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Grèce: Victoire de Pyhrrhus contre Pyhrrhus et vice versa

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Dans la forme, les peuples créanciers de la Grèce triomphent de Tsipras dans la mesure où celui-ci est contraint d’accepter leurs demandes en opérant un virage à 180°.

Sur le fond, Tsipras triomphe des peuples créanciers puisqu’il va continuer à recevoir leur manne sans que la Grèce réforme sa culture pré-moderne.

Cette partie dramatique de perdant-perdant est la conséquence et la perpétuation de la faute originelle : l’Europe gave en vain la Grèce d’argent improductif,  parce qu’elle ne lui impose pas un contrôle sur l’usage qu’elle fait de cet argent.

Moralité : il faudra bien choisir entre la souveraineté irresponsable des États et la solidarité responsable entre les peuples de l’Europe.

P.S. : C’est le cas de le dire. On comprend pourquoi Hollande est si complaisant envers son miroir grossissant.

Le seul grand remplacement, c’est celui de l’arbre par l’homme

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Voyageur et écrivain, Sylvain Tesson est lauréat du prix Médicis 2011 pour Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), le récit autobiographique de six mois passés dans une cabane au bord du lac Baïkal.

Propos recueillis par Patrick Mandon et Gil Mihaely.

Causeur. Dans la culture occidentale, la forêt est un ailleurs, un lieu de rupture, la frontière de la civilisation. Votre livre Dans les forêts de Sibérie relate votre séjour dans une cabane au bord du lac Baïkal. Avec quoi vouliez-vous rompre ?

Sylvain Tesson. Même si j’emportais des caisses de nourriture, quelques ustensiles et des livres, la forêt, c’est un repli vers le sauvage, l’archaïque. En dehors du crucifix, l’instrument principal du chrétien, notamment du moine, aux xiie et xiiie siècles, était la hache ! C’était le moment du grand déboisement. Les dieux sylvestres se retiraient, les terres sauvages se raréfiaient. Les grandes abbayes faisaient reculer la forêt pour conquérir des terres pour l’agriculture. Au-delà d’évidentes raisons économiques, une autre dimension était en jeu : symboliquement, la forêt est le couvercle qui contient ce qui n’est pas civilisé, ce qui échappe au culturel – le païen, l’inconnu, le danger. Dans les contes, la forêt est repaire de sorcières. Lorsqu’on pénètre sous la voûte des arbres, on est enfermé sous un toit qui annule l’horizon et sa sécurité. On devient plus aisément claustrophobe dans la taïga que dans une grande chênaie ou une hêtraie de l’Europe occidentale. L’obscurité produit un enténèbrement psychique.

Qu’est-ce que la vie dans la forêt change au plus profond à nos façons d’être et de sentir ? Est-ce qu’on a peur ?

Le son est atténué, la vision lointaine est barrée par le caractère touffu de la forêt, et, surtout, on échappe à ses habitudes d’urbain, de civilisé, ou même à la règle paysanne. Dans la forêt, on renoue avec une forme d’animalité. Si nous descendons du singe, nous venons donc des grands bois. Et, dans ces espaces des origines, on se tient toujours aux aguets. Dans les espaces ouverts comme la steppe, ou la plaine, on voit arriver le danger, pas dans une forêt. Sous François Ier, la forêt de Bondy était l’antre des brigands. Comme la Seine-Saint-Denis aujourd’hui, il valait mieux l’éviter à la Saint-Sylvestre ! L’ennemi vous attend toujours « au coin du bois ».[access capability= »lire_inedits »]

Avant d’être un territoire à conquérir, la forêt était, pour les bénédictins, un lieu de retrait, l’équivalent du désert égyptien pour les Pères du désert.

Oui, et on trouve aussi l’équivalent dans la tradition orthodoxe russe : saint Séraphin de Sarov (xviiie-xixe) a passé des années dans une petite cabane forestière. Tout comme la grotte du Wadi el Natrun[1. Wadi el Natrun ou désert de Scété : haut lieu de l’ascétisme chrétien au Moyen-Orient, cette vallée aride est située entre Le Caire et Alexandrie.] en Égypte, la forêt offre silence, paix et refuge. Elle peut être un lieu de repli et de « mort au monde », mais aussi celui d’expériences vitalistes comme celle de saint François d’Assise, qui avait avec la nature et les animaux une relation charnelle, organique, païenne ! Enfin un saint qui s’adressait aux bêtes ! Saint Séraphin de Sarov parlait aux ours et nourrissait les cerfs. Il renouait ainsi avec le monde édénique d’avant la Chute, qui n’avait pas rompu avec le monde sauvage.

Votre choix de vivre seul dans une cabane a-t-il été inspiré par les « pères de la forêt » ?

Peut-être… Cela fait longtemps que je m’intéresse à l’orthodoxie, parce que j’ai beaucoup voyagé dans le monde russe. Mais je me suis toujours senti très proche de la forêt. En même temps, je me sens extrêmement, symboliquement, en très bons termes avec la forêt, qui est une école de la vie, notamment parce que, pour le dire un peu vulgairement, elle se pousse dessus ! La forêt meurt, pourrit, et cette pourriture constitue le terreau des arbres qui vont naître. Dès que je suis dans la forêt, je ressens l’idée de l’éternel recommencement, de la pourriture féconde – c’est la vieille formule braudélienne qui nous enseigne qu’on ne peut pas être si on n’a pas été, qu’on ne peut pas être si d’autres n’ont pas été avant nous, qu’on pousse tous sur un terreau – plus ou moins favorable d’ailleurs. La forêt exprime d’une manière physique la force de l’héritage ! Quand je vis dans la forêt, j’ai les pieds dans cette pourriture, je suis couvert, protégé par des arbres appelés à mourir et à servir de terreau aux arbres futurs. Nos contemporains oublient que le passé est un humus vital. Toute terra nova est un désert, toute table rase est une dalle de béton.

La forêt est donc le lieu où la nature rompt avec la culture, où le sauvage congédie l’homme. Dans la culture occidentale, c’est le romantisme qui a orchestré ces retrouvailles avec la nature. La forêt sombre devient une réponse aux Lumières. Votre fascination pour la forêt est-elle une forme de romantisme ? 

Mais bien sûr ! Je n’éprouve aucune honte, aucun scrupule à reconnaître que c’est un mouvement, un penchant éminemment romantique, avec tout l’inachèvement psychique et l’enfumage sentimental que contient le romantisme : un reste d’adolescence. L’arbre a une dimension très poétique. Quand on se trouve durablement dans le voisinage des arbres, on finit par considérer ces végétaux comme des êtres. Et l’on perçoit soudain – idée très romantique – que ces êtres cherchent la lumière, le ciel, tout en puisant leurs forces dans la terre. Ils réalisent parfaitement l’union entre la lumière et les forces « chtoniennes »[2. Chtonien, chtonienne : se dit, dans la Grèce ancienne, d’une force ou divinité vivant sous terre.] – les azotes, les sels minéraux, toutes ces choses enfouies dans le sol qu’étudient les chimistes.

Mais les arbres ne font pas société. Ou peut-être que si ?…

En tout cas, ils font preuve d’une grande discrétion, d’un savoir-vivre remarquable ! Les arbres se frôlent, sans jamais se toucher, ils sont extrêmement bien élevés en dépit d’une forte densité de peuplement. Quelle noblesse ! Ils poussent droit, et leurs cimes demeurent isolées les unes des autres. Quand vous êtes en dessous et que vous observez les frondaisons, vous vous apercevez qu’elles dessinent toutes une superficie unique, différenciée des autres, une frontière, à travers laquelle on voit le ciel. Autre chose qui nous ramène au romantisme : la vie quotidienne dans la cabane, sa simplicité physique, matérielle, le ralentissement du temps, sa dilatation. On y expérimente l’économie des gestes, des pensées, des actions, et jusque dans l’usage des objets. Et tout cela vous procure une joie intense, la joie du vide…

Venons-en à son « utilité ». Peu propice à l’agriculture, la forêt est le royaume du chasseur-cueilleur.

Celui qui vit dans la forêt se nourrit de la forêt. D’ailleurs, « la souche » est la grande ennemie du paysan. Quand il laboure son champ avec un araire attelé à un cheval, le héros de Regain de Giono, cet homme qui finit par trouver une femme et repeupler un village, se heurte à une souche. Il lui faut alors « dessoucher » ! L’agriculteur est un « dessoucheur » ! En arrachant la racine, il ouvre le champ. On appelle ça, d’ailleurs, l’openfield, le « champ ouvert ». Aurait-on le droit, sous notre dictature sémantique, de nommer « arbres de souche » les espèces originelles d’une vieille forêt ? Quand vous vous promenez dans la Beauce, la plaine infinie, la Beauce de Péguy, vous pourriez être dans la steppe mongole ! « Voici la lourde nappe et l’océan des blés… À peine un creux du sol, à peine un léger pli / C’est la table du juge et le fait accompli.»[3. Charles Péguy, « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », La Tapisserie de Notre-Dame, 1913.] On n’aperçoit pas un arbre ! L’openfield est l’écosystème qui s’oppose de manière antipodique à la forêt. Donc, le forestier est bien chasseur et cueilleur. D’où, d’ailleurs, l’impératif de solitude. Ce sont l’installation, la sédentarisation, le déboisement et la culture du sol qui permettent la croissance démographique. Finalement, le seul Grand Remplacement de l’Histoire, c’est celui de l’arbre par l’homme.

Mais ce Grand Remplacement n’a pas atteint le même stade partout. La forêt est un mythe universel dès lors que nous en venons tous, mais elle n’a pas laissé les mêmes traces dans toutes les cultures. On imagine aisément que les Russes sont restés plus « forestiers » que nous. Y a-t-il une mythologie de la forêt spécifique au monde slave ?

Au-delà des influences communes, il y a des singularités qui tiennent à l’histoire. La taïga a été très souvent un refuge, un abri pour le refus et la dissidence. En Russie, la durée légale de prescription pour un crime est de quarante ans. Nombre de coupables, d’innocents et de réprouvés se sont donc réfugiés dans les immenses forêts russes, qui offrent tout de même un abri plus sûr que Rambouillet ! C’était le cas chez nous au Moyen Âge : dans le cycle arthurien[4. On nomme « cycle arthurien » des œuvres littéraires médiévales qui relatent la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde.], le chevalier entre dans la forêt pour vivre des épreuves, mais également pour trouver un refuge. D’autre part, par temps de pénurie, la forêt est aussi un garde-manger. Lors de la dépression générale qui a suivi la chute de l’Union soviétique, en 1991, dans certains villages, notamment de Sibérie, la faim poussait les habitants à braconner et chercher leur ration de protéines dans la forêt.

Ce rapport d’utilité se double chez les Russes d’une attirance, peut-être un peu naïve, peut-être un peu mystique, en tout cas spirituelle et assez païenne, pour les forces naturelles à l’œuvre dans la forêt. En Sibérie, des gens très simples sont fiers de posséder une profonde connaissance de la forêt. Dans Les Cosaques, de Tolstoï, un vieux chasseur voit arriver dans un régiment de cosaques cantonné dans une forêt de jeunes officiers venus de la ville. Très lettrés, diplômés de l’académie militaire de Moscou, ils ne savent identifier ni les champignons comestibles ni les traces que laissent les bêtes. Le chasseur dit simplement : « Ils sont savants, mais ils ne savent rien. » À l’inverse, les forêts de Sibérie sont peuplées de gens qui ne sont pas très savants, parfois analphabètes, qui peuvent paraître assez brutaux, mais ils savent survivre dans la forêt.

Vous avez un goût prononcé pour les forêts froides, que vous préférez aux forêts tropicales, que vous connaissez également.

Je connais les jungles équatoriales, mais je crois profondément que nos préférences vont aux écosystèmes qui correspondent à nos personnalités. Je crois profondément à ça. De même qu’on a des goûts musicaux, qu’il y a des gens indifférents aux tags, d’autres qui préfèrent Fra Angelico à Jeff Koons, il y a des inclinations pour les écosystèmes, pour les géographies. Rilke le dit dans les Lettres à un jeune poète : « La Russie est ma patrie, c’est l’une des mystérieuses certitudes dont je vis. » Certains aiment les déserts, moi ce sont les forêts ! Il règne un grand silence dans la taïga et dans les forêts froides, comme si elles étaient vides : fausse impression ! On y est observé, dans le silence absolu, dans un silence d’église, de cathédrale : c’est le mot de Jules Renard, qui disait que la voûte de son église était celle des arbres. Dans les jungles équatoriales ou subtropicales, vous êtes en permanence plongé dans une symphonie de sons, une averse de chants d’oiseaux. Moi, je préfère le silence. Et cette idée que je suis épié, qu’il y a des bêtes… Je ne les vois pas parce que « je suis savant et que je ne sais rien », comme disait Tolstoï, mais je sais que des bêtes me regardent.

Votre prénom a-t-il été inspiré à vos parents par l’amour de la forêt ?

Je ne sais pas. Je suis né dans les années 1970, quand les gens écoutaient Joan Baez : mon prénom a sans doute quelque chose de woodstockien. Les prénoms déterminent-ils ce qu’on est ? Je l’ignore. Si Valls se prénommait Martial et Hollande, Prudent, on pourrait le penser. En tout cas, l’existence peut vous conduire vers les parages de votre prénom. Le « petit sylvain » est un papillon qui vit dans les forêts. Cet être possède à mes yeux trois vertus : il est léger, éphémère, et il se métamorphose !

