois prochain. Et surtout, surtout, des trucs pour les jeunes.
En France, l’âge moyen du mélomane qui fréquente les concerts classiques était de 36 ans à l’arrivée de Mitterrand (François) en 1981, il est de 61 ans aujourd’hui. Pas un auditeur nouveau. C’est le sociologue Stéphane Dorin qui nous l’apprend en marge du Salon Musicora. Si on veut qu’elle serve, la Philharmonie, va falloir en mettre un coup. Parce que les quidams qui ovationnaient le président, l’autre soir, ils habitent pas Aulnay et ils ont pas 16 ans. Oublions les quadras, génération Haribo-Tagada-Bio-Pop perdue pour la cause. Restent les petits. Mais l’école de l’art, jetez un œil aux cours de vos lardons. La pente à remonter ! Il est loin, le Mozart pour tous. Loin l’ado dénabillatisé. Loin, l’avenir de la Philharmonie. Loin, loin.>[/access]
*Image : Soleil.
American Sniper : extension du domaine de la guerre

L’Inspecteur Harry est de retour. À 84 ans, Clint Eastwood, supposé suffisamment momifié et panthéonisé pour être inoffensif, a chaussé à nouveau les rangers et enfilé le treillis du vilain papy réac parachuté sur le champ de bataille d’un nouveau film de guerre. Dans Mémoires de nos pères en 2006, alors que les Etats-Unis s’engluaient depuis trois ans en Irak, Eastwood démontait avec le classicisme rigoureux qui est sa marque de fabrique, et un soupçon de grandiloquence, les rouages de la machine à fabriquer des héros désincarnés en s’appuyant sur le sacrifice des hommes ordinaires. Dans les Lettres d’Iwo Jima, il choisissait d’inverser la perspective et d’adopter le point de vue des Japonais. American Sniper se rapproche clairement plus du premier que du second : il ne faut pas y chercher le point de vue des Irakiens, uniquement cantonnés dans le rôle de l’ennemi ou de la victime. Les insurgés courant en tous sens dans les ruelles poussiéreuses, les civils, qui de terrorisés se changent en terroristes, jusqu’au sniper ennemi dont on n’apprendra rien, sinon qu’il remportait des trophées dans sa jeunesse et manie la perceuse pour châtier les traîtres, tous se réduisent à n’être que de simples silhouettes dans la lunette de visée du protagoniste principal, Chris Kyle, the American Sniper.
De Mémoires de nos pères, American Sniper emprunte la réflexion entamée neuf ans auparavant sur la fabrique de la guerre et du héros. À cette différence près qu’Eastwood se frottait en 2006 à la « bonne guerre », celle qui a contribué à écrire la légende dorée de la « Destinée Manifeste ». L’Irak a depuis longtemps basculé dans le registre des « sales guerres », celles que l’Amérique mène, honteuse mais toujours sûre de son bon droit. Au Vietnam, l’Amérique pouvait au moins se targuer de lutter contre la propagation du communisme, au nom de la fameuse théorie des dominos. En Irak, la guerre s’est construite sur un mensonge, celui des armes de destruction massive et de « Curveball », l’indicateur mensonger de la CIA, et sur des appétits pétroliers. Elle plonge depuis 2003 des milliers de soldats et les populations civiles dans l’enfer d’un conflit qui semble bien plus injuste et facteur de chaos que le Vietnam. Mais à toute guerre, il faut des héros. L’intervention américaine en Irak n’a peut-être pas servi des motifs très honorables et a contribué à faire de l’Irak le foyer islamiste sur lequel prolifère aujourd’hui Daesh mais il faut bien que l’Amérique ait toujours raison. My country, right or wrong.
