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Uber : la grève des taxis racontée par un voyageur persan

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taxis uber pop

Nous étions le 4 de la lune de Rebiab. Lorsque Usbek sortit de l’aéroport de Roissy, arrivant d’Ispahan, il vit un spectacle étonnant. Des centaines de voitures avec une lumière sur leur toit bloquaient toutes les sorties. Intrigué, il s’adressa au grand chambellan du roi venu l’accueillir : « Qui sont ces gens-là ? » « Des chauffeurs de taxi. » Usbek, curieux de nature, demanda : « Mais c’est quoi, un chauffeur de taxi ? »

Le grand chambellan expliqua : « C’est quelqu’un à qui notre souverain a accordé le privilège de transporter des gens moyennant une certaine somme d’argent. » Usbek s’enquit alors des conditions nécessaires pour obtenir ce privilège. « Il faut verser 200 000 écus et Sa Majesté se sert au passage. » « Ah… », fit Usbek, émerveillé par l’intelligence du roi de France, alors que le shah de Perse peinait tant à faire entrer de l’argent dans ses caisses.

« Mais pourquoi bloquent-ils toutes les sorties ? » demanda-t-il encore. « Parce que d’autres qui n’ont pas payé 200 000 écus au roi veulent exercer la même profession qu’eux. » Usbek passa de la perplexité à la stupéfaction. « Mais vous allez les disperser car ils troublent l’ordre ? » « Non, répondit le grand chambellan, notre roi ne veut pas de conflit avec ces gens-là, qui sont puissants et dangereux. »

Usbek pensa que le royaume de France était bien faible et se promit à son retour de demander audience au shah pour lui dire que ce pays était à prendre.

Puis, il vit une scène qui le plongea dans une stupéfaction encore plus grande. Quelques individus sortis des voitures avec la petite lumière frappaient violemment un homme. « C’est le conducteur d’un véhicule sans petite lumière : les chauffeurs de taxi ne les aiment pas », expliqua sur un ton blasé le grand chambellan. Un peu plus loin, d’autres chauffeurs de taxi tapaient sur un autre homme. « C’est un passager d’une de ces voitures qu’ils n’aiment pas », lui dit le grand chambellan sur un ton très indifférent.

« Mais pour ces affreux forfaits vous allez leur faire couper la tête ? » dit Usbek. « Pas du tout, comme je vous l’ai dit, notre roi qui est sage ne veut pas d’histoires avec eux. » Désemparé et perdant pied, Usbek appela son ami Ibben à Ispahan et lui raconta tout. « Rentre aussitôt que possible », répondit Ibben. Usbek appela aussi Usben, la première de ses cinq épouses. Elle fut formelle : « Reviens, ô seigneur et maître, reviens immédiatement, ô seigneur et maître, je ne veux pas que tu restes un instant de plus dans un pays où les femmes montrent à tous ce qui est réservé à leur mari. »

Déjà convaincu, Usbek téléphona quand même au légat de Perse à Paris : « Mais quelle idée as-tu eue de te rendre chez des infidèles ? » tempêta le diplomate. Usbek lui raconta ce qu’il avait vu chez les chauffeur de taxi. Le légat le traita d’imbécile : « Mais ils sont ce qu’il y a de mieux dans ce pays. Sais-tu que la plupart d’entre eux jeûnent pour le ramadan ? »

Usbek n’était plus qu’une loque. Il se dirigea vers le comptoir d’Iran Air et demanda un billet pour Ispahan. Au même moment, une voix se fit entendre dans les haut-parleurs de l’aéroport : « En raison d’une grève des contrôleurs aériens, tous les vols sont annulés. » Hébété, assommé, Usbek devint fou. Il se traîna jusqu’au bar et vida une bouteille d’alcool ! Depuis, on peut le voir errant dans les couloirs de Roissy. Il a peur de rentrer. Car il tient à sa tête.

*Photo: Michel Euler/AP/SIPA. AP21755685_000001.

Terrorisme islamiste: les mots et les choses

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islam attentat sousse

Après le 11 janvier, passée l’émotion, un slogan s’est très vite imposé. «Pas d’amalgame» : il ne fallait surtout pas choquer les musulmans en associant les actes barbares commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly à l’islam. Les terroristes étaient certes des islamistes, c’est-à-dire des religieux extrémistes, mais il fallait à tout prix rappeler qu’ils avaient aussi tué des musulmans. Et minimiser en passant le massacre des chrétiens d’Orient.

Dans les mois qui ont suivi, Edwy Plenel arpenta les plateaux télévisés pour dire que les premières victimes de Daech étaient des musulmans et tous ceux qui rappelaient  que les actes de barbarie commis par l’Etat Islamique l’étaient au nom de l’islam étaient très vite renvoyés au statut de réactionnaires. Même le juge Trevidic vient d’user de son autorité dans la lute antiterroriste pour déclarer samedi au Point que « la religion n’est pas le moteur du djihad » et que ce qui fonde l’engagement des islamistes est avant tout un désir « d’aventure»  personnelle. Oui, oui, «aventure»…

Cette dérive « psychologiste » a atteint son paroxysme vendredi après-midi sur iTélé. Deux ou trois « experts »  dont l’éditorialiste Claude Askolovitch, nous ont joué sur un air maintes fois entendu un joli petit morceau de déculpabilisation. Après l’attentat de l’Isère, leur préoccupation centrale était de dédouaner le terroriste de tout engagement islamiste. Ils n’avaient aucune autre information vérifiée que le fait que le terroriste avait décapité sa victime en encadrant sa tête de deux drapeaux comportant sa « chahada », la profession de foi musulmane, mais ils mettaient une ardeur incroyable à nous convaincre que cet acte barbare n’avait rien à  voir avec l’islamisme. Ni avec le terrorisme d’ailleurs puisqu’ils nous laissaient entendre qu’il s’agissait sans doute l’acte isolé d’un dément.

Pendant ce temps défilaient sur le bandeau déroulant les dernières informations sur l’attentat de Sousse où 39 touristes ont été massacrés par un terroriste. On n’ose pas dire « islamiste » puisque c’est désormais inconvenant. Pourra-t-on dire demain qu’il s’agit d’un terroriste, ou devra-t-on se contraindre à parler de « combattant » pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui partagent sa religion?

Si on résume : les terroristes ne sont pas vraiment des terroristes mais des déments égarés par des problèmes psychologiques, les islamistes ne se battent pas au nom de la religion musulmane, mais sont des combattants engagés dans une aventure personnelle. Il est important de bien maîtriser cette rhétorique pour décrypter l’actualité des futurs attentats qu’iTélé et Mediapart vont malheureusement nous commenter dans les prochains mois.

*Photo : MOURAD ALLILI/SIPA. 00716914_000008.

La Parisienne libérée

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jacques laurent parisienne

Que faire de tous ses millions quand on a gagné à la loterie ? En 1952, lorsque l’on s’appelle Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent, et que la loterie en question n’est autre que le succès planétaire de Caroline chérie, on s’achète des costumes de luxe, des Buick (avec chauffeur), et une revue. Celle dont on rêvait depuis longtemps, où l’on pourrait écrire et faire écrire à sa guise, laissant enfin les rênes sur le dos à ses goûts et à son insatiable curiosité. Bref, « une revue où l’on écrirait tout à fait en liberté»[1. A. Cresciucci, Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2014., et que Jacques Laurent, songeant à Balzac, nomma La Parisienne.]

La seule idée qui préside à sa démarche, c’est la volonté de « dégager » la littérature : de la libérer de ceux qui, comme Sartre dans Les Temps modernes, y recourent « pour familiariser le lecteur avec (leurs) conceptions ». En somme, cette littérature, il s’agit d’en faire autre chose qu’un moyen au service d’une idéologie. Dans le texte de présentation du premier numéro, en janvier 1953, Jacques Laurent répète que sa revue « ne souhaite servir rien d’autre que la littérature », et qu’elle entend traiter ses lecteurs « comme un public majeur », et non comme une classe à endoctriner.[access capability= »lire_inedits »] L’uniforme, ça suffit ! Huit ans après la Libération, il est bien temps d’être libre. Autrement dit, cette revue qui se fiche de tout, sauf du talent, est une suite « d’humeurs, de caprices et de curiosités non dirigés ». Car « la littérature, insiste Jacques Laurent, n’est point un sport d’équipe ». Ce mot est un peu l’acte de naissance de l’anarchisme de droite dont La Parisienne deviendra, à son corps défendant, l’un des symboles.

Anarchisme : chacun est libre dans cette aventure que Jacques Laurent présente en riant comme « un ferment de désordre ». Mais de droite : conformément à l’esthétique du Grand Siècle, la revue « vise à plaire », tout en publiant « chaque mois quelque chose de civilisé ».

Coups de griffe, coups de patte, coups de cœur et coups de génie se succèdent au fil des pages, faisant souffler un vent frais dans le petit monde intellectuel qui, depuis la fin de la guerre, sent un peu trop la naphtaline. À force d’écrire le nom Liberté, on finit par oublier la chose. La Parisienne, elle, se sent et se montre absolument libre.

Liberté dans le choix des sujets : la revue ne s’interdit rien, pas même la politique, le c…, l’argent et la religion, bref, tout ce dont on ne parle pas à table chez les gens bien élevés. Le numéro 2, en février1953, consacre son dossier au couple, celui de mars à la réouverture des maisons closes, celui de mai à la vitesse…

Liberté dans le choix des auteurs : à côté des romanciers et des poètes, on rencontre des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des peintres ou des biologistes : chacun a la parole s’il a quelque chose à dire, et la pertinence du patronage de Jean Cocteau, le grand touche-à-tout du xxe siècle, se vérifie à chaque nouvelle livraison.

Liberté de ton, enfin. À rebours des Temps modernes, La Parisienne soigne sa ligne mais n’en défend aucune. Certes la droite, dans toutes ses nuances, s’y exprime sans entrave, nouveauté considérable : dans le numéro 2, on rapporte un mot de Bernard Frank, le critique littéraire des Temps modernes qui, évoquant La Parisienne, définit l’écrivain fasciste comme quelqu’un qui « déteste ce qui est ennuyeux ». Pourtant, la gauche est également présente : Boris Vian y écrit régulièrement, et il sera bientôt suivi par Jean Cassou, Edgar Morin et Roger Stéphane.

C’est cette liberté qui dérange, et qui conduit Bernard Frank, toujours lui, à ironiser sur ce « Prisunic de la littérature : 100 articles, 140 pages, 200 balles ». Autant que ses prétendues complaisances droitières, c’est cette frivolité revendiquée, ce désir de plaire, que les bien-pensants officiels reprocheront toujours à la revue de Cecil Saint-Laurent. En fait, c’est cet « anarchisme désirable » – et l’argent de Caroline chérie – qui permet à ce hapax éditorial de durer cinq années, le temps de ruiner Jacques Laurent. Et de demeurer, un demi-siècle plus tard, quelque chose comme un regret, et un modèle.[/access]

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*Photo : DALMAS/SIPA. 00416198_000002.

Joan d’Ark au pays des merveilles

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fabrice hadjadj posthumains

« Le Verbe s’est fait chair », écrivait Fabrice Hadjadj dans un article donné à Causeur, « il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. »

Cette conception se retrouve au cœur de la tragédie post-moderne que propose Fabrice Hadjadj avec sa pièce, Jeanne et les post-humains, ou le sexe de l’ange, qui clôt une trilogie entamée avec Le massacre des innocents et Pasiphaé. Tragi-comédie futuriste et an-historique, Jeanne et les post-humains poursuit la réflexion d’Hadjadj sur un totalitarisme de la désincarnation qui, sous toutes ses formes, impériale, globale et technique, voudrait éradiquer le rapport essentiel et primitif à la chair, au désir, à la maternité, à la douleur, à la vie en somme.