« Métamorphose », voilà un mot important dans votre aventure au bord du lac Baïkal. Alors, a-t-elle eu lieu, cette métamorphose ?

Oui, je crois beaucoup à la métamorphose pour deux raisons : d’abord, parce que j’ai l’impression qu’une existence, comme un livre, se découpe en chapitres. J’ai vécu des chapitres de nomadisme extrême, quand j’étais à bicyclette autour du monde, des chapitres de montagnard, un chapitre forestier… Autant d’expériences « limites », qui m’ont métamorphosé. Par ailleurs, je m’intéresse à la métamorphose dans la biologie et dans la nature, notamment à la métamorphose forcée. En plus des papillons, elle affecte des mammifères, tel le lièvre variable, un animal pour lequel j’ai beaucoup de tendresse. Lorsque le printemps revient, il perd son pelage blanc, on dirait qu’il fuit l’hiver en laissant derrière lui un nuage de poils ! La métamorphose, c’est l’adaptation à la temporalité. Dans cette forêt, j’essayais de m’adapter, c’est pourquoi j’ai dû me métamorphoser. Évidemment, c’est un changement provisoire dans la mesure où je regagne la ville. Comme le lièvre, j’ai l’impression d’être « variable » moi aussi. Variable de corps mais fidèle d’âme.[/access]

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Dans les forêts de Sibérie: Février - juillet 2010

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Grèce : Echec et mat

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Comme vous le savez sans doute, l’objectif initial de Syriza était double : ses dirigeants voulaient mettre fin aux politiques d’austérité exigées par leurs créanciers mais sans quitter la zone euro. C’est le programme sur lequel ils ont été élus et, reconnaissons-le, c’est effectivement ce qu’ils ont essayé de faire ces six derniers mois. Pour y parvenir, ils se sont lancés dans une grande partie de poker qui consistait, grosso modo, à faire planer la menace d’un Grexit (dont les Grecs ne veulent absolument pas) si leurs exigences n’étaient pas satisfaites — ce qui n’est rien de moins qu’un immense coup de bluff.

Malheureusement pour eux, alors qu’ils jouaient leur partie de poker avec leurs « partenaires » de l’Union Européenne et, dans une moindre mesure, avec le Fonds Monétaire International, il est un autre acteur qui jouait à un autre jeu : cet acteur c’est la Banque Centrale Européenne et c’est aux échecs qu’elle jouait. Pour bien comprendre, un rapide point technique et quelques éléments historiques ne sont sans doute pas inutiles.

Quand une banque est à cours de liquidités, son premier réflexe et de chercher à en emprunter à d’autres banques sur ce qu’on appelle le marché interbancaire. Mais si, pour une raison ou une autre, aucune banque n’accepte de lui prêter de liquidité autrement qu’à un taux usuraire, elle peut toujours faire appel à la Banque Centrale Européenne. Ça se passe comme ça et un simple exemple vous permettra de comprendre pourquoi : ce mercredi 8 juillet 2015, le taux moyen du marché interbancaires pour des prêts à une semaine était de -0.131% (oui, il est négatif) tandis que, le même jour et pour la même durée, la BCE prêtait à 0.05%[1. C’est le fameux taux directeur, officiellement taux des Main Refinancing Operation.].

Ce qu’il vous faut également savoir pour bien comprendre le genre de merdier dans lequel les banques grecques se trouvent, c’est que la BCE exige qu’on lui apporte une garantie — on appelle ça du collatéral — en contrepartie des prêts qu’elle accorde. Bien sûr, la banque centrale n’étant pas supposée prendre le moindre risque, elle n’accepte pas n’importe quoi : typiquement, elle réclame des obligations d’État ou, du moins, bénéficiant d’une excellente notation financière.

Sauf qu’en 2009, lorsque la crise dite des dettes souveraines a éclaté, les agences de notations ont dégradé les notes des États concernés[2. Comme la cavalerie, elles arrivent toujours quand on a plus besoin.] et elles les ont dégradées tant et si bien que ces obligations d’État ne pouvaient plus servir de collatéral aux banques auprès de la BCE. Naturellement, c’était un gros problème : ça signifiait qu’en cas de retraits massifs — ce qui est d’autant plus probable qu’on doute de la solvabilité de l’État — la capacité des banques commerciales à faire appel à la banque centrale s’en trouvait fortement limité.

Alors, la BCE a fait une exception. Elle a établi une règle temporaire qui permettait aux banques de continuer à garantir leurs emprunts avec de la dette de moindre qualité. Mais la banque centrale a tout de même posé une condition : que les États défaillants — et notamment le grec — remettent leurs économies et leurs finances publiques en ordre — c’est-à-dire qu’ils respectent leurs engagements.

En Grèce, ça a fonctionné comme ça pendant six ans ; jusqu’à ce que Syriza et son programme « anti-austérité » arrive dans le périmètre. En effet, plus les sondages annonçaient Syriza gagnant, plus les grecs ont cherché à mettre leurs économies à l’abri — c’est-à-dire hors des banques — si bien que dès la mi-janvier, ces dernières ont demandé (vers le 16 janvier) et obtenu (le 21) le droit d’utiliser la solution d’urgence de la Banque Centrale Européenne : ELA.

ELA pour Emergency Liquidity Assistance est un système de prêt qui, comme son nom le suggère, permet de faire face à des situations d’urgence, sans passer par les opérations de refinancement classiques de la BCE. Ce machin-là est entouré d’un épais secret et le peu d’information dont on dispose sur ces opérations filtre via des sources qui demandent explicitement à rester anonymes. Ce qu’on en sait, en revanche, c’est que ces prêts sont accordés par la Banque de Grèce seule — c’est elle qui prend tous les risques, pas l’Eurosystème — et que le montant total de prêts que la banque centrale grecque peut accorder sous ce programme est limité par le conseil de la BCE.

À ce stade, à la fin du mois de janvier, l’ELA est une solution d’appoint, une sorte de soupape de sécurité qui vient, pour les banques grecques, en complément des opérations de refinancement normales de la BCE[3. À ce moment-là et à vue de nez, les banques grecques empruntent un peu plus de 80 milliards au titre des opérations de refinancement normales de la BCE et n’utilisent ELA que pour 4 ou 5 milliards au maximum.]. Mais le 4 février, cette dernière va prendre une décision qui va retentir comme un coup de canon en mettant fin à la solution temporaire mise en place six ans plus tôt : prenant acte des déclaration d’Alexis Tsipras, elle a exclu la dette publique grecque des actifs éligibles en tant que collatéral ; obligeant ainsi les banques hellènes à recourir massivement à l’ELA.

Le message que fait passer la banque centrale est claire comme de l’eau de roche : Fabrice Borel-Mathurin, économiste chercheur à l’ACPR et Paris 1 le résume en peu de mots : « la BCE se met en capacité de limiter les pertes de l’Eurosystème en cas de défaut de paiement et, dans le même mouvement, peut provoquer un Grexit du fait de la raréfaction des liquidités. » En effet, en obligeant les banques grecques à utiliser massivement l’ELA, elle fait porter l’essentiel du risque d’un défaut sur la Banque de Grèce seule. Et comme, par ailleurs, elle a le pouvoir de plafonner l’ELA, elle peut couper la ligne de survie des banques grecques sans affecter le moins du monde les opérations des autres banques de la zone euro.

C’est le piège parfait, un véritable coup de maître : Mario Draghi a parfaitement anticipé le grand bluff de messieurs Tsipras et Varoufakis ; il a cautérisé la plaie de manière préventive pour pouvoir, si aucune solution politique n’est trouvée, couper le membre sans provoquer d’hémorragie. Pendant les cinq mois qui ont suivi, alors que Syriza jouait sa partie de poker, les grecs vidaient leurs comptes en forçant leurs banques à quémander augmentation sur augmentations du plafond de l’ELA. Et pendant cinq mois, la BCE a suivi ; autorisant la Banque de Grèce à relever graduellement le plafond initial de 59.5 milliards d’euro jusqu’à atteindre, fin juin, 88.6 milliards.

C’est quand Alexis Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum que la BCE a porté le coup de grâce en annonçant le gel du plafond de l’ELA : à compter de ce jour et sauf avis contraire, les banques grecques peuvent emprunter 88.6 milliards et pas un centime de plus. Échec et mat. Même Varoufakis, qu’on nous vendait volontiers comme un grand spécialiste de la théorie des jeux, n’a pas immédiatement compris la portée du coup et a cru, pendant quelques heures[4. Sur son compte Twitter (le 28 juin à 13h59) il déclarait que « le contrôle des capitaux dans une union monétaire est une contradiction dans les termes. Le gouvernement grec s’oppose au concept même. ». Le soir même, le gouvernement annonçait que les banques n’ouvriraient pas le lendemain.], pouvoir échapper au contrôle des capitaux. Le lendemain matin, pourtant, les banques sont restées fermées et les retraits aux guichets étaient sévèrement limités.

En résumé, la BCE est en mesure de provoquer un effondrement total du système bancaire grec et ce, pour un coût financier négligeable. Si ce scénario se réalise, si le gouvernement Syriza ne parvient pas à proposer une solution acceptable par ses créanciers, il n’aura qu’une seule solution : sortir de la zone euro et reprendre son indépendance monétaire. Échec et mat : la capitulation de Syriza était inévitable.

*Photo: Thanassis Stavrakis/AP/SIPA. AP21763024_00008.

Musique: entre Beach Party et les limbes du Pacifique

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musique été Beach Party Peace is the mission Vendredi ou les limbes du Pacifique

Quand elle a vu la prestation de Bonnie Tyler l’autre soir au Stade de France, lors du concert Stars 80, ma fille de 9 ans m’a dit : « Elle chante trop bien Marine Le Pen. » Certes, mais elle tient ça de son papa, lui ai-je répondu. Au-delà de ces approximations quasi journalistiques, j’ai tout de suite saisi la prophétie de cette sacrée soirée avec Gilbert Montagné : l’été serait placé sous le signe des sunlights des tropiques, au moins. La compilation Stars 80 culmine en tête des meilleures ventes d’albums depuis la diffusion télé de cette boum géante à ciel ouvert, notre Woodstock à nous. Parfait pour chauffer les salles donc, mais qui pour chauffer les plages, en cet été 2015 flamboyant ? Ne cherchez plus : Georges Lang s’occupe de tout et apporte avec lui les rafraîchissements. Amis plaisanciers, ne sortez pas sans votre coffret Beach Party si vous voulez rétablir la vraie canicule, celle contre laquelle Ségolène Royal ne pourra rien : la haute température de la nostalgie qui enflamme les cœurs, les esprits et les filles des bords de mer, avec leur consentement.

Avec le programme 100% incandescent des 4 CD (Beach Boys, Shadows, Animals, Aretha Franklin, Bee Gees, Elvis, Shirelles, Mamas & the Papas, Frankie Valli & the Four Seasons et une centaine d’autres surfeurs de la mélodie solaire), vous contribuerez à lutter efficacement contre le grand remplacement de la bonne musique, en œuvre depuis quelques années sans que cela ne saute aux oreilles de la population. Jean-Pierre Raffarin nous offrait une nouvelle raffarinade il y a quelques jours en proposant le plus naturellement du monde que les migrants soient logés dans les campagnes, afin de remédier au problème de la désertification de nos zones rurales. Cet homme convoite visiblement un poste de ministre de l’acculturation dans le prochain gouvernement Hollande. Qu’en pensent les campagnards ? En tout cas, pour lutter contre la désertification de l’espoir dans ce pays, en zone rurale comme en zone urbaine, commençons par y injecter un peu de feel good music authentique, issue des charts anglo-américains des années 50-60. Si les Ricains n’étaient pas là, nous serions tous en Germanie, mais pas que.

Beach Party, de Georges Lang (Warner Music)

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Le farniente est un art subtil qui exige une pratique experte en matière de sonorisation des mœurs estivales. Ainsi, il faudra prendre soin d’enchaîner sur du son qui tienne la route après pareils délices immémoriaux. L’esthète veillera à effectuer une transition en douceur vers les mers de l’intranquillité qui entourent l’île de Robinson Crusoé, avec Vendredi ou Les limbes du Pacifique, libre adaptation du roman de Michel Tournier mise en musique et chansons par Romain Humeau, chanteur-auteur-compositeur du groupe Eiffel et dernièrement bras droit pas manchot de Bernard Lavilliers. Les compositions passent de la nonchalance d’un Voulzy à l’impétuosité d’un Lennon, de l’animosité de New Model Army au programme « Ivresse et piano-bar existentiel » d’une rhumerie anarchiste. On ne peut que saluer ce genre d’initiative du service public (le projet émane de Radio France), qui assure là sa mission culturelle, avec un concept intelligent (oxymore ?) consistant en une adaptation pop d’une œuvre littéraire. La voix de Denis Lavant, dont la narration entrecoupe les chansons de Humeau, évoque La Jetée de Chris Marker, apportant un souffle énigmatique au récit. Ambiance L’homme à tête de chou en binôme donc, en à peine moins caustique (jeux de mots que n’aurait pas reniés Gainsbarre), pareillement tribale, et davantage English. Mention spéciale à « Robinson » et « Mille soleils rois ».

Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Romain Humeau (PIAS)

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Dans la famille caniculaire, je demande enfin l’album de Major Lazer, Peace is the Mission, qui va ébranler les fondations dance de la planète cet été. De la « good vibes music » – complément nutritif de la feel good music – au niveau des productions actuelles du phénomène Mark Ronson. Comme il y a eu KLF et Gorillaz en d’autres temps, Mazor Lazer renoue avec le genre fusion electro-dance thermonucléaire. Ainsi, le single tout feu tout flamme « Lean On » pourrait embraser tout ce qui bouge cet été (N°13 du Billboard Hot 100 au 6 juillet). Et « Be Together », morceau d’ouverture en incursion dans les limbes de Lana Del Rey, sert de mèche d’allumage idéale pour le grand brasier.