Chris Kyle fut donc en Irak le héros que l’Amérique atttendait. Avec 160 ennemis abattus selon le Pentagone, et 250 si l’on en croit ses mémoires, son record n’a été dépassé que très récemment par un membre des Royal Marine britanniques qui a tenu à conserver l’anonymat, étant toujours d’active. Les Mémoires de Kyle se sont vendus à des millions d’exemplaires. Dans American Sniper, Kyle, incarné par Bradley Cooper, qui livre une performance d’acteur assez impressionnante, justifie ses actes de manière simple : « « Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir tué plus d’ennemis, car j’aurais alors sauvé plus des nôtres. Voilà ce que je raconterai au Créateur à l’heure du jugement dernier. » À la guerre comme à la guerre et le héros n’est pas un bon samaritain, il fait sa part du sale boulot qui consiste à tuer ceux qui pourraient tuer plus d’innocents si on ne les neutralisait pas. Quand, dans Impitoyable, on reproche à William Munny d’avoir abattu un homme désarmé, celui-ci répond froidement : « M’est avis que si un type décore la devanture de son bar avec le cadavre de mon ami, il a tout intérêt à être armé. »
D’Impitoyable à American Sniper en passant par Gran Torino, Eastwood continue à explorer la figure du héros protecteur qui, tueur fatigué, simple quidam ou soldat d’élite, est une figure constitutive de la mythologie américaine. Peu importe que l’Irak soit une guerre sale, il n’y a pas grande différence entre le carré de pelouse de Walt Kolwatski, dans Gran Torino, et le Moyen-Orient où la présence américaine est présentée comme le nécessaire rempart de la démocratie. Chris Kyle trouve donc logiquement sa place au panthéon eastwoodien, figure du fort qui défend les faibles. Cette rhétorique peut être jugée purement militariste et fascisante par les détracteurs du film d’Eastwood, dont Michael Moore par exemple, ou Seth Rodgen, réalisateur du récent et controversé The Interview, qui accusent le réalisateur américain de faire tout simplement l’apologie de l’assassinat à distance avec son histoire de sniper, mais elle est pourtant inhérente à la condition militaire. Comme l’écrit le colonel Michel Goya dans Sous le feu : « Bien plus que le sacrifice, le pouvoir de tuer dans un cadre légitime est la vraie spécificité de la condition militaire. Pour beaucoup de soldats, ce pouvoir exorbitant ajoute une dimension tragique supplémentaire qui se superpose encore à la pression psychologique de la peur au combat. » La guerre impose une responsabilité écrasante et la logique qui n’appartient qu’à elle seule exige un sacrifice nécessaire, qui est d’abord l’abandon par le combattant d’une part de son humanité et la découverte d’une autre part de cette humanité qu’il ignorait, révélée par le danger et la fraternité des armes. «Quiconque, écrit Jesse Glenn Gray dans Au Combat : réflexions sur les hommes à la guerre, n’en a pas fait l’expérience pour lui-même aura du mal à comprendre ce sentiment, tout comme ceux qui sont passés par là auront du mal à l’expliquer aux autres. » Dans American Sniper, c’est ce basculement dans le domaine de la guerre qu’Eastwood met en scène. Il le fait certainement de manière bien différente d’un Terrence Malick dans La ligne rouge mais les deux cinéastes ne développement pourtant pas un propos si différent, si l’on accepte de mettre de côté l’envahissante esthétique ultra-patriotique qui pourrait laisser croire qu’American Sniper n’est rien d’autre qu’un long clip de propagande pour l’armée américaine.
Eastwood reste un grand réalisateur. La manière dont il reconstitue l’enfer du combat urbain dans les rues de Bagdad et dont il restitue l’omniprésence de la mort rappelle la maestria d’un Ridley Scott dans La Chute d’un faucon noir. Là où Paul Greengrass livrait l’action de Green Zone à une caméra fébrile et où Brian de Palma dans Redacted multipliait les points et les angles de vue, Eastwood s’autorise de longs plans fixes et cultive le classicisme d’un cinéma qui cherche à restituer le tragique parfois, il est vrai, jusqu’à la caricature. La scène durant laquelle Kyle émerge d’un nuage de poussière, courant désespérément vers un transport de troupes aux portes ouvertes, comme pour échapper à la bouche de l’enfer, est exemplaire du lyrisme eastwoodien, dans ses excès comme dans sa beauté. La manière dont il filme l’incapacité grandissante de Kyle à se rattacher à la vie civile et à sa famille entre deux permissions est aussi fascinante. Bradley Cooper figure en effet un Chris Kyle monolithique, auquel il est bien difficile de s’identifier et pour lequel on peine à éprouver de la compassion. Il y a pourtant quelque chose de profondément humain dans le désarroi qui perce derrière la fausse bonhomie du good guy quand un jeune vétéran croise par hasard son chemin dans une station-service et le remercie de lui avoir sauvé la vie lors d’une précédente campagne en Irak. Kyle ne sait visiblement pas comment accueillir cette manifestation de gratitude qui ne trouve pas de place dans la mécanique psychologique qui est la sienne : celle du combattant professionnel tentant vainement de tenir à distance le monde dans lequel il est un tueur efficace et celui dans lequel on exige de lui qu’il soit simplement un bon père de famille. La force du film d’Eastwood est de représenter avec réalisme, et surtout une certaine retenue, de quelle manière ce pari impossible à tenir ravage petit à petit l’impitoyable sniper. On lui reprochera certainement d’avoir avec moins de finesse traité la part irakienne du récit mais le monolithisme apparent de Chris Kyle nous épargne aussi le numéro rebattu du vétéran qui craque en opération face à la pression morale. Eastwood ne nous épargne peut-être pas un certain pathos patriotique mais évite en revanche de nous seriner avec lourdeur ce que l’on sait déjà, à savoir que la guerre, c’est moche.
Si Chris Kyle/Bradley Cooper semble se poser aussi peu de questions, et donc susciter de la part du spectateur aussi peu d’empathie que lui en ressent pour les cibles qu’il « neutralise », c’est qu’Eastwood semble mettre en scène avec suffisamment de réalisme ce constat de Michel Goya : « Il faut donc un verrou et ce verrou c’est l’éthique des armes nourrie par le professionnalisme. Après avoir appris à tuer, le soldat doit également apprendre à ne pas le faire et c’est presque aussi complexe. » L’inquiet colosse incarné par Bradley Cooper dans ce American Sniper, qui semble si outrageusement patriotard au premier abord, est une force qui va mais il se laisse également emprisonner par le « verrou », devenant une barrière infranchissable pour le combattant qui ne peut plus se passer la guerre dont il écoute toujours les murmures effrayants, assis seul face à la télévision de son salon. La guerre a rattrapé finalement Chris Kyle sous la forme d’un autre vétéran, brisé psychologiquement par les années de service, qui l’a abattu froidement lors d’un gala de charité en 2013.