Dans le Mystère des Saints-Innocents, Charles Péguy écrivait en 1912 : « Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. » Jeanne et les post-humains met en scène cette liberté d’esclaves, de manière absurde et grotesque. Joan 304 est caissière chez Ark-Market en l’an 87 de la DéMo, la Démocratie Mondiale. Dans ce futur lointain et beaucoup trop proche à la fois, une sorte de techno-gouvernement global règne sur un peuple de citoyens-consommateurs, sans avoir eu à s’imposer par la force. Heureux dans l’esclavage, les hommes et les femmes de ce temps-là ont accepté d’aliéner leur existence à la promesse d’une liberté totale, d’une évasion perpétuelle à travers la virtualité de l’interconnexion planétaire et du cybermonde qui les lie tous et les entrave plus sûrement que le plus étroit des cachots. La promesse d’un plaisir indéfiniment renouvelé et démultiplié par la jouissance virtuelle a enchaîné les humains au contrôle des machines qui exaltent leur désir grâce à une batterie d’additifs technologiques, de prothèses, d’implants, de consoles qui garantissent la béatitude perpétuelle des jouisseurs serviles du tout-immédiat. « La playbox IV change le vieux coït à deux, limité à un genre et à une espèce, en une plateforme qui vous connecte à d’innombrables partenaires et vous donne la possibilité d’explorer tout l’univers de la jouissance », proclame l’une des pages de publicité insérées entre deux scènes de cet étrange roman théâtral. « Depuis que j’ai la Playbox IV, je suis absolument comblée. Je peux regarder les autres sans envie, avec des intentions toujours pacifiques », assure l’une des citoyennes satisfaites de cette variation orwellienne. Citoyenne comblée, repue, animée à jamais d’intentions pacifiques, sans envie, sans désir autre que synthétique et inoffensif, le seul désormais toléré.

 

Dans cette dictature de la jouissance mondiale, Joan 304, de la compagnie Ark-Market, travaille comme caissière car, en dépit de l’automatisation générale des tâches, les démo-citoyens sont restés attachés à leurs bons vieux supermarchés et ont revendiqué « le droit de déambuler parmi les marchandises, de les soupeser, de lire tranquillement leurs étiquettes ou simplement d’admirer les couleurs des emballages recyclables. C’était pour eux, dans la semaine, une respiration plus importante que celle des espaces verts. »

Dans ce monde où la chair répugne, où l’on rêve de remplacer l’organique suspect par le synthétique et dans lequel seul le coït numérique et l’insémination artificielle sont tolérés par la loi, Joan d’Ark-Market commet l’infraction suprême en s’unissant charnellement avec Valentin 608, l’un de ses collègues avec lequel elle a un rapport sexuel, le plus naturellement et pathétiquement du monde : sur la photocopieuse. Mais dans le monde de Concordia, où l’univers du fabriqué a complètement remplacé celui du donné, où les arbres et les oiseaux ne sont plus eux-mêmes que des productions artificielles, Joan commet l’irréparable : elle tombe enceinte.

On la jette immédiatement en prison. Ce qui ne se fait plus depuis des lustres. On implante normalement aux individus socialement déviants une puce traçante et une caméra qui filment leurs faits et gestes toute la journée, ce qui donne lieu à de nouvelles émissions de TV-Réalité suivies par des millions de Citoyens-Internautes avides de s’immerger virtuellement dans des expériences de vie nouvelles. Mais pour Joan d’Ark, c’est différent. Sa grossesse est un paléo-crime qui n’a plus été observé depuis des décennies. La soudaine irruption dans cet univers neutre, aseptisé et autoreproducteur, du mécanisme biologique de la conception de la vie est un scandale, pire, la réapparition d’une maladie peut-être contagieuse qu’il convient de traiter au plus vite. Le monde de la Techno-Démocratie mondiale a su éliminer la vicariance, la limitation physique de l’individu par la géographie physique, par la biologie, le sexe, l’enfantement, la filiation. L’acte commis par Joan d’Ark est non seulement barbare mais il ramène soudain le post-humain à une limitation originelle intolérable.

Dans le second opus de la trilogie théâtrale de Fabrice Hadjadj, la reine Pasiphaé, épouse du roi Minos, frappée de folle passion pour un taureau blanc, demandait à Dédale de lui fabriquer une vache mécanique dans laquelle elle s’étendra pour s’accoupler avec la bête. Dans Joan et les posthumains, les citoyens de la Techno-Démocratie mondiale s’accouplent dans l’immense espace virtuel de l’internet global en adoptant toutes les formes que la machine leur permet de revêtir dans leurs phantasmes numériques. « Hier, j’ai fait l’amour avec une baleine (j’étais moi-même un Mammouth) », se réjouit une techno-citoyenne. Mais à l’instar de la reine Pasiphaé dans sa pièce précédente, Joan d’Ark refuse de condamner le monstre qu’elle porte, fruit d’une union bestiale et anomalie intolérable en regard des valeurs technocratiques et hygiénistes qui guident cette société célébrant le culte du non-être suprême.

Lestée de thématiques aussi graves, on pourrait craindre que cette tentative théâtrale de mettre en scène une nativité christique et scandaleuse ne devienne lourdement démonstrative. Bien au contraire, Hadjadj provoque, avec une inventivité très cinématographique, la rencontre improbable entre les Evangiles, Georges Orwell et Philip K. Dick, dans ce nouveau procès de Jeanne d’Arc en trois actes et 140 pages. Les interrogatoires glaçants à la 1984 alternent avec les monologues angoissés des protagonistes hyperconnectés, perpétuellement insatisfaits par la satisfaction complète de tous leurs désirs. Les pages de publicité vantent les mérites du Compost Universel, qui permet de produire de l’énergie à partir des défunts au lieu de « les laisser se putréfier sous terre » ou « de les réduire inutilement en cendres », ou soulignent les avantages de la « grossesse transpéciste » qui « ne déforme pas le corps » et permet de « franchir les barrières de votre espèce » en accouchant par exemple du « cochaïen de chez Pet-Shop », hybride alliant « la propreté du chat, la fidélité du chien, l’intelligence du cochon… ». Quelques fragments d’histoire du temps futur expliquent enfin comment le smartphone intégré a remédié à la monotonie déprimante des relations humaines et de quelle manière les langues archaïques tels que le français ont laissé place à un idiome plus souple, plus neuf, capable d’épouser et de traduire toutes les innovations de la technologie libératoire.

Les thèmes abordés par Hadjadj tranchent avec le caractère très consensuel de la création théâtrale contemporaine dont l’avant-gardisme revendiqué est devenu depuis bien longtemps notre nouvel académisme. Le decorum orwellien et le foisonnant bestiaire à la K. Dick, tournent en dérision la prétention désespérée d’une société qui n’aspire qu’au vide, à la dilution d’elle-même dans la satisfaction de tous et de tout, dans l’abolition de toute contrainte par l’abolition de toute existence. On pense aussi à la férocité et au sens du ridicule contemporains d’un Muray ou au génial Lino Aldani qui imaginait dans les années soixante une société de consommation malade de la crainte de tomber malade au point de sombrer dans un véritable totalitarisme médical. Tout comme eux, Hadjadj a pris le parti de rire de la tragi-comédie technolâtre. Quand on lit pourtant, qu’aux Etats-Unis, une association féministe assigne la Federal Drug Agency, rétive à la commercialisation du Viagra féminin, parce ce que l’accès au plaisir augmenté ne doit pas être discriminant, on rit jaune.

Jeanne et les posthumains ou le sexe de l'ange

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*Photo : wikicommons.

Comment les Anglais ont profité de Waterloo

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waterloo napoleon angleterre

Stephen Clarke, journaliste britannique, a fait paraître il y a deux mois un ouvrage intitulé Comment les Français ont gagné Waterloo. Ce livre a bénéficié d’une large publicité grâce au tintouin autour du bicentenaire de la célèbre bataille. Le propos de l’auteur, un tantinet taquin à l’égard de la France, est de dire que les Français n’ont jamais digéré Waterloo, au point de ne pas reconnaître, une bonne fois pour toutes, la défaite de Napoléon. Je crois utile de préciser à ce Monsieur et à ses compatriotes moqueurs deux ou trois petites choses. Avec un humour bien français cette fois.

Quelques rappels historiques pour commencer. Malgré les nombreuses caricatures exposées récemment au British Museum de Londres, l’Angleterre avait très peu le cœur à rire avant 1815 et la chute finale de l’ « ogre corse », du « Robespierre botté ». Elle a bien failli être annexée à la France et n’a trouvé son salut que dans le pas de Calais. Nantie d’une marine d’exception, l’Angleterre a surtout échappé au pire grâce à son insularité qui fut son plus valeureux soldat. Ses forces terrestres étaient anecdotiques en comparaison de celles des grandes puissances continentales, et il lui fallait miser sur des subterfuges. Elle a donc stipendié le reste de l’Europe, alimentant en permanence des fronts contigus, jusqu’à l’usure de la France impériale. C’est une chose clairement établie et qui ne contrevient pas le moins du monde aux lois de la guerre. Ce n’est donc pas là-dessus que le bât blesse ; la défaite française est en effet incontestable.

Ce qui est plus déconcertant a posteriori pour les Français attachés à l’aventure napoléonienne, c’est de constater à quel point les Anglais se sont par la suite employés à inventer de toutes pièces un conflit de géants entre Napoléon et Wellington, vainqueur à Waterloo. Comme si les deux armées s’étaient opposées de front durant un quart de siècle (rappelons au passage que ce sont les chantres de la Révolution française qui ont allumé le feu). Or il n’en est rien. La Grande Armée a surtout eu à combattre les armées autrichienne, prussienne et russe, toutes un beau jour mercenaires de l’Angleterre isolée. La fin de l’Empire n’est donc pas tant l’œuvre extérieure des Anglais qu’un échec intestin, celui d’un homme de génie ayant par trop tiré sur la corde de l’audace.

Il y a quelques années, je m’étais mis à collectionner les figurines de la période, délivrées chaque semaine sous blister accompagnées d’un fascicule chez tous les marchands de journaux. Pour tout amateur d’histoire qui se respecte, il était effarant de constater la surreprésentation des soldats et officiers britanniques (pas loin d’un sur d’eux) alors que la « perfide Albion » a mené ces guerres davantage à la Bourse que dans la boue. J’ai mieux compris quand j’ai appris que les fascicules – au demeurant passionnants – étaient le fait d’un éditeur anglais. Plus que Waterloo, c’est en fait la bataille de l’histoire que les Anglais tentent de remporter depuis deux cents ans, essayant par tous les moyens, lorsqu’il s’agit des guerres révolutionnaires et impériales, de passer sous silence l’arme fatale de la finance et leur maigre contribution militaire au regard du reste de l’Europe. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Napoléon, en tout cas, demeure l’un des personnages les plus adulés au monde, et les Anglais ne sont pas les derniers à nous envier le patrimoine contrasté qu’il nous a légué. Leur penchant à la mythomanie militaire en témoigne.