Alors nageons dans notre époque mirage, celle de la nostalgie du temps révolu et de la dance globalisée : il y a de quoi s’échouer sur de beaux îlots de musique où le bon sauvage qui sommeille en nous n’a pas fini de rendre le monde meilleur.

Peace is the Mission, de Major Lazer (Because Music)

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*Photo : Pixabay.com

À Sarcelles, la reporter du Monde oublie l’antisémitisme

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Dans Le Monde du 7 juillet, un article intitulé « À Sarcelles, la rénovation urbaine oublie la culture » donne la parole à Nabil Koskossi, candidat divers gauche aux dernières municipales et opposant au maire actuel, François Pupponi.

Ce monsieur dit vouloir promouvoir la culture qui manque cruellement dans le grand ensemble en faisant revenir à Sarcelles tous les artistes qui y sont passés.

Par exemple, le rappeur Eric Aït Si Ahmed, connu comme le fondateur du groupe Minister Amer. Car oui, pour Nabil Koskossi la culture c’est le rap, on n’en est plus aux grandes heures de Sarcelles avec son ciné-club et ses rencontres d’auteurs, ne soyons pas passéistes, c’est ringard.

Mais jusque-là, rien de gênant.

Ce que l’article ne dit pas, c’est que Nabil Koskossi fut l’organisateur de la manif interdite du 20 juillet 2014, qui s’est transformée, comme prévu, en émeutes. Celle où l’on a crié « Mort aux juifs » dans les rues de Sarcelles.

Bien sûr, l’homme se défend d’être responsable des débordements de sa manif, sauf qu’il est toujours poursuivi par la justice. A croire que la journaliste du Monde, Sylvie Zappi ne s’est sans doute pas assez renseignée sur le personnage…

On ne peut pas croire en effet qu’elle ou son journal aient sciemment édulcoré la réalité des faits, décidément trop têtus, et choisi de travestir le sieur Nabil Koskossi en homme de culture et en démocrate sincère.

Les cités sont pleines de Nabil Koskossi. Pareils à des hommes sandwichs, ils portent une pancarte bisounours devant mais celle de derrière est souvent beaucoup plus sombre.

Δημοκρατία

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iep laicite republique

Au programme de l’Heptaconcours des IEP, l’année prochaine, l’Ecole et la Démocratie.

(Non, le «et» n’est pas inclusif. Il s’agit de deux thèmes différents. Dommage. Il faudra quand même s’interroger sur le caractère démocratique de l’Ecole, et sur ce qu’il reste d’Ecole dans ce qu’on appelle aujourd’hui une démocratie).
Sur l’Ecole, je dirai à mes loupiots ce que vous devinez. Ce ne sera pas forcément facile. Un mien collègue, avec lequel nous nous partageons les cours sur le programme, a décidé de commencer en leur projetant Entre les murs, la daube de Bégaudeau / Cantet. Bien, je leur donnerai à lire ce que j’écrivis jadis sur ce film nul tiré d’un bouquin nul écrit par un type…
Mais c’est Démocratie qui va poser des problèmes.

Il y a deux jours, en plein débat sur la Grèce, un copain qui n’a pas fait de grec m’a demandé comment les Grecs disaient «République».
Ma foi, ils disaient (et ils disent toujours) δημοκρατία. Le mot recouvre les deux concepts — à ceci près que la démocratie qui définissait la République athénienne n’était pas exactement le tronc pourri de nos modernes démocraties. Les Grecs avaient compris que le droit de vote universel, qui semble aller de soi aujourd’hui (mais va-t-il de soi ?) n’avait aucune chance de faire prospérer une vraie démocratie — enfin, une République.

Les esclaves, les femmes et les métèques (les étrangers, sans connotation péjorative) étaient donc privés d’élections. On gardait le vote des citoyens libres et susceptibles de défendre la Cité. Par ailleurs, à l’exception des dirigeants suprêmes, les magistratures étaient pour la plupart tirés au sort parmi les citoyens — des clubs de réflexion, en ce moment, pensent à instaurer ce système en France : personne ne niera l’intérêt d’éliminer les politiciens professionnels. Et j’aime particulièrement l’idée de voter à main levée — les révolutionnaires des années 1789 et sq. garderont le principe : c’est ainsi que ‘on sait exactement qui a voté ou non la mort du roi. L’Assemblée Nationale enregistre de même le vote des députés : la consultation de la liste de celles et ceux qui ont voté pour ou contre l’abolition de la peine de mort en septembre 1981 est fort instructive. Pourquoi des isoloirs dans les bureaux de vote ? Pourquoi ce secret autour de l’élection des minables qui nous gouvernent ?

Nos démocraties modernes, vote secret étendu à la totalité de la population, sont-elles encore des démocraties-républiques ? Tout le monde se gargarise de «démocratie» — jusqu’à promouvoir le référendum sur n’importe quel sujet (Le Figaro proposait hier un référendum pour savoir si la France devait consentir à une réduction de la dette grecque). Si tous les sujets étaient tranchés par référendum, nous vivrions dans une société absolument rétrograde. Ce qui s’exprime à la majorité absolue est presque toujours la position la plus réactionnaire. Il faut peu de dirigeants, bien formés, compétents et révocables. Et dont le destin ne dépende pas d’un mouvement d’humeur ou d’une campagne médiatique. Ni d’une majorité parlementaire acquise par vote : les majorités devraient se décider à chaque décision. Prendre parti (c’est le cas de le dire) en fonction d’une «ligne»… partisane est d’une bêtise absolue, qui nous fait passer à côté de toutes les urgences — voir l’Ecole.

Et c’est là que les deux sujets se rejoignent. L’Ecole crève de s’être voulue démocratique : elle doit être républicaine, elle doit former des citoyens décidés à faire avancer la Nation, pas des ventres mous qui votent en fonction de leurs «opinions», de leurs croyances et du dernier JT de TF1.

Je suis en train de mettre la dernière main à un livre sur la laïcité. Et franchement, je suis en train de me demander si continuer à accorder le droit de vote à des gens qui font passer la religion avant la République est une bonne chose. S’ils ont un agenda dicté par leurs superstitions, grand bien leur fasse — c’est un choix personnel, une attitude privée qui ne regarde pas l’Etat — et dont l’expression ne devrait pas dépasser les limites de leur domicile. Mais qu’ils puissent l’imposer à la Nation…

Harcèlement dans les transports: message de service

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Quiconque a déjà emprunté le métro parisien en été, ou autre saison touristique, a forcément entendu cet avertissement : « Pour ne pas tenter les pickpockets, fermez bien votre sac et surveillez vos objets personnels. »[1. Oui, je sais, j’ai déjà écrit ça, ou presque…] Autrement dit, brave touriste, on t’aura prévenu : dans l’éventualité où tu te ferais chouraver tes Ray-Ban ou ton iPhone, te voilà d’avance désigné comme coupable de « tentation de pickpocket ». A la longue, cette aberration ne nous choque même plus, pourtant elle mériterait qu’on s’y arrête une minute.

Alors que Pascale Boistard, secrétaire d’Etat chargée du droit des femmes, vient d’annoncer une série de mesures visant à lutter contre « le harcèlement dans les transports », la RATP pourrait imaginer un nouveau message de service : « Pour ne pas tenter les violeurs, serrez bien les jambes et surveillez vos arrières ». Elle appliquerait ainsi la même logique de « prévention » au harcèlement sexuel qu’au vol à l’arraché dans les transports. Et les jolies filles comprendraient enfin qu’elles sont coupables de « tentation » de porcs frustrés.

Las, pour l’heure, on prévoit seulement d’expurger le métro des affiches publicitaires représentant des femmes trop dévêtues. Parce qu’évidemment, si un salopard suintant se croit autorisé à coller sa main entre les fesses de sa voisine de strapontin, c’est qu’il vient d’apercevoir la pub avec une bombe en string de bain Calzedonia sur une plage de sable fin. Vous savez bien que tout homme est un chien, esclave de ses pulsions et inapte à la moindre retenue. Stimulus, réaction. Un chien de Pavlov, quoi.

harcèlement transports pickpockets

Mes nouvelles amies néo-féministes ont une expression pour insinuer que notre société autoriserait tacitement ces comportements dégueulasses. Elles parlent de « culture du viol », et la cherchent désespérément en France au lieu d’aller la trouver dans n’importe quel pays musulman. Mais pour les paraphraser, je ferai simplement remarquer que l’avertissement culpabilisant les touristes victimes de pickpockets est assimilable à une véritable « culture du vol ». Chez nous, c’est comme ça : si quelqu’un t’arrache ton sac à main, c’est que tu le surveillais mal.[2. De même que nous devons avoir une « culture du terrorisme » : si quelqu’un tire à la kalachnikov sur un dessinateur ou un juif, c’est qu’on l’avait soumis à une trop forte « tentation »…]

Alors entendons-nous bien : en matière de propriété comme d’intégrité physique, je ne vois pas une seconde ce qui justifierait qu’on culpabilise la victime. Après les images sexy, faudra-t-il interdire les minishorts, les dos nus, les décolletés, les bas ou les talons pour lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports ? Burka pour tous dans les lieux publics ? En ce qui me concerne, je suis plutôt partisan de la pratique assidue d’un art martial, qui permet notamment de sauver son iPhone et de calmer les mal-élevés, pendant que nos ministres s’occupent – tels notre père qui est aux cieux – de ne plus nous soumettre à la « tentation »…

*Photo : Flickr.com

Saint Georges Frêche, priez pour nous

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georges freche montpellier

Saint Georges est une figure chrétienne impressionnante. On le représente volontiers en train de terrasser un dragon, symbole du démon ; c’est surtout un martyr du IVème siècle de notre ère, qui est devenu le Saint-Patron de la chevalerie. C’est pour cette raison que d’autres grandes figures religieuses se sont prénommées Georges au fil de la grande histoire de l’humanité : Brassens, Harrison, Bernanos, Marchais, Pompidou ou Simenon. Dans cette droite ligne un monument se dresse : Saint Georges Frêche.

L’ancien président du Conseil régional de Languedoc-Roussillon, né en 1938 (un an avant Claude François, coïncidence ? Je ne crois pas…), et disparu de manière parfaitement inexplicable en 2010, a été canonisé par l’Eglise officieuse de la Septimanie – et n’en finit plus de revenir hanter sa bonne ville de Montpellier. Le professeur de droit romain, baron local, potentat folklorique, ancien maoïste,  figure socialiste hors-format était bien connu pour ses débordements truculents : traitant pêle-mêle des harkis de « sous-hommes« , Jean-Paul II d’ « abruti« , qualifiant Sarkozy de « grand mamamouchi aux talons compensés« , et entreprenant l’érection (on dit comme ça) dans les jardins de Montpellier de statues géantes à l’effigie de ses idoles. De Gaulle, Churchill, Lénine… Mao devait suivre. Après la mort de Frêche, son successeur a préféré commander une statue du grand homme lui-même, en bronze massif.

Péripétie moins connue, dans les années 80, Frêche militait avec le plus grand sérieux du monde pour la construction d’un grand « cosmodrome » en Languedoc-Roussillon en remplacement de Kourou, afin de partir à la conquête de l’espace intersidéral, marcher sur Mars et donner son nom à des étoiles inconnues.

Au printemps, comme chaque année à la Saint Georges (le 23 avril) le petit peuple des fidèles de Georges Frêche s’est réuni pour une parade festive dans les rues de Montpellier… étudiants en droit, jeunes socialistes, militants d’extrême-gauche, comédiens, ont dit – sur la place des Beaux-Arts – leur attachement à la « République frêchiste » sous le grave regard et plein de bienveillance d’un sosie de leur cher leader charismatique (sosie de Georges Frêche, voilà un métier d’avenir). La manifestation s’est dispersée dans le calme. Ils étaient deux millions selon les autorités de la République frêchiste, quelques dizaines suivant les forces de l’ordre.

Espérons que Saint Georges Frêche saura protéger la Septimanie dans le cadre de la réforme territoriale en cours, où le Languedoc-Roussillon n’est plus qu’une portion de super-région, et où Montpellier s’est fait voler la vedette par Toulouse, l’éternelle rivale. Ce n’est pas Georges, avec son franc-parler et sa punk-attitude, qui aurait laissé faire une chose pareille. Amen.

*Photo : wikicommons.

Merkel a gagné, Tsipras ne doit pas perdre

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Grèce euro Tsipras

Le 26 juin dernier, le Premier ministre grec Alexis Tsipras avait rejeté avec fracas les propositions des créanciers de son pays (UE, BCE et FMI), annonçant dans la foulée la tenue d’un référendum huit jours plus tard. Moins d’une semaine après le « non » des électeurs grecs à ces propositions, Alexis Tsipras a envoyé hier soir aux créanciers ses contre-propositions. Le texte soumis à la troïka, un document de 13 pages intitulé « Actions prioritaires et engagements », propose le deal suivant : en échange d’un financement de quelque 50 milliards d’euros sur trois ans par le biais du MES (le Mécanisme européen de stabilité) déposé parallèlement par le gouvernement, celui-ci accepte presque la totalité de l’offre rejetée il y a quinze jours. C’est autour de ce « presque » que le prochain épisode va se jouer. Commençons par ce que les Grecs ont fini par avaler.

