Comme vous le savez sans doute, l’objectif initial de Syriza était double : ses dirigeants voulaient mettre fin aux politiques d’austérité exigées par leurs créanciers mais sans quitter la zone euro. C’est le programme sur lequel ils ont été élus et, reconnaissons-le, c’est effectivement ce qu’ils ont essayé de faire ces six derniers mois. Pour y parvenir, ils se sont lancés dans une grande partie de poker qui consistait, grosso modo, à faire planer la menace d’un Grexit (dont les Grecs ne veulent absolument pas) si leurs exigences n’étaient pas satisfaites — ce qui n’est rien de moins qu’un immense coup de bluff.

Malheureusement pour eux, alors qu’ils jouaient leur partie de poker avec leurs « partenaires » de l’Union Européenne et, dans une moindre mesure, avec le Fonds Monétaire International, il est un autre acteur qui jouait à un autre jeu : cet acteur c’est la Banque Centrale Européenne et c’est aux échecs qu’elle jouait. Pour bien comprendre, un rapide point technique et quelques éléments historiques ne sont sans doute pas inutiles.

Quand une banque est à cours de liquidités, son premier réflexe et de chercher à en emprunter à d’autres banques sur ce qu’on appelle le marché interbancaire. Mais si, pour une raison ou une autre, aucune banque n’accepte de lui prêter de liquidité autrement qu’à un taux usuraire, elle peut toujours faire appel à la Banque Centrale Européenne. Ça se passe comme ça et un simple exemple vous permettra de comprendre pourquoi : ce mercredi 8 juillet 2015, le taux moyen du marché interbancaires pour des prêts à une semaine était de -0.131% (oui, il est négatif) tandis que, le même jour et pour la même durée, la BCE prêtait à 0.05%[1. C’est le fameux taux directeur, officiellement taux des Main Refinancing Operation.].

Ce qu’il vous faut également savoir pour bien comprendre le genre de merdier dans lequel les banques grecques se trouvent, c’est que la BCE exige qu’on lui apporte une garantie — on appelle ça du collatéral — en contrepartie des prêts qu’elle accorde. Bien sûr, la banque centrale n’étant pas supposée prendre le moindre risque, elle n’accepte pas n’importe quoi : typiquement, elle réclame des obligations d’État ou, du moins, bénéficiant d’une excellente notation financière.

Sauf qu’en 2009, lorsque la crise dite des dettes souveraines a éclaté, les agences de notations ont dégradé les notes des États concernés[2. Comme la cavalerie, elles arrivent toujours quand on a plus besoin.] et elles les ont dégradées tant et si bien que ces obligations d’État ne pouvaient plus servir de collatéral aux banques auprès de la BCE. Naturellement, c’était un gros problème : ça signifiait qu’en cas de retraits massifs — ce qui est d’autant plus probable qu’on doute de la solvabilité de l’État — la capacité des banques commerciales à faire appel à la banque centrale s’en trouvait fortement limité.

Alors, la BCE a fait une exception. Elle a établi une règle temporaire qui permettait aux banques de continuer à garantir leurs emprunts avec de la dette de moindre qualité. Mais la banque centrale a tout de même posé une condition : que les États défaillants — et notamment le grec — remettent leurs économies et leurs finances publiques en ordre — c’est-à-dire qu’ils respectent leurs engagements.

En Grèce, ça a fonctionné comme ça pendant six ans ; jusqu’à ce que Syriza et son programme « anti-austérité » arrive dans le périmètre. En effet, plus les sondages annonçaient Syriza gagnant, plus les grecs ont cherché à mettre leurs économies à l’abri — c’est-à-dire hors des banques — si bien que dès la mi-janvier, ces dernières ont demandé (vers le 16 janvier) et obtenu (le 21) le droit d’utiliser la solution d’urgence de la Banque Centrale Européenne : ELA.