Mais il n’est pas question pour autant de nier la défaite magistrale de Napoléon ce 18 juin 1815, que Stephen Clarke se rassure. Cette défaite est même – comme le disait Éric Zemmour il y a quelques années – le seuil d’un nouveau monde qui, aujourd’hui, vacille. C’est de ce point de vue, surtout, qu’elle est amère. À dessein, je rappelais à l’instant les tenants et les aboutissants (sonnants et trébuchants) de l’engagement britannique. De manière plus générale, la France conquérante devenait un danger pour l’Empire colonial de la couronne britannique, bien plus qu’elle ne couvait le premier fascisme de l’histoire. Napoléon à terre, l’influence anglo-saxonne avait les mains libres pour modeler l’Occident, puis le monde, selon ses codes. Il ne faut voir aucune aigreur dans de tels propos, mais une lecture conforme à la Realpolitik. Une culture allait pouvoir s’imposer, doublée d’une nouvelle langue véhiculaire. Le commerce allait devenir seconde nature, moyennant à l’avenant le culte du profit et la massification du confort matériel. Bientôt les États-Unis prendraient le relais. Tout ceci grâce à Bailén, Moscou, Leipzig puis Waterloo bien sûr, mais avant tout grâce à la haute finance qui fut, plus que jamais, le véritable nerf de la guerre du côté des Anglais. Ceci ne remet nullement en cause leur victoire, mais l’exaltation, en cette occasion, de leur vernis militaire.

Quant au patriotisme rancunier dont témoignerait continuellement la mauvaise humeur de la France à l’égard de Waterloo, il faut croire que les dirigeants de ce pays sont, eux, tout acquis au souvenir anglais. Alors que le bicentenaire d’Austerlitz était ostensiblement boudé dans l’Hexagone, occulté par le procès en esclavagisme intenté à la France d’alors par le lobby antillais, la référence à Waterloo aura abondé dans nos médias. Il faut alors que Monsieur Stephen Clarke, attentif à nos travers, se résigne à prendre en compte le plus pernicieux d’entre eux à l’heure actuelle : la détestation de soi par l’entretien d’une culpabilité qui nous est propre. Il aurait tout un livre à écrire là-dessus, incriminant nos représentants et se mettrait, par là même, son pays d’adoption dans la poche.

Christopher Lings, chef de file du site Bréviaire des Patriotes, nous remémorait récemment la repartie de Surcouf (parfois attribuée à Dugay-Trouin vis-à-vis des Allemands) ; à un officier anglais de la Royale Navy qui lui disait que les Français se battent pour l’argent et les Anglais pour l’honneur, le célèbre corsaire aurait répondu : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ». De nos jours, la France se bat surtout pour ce que ses dirigeants lui refusent, à savoir sa fierté. Ce dans un monde vérolé par l’esprit marchand depuis deux cents ans.

 

Le fils indigne de Louise Brooks et de Cioran

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louise brooks cioran

1. Un salaud sympathique

L’affaire est entendue : je suis le fils – illégitime, bien sûr – de Louise Brooks et de Cioran. L’actrice américaine et le volcanique Roumain partageaient la conviction que la création est une aberration, la procréation un crime et la concision un devoir. Il va de soi qu’ils ne pouvaient rêver pire héritier : j’ai trahi mon père quelques mois avant sa mort en révélant dans un quotidien parisien son peu glorieux passé sous le nazisme, ce qui est une forme particulièrement perfide de parricide. Pour ma défense, je citerai ce mot qu’il m’avait écrit en avril 1991, le 10 précisément : « Il est grand temps que vous écriviez vos Mémoires et que vous nous exécutiez tous. »

Avec Louise Brooks, je me suis montré plus indigne encore. Alors qu’elle me suppliait de lui apporter une arme à feu pour mettre fin à ses jours, j’ai décliné son invitation de me rendre à Rochester où elle végétait dans un modeste studio. J’avais là encore une excuse : ma mère, ma vraie mère, sentant venir sa mort, m’avait fait prêter serment de lui enfoncer dans le cœur une aiguille à tricoter le jour de son décès tant elle redoutait d’être enterrée vivante. Mon acquiescement avait été de pure forme, mais l’avait apaisée. Je n’avais nulle envie de récidiver avec Louise Brooks. Après tout, que les gens s’arrangent avec leur propre mort sans compter sur autrui, fût-ce leur famille. D’ailleurs compter sur autrui mériterait déjà une peine pire que la mort.[access capability= »lire_inedits »]

J’écris ces quelques lignes sous l’œil goguenard de Cioran. Il savait mieux que quiconque qu’il importait jusqu’à la fin de tromper son monde. Et, finalement, de tout oublier. Miss Alzheimer l’a secouru. Aussi n’a-t-il jamais su que je l’avais vitriolé dans son agonie. Ce que font d’ailleurs tous les bons fils de manière immémoriale avec la complicité de leur père. Sans doute est-ce la seule façon de leur être fidèle. Cioran m’avait d’ailleurs appris que rien de grand ne s’accomplit sans quelque enfantillage criminel.

De Louise Brooks, j’ai conservé des photos où brillent encore dans ses yeux les flammes de l’enfer. Celles aussi qu’elle m’avait envoyées de Rochester où je la découvrais adolescente. Elle avait compris que je ne supportais pas que les femmes vieillissent. Elle pensait de même, souffrant comme un chiot abandonné dans son minuscule studio de Goodman Street. Je n’ai pas été cet homme bon qu’elle appelait la nuit. Je lui ai refusé l’arme qui lui aurait permis d’en finir.

La conclusion de ces quelques lignes : j’ai été pire qu’un fils indigne. Un salaud. Un salaud sympathique, ajoutent les quelques femmes qui ont partagé mon intimité, mais un salaud quand même. Cioran avait précisé : « Un salaud d’une incurable élégance. » Avec une forme de bonté : celle du bourreau, qui consiste à frapper d’un coup sûr. Cela me sauvait à ses yeux. Mais je ne tiens plus à être sauvé. Simplement à leur demander : pardon.

 

2. Corina, l’anagramme de Cioran

Rien ne m’enchante plus que les opuscules passés totalement inaperçus et dont quelques exemplaires pourrissent encore au fond d’une cave. Grégoire Prat avait publié en 2005 Corina, l’anagramme de Cioran, que j’ai reçu par courrier dix ans plus tard. L’aphorisme qui ouvre ce petit livre en donne le ton : « N’ayez pas peur de la fin des temps. L’humanité est increvable. Seules les belles choses disparaissent. »

Grégoire Prat est amoureux d’une Roumaine, Corina. Elle est venue en France pour apprendre le chinois. Une manière de se perdre un peu plus pour se retrouver. Elle est surprise qu’en France les hommes ne frappent pas leur femme. C’est pourtant un signe de virilité. Un homme doux, un Français, est-ce encore un homme ?, se demande Corina. Quand elle le quitte, Grégoire boit dans son verre et lèche sa fourchette. « Misérable fétichiste ! », s’exclame-t-il, jusqu’à ce qu’il réalise, effrayé, que Corina est l’anagramme de Cioran, que la Roumanie est un sale pays, le pays de Cioran qui refuse de vivre, le pays de Dracula qui refuse de mourir, le pays de Corina qui refuse d’aimer. Pire encore : dès que Grégoire voit quelque chose qui évoque la Roumanie – un mendiant, une pute, un chien errant, un violon, un vampire, un livre de Cioran, un nuage – il pense à Corina. Il ne cristallise pas, il roumanise le monde. Je ne suis pas loin de penser qu’il a enfermé Corina dans sa cave. Ou dans ce livre, avant de prendre la fuite pour la Russie où il vit désormais comme un moine. Les enfants de Cioran connaissent de curieux destins. Moi aussi, j’ai beaucoup aimé Corina quand j’étais adolescent. Il me reste, en chanson, la version de Ricky Nelson.

3. Les vies parallèles de Cioran et de Leopardi.

À ceux qui ne connaissent pas le beau livre de Mario Andrea Rigoni Cioran dans mes souvenirs (PUF), je conseille d’attendre le prochain numéro de Causeur pour comprendre pourquoi il est indispensable de l’avoir lu pour saisir ce qu’est le nihilisme cioranesque. Et, bien sûr, ce qu’il a de commun avec celui de Leopardi. Tous deux partageaient l’expérience capitale de l’ennui, c’est-à-dire le sens de la vacuité universelle des choses, qu’ils percevaient – cela va de soi, précise Rigoni – non seulement en ce qui concerne la pensée, mais dans leur chair même.[/access]

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*Photo : James Gardiner.

Je suis victime: médias et politiques en accusation

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cyrulnik romano victime

Collectifs ou individuels, le trauma et ses victimes sont particulièrement prisés par les médias et les responsables politiques ne se privent pas de les exploiter pour leur plus grand profit personnel. Telles sont les deux principales accusations d’un ouvrage au ton incisif « Je suis victime : l’incroyable exploitation du trauma » qui vient de paraître aux Editions Philippe Duval : Hélène Romano et Boris Cyrulnik y dénoncent la surenchère médiatique dans la « fabrication de victimes » et son ignoble commerce par « les logiques politiques et institutionnelles ». Après dix années passées comme psychologue référente de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique (Cump) du Val de Marne et avec plus de cinq cents dispositifs à son actif, Hélène Romano sait de quoi elle parle. Le séisme d’Haïti, l’attentat de la cathédrale de Bagdad, la bombe dans un café de Marrakech, l’incendie de l’Haÿ-les-Roses : autant de témoignages in vivo à partir desquels l’auteure souhaite nourrir une prise de conscience sur « le traitement réel des blessés psychiques lors des catastrophes » où se télescopent, voire s’opposent des impératifs contradictoires. Elle fustige la « priorité du moment qui est la venue du ministre et son discours essentiel du soir » selon les membres d’un cabinet ministériel lorsque ces derniers retardent ou écartent, en fonction de la présence des caméras de télévision, l’urgence de la prise en charge. Tout comme elle s’inquiète des tendances à « protocoliser des psys » sur ces lieux de drame au risque de « psychiatriser des réactions ». Ces déviances de la « victimologie » et de la « traumatophilie » rejoignent une autre étude sur ce thème, un peu plus étoffée et publiée en 2007 par Didier Fassin et Richard Rechtman (L’empire du traumatisme : enquête sur la condition de victime, Flammarion).

La gestion de crise privilégie désormais, selon Hélène Romano, l’image au contenu et la norme traumatologique collective à la souffrance individuelle. Conséquences : pour le sujet « dépossédé de son histoire et de sa singularité » et « condamné à être victime pour que la cohérence collective puisse se dégager de ses insuffisances à penser la subjectivité », la médiatisation est devenue « le passage obligé pour toute victime qui se respecte ». Et l’image « le support qui donne force au vécu et à l’événement ». Pour avoir été en charge du « suivi et soutien psychologiques » des personnels de la Lufthansa de Nice après la catastrophe aérienne de Germanwings, nous nous devons nous aussi d’insister sur cette nécessaire prise en compte de la psyché individuelle tout en rappelant que les processus traumatiques interviennent en deux temps, celui de « l’après coup » réactivant des problématiques personnelles inconscientes[1. Sigmund Freud, « Psychopathologie de l’hystérie », Esquisse d’une psychologie, Erès.]. Nous avions déjà mentionné dans un article précédent combien peuvent se confondre voire fusionner dans la psyché humaine et pour s’en nourrir mutuellement, les difficultés professionnelles et celles d’ordre privé : « le lâchage par la compagnie-mère », signifiant entendu dans nos entretiens à la Lufthansa, consacre cette dimension.

Dans sa contribution intitulée le « syndrome de la cellule d’urgence », Xavier Emmanuelli, à l’origine des CUMP après les attentats du 25 juillet 1995 à la station du RER B de Saint-Michel, regrette la « mauvaise utilisation » de cet outil. En cause, selon lui, le « clivage » entre le médical et le social qui fait de ces CUMP un « business hollywoodien instrumentalisé » et « géré comme une entreprise » par le monde politico-médiatique et le « lobby de la bien-pensance ». Il signale par surcroît les méfaits d’une prise en charge qui favorise les blessures d’un corps considéré comme une « mécanique quasi-cybernétique » au détriment de la psyché et s’en prend aux psychiatres dont « certains interviennent afin de soulager davantage leur propre traumatisme et impuissance ». L’ancien Secrétaire d’Etat chargé de l’action humanitaire d’urgence auprès d’Alain Juppé pointe en outre les dangers du « debriefing », intervention « à la mode » pratiquée par des personnels « peu ou mal formés » et à même « d’aggraver l’état des blessés psychiques » : un exercice dont la psychanalyste Caroline Eliacheff et l’avocat Daniel Soulez Larivière racontent la genèse dans Le temps des victimes (Albin Michel, 2007). Et le fondateur du Samu social de la Ville de Paris de marteler : les CUMP doivent être un « outil pour les blessés, non pour les politiques ».