Le taux de la TVA sera relevé à 23% (y compris pour la restauration, imposée aujourd’hui à hauteur de 13%). Quant aux  produits de première nécessité et à l’électricité, le taux restera à son niveau actuel de 13%, ce qui est également le cas pour l’hôtellerie. Les médicaments et les produits culturels comme les livres jouiraient d’un taux réduit de 6%.

En ce qui concerne l’avantage fiscal dont bénéficient les îles (la réduction de 30% appliquée aux taux en vigueur sur le continent), le gouvernement propose de le supprimer d’abord pour les îles les plus touristiques et ensuite pour les autres. Ces positions sont très proches de celles avancées par les institutions le 26 juin.

En matière de fiscalité toujours, le gouvernement dirigé par Syriza propose une hausse de deux points de la taxe sur les sociétés (de 26% à 28%). Pour rappel, c’était exactement ce que proposait la troïka, alors que le gouvernement grec souhaitait fixer ce taux à 29%. A l’origine des différends sur ce point : la position du FMI, qui juge risqué de fragiliser les trésoreries des entreprises grecques, surtout les TPE et PME, quand la logique même du plan de redressement économique repose sur leur capacité à redémarrer rapidement, pour pouvoir exporter et surtout embaucher.

A Athènes, cette logique a probablement été validée car les nouvelles propositions concernant les dépenses publiques suivent le même principe : épargner le secteur privé, rationaliser et assainir le public. Ainsi, sur le dossier épineux des retraites, le gouvernement grec propose de fixer l’âge du départ à la retraite à 67 ans (où 62 ans avec 40 annuités). Le nouvel âge du départ à la retraite sera relevé progressivement sur sept ans.

Le budget militaire, quant à lui, sera réduit de 100 millions d’euros en 2015 cette année et de 200 millions en 2016. Au total, 300 millions d’euros d’économies sur la période, soit 100 millions de moins que la proposition faite par la troïka le 26 juin. Plus généralement, un vaste programme d’évaluation et une réorganisation des services publics sera lancée, avec pour objectifs une rationalisation et bien évidement des économies.

Sur le dossier des privatisations, le gouvernement grec s’engage à vendre ses parts dans le groupe de télécommunications grecques OTE, dont le principal actionnaire est… Deutsche Telekom ! Quant à la privatisation des deux grands ports (Pirée et Thessalonique), le processus, gelé par Syriza, sera relancé avant la fin de l’année.

Si jusqu’alors les Grecs semblent s’aligner plus ou moins sur les propositions rejetées le 26 juin, la situation est moins claire sur deux points importants. Concernant le budget hors service de la dette, Athènes accepte les propositions des créanciers (réaliser un excédent primaire de 1% en 2015, 2% en 2016 et 3% en 2017) avec un « mais », et pas des moindres. Le gouvernement grec signale en effet qu’il faudrait revoir ces objectifs à la lumière de la dégradation de la situation économique, depuis le rejet des propositions des créanciers, l’annonce du referendum et la mise en place du contrôle des capitaux. Autrement dit, Athènes demande à ses partenaires de la zone euro de partager la note du referendum…

Enfin, concernant la dette, les Grecs proposent un mécanisme fixant la dette publique « acceptable » à 180% du PIB, l’excédent étant de fait annulé. Là aussi, il est difficile d’y voir plus clair pour le moment car la négociation n’est pas encore terminée – un sommet européen extraordinaire est programmé dimanche – et il est évident que les deux parties gardent leurs ultimes cartes pour la dernière minute.

La stratégie grecque semble donc consister à faire un grand nombre de concessions importantes sur toutes les questions, sauf celle qui pour Syriza reste essentielle : après avoir lâché sur presque tout, il faut absolument que Tsipras puisse rentrer à Athènes avec un accord sur la dette. En clair : avec quelque chose qui sera vu par le grand public comme un effacement plus que symbolique.

Vu les concessions du Premier ministre grec, la ligne Merkel semble avoir gagné. La question est maintenant de savoir si les tenants de cette ligne laisseront le premier ministre grec sauver la face et donc la légitimité acquise dimanche dernier. Voilà l’enjeu des quelques jours à venir.

*Photo : © AFP Louisa Gouliamaki

La gauche a eu tort d’abandonner le débat sur l’immigration

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mona elthawy femmes

Née en Egypte en 1967, la journaliste et essayiste Mona Elthawy, a passé son enfance au Royaume-Uni et son adolescence en Arabie saoudite. Aujourd’hui, elle vit et travaille aux Etats-Unis.   Foulards et Hymens – Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle (Belfond, juin 2015) est son premier livre.

Gil Mihaely : Votre livre,  Foulards et Hymens – Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle, dresse un bilan sombre de la condition de la femme dans les sociétés arabes.  Ce livre reprend et développe les arguments que vous avez exposés dans un article retentissant de 2012 Pourquoi ils nous haïssent? Pensez-vous vraiment que les femmes arabes souffrent parce que les hommes arabes les haïssent?

Mona Eltahawy : Disons-le tout net : les crimes commis à l’encontre des femmes que j’ai recensés dans mon livre – mutilation d’organes sexuelles, mariage-viols[1. Dans certains pays arabes, un violeur n’est pas poursuivi si sa victime consent à l’épouser. Ces arrangements reflètent souvent les rapports de forces entre les deux familles impliquées.] – ne sont pas motivés par l’excès d’amour… Je sais que le terme de « haine » est fort et provocateur et tant mieux !  Si on veut briser la barrière du silence, de la honte et du tabou il faut secouer, ébranler les gens. En tant qu’écrivain, je dois mettre mon doigt là où ça fait mal, exprimer des choses qu’on ne veut pas entendre et qu’on a peur de dire.

Causeur : Derrière la haine, se cache souvent la peur. Il peut-être intéressant de se demander pourquoi   dans les sociétés arabes les hommes éprouvent aujourd’hui une telle peur panique de femmes, alors qu’ils exercent un contrôle sans équivalent sur elles…

C’est vrai ! Il s’agit d’un cercle vicieux : il faut un tel effort pour contrôler les femmes qu’au lieu d’atténuer la peur, cela l’exacerbe. Du coup, s’ils lâchent un peu de lest, les hommes craignent que les femmes ne se retournent contre eux. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ce principe est valable à tous les niveaux – dans les sphères publique et privée, politique et sociale. Cela me rappelle la peur que les esclavagistes éprouvaient à l’égard leurs esclaves, malgré le contrôle quasi-total qu’ils avaient sur eux.  L’idée du contrôle obsessif est primordiale dans mon argumentation.

La révolution politique que les Egyptiens ont lancée au début de la décennie a commencé par un constat : l’Etat opprime tout le monde, l’Etat a peur de ses citoyens car il sait quels efforts il faut déployer pour maintenir l’ordre. S’agissant des femmes, il s’agit d’un triple système de contrôle et d’oppression car à l’Etat il faut ajouter  la rue et la famille. Nous sommes tous tenus par la peur : l’Etat a peur de ses citoyens, les hommes ont peur des femmes et c’est pourquoi j’appelle à une triple révolution : politique, sociale et sexuelle.

Aussi longtemps qu’on se focalisera uniquement sur la dimension purement étatique et institutionnelle du problème, on ratera l’essentiel : la misogynie de la société et la famille, la rue et le foyer. Le plus gros problème est en fait le contrôle exercé par la famille et le poids du qu’en dira-t-on.  Un simple changement de régime ne résoudra rien. Car ce qui distingue les sociétés du Moyen Orient et d’Afrique du Nord des autres,  c’est l’étendue et la profondeur de la misogynie. C’est la matrice et la raison profonde de toutes les peurs, de tous les contrôles, de toutes les oppressions.

Dans votre inventaire des institutions de contrôle, vous ne mentionnez pas l’Islam, pourtant religion majoritaire et fait culturel de premier plan dans le monde et la culture arabes.

J’essaie – avec un succès très relatif je vous l’accorde – d’éviter des termes comme « monde arabe » ou « culture arabe » parce que j’englobe aussi des régions dont certaines populations certains ne se reconnaissent pas comme arabes. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord – les termes que je préfère – il y a des berbères, des amazighes, des kabyles. De surcroît, dans un pays comme le Liban, souvent considéré comme une société très progressiste, des dirigeants chrétiens et musulmans se sont donné la main pour émousser la législation contre la violence domestique et perpétuer la pratique du mariage-viol.

Peut-être mais au-delà de la politique, que se passe-t-il au niveau anthropologique ? Les familles chrétiennes – au Liban, en Iraq, au Syrie ou en Egypte – exercent-elles le même contrôle sur les femmes que leurs voisins musulmans?   

La mutilation des organes génitaux est pratiquée chez les chrétiens aussi bien que chez les musulmans. Beaucoup de familles coptes sont, pour ce qui concerne les femmes, aussi conservatrices que les musulmanes. Dans beaucoup de pays de la région la législation sur la famille est abandonnée aux religieux. Concrètement, cela veut dire que les coptes n’ont pas le droit de divorcer.  Ce n’est donc pas l’Islam, mais la religion qui pose problème

Certains, comme l’anthropologue Lila Abu-Lughod, pensent qu’il faut prendre en compte les spécificités culturelles et historiques des sociétés quand on parle de la situation des femmes. Pensez-vous que les femmes devraient avoir le droit de vivre au Caire ou à Djeddah comme à Manhattan ou à Paris?   

Oui ! Et d’ailleurs, qui décide ce qu’est la “culture” locale ? Certainement pas les femmes ! Ce sont toujours les hommes qui décident ce que sont que la culture et la religion. Ces deux ingrédients des deux fourriers de misogynie. Les corps, les esprits et les pratiques des femmes sont façonnés par un cadre culturel et religieux déterminé par des hommes et au bénéfice des hommes.  Bref, je crois que, dans un monde idéal, les femmes devront avoir la même vie partout tout simplement parce qu’elles ont le droit d’être libres !

Mais justement, la définition et les contours de la liberté changent d’une culture à l’autre…

Si je pouvais parler avec votre grand-mère ou votre arrière-grand-mère elles m’auraient dressé un tableau bien différent que celui de la France de 2015. Cela veut dire que le poids du passé, de l’histoire et des spécificités culturelles n’est pas insurmontable, même si, comme cela fut le cas en Europe, il a fallu passer par des siècles de guerres de religions…

Prenons l’exemple concret du niqab et du foulard. En France, dans la sphère publique,  le premier est interdit le deuxième est réglementé, une situation dénoncée comme liberticide aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Or, ces trois pays aux vues divergentes sont des démocraties libérales…

Je reconnais le rôle de l’histoire tout en m’opposant à certains de ses pans. Les pionniers américains ont eu une vision très particulière de la religion. C’étaient des fondamentalistes , bien avant que ce terme soit quasiment réservé à certains musulmans. Or, je me bats contre les « Frères chrétiens » avec autant de vigueur que je combats les « Frères musulmans »…

Pour revenir sur le fond de la question, concevez-vous qu’une femme puisse librement choisir de porter le voile, ou même le niqab? En France, certaines musulmanes assurent se voiler de leur plein gré.

Le fait que des femmes choisissent de faire quelque chose ne veut pas dire qu’il faille les soutenir. Je reconnais qu’une femme puisse se croire libre en se voilant, mais je ne me sens pas obligée de la soutenir. Prenons l’exemple de la chirurgie esthétique. J’y suis personnellement opposée (sauf nécessité impérieuse) et c’est sur cette base que j’engagerai un dialogue avec une femme souhaitant y recourir.  Et je poserai la question que je me suis posée à moi-même concernant ma décision de jeune femme de porter le Hijab : pourquoi était-il beaucoup plus facile pour moi de choisir de le porter que de choisir de ne plus le porter ? Mais le problème aujourd’hui est qu’en Europe ce débat a été contaminé par des racistes et des xénophobes qui font semblant de se soucier des femmes musulmanes. Ceux-là ne font que profiter du vide laissé par la gauche européenne sur cette question.   Le silence de la gauche européenne est une grosse erreur et je la tiens pour responsable de la monopolisation de la question soit par la droite xénophobe.

Quelle a été exactement l’erreur de la gauche?

Son erreur a été de penser qu’en gardant le silence sur les questions concernant l’immigration et les femmes immigrées, elle aiderait ces populations. Victimes de relativisme culturel et du politiquement correct, la gauche a pensé que le silence serait la meilleure façon de combattre la droite xénophobe.  Mais, aujourd’hui, ces questions d’immigration, de culture et d’intégration sont devenues tellement importantes  qu’il faut absolument en parler ! Or, quand on n’en parle pas, quelqu’un d’autre le fait. Résultat : au lieu de prendre les devants, nous sommes contraints de réagir aux initiatives de la droite. Or, je rejette Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy et Tariq Ramadan ainsi que toute voix masculine sur la question.

Comment la gauche pourrait-elle affronter ces questions épineuses sans renoncer à son identité?

La gauche doit appuyer et amplifier les discours des femmes qui racontent leur expérience de l’intérieur de leurs communautés. La meilleure façon se battre contre la tournure xénophobe qu’a pris le débat sur le foulard et le niqab en Europe, c’est d’écouter les voix des femmes musulmanes. J’encourage les féministes musulmanes à parler de leur hijab, de leur foulard, de la mutilation des organes sexuels, des mariages forcés et des crimes dits « d’honneur ». C’est la meilleure façon de combattre le racisme et la xénophobie.

*Photo : JOBARD/SIPA. 00606622_000006.