ELA pour Emergency Liquidity Assistance est un système de prêt qui, comme son nom le suggère, permet de faire face à des situations d’urgence, sans passer par les opérations de refinancement classiques de la BCE. Ce machin-là est entouré d’un épais secret et le peu d’information dont on dispose sur ces opérations filtre via des sources qui demandent explicitement à rester anonymes. Ce qu’on en sait, en revanche, c’est que ces prêts sont accordés par la Banque de Grèce seule — c’est elle qui prend tous les risques, pas l’Eurosystème — et que le montant total de prêts que la banque centrale grecque peut accorder sous ce programme est limité par le conseil de la BCE.

À ce stade, à la fin du mois de janvier, l’ELA est une solution d’appoint, une sorte de soupape de sécurité qui vient, pour les banques grecques, en complément des opérations de refinancement normales de la BCE[3. À ce moment-là et à vue de nez, les banques grecques empruntent un peu plus de 80 milliards au titre des opérations de refinancement normales de la BCE et n’utilisent ELA que pour 4 ou 5 milliards au maximum.]. Mais le 4 février, cette dernière va prendre une décision qui va retentir comme un coup de canon en mettant fin à la solution temporaire mise en place six ans plus tôt : prenant acte des déclaration d’Alexis Tsipras, elle a exclu la dette publique grecque des actifs éligibles en tant que collatéral ; obligeant ainsi les banques hellènes à recourir massivement à l’ELA.

Le message que fait passer la banque centrale est claire comme de l’eau de roche : Fabrice Borel-Mathurin, économiste chercheur à l’ACPR et Paris 1 le résume en peu de mots : « la BCE se met en capacité de limiter les pertes de l’Eurosystème en cas de défaut de paiement et, dans le même mouvement, peut provoquer un Grexit du fait de la raréfaction des liquidités. » En effet, en obligeant les banques grecques à utiliser massivement l’ELA, elle fait porter l’essentiel du risque d’un défaut sur la Banque de Grèce seule. Et comme, par ailleurs, elle a le pouvoir de plafonner l’ELA, elle peut couper la ligne de survie des banques grecques sans affecter le moins du monde les opérations des autres banques de la zone euro.

C’est le piège parfait, un véritable coup de maître : Mario Draghi a parfaitement anticipé le grand bluff de messieurs Tsipras et Varoufakis ; il a cautérisé la plaie de manière préventive pour pouvoir, si aucune solution politique n’est trouvée, couper le membre sans provoquer d’hémorragie. Pendant les cinq mois qui ont suivi, alors que Syriza jouait sa partie de poker, les grecs vidaient leurs comptes en forçant leurs banques à quémander augmentation sur augmentations du plafond de l’ELA. Et pendant cinq mois, la BCE a suivi ; autorisant la Banque de Grèce à relever graduellement le plafond initial de 59.5 milliards d’euro jusqu’à atteindre, fin juin, 88.6 milliards.

C’est quand Alexis Tsipras a annoncé la tenue d’un référendum que la BCE a porté le coup de grâce en annonçant le gel du plafond de l’ELA : à compter de ce jour et sauf avis contraire, les banques grecques peuvent emprunter 88.6 milliards et pas un centime de plus. Échec et mat. Même Varoufakis, qu’on nous vendait volontiers comme un grand spécialiste de la théorie des jeux, n’a pas immédiatement compris la portée du coup et a cru, pendant quelques heures[4. Sur son compte Twitter (le 28 juin à 13h59) il déclarait que « le contrôle des capitaux dans une union monétaire est une contradiction dans les termes. Le gouvernement grec s’oppose au concept même. ». Le soir même, le gouvernement annonçait que les banques n’ouvriraient pas le lendemain.], pouvoir échapper au contrôle des capitaux. Le lendemain matin, pourtant, les banques sont restées fermées et les retraits aux guichets étaient sévèrement limités.

En résumé, la BCE est en mesure de provoquer un effondrement total du système bancaire grec et ce, pour un coût financier négligeable. Si ce scénario se réalise, si le gouvernement Syriza ne parvient pas à proposer une solution acceptable par ses créanciers, il n’aura qu’une seule solution : sortir de la zone euro et reprendre son indépendance monétaire. Échec et mat : la capitulation de Syriza était inévitable.

*Photo: Thanassis Stavrakis/AP/SIPA. AP21763024_00008.

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Guillaume Nicoulaud
est un blogueur et économiste françaisest un blogueur et économiste français