Les autres contributions, plus faibles ou superficielles, prennent parfois le contrepied des thèses d’Hélène Romano et de Boris Cyrulnik : Bernard Rimé évoque la notion d’autant plus galvaudée de « stress » que le concept d’Hans Selye, son inventeur, ne parvient pas à distinguer l’agent qui provoque la pression, des conséquences de cette dernière sur l’être humain. Les références sans précaution au DSM, le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux si décrié par les psychanalystes européens, les assertions discutables sur « la modernité qui a éloigné la souffrance et la mort de [notre] contact » alors que cet éloignement se manifeste par un retour foudroyant du refoulé dans l’accomplissement de certains actes criminels, l’affirmation bien étrange « l’eau coule du robinet » pour illustrer l’heureux confort de la modernité alors que 4 millions de personnes meurent chaque année de son absence dans le monde, le renvoi contestable à « l’unité du moi » qui nie le dualisme pulsionnel, le discours clinique alambiqué entre victimes et non-victimes sans indiquer plus simplement la culpabilité généralement inconsciente du survivant et celle du bien-portant, laissent le lecteur dubitatif sur la démonstration du professeur émérite de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de Louvain. L’expérience de Sam Tyano, telle qu’il nous la livre dans De la parole forcée à la parole biaisée, nous laisse également sur notre faim : outre son idée, innovante mais hélas à peine esquissée, de « pacte avec les médias » et le « besoin de repenser leur fonction », le psychiatre israélien aurait pu expliciter davantage, notamment à propos de son travail sur les adolescents suicidaires et les risques de suicide au sein de Tsahal, son concept de « résilience communautaire » destinée à « réorganiser » les états traumatiques en termes de « masse et non d’individu » et ce, en lien étroit avec la presse. Nous aurions beaucoup apprécié un débat entre ce professeur de l’Université de Tel-Aviv et Boris Cyrulnik qui conclut à l’exact opposé : « le récit collectif porte nos récits individuels mais il les limite aussi, voire les étouffe ».

Je suis victime: L'incroyable exploitation du trauma.

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Guillaume le paysan

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francois guillaume paysan chirac

Le livre de François Guillaume, Un paysan au cœur du pouvoir, n’est pas une biographie commune centrée sur son auteur. C’est le long métrage d’un engagement syndical et politique qui s’inscrit dans la trame des bouleversements sociaux et économiques du demi-siècle écoulé dont la guerre a été le ferment sans lequel le monde n’aurait pas connu une accélération aussi rapide de la modernité. Et si la France profonde, paysanne et rurale, encore figée dans ses traditions ancestrales a brûlé les étapes de son développement technique et politique elle le doit à une poignée de jeunes paysans décidés à prendre leur part dans l’aventure des grands changements qu’appelait le pays. François Guillaume est de ceux-là. Né avant-guerre dans un petit village de Lorraine il se voyait promis dès son plus jeune âge à un destin de paysan soumis à la tutelle de la famille et à celle, aussi prégnante, des édiles locaux : le curé, l’instituteur ; et fermement invité à s’inspirer du savoir-faire des générations précédentes. Spectateur des événements tragiques de l’effondrement militaire de la France en 1940, des exigences de l’occupant et du courage des résistants, il confie au lecteur ses souvenirs d’enfant et de collégien dans un internat aux conditions de vie plutôt spartiates. Son retour sur la ferme familiale, bac en poche, tient alors à la conviction que la mécanisation de l’agriculture ferait de l’agriculteur un entrepreneur libéré des tâches ingrates du paysan. Mais pour lui la transition fut plus longue que prévue. Bousculer le conservatisme de la génération en place devint un objectif partagé avec d’autres jeunes, candidats à la succession des aînés, autant sur les exploitations agricoles pour les gérer autrement que dans les organisations professionnelles, syndicales et coopératives. Le Centre National des Jeunes Agriculteurs fondé par quelques-uns  répondait à cette intention. François Guillaume y milita. Il en devint rapidement le leader, saisissant l’opportunité de l’avènement de la Vème République et de sa volonté de réformes pour adapter la Politique agricole à la nouvelle donne européenne.

Mais c’est à la tête de la FNSEA qu’il a donné sa pleine mesure en usant de sa forte personnalité  pour faire reconnaître l’autorité syndicale, y compris à l’arrivée au pouvoir de la gauche qui prétendait « briser ce monopole de représentation du monde agricole ». En réponse, 120 000 paysans défilèrent dans Paris. Du jamais vu, complété par une autre démonstration de force, lors des élections aux Chambres d’Agriculture en écrasant toute opposition au  leadership « de la toute puissante FNSEA » . Au passage l’auteur en profite pour décrire ses rencontres avec des hommes d’exception ; De Gaulle, Jean-Paul II, Houphouët-Boigny, Bourguiba, Pompidou et avec d’autres en charge des affaires de l’Etat : Chirac, Giscard d’Estaing, Mitterrand comme s’il voulait ajouter à son témoignage cette autre preuve de notoriété de la FNSEA.

Sa popularité incita Jacques Chirac vainqueur des élections législatives en 1986 à lui proposer le ministère de L’Agriculture ; il l’accepta sous le double challenge d’appliquer la Politique agricole qu’il revendiquait à la tête du grand syndicat paysan et de défendre bec et ongles les intérêts agricoles français menacés à Bruxelles et face aux Etats-Unis. Pari réussi mais   remis en cause par la défaite de Jacques Chirac à la présidentielle de 1988. Poursuivre son combat autrement l’oblige alors à engager une carrière politique au Parlement européen puis à l’Assemblée Nationale. Il y découvre le dessous des cartes ignoré du grand public ; les intrigues, les coteries, les dérives coupables de certains élus insuffisamment sanctionnées, les promotions trop rapides qui faute d’être éclairées  par des expériences professionnelles et civiques confirmées portent préjudice à la saine gestion des affaires et aux intérêts de l’Etat. Rigoureux et direct, il n’a plus la cote auprès de Chirac qui se radical-socialise pour entrer à l’Elysée  et s’y installer pour deux mandats peu convaincants. François Guillaume tient sa place au Palais Bourbon et s’irrite des tergiversations et de l’abdication de la Droite frileuse alors que le péril est à la porte. Dans sa circonscription de Lunéville en paysan pragmatique qu’il est resté, il réalise, suggère, soutient les équipements routiers, culturels, universitaires, sportifs et s’attache au développement des entreprises.

Mais le fil rouge qui relie tous ses engagements  reste son combat contre la faim dans le monde parce que, paysan, il reste fidèle à sa mission de nourrir les hommes, tous les hommes.

Un Paysan au coeur du pouvoir

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Terrorisme islamiste: On vous tranchera la tête

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attentat daech isere tunisie

On sait peu de choses à propos de la nouvelle agression islamiste qui vient de frapper la France mais on sait déjà l’essentiel : elle rappelle aux Français comme aux autres Occidentaux que de tels événements se reproduiront dans les années à venir. Il ne s’agit pas que d’une attaque contre une usine. Elle s’accompagne de la marque distinctive de l’État islamique : la décapitation est là comme une signature. Qu’importe, en un sens, si nous sommes devant un djihadiste en mission commandée ou, ce qui semble plus probable, devant un individu qui s’est « radicalisé » en s’inspirant du combat et des méthodes de l’État islamique. Dans les deux cas, on aura compris ce qu’il faut comprendre : le djihad est parmi nous. On le savait déjà depuis les attentats de janvier 2015. Mais la menace se précise encore plus : les attentats à venir ne seront plus nécessairement spectaculaires et seulement dirigés contre des cibles « symboliques », comme c’était le cas avec Charlie Hebdo. Ils peuvent surgir de nulle part, frapper n’importe quelle ville et n’importe qui.

On apprend au même moment que vient d’avoir lieu un attentat en Tunisie, contre une station balnéaire. Actuellement, on dénombre 27 morts. On dirait une scène tirée de Plateforme, le roman de Michel Houellebecq, où dans les dernières pages, des islamistes attaquent une plage touristique en Thaïlande. Le message est clair : partout, les Occidentaux sont en danger, et plus encore s’ils s’aventurent dans des pays où l’islamisme le plus violent parvient à faire sentir sa présence. Faut-il préciser que des Tunisiens y ont aussi perdu la vie et que c’est tout un peuple qui est intimement blessé ? Pour l’instant, on ne sait pas si l’État islamique revendique l’attentat. Mais on sait qu’il a revendiqué celui au Koweït où une mosquée chiite a été visée par un attentat à la bombe. Comme nous l’apprend Le Monde, c’était, encore une fois, un attentat suicide. Nous comprenons chaque fois la signification de la chose : nous sommes devant des hommes qui sont prêts à mourir pour leur Dieu, pour peu qu’ils puissent tuer pour lui en même temps.

On entend déjà la protestation des esprits bêlants : nous voulons la paix ! Oui ! La paix ! Ne suffirait-il pas que les hommes se tendent la main, se comprennent et fassent enfin le choix de l’harmonie ? C’est très beau. Sauf qu’on ne décrète pas la paix, et si nous avons devant nous un ennemi décidé à nous faire la guerre, nous n’aurons pas de répit. Ce n’est pas sans raison qu’on redécouvre aujourd’hui la philosophie politique de Julien Freund, car telle était sa principale leçon. La guerre s’est naturellement métamorphosée. C’est pourtant bien d’elle dont on parle. Devant l’ennemi, on a deux possibilités : soit on se couche, soit on se bat. Soit on s’affaisse, soit on trouve en soi la force de se battre et on redécouvre que la politique, à certains moments, est une question de vie ou de mort. Il faut d’ailleurs avoir la mémoire bien courte pour s’en surprendre. Et il faut avoir le courage de nommer l’ennemi : ici, ce n’est pas le « terrorisme » en soi, c’est l’islamisme radical.

Évidemment, il y a plusieurs manières de se battre et il faut éviter d’en arriver à une crispation sécuritaire extrême qui dénaturerait en profondeur la société libérale. Au moment de la Deuxième Guerre mondiale comme au moment de la guerre froide, c’est en demeurant fidèles à leur génie spécifique que les démocraties occidentales ont gagné. Mais il faut néanmoins accepter psychologiquement de sortir de notre quiétude (à moins qu’il ne s’agisse d’une torpeur) en nous disant que la vie ne sera plus jamais comme avant. Nos pays ont eu la chance immense de goûter à plusieurs décennies de paix mais cette période est probablement terminée. Nous sommes témoins du retour du tragique. Cela ne veut pas dire que nous serons sur le pied de guerre chaque jour. Mais nous ne pourrons faire autrement que de sortir de notre insouciance, qui chaque fois, reprend ses droits, comme si nous ne voulions pas croire au fond de nous-mêmes à la dure réalité du monde dans lequel nous entrons.

Cet article extrait du blog de Mathieu Bock-Côté est republié avec l’aimable autorisation du Journal de Montréal.

*Photo : © AFP PHILIPPE DESMAZES.