Grèce: Victoire de Pyhrrhus contre Pyhrrhus et vice versa

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Dans la forme, les peuples créanciers de la Grèce triomphent de Tsipras dans la mesure où celui-ci est contraint d’accepter leurs demandes en opérant un virage à 180°.

Sur le fond, Tsipras triomphe des peuples créanciers puisqu’il va continuer à recevoir leur manne sans que la Grèce réforme sa culture pré-moderne.

Cette partie dramatique de perdant-perdant est la conséquence et la perpétuation de la faute originelle : l’Europe gave en vain la Grèce d’argent improductif,  parce qu’elle ne lui impose pas un contrôle sur l’usage qu’elle fait de cet argent.

Moralité : il faudra bien choisir entre la souveraineté irresponsable des États et la solidarité responsable entre les peuples de l’Europe.

P.S. : C’est le cas de le dire. On comprend pourquoi Hollande est si complaisant envers son miroir grossissant.

Le seul grand remplacement, c’est celui de l’arbre par l’homme

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sylvain tesson foret russie

sylvain tesson foret russie

Voyageur et écrivain, Sylvain Tesson est lauréat du prix Médicis 2011 pour Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), le récit autobiographique de six mois passés dans une cabane au bord du lac Baïkal.

Propos recueillis par Patrick Mandon et Gil Mihaely.

Causeur. Dans la culture occidentale, la forêt est un ailleurs, un lieu de rupture, la frontière de la civilisation. Votre livre Dans les forêts de Sibérie relate votre séjour dans une cabane au bord du lac Baïkal. Avec quoi vouliez-vous rompre ?

Sylvain Tesson. Même si j’emportais des caisses de nourriture, quelques ustensiles et des livres, la forêt, c’est un repli vers le sauvage, l’archaïque. En dehors du crucifix, l’instrument principal du chrétien, notamment du moine, aux xiie et xiiie siècles, était la hache ! C’était le moment du grand déboisement. Les dieux sylvestres se retiraient, les terres sauvages se raréfiaient. Les grandes abbayes faisaient reculer la forêt pour conquérir des terres pour l’agriculture. Au-delà d’évidentes raisons économiques, une autre dimension était en jeu : symboliquement, la forêt est le couvercle qui contient ce qui n’est pas civilisé, ce qui échappe au culturel – le païen, l’inconnu, le danger. Dans les contes, la forêt est repaire de sorcières. Lorsqu’on pénètre sous la voûte des arbres, on est enfermé sous un toit qui annule l’horizon et sa sécurité. On devient plus aisément claustrophobe dans la taïga que dans une grande chênaie ou une hêtraie de l’Europe occidentale. L’obscurité produit un enténèbrement psychique.

Qu’est-ce que la vie dans la forêt change au plus profond à nos façons d’être et de sentir ? Est-ce qu’on a peur ?

Le son est atténué, la vision lointaine est barrée par le caractère touffu de la forêt, et, surtout, on échappe à ses habitudes d’urbain, de civilisé, ou même à la règle paysanne. Dans la forêt, on renoue avec une forme d’animalité. Si nous descendons du singe, nous venons donc des grands bois. Et, dans ces espaces des origines, on se tient toujours aux aguets. Dans les espaces ouverts comme la steppe, ou la plaine, on voit arriver le danger, pas dans une forêt. Sous François Ier, la forêt de Bondy était l’antre des brigands. Comme la Seine-Saint-Denis aujourd’hui, il valait mieux l’éviter à la Saint-Sylvestre ! L’ennemi vous attend toujours « au coin du bois ».[access capability= »lire_inedits »]

Avant d’être un territoire à conquérir, la forêt était, pour les bénédictins, un lieu de retrait, l’équivalent du désert égyptien pour les Pères du désert.

Oui, et on trouve aussi l’équivalent dans la tradition orthodoxe russe : saint Séraphin de Sarov (xviiie-xixe) a passé des années dans une petite cabane forestière. Tout comme la grotte du Wadi el Natrun[1. Wadi el Natrun ou désert de Scété : haut lieu de l’ascétisme chrétien au Moyen-Orient, cette vallée aride est située entre Le Caire et Alexandrie.] en Égypte, la forêt offre silence, paix et refuge. Elle peut être un lieu de repli et de « mort au monde », mais aussi celui d’expériences vitalistes comme celle de saint François d’Assise, qui avait avec la nature et les animaux une relation charnelle, organique, païenne ! Enfin un saint qui s’adressait aux bêtes ! Saint Séraphin de Sarov parlait aux ours et nourrissait les cerfs. Il renouait ainsi avec le monde édénique d’avant la Chute, qui n’avait pas rompu avec le monde sauvage.

Votre choix de vivre seul dans une cabane a-t-il été inspiré par les « pères de la forêt » ?

Peut-être… Cela fait longtemps que je m’intéresse à l’orthodoxie, parce que j’ai beaucoup voyagé dans le monde russe. Mais je me suis toujours senti très proche de la forêt. En même temps, je me sens extrêmement, symboliquement, en très bons termes avec la forêt, qui est une école de la vie, notamment parce que, pour le dire un peu vulgairement, elle se pousse dessus ! La forêt meurt, pourrit, et cette pourriture constitue le terreau des arbres qui vont naître. Dès que je suis dans la forêt, je ressens l’idée de l’éternel recommencement, de la pourriture féconde – c’est la vieille formule braudélienne qui nous enseigne qu’on ne peut pas être si on n’a pas été, qu’on ne peut pas être si d’autres n’ont pas été avant nous, qu’on pousse tous sur un terreau – plus ou moins favorable d’ailleurs. La forêt exprime d’une manière physique la force de l’héritage ! Quand je vis dans la forêt, j’ai les pieds dans cette pourriture, je suis couvert, protégé par des arbres appelés à mourir et à servir de terreau aux arbres futurs. Nos contemporains oublient que le passé est un humus vital. Toute terra nova est un désert, toute table rase est une dalle de béton.

La forêt est donc le lieu où la nature rompt avec la culture, où le sauvage congédie l’homme. Dans la culture occidentale, c’est le romantisme qui a orchestré ces retrouvailles avec la nature. La forêt sombre devient une réponse aux Lumières. Votre fascination pour la forêt est-elle une forme de romantisme ? 

Mais bien sûr ! Je n’éprouve aucune honte, aucun scrupule à reconnaître que c’est un mouvement, un penchant éminemment romantique, avec tout l’inachèvement psychique et l’enfumage sentimental que contient le romantisme : un reste d’adolescence. L’arbre a une dimension très poétique. Quand on se trouve durablement dans le voisinage des arbres, on finit par considérer ces végétaux comme des êtres. Et l’on perçoit soudain – idée très romantique – que ces êtres cherchent la lumière, le ciel, tout en puisant leurs forces dans la terre. Ils réalisent parfaitement l’union entre la lumière et les forces « chtoniennes »[2. Chtonien, chtonienne : se dit, dans la Grèce ancienne, d’une force ou divinité vivant sous terre.] – les azotes, les sels minéraux, toutes ces choses enfouies dans le sol qu’étudient les chimistes.

Mais les arbres ne font pas société. Ou peut-être que si ?…

En tout cas, ils font preuve d’une grande discrétion, d’un savoir-vivre remarquable ! Les arbres se frôlent, sans jamais se toucher, ils sont extrêmement bien élevés en dépit d’une forte densité de peuplement. Quelle noblesse ! Ils poussent droit, et leurs cimes demeurent isolées les unes des autres. Quand vous êtes en dessous et que vous observez les frondaisons, vous vous apercevez qu’elles dessinent toutes une superficie unique, différenciée des autres, une frontière, à travers laquelle on voit le ciel. Autre chose qui nous ramène au romantisme : la vie quotidienne dans la cabane, sa simplicité physique, matérielle, le ralentissement du temps, sa dilatation. On y expérimente l’économie des gestes, des pensées, des actions, et jusque dans l’usage des objets. Et tout cela vous procure une joie intense, la joie du vide…

Venons-en à son « utilité ». Peu propice à l’agriculture, la forêt est le royaume du chasseur-cueilleur.

Celui qui vit dans la forêt se nourrit de la forêt. D’ailleurs, « la souche » est la grande ennemie du paysan. Quand il laboure son champ avec un araire attelé à un cheval, le héros de Regain de Giono, cet homme qui finit par trouver une femme et repeupler un village, se heurte à une souche. Il lui faut alors « dessoucher » ! L’agriculteur est un « dessoucheur » ! En arrachant la racine, il ouvre le champ. On appelle ça, d’ailleurs, l’openfield, le « champ ouvert ». Aurait-on le droit, sous notre dictature sémantique, de nommer « arbres de souche » les espèces originelles d’une vieille forêt ? Quand vous vous promenez dans la Beauce, la plaine infinie, la Beauce de Péguy, vous pourriez être dans la steppe mongole ! « Voici la lourde nappe et l’océan des blés… À peine un creux du sol, à peine un léger pli / C’est la table du juge et le fait accompli.»[3. Charles Péguy, « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », La Tapisserie de Notre-Dame, 1913.] On n’aperçoit pas un arbre ! L’openfield est l’écosystème qui s’oppose de manière antipodique à la forêt. Donc, le forestier est bien chasseur et cueilleur. D’où, d’ailleurs, l’impératif de solitude. Ce sont l’installation, la sédentarisation, le déboisement et la culture du sol qui permettent la croissance démographique. Finalement, le seul Grand Remplacement de l’Histoire, c’est celui de l’arbre par l’homme.

Mais ce Grand Remplacement n’a pas atteint le même stade partout. La forêt est un mythe universel dès lors que nous en venons tous, mais elle n’a pas laissé les mêmes traces dans toutes les cultures. On imagine aisément que les Russes sont restés plus « forestiers » que nous. Y a-t-il une mythologie de la forêt spécifique au monde slave ?

Au-delà des influences communes, il y a des singularités qui tiennent à l’histoire. La taïga a été très souvent un refuge, un abri pour le refus et la dissidence. En Russie, la durée légale de prescription pour un crime est de quarante ans. Nombre de coupables, d’innocents et de réprouvés se sont donc réfugiés dans les immenses forêts russes, qui offrent tout de même un abri plus sûr que Rambouillet ! C’était le cas chez nous au Moyen Âge : dans le cycle arthurien[4. On nomme « cycle arthurien » des œuvres littéraires médiévales qui relatent la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde.], le chevalier entre dans la forêt pour vivre des épreuves, mais également pour trouver un refuge. D’autre part, par temps de pénurie, la forêt est aussi un garde-manger. Lors de la dépression générale qui a suivi la chute de l’Union soviétique, en 1991, dans certains villages, notamment de Sibérie, la faim poussait les habitants à braconner et chercher leur ration de protéines dans la forêt.

Ce rapport d’utilité se double chez les Russes d’une attirance, peut-être un peu naïve, peut-être un peu mystique, en tout cas spirituelle et assez païenne, pour les forces naturelles à l’œuvre dans la forêt. En Sibérie, des gens très simples sont fiers de posséder une profonde connaissance de la forêt. Dans Les Cosaques, de Tolstoï, un vieux chasseur voit arriver dans un régiment de cosaques cantonné dans une forêt de jeunes officiers venus de la ville. Très lettrés, diplômés de l’académie militaire de Moscou, ils ne savent identifier ni les champignons comestibles ni les traces que laissent les bêtes. Le chasseur dit simplement : « Ils sont savants, mais ils ne savent rien. » À l’inverse, les forêts de Sibérie sont peuplées de gens qui ne sont pas très savants, parfois analphabètes, qui peuvent paraître assez brutaux, mais ils savent survivre dans la forêt.

Vous avez un goût prononcé pour les forêts froides, que vous préférez aux forêts tropicales, que vous connaissez également.

Je connais les jungles équatoriales, mais je crois profondément que nos préférences vont aux écosystèmes qui correspondent à nos personnalités. Je crois profondément à ça. De même qu’on a des goûts musicaux, qu’il y a des gens indifférents aux tags, d’autres qui préfèrent Fra Angelico à Jeff Koons, il y a des inclinations pour les écosystèmes, pour les géographies. Rilke le dit dans les Lettres à un jeune poète : « La Russie est ma patrie, c’est l’une des mystérieuses certitudes dont je vis. » Certains aiment les déserts, moi ce sont les forêts ! Il règne un grand silence dans la taïga et dans les forêts froides, comme si elles étaient vides : fausse impression ! On y est observé, dans le silence absolu, dans un silence d’église, de cathédrale : c’est le mot de Jules Renard, qui disait que la voûte de son église était celle des arbres. Dans les jungles équatoriales ou subtropicales, vous êtes en permanence plongé dans une symphonie de sons, une averse de chants d’oiseaux. Moi, je préfère le silence. Et cette idée que je suis épié, qu’il y a des bêtes… Je ne les vois pas parce que « je suis savant et que je ne sais rien », comme disait Tolstoï, mais je sais que des bêtes me regardent.

Votre prénom a-t-il été inspiré à vos parents par l’amour de la forêt ?

Je ne sais pas. Je suis né dans les années 1970, quand les gens écoutaient Joan Baez : mon prénom a sans doute quelque chose de woodstockien. Les prénoms déterminent-ils ce qu’on est ? Je l’ignore. Si Valls se prénommait Martial et Hollande, Prudent, on pourrait le penser. En tout cas, l’existence peut vous conduire vers les parages de votre prénom. Le « petit sylvain » est un papillon qui vit dans les forêts. Cet être possède à mes yeux trois vertus : il est léger, éphémère, et il se métamorphose !

« Métamorphose », voilà un mot important dans votre aventure au bord du lac Baïkal. Alors, a-t-elle eu lieu, cette métamorphose ?