Si American Sniper démontre qu’Eastwood se préoccupe peu de savoir si les Etats-Unis mènent une guerre juste en Irak, il a aussi les qualités d’un film produit par un grand maître de cinéma et il serait injuste de le laisser pourrir en France dans l’ornière que lui a creusée le sénateur centriste Yves Pozzo Di Borgo qui, peut-être par démagogie et plus sûrement par bêtise, proposait de reculer la sortie d’un film jugé à priori discriminant. Par les temps qui courent, on jugera seulement que pousser à ce point la délicatesse électorale ne relève plus de la prévention mais du masochisme. On peut reprocher à Eastwood le manque de finesse et de jugement politique mais il conserve le talent qui parvient à inscrire American Sniper dans cette longue geste cinématographique qui, à travers Impitoyable, La Route de Madison, l’étrange galerie de Minuit dans le jardin du bien et du mal, Million Dollar Baby, Gran Torino ou J. Edgar, continue à user d’un classicisme somptueux pour raconter le roman national américain. Il arrive en effet qu’un Américain avec des idées simples fasse un cinéma plus compliqué qu’il n’y paraît.
Cinquante nuances de Grey, film SM consensuel

Le film Cinquante nuances de Grey réalisé par Taylor-Johnson, paru le 11 février, aura-t-il autant de succès que le livre éponyme ? La sortie de ce film hollywoodien érotique pour grand public (adulte) est l’occasion de se poser des questions sur la sexualité de ce début de vingt-et-unième siècle. Nous pouvons nous demander si elle bénéficie de plus de liberté ou si elle subit plus de contrôle, devenant ainsi plus normée et insipide (films pornos et épilation maillot obligatoires « pour tous »). En ce qui concerne nos vies amoureuses, avons-nous plus de choix ou sommes-nous menacés d’une uniformisation des conduites ?
Plusieurs formes de sexualité autrefois considérées marginales tendent à se populariser ou se normaliser. Le roman érotique devenu un best-seller planétaire, Cinquante nuances de Grey, racontant une histoire d’amour sur fond de pratiques sexuelles sadomasochistes, a participé de la mutation sociétale concernant le sado-masochisme. Le SM avait été pendant des années à la marge de la sexualité conventionnelle, pratiqué principalement par des hommes gays. Depuis quelques années, ces pratiques sont devenues plus courantes et moins taboues. Le roman de James dépeint une relation SM consensuelle, basée sur un contrat. La réalisatrice Taylor-Johnson le décrit comme « un conte de fées sombre » qui parle d’un beau prince riche et d’une femme modeste, une sorte de fantasme. Elle affirme que contrairement à des idées reçues, il est possible d’être féministe et soumise à la fois. Pour elle, les rituels SM sont une manière subversive de résister dans des sociétés qui glorifient le contrôle, ne supportent pas la dépendance, et réclament sans cesse l’égalité. Qu’en est-il en France, où l’on vient de célébrer le bicentenaire de la mort du marquis de Sade ? Existe-t-il un engouement populaire nouveau autour du SM ? Si oui, nous pouvons nous interroger sur sa signification. Le film de Taylor-Johnson permettra-t-il de célébrer des plaisirs sauvages libérés ou empêchera-t-il cette même liberté, fournissant insidieusement un modèle à suivre pour être à la mode, une sexualité pré-scénarisée ? Cette oscillation entre libération et contrainte paraît paradigmatique de la sexualité de notre époque. Elle est d’ailleurs incarnée par l’héroïne Anastasia Steele qui hésite entre plaire à l’Autre en suivant son modèle ou trouver son propre plaisir et ses propres limites.
Le succès récent des films pornographiques comme Sex Tape (2014) et celui de sites web comme YouPorn montrent la démocratisation du porno amateur. Fait nouveau, ces sites sont accessibles gratuitement, ce qui risque d’impliquer la remise en question de la pornographie payante et le déclin ou l’extinction de toute une industrie. S’agit-il d’une libération par la possibilité d’exulter dans le voyeurisme sans jugement, sans crainte d’une rétorsion morale, d’un surmoi devenu « vieux-jeu » ? Ou est-ce une pression de groupe qui est à l’œuvre pour faire accepter une sexualité « aux normes » rendue transparente, mécanisée où le désir et l’érotisme sont absents ?