Plateforme

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Uber : la grève des taxis racontée par un voyageur persan

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taxis uber pop

taxis uber pop

Nous étions le 4 de la lune de Rebiab. Lorsque Usbek sortit de l’aéroport de Roissy, arrivant d’Ispahan, il vit un spectacle étonnant. Des centaines de voitures avec une lumière sur leur toit bloquaient toutes les sorties. Intrigué, il s’adressa au grand chambellan du roi venu l’accueillir : « Qui sont ces gens-là ? » « Des chauffeurs de taxi. » Usbek, curieux de nature, demanda : « Mais c’est quoi, un chauffeur de taxi ? »

Le grand chambellan expliqua : « C’est quelqu’un à qui notre souverain a accordé le privilège de transporter des gens moyennant une certaine somme d’argent. » Usbek s’enquit alors des conditions nécessaires pour obtenir ce privilège. « Il faut verser 200 000 écus et Sa Majesté se sert au passage. » « Ah… », fit Usbek, émerveillé par l’intelligence du roi de France, alors que le shah de Perse peinait tant à faire entrer de l’argent dans ses caisses.

« Mais pourquoi bloquent-ils toutes les sorties ? » demanda-t-il encore. « Parce que d’autres qui n’ont pas payé 200 000 écus au roi veulent exercer la même profession qu’eux. » Usbek passa de la perplexité à la stupéfaction. « Mais vous allez les disperser car ils troublent l’ordre ? » « Non, répondit le grand chambellan, notre roi ne veut pas de conflit avec ces gens-là, qui sont puissants et dangereux. »

Usbek pensa que le royaume de France était bien faible et se promit à son retour de demander audience au shah pour lui dire que ce pays était à prendre.

Puis, il vit une scène qui le plongea dans une stupéfaction encore plus grande. Quelques individus sortis des voitures avec la petite lumière frappaient violemment un homme. « C’est le conducteur d’un véhicule sans petite lumière : les chauffeurs de taxi ne les aiment pas », expliqua sur un ton blasé le grand chambellan. Un peu plus loin, d’autres chauffeurs de taxi tapaient sur un autre homme. « C’est un passager d’une de ces voitures qu’ils n’aiment pas », lui dit le grand chambellan sur un ton très indifférent.

« Mais pour ces affreux forfaits vous allez leur faire couper la tête ? » dit Usbek. « Pas du tout, comme je vous l’ai dit, notre roi qui est sage ne veut pas d’histoires avec eux. » Désemparé et perdant pied, Usbek appela son ami Ibben à Ispahan et lui raconta tout. « Rentre aussitôt que possible », répondit Ibben. Usbek appela aussi Usben, la première de ses cinq épouses. Elle fut formelle : « Reviens, ô seigneur et maître, reviens immédiatement, ô seigneur et maître, je ne veux pas que tu restes un instant de plus dans un pays où les femmes montrent à tous ce qui est réservé à leur mari. »

Déjà convaincu, Usbek téléphona quand même au légat de Perse à Paris : « Mais quelle idée as-tu eue de te rendre chez des infidèles ? » tempêta le diplomate. Usbek lui raconta ce qu’il avait vu chez les chauffeur de taxi. Le légat le traita d’imbécile : « Mais ils sont ce qu’il y a de mieux dans ce pays. Sais-tu que la plupart d’entre eux jeûnent pour le ramadan ? »

Usbek n’était plus qu’une loque. Il se dirigea vers le comptoir d’Iran Air et demanda un billet pour Ispahan. Au même moment, une voix se fit entendre dans les haut-parleurs de l’aéroport : « En raison d’une grève des contrôleurs aériens, tous les vols sont annulés. » Hébété, assommé, Usbek devint fou. Il se traîna jusqu’au bar et vida une bouteille d’alcool ! Depuis, on peut le voir errant dans les couloirs de Roissy. Il a peur de rentrer. Car il tient à sa tête.

*Photo: Michel Euler/AP/SIPA. AP21755685_000001.

Terrorisme islamiste: les mots et les choses

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islam attentat sousse

islam attentat sousse

Après le 11 janvier, passée l’émotion, un slogan s’est très vite imposé. «Pas d’amalgame» : il ne fallait surtout pas choquer les musulmans en associant les actes barbares commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly à l’islam. Les terroristes étaient certes des islamistes, c’est-à-dire des religieux extrémistes, mais il fallait à tout prix rappeler qu’ils avaient aussi tué des musulmans. Et minimiser en passant le massacre des chrétiens d’Orient.

Dans les mois qui ont suivi, Edwy Plenel arpenta les plateaux télévisés pour dire que les premières victimes de Daech étaient des musulmans et tous ceux qui rappelaient  que les actes de barbarie commis par l’Etat Islamique l’étaient au nom de l’islam étaient très vite renvoyés au statut de réactionnaires. Même le juge Trevidic vient d’user de son autorité dans la lute antiterroriste pour déclarer samedi au Point que « la religion n’est pas le moteur du djihad » et que ce qui fonde l’engagement des islamistes est avant tout un désir « d’aventure»  personnelle. Oui, oui, «aventure»…

Cette dérive « psychologiste » a atteint son paroxysme vendredi après-midi sur iTélé. Deux ou trois « experts »  dont l’éditorialiste Claude Askolovitch, nous ont joué sur un air maintes fois entendu un joli petit morceau de déculpabilisation. Après l’attentat de l’Isère, leur préoccupation centrale était de dédouaner le terroriste de tout engagement islamiste. Ils n’avaient aucune autre information vérifiée que le fait que le terroriste avait décapité sa victime en encadrant sa tête de deux drapeaux comportant sa « chahada », la profession de foi musulmane, mais ils mettaient une ardeur incroyable à nous convaincre que cet acte barbare n’avait rien à  voir avec l’islamisme. Ni avec le terrorisme d’ailleurs puisqu’ils nous laissaient entendre qu’il s’agissait sans doute l’acte isolé d’un dément.

Pendant ce temps défilaient sur le bandeau déroulant les dernières informations sur l’attentat de Sousse où 39 touristes ont été massacrés par un terroriste. On n’ose pas dire « islamiste » puisque c’est désormais inconvenant. Pourra-t-on dire demain qu’il s’agit d’un terroriste, ou devra-t-on se contraindre à parler de « combattant » pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui partagent sa religion?

Si on résume : les terroristes ne sont pas vraiment des terroristes mais des déments égarés par des problèmes psychologiques, les islamistes ne se battent pas au nom de la religion musulmane, mais sont des combattants engagés dans une aventure personnelle. Il est important de bien maîtriser cette rhétorique pour décrypter l’actualité des futurs attentats qu’iTélé et Mediapart vont malheureusement nous commenter dans les prochains mois.

*Photo : MOURAD ALLILI/SIPA. 00716914_000008.

La Parisienne libérée

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jacques laurent parisienne

jacques laurent parisienne

Que faire de tous ses millions quand on a gagné à la loterie ? En 1952, lorsque l’on s’appelle Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent, et que la loterie en question n’est autre que le succès planétaire de Caroline chérie, on s’achète des costumes de luxe, des Buick (avec chauffeur), et une revue. Celle dont on rêvait depuis longtemps, où l’on pourrait écrire et faire écrire à sa guise, laissant enfin les rênes sur le dos à ses goûts et à son insatiable curiosité. Bref, « une revue où l’on écrirait tout à fait en liberté»[1. A. Cresciucci, Jacques Laurent à l’œuvre, itinéraire d’un enfant du siècle, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2014., et que Jacques Laurent, songeant à Balzac, nomma La Parisienne.]

La seule idée qui préside à sa démarche, c’est la volonté de « dégager » la littérature : de la libérer de ceux qui, comme Sartre dans Les Temps modernes, y recourent « pour familiariser le lecteur avec (leurs) conceptions ». En somme, cette littérature, il s’agit d’en faire autre chose qu’un moyen au service d’une idéologie. Dans le texte de présentation du premier numéro, en janvier 1953, Jacques Laurent répète que sa revue « ne souhaite servir rien d’autre que la littérature », et qu’elle entend traiter ses lecteurs « comme un public majeur », et non comme une classe à endoctriner.[access capability= »lire_inedits »] L’uniforme, ça suffit ! Huit ans après la Libération, il est bien temps d’être libre. Autrement dit, cette revue qui se fiche de tout, sauf du talent, est une suite « d’humeurs, de caprices et de curiosités non dirigés ». Car « la littérature, insiste Jacques Laurent, n’est point un sport d’équipe ». Ce mot est un peu l’acte de naissance de l’anarchisme de droite dont La Parisienne deviendra, à son corps défendant, l’un des symboles.

Anarchisme : chacun est libre dans cette aventure que Jacques Laurent présente en riant comme « un ferment de désordre ». Mais de droite : conformément à l’esthétique du Grand Siècle, la revue « vise à plaire », tout en publiant « chaque mois quelque chose de civilisé ».

Coups de griffe, coups de patte, coups de cœur et coups de génie se succèdent au fil des pages, faisant souffler un vent frais dans le petit monde intellectuel qui, depuis la fin de la guerre, sent un peu trop la naphtaline. À force d’écrire le nom Liberté, on finit par oublier la chose. La Parisienne, elle, se sent et se montre absolument libre.

Liberté dans le choix des sujets : la revue ne s’interdit rien, pas même la politique, le c…, l’argent et la religion, bref, tout ce dont on ne parle pas à table chez les gens bien élevés. Le numéro 2, en février1953, consacre son dossier au couple, celui de mars à la réouverture des maisons closes, celui de mai à la vitesse…

Liberté dans le choix des auteurs : à côté des romanciers et des poètes, on rencontre des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des peintres ou des biologistes : chacun a la parole s’il a quelque chose à dire, et la pertinence du patronage de Jean Cocteau, le grand touche-à-tout du xxe siècle, se vérifie à chaque nouvelle livraison.

Liberté de ton, enfin. À rebours des Temps modernes, La Parisienne soigne sa ligne mais n’en défend aucune. Certes la droite, dans toutes ses nuances, s’y exprime sans entrave, nouveauté considérable : dans le numéro 2, on rapporte un mot de Bernard Frank, le critique littéraire des Temps modernes qui, évoquant La Parisienne, définit l’écrivain fasciste comme quelqu’un qui « déteste ce qui est ennuyeux ». Pourtant, la gauche est également présente : Boris Vian y écrit régulièrement, et il sera bientôt suivi par Jean Cassou, Edgar Morin et Roger Stéphane.

C’est cette liberté qui dérange, et qui conduit Bernard Frank, toujours lui, à ironiser sur ce « Prisunic de la littérature : 100 articles, 140 pages, 200 balles ». Autant que ses prétendues complaisances droitières, c’est cette frivolité revendiquée, ce désir de plaire, que les bien-pensants officiels reprocheront toujours à la revue de Cecil Saint-Laurent. En fait, c’est cet « anarchisme désirable » – et l’argent de Caroline chérie – qui permet à ce hapax éditorial de durer cinq années, le temps de ruiner Jacques Laurent. Et de demeurer, un demi-siècle plus tard, quelque chose comme un regret, et un modèle.[/access]

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*Photo : DALMAS/SIPA. 00416198_000002.

Joan d’Ark au pays des merveilles

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fabrice hadjadj posthumains

fabrice hadjadj posthumains

« Le Verbe s’est fait chair », écrivait Fabrice Hadjadj dans un article donné à Causeur, « il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. »

Cette conception se retrouve au cœur de la tragédie post-moderne que propose Fabrice Hadjadj avec sa pièce, Jeanne et les post-humains, ou le sexe de l’ange, qui clôt une trilogie entamée avec Le massacre des innocents et Pasiphaé. Tragi-comédie futuriste et an-historique, Jeanne et les post-humains poursuit la réflexion d’Hadjadj sur un totalitarisme de la désincarnation qui, sous toutes ses formes, impériale, globale et technique, voudrait éradiquer le rapport essentiel et primitif à la chair, au désir, à la maternité, à la douleur, à la vie en somme.