Oui, je crois beaucoup à la métamorphose pour deux raisons : d’abord, parce que j’ai l’impression qu’une existence, comme un livre, se découpe en chapitres. J’ai vécu des chapitres de nomadisme extrême, quand j’étais à bicyclette autour du monde, des chapitres de montagnard, un chapitre forestier… Autant d’expériences « limites », qui m’ont métamorphosé. Par ailleurs, je m’intéresse à la métamorphose dans la biologie et dans la nature, notamment à la métamorphose forcée. En plus des papillons, elle affecte des mammifères, tel le lièvre variable, un animal pour lequel j’ai beaucoup de tendresse. Lorsque le printemps revient, il perd son pelage blanc, on dirait qu’il fuit l’hiver en laissant derrière lui un nuage de poils ! La métamorphose, c’est l’adaptation à la temporalité. Dans cette forêt, j’essayais de m’adapter, c’est pourquoi j’ai dû me métamorphoser. Évidemment, c’est un changement provisoire dans la mesure où je regagne la ville. Comme le lièvre, j’ai l’impression d’être « variable » moi aussi. Variable de corps mais fidèle d’âme.[/access]

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Dans les forêts de Sibérie: Février - juillet 2010

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Grèce : Echec et mat

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Comme vous le savez sans doute, l’objectif initial de Syriza était double : ses dirigeants voulaient mettre fin aux politiques d’austérité exigées par leurs créanciers mais sans quitter la zone euro. C’est le programme sur lequel ils ont été élus et, reconnaissons-le, c’est effectivement ce qu’ils ont essayé de faire ces six derniers mois. Pour y parvenir, ils se sont lancés dans une grande partie de poker qui consistait, grosso modo, à faire planer la menace d’un Grexit (dont les Grecs ne veulent absolument pas) si leurs exigences n’étaient pas satisfaites — ce qui n’est rien de moins qu’un immense coup de bluff.

Malheureusement pour eux, alors qu’ils jouaient leur partie de poker avec leurs « partenaires » de l’Union Européenne et, dans une moindre mesure, avec le Fonds Monétaire International, il est un autre acteur qui jouait à un autre jeu : cet acteur c’est la Banque Centrale Européenne et c’est aux échecs qu’elle jouait. Pour bien comprendre, un rapide point technique et quelques éléments historiques ne sont sans doute pas inutiles.

Quand une banque est à cours de liquidités, son premier réflexe et de chercher à en emprunter à d’autres banques sur ce qu’on appelle le marché interbancaire. Mais si, pour une raison ou une autre, aucune banque n’accepte de lui prêter de liquidité autrement qu’à un taux usuraire, elle peut toujours faire appel à la Banque Centrale Européenne. Ça se passe comme ça et un simple exemple vous permettra de comprendre pourquoi : ce mercredi 8 juillet 2015, le taux moyen du marché interbancaires pour des prêts à une semaine était de -0.131% (oui, il est négatif) tandis que, le même jour et pour la même durée, la BCE prêtait à 0.05%[1. C’est le fameux taux directeur, officiellement taux des Main Refinancing Operation.].

Ce qu’il vous faut également savoir pour bien comprendre le genre de merdier dans lequel les banques grecques se trouvent, c’est que la BCE exige qu’on lui apporte une garantie — on appelle ça du collatéral — en contrepartie des prêts qu’elle accorde. Bien sûr, la banque centrale n’étant pas supposée prendre le moindre risque, elle n’accepte pas n’importe quoi : typiquement, elle réclame des obligations d’État ou, du moins, bénéficiant d’une excellente notation financière.

Sauf qu’en 2009, lorsque la crise dite des dettes souveraines a éclaté, les agences de notations ont dégradé les notes des États concernés[2. Comme la cavalerie, elles arrivent toujours quand on a plus besoin.] et elles les ont dégradées tant et si bien que ces obligations d’État ne pouvaient plus servir de collatéral aux banques auprès de la BCE. Naturellement, c’était un gros problème : ça signifiait qu’en cas de retraits massifs — ce qui est d’autant plus probable qu’on doute de la solvabilité de l’État — la capacité des banques commerciales à faire appel à la banque centrale s’en trouvait fortement limité.

Alors, la BCE a fait une exception. Elle a établi une règle temporaire qui permettait aux banques de continuer à garantir leurs emprunts avec de la dette de moindre qualité. Mais la banque centrale a tout de même posé une condition : que les États défaillants — et notamment le grec — remettent leurs économies et leurs finances publiques en ordre — c’est-à-dire qu’ils respectent leurs engagements.

En Grèce, ça a fonctionné comme ça pendant six ans ; jusqu’à ce que Syriza et son programme « anti-austérité » arrive dans le périmètre. En effet, plus les sondages annonçaient Syriza gagnant, plus les grecs ont cherché à mettre leurs économies à l’abri — c’est-à-dire hors des banques — si bien que dès la mi-janvier, ces dernières ont demandé (vers le 16 janvier) et obtenu (le 21) le droit d’utiliser la solution d’urgence de la Banque Centrale Européenne : ELA.

ELA pour Emergency Liquidity Assistance est un système de prêt qui, comme son nom le suggère, permet de faire face à des situations d’urgence, sans passer par les opérations de refinancement classiques de la BCE. Ce machin-là est entouré d’un épais secret et le peu d’information dont on dispose sur ces opérations filtre via des sources qui demandent explicitement à rester anonymes. Ce qu’on en sait, en revanche, c’est que ces prêts sont accordés par la Banque de Grèce seule — c’est elle qui prend tous les risques, pas l’Eurosystème — et que le montant total de prêts que la banque centrale grecque peut accorder sous ce programme est limité par le conseil de la BCE.

À ce stade, à la fin du mois de janvier, l’ELA est une solution d’appoint, une sorte de soupape de sécurité qui vient, pour les banques grecques, en complément des opérations de refinancement normales de la BCE[3. À ce moment-là et à vue de nez, les banques grecques empruntent un peu plus de 80 milliards au titre des opérations de refinancement normales de la BCE et n’utilisent ELA que pour 4 ou 5 milliards au maximum.]. Mais le 4 février, cette dernière va prendre une décision qui va retentir comme un coup de canon en mettant fin à la solution temporaire mise en place six ans plus tôt : prenant acte des déclaration d’Alexis Tsipras, elle a exclu la dette publique grecque des actifs éligibles en tant que collatéral ; obligeant ainsi les banques hellènes à recourir massivement à l’ELA.

Le message que fait passer la banque centrale est claire comme de l’eau de roche : Fabrice Borel-Mathurin, économiste chercheur à l’ACPR et Paris 1 le résume en peu de mots : « la BCE se met en capacité de limiter les pertes de l’Eurosystème en cas de défaut de paiement et, dans le même mouvement, peut provoquer un Grexit du fait de la raréfaction des liquidités. » En effet, en obligeant les banques grecques à utiliser massivement l’ELA, elle fait porter l’essentiel du risque d’un défaut sur la Banque de Grèce seule. Et comme, par ailleurs, elle a le pouvoir de plafonner l’ELA, elle peut couper la ligne de survie des banques grecques sans affecter le moins du monde les opérations des autres banques de la zone euro.

C’est le piège parfait, un véritable coup de maître : Mario Draghi a parfaitement anticipé le grand bluff de messieurs Tsipras et Varoufakis ; il a cautérisé la plaie de manière préventive pour pouvoir, si aucune solution politique n’est trouvée, couper le membre sans provoquer d’hémorragie. Pendant les cinq mois qui ont suivi, alors que Syriza jouait sa partie de poker, les grecs vidaient leurs comptes en forçant leurs banques à quémander augmentation sur augmentations du plafond de l’ELA. Et pendant cinq mois, la BCE a suivi ; autorisant la Banque de Grèce à relever graduellement le plafond initial de 59.5 milliards d’euro jusqu’à atteindre, fin juin, 88.6 milliards.

C’est quand Alexis Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum que la BCE a porté le coup de grâce en annonçant le gel du plafond de l’ELA : à compter de ce jour et sauf avis contraire, les banques grecques peuvent emprunter 88.6 milliards et pas un centime de plus. Échec et mat. Même Varoufakis, qu’on nous vendait volontiers comme un grand spécialiste de la théorie des jeux, n’a pas immédiatement compris la portée du coup et a cru, pendant quelques heures[4. Sur son compte Twitter (le 28 juin à 13h59) il déclarait que « le contrôle des capitaux dans une union monétaire est une contradiction dans les termes. Le gouvernement grec s’oppose au concept même. ». Le soir même, le gouvernement annonçait que les banques n’ouvriraient pas le lendemain.], pouvoir échapper au contrôle des capitaux. Le lendemain matin, pourtant, les banques sont restées fermées et les retraits aux guichets étaient sévèrement limités.

En résumé, la BCE est en mesure de provoquer un effondrement total du système bancaire grec et ce, pour un coût financier négligeable. Si ce scénario se réalise, si le gouvernement Syriza ne parvient pas à proposer une solution acceptable par ses créanciers, il n’aura qu’une seule solution : sortir de la zone euro et reprendre son indépendance monétaire. Échec et mat : la capitulation de Syriza était inévitable.

*Photo: Thanassis Stavrakis/AP/SIPA. AP21763024_00008.

Musique: entre Beach Party et les limbes du Pacifique

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musique été Beach Party Peace is the mission Vendredi ou les limbes du Pacifique

musique été Beach Party Peace is the mission Vendredi ou les limbes du Pacifique

Quand elle a vu la prestation de Bonnie Tyler l’autre soir au Stade de France, lors du concert Stars 80, ma fille de 9 ans m’a dit : « Elle chante trop bien Marine Le Pen. » Certes, mais elle tient ça de son papa, lui ai-je répondu. Au-delà de ces approximations quasi journalistiques, j’ai tout de suite saisi la prophétie de cette sacrée soirée avec Gilbert Montagné : l’été serait placé sous le signe des sunlights des tropiques, au moins. La compilation Stars 80 culmine en tête des meilleures ventes d’albums depuis la diffusion télé de cette boum géante à ciel ouvert, notre Woodstock à nous. Parfait pour chauffer les salles donc, mais qui pour chauffer les plages, en cet été 2015 flamboyant ? Ne cherchez plus : Georges Lang s’occupe de tout et apporte avec lui les rafraîchissements. Amis plaisanciers, ne sortez pas sans votre coffret Beach Party si vous voulez rétablir la vraie canicule, celle contre laquelle Ségolène Royal ne pourra rien : la haute température de la nostalgie qui enflamme les cœurs, les esprits et les filles des bords de mer, avec leur consentement.

Avec le programme 100% incandescent des 4 CD (Beach Boys, Shadows, Animals, Aretha Franklin, Bee Gees, Elvis, Shirelles, Mamas & the Papas, Frankie Valli & the Four Seasons et une centaine d’autres surfeurs de la mélodie solaire), vous contribuerez à lutter efficacement contre le grand remplacement de la bonne musique, en œuvre depuis quelques années sans que cela ne saute aux oreilles de la population. Jean-Pierre Raffarin nous offrait une nouvelle raffarinade il y a quelques jours en proposant le plus naturellement du monde que les migrants soient logés dans les campagnes, afin de remédier au problème de la désertification de nos zones rurales. Cet homme convoite visiblement un poste de ministre de l’acculturation dans le prochain gouvernement Hollande. Qu’en pensent les campagnards ? En tout cas, pour lutter contre la désertification de l’espoir dans ce pays, en zone rurale comme en zone urbaine, commençons par y injecter un peu de feel good music authentique, issue des charts anglo-américains des années 50-60. Si les Ricains n’étaient pas là, nous serions tous en Germanie, mais pas que.

Beach Party, de Georges Lang (Warner Music)

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Le farniente est un art subtil qui exige une pratique experte en matière de sonorisation des mœurs estivales. Ainsi, il faudra prendre soin d’enchaîner sur du son qui tienne la route après pareils délices immémoriaux. L’esthète veillera à effectuer une transition en douceur vers les mers de l’intranquillité qui entourent l’île de Robinson Crusoé, avec Vendredi ou Les limbes du Pacifique, libre adaptation du roman de Michel Tournier mise en musique et chansons par Romain Humeau, chanteur-auteur-compositeur du groupe Eiffel et dernièrement bras droit pas manchot de Bernard Lavilliers. Les compositions passent de la nonchalance d’un Voulzy à l’impétuosité d’un Lennon, de l’animosité de New Model Army au programme « Ivresse et piano-bar existentiel » d’une rhumerie anarchiste. On ne peut que saluer ce genre d’initiative du service public (le projet émane de Radio France), qui assure là sa mission culturelle, avec un concept intelligent (oxymore ?) consistant en une adaptation pop d’une œuvre littéraire. La voix de Denis Lavant, dont la narration entrecoupe les chansons de Humeau, évoque La Jetée de Chris Marker, apportant un souffle énigmatique au récit. Ambiance L’homme à tête de chou en binôme donc, en à peine moins caustique (jeux de mots que n’aurait pas reniés Gainsbarre), pareillement tribale, et davantage English. Mention spéciale à « Robinson » et « Mille soleils rois ».

Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Romain Humeau (PIAS)

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Dans la famille caniculaire, je demande enfin l’album de Major Lazer, Peace is the Mission, qui va ébranler les fondations dance de la planète cet été. De la « good vibes music » – complément nutritif de la feel good music – au niveau des productions actuelles du phénomène Mark Ronson. Comme il y a eu KLF et Gorillaz en d’autres temps, Mazor Lazer renoue avec le genre fusion electro-dance thermonucléaire. Ainsi, le single tout feu tout flamme « Lean On » pourrait embraser tout ce qui bouge cet été (N°13 du Billboard Hot 100 au 6 juillet). Et « Be Together », morceau d’ouverture en incursion dans les limbes de Lana Del Rey, sert de mèche d’allumage idéale pour le grand brasier.

