On sait peu de choses à propos de la nouvelle agression islamiste qui vient de frapper la France mais on sait déjà l’essentiel : elle rappelle aux Français comme aux autres Occidentaux que de tels événements se reproduiront dans les années à venir. Il ne s’agit pas que d’une attaque contre une usine. Elle s’accompagne de la marque distinctive de l’État islamique : la décapitation est là comme une signature. Qu’importe, en un sens, si nous sommes devant un djihadiste en mission commandée ou, ce qui semble plus probable, devant un individu qui s’est « radicalisé » en s’inspirant du combat et des méthodes de l’État islamique. Dans les deux cas, on aura compris ce qu’il faut comprendre : le djihad est parmi nous. On le savait déjà depuis les attentats de janvier 2015. Mais la menace se précise encore plus : les attentats à venir ne seront plus nécessairement spectaculaires et seulement dirigés contre des cibles « symboliques », comme c’était le cas avec Charlie Hebdo. Ils peuvent surgir de nulle part, frapper n’importe quelle ville et n’importe qui.

On apprend au même moment que vient d’avoir lieu un attentat en Tunisie, contre une station balnéaire. Actuellement, on dénombre 27 morts. On dirait une scène tirée de Plateforme, le roman de Michel Houellebecq, où dans les dernières pages, des islamistes attaquent une plage touristique en Thaïlande. Le message est clair : partout, les Occidentaux sont en danger, et plus encore s’ils s’aventurent dans des pays où l’islamisme le plus violent parvient à faire sentir sa présence. Faut-il préciser que des Tunisiens y ont aussi perdu la vie et que c’est tout un peuple qui est intimement blessé ? Pour l’instant, on ne sait pas si l’État islamique revendique l’attentat. Mais on sait qu’il a revendiqué celui au Koweït où une mosquée chiite a été visée par un attentat à la bombe. Comme nous l’apprend Le Monde, c’était, encore une fois, un attentat suicide. Nous comprenons chaque fois la signification de la chose : nous sommes devant des hommes qui sont prêts à mourir pour leur Dieu, pour peu qu’ils puissent tuer pour lui en même temps.

On entend déjà la protestation des esprits bêlants : nous voulons la paix ! Oui ! La paix ! Ne suffirait-il pas que les hommes se tendent la main, se comprennent et fassent enfin le choix de l’harmonie ? C’est très beau. Sauf qu’on ne décrète pas la paix, et si nous avons devant nous un ennemi décidé à nous faire la guerre, nous n’aurons pas de répit. Ce n’est pas sans raison qu’on redécouvre aujourd’hui la philosophie politique de Julien Freund, car telle était sa principale leçon. La guerre s’est naturellement métamorphosée. C’est pourtant bien d’elle dont on parle. Devant l’ennemi, on a deux possibilités : soit on se couche, soit on se bat. Soit on s’affaisse, soit on trouve en soi la force de se battre et on redécouvre que la politique, à certains moments, est une question de vie ou de mort. Il faut d’ailleurs avoir la mémoire bien courte pour s’en surprendre. Et il faut avoir le courage de nommer l’ennemi : ici, ce n’est pas le « terrorisme » en soi, c’est l’islamisme radical.

Évidemment, il y a plusieurs manières de se battre et il faut éviter d’en arriver à une crispation sécuritaire extrême qui dénaturerait en profondeur la société libérale. Au moment de la Deuxième Guerre mondiale comme au moment de la guerre froide, c’est en demeurant fidèles à leur génie spécifique que les démocraties occidentales ont gagné. Mais il faut néanmoins accepter psychologiquement de sortir de notre quiétude (à moins qu’il ne s’agisse d’une torpeur) en nous disant que la vie ne sera plus jamais comme avant. Nos pays ont eu la chance immense de goûter à plusieurs décennies de paix mais cette période est probablement terminée. Nous sommes témoins du retour du tragique. Cela ne veut pas dire que nous serons sur le pied de guerre chaque jour. Mais nous ne pourrons faire autrement que de sortir de notre insouciance, qui chaque fois, reprend ses droits, comme si nous ne voulions pas croire au fond de nous-mêmes à la dure réalité du monde dans lequel nous entrons.

Cet article extrait du blog de Mathieu Bock-Côté est republié avec l’aimable autorisation du Journal de Montréal.

*Photo : © AFP PHILIPPE DESMAZES.

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Mathieu Bock-Côté
est sociologue.Auteur du Multiculturalisme comme religion politique (Cerf Ed., 2016).
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