Dans le Mystère des Saints-Innocents, Charles Péguy écrivait en 1912 : « Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. » Jeanne et les post-humains met en scène cette liberté d’esclaves, de manière absurde et grotesque. Joan 304 est caissière chez Ark-Market en l’an 87 de la DéMo, la Démocratie Mondiale. Dans ce futur lointain et beaucoup trop proche à la fois, une sorte de techno-gouvernement global règne sur un peuple de citoyens-consommateurs, sans avoir eu à s’imposer par la force. Heureux dans l’esclavage, les hommes et les femmes de ce temps-là ont accepté d’aliéner leur existence à la promesse d’une liberté totale, d’une évasion perpétuelle à travers la virtualité de l’interconnexion planétaire et du cybermonde qui les lie tous et les entrave plus sûrement que le plus étroit des cachots. La promesse d’un plaisir indéfiniment renouvelé et démultiplié par la jouissance virtuelle a enchaîné les humains au contrôle des machines qui exaltent leur désir grâce à une batterie d’additifs technologiques, de prothèses, d’implants, de consoles qui garantissent la béatitude perpétuelle des jouisseurs serviles du tout-immédiat. « La playbox IV change le vieux coït à deux, limité à un genre et à une espèce, en une plateforme qui vous connecte à d’innombrables partenaires et vous donne la possibilité d’explorer tout l’univers de la jouissance », proclame l’une des pages de publicité insérées entre deux scènes de cet étrange roman théâtral. « Depuis que j’ai la Playbox IV, je suis absolument comblée. Je peux regarder les autres sans envie, avec des intentions toujours pacifiques », assure l’une des citoyennes satisfaites de cette variation orwellienne. Citoyenne comblée, repue, animée à jamais d’intentions pacifiques, sans envie, sans désir autre que synthétique et inoffensif, le seul désormais toléré.

 

Dans cette dictature de la jouissance mondiale, Joan 304, de la compagnie Ark-Market, travaille comme caissière car, en dépit de l’automatisation générale des tâches, les démo-citoyens sont restés attachés à leurs bons vieux supermarchés et ont revendiqué « le droit de déambuler parmi les marchandises, de les soupeser, de lire tranquillement leurs étiquettes ou simplement d’admirer les couleurs des emballages recyclables. C’était pour eux, dans la semaine, une respiration plus importante que celle des espaces verts. »

Dans ce monde où la chair répugne, où l’on rêve de remplacer l’organique suspect par le synthétique et dans lequel seul le coït numérique et l’insémination artificielle sont tolérés par la loi, Joan d’Ark-Market commet l’infraction suprême en s’unissant charnellement avec Valentin 608, l’un de ses collègues avec lequel elle a un rapport sexuel, le plus naturellement et pathétiquement du monde : sur la photocopieuse. Mais dans le monde de Concordia, où l’univers du fabriqué a complètement remplacé celui du donné, où les arbres et les oiseaux ne sont plus eux-mêmes que des productions artificielles, Joan commet l’irréparable : elle tombe enceinte.

On la jette immédiatement en prison. Ce qui ne se fait plus depuis des lustres. On implante normalement aux individus socialement déviants une puce traçante et une caméra qui filment leurs faits et gestes toute la journée, ce qui donne lieu à de nouvelles émissions de TV-Réalité suivies par des millions de Citoyens-Internautes avides de s’immerger virtuellement dans des expériences de vie nouvelles. Mais pour Joan d’Ark, c’est différent. Sa grossesse est un paléo-crime qui n’a plus été observé depuis des décennies. La soudaine irruption dans cet univers neutre, aseptisé et autoreproducteur, du mécanisme biologique de la conception de la vie est un scandale, pire, la réapparition d’une maladie peut-être contagieuse qu’il convient de traiter au plus vite. Le monde de la Techno-Démocratie mondiale a su éliminer la vicariance, la limitation physique de l’individu par la géographie physique, par la biologie, le sexe, l’enfantement, la filiation. L’acte commis par Joan d’Ark est non seulement barbare mais il ramène soudain le post-humain à une limitation originelle intolérable.

Dans le second opus de la trilogie théâtrale de Fabrice Hadjadj, la reine Pasiphaé, épouse du roi Minos, frappée de folle passion pour un taureau blanc, demandait à Dédale de lui fabriquer une vache mécanique dans laquelle elle s’étendra pour s’accoupler avec la bête. Dans Joan et les posthumains, les citoyens de la Techno-Démocratie mondiale s’accouplent dans l’immense espace virtuel de l’internet global en adoptant toutes les formes que la machine leur permet de revêtir dans leurs phantasmes numériques. « Hier, j’ai fait l’amour avec une baleine (j’étais moi-même un Mammouth) », se réjouit une techno-citoyenne. Mais à l’instar de la reine Pasiphaé dans sa pièce précédente, Joan d’Ark refuse de condamner le monstre qu’elle porte, fruit d’une union bestiale et anomalie intolérable en regard des valeurs technocratiques et hygiénistes qui guident cette société célébrant le culte du non-être suprême.

Lestée de thématiques aussi graves, on pourrait craindre que cette tentative théâtrale de mettre en scène une nativité christique et scandaleuse ne devienne lourdement démonstrative. Bien au contraire, Hadjadj provoque, avec une inventivité très cinématographique, la rencontre improbable entre les Evangiles, Georges Orwell et Philip K. Dick, dans ce nouveau procès de Jeanne d’Arc en trois actes et 140 pages. Les interrogatoires glaçants à la 1984 alternent avec les monologues angoissés des protagonistes hyperconnectés, perpétuellement insatisfaits par la satisfaction complète de tous leurs désirs. Les pages de publicité vantent les mérites du Compost Universel, qui permet de produire de l’énergie à partir des défunts au lieu de « les laisser se putréfier sous terre » ou « de les réduire inutilement en cendres », ou soulignent les avantages de la « grossesse transpéciste » qui « ne déforme pas le corps » et permet de « franchir les barrières de votre espèce » en accouchant par exemple du « cochaïen de chez Pet-Shop », hybride alliant « la propreté du chat, la fidélité du chien, l’intelligence du cochon… ». Quelques fragments d’histoire du temps futur expliquent enfin comment le smartphone intégré a remédié à la monotonie déprimante des relations humaines et de quelle manière les langues archaïques tels que le français ont laissé place à un idiome plus souple, plus neuf, capable d’épouser et de traduire toutes les innovations de la technologie libératoire.

Les thèmes abordés par Hadjadj tranchent avec le caractère très consensuel de la création théâtrale contemporaine dont l’avant-gardisme revendiqué est devenu depuis bien longtemps notre nouvel académisme. Le decorum orwellien et le foisonnant bestiaire à la K. Dick, tournent en dérision la prétention désespérée d’une société qui n’aspire qu’au vide, à la dilution d’elle-même dans la satisfaction de tous et de tout, dans l’abolition de toute contrainte par l’abolition de toute existence. On pense aussi à la férocité et au sens du ridicule contemporains d’un Muray ou au génial Lino Aldani qui imaginait dans les années soixante une société de consommation malade de la crainte de tomber malade au point de sombrer dans un véritable totalitarisme médical. Tout comme eux, Hadjadj a pris le parti de rire de la tragi-comédie technolâtre. Quand on lit pourtant, qu’aux Etats-Unis, une association féministe assigne la Federal Drug Agency, rétive à la commercialisation du Viagra féminin, parce ce que l’accès au plaisir augmenté ne doit pas être discriminant, on rit jaune.

Jeanne et les posthumains ou le sexe de l'ange

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*Photo : wikicommons.

Comment les Anglais ont profité de Waterloo

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waterloo napoleon angleterre

waterloo napoleon angleterre

Stephen Clarke, journaliste britannique, a fait paraître il y a deux mois un ouvrage intitulé Comment les Français ont gagné Waterloo. Ce livre a bénéficié d’une large publicité grâce au tintouin autour du bicentenaire de la célèbre bataille. Le propos de l’auteur, un tantinet taquin à l’égard de la France, est de dire que les Français n’ont jamais digéré Waterloo, au point de ne pas reconnaître, une bonne fois pour toutes, la défaite de Napoléon. Je crois utile de préciser à ce Monsieur et à ses compatriotes moqueurs deux ou trois petites choses. Avec un humour bien français cette fois.

Quelques rappels historiques pour commencer. Malgré les nombreuses caricatures exposées récemment au British Museum de Londres, l’Angleterre avait très peu le cœur à rire avant 1815 et la chute finale de l’ « ogre corse », du « Robespierre botté ». Elle a bien failli être annexée à la France et n’a trouvé son salut que dans le pas de Calais. Nantie d’une marine d’exception, l’Angleterre a surtout échappé au pire grâce à son insularité qui fut son plus valeureux soldat. Ses forces terrestres étaient anecdotiques en comparaison de celles des grandes puissances continentales, et il lui fallait miser sur des subterfuges. Elle a donc stipendié le reste de l’Europe, alimentant en permanence des fronts contigus, jusqu’à l’usure de la France impériale. C’est une chose clairement établie et qui ne contrevient pas le moins du monde aux lois de la guerre. Ce n’est donc pas là-dessus que le bât blesse ; la défaite française est en effet incontestable.

Ce qui est plus déconcertant a posteriori pour les Français attachés à l’aventure napoléonienne, c’est de constater à quel point les Anglais se sont par la suite employés à inventer de toutes pièces un conflit de géants entre Napoléon et Wellington, vainqueur à Waterloo. Comme si les deux armées s’étaient opposées de front durant un quart de siècle (rappelons au passage que ce sont les chantres de la Révolution française qui ont allumé le feu). Or il n’en est rien. La Grande Armée a surtout eu à combattre les armées autrichienne, prussienne et russe, toutes un beau jour mercenaires de l’Angleterre isolée. La fin de l’Empire n’est donc pas tant l’œuvre extérieure des Anglais qu’un échec intestin, celui d’un homme de génie ayant par trop tiré sur la corde de l’audace.

Il y a quelques années, je m’étais mis à collectionner les figurines de la période, délivrées chaque semaine sous blister accompagnées d’un fascicule chez tous les marchands de journaux. Pour tout amateur d’histoire qui se respecte, il était effarant de constater la surreprésentation des soldats et officiers britanniques (pas loin d’un sur d’eux) alors que la « perfide Albion » a mené ces guerres davantage à la Bourse que dans la boue. J’ai mieux compris quand j’ai appris que les fascicules – au demeurant passionnants – étaient le fait d’un éditeur anglais. Plus que Waterloo, c’est en fait la bataille de l’histoire que les Anglais tentent de remporter depuis deux cents ans, essayant par tous les moyens, lorsqu’il s’agit des guerres révolutionnaires et impériales, de passer sous silence l’arme fatale de la finance et leur maigre contribution militaire au regard du reste de l’Europe. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Napoléon, en tout cas, demeure l’un des personnages les plus adulés au monde, et les Anglais ne sont pas les derniers à nous envier le patrimoine contrasté qu’il nous a légué. Leur penchant à la mythomanie militaire en témoigne.