Le changement du regard sur le porno semble être à double tranchant. Chaque société conjugue à sa façon des injonctions contradictoires concernant la sexualité auxquelles le porno n’échappe pas. Il y a, par exemple, l’ambivalence de la société américaine à propos de la sexualité, vacillant entre puritanisme et hédonisme. L’état d’esprit français, peut-être moins clivé au premier regard, n’est pas à l’abri de ses propres contradictions. Comment interpréter sinon la quasi-simultanéité de processus de libéralisation des mœurs (loi du mariage gay) et de répression des mœurs (proposition de loi pour l’abolition de la prostitution) ?
Mais le mariage gay s’est-il vraiment joué sur la question de la liberté ? Après de nombreuses périodes de haine homophobe, un autre mode d’aimer et désirer a été reconnu comme légitime. Le mariage gay peut être analysé comme l’aboutissement d’un souhait d’être « normal », de rentrer dans une « norme », celle du mariage, tout en modifiant cette norme.
Le regard porté par une société sur l’homosexualité peut être vu comme un marqueur de la tolérance de l’époque. L’attitude vis-à-vis de la prostitution paraît être un indicateur similaire. Qu’en est-il en France ? Contrairement aux exemples cités où des formes de sexualité autrefois marginales sont mieux acceptées aujourd’hui, le domaine de la prostitution voit la répression d’une forme de sexualité. Vis-à-vis de la prostitution, trois positionnements existent:
-le prohibitionnisme interdit la prostitution et en fait un délit. Les prostituées sont considérées comme des criminelles, les proxénètes et les clients sont peu réprimés.
-l’abolitionnisme voit les prostituées comme des victimes. Le proxénétisme est pénalisé, et éventuellement les clients. -le réglementarisme cherche à organiser la prostitution à travers des maisons closes, une surveillance médicale, l’enregistrement des prostituées.
La France tend à devenir abolitionniste, avec la proposition récente d’une loi visant à punir les proxénètes et les clients et à abolir la prostitution. Cette politique conservatrice criminalisante semble un peu hypocrite, voire misogyne et a été dénoncée par de nombreuses personnalités, notamment dans le Manifeste des 343 salauds. Dans cette vision manichéenne, on prend en compte la réalité des victimes du trafic d’êtres humains mais on nie celle des travailleuses/- eurs du sexe.
Autre changement de perspective : des pratiques comme l’échangisme et le libertinage, plutôt marginales, perdent néanmoins leur aspect « tabou ». Tout comme celles de l’union libre et du polyamour.
Pour conclure, le film Cinquante Nuances de Grey semble bien représentatif d’une époque, où étrangement nous ne savons pas si l’autorisation à exulter dans le plaisir n’est pas en fait une intimation… à être normal. Les contradictions sont donc là : entre libération et contrôle, entre progrès et régression, entre écouter nos instincts et obéir à de nouvelles règles. Il semble bien qu’un cycle est perceptible : à chaque bouleversement sociétal où le sexe est libéré (sous la poussée du « ça » en termes freudiens), le refoulement et la censure (venant du « sur-moi ») re-pointent leur nez sous d’autres formes.
Rabelais blasphémateur

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, un débat inquiétant s’est ouvert, autour de questions comme la liberté d’expression ou de blasphème que l’on croyait réglées une fois pour toutes en démocratie. La référence à Voltaire s’y taille la part du lion, au point que Le traité sur la tolérance s’arrache en Folio dans des proportions presque similaires au numéro tragiquement collector de Charlie. On rappelle presque mécaniquement dans les gazettes que Voltaire osa moquer l’Islam dans une pièce, au demeurant assez ennuyeuse. Chercher des brevets séculaires de blasphème dans notre culture, pourquoi pas… mais on pourrait varier les références et en trouver qui font franchement rire, de ce rire français que l’on qualifie, à l’occasion, de rabelaisien.
Et on fait bien car Rabelais a justement tout du grand blasphémateur, à une époque encore plus problématique que celle de Voltaire, puisque les guerres de religion y faisaient rage.[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, Rabelais ne fut jamais vraiment inquiété alors que la colonne vertébrale de son œuvre est blasphématrice. C’est, par exemple, Panurge, dans le Quart Livre qui convainc les marchands de moutons, chers à Philippe Muray, de périr dans les flots par une rhétorique spécieuse qui s’appuie sur la théologie, « affirmant plus heureux être les trespassés que les vivants en cette vallée de larmes ». C’est encore la litanie obscène dans Gargantua : « Par sainct Andouille ! Par sainct Godeguin qui fut martyrisé de pommes cuites! Par saint Foutin l’apostre ! Par saint Vit !» ou l’accouchement de la mère de Pantagruel par l’oreille, avec détournement des textes dogmatiques sur la virginité mariale.
Alors pourquoi cette relative tolérance pour Rabelais au XVIème siècle alors que des caricatures du prophète de l’islam ont provoqué un massacre en plein Paris en 2015 ? Deux pistes pour une réponse. Bakhtine, le plus grand lecteur de Rabelais, l’associe au Carnaval, ce moment politico-religieux d’inversion des valeurs où le blasphème devient autorisé et où l’on voyait des singes coiffés de mitres danser sur les autels comme en atteste les illustrations de l’époque. Une soupape de sécurité, en quelque sorte. Et puis, il y a aussi quelque chose d’inhérent au blasphème chrétien qui est lié à l’incarnation du Christ. Le pire blasphème n’atteindra jamais, en effet, ce qu’a subi le Rédempteur sur la Croix, vision résumée par le curé de campagne de Bernanos : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »[/access]
*Image : wikicommons.