Alors nageons dans notre époque mirage, celle de la nostalgie du temps révolu et de la dance globalisée : il y a de quoi s’échouer sur de beaux îlots de musique où le bon sauvage qui sommeille en nous n’a pas fini de rendre le monde meilleur.

Peace is the Mission, de Major Lazer (Because Music)

Peace is the Mission

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*Photo : Pixabay.com

À Sarcelles, la reporter du Monde oublie l’antisémitisme

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Dans Le Monde du 7 juillet, un article intitulé « À Sarcelles, la rénovation urbaine oublie la culture » donne la parole à Nabil Koskossi, candidat divers gauche aux dernières municipales et opposant au maire actuel, François Pupponi.

Ce monsieur dit vouloir promouvoir la culture qui manque cruellement dans le grand ensemble en faisant revenir à Sarcelles tous les artistes qui y sont passés.

Par exemple, le rappeur Eric Aït Si Ahmed, connu comme le fondateur du groupe Minister Amer. Car oui, pour Nabil Koskossi la culture c’est le rap, on n’en est plus aux grandes heures de Sarcelles avec son ciné-club et ses rencontres d’auteurs, ne soyons pas passéistes, c’est ringard.

Mais jusque-là, rien de gênant.

Ce que l’article ne dit pas, c’est que Nabil Koskossi fut l’organisateur de la manif interdite du 20 juillet 2014, qui s’est transformée, comme prévu, en émeutes. Celle où l’on a crié « Mort aux juifs » dans les rues de Sarcelles.

Bien sûr, l’homme se défend d’être responsable des débordements de sa manif, sauf qu’il est toujours poursuivi par la justice. A croire que la journaliste du Monde, Sylvie Zappi ne s’est sans doute pas assez renseignée sur le personnage…

On ne peut pas croire en effet qu’elle ou son journal aient sciemment édulcoré la réalité des faits, décidément trop têtus, et choisi de travestir le sieur Nabil Koskossi en homme de culture et en démocrate sincère.

Les cités sont pleines de Nabil Koskossi. Pareils à des hommes sandwichs, ils portent une pancarte bisounours devant mais celle de derrière est souvent beaucoup plus sombre.

Δημοκρατία

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iep laicite republique

iep laicite republique

Au programme de l’Heptaconcours des IEP, l’année prochaine, l’Ecole et la Démocratie.

(Non, le «et» n’est pas inclusif. Il s’agit de deux thèmes différents. Dommage. Il faudra quand même s’interroger sur le caractère démocratique de l’Ecole, et sur ce qu’il reste d’Ecole dans ce qu’on appelle aujourd’hui une démocratie).
Sur l’Ecole, je dirai à mes loupiots ce que vous devinez. Ce ne sera pas forcément facile. Un mien collègue, avec lequel nous nous partageons les cours sur le programme, a décidé de commencer en leur projetant Entre les murs, la daube de Bégaudeau / Cantet. Bien, je leur donnerai à lire ce que j’écrivis jadis sur ce film nul tiré d’un bouquin nul écrit par un type…
Mais c’est Démocratie qui va poser des problèmes.

Il y a deux jours, en plein débat sur la Grèce, un copain qui n’a pas fait de grec m’a demandé comment les Grecs disaient «République».
Ma foi, ils disaient (et ils disent toujours) δημοκρατία. Le mot recouvre les deux concepts — à ceci près que la démocratie qui définissait la République athénienne n’était pas exactement le tronc pourri de nos modernes démocraties. Les Grecs avaient compris que le droit de vote universel, qui semble aller de soi aujourd’hui (mais va-t-il de soi ?) n’avait aucune chance de faire prospérer une vraie démocratie — enfin, une République.

Les esclaves, les femmes et les métèques (les étrangers, sans connotation péjorative) étaient donc privés d’élections. On gardait le vote des citoyens libres et susceptibles de défendre la Cité. Par ailleurs, à l’exception des dirigeants suprêmes, les magistratures étaient pour la plupart tirés au sort parmi les citoyens — des clubs de réflexion, en ce moment, pensent à instaurer ce système en France : personne ne niera l’intérêt d’éliminer les politiciens professionnels. Et j’aime particulièrement l’idée de voter à main levée — les révolutionnaires des années 1789 et sq. garderont le principe : c’est ainsi que ‘on sait exactement qui a voté ou non la mort du roi. L’Assemblée Nationale enregistre de même le vote des députés : la consultation de la liste de celles et ceux qui ont voté pour ou contre l’abolition de la peine de mort en septembre 1981 est fort instructive. Pourquoi des isoloirs dans les bureaux de vote ? Pourquoi ce secret autour de l’élection des minables qui nous gouvernent ?

Nos démocraties modernes, vote secret étendu à la totalité de la population, sont-elles encore des démocraties-républiques ? Tout le monde se gargarise de «démocratie» — jusqu’à promouvoir le référendum sur n’importe quel sujet (Le Figaro proposait hier un référendum pour savoir si la France devait consentir à une réduction de la dette grecque). Si tous les sujets étaient tranchés par référendum, nous vivrions dans une société absolument rétrograde. Ce qui s’exprime à la majorité absolue est presque toujours la position la plus réactionnaire. Il faut peu de dirigeants, bien formés, compétents et révocables. Et dont le destin ne dépende pas d’un mouvement d’humeur ou d’une campagne médiatique. Ni d’une majorité parlementaire acquise par vote : les majorités devraient se décider à chaque décision. Prendre parti (c’est le cas de le dire) en fonction d’une «ligne»… partisane est d’une bêtise absolue, qui nous fait passer à côté de toutes les urgences — voir l’Ecole.

Et c’est là que les deux sujets se rejoignent. L’Ecole crève de s’être voulue démocratique : elle doit être républicaine, elle doit former des citoyens décidés à faire avancer la Nation, pas des ventres mous qui votent en fonction de leurs «opinions», de leurs croyances et du dernier JT de TF1.

Je suis en train de mettre la dernière main à un livre sur la laïcité. Et franchement, je suis en train de me demander si continuer à accorder le droit de vote à des gens qui font passer la religion avant la République est une bonne chose. S’ils ont un agenda dicté par leurs superstitions, grand bien leur fasse — c’est un choix personnel, une attitude privée qui ne regarde pas l’Etat — et dont l’expression ne devrait pas dépasser les limites de leur domicile. Mais qu’ils puissent l’imposer à la Nation…

Harcèlement dans les transports: message de service

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Quiconque a déjà emprunté le métro parisien en été, ou autre saison touristique, a forcément entendu cet avertissement : « Pour ne pas tenter les pickpockets, fermez bien votre sac et surveillez vos objets personnels. »[1. Oui, je sais, j’ai déjà écrit ça, ou presque…] Autrement dit, brave touriste, on t’aura prévenu : dans l’éventualité où tu te ferais chouraver tes Ray-Ban ou ton iPhone, te voilà d’avance désigné comme coupable de « tentation de pickpocket ». A la longue, cette aberration ne nous choque même plus, pourtant elle mériterait qu’on s’y arrête une minute.

Alors que Pascale Boistard, secrétaire d’Etat chargée du droit des femmes, vient d’annoncer une série de mesures visant à lutter contre « le harcèlement dans les transports », la RATP pourrait imaginer un nouveau message de service : « Pour ne pas tenter les violeurs, serrez bien les jambes et surveillez vos arrières ». Elle appliquerait ainsi la même logique de « prévention » au harcèlement sexuel qu’au vol à l’arraché dans les transports. Et les jolies filles comprendraient enfin qu’elles sont coupables de « tentation » de porcs frustrés.

Las, pour l’heure, on prévoit seulement d’expurger le métro des affiches publicitaires représentant des femmes trop dévêtues. Parce qu’évidemment, si un salopard suintant se croit autorisé à coller sa main entre les fesses de sa voisine de strapontin, c’est qu’il vient d’apercevoir la pub avec une bombe en string de bain Calzedonia sur une plage de sable fin. Vous savez bien que tout homme est un chien, esclave de ses pulsions et inapte à la moindre retenue. Stimulus, réaction. Un chien de Pavlov, quoi.

harcèlement transports pickpockets

Mes nouvelles amies néo-féministes ont une expression pour insinuer que notre société autoriserait tacitement ces comportements dégueulasses. Elles parlent de « culture du viol », et la cherchent désespérément en France au lieu d’aller la trouver dans n’importe quel pays musulman. Mais pour les paraphraser, je ferai simplement remarquer que l’avertissement culpabilisant les touristes victimes de pickpockets est assimilable à une véritable « culture du vol ». Chez nous, c’est comme ça : si quelqu’un t’arrache ton sac à main, c’est que tu le surveillais mal.[2. De même que nous devons avoir une « culture du terrorisme » : si quelqu’un tire à la kalachnikov sur un dessinateur ou un juif, c’est qu’on l’avait soumis à une trop forte « tentation »…]

Alors entendons-nous bien : en matière de propriété comme d’intégrité physique, je ne vois pas une seconde ce qui justifierait qu’on culpabilise la victime. Après les images sexy, faudra-t-il interdire les minishorts, les dos nus, les décolletés, les bas ou les talons pour lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports ? Burka pour tous dans les lieux publics ? En ce qui me concerne, je suis plutôt partisan de la pratique assidue d’un art martial, qui permet notamment de sauver son iPhone et de calmer les mal-élevés, pendant que nos ministres s’occupent – tels notre père qui est aux cieux – de ne plus nous soumettre à la « tentation »…

*Photo : Flickr.com

Saint Georges Frêche, priez pour nous

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georges freche montpellier

georges freche montpellier

Saint Georges est une figure chrétienne impressionnante. On le représente volontiers en train de terrasser un dragon, symbole du démon ; c’est surtout un martyr du IVème siècle de notre ère, qui est devenu le Saint-Patron de la chevalerie. C’est pour cette raison que d’autres grandes figures religieuses se sont prénommées Georges au fil de la grande histoire de l’humanité : Brassens, Harrison, Bernanos, Marchais, Pompidou ou Simenon. Dans cette droite ligne un monument se dresse : Saint Georges Frêche.

L’ancien président du Conseil régional de Languedoc-Roussillon, né en 1938 (un an avant Claude François, coïncidence ? Je ne crois pas…), et disparu de manière parfaitement inexplicable en 2010, a été canonisé par l’Eglise officieuse de la Septimanie – et n’en finit plus de revenir hanter sa bonne ville de Montpellier. Le professeur de droit romain, baron local, potentat folklorique, ancien maoïste,  figure socialiste hors-format était bien connu pour ses débordements truculents : traitant pêle-mêle des harkis de « sous-hommes« , Jean-Paul II d’ « abruti« , qualifiant Sarkozy de « grand mamamouchi aux talons compensés« , et entreprenant l’érection (on dit comme ça) dans les jardins de Montpellier de statues géantes à l’effigie de ses idoles. De Gaulle, Churchill, Lénine… Mao devait suivre. Après la mort de Frêche, son successeur a préféré commander une statue du grand homme lui-même, en bronze massif.

Péripétie moins connue, dans les années 80, Frêche militait avec le plus grand sérieux du monde pour la construction d’un grand « cosmodrome » en Languedoc-Roussillon en remplacement de Kourou, afin de partir à la conquête de l’espace intersidéral, marcher sur Mars et donner son nom à des étoiles inconnues.

Au printemps, comme chaque année à la Saint Georges (le 23 avril) le petit peuple des fidèles de Georges Frêche s’est réuni pour une parade festive dans les rues de Montpellier… étudiants en droit, jeunes socialistes, militants d’extrême-gauche, comédiens, ont dit – sur la place des Beaux-Arts – leur attachement à la « République frêchiste » sous le grave regard et plein de bienveillance d’un sosie de leur cher leader charismatique (sosie de Georges Frêche, voilà un métier d’avenir). La manifestation s’est dispersée dans le calme. Ils étaient deux millions selon les autorités de la République frêchiste, quelques dizaines suivant les forces de l’ordre.

Espérons que Saint Georges Frêche saura protéger la Septimanie dans le cadre de la réforme territoriale en cours, où le Languedoc-Roussillon n’est plus qu’une portion de super-région, et où Montpellier s’est fait voler la vedette par Toulouse, l’éternelle rivale. Ce n’est pas Georges, avec son franc-parler et sa punk-attitude, qui aurait laissé faire une chose pareille. Amen.

*Photo : wikicommons.

Merkel a gagné, Tsipras ne doit pas perdre

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Grèce euro Tsipras

Grèce euro Tsipras

Le 26 juin dernier, le Premier ministre grec Alexis Tsipras avait rejeté avec fracas les propositions des créanciers de son pays (UE, BCE et FMI), annonçant dans la foulée la tenue d’un référendum huit jours plus tard. Moins d’une semaine après le « non » des électeurs grecs à ces propositions, Alexis Tsipras a envoyé hier soir aux créanciers ses contre-propositions. Le texte soumis à la troïka, un document de 13 pages intitulé « Actions prioritaires et engagements », propose le deal suivant : en échange d’un financement de quelque 50 milliards d’euros sur trois ans par le biais du MES (le Mécanisme européen de stabilité) déposé parallèlement par le gouvernement, celui-ci accepte presque la totalité de l’offre rejetée il y a quinze jours. C’est autour de ce « presque » que le prochain épisode va se jouer. Commençons par ce que les Grecs ont fini par avaler.