Mais il n’est pas question pour autant de nier la défaite magistrale de Napoléon ce 18 juin 1815, que Stephen Clarke se rassure. Cette défaite est même – comme le disait Éric Zemmour il y a quelques années – le seuil d’un nouveau monde qui, aujourd’hui, vacille. C’est de ce point de vue, surtout, qu’elle est amère. À dessein, je rappelais à l’instant les tenants et les aboutissants (sonnants et trébuchants) de l’engagement britannique. De manière plus générale, la France conquérante devenait un danger pour l’Empire colonial de la couronne britannique, bien plus qu’elle ne couvait le premier fascisme de l’histoire. Napoléon à terre, l’influence anglo-saxonne avait les mains libres pour modeler l’Occident, puis le monde, selon ses codes. Il ne faut voir aucune aigreur dans de tels propos, mais une lecture conforme à la Realpolitik. Une culture allait pouvoir s’imposer, doublée d’une nouvelle langue véhiculaire. Le commerce allait devenir seconde nature, moyennant à l’avenant le culte du profit et la massification du confort matériel. Bientôt les États-Unis prendraient le relais. Tout ceci grâce à Bailén, Moscou, Leipzig puis Waterloo bien sûr, mais avant tout grâce à la haute finance qui fut, plus que jamais, le véritable nerf de la guerre du côté des Anglais. Ceci ne remet nullement en cause leur victoire, mais l’exaltation, en cette occasion, de leur vernis militaire.

Quant au patriotisme rancunier dont témoignerait continuellement la mauvaise humeur de la France à l’égard de Waterloo, il faut croire que les dirigeants de ce pays sont, eux, tout acquis au souvenir anglais. Alors que le bicentenaire d’Austerlitz était ostensiblement boudé dans l’Hexagone, occulté par le procès en esclavagisme intenté à la France d’alors par le lobby antillais, la référence à Waterloo aura abondé dans nos médias. Il faut alors que Monsieur Stephen Clarke, attentif à nos travers, se résigne à prendre en compte le plus pernicieux d’entre eux à l’heure actuelle : la détestation de soi par l’entretien d’une culpabilité qui nous est propre. Il aurait tout un livre à écrire là-dessus, incriminant nos représentants et se mettrait, par là même, son pays d’adoption dans la poche.

Christopher Lings, chef de file du site Bréviaire des Patriotes, nous remémorait récemment la repartie de Surcouf (parfois attribuée à Dugay-Trouin vis-à-vis des Allemands) ; à un officier anglais de la Royale Navy qui lui disait que les Français se battent pour l’argent et les Anglais pour l’honneur, le célèbre corsaire aurait répondu : « Chacun se bat pour ce qui lui manque ». De nos jours, la France se bat surtout pour ce que ses dirigeants lui refusent, à savoir sa fierté. Ce dans un monde vérolé par l’esprit marchand depuis deux cents ans.

 

Le fils indigne de Louise Brooks et de Cioran

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louise brooks cioran

louise brooks cioran

1. Un salaud sympathique

L’affaire est entendue : je suis le fils – illégitime, bien sûr – de Louise Brooks et de Cioran. L’actrice américaine et le volcanique Roumain partageaient la conviction que la création est une aberration, la procréation un crime et la concision un devoir. Il va de soi qu’ils ne pouvaient rêver pire héritier : j’ai trahi mon père quelques mois avant sa mort en révélant dans un quotidien parisien son peu glorieux passé sous le nazisme, ce qui est une forme particulièrement perfide de parricide. Pour ma défense, je citerai ce mot qu’il m’avait écrit en avril 1991, le 10 précisément : « Il est grand temps que vous écriviez vos Mémoires et que vous nous exécutiez tous. »

Avec Louise Brooks, je me suis montré plus indigne encore. Alors qu’elle me suppliait de lui apporter une arme à feu pour mettre fin à ses jours, j’ai décliné son invitation de me rendre à Rochester où elle végétait dans un modeste studio. J’avais là encore une excuse : ma mère, ma vraie mère, sentant venir sa mort, m’avait fait prêter serment de lui enfoncer dans le cœur une aiguille à tricoter le jour de son décès tant elle redoutait d’être enterrée vivante. Mon acquiescement avait été de pure forme, mais l’avait apaisée. Je n’avais nulle envie de récidiver avec Louise Brooks. Après tout, que les gens s’arrangent avec leur propre mort sans compter sur autrui, fût-ce leur famille. D’ailleurs compter sur autrui mériterait déjà une peine pire que la mort.[access capability= »lire_inedits »]

J’écris ces quelques lignes sous l’œil goguenard de Cioran. Il savait mieux que quiconque qu’il importait jusqu’à la fin de tromper son monde. Et, finalement, de tout oublier. Miss Alzheimer l’a secouru. Aussi n’a-t-il jamais su que je l’avais vitriolé dans son agonie. Ce que font d’ailleurs tous les bons fils de manière immémoriale avec la complicité de leur père. Sans doute est-ce la seule façon de leur être fidèle. Cioran m’avait d’ailleurs appris que rien de grand ne s’accomplit sans quelque enfantillage criminel.

De Louise Brooks, j’ai conservé des photos où brillent encore dans ses yeux les flammes de l’enfer. Celles aussi qu’elle m’avait envoyées de Rochester où je la découvrais adolescente. Elle avait compris que je ne supportais pas que les femmes vieillissent. Elle pensait de même, souffrant comme un chiot abandonné dans son minuscule studio de Goodman Street. Je n’ai pas été cet homme bon qu’elle appelait la nuit. Je lui ai refusé l’arme qui lui aurait permis d’en finir.

La conclusion de ces quelques lignes : j’ai été pire qu’un fils indigne. Un salaud. Un salaud sympathique, ajoutent les quelques femmes qui ont partagé mon intimité, mais un salaud quand même. Cioran avait précisé : « Un salaud d’une incurable élégance. » Avec une forme de bonté : celle du bourreau, qui consiste à frapper d’un coup sûr. Cela me sauvait à ses yeux. Mais je ne tiens plus à être sauvé. Simplement à leur demander : pardon.

 

2. Corina, l’anagramme de Cioran

Rien ne m’enchante plus que les opuscules passés totalement inaperçus et dont quelques exemplaires pourrissent encore au fond d’une cave. Grégoire Prat avait publié en 2005 Corina, l’anagramme de Cioran, que j’ai reçu par courrier dix ans plus tard. L’aphorisme qui ouvre ce petit livre en donne le ton : « N’ayez pas peur de la fin des temps. L’humanité est increvable. Seules les belles choses disparaissent. »

Grégoire Prat est amoureux d’une Roumaine, Corina. Elle est venue en France pour apprendre le chinois. Une manière de se perdre un peu plus pour se retrouver. Elle est surprise qu’en France les hommes ne frappent pas leur femme. C’est pourtant un signe de virilité. Un homme doux, un Français, est-ce encore un homme ?, se demande Corina. Quand elle le quitte, Grégoire boit dans son verre et lèche sa fourchette. « Misérable fétichiste ! », s’exclame-t-il, jusqu’à ce qu’il réalise, effrayé, que Corina est l’anagramme de Cioran, que la Roumanie est un sale pays, le pays de Cioran qui refuse de vivre, le pays de Dracula qui refuse de mourir, le pays de Corina qui refuse d’aimer. Pire encore : dès que Grégoire voit quelque chose qui évoque la Roumanie – un mendiant, une pute, un chien errant, un violon, un vampire, un livre de Cioran, un nuage – il pense à Corina. Il ne cristallise pas, il roumanise le monde. Je ne suis pas loin de penser qu’il a enfermé Corina dans sa cave. Ou dans ce livre, avant de prendre la fuite pour la Russie où il vit désormais comme un moine. Les enfants de Cioran connaissent de curieux destins. Moi aussi, j’ai beaucoup aimé Corina quand j’étais adolescent. Il me reste, en chanson, la version de Ricky Nelson.

3. Les vies parallèles de Cioran et de Leopardi.

À ceux qui ne connaissent pas le beau livre de Mario Andrea Rigoni Cioran dans mes souvenirs (PUF), je conseille d’attendre le prochain numéro de Causeur pour comprendre pourquoi il est indispensable de l’avoir lu pour saisir ce qu’est le nihilisme cioranesque. Et, bien sûr, ce qu’il a de commun avec celui de Leopardi. Tous deux partageaient l’expérience capitale de l’ennui, c’est-à-dire le sens de la vacuité universelle des choses, qu’ils percevaient – cela va de soi, précise Rigoni – non seulement en ce qui concerne la pensée, mais dans leur chair même.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Cioran dans mes souvenirs

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*Photo : James Gardiner.

Je suis victime: médias et politiques en accusation

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cyrulnik romano victime

cyrulnik romano victime

Collectifs ou individuels, le trauma et ses victimes sont particulièrement prisés par les médias et les responsables politiques ne se privent pas de les exploiter pour leur plus grand profit personnel. Telles sont les deux principales accusations d’un ouvrage au ton incisif « Je suis victime : l’incroyable exploitation du trauma » qui vient de paraître aux Editions Philippe Duval : Hélène Romano et Boris Cyrulnik y dénoncent la surenchère médiatique dans la « fabrication de victimes » et son ignoble commerce par « les logiques politiques et institutionnelles ». Après dix années passées comme psychologue référente de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique (Cump) du Val de Marne et avec plus de cinq cents dispositifs à son actif, Hélène Romano sait de quoi elle parle. Le séisme d’Haïti, l’attentat de la cathédrale de Bagdad, la bombe dans un café de Marrakech, l’incendie de l’Haÿ-les-Roses : autant de témoignages in vivo à partir desquels l’auteure souhaite nourrir une prise de conscience sur « le traitement réel des blessés psychiques lors des catastrophes » où se télescopent, voire s’opposent des impératifs contradictoires. Elle fustige la « priorité du moment qui est la venue du ministre et son discours essentiel du soir » selon les membres d’un cabinet ministériel lorsque ces derniers retardent ou écartent, en fonction de la présence des caméras de télévision, l’urgence de la prise en charge. Tout comme elle s’inquiète des tendances à « protocoliser des psys » sur ces lieux de drame au risque de « psychiatriser des réactions ». Ces déviances de la « victimologie » et de la « traumatophilie » rejoignent une autre étude sur ce thème, un peu plus étoffée et publiée en 2007 par Didier Fassin et Richard Rechtman (L’empire du traumatisme : enquête sur la condition de victime, Flammarion).

La gestion de crise privilégie désormais, selon Hélène Romano, l’image au contenu et la norme traumatologique collective à la souffrance individuelle. Conséquences : pour le sujet « dépossédé de son histoire et de sa singularité » et « condamné à être victime pour que la cohérence collective puisse se dégager de ses insuffisances à penser la subjectivité », la médiatisation est devenue « le passage obligé pour toute victime qui se respecte ». Et l’image « le support qui donne force au vécu et à l’événement ». Pour avoir été en charge du « suivi et soutien psychologiques » des personnels de la Lufthansa de Nice après la catastrophe aérienne de Germanwings, nous nous devons nous aussi d’insister sur cette nécessaire prise en compte de la psyché individuelle tout en rappelant que les processus traumatiques interviennent en deux temps, celui de « l’après coup » réactivant des problématiques personnelles inconscientes[1. Sigmund Freud, « Psychopathologie de l’hystérie », Esquisse d’une psychologie, Erès.]. Nous avions déjà mentionné dans un article précédent combien peuvent se confondre voire fusionner dans la psyché humaine et pour s’en nourrir mutuellement, les difficultés professionnelles et celles d’ordre privé : « le lâchage par la compagnie-mère », signifiant entendu dans nos entretiens à la Lufthansa, consacre cette dimension.