La société islamiste du spectacle

Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines.

Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe. Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la Palestine pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon. Le sadisme est d’abord mise en scène. Sur des gosses nourris de jeux vidéos et en perte de réel, ça fait son petit grand effet. Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de Dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux Musulmans du monde entier que le leader de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est le Mahdi. L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour. En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.
Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu… Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daech.
Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin. Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. Qui ont un plan précis : le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.
Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : l’Occident ne sait pas se battre. Technologie contre ressources humaines : ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi. Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle. Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol. Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.
Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action. Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux. Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen-Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts. Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra. À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.
*Photo : Karl-Ludwig Poggemann.
Nos amis les émirs

L’image de François Hollande défilant, le 11 janvier, boulevard Voltaire au centre d’une impressionnante rangée de chefs d’État et de gouvernement accourus pour manifester leur solidarité avec la France meurtrie ne doit pas faire illusion. Une fois l’effusion émotionnelle dissipée, la plupart des participants étrangers à la marche n’étaient plus du tout « Charlie ». Ils s’empressaient de faire savoir, de vive voix, ou en laissant libre cours à des manifestations antifrançaises parfois violentes, leur hostilité à la laïcité à la française et au principe du droit au blasphème englobant fâcheusement les symboles de toutes les – autres – religions. Derrière le spectacle de l’unanimité, les divergences, sur les moyens nécessaires pour lutter contre le terrorisme mondialisé en vue de son éradication, sur les alliances à nouer pour atteindre cet objectif, et sur les priorités stratégiques et tactiques, demeurent et même s’approfondissent.
La politique extérieure de la France, notamment son positionnement dans les conflits en cours au Proche et Moyen-Orient (Israël-Palestine, chiites-sunnites), affiche une remarquable continuité depuis la présidence Chirac. Elle repose sur quelques constantes : soutien massif et inconditionnel aux monarchies pétrolières du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) dans leur conflit avec les chiites, opposition frontale à l’Iran et refus de prendre en compte les intérêts de la Russie dans la région, donc de l’associer à la recherche de solutions.[access capability= »lire_inedits »]
On peut donc parler de chiraco-hollandisme diplomatique, version actualisée de la politique arabe de la France gaullienne définie dans la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967 : lâchage d’Israël en rase campagne, alliance avec les dictatures « laïques » d’Égypte, d’Irak et de Syrie et du Maghreb. Après la déconfiture de ces dictatures, consécutive à l’intervention de la coalition conduite par les États-Unis en Irak en 2003, en Libye en 2011, puis en Égypte1 et au Yémen lors des « printemps arabes » de 2012, les alliés de la France dans la région se réduisent aux royaumes pétroliers du Golfe, indispensables clients des grandes industries françaises (aéronautique, armement, agroalimentaire), mais aussi principaux agents de diffusion de l’islamisme radical au Proche-Orient, en Afrique, et en Europe.
Il fallait bien que les contradictions inhérentes à ce positionnement finissent par éclater : on ne peut à la fois envoyer des militaires français au Mali, au Niger ou en Centrafrique pour faire obstacle à la création de califats djihadistes dans ces pays ou à leurs frontières et cajoler les régimes qui financent et arment ces mêmes djihadistes. On arrive à l’absurdité d’une France participant à la coalition contre Daesh autorisant des frappes aériennes en territoire irakien, alors qu’elle refuse les mêmes frappes contre les mêmes ennemis en territoire syrien, au motif que cela favoriserait Bachar el-Assad.
Par ailleurs, seuls les naïfs et les ignorants (ce qui finit par faire du monde) peuvent être surpris par les violentes manifestations antifrançaises intervenues au Niger et au Mali à la suite de la publication du Charlie historique post-attentat. L’anthropologue français Jean-Pierre Olivier de Sardan, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne, qui a passé une grande partie de sa vie au Niger, l’explique de manière lumineuse dans Marianne : « Une idéologie salafiste radicale a en effet peu à peu fait son trou au sein de la société nigérienne. Elle a pu se développer en surfant sur la vague wahhabite, qui a déferlé sur le Niger et les pays sahéliens depuis une bonne vingtaine d’années, promue par l’Arabie saoudite et le Qatar, à coups de financements massifs, de formations de clercs et de propagande médiatique. (…) Cet islam rigoriste de culture arabe tourné vers le passé s’est aussi immiscé de façon visible dans tous les espaces publics (le refus du code de la famille, les serments des juges sur le Coran, le voilage croissant des femmes ou la présence de mosquées au sein même de tous les bâtiments publics n’en sont que quelques signes parmi beaucoup d’autres). » Cela vaut également pour le Mali. On est loin du film Timbuktu, encensé par la presse française, car il valide l’idée réconfortante mais fallacieuse d’une résistance générale de la société civile malienne au discours et aux pratiques salafistes et djihadistes. Il eut été plus honnête de justifier l’engagement militaire français par le souci de préserver des intérêts vitaux de la France dans la région, notamment ceux d’Areva, que de se draper dans les habits du sauveteur d’un islam « modéré » qui serait celui des musulmans subsahariens.