Le taux de la TVA sera relevé à 23% (y compris pour la restauration, imposée aujourd’hui à hauteur de 13%). Quant aux  produits de première nécessité et à l’électricité, le taux restera à son niveau actuel de 13%, ce qui est également le cas pour l’hôtellerie. Les médicaments et les produits culturels comme les livres jouiraient d’un taux réduit de 6%.

En ce qui concerne l’avantage fiscal dont bénéficient les îles (la réduction de 30% appliquée aux taux en vigueur sur le continent), le gouvernement propose de le supprimer d’abord pour les îles les plus touristiques et ensuite pour les autres. Ces positions sont très proches de celles avancées par les institutions le 26 juin.

En matière de fiscalité toujours, le gouvernement dirigé par Syriza propose une hausse de deux points de la taxe sur les sociétés (de 26% à 28%). Pour rappel, c’était exactement ce que proposait la troïka, alors que le gouvernement grec souhaitait fixer ce taux à 29%. A l’origine des différends sur ce point : la position du FMI, qui juge risqué de fragiliser les trésoreries des entreprises grecques, surtout les TPE et PME, quand la logique même du plan de redressement économique repose sur leur capacité à redémarrer rapidement, pour pouvoir exporter et surtout embaucher.

A Athènes, cette logique a probablement été validée car les nouvelles propositions concernant les dépenses publiques suivent le même principe : épargner le secteur privé, rationaliser et assainir le public. Ainsi, sur le dossier épineux des retraites, le gouvernement grec propose de fixer l’âge du départ à la retraite à 67 ans (où 62 ans avec 40 annuités). Le nouvel âge du départ à la retraite sera relevé progressivement sur sept ans.

Le budget militaire, quant à lui, sera réduit de 100 millions d’euros en 2015 cette année et de 200 millions en 2016. Au total, 300 millions d’euros d’économies sur la période, soit 100 millions de moins que la proposition faite par la troïka le 26 juin. Plus généralement, un vaste programme d’évaluation et une réorganisation des services publics sera lancée, avec pour objectifs une rationalisation et bien évidement des économies.

Sur le dossier des privatisations, le gouvernement grec s’engage à vendre ses parts dans le groupe de télécommunications grecques OTE, dont le principal actionnaire est… Deutsche Telekom ! Quant à la privatisation des deux grands ports (Pirée et Thessalonique), le processus, gelé par Syriza, sera relancé avant la fin de l’année.

Si jusqu’alors les Grecs semblent s’aligner plus ou moins sur les propositions rejetées le 26 juin, la situation est moins claire sur deux points importants. Concernant le budget hors service de la dette, Athènes accepte les propositions des créanciers (réaliser un excédent primaire de 1% en 2015, 2% en 2016 et 3% en 2017) avec un « mais », et pas des moindres. Le gouvernement grec signale en effet qu’il faudrait revoir ces objectifs à la lumière de la dégradation de la situation économique, depuis le rejet des propositions des créanciers, l’annonce du referendum et la mise en place du contrôle des capitaux. Autrement dit, Athènes demande à ses partenaires de la zone euro de partager la note du referendum…

Enfin, concernant la dette, les Grecs proposent un mécanisme fixant la dette publique « acceptable » à 180% du PIB, l’excédent étant de fait annulé. Là aussi, il est difficile d’y voir plus clair pour le moment car la négociation n’est pas encore terminée – un sommet européen extraordinaire est programmé dimanche – et il est évident que les deux parties gardent leurs ultimes cartes pour la dernière minute.

La stratégie grecque semble donc consister à faire un grand nombre de concessions importantes sur toutes les questions, sauf celle qui pour Syriza reste essentielle : après avoir lâché sur presque tout, il faut absolument que Tsipras puisse rentrer à Athènes avec un accord sur la dette. En clair : avec quelque chose qui sera vu par le grand public comme un effacement plus que symbolique.

Vu les concessions du Premier ministre grec, la ligne Merkel semble avoir gagné. La question est maintenant de savoir si les tenants de cette ligne laisseront le premier ministre grec sauver la face et donc la légitimité acquise dimanche dernier. Voilà l’enjeu des quelques jours à venir.

*Photo : © AFP Louisa Gouliamaki

La gauche a eu tort d’abandonner le débat sur l’immigration

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mona elthawy femmes

mona elthawy femmes

Née en Egypte en 1967, la journaliste et essayiste Mona Elthawy, a passé son enfance au Royaume-Uni et son adolescence en Arabie saoudite. Aujourd’hui, elle vit et travaille aux Etats-Unis.   Foulards et Hymens – Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle (Belfond, juin 2015) est son premier livre.

Gil Mihaely : Votre livre,  Foulards et Hymens – Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle, dresse un bilan sombre de la condition de la femme dans les sociétés arabes.  Ce livre reprend et développe les arguments que vous avez exposés dans un article retentissant de 2012 Pourquoi ils nous haïssent? Pensez-vous vraiment que les femmes arabes souffrent parce que les hommes arabes les haïssent?

Mona Eltahawy : Disons-le tout net : les crimes commis à l’encontre des femmes que j’ai recensés dans mon livre – mutilation d’organes sexuelles, mariage-viols[1. Dans certains pays arabes, un violeur n’est pas poursuivi si sa victime consent à l’épouser. Ces arrangements reflètent souvent les rapports de forces entre les deux familles impliquées.] – ne sont pas motivés par l’excès d’amour… Je sais que le terme de « haine » est fort et provocateur et tant mieux !  Si on veut briser la barrière du silence, de la honte et du tabou il faut secouer, ébranler les gens. En tant qu’écrivain, je dois mettre mon doigt là où ça fait mal, exprimer des choses qu’on ne veut pas entendre et qu’on a peur de dire.

Causeur : Derrière la haine, se cache souvent la peur. Il peut-être intéressant de se demander pourquoi   dans les sociétés arabes les hommes éprouvent aujourd’hui une telle peur panique de femmes, alors qu’ils exercent un contrôle sans équivalent sur elles…

C’est vrai ! Il s’agit d’un cercle vicieux : il faut un tel effort pour contrôler les femmes qu’au lieu d’atténuer la peur, cela l’exacerbe. Du coup, s’ils lâchent un peu de lest, les hommes craignent que les femmes ne se retournent contre eux. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ce principe est valable à tous les niveaux – dans les sphères publique et privée, politique et sociale. Cela me rappelle la peur que les esclavagistes éprouvaient à l’égard leurs esclaves, malgré le contrôle quasi-total qu’ils avaient sur eux.  L’idée du contrôle obsessif est primordiale dans mon argumentation.

La révolution politique que les Egyptiens ont lancée au début de la décennie a commencé par un constat : l’Etat opprime tout le monde, l’Etat a peur de ses citoyens car il sait quels efforts il faut déployer pour maintenir l’ordre. S’agissant des femmes, il s’agit d’un triple système de contrôle et d’oppression car à l’Etat il faut ajouter  la rue et la famille. Nous sommes tous tenus par la peur : l’Etat a peur de ses citoyens, les hommes ont peur des femmes et c’est pourquoi j’appelle à une triple révolution : politique, sociale et sexuelle.

Aussi longtemps qu’on se focalisera uniquement sur la dimension purement étatique et institutionnelle du problème, on ratera l’essentiel : la misogynie de la société et la famille, la rue et le foyer. Le plus gros problème est en fait le contrôle exercé par la famille et le poids du qu’en dira-t-on.  Un simple changement de régime ne résoudra rien. Car ce qui distingue les sociétés du Moyen Orient et d’Afrique du Nord des autres,  c’est l’étendue et la profondeur de la misogynie. C’est la matrice et la raison profonde de toutes les peurs, de tous les contrôles, de toutes les oppressions.

Dans votre inventaire des institutions de contrôle, vous ne mentionnez pas l’Islam, pourtant religion majoritaire et fait culturel de premier plan dans le monde et la culture arabes.

J’essaie – avec un succès très relatif je vous l’accorde – d’éviter des termes comme « monde arabe » ou « culture arabe » parce que j’englobe aussi des régions dont certaines populations certains ne se reconnaissent pas comme arabes. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord – les termes que je préfère – il y a des berbères, des amazighes, des kabyles. De surcroît, dans un pays comme le Liban, souvent considéré comme une société très progressiste, des dirigeants chrétiens et musulmans se sont donné la main pour émousser la législation contre la violence domestique et perpétuer la pratique du mariage-viol.

Peut-être mais au-delà de la politique, que se passe-t-il au niveau anthropologique ? Les familles chrétiennes – au Liban, en Iraq, au Syrie ou en Egypte – exercent-elles le même contrôle sur les femmes que leurs voisins musulmans?   

La mutilation des organes génitaux est pratiquée chez les chrétiens aussi bien que chez les musulmans. Beaucoup de familles coptes sont, pour ce qui concerne les femmes, aussi conservatrices que les musulmanes. Dans beaucoup de pays de la région la législation sur la famille est abandonnée aux religieux. Concrètement, cela veut dire que les coptes n’ont pas le droit de divorcer.  Ce n’est donc pas l’Islam, mais la religion qui pose problème

Certains, comme l’anthropologue Lila Abu-Lughod, pensent qu’il faut prendre en compte les spécificités culturelles et historiques des sociétés quand on parle de la situation des femmes. Pensez-vous que les femmes devraient avoir le droit de vivre au Caire ou à Djeddah comme à Manhattan ou à Paris?   

Oui ! Et d’ailleurs, qui décide ce qu’est la “culture” locale ? Certainement pas les femmes ! Ce sont toujours les hommes qui décident ce que sont que la culture et la religion. Ces deux ingrédients des deux fourriers de misogynie. Les corps, les esprits et les pratiques des femmes sont façonnés par un cadre culturel et religieux déterminé par des hommes et au bénéfice des hommes.  Bref, je crois que, dans un monde idéal, les femmes devront avoir la même vie partout tout simplement parce qu’elles ont le droit d’être libres !

Mais justement, la définition et les contours de la liberté changent d’une culture à l’autre…

Si je pouvais parler avec votre grand-mère ou votre arrière-grand-mère elles m’auraient dressé un tableau bien différent que celui de la France de 2015. Cela veut dire que le poids du passé, de l’histoire et des spécificités culturelles n’est pas insurmontable, même si, comme cela fut le cas en Europe, il a fallu passer par des siècles de guerres de religions…

Prenons l’exemple concret du niqab et du foulard. En France, dans la sphère publique,  le premier est interdit le deuxième est réglementé, une situation dénoncée comme liberticide aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Or, ces trois pays aux vues divergentes sont des démocraties libérales…

Je reconnais le rôle de l’histoire tout en m’opposant à certains de ses pans. Les pionniers américains ont eu une vision très particulière de la religion. C’étaient des fondamentalistes , bien avant que ce terme soit quasiment réservé à certains musulmans. Or, je me bats contre les « Frères chrétiens » avec autant de vigueur que je combats les « Frères musulmans »…

Pour revenir sur le fond de la question, concevez-vous qu’une femme puisse librement choisir de porter le voile, ou même le niqab? En France, certaines musulmanes assurent se voiler de leur plein gré.

Le fait que des femmes choisissent de faire quelque chose ne veut pas dire qu’il faille les soutenir. Je reconnais qu’une femme puisse se croire libre en se voilant, mais je ne me sens pas obligée de la soutenir. Prenons l’exemple de la chirurgie esthétique. J’y suis personnellement opposée (sauf nécessité impérieuse) et c’est sur cette base que j’engagerai un dialogue avec une femme souhaitant y recourir.  Et je poserai la question que je me suis posée à moi-même concernant ma décision de jeune femme de porter le Hijab : pourquoi était-il beaucoup plus facile pour moi de choisir de le porter que de choisir de ne plus le porter ? Mais le problème aujourd’hui est qu’en Europe ce débat a été contaminé par des racistes et des xénophobes qui font semblant de se soucier des femmes musulmanes. Ceux-là ne font que profiter du vide laissé par la gauche européenne sur cette question.   Le silence de la gauche européenne est une grosse erreur et je la tiens pour responsable de la monopolisation de la question soit par la droite xénophobe.

Quelle a été exactement l’erreur de la gauche?

Son erreur a été de penser qu’en gardant le silence sur les questions concernant l’immigration et les femmes immigrées, elle aiderait ces populations. Victimes de relativisme culturel et du politiquement correct, la gauche a pensé que le silence serait la meilleure façon de combattre la droite xénophobe.  Mais, aujourd’hui, ces questions d’immigration, de culture et d’intégration sont devenues tellement importantes  qu’il faut absolument en parler ! Or, quand on n’en parle pas, quelqu’un d’autre le fait. Résultat : au lieu de prendre les devants, nous sommes contraints de réagir aux initiatives de la droite. Or, je rejette Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy et Tariq Ramadan ainsi que toute voix masculine sur la question.

Comment la gauche pourrait-elle affronter ces questions épineuses sans renoncer à son identité?

La gauche doit appuyer et amplifier les discours des femmes qui racontent leur expérience de l’intérieur de leurs communautés. La meilleure façon se battre contre la tournure xénophobe qu’a pris le débat sur le foulard et le niqab en Europe, c’est d’écouter les voix des femmes musulmanes. J’encourage les féministes musulmanes à parler de leur hijab, de leur foulard, de la mutilation des organes sexuels, des mariages forcés et des crimes dits « d’honneur ». C’est la meilleure façon de combattre le racisme et la xénophobie.

*Photo : JOBARD/SIPA. 00606622_000006.