Dans sa contribution intitulée le « syndrome de la cellule d’urgence », Xavier Emmanuelli, à l’origine des CUMP après les attentats du 25 juillet 1995 à la station du RER B de Saint-Michel, regrette la « mauvaise utilisation » de cet outil. En cause, selon lui, le « clivage » entre le médical et le social qui fait de ces CUMP un « business hollywoodien instrumentalisé » et « géré comme une entreprise » par le monde politico-médiatique et le « lobby de la bien-pensance ». Il signale par surcroît les méfaits d’une prise en charge qui favorise les blessures d’un corps considéré comme une « mécanique quasi-cybernétique » au détriment de la psyché et s’en prend aux psychiatres dont « certains interviennent afin de soulager davantage leur propre traumatisme et impuissance ». L’ancien Secrétaire d’Etat chargé de l’action humanitaire d’urgence auprès d’Alain Juppé pointe en outre les dangers du « debriefing », intervention « à la mode » pratiquée par des personnels « peu ou mal formés » et à même « d’aggraver l’état des blessés psychiques » : un exercice dont la psychanalyste Caroline Eliacheff et l’avocat Daniel Soulez Larivière racontent la genèse dans Le temps des victimes (Albin Michel, 2007). Et le fondateur du Samu social de la Ville de Paris de marteler : les CUMP doivent être un « outil pour les blessés, non pour les politiques ».

Les autres contributions, plus faibles ou superficielles, prennent parfois le contrepied des thèses d’Hélène Romano et de Boris Cyrulnik : Bernard Rimé évoque la notion d’autant plus galvaudée de « stress » que le concept d’Hans Selye, son inventeur, ne parvient pas à distinguer l’agent qui provoque la pression, des conséquences de cette dernière sur l’être humain. Les références sans précaution au DSM, le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux si décrié par les psychanalystes européens, les assertions discutables sur « la modernité qui a éloigné la souffrance et la mort de [notre] contact » alors que cet éloignement se manifeste par un retour foudroyant du refoulé dans l’accomplissement de certains actes criminels, l’affirmation bien étrange « l’eau coule du robinet » pour illustrer l’heureux confort de la modernité alors que 4 millions de personnes meurent chaque année de son absence dans le monde, le renvoi contestable à « l’unité du moi » qui nie le dualisme pulsionnel, le discours clinique alambiqué entre victimes et non-victimes sans indiquer plus simplement la culpabilité généralement inconsciente du survivant et celle du bien-portant, laissent le lecteur dubitatif sur la démonstration du professeur émérite de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de Louvain. L’expérience de Sam Tyano, telle qu’il nous la livre dans De la parole forcée à la parole biaisée, nous laisse également sur notre faim : outre son idée, innovante mais hélas à peine esquissée, de « pacte avec les médias » et le « besoin de repenser leur fonction », le psychiatre israélien aurait pu expliciter davantage, notamment à propos de son travail sur les adolescents suicidaires et les risques de suicide au sein de Tsahal, son concept de « résilience communautaire » destinée à « réorganiser » les états traumatiques en termes de « masse et non d’individu » et ce, en lien étroit avec la presse. Nous aurions beaucoup apprécié un débat entre ce professeur de l’Université de Tel-Aviv et Boris Cyrulnik qui conclut à l’exact opposé : « le récit collectif porte nos récits individuels mais il les limite aussi, voire les étouffe ».

Je suis victime: L'incroyable exploitation du trauma.

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Guillaume le paysan

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francois guillaume paysan chirac

francois guillaume paysan chirac

Le livre de François Guillaume, Un paysan au cœur du pouvoir, n’est pas une biographie commune centrée sur son auteur. C’est le long métrage d’un engagement syndical et politique qui s’inscrit dans la trame des bouleversements sociaux et économiques du demi-siècle écoulé dont la guerre a été le ferment sans lequel le monde n’aurait pas connu une accélération aussi rapide de la modernité. Et si la France profonde, paysanne et rurale, encore figée dans ses traditions ancestrales a brûlé les étapes de son développement technique et politique elle le doit à une poignée de jeunes paysans décidés à prendre leur part dans l’aventure des grands changements qu’appelait le pays. François Guillaume est de ceux-là. Né avant-guerre dans un petit village de Lorraine il se voyait promis dès son plus jeune âge à un destin de paysan soumis à la tutelle de la famille et à celle, aussi prégnante, des édiles locaux : le curé, l’instituteur ; et fermement invité à s’inspirer du savoir-faire des générations précédentes. Spectateur des événements tragiques de l’effondrement militaire de la France en 1940, des exigences de l’occupant et du courage des résistants, il confie au lecteur ses souvenirs d’enfant et de collégien dans un internat aux conditions de vie plutôt spartiates. Son retour sur la ferme familiale, bac en poche, tient alors à la conviction que la mécanisation de l’agriculture ferait de l’agriculteur un entrepreneur libéré des tâches ingrates du paysan. Mais pour lui la transition fut plus longue que prévue. Bousculer le conservatisme de la génération en place devint un objectif partagé avec d’autres jeunes, candidats à la succession des aînés, autant sur les exploitations agricoles pour les gérer autrement que dans les organisations professionnelles, syndicales et coopératives. Le Centre National des Jeunes Agriculteurs fondé par quelques-uns  répondait à cette intention. François Guillaume y milita. Il en devint rapidement le leader, saisissant l’opportunité de l’avènement de la Vème République et de sa volonté de réformes pour adapter la Politique agricole à la nouvelle donne européenne.

Mais c’est à la tête de la FNSEA qu’il a donné sa pleine mesure en usant de sa forte personnalité  pour faire reconnaître l’autorité syndicale, y compris à l’arrivée au pouvoir de la gauche qui prétendait « briser ce monopole de représentation du monde agricole ». En réponse, 120 000 paysans défilèrent dans Paris. Du jamais vu, complété par une autre démonstration de force, lors des élections aux Chambres d’Agriculture en écrasant toute opposition au  leadership « de la toute puissante FNSEA » . Au passage l’auteur en profite pour décrire ses rencontres avec des hommes d’exception ; De Gaulle, Jean-Paul II, Houphouët-Boigny, Bourguiba, Pompidou et avec d’autres en charge des affaires de l’Etat : Chirac, Giscard d’Estaing, Mitterrand comme s’il voulait ajouter à son témoignage cette autre preuve de notoriété de la FNSEA.

Sa popularité incita Jacques Chirac vainqueur des élections législatives en 1986 à lui proposer le ministère de L’Agriculture ; il l’accepta sous le double challenge d’appliquer la Politique agricole qu’il revendiquait à la tête du grand syndicat paysan et de défendre bec et ongles les intérêts agricoles français menacés à Bruxelles et face aux Etats-Unis. Pari réussi mais   remis en cause par la défaite de Jacques Chirac à la présidentielle de 1988. Poursuivre son combat autrement l’oblige alors à engager une carrière politique au Parlement européen puis à l’Assemblée Nationale. Il y découvre le dessous des cartes ignoré du grand public ; les intrigues, les coteries, les dérives coupables de certains élus insuffisamment sanctionnées, les promotions trop rapides qui faute d’être éclairées  par des expériences professionnelles et civiques confirmées portent préjudice à la saine gestion des affaires et aux intérêts de l’Etat. Rigoureux et direct, il n’a plus la cote auprès de Chirac qui se radical-socialise pour entrer à l’Elysée  et s’y installer pour deux mandats peu convaincants. François Guillaume tient sa place au Palais Bourbon et s’irrite des tergiversations et de l’abdication de la Droite frileuse alors que le péril est à la porte. Dans sa circonscription de Lunéville en paysan pragmatique qu’il est resté, il réalise, suggère, soutient les équipements routiers, culturels, universitaires, sportifs et s’attache au développement des entreprises.

Mais le fil rouge qui relie tous ses engagements  reste son combat contre la faim dans le monde parce que, paysan, il reste fidèle à sa mission de nourrir les hommes, tous les hommes.

Un Paysan au coeur du pouvoir

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Terrorisme islamiste: On vous tranchera la tête

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attentat daech isere tunisie

attentat daech isere tunisie

On sait peu de choses à propos de la nouvelle agression islamiste qui vient de frapper la France mais on sait déjà l’essentiel : elle rappelle aux Français comme aux autres Occidentaux que de tels événements se reproduiront dans les années à venir. Il ne s’agit pas que d’une attaque contre une usine. Elle s’accompagne de la marque distinctive de l’État islamique : la décapitation est là comme une signature. Qu’importe, en un sens, si nous sommes devant un djihadiste en mission commandée ou, ce qui semble plus probable, devant un individu qui s’est « radicalisé » en s’inspirant du combat et des méthodes de l’État islamique. Dans les deux cas, on aura compris ce qu’il faut comprendre : le djihad est parmi nous. On le savait déjà depuis les attentats de janvier 2015. Mais la menace se précise encore plus : les attentats à venir ne seront plus nécessairement spectaculaires et seulement dirigés contre des cibles « symboliques », comme c’était le cas avec Charlie Hebdo. Ils peuvent surgir de nulle part, frapper n’importe quelle ville et n’importe qui.

On apprend au même moment que vient d’avoir lieu un attentat en Tunisie, contre une station balnéaire. Actuellement, on dénombre 27 morts. On dirait une scène tirée de Plateforme, le roman de Michel Houellebecq, où dans les dernières pages, des islamistes attaquent une plage touristique en Thaïlande. Le message est clair : partout, les Occidentaux sont en danger, et plus encore s’ils s’aventurent dans des pays où l’islamisme le plus violent parvient à faire sentir sa présence. Faut-il préciser que des Tunisiens y ont aussi perdu la vie et que c’est tout un peuple qui est intimement blessé ? Pour l’instant, on ne sait pas si l’État islamique revendique l’attentat. Mais on sait qu’il a revendiqué celui au Koweït où une mosquée chiite a été visée par un attentat à la bombe. Comme nous l’apprend Le Monde, c’était, encore une fois, un attentat suicide. Nous comprenons chaque fois la signification de la chose : nous sommes devant des hommes qui sont prêts à mourir pour leur Dieu, pour peu qu’ils puissent tuer pour lui en même temps.

On entend déjà la protestation des esprits bêlants : nous voulons la paix ! Oui ! La paix ! Ne suffirait-il pas que les hommes se tendent la main, se comprennent et fassent enfin le choix de l’harmonie ? C’est très beau. Sauf qu’on ne décrète pas la paix, et si nous avons devant nous un ennemi décidé à nous faire la guerre, nous n’aurons pas de répit. Ce n’est pas sans raison qu’on redécouvre aujourd’hui la philosophie politique de Julien Freund, car telle était sa principale leçon. La guerre s’est naturellement métamorphosée. C’est pourtant bien d’elle dont on parle. Devant l’ennemi, on a deux possibilités : soit on se couche, soit on se bat. Soit on s’affaisse, soit on trouve en soi la force de se battre et on redécouvre que la politique, à certains moments, est une question de vie ou de mort. Il faut d’ailleurs avoir la mémoire bien courte pour s’en surprendre. Et il faut avoir le courage de nommer l’ennemi : ici, ce n’est pas le « terrorisme » en soi, c’est l’islamisme radical.

Évidemment, il y a plusieurs manières de se battre et il faut éviter d’en arriver à une crispation sécuritaire extrême qui dénaturerait en profondeur la société libérale. Au moment de la Deuxième Guerre mondiale comme au moment de la guerre froide, c’est en demeurant fidèles à leur génie spécifique que les démocraties occidentales ont gagné. Mais il faut néanmoins accepter psychologiquement de sortir de notre quiétude (à moins qu’il ne s’agisse d’une torpeur) en nous disant que la vie ne sera plus jamais comme avant. Nos pays ont eu la chance immense de goûter à plusieurs décennies de paix mais cette période est probablement terminée. Nous sommes témoins du retour du tragique. Cela ne veut pas dire que nous serons sur le pied de guerre chaque jour. Mais nous ne pourrons faire autrement que de sortir de notre insouciance, qui chaque fois, reprend ses droits, comme si nous ne voulions pas croire au fond de nous-mêmes à la dure réalité du monde dans lequel nous entrons.

Cet article extrait du blog de Mathieu Bock-Côté est republié avec l’aimable autorisation du Journal de Montréal.

*Photo : © AFP PHILIPPE DESMAZES.

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