Mais la guerre idéologique menée par nos « amis » saoudiens et Qataris est une guerre mondiale. Pendant que des « Louvre Abu Dhabi » ou « Sorbonne-Qatar » sont en chantier dans des conditions financières et de contenu pour le moins opaques, les monarchies du Golfe investissent des millions d’euros dans des institutions « culturelles » islamiques en France et en Europe pour y diffuser l’islam des wahhabites ou des Frères musulmans, dont la compatibilité avec la laïcité française est pour le moins problématique. Ainsi, à Lyon, le recteur de la grande mosquée, Kamel Kabtane, farouche opposant au CFCM de Dalil Boubakeur, met les pouvoirs publics sous pression : il veut son « Institut des cultures musulmanes » accolé à la Grande Mosquée, un projet pharaonique à 800 millions d’euros. Si l’État, la Région, la Ville ne mettent pas la main à la poche, le Qatar est disposé à le financer…
Peu à peu, cette alliance diabolique isole la France de ses alliés naturels, en Europe et aux Etats-Unis, alors qu’Obama, Cameron et Merkel partagent la conviction qu’il ne sera pas possible de faire échec à Daesh, AQMI, Boko Haram sans coopérer avec l’Iran (et son allié Bachar el-Assad), la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan.
L’étrange convergence entre Hollande et Sarkozy dans le déni du double jeu des monarchies pétrolières, notamment du Qatar, commence à faire des vagues en France même. Fait rarissime, un débat sur la politique extérieure de l’Élysée surgit, non pas dans les marges d’extrême gauche ou d’extrême droite du spectre politique, mais en son centre. Ainsi François Fillon déclare-t-il sans ambages : « Il faut élargir nos alliances. Tant que l’on n’entame pas une discussion sérieuse avec la Russie, il n’y a aucun espoir, à court terme, d’obliger Bachar el-Assad à quitter le pouvoir en Syrie. Quand il s’est agi de combattre le nazisme, nous n’avons pas hésité à nous allier avec Staline. Poutine n’est pas Staline mais, aujourd’hui, malgré nos différends, nous avons le devoir commun d’éteindre l’incendie qui nous menace tous. Il faut aussi discuter avec l’Iran, qui est un grand pays et qui va monter en puissance dans la région. »
Bruno Le Maire est encore plus explicite : « Je ne comprends pas que la France puisse être membre de l’OTAN et qu’un des pays membres, la Turquie, refuse de lutter contre Daesh. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir des doutes sur un double jeu du Qatar. S’il y a des doutes sur le Qatar, le Qatar doit lever ces doutes. Je ne comprends pas que tant de chefs d’État qui viennent défiler n’envoient pas de soldats au Mali. Je ne comprends pas que l’Europe soit si faible. (…) En 2012, j’ai demandé une mission d’information parlementaire sur les liens entre le Qatar et des réseaux terroristes. Elle m’a été refusée. »
Pendant ce temps, au PS, c’est l’encéphalogramme plat. Il y a bien longtemps que l’on a cessé, Rue de Solférino, d’avoir la moindre idée sur la politique extérieure, et que l’on a délégué ce fardeau aux professionnels du Quai, à leur marionnette Fabius et aux diplomates détachés à l’Élysée.[/access]
*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000003.
Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

« Islam de France, est-il trop tard ? » C’est la question cruciale que Causeur nous invite à nous poser ce mois-ci. Pour que l’harmonie entre les dissensus qui font le charme et le fond musical de cette publication soit complète, il faut bien sûr un chacal puant qui sorte de sa tanière et hurle aux grands cimetières sous la lune : « Oui, oui, il est trop tard, bien trop tard ! » Ce chacal, ce sera moi.
J’ai rencontré la haine au milieu des années 90, professeur de lettres dans un collège du quartier sensible de Châtenay-Malabry, à très large majorité d’enfants d’immigrés. La haine a eu peur de moi qui sais la tenir à distance par un subtil mélange de charme et de méchanceté, mais elle sourdait par mille réflexions que j’entendais en sourdine et par la révolte de quelques élèves intenables et trop francs pour la cacher. La dernière année de ma présence, le Conseil général des Hauts-de-Seine reconstruisit à grands frais ce vieux collège de briques. Le lendemain du jour où on inaugura la restauration, la belle verrière qui couronnait l’entrée principale fut caillassée à mort. Deux centimètres de vitres cassées et d’illusions perdues dans le hall.
Je pensais : « Quand même, c’est extraordinaire, « ils » passent les monts et les mers dans le seul but de venir nous haïr. » Ils ne venaient pas pour travailler, il y avait déjà beaucoup de chômage, contre lequel les gouvernements de Mitterrand luttaient par de magnifiques mantras magiques : « Je me battrai sur la crête des trois millions de chômeurs », disait je ne sais plus quel premier ministre qui se croyait encore devant les Vosges en 1914. Le libéralisme était déjà hors-la-loi en France.
J’avais tort. « Ils » n’étaient pas venus pour nous haïr. Ce sont leurs parents qui étaient venus et eux, mes élèves, qui nous haïssaient. Fatal décalage générationnel. J’imagine que les parents étaient contents de fuir la misère du bled, contents d’être convenablement nourris, logés, soignés par la France. Mais eux, ils s’étaient éveillés à la vie parqués dans des HLM (plutôt charmantes et plantées de grands arbres dans le cas de Châtenay-Malabry), avec une couleur de peau soit légèrement différente soit franchement différente de celle des naturels du pays, et peu de chances de réussir économiquement dans un pays où le non-travail avait été décrété par la gauche. Bref, ils ont trouvé dans leur berceau la différence entre « nous » et « eux ». Bien sûr, ils ont choisi « nous ». Qui n’aurait fait de même ? J’ai eu de la sympathie pour mes élèves, j’ai compris leur ressentiment, leur amertume, leur peu d’enthousiasme à être Français. Je n’ai pas excusé pour autant le caillassage de la verrière et je n’avais strictement aucune solution à leur proposer. Briser l’« apartheid » et installer une famille avenue Foch, une autre avenue Mozart, une troisième rue Guynemer, dans l’immeuble de M. et Mme Kouchner ? Je ne pense pas que les prix de l’immobilier parisien aient permis ce gigantesque déménagement des banlieusards.
J’ai cru qu’il était civique de tirer des sonnettes d’alarme. J’ai parlé de ces « châteaux de la haine » qui ceinturaient nos villes dans des dîners d’amis. J’ai écrit des Lettres d’avant la guerre civile de 2003 (voyez comme c’est pessimiste, un chacal!) et je les ai envoyées aux éditeurs. Bide total ! Les dîneurs en ville étaient horrifiés, les éditeurs me rejetaient avec mépris, ne voulant pas « favoriser la lepénisation » des esprits. C’était une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, où sévissait une réponse qui fermait la bouche à toutes les inquiétudes : « Mais enfin, ils vont s’intégrer, comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux ! » Vous étiez un salaud et un imbécile de ne pas réciter vous aussi ce petit exorcisme. En 2005, le dernier a avoir prononcé cette ânerie était un ancien premier ministre devenu depuis peu membre du Conseil d’Etat. Oh, comme je regrette le temps des « ils vont s’intégrer comme les Italiens-Polonais-Espagnols- Portugais » ! Comme je regrette le temps des cerises ! C’était ma jeunesse, voyez-vous.
Avez-vous remarqué que plus personne n’ose argumenter avec cette ânerie ? Cette ânerie qui présume que les choses se répètent infiniment à l’identique, que l’Histoire n’existe pas, qu’Hérodote n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été enquêter (historein) chez les Egyptiens et les Scythes, qu’il n’y a jamais d’évolution, que nous en sommes toujours à nous caillasser à coups de silex entre Néandertals et Cro-Magnons ? Vous ne croyiez pas aux Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais, donc vous étiez abject, nauséabond, infréquentable, impubliable.
Mauvaise étoile aussi que l’antilibéralisme forcené qui ravage la France depuis si longtemps et apparaît trop souvent à mon gré sous des signatures que pourtant j’apprécie dans Causeur. Dans une société du plein emploi, je dirais même dans une société capitaliste féroce (histoire d’aggraver mon cas), les banlieusards auraient trouvé un emploi. Ils rentreraient le soir, contents d’avoir gagné leur vie et trop fatigués pour ouvrir sur internet des sites prohibés par le Ministère de l’Intérieur. J’ai passé deux mois aux Etats-Unis, j’étais parti avec la vague crainte d’un Grand Remplacement par les Hispaniques et je reviens rassuré. Tocqueville est ma lecture de chevet et je n’aimerais pas trop qu’on me gâche la démocratie à l’américaine. Eh bien, bonne nouvelle, les Hispaniques s’intègrent très bien, ils travaillent dur, ils parlent de plus en plus anglais au fur et à mesure de leur ascension sociale, et finissent même par refuser l’espagnol ! Le plein-emploi et le patriotisme intègrent tout le monde et, si la machine à fabriquer des Français est en panne, la machine à fabriquer des Américains fonctionne à plein régime. Le chacal admire les States, il est vraiment perdu de vices.
La dernière étoile, la plus mauvaise, est bien sûr l’islamisme. Déjà il jetait sa lumière mauvaise sur le Châtenay-Malabry des années 90. La réislamisation était en marche, les élèves tombaient dans les pommes les après-midis de ramadan, les autres mois ils suspectaient les plats de la cantine et j’ai même connu un Jean Dupont ou Paul Durand qui jeûnait pour faire comme les copains. Depuis, il s’est peut-être converti.
Immense béance anthropologique. Des Occidentaux solitaires, libéraux et libertaires, trop dévorés par le démocratisme et l’égalitarisme pour croire à autre chose qu’à leur nombril. Une minorité de foi et souvent de mœurs orientales, soudée par l’Oumma, rassurée par la simplicité rustique de ses croyances, drapée dans la fierté de se débattre dans un milieu qu’elle croit hostile, persuadée d’être en état de légitime défense. Comme le dit Alain Finkielkraut, les hommes ne sont pas interchangeables, il ne suffisait pas de les laisser passer la frontière et puis de leur donner des papiers pour qu’ils se sentent tout-à-coup d’excellents Français.
Allez, pour vous remonter le moral, un petit coup de Baudelaire, cadeau du chacal. Imaginez que c’est récité par Fabrice Luchini :
« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,
Où le repentir même, oh la dernière auberge,
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard! »
Charlie Hebdo : Des enfants et des hommes

À la conférence de presse organisée pour la sortie du premier numéro post-attentat de Charlie Hebdo, Renald Luzier, dit Luz, semblait profondément secoué. Il faut dire que Luz a survécu – par accident : il était en retard. Maintenant, ses amis sont morts et lui est vivant. Les survivants se retrouvent en pleine lumière, sommés de parler au nom des morts. Luz a parlé, par les mots et par l’image, pour ses collègues assassinés. C’est ce qu’il a expliqué au sujet de la nouvelle « une » : un Mahomet attristé porte une pancarte « Je suis Charlie ». Au-dessus, Luz a écrit ces mots : « Tout est pardonné ».
D’un certain point de vue, c’est un acte de défi. Dessiner le Prophète en une, cela veut dire : vous ne nous ferez pas taire. Et puis, il y a cette affirmation, « tout est pardonné ». Est-ce de l’ironie ?[access capability= »lire_inedits »] Une façon de se moquer de ceux qui croient pouvoir tuer impunément ? Apparemment pas.
Pour Luz, lui et ses copains morts ne sont pas des champions de la liberté. « Nous sommes, par-dessus tout et plus que tout, des dessinateurs, et à ce titre nous dessinons les gens exactement comme le font les enfants », a-t-il expliqué. Avant d’ajouter : « Les terroristes ont été enfants, eux aussi. Comme nous, comme tous les enfants, ils dessinaient. Et il semble qu’un jour ils aient perdu leur humour. » C’est tout. Toute cette affaire – les caricatures, la provocation, la colère musulmane, les assassinats brutaux – a été un tragique malentendu. Nous sommes tous des enfants. Les caricaturistes sont des enfants et les terroristes aussi. Ce que les enfants sans humour ont fait aux enfants humoristes n’est pas gentil. C’est trop triste. Même Mahomet est triste. Regarde, il écrase une larme. L’ennui, c’est que, comme nous sommes tous des enfants, personne n’est responsable. Tout est pardonné. Allez, retournons jouer.
Seulement voilà, ce n’est pas un jeu. Et les terroristes ne sont pas non plus des enfants jouant avec des crayons. Ce sont des hommes, des adultes armés de pistolets et d’explosifs, des hommes en colère. Pour eux, le Prophète n’est pas un bonhomme marrant qui arbore un badge « Je suis Charlie » parce que la méchanceté des enfants sans humour le rend triste. Il est le messager de Dieu et le détenteur de la vérité divine. Il ne condamne pas la violence. Au contraire, souvent il l’exige. L’offenser est sacrilège.
Quand un groupe définit les lignes rouges de sa susceptibilité religieuse (en décrétant que certains propos et certains actes constituent des offenses), les bonnes manières humanistes commandent de respecter cette susceptibilité. Mais pas à n’importe quel prix. Le respect a ses limites, ne serait-ce que parce que, plus nous sommes disposés à respecter la sensibilité des religieux, plus ils ont tendance à se montrer chatouilleux. Reste alors à savoir où nous plaçons la limite entre le respect et l’irrespect. Eh bien au point précis où le respect de tes croyances impose que je renonce aux miennes. Au point où le « respect » n’est plus l’expression de la fraternité humaine, mais celle de la soumission.
Autrement dit, ce qui est en jeu, ce ne sont pas les dessins « enfantins » de Charlie Hebdo – vulgaires et stupides la plupart du temps –, mais cet article de la foi démocratique que nous appelons « liberté d’expression ». Cette liberté fait partie de la batterie de droits et libertés qui forment l’armature de l’existence démocratique. Elle mérite qu’on se batte pour elle. Si tu te bats pour une chose à laquelle tu crois vraiment, tu n’essaies pas de convaincre tes ennemis, ni de te convaincre toi-même, qu’un meurtre est un regrettable malentendu. Aucun meurtre ne l’est. Les gens qui tuent pour leurs idées ne jouent pas. Ils sont sacrément sérieux. Et si tu prends au sérieux tes propres idées, tu n’es pas d’humeur à oublier ou à pardonner. Tu te souviens, et tu te tiens prêt.[/access]
*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA . 00627190_000001.


